| La 1ère Guerre Mondiale
 

UN BLEUET - (1917 - 1918)
Emi1e TROUVÉ

  BARRE & DAYEZ EDITEURS
150, avenue Daumesnil - 75012 PARIS
   
  Narration en deux cahiers ; s'identifie avec :
 

Le feu (Henri Barbusse).
Les croix de bois (Roland Dorgelès).

 

  INTRODUCTION
  Rétrospective sur la vie d'un très jeune soldat à cette époque.
But du Livre :
Causeries en vue de faire réfléchir les jeunes, surtout de notre époque.
Leur faire apprécier la vie présente, malgré le chômage, et les encourager dans l'effort.

Et toujours prêcher pour la paix.
   
 

AVANT-PROPOS

 

Psychologie de guerre (1914-1918). Moralité des combattants.
Education des peuples.
Beaucoup de jeunes gens, actuellement, désireraient connaître comment,
un jeune de tout juste dix-neuf ans (au printemps de sa vie) a passé les années 1917-18 aux armées pendant la der-des-der, que l'on espérait alors!

   
  COEUR DU SUJET
 
  • Le départ aux armées. Méthodes d'instruction rapide (3 mois).
    Discipline. Engouement.
  • L'arrière front et le front moral des jeunes. Insouciance. Courage.
    Tristesse parfois. (Détaillés).
  • Réflexions de gosses déjà des hommes.
  • Continuation des combats. La solidarité, le dévouement mutuel des poilus. Les horreurs. L'armistice. Le défilé de la victoire. La paix. Réflexio
  CONCLUSION
 
  • La démobilisation.
  • Les lendemains de ce carnage.
  • Le travail pour trouver aussi un emploi, malgré les handicaps.
  • Les spoliés. Un peu de tranquillité. Les sursauts sociaux. Les profiteurs.
  • Puis 1939-1944 (on remet cela en septembre 1939).
  • Doublement des bleuets et toujours les bénéficiaires.
  • Amertume pour suppression momentanée de la retraite du combattant
    (pas au point de vue pécuniaire) par De Gaulle.

Et la paix ?

    
   
  UN BLEUET (1917-1918)
   
 

epuis que les hommes furent créés sur notre planète il y eu des luttes, des combats, des guerres, même avant l'ère de Jésus-Christ.

Celles-ci plus ou moins rapprochées suivant l'acrimonie, le désir de possession du bien des autres, et bien sûr et toujours un rapport ou un bénéfice.
C'est là le but certain!
  (Dans certains cas pourtant: le loup et l'agneau, ce dernier essayant
de se défendre).
Donc ce fut, aussi, surtout en Europe particulièrement, une lutte au finish
entre Français et Allemands de 1914 à 1918. Ne cherchons par les motifs,
le ou les coupables.
 

  Bref, le 4 août 1914, ça commence à barder; on mobilise et on y va!
On y va : la fleur au fusil (des personnes âgées se rappellent le grand tableau exposé, à, cette époque, dans le grand hall de la gare de l'Est à, Paris, symbolisant ces départs). On va défendre la Patrie et reprendre nos chères provinces disparues (Alsace et Lorraine) depuis 1870.
Etat d'esprit magnanime de la grande majorité des Français. Oui, on se bat depuis déjà plus de trois ans quand va commencer cette narration d'un bleuet.
Son état d'esprit formidable malgré tout ; cela peut paraître excessif mais il faut comprendre qu'à cette époque, dans la famille, à l'école, chez les dirigeants, à la presse, c'était un chorus pour vaincre le Boche et que ce bleuet en herbe avait l'excitation de la jeunesse.
L'or. Des canons, des munitions, slogans de tous (Albert Thomas ministre alors de l'armement). Les jeunes de l'époque actuelle pourront connaître comment un jeune de tout juste dix-neuf ans (au printemps de sa vie) a passé les années 1917-1918, etc. (service de 3 ans) sous les drapeaux pendant la der-des-der que l'on espérait alors !...
   
  Le 17 avril 1917, je prenais donc le train à la gare d'Austerlitz à Paris (avec un mien cousin de mon âge) pour Nevers (Nièvre) avec un petit baluchon et les recommandations des parents et aussi leur tristesse, très compréhensive.
On nous attendait à la descente du train, que de prévenances! et la gentillesse
de nous accompagner à notre caserne-hôtel. Là c'était le dépaysement, la nourriture horrible (haricots rouges petites balles) et les bois de lit un peu fermes.
On nous fit maintes piqûres contre les épidémies possibles (certains et des costauds tombèrent dans les pommes), grippe espagnole.
Le plus dur pour moi, fût d'avoir la sensation d'être prisonnier (on ne pouvait sortir de la caserne). On nous habillat avec (oh! gaspillage) de beaux pantalons longs garance (tenue n° 1 avant 1914) et de très petites vestes à boutons (bleu foncé) et bien sûr grande capote, le képi.
Des chaussures très très dures revenant du front (là, des économies)
et glorieuses, qu'ils disaient! On nous donna de la graisse pour les assouplir
avec la paume de la main, tu parles!
Et enfin, bien sûr, tout le nécessaire pour apprendre à se défendre et tuer
ou se faire tuer : fusil Lebel, baïonnette, cartouchières, etc., pelle-pioche, grenades à blanc et sac à dos. Après : palabres exaltants, les vertus, la gloire,
les sacrifices des poilus. La renommée passée et actuelle de notre régiment
(on ne nous parla pas des pertes!)
   
  J'étais bien tombé ! C'était un régiment d'élite de Nancy, division de fer (général De Castelnau) et de plus disciplinaire. Moi, le garçon droit et sensible mélangé avec d'autres sortant de prison pour la circonstance.
Il faut de tout pour parfaire; même recevoir des coups de tête dans l'estomac d'un de ces gars pour très peu de chose. Enfin cela apprend à connaître
et à se former.
On était à Nevers puisque Nancy était bombardé. On resta très peu de temps
en caserne puis on nous parqua dans des fermes à Saint-Léger-des-Vignes (petites et bonnes pèches de vignes). Non pour nous engraisser mais pour commencer le dressage et nous aguerrir physiquement et faire des combattants durs et braves.
J'aurais aimé rester plus à Nevers, on lavait notre linge sale dans la Loire;
mais dans la division de fer, cela ne badinait pas, avec des officiers à la page et fermes. Alors on était bien obligé de s'y faire malgré une discipline et maniement d'armes intensif à la Boche.
Ah! l'instruction était dure mais physiquement on aurait fait
des prouesses.
Quelques petits exposés, bien sûr : les marches assez longues avec chargement complet et grande capote; on était fantassin. Je ne devrais pas parler de ces choses : lorsqu'un gros besoin pressait, il fallait s'arrêter et se déharnacher puis regagner, en activant, la colonne qui n'attendait pas.
Maniement avec fusil et baïonnette, frapper et transpercer sacs de sable, passer en courant sur un tronc d'arbre surélevé, sauter dans une fosse du haut d'un mur, etc. etc. Se mettre en carapace, très drôle ! Un homme se mettait à genoux
(avec équipement et sac surtout) puis un second faisait de même en mettant sa tête entre les jambes du premier, vers le postérieur et ainsi de suite.
Evidemment ces mouvements avaient pour but d'offrir moins de volumes
et plus de protection à un groupe de fantassins, les sacs formant carapace.
Je vous avoue que celui qui avait eu cette idée ne s'est jamais trouvé
sous un bombardement sérieux. Il y a loin de l'instruction et du réel !
Enfin maniement du Lebel, lancement de grenades d'exercice, etc. Creuser des tranchées-tirs ; et après cette formation active, renouvelée,
nous étions enclins à avoir faim ! Alors, on nous apportait souvent une énorme marmite, où ne croyez pas qu'il y eu de la préséance entre nous, bien au contraire, on puisait avec sa gamelle le plus possible de nourriture.
Voyez un peu à la télévision lorsqu'on donne à manger aux chiens, c'est beaucoup plus correct !
   
