| La 1ère Guerre Mondiale
 

COMBAT d'octobre et novembre 1914

   
 

ous voilà cernés, et pour quelque temps dans l'impossibilité
de correspondre et à plus forte raison de nous voir ;

que vas-tu devenir pendant cette période, que j'espère courte, mais pendant laquelle tant de dangers sont à prévoir ! J'ai le coeur brisé
en pensant à ta solitude et aux angoisses qu'elle ne fera qu'accroître,
mais j'ai confiance en ton énergie, et je compte aussi sur ceux
qui jusqu'à présent t'ont donné de mes nouvelles pour remonter
ton courage s'il venait à faiblir.
   
  Pour tuer le temps, j'ai résolu de continuer d'écrire mes impressions au jour le jour et d'en établir deux exemplaires l'un pour Paris, le second pour Bordeaux. Le troisième t'est destiné ma bonne chérie. En le lisant, tu sauras de quoi est faite une vie, et tu apprendras en même temps les événements auxquels nous aurons été mêlés. Quant à moi, je suis plein de courage et bien résolu à faire tout mon devoir; je te sais d'ailleurs en sûreté, je pense que mes enfants le sont aussi, et cette idée réconfortante me donne toute la liberté d'esprit dont j'ai besoin pour me mouvoir au travers des difficultés des heures présentes et à venir.
   
    
 

3 OCTOBRE

 

Depuis jeudi, 1er octobre, arrivent à Lille des groupes nombreux d'habitants
de Tournai, fuyant devant l'ennemi qui s'avance, dit-on, en masses imposantes sur la ville, et semble vouloir franchir la frontière. Il est difficile de savoir au juste en quoi consistent ces "masses imposantes"; toujours est-il que 1 500 territoriaux français occupant une position au sud de Tournai l'ont abandonnée en se repliant dans la direction de Lille.

Ce jour, 3 octobre, Charles Delesalle, maire de notre chef-lieu, a fait afficher
une proclamation invitant ses concitoyens au calme et contenant cette phrase significative "la proximité de l'ennemi peut faire redouter son arrivée prochaine dans notre ville".

Il n'en fallait pas davantage pour faire renaître chez beaucoup les plus vives appréhensions, et de fait l'exode commença. Nombre de lillois sont partis précipitamment qui en auto, qui par chemin de fer, mais contrairement à ce qui s'était passé quelques semaines auparavant, on n'eut pas de panique à déplorer.

À Armentières, la population accueillit avec calme les nouvelles apportées de tous côtés. Elle se sentait d'ailleurs réconfortée par la présence de quelques détachements français et le passage de nombreuses troupes transportées par voie ferrée vers Lille et Lens.

   
    
 

4 OCTOBRE

 

La nuit s'est passée sans aucun incident. Au lever du jour, la gare est occupée militairement par nos soldats : des détachements d'infanterie et de cavalerie campent sur la grand-place; un général de brigade et son état-major sont à l'hôtel d'Egmont; le quartier général est à Fleurbain.

Des trains se succèdent en ordre parfait de quart d'heure en quart d'heure et déversent à la gare de triage des troupes des 20e et 21e corps. Les chevaux sont fatigués, mais les hommes sont pleins d'entrain. Venus des régions de Saint-Mihiel et de Châlons-sur-Marne, ils déclarent que les 42 heures qu'ils ont vécues en chemin de fer les ont reposés. Ils sont enchantés de la besogne accomplie dans l'Est et se préparent à faire aussi bien dans le Nord qui leur fait d'ailleurs un accueil des plus chaleureux. En attendant la population les choie : linge de corps, victuailles, tabac, cigares... tout est offert à profusion : nos braves soldats conserveront certainement le meilleur souvenir de leur passage à Armentières.

On apprend que dans la matinée des patrouilles allemandes ont circulé de divers côtés. Vers midi, Lille a été attaquée et la fusillade continua jusque vers 6 heures. Dirigée surtout contre la gare, elle ne paraît pas avoir fait grand mal. L'après-midi des obus ont éclaté sur la ville sans occasionner de sérieux dégâts; à Fives, cinq maisons ouvrières ont été incendiées.

À 2 heures, visite de Jules Dansette. Il est bien nerveux notre député. "Nous sommes foutus" me dit-il, "les allemands sont partout autour de nous, à Nieppe, à Frelinghien, au Bizet." "Foutus, est bientôt dit, répondis-je, attendez au moins qu'il y ait bataille et que le résultat en soit connu".

Notre conversation fut heureusement de courte durée. Je vais au Bizet français situé à quelques minutes d'Armentières. De la rue de Flandres, qui aboutit au pont de l'Atargette, sur la Lys, on entend crépiter la fusillade. Le pont est gardé par des chasseurs cyclistes et nul ne peut aller au-delà; seuls des fantassins le traversent au pas de course et vont renforcer le détachement aux prises avec l'ennemi; sur notre droite, nous apercevons de la cavalerie qui franchit la Lys et pénètre en Belgique. Ce sont des dragons chargés de prendre les allemands à revers, mais leur entrée en action n'a déjà plus d'objet : la fusillade a cessé et une immense clameur venant du théâtre de l'action nous avertit qu'elle s'est terminée à notre avantage. Et en effet apparaissent bientôt deux prisonniers, des hussards qui sont conduits à la mairie; ce sont des jeunes gens de 23 ans environ, bien charpentés, dont l'uniforme est propre. À coup sûr, ce ne sont pas, comme on le prétend, des soldats venant du front; ce sont plutôt des éclaireurs arrivés de Tournai et ce qui me fortifie dans cette opinion c'est que les chevaux sont dans un remarquable état de fraîcheur. Ils sont au nombre de 19; ce sont de fort belles bêtes qui, à en juger par leur allure dégagée, leur poil luisant et leur croupe arrondie sans angles rentrants, doivent être au vert depuis longtemps. C'est pour les opérations ultérieures en Belgique un avantage incontestable de la cavalerie allemande sur la nôtre.

