| La 1ère Guerre Mondiale
 

MESSAGER DE MILLAU (08.09.1917)

   
 

Témoignage d'un de nos adhérents adressé au "Messager de Millau".
C'est la reproduction d'une lettre qu'il avait écrite à ses parents à la suite des attaques qui avaient permis au 16ème corps d'armée de s'emparer
de Mort-Homme, à Verdun rive-gauche, juillet 1917.

Il était alors aspirant à la 3ème batterie du 9ème régiment d'artillerie.
Il avait participé aux combats en ayant accompagné le capitaine
de sa batterie aux avant-postes.

   
    
   
  AU MORT HOMME, après la bataille
   
 
ous sommes heureux de publier la lettre suivante qu'un de nos braves compatriotes envoie à un de ses amis et qui renferme
d'intéressants détails sur ce mont historique où les régiments de notre région se sont couverts de gloire :
   
  26 juillet 1917
 

Je viens de visiter, cet après-midi, le Mort-Homme.

Il ne reste plus rien des lignes boches. La première ligne a été "crapouillotée" ;
les autres, plus bouleversées encore par des obus de tous calibres, dont les entonnoirs, grands ou petits, se touchent ou se creusent les uns dans les autres. C'est formidable. C'est un chaos fantastique où surnagent, comme sur une mer démontée, des piquets, des réseaux de fils de fer, des rondins d'abris crevés,
des grenades boches, des planches déchiquetées, des obus non éclatés et mille
de ces épaves lamentables qu'on trouve sur tous les champs de bataille.
Dans quelques trous d'obus, on voit tout l'équipement d'un homme qui fut tué ou blessé et qu'on a enlevé ; cela se trouve tous les cent mètres. On voit, par ci, par là, un cadavre encore, un membre broyé, une chaussure avec un pied dedans, etc.

   
 
La deuxième ligne boche surtout est défoncée. Je dis "deuxième ligne", mais je devrais dire plutôt "ce qui fut la deuxième ligne", car il serait vain de chercher la moindre trace de tranchée. Les quelques mines et crapouillots qui restent sont amochés, les sapes obstruées et comblées de terre. On se demande comment il pouvait encore se trouver quelques hommes dans ces terrains mouvants.
  Il n'y a pas, en effet, un seul mètre carré de sol intact. Partout l'artillerie a creusé des entonnoirs dont certains ont 6 mètres de profondeur sur 8 mètres de large et plus. Partout les pierres et les blocs de terre, soulevés de l'intérieur du sol, sont retombés en avalanche, écrasant tout ce qui pouvait se trouver à leur point de chute. C'est une destruction complète de tout ce terrain, de ces champs de blé dont, dans nos lignes, on voit encore la glèbe.
   
 

Nous sommes allés ainsi, montant ou descendant à chaque pas, au P.C. (poste de commandement) du Colonel d'Infanterie, voir l'officier du groupe qui faisait la liaison.
De là, nous sommes entrés au "Kronprinz-tunnel" et, pendant les 2 kilomètres de l'aller et du retour, on a été obligé de se remplir le nez d'odeurs répugnantes.
Si le champ de bataille sent mauvais par endroits seulement, dans cette galerie d'un kilomètre de long, l'odeur a pénétré partout avec intensité.

   
 

Nous sommes entrés par une ouverture de sape ordinaire, pas plus grande.
Deux escaliers d'un mètre de large, l'un pour la descente, l'autre pour la montée. Le couloir est inondé, car la tuyauterie, qui menait l'eau jusqu'aux premières lignes, a été crevée par nos obus. On patauge, mais ce n'est qu'un commencement et puis, ce n'est que de la boue ....

Au fond, à 20 mètres sous terre (l'épaisseur du plafond de terre varie de 15 à 25 mètres) on est surpris par l'humidité et la fraicheur ; on passe par une porte blindée de 50 cm d'épaisseur. Nos soldats sont couchés sur des lits ou des brancards d'infirmiers le long des murs. La galerie rectiligne va jusqu'à l'ancienne 3ème ligne allemande. Elle est assez grossièrement faite et n'offre que la solidité de la terre
qui la recouvre ; elle est à peine étayée. Un rondin par mètre supportant un fer à double T sur lequel reposent les planches du plafond. Des fils électriques,
des lampes tous les 20 mètres, le long du mur ; en bas, des conduites d'eau.
Au milieu, un caillebotis bien fait pour éviter qu'on marche dans la boue.
Sur l'un des côtés, une rangée de lits, de simples planches inclinées.