  Je crois que l'on nous affecta à un régiment de Belfort.
Oui, on était maintenant presque bon pour le casse-pipe ; alors pour nous parfaire complètement on nous trouva bientôt du côté de Mourmelon (Champagne : la région, pas le vin) ni du côté de Nogent-sur-Seine (petit vin blanc). Là, tirs réels, lancement de grenades explosives.
A ce sujet un récit exact de deux faits qui auraient pu être très graves.
Un, hélas, très grave et pénible : le premier, à l'exercice, un jeune dégoupille sa grenade et la garde dans sa main ; heureusement l'instructeur s'en aperçut à temps et la projeta hors de la tranchée où elle éclata.
Pour le deuxième cas : on envoyait à l'avance quelques gars pour préparer les stocks de lancement de grenades, des vraies. Bref, un de ces jeunes, qui n'avait pas réfléchi et à qui on n'avait pas enseigné qu'il y avait du fulminate de mercure dans ces grenades, avait caché sous sa paillasse plusieurs de ces engins.
Et un soir, à la nuit (en septembre je crois), il grattait avec un clou une de ces grenades pour en faire une petite lampe; hélas, ce qui devait arriver se produisit : le fulminate de mercure très explosif joua son rôle et éclata. Le pauvre jeune,
la guerre fut finie sans doute pour lui. Il eut plusieurs doigts arrachés, etc.
On le transporta à bras d'hommes, la nuit, à travers champs, jusqu'au prochain village assez loin. Avant, il couchait dans un petit appentis où il y avait autrefois des porcs. On trouva encore, sous sa couche, quelques grenades que l'on récupéra.
Je pris ensuite son grabat, on pouvait coucher à deux poilus dans ce réduit;
mais comme il faisait froid la nuit, avec seulement notre pauvre petite couverture individuelle, nous avions des besoins que l'on ne pouvait contenir, l'on ne pouvait pas même aller jusqu'à la pauvre petite porte de ce cabanon.
Notre seule réjouissance, dans ce désert champêtre était d'avoir des pommes
et des coings, ce qui nous permettait de faire des compotes dans notre gamelle sur un petit feu de bois mort.
Alors, peu à peu, on se rapprochait des lignes.
   
  Il faut signaler que cet hiver 1917-1918 était très très froid
(on verra dans une narration bien plus loin).
Nous nous retrouvâmes à : Somme, Tourbe, Somme Bionne
(Champagne pouilleuse).

Et le jour de Noël 1917 (pensez à cela !) dans au moins dix centimètres
de neige, on nous fit faire une ligne de défense (durée, plusieurs jours) ;

enfoncer des pieux, dérouler des grands rouleaux de fils de fer barbelés américains, puis en faire des fuseaux pour passer entre les pieux et les diverses lignes entrecroisées, certains avaient des gants, pas tous, alors les écorchures
par le froid ! Là ce n'est pas le plus rigoureux. On couchait dans une grande baraque en bois (avec mezzanine), le tout pour 125 hommes environ.
Il y avait uniquement, au milieu, un poêle assez grand, avec bois, qui ne donnait qu'un souffle de chaleur. Inutile de vous dire que nous ne pouvions pas retirer nos souliers raidis par le froid. Ce qui devait m'arriver, arriva; j'eus un pouce de pied, noir et crevassé mais j'étais assez dur et combien courageux; je n'en dis rien à personne malgré la difficulté à marcher. Je ne vous dirais pas ma pensée actuelle à ce sujet. Nous changions aussi, à nouveau, de régiment (de Lodève - Hérault - et Mende) mais nous nous dirigions peu à peu vers le départ pour le front continu, à l'époque.
Et ce fut, tout d'abord, dans le département de l'Aisne et l'on pourrait dire
sur la rivière l'Aisne, puisque les Allemands l'avaient fait déborder. On suivait donc une route, les pieds dans l'eau. Là, permettez-moi de vous signaler une vision réelle qui m'avait fait réfléchir, éveiller mon esprit, et me peiner aussi.
   
  Je vis sur le bord de cette route, un soldat allemand mort.
C'était un beau gars, jeune, une armoire, est-ce possible ? (Je me fis cette réflexion.)

Oui hélas! c'était possible comme ce qui arriva peu après où le régiment essaya de traverser la rivière l'Aisne sur un pont de bateaux et s'élancer à l'assaut
d'un piton de l'autre côté (à Voncq, je crois), mais l'ennemi tirait, sans cesse,
au canon aux extrémités de ce pont de fortune et on ne pouvait passer.
Enfin on passa tout de même, et les artilleurs ennemis (canon 77 allemand) tirèrent à zéro, c'est-à-dire à bout portant. Des deux côtés voyez ce qui a pu se solder de cet affrontement.
Ah! j'oubliais, à l'instruction on m'avait désigné pour faire aussi un stage
de téléphoniste-radio dans le régiment. Vous verrez que cela fera varier mon comportement.
Après nous partîmes pour la montagne de Reims (pas pour le ski).
Il y avait plusieurs monts, nous les nommions : le casque, le cornillet, le mont sans nom (le téton ?) et à gauche le fort de la Pompelle (aux Français).
Nous prenions les lignes, c'est-à-dire le départ des tranchées à Trépail, Versy, Versenay près de la Vesle (petite rivière) pour le casque ou le cornillet, etc. Evidemment, en principe, cette relève s'effectuait nuitamment, sans aucun bruit. On arrimait tout ce qui pouvait en occasionner.
   
  En cette partie de la Champagne les terres sont souvent de la craie blanche et je vous assure que c'était là des tableaux inimaginables beaux et bien tristes à la fois. On voyait (ce n'était pas un mirage) se profiler à la file indienne, les poilus; la lune qui reflétait ces ombres sur la craie blanche des tranchées !
Là, peu avant cette montée en ligne, mon esprit était, chaque fois, fort triste
et j'avais beaucoup de peine lorsque des camarades me donnaient l'adresse de leurs familles : sans commentaire !
On marchait sur des caillebotis, panneaux de bois, à jours, mais à même la terre dans certaines tranchées pour ne pas s'embourber.
Il y avait aussi des petits ânes (achetés, sans doute, très chers en Espagne) laissés en liberté, sans nourriture; ils étaient considérés comme matériel
de secteur (les régiments passaient, eux étaient toujours là).
On s'en servait parfois pour des petits chargements à transporter.
Si on se trouvait face à face dans une petite tranchée, peu large, il fallait coincer cette petite bête le long de la paroi pour passer.
   