En résumé l'engagement a dû coûter à l'ennemi 27 tués, 12 blessés et quelques prisonniers, le reste au nombre d'une centaine s'est réfugié dans les bois. De notre côté nous n'avons eu que la perte d'un homme, tué, à déplorer.

À la faveur de la nuit les allemands poursuivis par notre cavalerie ont pu s'échapper, gagner le bois de la Hutte et en sortir sans être aperçus. Vers 10 heures 30, ils signalaient leur passage à Steenwerell à quelques kilomètres d'Armentières, sur la ligne Lille- Calais, en tirant sur la gare et dynamitant les rails. Pendant toute la nuit, d'ailleurs, des prises de contact ont eu lieu, mais à l'aube le calme est revenu.

L'un des prisonniers arrêtés, un sergent parlant correctement le français, a déclaré qu'il appartenait à une troupe de 2.000 hommes qui avaient reçu la mission de se diviser et de faire sauter les ponts, gares et voies de chemin de fer.

   
    
 

5 OCTOBRE

 

La nuit a été agitée. Armentières a été tenue éveillée par la fusillade, le bruit du canon, le passage des troupes et l'arrivée des habitants de La Chapelle et de Nieppe invités par les autorités locales à quitter leur foyer. Mais en somme rien de grave; au point du jour, quelques soldats ennemis couchés dans des champs de betteraves ont tenté de pénétrer dans la ville par le pont de l'Abattoir; mais ils ont été mis en fuite par nos chasseurs et 12 des leurs sont restés sur le terrain; aucune perte de notre côté.

Le quartier général a été transporté à Fleurbaix; des troupes, artillerie et cavalerie, arrivent en grand nombre; les dragons prennent la route de Béthune qui doit être le centre d'une action assez vive si l'on en juge par les coups de canon qui nous parviennent très distinctement de ce côté; les cuirassiers se dirigent vers Dieppe, mais le point où va prendre position l'artillerie n'est pas connu.

Nos officiers sont pleins de confiance, les cavaliers d'une ardeur difficilement contenue : avec de tels hommes la retraite ennemie doit signifier déroute.

À l'heure où je termine cette note, pressé par l'heure du courrier -si toutefois courrier il y a- aucun renseignement ne nous est parvenu sur l'issue des combats engagés tout autour d'Armentières.

   
    
 

6 OCTOBRE

  Aucun incident à signaler dans la nuit du 5 au 6.

Des combats nombreux ont été livrés hier dans un rayon peu étendu, tant sur notre territoire que sur la frontière belge. Combats sans grande importance d'ailleurs; cependant nos troupes ont eu partout l'avantage et ont empêché l'ennemi de déborder sur la ligne "Lille-Armentières-Hazebrouck" objet de ses convoitises.

De l'avis des officiers avec qui je me suis entretenu, il est probable qu'un gros effort sera tenté par les allemands pour s'emparer d'Armentières qui les rendrait maîtres des lignes "Lille - Dunkerque - Armentières - Lens, Armentières-Merville, Armentières-Comines". La liaison de leurs armes serait ainsi réalisée,
et leur ravitaillement, dans ce grenier d'abondance qu'est le Nord, assuré pour longtemps. Attendons-nous à un choc furieux à bref délai.

On rapporte que dans la journée d'hier, de violents engagements ont eu lieu aux environs de Lille, de midi à la tombée du jour. A Lesquin, l'Amitense et l'Arbrisseau notamment, l'action fut très vive. Les ennemis furent repoussés
en laissant deux canons entre nos mains.

Vers 6 heures, une batterie d'artillerie traverse la ville et prend la direction de Frelinghein. A 8 heures, premier coup de canon suivi aussitôt d'une salve à laquelle succèdent sans interruption, à une ou deux minutes d'intervalle, les bruits de la canonnade jusque vers 10 heures. Puis, silence complet de ce côté.

À la mairie, où je vais aux renseignements, on m'apprend que notre "75" fait merveille; 4.000 allemands ont franchi la frontière à Comines et se sont avancés jusqu'à Deulemont. Accueillis par un feu nourri, ils se sont repliés en désordre sur la Belgique.

Au moment où le canon cessait de tonner dans la direction de Comines,
on l'entendait à nouveau du côté de Neuve-Église où nos troupes ont des détachements importants. Quelques coups seulement sont entendus l'action
est évidemment moins vive ici que là.

À peu près à la même heure, de la cavalerie se dirige, partie sur Pont-de-Nieppe, partie vers Erquingheim. Dans ces deux localités en effet, les uhlans ont fait leur apparition et nos soldats vont leur donner la chasse. Comme on le voit, l'action est à peu près générale et s'étend sur un secteur dont le centre est à Armentières.