   
 

Cinq cents mètres plus loin, les lits font place à une voie de soixante centimètres. Sur les côtés, creusées dans la terre, les chambres d'officiers, boisées, tapissées de papier marbré. Puis une infirmerie modèle. Salle centrale, salle d'opérations, cuisine et annexes.

Nous y avons vu un médecin de bataillon qui l'occupait et y conservait trois boches faits prisonniers la veille. Ces trois boches étaient restés cinq jours murés dans une sape avec des cadavres ; ils étaient entièrement abrutis. Aussi, avant de les envoyer à l'arrière, le médecin avait eu pitié d'eux, il les a gardés 48 heures à l'infirmerie. On les a fait parler ; il avait fallu les retirer de leur trou avec une corde. L'un d'eux était blessé ; un quatrième, retiré en même temps, est mort ensuite.
Le premier parlait le français et pas trop mal ; il était garçon de café à Paris,
avant la guerre. C'était un de type de Dresde qui avait aussi habité Posen.
Il était cuisinier. Dans le tunnel, on faisait la cuisine pour tous les hommes en ligne. Tous ses camarades avaient été tués, sauf un qui était près de lui et se disait père de quatre enfants.

   
 

En face de l'infirmerie, la pharmacie : un désordre inexprimable. Ils ont dû soigner beaucoup de blessés dans les derniers moments où ils occupaient le tunnel.
Sur la table, des produits de toutes sortes : une caisse pleine de boîtes, des cartons, des papiers ayant enveloppé les flacons et produits pharmaceutiques.
Cette pièce sentait tellement l'éther et le phénol que j'en suis vite sorti.

A côté, la chambre des machines -formidable-. Une salle de machines d'usine modèle : 2 moteurs à essence d'une force de 180 chevaux ; 2 compresseurs pour envoyer de l'eau dans les différentes parties du tunnel, un réservoir à essence,
une pompe, un tableau d'électricité avec voltmètre et ampéremètre disposés sur une plaque de marbre de près d'un mètre carré. Une odeur réconfortante d'huile chaude et d'essence. Cette installation épatante n'était pas terminée :
une seule des machines marchait.

   
 

Enfin, au milieu de la pagaye d'armes, couvertures, vêtements, équipements, cartouches, casques surtout (il y en avait peut être 2 000) trainant dans la boue, nous sommes arrivés à l'endroit où notre 400 a percé les 13 mètres de terre ;
des boches écrasés y sont encore. Jusqu'à 50 mètres de là, l'explosion en avait tué 178. Des vivres partout : biscuits, singe, bouteilles vides, marmites, gamelles, sacs, etc. Le même désordre qu'ailleurs, poussé au maximum par l'éboulement qui obstrue complètement le tunnel.

Nous sommes revenus par le même chemin, heureux de sortir bientôt de cette atmosphère putride et de respirer un peu d'air moins empesté.

Le capitaine a laissé les officiers que nous avions rencontrés en allant et nous sommes allés voir les premières lignes. J'ai pris des photos intéressantes de poilus dans les trous d'obus, car il n'y a pas de tranchées encore. Cela a, d'ailleurs,
un avantage, car les boches, entièrement désorganisés déjà depuis 5 jours,
ne peuvent d'aucune façon faire de tir réglé sur nos lignes.

   
 

Nous avons vu l'enthousiasme de tous ces braves types pour la préparation d'artillerie. Deux fois, j'en ai entendu qui disaient : "Si on faisait toujours comme cela, nous serions bientôt à Berlin". Les officiers disaient au capitaine qu'on ne pouvait pas les tenir quand ils ont vu que les boches faiblissaient. Ils ont même été trop vite en certains points et ont dû ralentir leur allure, pour se laisser précéder par le tir d'accompagnement. Le moral est en ce moment plus haut qu'il n'a jamais été depuis 3 ans. Il faudrait maintenant en profiter pour pousser de l'avant : le boche serait vite en déroute. Le fait est que, quand on entend les fantassins vous dire qu'à mesure qu'ils avançaient de 10 mètres, le mur de fer et de fumée qu'ils avaient devant eux avançait aussi de 10 mètres, sans rien laisser debout que des boches les bras en l'air, ça fait plaisir.

Nos contre-batteries ont dû être excessivement efficaces. Le barrage boche s'est déclanché 10 minutes après le départ de la première vague, quand il n'y avait déjà plus personne dans nos tranchées. Et ce barrage était très faible. Toutes nos communications téléphoniques marchaient. Nos anciennes tranchées sont encore complètement intactes.

   
 

Espèrons que ce succès n'est que le prélude de plus grands et qu'au lieu d'avancer de deux kilomètres, nous avancerons bientôt de 50, jusqu'au Rhin. Ce serait si facile, une fois le démarrage fait.

  Un poilu de Millau