  Mes premières impressions du front dans ce secteur furent assez favorables. De plus, à ce moment-là, le coin était tranquille, environ 300 à 400 obus en 24 heures dans cet endroit.
Mais il faut dire que mon sergent me grondait de mon insouciance et qu'il m'arriverait un coup dur, moi je croyais en mon étoile ! J'étais même un peu favorisé puisque comme fantassin téléphoniste-radio, on avait une petite cagna pour nous (avec de vieilles piles mises en série et une ampoule (voir lampe de poche actuelle) on pouvait ainsi écrire un peu à sa famille.
Et puis, chose incroyable : les fils téléphoniques (assurant la liaison entre les postes de direction ou de compagnies du régiment) étaient bien arrimés sur bobinettes (genre de bobines pour fil de couturière) qui étaient elles-mêmes fixées sur petits pieux de sapin (sapinettes) le long de la paroi des tranchées à tout venant.
Les fils bien alignés et en parallèles, ils étaient ainsi particulièrement vulnérables, vous le verrez par la suite. Certains poilus les coupaient pour en faire des cordons de brodequins.
Enfin malgré le très grand froid, on subsistait en étant plus que vigilants.
On nous servait alors le vin rouge en plaquettes, les pommes de terre, lors des peluches, étaient de la glace.
Puis, un beau jour, c'était en mars 1918, on nous retira, en vitesse de ce front de Champagne. On prit des camions et à l'allure maximum de ceux-ci direction : Ay-sur-Noye et Moreuil (Somme). Pourquoi ? parce que les lignes tenues par les Anglais avaient craqué et un grand trou, dans ce dispositif, était ouvert à l'infiltration ennemie. En effet, les premiers camions de chez nous étaient pris à parti et les occupants devaient se déployer en tirailleurs. Il pleuvait du côté de Moreuil, la boue était maîtresse. J'étais désigné pour porter des munitions aux toutes premières lignes, alors il fallait ramper dans la boue. Nous eûmes la satisfaction de ne pas être abandonnés moralement surtout à notre sort présent. Je vis en effet le Président Clémenceau dans ce secteur.
   
  Ah ! un petit fait : évidemment, la nourriture, en de tels cas, arrivait soit en retard, soit avec peu d'espoir de nous parvenir. Malgré cela, à Moreuil, évacué bien sûr, on entendit des bêlements d'un petit chevreau emprisonné dans un petit réduit. Alors le dépècement et la cuisson à l'eau, sans sel, de ce petit animal fut notre providence. Et oh ! grande joie : un camion anglais était arrêté pas loin de là et les deux soldats, sans doute les conducteurs, étaient accoudés à, l'avant près du moteur. A l'arrière du véhicule, à travers les bâches, je vis de grandes boites métalliques rondes. Je me glissais et pris une de cette manne qui pouvait contenir de l'alcool solidifié ou des conserves de viande. Bien sûr nous étions sceptiques sur le contenu.
Eh ! miracle! c'était de la confiture d'abricot. Quel festin mes potes !
   
  La situation étant rétablie et le front stabilisé, on nous fit à nouveau voir la montagne de Reims et le passage des Marquises.
Là, en ce qui me concerne, en tant que téléphoniste, j'étais fréquemment sur les lignes coupées pour rétablir le circuit mais cela n'était encore
que du gâteau.
Nous avions aussi la T.P.S. (Télégraphie Par le Sol) puisque nous ne pouvions installer d'antenne, comme on le pense. Ces petits postes radio, une innovation pour l'époque (dont l'inventeur était le général Ferrier,
des transmissions) étaient alimentés par un grand accus liquide (fragile) dans une grande boîte en bois, et on changeait de longueur d'ondes par des petites masselottes, en cuivre (comme en marqueterie). Pour envoyer les messages et
en recevoir, on mettait sur la terre quelques mètres de fils si possible d'acier) de cuivre reliés à deux baïonnettes enfoncées un peu dans le sol. Les messages étaient transmis et reçus en alphabet morse et bien sûr nous avions un code.
Ce n était pas mal en secteur calme et sans se déplacer. Ah ! il y avait aussi des pigeons voyageurs. On se vadrouillait de monts en monts champenois.
Par exemple au mont sans nom (le dernier à droite de la chaîne des monts). Nous on occupait le bas et les Boches le haut. Ils n'avaient pas besoin de jumelles pour nous voir, il fallait camoufler sa personne. Et comme ils étaient charitables : l'eau du haut se déversait dans nos tranchées en bas. Pour aller par exemple en corvée de soupe il fallait passer dans plusieurs centimètres d'eau. (C'était antihygiénique, ne croyez-vous pas ?)
Un petit drame à ce sujet avec notre brave et bon chef du régiment. On voulait passer sur les parapets (les troncs d'arbres dénudés ne nous donnaient aucune sécurité). Alors le patron nous a menacés de nous faire tirer dessus si on continuait à ne pas vouloir se mouiller les pieds. Il avait raison et tout s'arrangea.
Un détail cruel, je fus commandé avec un sergent (estimé de tous) et quelques hommes, dont je faisais corps, à installer une ligne téléphonique sur le parapet,
le long d'une nouvelle tranchée, peut-être de vingt mètres de long. Cela consistait à dérouler le fil téléphonique des bobines en courant; pensez que nous étions vu du haut du sans nom. Ce qui nous fit accompagner de rafales de mitrailleuses.
   
  Enfin nous étions, nous, des petits vernis étant indemnes. Malheureusement un mitrailleur français installé au milieu de la tranchée reçut une balle dans la tête. (C'était le brigadier Moussu).
Nous étions bien consternés.
Vous direz que parfois les gosses que nous étions encore, ne se rendaient pas toujours compte du danger. On nous avait dit d'approfondir une petite tranchée. (J'avais un porte-plume dans le civil).
Nous étions deux et rejetions la terre, de bon coeur, sur le parapet.
Un sergent qui passait par là nous sermonna d'autant qu'il était un peu peureux.
Les beaux jours, c'est-à-dire la meilleure température, arrivaient peu à peu.
J'ai eu une grande permission de détente régulière (8 jours) comme tout un chacun pour aller voir mes parents à Paris.
Alors après avoir essayé de chasser ou de tuer mes poux de corps, après une douche, habillé de neuf (bleu horizon), je débarquais un beau matin à la gare de l'Est à Paris. Vous vous doutez de ma joie? Je pris le tramway, à vapeur, de l'époque. (Montrouge, gare de l'Est) sur rails. Je pensais, si les civils qui sont près de moi savaient que j'ai encore des poux !
Je ne vous parlerais pas des gares régulatrices où l'on était parqué en attendant son train très longtemps, plus que serré dans de vieux wagons; et puis des mercantis de tous genres (ça c'est aussi des petits profiteurs des guerres. Les gros ? n'en parlons pas).
Je reviens à mes poux. Ceux-ci pondent des petits oeufs ou lentes qui en cette circonstance se trouvaient sous les dessous de bras, dans les poils; d'habitude c'est bien pire et n'épargnent pas même les gradés, on se les cherche en commun. On se lacère la poitrine. Il n'y a pas de honte à le dire, mon père m'accompagna dans cette opération de destruction ; était-ce des poux glorieux ?
J'avais une très bonne cousine germaine que j'affectionnais comme une soeur; elle travaillait à Neuilly-sur-Seine chez Félix Potin (grande alimentation de ces années-là). J'allais lui rendre visite et elle me gâtait de chocolats, avec ses deniers. Et puis elle prit des billets pour le théâtre du Châtelet à Paris. Evidemment c'était une pièce à grand spectacle, glorifiant les poilus, etc. néanmoins cela égailla un peu mes pensées.
Oui, cela fut très bien sur le moment, mais hélas de courte durée. Le lendemain soir j'étais de garde avec deux autres poilus dans une tranchée. Là aussi il y avait du décorum; brusquement une rafale d'obus tomba sur notre parapet, pourquoi? Bref, je me jetais contre terre, sans bouger, entendant une nouvelle arrivée d'obus, mes deux camarades me croyaient mort. Enfin c'était bien moins beau et comme on peut dire : les jours se suivent !
   