Les tristesses de l'heure présente ne nous font pas oublier nos devoirs;
nous continuons nos opérations et nous les continuerons jusqu'à l'extrême limite du possible; nos précautions sont prises pour sauvegarder nos intérêts; enfin le personnel se tient prêt à évacuer la succursale à la minute précise où je lui en donnerai l'ordre. Dégagé de tout souci quant aux sécurités de la Banque et de ses agents, j'aurai toute la liberté d'esprit nécessaire pour agir le cas échéant conformément à vos instructions et suivant ma conscience.

Mais depuis deux jours mes notes broient du noir; me permettez-vous d'en relever le ton et d'achever celles d'aujourd'hui sur un motif plaisant ? Une fois n'est pas coutume et ma petite histoire n'est pas bien méchante; d'ailleurs la voici

ce matin un homme politique se présente à mon cabinet comme il en a l'habitude depuis quelques temps et me demande conseil pour mettre à l'abri un billet à ordre de 26.000 F à lui, délivré par la succursale de Bordeaux le mois dernier. Puis il se retire en me disant "Peut-être irai-je là où le devoir m'appelle; usez de moi si vous avez à faire une communication téléphonique quelconque à M. le gouverneur".

Or, je sors de chez lui ; toutes les communications par poste ou par chemin de fer étant interrompues, j'étais allé le prier de faire connaître à la Banque centrale les dispositions prises à la succursale pour parer à tout événement fâcheux.

  • M. X lui dis-je en présence de sa femme, puisque vous allez à Bordeaux et que...
  • Je ne vais pas à Bordeaux. Madame X., par son entêtement à vouloir rester ici, m'empêche de remplir les devoirs de ma fonction.
  • Mais mon ami...
  • Laissez-moi parler Madame ! Par votre faute, je vais trahir nombre de braves gens qui ont mis en moi toute leur confiance. Des hommes comme moi sont indispensables au Gouvernement. Préférez-vous me voir parmi les otages ? Le maire, lui, doit rester à la tête de la cité qu'il administre, mais moi je ne suis pas maire, et mon mandat veut que je sois au coeur du pays et pour l'instant ce coeur c'est Bordeaux! Mon devoir est de m'y rendre, le vôtre de me suivre.
  • Est-ce votre avis, Monsieur, interroge Madame, en s'adressant à moi ?
  • Mon dieu, Madame, je ne vois pas quels arguments pourraient...
  • Eh bien! mon ami, c'est entendu : nous irons à Bordeaux.

Dans le vestibule, en me reconduisant, M. X me dit : "Vous venez, cher Monsieur, de me rendre un service que je n'oublierai jamais. Je ne pouvais vraiment pas quitter Armentières seul, en laissant ma femme à la merci de l'ennemi. Grâce à vous l'affaire est arrangée". Et en manière de confidence "Ma femme est une grande nerveuse; elle a le coeur faible; elle est jolie. Non! Mais la voyez-vous dans les bras d'un officier prussien ?"

Toutes les heures ne sont pas, heureusement tristes ni moroses

   
    
 

NOTE DU 7 OCTOBRE

 

La proximité de l'ennemi, qui s'est avancé jusqu'aux faubourgs d'Armentières, m'a fait vous prévenir que j'avais l'intention de donner l'ordre au personnel de quitter la succursale; mais dans la soirée, après m'être entretenu avec le général commandant la brigade, je décidai de temporiser.

L'importance relative de notre encaisse me donnant quelque souci, je me propose d'évacuer 600 NF de billets et 400 NF de bank-notes anglaises avec le concours de l'autorité militaire si je puis l'obtenir.

Le général en résidence ici n'ayant pas les moyens de nous donner satisfaction, j'irai demain au quartier général de Wez-Macquart.

La nuit, fort calme, n'a apporté aucune modification à la situation de la ville, mais dès le lever du jour des patrouilles ennemies faisaient leur apparition à Comines, Quesnoy-sur-Deule, Ploagstert, Nieppe, Pont-de-Nieppe et le Bizet. Des chasseurs cyclistes, des dragons et des cuirassiers les pourchassent.

À 8 heures ce matin, j'ai eu l'honneur d'être reçu au quartier général à Wez-Macquart par le général de division Hely d'Oissel, qui, très aimablement a prié par téléphone M. Dufayel, trésorier payeur de l'armée, en résidence à Fleurhaix, de venir conférer avec lui. Le résultat de notre entretien c'est qu'à 9 heures 30, M. Verger et son chargement étaient emportés à toute vitesse, en auto, à Béthune. La route Béthune-Saint-Pol-Abbeville étant libre, il sera facile à notre caissier de s'acheminer vers Calais.

Depuis samedi soir, 3 octobre, les trains ne circulent plus entre Lille et Hazebrouck. Aujourd'hui un timide essai de mise en marche a été fait, mais à peine le convoi formé à Hazebrouck était-il arrivé en gare d'Armentières que, pour la troisième fois, les allemands faisaient sauter les voies à Stenwerck.

Leur passage a été signalé, m'a dit le général Hely d'Oissel, à Stazeele dès hier, et dans la nuit aux environs immédiats d'Hazebrouck.