  Et peu à peu on tenait les beaux jours et je vous assure que, s'il n'y avait la méchanceté et l'imbécillité des hommes, il y a tout de même la beauté de la nature qui réconforte. C'était mon cas en voyant, en plein soleil, les vignes sur les coteaux de la montagne de Reims ; nous on était dans le bas et l'on essayait de sauver ces vignobles dont sortait le nectar tant primé mondialement.
Un petit fait : j'avais pris la garde aux gaz ennemis une partie de la nuit et comme je vous disais, il y avait un beau soleil alors j'étais à la sortie de la cagna à humer l'air, sans arme, alors que la discipline, qui ne plaisantait pas, l'exigeait.
Vint à passer un commandant (il ne donnait pas de lait !) mais m'inscrivit sur son carnet pour la section de discipline (cette section s'envoyait le portage des munitions et gros chargements à travers le secteur et parfois aussi les coups de mains, c'était charmant !) Mais je ne sais ce qui se produisit, il écrivit mon nom avec un C au lieu d'un T, mais marqua néanmoins l'heure et le lieu (c'était alors la parallèle Saint-Cyr). Dans toutes les compagnies paraît le rapport quotidien. Mon lieutenant m'appela et, après réflexion, signala que le soldat C n'appartenait pas à sa compagnie.
Vous verrez, par la suite, que ce commandant charmant et moi, nous étions faits pour nous rencontrer. On s'acheminait sans trop de casse vers le 14 juillet 1918 mais les coups très durs sanglants étaient un peu prévisibles.
J'allais relever un téléphoniste dans un poste de compagnie, mais je me trompais de tranchée et j'en suivais une autre longuement et me trouvais devant un petit éboulement de terre, je le surmontais, mais un peu plus loin, même obstacle et je fis de même; mais où cela allait-il me conduire? sans doute chez les Fritz ! Je rebroussais mon chemin. Une autre fois, là aussi, j'allais relever un camarade télé-radio vers un poste de compagnie.
Je ne puis me tromper, ce poilu affolé me dit que les Boches étaient là et qu'il leur avait échappé en jetant son fusil dans leur direction. En effet, c'était bien la réalité et les gars de la compagnie les repoussaient à coups de grenades en chantant: "La Madelon", fait véridique (repris par la suite dans le civil par des chansonniers). Je me mis de la partie.
Sur le secteur les bombardements ennemis devenaient plus fréquents et intenses, d'où mes fils téléphoniques, bien arrimés, étaient constamment coupés
(ce qui aurait dû être prévisible).
   
  Un après-midi j'étais à mon poste téléphonique dans une petite cagna où étaient aussi les gars du canon de 37 mm (petit obus de ce calibre). Le bombardement ennemi était plus que terrible sur le secteur. Un soldat canonnier du petit canon avait été tué par un obus éclaté juste sur sa petite pièce.
Inutile de vous dire que mes lignes téléphoniques étaient transformées en vermicelle. Donc peu réparables. Je me préparais toutefois à sortir de la dite cagna, le fameux commandant voulant une communication.
Le lieutenant du canon de 37 mm m'interdit d'aller réparer ou à bouger de l'abri (ou il me faisait tirer dessus) cela m'aurait sûrement coûté la vie, et me dit de répondre au commandant: "Un téléphoniste, car on voulait savoir mon nom, n'ayant pas pu assurer la communication et ça hurlait je vous prie de croire !"
Nous étions à ce moment au lieu dit "Les Marquises", passage entre les monts de Champagne, à droite et le fort de la Pompelle (français) à gauche.
Le fort de Brimont près de Reims était occupé par les Allemands et ils ne nous ménageaient pas.
   
  La grande attaque ennemie se déclencha le 14 juillet 1918, à la nuit.
Par suite des bombardements toutes les pompes (eau) étaient détruites et l'on n'avait plus d'eau, même pour boire.

Je vous avais dit qu'avec ce fameux commandant on se retrouverait. Il passa dans une tranchée près de moi et me demanda de lui verser de l'eau de mon bidon sur les mains, je l'aurais bouffé !... et on se revit encore par la suite.
Un petit intermède : un autre commandant, très propre et bon père, lorsqu'on pataugeait dans l'eau (au bas du mont sans nom) faisait attacher les pans de sa capote. Nous on la coupait suffisamment pour que la boue de terre ne s'incruste plus. C'était mieux.
Nous faisions partie de l'armée général Gouraud, il avait donné l'ordre de se replier de 2 km de façon à ne pas subir les premiers effets meurtriers. Donc, un soir, ou plutôt une nuit, j'étais détaché près de la compagnie de première ligne.
Celle-ci fit repli comme annoncé, je les vit partir sans bien me rendre compte où ils allaient. Dans ma petite cagna, quelques obus firent un peu de feu et trembler le toit de rondins et de terre, et éteindre nos bougies. Mais on était toujours un peu à l'abri et, comme on ne nous avait pas prévenu, on restait sur place.
Oui, mais, au petit jour le décor n'était pas réjouissant pour nous deux, téléphonistes seuls qui paraissaient abandonnés.
Alors que faire? Les Boches avançaient au coude à coude.
J'avais envie de tirer dessus; étant bon tireur, j'aurais fait des mouches et après, les deux pauvres types que nous étions auraient été descendus ou prisonniers.

La solution qui nous paraissait la plus sage était de nous replier, nous aussi.
On cassa, au mieux, les appareils téléphoniques fixés aux murs de terre de la cagna et emportâmes le poste radio (comme j'ai dit d'une récente invention).
En quittant, à regret, cet abri inestimable nous voulions prendre une tranchée allant vers l'arrière mais à l'autre extrémité, à l'avant il y avait les Allemands, une seconde tranchée transversale était aussi mal fréquentée. Comme unique chance nous sautâmes sur les parapets en direction du P.C. du colonel (course à pieds).
Là bien sûr on nous suivait (comme des lapins agiles) avec des rafales de fusil mitrailleur, heureusement sans visée réelle, un peu à l'aveuglette. De temps à autre on ressautait dans des tranchées. Heureusement tout de même car il y avait un tir de barrage allemand allant sur les Français (environ les points de chute des obus tous les 5 mètres) et un tir de barrages, celui-là français (point de chute tous les mètres) donc plus intense, se dirigeant sur les Boches. Et bien nous, nous étions un moment entre ces arrivées au point crucial de croisement.
On se fit petits, petits dans un coin de tranchée. Cela passa, on fît ouf !
et l'on continua, cette fois, derrière le tir de barrage allemand.
Tout n'est pas encore terminé : un avion rouge ennemi (rare à l'époque) mitrailla notre tranchée à très basse altitude. (Il n'y avait pourtant pas beaucoup d'aviation, aussi quelques saucisses d'observation des deux côtés des belligérants, forme zeppelin-cigares, vivement descendues).
On essaya de nous réfugier dans une cagna du poste de secours français.
On nous l'interdit car nous étions armés; pensez, les Boches arrivaient !
Beaucoup essoufflés, et pas fiers, nous arrivâmes au PC. du régiment. On n'avait pas fini d'en voir d'un autre ordre; nous, les brebis bêlantes, à tondre sûrement.
On nous félicita malgré notre repli et nous fûmes proposés pour la médaille militaire, oui, ça c'était jaune mais le noir fut que le commandant de compagnie (où nous étions avant l'attaque) était sur une civière, blessé et que, nous voyant, nous proposa pour le Conseil de guerre (il ne nous avait pas donné l'ordre de repli), comprendra qui pourra !
   
  Bref nous, sur le moment, n'eûmes pas de décoration pour ce coup-là et heureusement pas de suite fâcheuse.
Inutile de vous dire que ça avait sérieusement bardé de part et d'autre. Vu les pertes on nous retira deux à trois jours à l'arrière très proche.
Là aussi j'ai du mal à raconter ma vision en passant vers les dernières lignes, tant cela est horrible.

Il y avait aux environs du 14 juillet 1918 (15-16-17-18 juillet) en plein soleil (c'était les grandes chaleurs) environ 400 ou 500 soldats français les uns près des autres et dont les âmes avaient dû monter vers les cieux. Pourquoi?
On les transportaient dans une toile de tente, attachée à un petit tronc d'arbre coupé et porté par deux hommes.
Par contre on ne pouvait s'occuper matériellement des morts allemands également fort nombreux.
Je fus surpris et étonné, un peu à l'arrière des lignes, près de la Vesle (petite rivière) d'abord par le bruit de tonnerre effrayant et répété et la vue des canons de 75 (échelonnés environ de 5 à 10 mètres) qui ne cessaient pas de tirer
(les artilleurs jaunes de poudre étaient très fatigués).
Nous ne nous doutions pas du grand secours qu'ils nous apportaient.
Et puis après cet intermède de quelques jours, je ne sais si les pertes étaient suffisantes.
On remit cela toujours au passage des Marquises. On fit une contre-attaque.
J'oubliais une narration antérieure de peu : là encore, belle au point de vue courage, abnégation de soi et marque intangible de patriotisme et cruelle au point de vue inhumain, pour le profit de qui? Je ne vous dis pas ma pensée actuelle qui pourrait choquer.
Je vous ai dit que l'attaque allemande du 14 juillet 1918 sur notre secteur était plus qu'intense, comme poussée, vu le passage des monts. Un des régiments de la division s'était même un peu replié sous les coups de boutoirs.
Nous-mêmes subissions une très forte pression et nous étions obligés de nous défendre dans une des dernière grandes tranchées.
Il faut tout de même saluer des actes de bravoure donnés sans restrictions à son pays.
   
  Lorsque vous voyez dans ces durs moments où la vie est souvent éphémère, et donnée sans marchandage : notre lieutenant-colonel Devincet (ancien colonial), (son nom doit, quoi que l'on pense, être honoré [il est sûrement décédé maintenant], je n'ai pas peur de le citer). En plein combat, de jour, le torse au-dessus du parapet, cible vivante, faire le coup de feu avec un fusil Lebel de l'époque.
Inutile de vous dire que son exemple fut suivi par tous.
On prenait même des munitions dans les cartouchières des morts ! (Je crois que l'on a sûrement écrit : les dernières cartouches, cela se passait alors en 1870).
Je vais parler de la contre-attaque déclenchée le 18 juillet 1918 (je crois) après-midi.

Une compagnie désignée pour cette action était commandée par un petit lieutenant, bleuet lui aussi; on essayait de rejeter et de casser l'effort ennemi.
On passait, si possible, par les boyaux; en ce qui me concerne, je suivais le valeureux petit lieutenant (classe 1918) avec une bobine de fil téléphonique que je déroulais prestement, en courant, sur des petites grenades allemandes restées sur place.
Bien sûr, tout ce qui était du régiment faisait chorus et nous rejetâmes les Boches et nous les stabilisâmes, c'était alors notre but.
On retrouva les destructions après cet acharnement.
Dans ma petite cagna, en partie détruite. je retrouvais mon sac à dos mais les quelques paquets de tabac que je destinais à mon grand-père, avaient disparu.
Dans les tranchées et dans certains abris, des soldats allemands morts étaient encore sur place.
   
  Dans une cagna, que les Allemands avaient occupée, il y avait des morts; on trouva un énorme saucisson et des plaquettes de miel solidifié dans des boites en carton. Etait-ce empoisonné ? Ce n'était pas impossible ! (et de nombreuses boîtes de cirage). Je coupais une tranche mince, combien mince, de saucisson. J'étais gourmand en me disant : on verra bien, ce ne peut être très grave comme intoxication. Le lendemain, j'étais (comme la chanson) souriant, alors ce fut un petit festin en commun.
Comme vous ne le savez sans doute pas aujourd'hui, nous étions tous solidaires entre nous jusqu'au sacrifice pour l'un ou l'autre devant le danger et pour porter secours.
Le secteur où nous étions étant maintenant à peu près stable, on pansait ses plaies après la fameuse attaque du 14 juillet 1918 et les effectifs affaiblis et réduits étaient envoyés au repos quelque temps (petit).
C'était de plus nécessaire d'autant que nous avions subi une attaque avec des gaz sentant la moutarde. (Je me soignais avec du lait dans une ferme). Le repos : environ 20 km des lignes avec tout le barda, là, on couchait dans une grande baraque en bois (Adrian), avec seulement pour lit des fils de fer entrecroisés.
En ce qui me concerne, un petit miracle se produisit et non la vision d'une bonne fée, mais un poilu déjà un peu âgé. Il venait du train blindé (tout proche) qui tirait quelques obus de 420 (formidable pour l'époque) dans le secteur et repartait ensuite le long du front.
Ce brave homme me voyant avec ma pauvre petite couverture (toujours la même), eût pitié de moi (j'aurais pu être son fils) et revint avec un matelas et couvertures de son train.
Je le remerciais vivement et lui dit que malgré cela, même avant ses gentillesses, j'étais pas trop mal.
Sur le train, lors d'un tir, on voyait le départ de l'obus 420, un petit moment et aussi avec assez de bruit et avec un joli recul du grand canon monté sur plate-forme, le tout sur rails. Enfin, comme on ne pouvait rester ainsi stagnant, on se prépara au début septembre à une offensive. Cela ne commença pas trop mal, les Allemands avaient reçu une bonne friction mais ils étaient toujours là et combien combatifs.
On avançait piano-piano, on arriva devant le petit village d'Attigny (Ardennes) que l'on encerclait.
Là, quelques faits dont l'un me fit, à nouveau, réfléchir dans mon esprit peu enclin à ce qui ressort d'une confrontation non prévue.
Un habitant du village précité avait pu passer les lignes allemandes et venir nous informer qu'il y avait une espionne dans cette agglomération.
En attendant, on avait pris des cuisiniers ennemis. J'étais camouflé derrière un mur mais, malgré tout, j'essayais d'allumer ma pipe (dont on ne voyait pas le foyer caché par une tête de grenade offensive), mon pauvre petit briquet à amadou ne voulait pas prendre, mais un cuistot ennemi, prisonnier, près de moi, voyant cela me tendit une allumette allumée.
J'avais alors du mal à comprendre et me disais que mon ennemi était prévenant, sans profit aucun, cela ébranla un peu mes convictions sur le comportement des humains.
   