M. Colard, avec qui j'ai pu communiquer, m'a dit vers 3 heures qu'un violent combat venait de se terminer à notre avantage entre Merville et Estaires. Il en aurait été de même, dit-on ici, à Lens où dans la matinée on se canonnait ferme.

À 4 heures un Taube a survolé la ville en se dirigeant à grande hauteur vers le nord.

À 6 heures, la gare informe le public que jusqu'à nouvel avis, aucun train ne sera mis en circulation.

   
    
 

8 OCTOBRE

  Les fronts des armées combattantes s'étendent de plus en plus vers le nord; de Lens, ils se sont avancés jusqu'à La Bassée; or de ce point partent deux routes principales aboutissant à Armentières; l'une, à l'est, laisse sur la gauche la grande voie Armentières- Fleurbaix - Béthune; l'autre à l'ouest coupe cette importante communication et passe par Estaires; si donc cette seconde route est occupée par l'ennemi, toutes nos communications seront coupées et Armentières sera complètement cernée.

Aussi, de tous les combats qui se livrent autour de nous, ceux qui se déroulent entre Lens et La Bassée sont de beaucoup les plus acharnés; le bruit court en fin de journée que nous aurions repris Lens et que l'ennemi aurait été refoulé au-delà.

De bonne heure, les troupes sont en mouvement car on signale l'ennemi un peu partout; on se bat bientôt de tous côtés, au nord, au sud, à l'est et à l'ouest de la ville : à Neuve-Église notamment où le combat est assez vif; à Nieppe où une patrouille de uhlans s'avance vers Pont-de-Nieppe après avoir vidé la caisse du receveur des postes; à Warneton, à Erquighem. Mais une vraie bataille est certainement engagée au loin entre Lille et Lens, car le canon fait rage de ce côté depuis 10 heures du matin.

A l'état-major où je me rencontre avec M. Debaune, inspecteur de la Compagnie du Nord, on me confirme le succès de la veille : non seulement Lens a été réoccupé par les français mais l'ennemi a été rejeté à 18 kilomètres, au-delà. À Vitry nous aurions de même avancé sensiblement; bref, à l'extrême gauche notre ligne se relève d'appréciable façon, et les renseignements de la journée sont excellents.

M. Debaune ajoute qu'un train de blessés a été formé à La Bassée et expédié sur Béthune.

Dans la matinée, un Taube survole Armentières et, après avoir accompli un cercle complet, s'est dirigé sur Hazebrouck. À midi M. Colard m'apprenait que ledit Taube avait jeté deux bombes au-dessus de la gare; l'une est tombée à 10 mètres à peine de la Banque, sur une école, crevant les toits et venant exploser au rez-de-chaussée sans occasionner d'accident de personnes, la seconde, dans un jardin.

À 5 heures, la canonnade est encore des plus vives du côté de Lens. Aucun résultat de la bataille engagée ne nous est parvenu depuis ma note du 10.

   
    
 

9 OCTOBRE

 

Dès la pointe du jour, Armentières est sillonnée de longues files d'hommes et de femmes qui quittent leur demeure; c'est que sur avis donné par l'autorité militaire pendant la nuit, tous les mobilisables doivent partir sans délai.

Tout le personnel de la succursale, à l'exception de M. Chanut, stagiaire, a quitté Armentières vers 6 heures du matin.

Des événements qui se sont passés la veille, on ne sait rien de précis; la bataille a été acharnée si l'on en juge par le duel d'artillerie qui se poursuivait encore à 9 heures du soir, mais quel en a été le résultat? Nul ici ne peut le dire.

À midi, les allemands sont entrés dans la ville, mais aucun incident n'a marqué leur passage. Au loin, la bataille a repris de plus belle, mais le théâtre de l'action est moins rapproché; vers le soir le canon se fait entendre plus distinctement et on aperçoit nettement dans la nuit, du côté de Fleurbaix, des lueurs intermittentes assez vives.

Nos troupes se sont retirées de bonne heure. "Attendez-vous m'a dit un jeune lieutenant de dragons, à recevoir quelques éclaboussures sous forme d'obus" !

Par mesure de précaution, je fais préparer à la serre des matelas et de couvertures afin que, le cas échéant, la concierge, sa fille, ses parents et ma bonne puissent s'y réfugier et où je les rejoindrai si cela est nécessaire. Mais à partir de 9 heures la canonnade cesse; tout est calme et nous aurons vraisemblablement une nuit tranquille.

   
    
 

10 OCTOBRE

 

Il ne s'est rien passé d'anormal la nuit dernière; seules quelques patrouilles allemandes qui s'étaient aventurées rue de Lille près de la gare ont été reçues à coups de fusils par une compagnie de chasseurs, et ont repris au galop la route opposée, celle de Dieppe.

La ville est déserte, morne; les usines sont fermées. Quelle tristesse! Pas un client, pas une visite; combien je regrette le départ du seul homme qui, aux heures sombres de ces derniers jours, m'égayait parfois de ses propos et de ses discours enflammés. Mais il est parti, parti dès le 8 sans attendre le courrier dont j'aurai voulu le charger. "Dame! n'est-ce pas, sa femme a le coeur si faible! Vous ne voudriez pas qu'elle lui reste dans les bras?"

A 10 heures 30, une auto s'arrête devant la mairie et les allemands qui l'occupent demandent des otages. Elle repart à 1l heures emmenant l'abbé Huet, doyen du Sacré-Coeur et l'abbé Mouret, vicaire de Saint-Louis.