  On prit le village et la soi-disant espionne française (très jolie et maîtresse femme), maîtresse d'un officier allemand disparu. (L'amour a-t-il des frontières?)
Après avoir tout cherché et chamboulé chez cette personne, on ne trouva heureusement rien de bien suspect. Néanmoins, elle avait été mise le long d'un mur et a bien failli être fusillée (j'étais du peloton d'exécution).
Pendant le combat, ça ne plaisante pas et le jugement exécutoire de suite.
Après cela on fut arrêté par une petite rivière : La Retourne, la fusillade ennemie était intense (on les a eus à la Retourne). Par la suite on passa la petite rivière sur des troncs d'arbres. Un petit âne de l'ancien secteur fut mis à l'eau pour passer, mais le poilu qui le tirait avait fait un noeud coulant à la corde mise au cou de cette bête qui se serait noyée. Ce poilu, gros et costaud, prit alors l'âne à bras-le-corps et passa ainsi la rivière sur le tronc d'arbre; voyez les quolibets !
Bien, on avance, c'est bien, mais devant : Pontaverger, on fût stoppé.
La décision supérieure fut de prendre ce village. Alors on fit trois vagues et baïonnette au canon : vas-y mon poulot ! Les poilus espacés si possible tous les 5 mètres. Pas de départ au clairon sonnant la charge. On courait; par hasard j'étais de la première vague. Ça tombait çà et là autour de soi, mais on ne se rend pas compte et je crois qu'un seul coup de poing m'aurait fait tomber. Un moment je me retournais et, entre la 1ère et la 2ème vague d'attaque il y avait un adjudant (Corse ou pas Corse ?) il tenait son pistolet braqué. Celui qui aurait flanché ? et en ce temps-là ! Donc rien à faire au petit bonheur, j'ai toujours eu confiance en mon étoile.
Mais là, à nouveau, quelque chose de sérieux qui m'a fait bien réfléchir dans ma petite tête.
Le lieutenant qui devait commander l'attaque fut retrouvé caché dans un abri et c'est un petit sous-lieutenant qui nous commanda en nous disant : "il ne faut pas avoir peur de ces gens-là." Bien sûr le lieutenant c'était un homme comme tout humain. Il pouvait avoir eu peur, malgré son désir de faire son devoir, je le comprends, et hélas, que sera-t-il devenu de lui par la suite ? C'est affreux !
Etant décimés, notre petit sous-lieutenant nous cria : "A la voie du petit Decauville", pensez si on s'y réfugia.
Il fallut se terrer car les pierres du ballast faisaient éclats.
Je demandais, sur ordre, un tir de barrage (avec mon poste radio) et mon accus liquide), ce dernier étant fêlé, ce qui était compréhensif, rien ne se produisit. Je dus alors ramper et faire l'agent de liaison et je rencontrai à nouveau mon fameux commandant : dans un bois. Je lui transmis mon message demandant le tir de barrage ; en contrepartie je lui demandais un bon de subsistance personnel pour pouvoir être nourri avec la compagnie d'attaque, le cas échéant (je faisais alors tintin). A mes yeux, cet officier se racheta vis-à-vis de moi.
On resta sur place et un autre régiment soi-disant frais, essaya aussi, à la nuit, de continuer l'attaque et se lança également à l'assaut.
Il subit, de même, des pertes très très sérieuses et je n'ose vous narrer ce qui est inimaginable et bouleversant.

Il y avait à proximité une grande cagna laissée par les Boches, on y portait si possible, les blessés. Ça criait, ça hurlait, c'était horrible à entendre. Là on réfléchit aussi mais cela dépasse l'entendement. Après on continuait; j'avais dans la bagarre été porté disparu. Le village fut pris, on avançait vers la Meuse.
On marchait, en principe, à la file indienne ; j'étais ce jour-là, chargé de porter la nourriture de la section dans un seau mis au quillon de mon fusil, il y avait du riz et des morceaux de viande.
   
 

On passait près d'une petite colline. Quelques obus arrivaient sur le haut et de la terre tomba dans mon seau, alors le dîner fut vite expédié. Bref, on était maintenant fin octobre, ma mère était bien renseignée, il faut croire, elle m'écrivait que la guerre allait finir bientôt.
Je lui répondis un peu sèchement qu'il fallait plusieurs jours pour prendre des fois un petit bout de tranchée. Mais en fin de compte elle eut raison le 11 novembre 1918 à 11 heures du matin. (Ma pensée personnelle à ce sujet va peut-être choquer mais les impalpables font toujours finir les guerres à leur guise, quand ils ont retiré suffisamment de bénéfices de toutes sortes ou à venir pour reconstruire; peu importe les souffrances humaines ou les disparus à jamais).
Pendant notre avance, au repos, je rasais (cela était courant entre nous) vers midi, un bon copain (natif de Toulouse) puis brusquement quelques obus ennemis sur nous, et cruelle destinée : un de ceux-ci atteignit ce cher compagnon. Evidemment il ne revit pas le Capitole et j'eus beaucoup de chagrin.
Autre chose, je ne situe pas tellement le moment exact et toujours est-il que pendant notre avance, les Boches nous envoyaient des gaz asphyxiants. On avait toujours, à cette époque, que de pauvres petits masques protecteurs. Bref, mon camarade (Baron) et moi faisions équipe depuis toujours (pelle et pioche). Excusez l'expression mais on vomissait dans nos masques. Alors, n'y tenant plus, mon très bon et cher copain se fit évacuer. Entre nous, maintenant, je ne sais si je n'ai pas été bête !
Pendant notre avance dans la plaine et à travers bois, nous fîmes dans un champ, à la tombée du jour, des petits trous individuels reliés entre eux, l'ennemi tenant le bois devant nous. Avant de vous narrer la suite permettez-moi de vous dire une vision ou un souvenir d'un petit tableau qui se trouvait autrefois au petit musée du Luxembourg à Paris, c'était Le rêve passe, c'était la gloire et nous la réalité était là. Couchés sur le sol face à l'ennemi avec notre fusil (similitude). Alors, chose incroyable, on nous fit mettre des planches sur notre petite tranchée pour que des cavaliers chargent sur le bois (rempli d'ennemis). Les Boches, pas fous, tirèrent seulement quelques obus fusants, les chevaux prirent peur, beaucoup de cavaliers désarçonnés, une belle innovation, croyez-moi !
Après cela nous essayâmes de rentrer dans le bois, ce fut très meurtrier. J'étais à un moment à côté du colonel commandant notre régiment. On venait lui rendre compte des pertes. Le brave homme dit alors tristement: "Ils vont donc tous me les tuer? " Il y avait heureusement, tout de même, des officiers compréhensifs. Ah ! quelque chose qui me valut une décoration, toujours pendant cette avance (bien après le 14 juillet), nous avions reçu l'ordre d'assurer tant bien que mal (plutôt mal que bien) la liaison téléphonique, tout en avançant on déroulait nos fils (français, allemand, même anglais) et cela même dans les bois.
Bref, une nuit noire, nous étions dans une ancienne petite cagna boche, il fallut partir à quatre hommes pour réparer notre ligne coupée.
Celle-ci passait dans un grand bois. Pendant cette opération un bombardement ennemi, très très intense; les éclats nous encadraient.
Mes trois camarades prirent peur et retournaient à la cagna, me laissant seul. On suit toujours la ligne jusqu'à la coupure, mais va trouver l'autre bout, la nuit, dans un bois, sous les obus ? Inutile de pouvoir allumer quoi que ce soit comme on le pense ! Enfin, à tâtons et tâtonnant, en effet, par terre et ce, assez longtemps, je réussis à faire une épissure et rétablir la ligne et regagner notre petit abri.

En arrivant assez près, j'entendis le sergent qui sermonnait vertement et furieusement les gars qui m'avaient abandonné. Je dis cela car j'avais fait, moi, mon devoir sans chercher la gloriole et toujours aussi sans bravoure.

On arrivait à la Meuse et le 10 novembre au soir je fus désigné pour aller chercher notre nourriture (tu vois, la cuisine roulante doit être dans cette direction sud-nord !).

Je la trouvais tout de même cette roulante. Sur le petit matin (5 ou 6 heures) de retour, je vis mes camarades à plat ventre sur le verglas des prés.
On ne voyait pas, heureusement, ni la rivière, ni nous sous le brouillard intense.
Des soldats du Génie avaient confectionné un petit radeau (comme on en voit devant les plages maintenant) et tendu une corde à travers la Meuse. Alors dix poilus environ sur le radeau, en tirant sur la corde, on était sur le bas du talus de la rivière (20 centimètres de large) et les pieds dans l'eau. Les premiers arrivés se répartissaient le long du fleuve pour laisser de la place aux autres.
Très peu passèrent pour la bonne raison que le brouillard étant dissipé, les Boches nous voyaient fort bien.

   
  Je vous assure que lorsque j'étais sur le radeau et que les balles percutent près de soi, on se sent tout petit, petit, pas dans son assiette, même étant très brave; à ce moment-là ce brouillard fut apprécié.
Enfin, je vis hélas deux pauvres hommes tués : 10 minutes avant le cessez-le-feu de 11 heures du matin, le 11 novembre 1918.
Le premier fut un lieutenant (imprudent) qui avait voulu regarder avec ses jumelles où était la mitrailleuse qui nous tirait dessus. Elle était au sommet d'un puits artésien, et elle ne le rata pas, le pauvre !
Le second était un agent de liaison (qui avait discuté avec un de ses camarades puisque c'était son tour et non à l'autre), il passa sur le parapet ou si vous voulez sur le haut du talus de la Meuse, ne pouvant passer en contrebas, occupé par le peu de poilus qui y étaient; alors il fut lui aussi fauché (le destin !)
Voyez l'imbécillité humaine : même si on est patriote, à 11 heures précises, on se battait.
Le clairon français sonna le cessez-le-feu ; on mit baïonnette au canon et montâmes sur le talus de la rivière. Les Boches furent près de nous ; les officiers adverses se mirent d'accord pour les évacuations des soldats ennemis.
Les Fritz crièrent : guerre finich et l'après-midi, certains des deux camps se saoulèrent en choeur. Moi, je cherchais mes poux ! On resta néanmoins 24 heures dans des petits trous dans la terre de la Meuse (par précaution), on n'y avait pas chaud (toujours avec ma pauvre petite couverture de fantassin inchangeable).
Je retrouvais quelques camarades d'un régiment de la division qui me reconnurent difficilement car j'avais maigri et était très fatigué, oui, mais toujours là après ce carnage !
J'adressais un regard reconnaissant au firmament. Alors, puisque l'on était près de la frontière belge, on la passa.
Vous dire l'exaltation de ces populations opprimées lors de leur libération.
On nous aurait mangés.
On me prit presque mon fusil, porté en triomphe, etc., etc.
Et puisque après le très mauvais, les horreurs sont passées, le bon revient.
On retourne en France, dans le Nord-Meuse ; toujours à pieds. Nous restâmes en billet de logement dans un petit pays (B), je tombais dans un estaminet; en arrivant je dus boire deux grandes chopes de bière, après l'étape dans la neige.
Ces très braves gens avaient peu de ravitaillement, mais mirent un grand lit de deux personnes à notre disposition quoique ayant deux enfants. C'est beau !
Le père travaillait en usine à Maubeuge, quel brave homme ! On leur donnait notre vin, on buvait leur bière.
J'allais en douce avec un cheval et une charrette du régiment, en Belgique, toute proche, pour les ravitailler en bière.
Puis ce fut la popote des sous-officiers et j'étais désigné pour servir ces petits messieurs, aux repas.
Il y eut des frictions entre eux et moi, surtout lorsqu'ils jouaient avec le pain et aussi avec le caporal gestionnaire qui prétendait ne pas me rembourser un petit tonneau de 35 litres de vin, payé avec mes deniers (il est vrai qu'à cette époque et dans l'armée cela n'était pas très onéreux). En conclusion, on me renvoya à ma section.
Je regrettais car le soir, assez tard, je potassais l'économie politique, le droit commercial, etc., etc., pour mon avenir dans le civil.
Un jour certain, au rapport de la compagnie, je suis désigné par le capitaine pour aller à la cuisine roulante, les anciens étant peu à peu démobilisés.
Malgré mes controverses, il n'y avait rien à faire, mais on n'avait, à l'époque, pas besoin de pétrole mais des idées.
Je trouvais un brave camarade pour me remplacer. Oui, mais le destin était là, contrariant, et un peu plus tard le même capitaine à un autre rapport, me dit : mais vous je vous ai déjà désigné pour être cuistot à la roulante.
Alors je remplis mes nouvelles fonctions, une de plus. J'eus quelques malheurs entre mes doigts et les couteaux !
   
 

On ne pouvait éternellement rester à B (petit village nord-Ardennes), et puis il fallait s'acheminer pédestrement vers Paris pour le défilé de la Victoire, cela, par étapes.
On resta un peu à Meaux (S-&-M.) là, toujours cuistot.
Un matin je me réveillais en retard pour faire chauffer le jus pour la compagnie (125 hommes environ).
Bigre ! vous vous doutez de la rouspétance si le café n'était pas chaud !
Alors il me vint une idée un peu diabolique, je le reconnais. Je coupais du tout petit bois puis je l'humectais d'un peu d'essence (qu'il dit) et je mis cela dans le foyer de la roulante et j'allumais.
Je vous assure que le breuvage fut servi à point, en temps voulu. Mais heureusement que l'on avait retiré les roues de la roulante et que les essieux reposaient sur de grosses billes de bois, car elle aurait roulé toute seule !
L'inconvénient c'est que la cheminée de cet engin était devenue assez blanche vu la chaleur dégagée. Avec de la graisse j'ai bien essayé de remédier à cet inconvénient avec peu de résultat. Ne croyez pas que l'armée lésinait pour nous donner du vrai café supérieur (on peut bien dépenser sans compter pendant une guerre !)
Dans environ 100 litres d'eau que l'on faisait chauffer dans un compartiment de la roulante, on y introduisait du café moulu (par nous) dans un petit sac (à terre) d'environ 20 kg, sans chicorée bien sûr, et ficelé (le sac).
A Meaux, en coupant de la viande, je me coupais assez sérieusement un doigt (de la faute aux mouches que je chassais). Une brave femme me mit des compresses de fleurs de lis (très efficace), remède sans doute peu usité de nos jours. Ah ! à Meaux avant le grand défilé de la Victoire à Paris, il y eut un petit défilé du régiment.

   
  Il manquait, hélas, des poilus ! Etant décoré je fus de garde au drapeau (qui était en loque et le tissu maintenu par des résilles).
Donc en gardant cet emblème, l'arme au pied, je me fis de bien tristes réflexions; il y avait 1 million 500 mille Français qui s'étaient faits tuer pour lui.
Après on se dirigea sur Paris, via Creil. J'étais toujours affecté à la cuisine roulante. On me dit de préparer le repas pour les poilus, après le défilé de la Victoire (quelques-uns, bien évidemment).
Très bien, mais comment chauffer sans bois, on ne m'en donna pas, il n'en était pas question.
Alors l'opinion ne me pardonnera peut-être pas ce que je fis.
Etant dans un préau d'école je vis des tréteaux en bois que je pris, les cassais pour cuire les aliments des poilus; ça c'est l'organisation souvent dans les armées surtout en guerre ou après.
Le jour du défilé de la Victoire, à Paris, le 11 novembre 1919, j'étais en ce qui me concerne avec ma roulante, rue des Vinaigriers (près de la place de la République) où devaient se disloquer certains éléments du défilé.
Pendant que ma roulante chauffait, tout de même, certains civils me demandaient du café; mais j'étais parcimonieux pour les satisfaire.
   