Un peu avant la fermeture des portes, je reçois la visite de M. Villard, adjoint ; il m'apprend que la ville a été frappée d'une amende de 10.800 francs -tout juste ce que renfermait la caisse municipale- parce que, malgré la défense qui en avait été faite, l'église de Saint-Vaast avait sonné "l'Angelus"; de même, l'embargo a été mis sur la caisse postale, mais il ignore l'importance des "prélèvements" effectués. Avis m'est donné enfin que toutes lumières doivent être éteintes à partir de 9 heures.

Les deux seules maisons de banque qui tenaient encore depuis l'ouverture des hostilités, le Crédit du Nord et la société Verly-Decroix, ont fermé leurs portes hier. Au milieu du désarroi général, la Banque conserve avec sa dignité tout son prestige, et reste ce qu'elle est : la Banque de France !

   
    
 

11 OCTOBRE

 

Les troupes allemandes n'ont cessé de traverser la ville pendant la nuit du 10 au 1l; leur défilé commencé hier à 4 heures 30 du soir n'a pris fin que ce matin à 5 heures. Où vont-elles? À Béthune disait-on la veille; ce qui est certain, c'est qu'elles en ont pris la direction car, venues par la route d'Houplines, toutes suivent au sortir d'Armentières, celle de Fleurbaix.

À 9 heures 20 premier coup de canon provenant de ce côté; c'est le commencement d'une action très intense qui se poursuivra toute la journée.

Vers 2 heures coup de théâtre ! Les détachements restés dans la ville se rassemblent devant la mairie et partent aussitôt; les otages sont remis en liberté ; la population respire.

Deux mots de la situation économique ne seront pas inutiles; pour la caractériser d'un trait, je dirai qu'elle est lamentable. Il ne reste rien dans les magasins, tout a été réquisitionné et emporté; le beurre est introuvable, les boucheries sont fermées; le pain lui-même est rare; à deux kilomètres autour de nous il ne reste ni voitures, ni chariots. Comment va-t-on nous ravitailler? Grave problème qui demande à être résolu avant tout autre et sans retard. En attendant, la misère frappe déjà durement les malheureux. Que deviendront-ils cet hiver ?

   
    
 

12 OCTOBRE

 

La bataille commencée le 1l au matin s'est poursuivie tout le jour et une partie de la nuit dernière. Elle a été marquée par une canonnade ininterrompue venant de toute la région ouest, sud et sud-est d'Armentières, mais à en juger par l'intensité du son qui a peu varié, aucun progrès bien sensible n'a dû être enregistré soit d'un côté soit de l'autre.

Ce matin un brouillard épais couvre le sol, mais il se dissipa peu à peu aux rayons du soleil. Les coups de canon espacés tout d'abord, se précipitent peu à peu et bientôt le duel d'artillerie devient terriblement vif.

On doit se battre du côté de Lille et si la ville n'est pas bombardée, il y a certainement combat dans ses environs, vers Haubourdin. Mais le feu cesse bientôt de ce côté. Toute l'ardeur de la bataille semble s'être concentrée dans la direction de Bailleul; le bruit du canon se rapproche de plus en plus. Nos troupes refouleraient-elles l'ennemi sur Armentières? Il semble bien que cet hypothèse soit fondée, car successivement trois détonations distinctes se font entendre : on a dû faire sauter les ponts sur la Lys à l'ouest de la ville.

Des gens couverts de boue, exténués et mourant de faim sont conduits à la mairie à la tombée du jour; ils racontent qu'ils se sont enfuis de la Gorgue-Estaires où pleuvent les obus et que pour échapper à l'ennemi ils ont dû se cacher dans des fossés pendant plusieurs heures. Ce serait donc dans la région Sailly-Estaires que se dérouleraient les événements.

   
    
 

13 OCTOBRE

 

C'est bien comme l'indique ma note du 12, dans la vaste plaine qui s'étend entre Sailly, Vieux-Berquin et Merville que nos troupes se battent avec acharnement contre les allemands. La nouvelle nous en est donnée par les pauvres gens qui fuient l'incendie et la mitraille, et viennent chercher un refuge à Armentières. Quel spectacle désolant que celui de ces malheureux à peine vêtus, se traînant sous la pluie ; j'interroge une maman en la conduisant à la mairie : "Nous vivons depuis deux jours dans une cave, dit-elle; notre maison est brûlée, les fermes sont brûlées, l'église d'Estaires est brûlée; ils brûlent tout Monsieur, et ils avancent ! Les allemands nous ont laissé passer mes enfants et moi "Allez à Armentières, ont-ils dit ; ne rien craindre à Armentières". Pourquoi notre ville serait-elle en sécurité? Parce qu'elle est riche et que ses usines, ses fabriques doivent rester intactes ? Mais alors Armentières serait déjà considérée comme ville allemande? Cruel point d'interrogation.

Le maire m'a donné des détails sur sa courte détention : je n'en veux retenir, à titre documentaire, que l'opinion émise par l'officier supérieur qui gouvernait la ville sur la cause et les origines de la guerre actuelle. "Contrairement à ce que vous pensez en France et que publient vos journaux disait-il à M. Chas, la guerre n'a été voulue ni par les intellectuels et la bourgeoisie de notre pays, ni même par l'empereur. Elle l'a été surtout par le peuple et plus encore par les socialistes qui espèrent trouver dans le conflit actuel le moyen d' obtenir pour eux plus de bien-être. Et la preuve, c'est que deux millions d'hommes se sont présentés comme volontaires au premier appel. Votre alliance avec la Russie a d'ailleurs toujours été pour nous un objet de scandale, car elle est monstrueuse : c'est le mariage d'une femme élégante et de bonne éducation avec un rustre aux appétits grossiers, mi-barbare, mi-civilisé. Et c'est plus au rustre qu'à la femme que seront portés nos coups. Mais l'ennemi à qui nous voulons le plus de mal et dont nous poursuivrons sans cesse l'anéantissement, c'est l'anglais, l'anglais traître et félon qui vous a toujours trahis, et entre les mains de qui vous êtes aujourd'hui encore un jouet".

Tel est le résumé de l'entretien qui m'a été rapporté et que je reproduis aussi fidèlement que possible sans le commenter.

La bataille continue avec acharnement dans la même direction ; les armées combattantes semblent maintenir simplement leurs positions, sans progrès marqués ni pour l'une ni pour l'autre.

   
    
 

14 OCTOBRE

 

Qui pourrait décrire l'émotion, la terreur même ressentie par la population le 14 octobre, lorsque passé minuit retentirent soudain dans la nuit calme et comme apeurée le bruit des fers sur le pavé d'une troupe de chevaux montés, le cliquetis des mors et des armes, puis, après un temps d'arrêt le vacarme produit par les coups de crosse frappant les portes et les volets, et les cris et les appels, et les ordres brefs proférés par des voix énergiques : ouvrez! Narrer ce qui se passa chez l'un, c'est raconter la même scène qui dut se reproduire avec quelques variantes chez tous. Or, je n'oublierai jamais celle qui se passa chez nous et dont je fus l'un des acteurs et le témoin.

Réveillé en sursaut, j'allais me jeter à bas du lit lorsque dans l'encadrement de la porte de ma chambre restée ouverte, j'aperçus la concierge blême et prête à défaillir "Par pitié, Monsieur, allez ouvrir" me dit-elle d'une voix étranglée "descendez comme vous êtes, ils vont enfoncer la porte". "Bon Dieu, Madame, ne dirait-on pas que vous êtes menacée de la torture? Laissez-moi au moins passer un pantalon". "Oui, Monsieur, vite, enfilez votre culotte, enfilez votre culotte, pour ma fille descendez!"

Malgré la gravité du moment, je ne pus m'empêcher de rire, car le tableau qu'on imagine aisément se corsait, monologue où revenait sans cesse, proclamé sur un ton larmoyant, ce "Enfilez votre culotte" hilarant. Et comme si cette scène n'était pas déjà suffisamment burlesque, j'entrevis au-dessus de moi, comme je descendais vivement l'escalier, ma bonne, qui, penchée sur la rampe et le chignon en bataille, exhalait sa mauvaise humeur en répétant avec conviction; "Ah les cochons! Ah les cochons!"

Le colloque à l'entrée fut bref et décisif. Des écuries ? Il n'y en a pas ici; des bureaux seulement, voyez sur la porte "bureaux, caisse". Un salut militaire. accompagné d'un merci Monsieur! et ce fut tout. Mais il nous fut impossible de retrouver le sommeil jusqu'à 3 heures, le bruit des portes brisées, des cris, des jurons des hommes et des hennissements des chevaux nous tint éveillés.

Cette troupe est une partie de celles amenées de Belgique pour renforcer l'armée allemande battue la veille à Vieux-Berquin. C'est du moins ce que m'apprend M. Duhot, otage intermittent que je happe au passage au moment où il va relever de corvée, un de ses collègues, M. Colombier à l'hôtel d'Egmont. C'est là que sont installés le général allemand et son état-major, et c'est de là que nous arrivent ces deux nouvelles profondément attristantes la capitulation d'Anvers le 8 et le bombardement suivi de la prise de Lille, le dimanche 13.

Le bombardement ! En connaît-on les détails à Paris et à Bordeaux? Sait-on que ce sont nos propres canons -ces canons que dans sa hâte de fuir le général avait laissés dans les forts sans les mettre hors d'usage- qui ont été tournés par les allemands contre nos troupes et qui ont dévasté une partie de la ville ?

Pendant toute la journée on entend le canon très près de nous; c'est la continuation de la bataille de la veille qui, de l'aveu même de l'ennemi fut acharnée et lui coûta terriblement cher; mais des renforts lui arrivent sans cesse et la ville est pleine de troupes prêtes à partir à leur tour. La Lys est l'enjeu de la partie. "Nous la gagnerons coûte que coûte, dit-on à l'hôtel d'Egmont. Devrions-nous pour cela appeler à la rescousse notre armée de Belgique toute entière".

Des convois de blessés allemands se succèdent fréquemment; les plus grièvement atteints sont conduits dans les hôpitaux, les autres dans 1es ambulances; des groupes de soldats parcourent la ville et réclament du champagne, de l'eau-de-vie, des biscuits pour ces mêmes blessés. À peine est-on débarrassé des uns que l'on voit arriver les autres. C'est la taille savamment pratiquée; l'habitant est pressuré, vidé jusqu'à ce qu'il ne lui reste plus aucune provision.