  Un petit fait : en ce temps-là, il y avait des bonnes chez les particuliers (françaises), une de celle-ci me descendit deux litres de vin blanc, on était chouchouté.
En fin d'après-midi je fis un saut rapide chez mes parents. On regagna Meaux et chose étrange, il y avait sur le marché de cette ville beaucoup de choux.
Le capitaine me donna l'ordre, avec un camarade, d'aller acheter sur le carreau des halles de Paris : carottes, pommes de terre et une énorme quantité de choux qui venaient de Meaux. Là un petit mystère qu'il me semblait.
J'achetais au mieux, moi tout à fait incompétent pour les choux sauf ceux à la crème. On remplit un grand chariot de parc (4 chevaux, des vrais) et fouette sur la gare de l'Est où l'on mit nos légumes dans un wagon marchandises. Notre capitaine nous dit de le convoyer, le départ ayant lieu le lendemain.
Mais toujours avec des idées, on plomba ce dit wagon et l'on prit, moi le chemin de ma famille.
Le lendemain à la gare de l'Est, au départ pour Meaux, on n'était pas souriants. Le capitaine attendait aussi le train sur le même quai.
Cela s'arrangea vu nos antécédents.
Et puis mon régiment prit le train en wagons à bestiaux pour L, une ville de l'Hérault. (Vous savez que pendant cette guerre 14-18 on mélangeait les gars du Nord et du Midi et inversement).
   
  J'ai failli être envoyé en Syrie où on se battait encore. Après, pour moi ce n'était plus la guerre, mais c'était, à l'époque, le service de 3 ans.
Je ne vous citerais que pour mémoire ce qui me survint.
Envoyé dans un régiment à Nancy (le même où j'avais été mobilisé), puis ayant été commotionné bien avant : 5 mois d'hôpital militaire dans une caserne transformée on conséquence. Opération grave, trou dans la tête, côté gauche. Faiblesse bien sûr ; nous nous faisions nos piqûres entre nous (une seule infirmière) pour nous remonter.
Etant au grand régime alimentaire j'avais droit à du quinquina (je ne savais pas que cela était amer), puis du lait en poudre (confectionné par des prisonniers allemands).
Eau chaude dans une lessiveuse et la poudre de lait, là c'était supérieur ! et enfin petit bifteck (voir semelle).
Le comportement de ces prisonniers allemands faisant fonction de cuisiniers était inadmissible.
Un midi cela barda ; ces messieurs ne voulant pas servir dans des bols la soupe à des mutilés n'ayant qu'un bras, etc., on renversa les tables et les ustensiles culinaires servirent de projectiles.
Néanmoins il faut reconnaître la compétence, le savoir-faire, le doigté d'un grand professeur de Nancy qui m'a opéré (attaché à cet hôpital-caserne). Un petit fait : une nuit on amène un poilu qui perdait son sang abondamment par la gorge et dans le coma.
Il n'y avait pas de médecins la nuit et où les trouver en ville ? Et ça urgeait !
Je me rappelais qu'un médecin allemand prisonnier était soigné à l'hôpital.
J'allais le trouver, de plus connaissant, et pour cause, la petite infirmerie.
Ayant trouvé une aiguille courbe et des fils appropriés, le médecin allemand fut assez heureux pour ligaturer l'artère de ce pauvre type. (Eclairage : une petite ampoule frontale; moi tenant le haricot [petite cuvette comme les barbiers]). Ce brave poilu fut ressuscité. Je pourrais épiloguer mais la guerre était terminée.
   
 

Un des plus beaux jours de ma vie fut celui de ma première démobilisation; habillé du costume Clémenceau (gratuit), je saluais avec ma casquette (à mes frais).
Je retournais chez mes parents mais physiquement assez faible et pour cause.
Dévoué et consciencieux, ce sont les citations militaires et civiles et aussi ma devise. Ah ! j'ai été très écoeuré que la retraite du combattant fut assez longtemps supprimée sous De Gaulle.
Dans le civil il faut se faire une place au soleil, c'était déjà, à l'époque, assez dur et j'étudiais malgré les difficultés à me remettre dans le bain ; puis remobilisé en 39-40 et petit résistant.
Jeunes, pour qui j'ai écrit des souvenirs passés et pénibles, soyez heureux à 20 ans, profitez-en !

Malgré tout il faut peiner pour avoir son pain, hélas !

Bon courage sur cette terre dont le comportement des humains est parfois incohérent et j'ai peur pour les années proches.
Notre civilisation, quoi que l'on fasse, subira le sort de celle de l'Antiquité.
Mais en attendant, jeunes hommes, profitez sagement de votre passage ici-bas.

   
    
   
  SUR PETITS BOUTS DE PAPIER
Copie de 2 lettres, authentiques, de ce Bleuet : à ses parents
   
 

Aux armées, le 18 juillet 1918.

 

Chers Parents,

Je vais bien malgré les dures épreuves que nous éprouvons.
Nous maintenons les Boches sur place et le moral de tous les poilus est bon. On est plein de courage quoique très fatigués. Moi, voilà 5 jours et nuits que je ne dors pas et je n'ai fait que 2 repas à peu près fortifiants depuis ce temps !
Je suis toujours téléphoniste détaché au 142e d'infanterie ; dernièrement j'étais en toute première ligne avec mes appareils pour assurer la liaison. Au moment de l'attaque, j'étais dans un poste de compagnie et j'ai réussi ainsi qu'un autre téléphoniste, à sauver nos appareils alors que nous apercevions les Boches à 15 mètres, au plus de nous. J'ai passé là des heures inoubliables dans ma vie ; et je ne sais comment j'en suis revenu car c'était inouï comme le bombardement.
Mais je pensais à vous et cela m'a redonné du courage car je ne voulais pas y rester.
Nous sommes encore dans ce carnage mais j'espère m'en sortir ayant réussi jusqu'à maintenant.
Hélas, où est ma permission ? mais l'heure est grave et tous les poilus crient comme à Verdun, dans la Somme, l'Aisne, etc. : ils ne passeront pas
Tous mes meilleurs baisers.
Emile.

   
  Aux armées, le 11 novembre 1918.
 

Chers Parents,

Je vais bien et souhaite qu'il en soit de même pour vous. Vous recevrez sans doute ma lettre n0 57 en même temps que celle-ci car je n'ai pu la donner plus avant au vaguemestre.
Enfin ce matin à 11 heures l'armistice a eu lieu sur notre front, et toute bataille a pris fin. Je suis à Flize sur les bords de la Meuse. Jusqu'à 11 heures moins 05, on se battait encore furieusement. Puis à 11 heures juste, tout a cessé et de part et d'autre on a monté sur le parapet.
Nous on chantait et fritz disait : guerre finie. A l'heure actuelle on se regarde sans se battre et sans se rien dire.
Je crois que les Boches vont reculer au moins jusqu'au Rhin. Enfin quel soulagement et surtout la vie sauve. Je ne vous cache pas que le passage de la Meuse sur un radeau a été délicat et les balles sifflaient et nous avons tous été très très en danger.

Enfin je ne puis me figurer que tout est fini de ce cauchemar.
J'ai reçu tout à l'heure votre lettre n0 27 du 9 novembre qui m'a fait grand plaisir.
Vous m'excuserez si je ne vous écrivais pas plus souvent ces jours derniers car, comme je vous le disais, j'étais en pleine bataille, en première ligne et ce n'était pas drôle.
Enfin j'espère que les permissions vont reprendre bientôt à mon régiment et que je ne tarderai pas à être bientôt parmi vous. Quelle joie cet heureux jour et surtout plus de guerre et la vie sauve.

Recevez chers bons Parents mes plus affectueux baisers.
Emile.

   
  Achevé d'imprimer en février 1985
sur les presses de l'imprimerie Bené,
12 c, rue Pradier - 30000 Nîmes
Dépôt légal : 1er trimestre 1985.