   
    
 

15 OCTOBRE

 

De nouveaux renforts de cavalerie allemande sont arrivés pendant la nuit, et les scènes de la nuit précédente se sont renouvelées -avec cette différence en ce qui nous concerne, que, dormant tout habillé dans mon cabinet je m'empressais d'ouvrir et de déclarer que nous n'avions pas d'écuries. Vérification hâtive, brefs remerciements, et tout fut fini.

Aujourd'hui 40.000 hommes sont à Armentières; joignez-y l'effectif qui s'échelonne depuis Sailly jusqu'à nos portes, et vous aurez une idée de l'importance des forces ennemies qui se préparent à une contre-attaque vigoureuse des troupes alliées. Car il est de toute évidence, que des deux côtés on s'apprête à porter de grands coups : la journée est trop calme pour que ne lui succède pas bientôt la tempête.

Le génie allemand a fait sauter dans l'après-midi tous les ponts jetés sur la Lys sauf un seul. De plus en plus nous sommes enserrés.

Le pain a manqué aujourd'hui, mais les tout-petits ont eu du lait, et ceci compense cela.

   
    
 

16 OCTOBRE

 

Avant de continuer la rédaction de mes notes journalières, il me paraît utile de vous faire connaître ce qui a été fait à la succursale depuis l'arrivée de l'ennemi pour sauvegarder nos intérêts.

Dès le début, et pour occuper mes loisirs, j'ai commencé la vérification de la comptabilité, mis à jour celle en retard et redressé de nombreuses erreurs; ce n'est certes pas le moment de récriminer, mais je marque en passant ma résolution bien arrêtée de mettre un terme, même en provoquant s'il le faut des sanctions sévères, à un laisser-aller, une négligence et un désordre intolérables.

J'ai continué ce travail tous les jours, mais devant l'audace de plus en plus grande des pillards, j'ai fait fermer les portes hier matin 15 : une courte promenade à travers la ville, une visite à un homme qui m'est tout dévoué, le soir ce même homme emportait chez lui où ils sont en sûreté nos documents essentiels.

Au nombre de ces documents figure un carnet sur lequel sont inscrits, sous leur rubrique correspondante, les numéros des billets valides et ceux des billets annulés. Il sera facile ainsi, en cas d'incendie, d'établir par un procès-verbal l'identité des billets anéantis. D'ailleurs la caisse renferme peu de chose, 25.000 francs environ de billets utilisables, mis en réserve pour les besoins les plus urgents, notamment la paie arriérée des ouvriers de quelques fabriques.

Je m'excuse, le moi étant haïssable, de parler aussi fréquemment de ma personne au cours de ces notes journalières, mais il me semble assez difficile de ne pas faire intervenir dans ce récit, sans nuire à sa clarté, le témoin qui note ses impressions et raconte du drame auquel il assiste ce qu'il en voit et ce qu'il en sait. Ces explications données, je suis plus à l'aise pour continuer cette narration dans sa forme habituelle.

Une petite anecdote pour en finir avec la journée du 15.

Il était 7 heures environ et j'allais monter à l'appartement lorsque la porte d'entrée ayant été violemment frappée je dus ouvrir.

"Nous voulons manger, me dit sur un ton menaçant et en assez bon français un soldat cycliste en me montrant quatre de ses camarades qui l'accompagnent."

"Je ne donne pas à manger sans une réquisition écrite du bourgmestre ou de vos officiers." Et profitant du saisissement de mon interlocuteur je le fis reculer sur le trottoir en lui montrant le balcon. "Voyez c'est ici la Banque de France et vos officiers ne veulent pas qu'on touche à la Banque ni au directeur qui a la qualité d'excellence !" Quand on prend du galon... ma foi, la ruse réussit à merveille, et mes gaillards eurent vite fait de déguerpir et de chercher un toit plus hospitalier. Ce titre d'excellence sauva, dit-on, le préfet du Nord d'une mort presque certaine; il m'épargna, à moi, l'humiliation d'héberger des allemands.

En disant que les officiers semblent avoir donné l'ordre d'épargner la Banque, je pourrais généraliser et dire les banques. Car, il faut le reconnaître, les banques locales n'ont pas souffert du pillage auquel ont été livrées nombre de maisons d'Armentières. Et cependant toutes étaient fermées. Or il semble que la consigne ait été donnée de saccager tous les locaux inoccupés, et Dieu sait s'ils sont nombreux ! Voilà comment les allemands traitent les lâches, des exemples semblables pourraient être cités de cette culture allemande qu'on voudrait nous imposer, mais à quoi bon, ne savons-nous pas déjà quelle en est la valeur ?

Les allemands bluffaient encore en affirmant qu'ils tiendraient la Lys coûte que coûte, car dans la nuit du 15 au 16, ils commencèrent leurs préparatifs de départ. Vers 11 heures, quelques minutes après qu'un seul coup de canon eût été tiré, la cavalerie se mit en marche précédant l'artillerie et le convoi des vivres et des munitions. La direction suivie était celle de Fleurbaix. Pourquoi ce mouvement que nous ignorions être une retraite? La réponse me fut donnée ce matin par M. Duhot. "Messieurs, avait dit aux otages le général commandant les troupes, vous serez libres à midi : nous partons." Et M. Duhot ajouta : "ils vont à Valenciennes pour échapper à l'encerclement dont les menacent les troupes alliées opérant l'une en France sur la frontière, l'autre, l'armée anglaise, en Belgique."

Vers midi en effet, l'état-major allemand quittait à son tour l'hôtel d'Egmont, et laissait à Armentières d'assez gros détachements et une batterie d'artillerie avec deux mitrailleuses.

Jusqu'à 4 heures, pas un coup de feu ne retentit, mais à ce moment les anglais ayant fait leur apparition de l'autre côté du pont de l'Atargette, sur le territoire belge, les allemands mirent leur artillerie en position et attaquèrent nos alliés. Fusillade et canonnade se succédèrent dès lors presque sans interruption jusqu'à 1l heures.

Un détail amusant pour finir : l'ennemi, qui après avoir fait sauter les ponts de la Lys se croyait désormais maître des deux rives dans le voisinage d'Armentières, vit tout à coup avec stupeur le niveau des eaux s'abaisser graduellement pour devenir tel, que sur nombre de points, la rivière était guéable.

Grâce à la présence d'esprit des houplinois qui avaient ouvert leurs écluses alors que celles de Merville restaient fermées, nos amis les anglais entreront dans la ville sans trop de difficultés.

   
    
 

17 OCTOBRE

 

Avec une audace incroyable, les allemands restés dans la ville ont continué leurs patrouilles en affectant de ne faire aucun cas des anglais sur le point cependant de mettre le pied sur notre sol. Le regard mauvais, l'attitude hautaine et provocante, tout en eux décelait le désir de faire naître un incident qui pût servir de prétexte à des représailles. Mais grâce à la fermeté de la municipalité et à la sagesse de la population, cet incident n'eut pas lieu.

J'avoue que, pour ma part, je n'ai jamais eu autant d'appréhension depuis le début de l'occupation que dans cette soirée du 16 et surtout pendant la nuit suivante; j'estimais que ces isolés étaient plus à craindre que l'ennemi groupé ; et de fait les allées et venues plus nombreuses que d'habitude dans la rue Sadi Carnot, les arrêts et les colloques devant la Banque, et la tentative faite pour soulever l'un des volets de mon cabinet -tentative avortée par suite du jeu brusque de la lumière dans toutes les pièces de l'appartement- tout contribuait à me faire paraître les heures d'une longueur mortelle. Enfin vers 2 heures ce matin, je commençai à respirer : nous étions sauvés.

C'est qu'en effet les anglais avaient mis autant d'opiniâtreté à déloger l'ennemi de ses tranchées que celui-ci avait apporté de ténacité dans sa résistance; mais il n'était pas en force et dut céder : les premiers soldats alliés entrèrent à Armentières un peu après minuit.

Dans la matinée, les éclaireurs anglais organisèrent une chasse à l'homme avec toute l'ardeur d'un chien de race lancé sur la piste du gibier. Et cette chasse fut heureuse. Dans les rues, dans les habitations, tout ce qui était allemand, en uniforme ou sous des habits civils, fut abattu à coups de revolver. "Pas de grâce" était la consigne. Et comme on s'étonnait de ces exécutions sommaires que certains qualifiaient de cruautés, les anglais disaient: "Allez voir à Bailleul ce qu'ils ont fait les pourceaux; ils n'expieront jamais assez leurs crimes". Ces crimes, nous en avons entendu le récit que nous fit en pleurant l'un des parents d'une malheureuse victime. Ils dépassent en horreur ce que nous avons lu depuis le début de la campagne et ajoutent une page immonde à l'histoire de la guerre telle que la pratiquent les allemands. Entre cent exemples de leur barbarie je n'en citerai qu'un seul. "Une femme veuve, des plus honorables, vivant seule avec sa fille, offrit 500 F à ses tristes pensionnaires pour que sa demeure fût respectée; ils prirent l'argent et à tour de rôle violèrent la jeune fille : elle mourut sous l'étreinte du 18ème."

Le gros des forces anglaises, 4.000 hommes dit-on, est maintenant dans la ville; le quartier général est à Nieppe; six divisions de cavalerie française massées à Ypres n'attendent qu'un signal pour coopérer avec l'armée anglaise qui doit se diviser en deux colonnes : l'une chargée de repousser l'ennemi sur la ligne Frelinghien, Deulimont, Warmeton, la seconde qui doit purger la région Perenebies, Lille, Roubaix, Tourcoing.

Ce sera l'oeuvre de demain.

Dans une note précédente, j'ai dit qu'en quittant Armentières les forces allemandes s'étaient dirigées sur Valenciennes; ce renseignement est inexact; les blessés seuls ont été transportés dans cette ville; quant aux troupes combattantes, elles se sont repliées sur Lille à l'abri des forts de Frenesques et d'Anglos qui sont entre leurs mains. C'est ce qui explique pourquoi le canon n'a cessé de tonner pendant toute la journée d'aujourd'hui, de deux côtés différents.

Conformément, en effet, au programme élaboré samedi par l'état-major, l'armée s'est divisée en deux tronçons; l'un déblaie la voie Armentières-Frelinghien, le second marche sur Lille.

"Nous voulons être à Warneton dimanche soir avait dit la veille au maire le général anglais; l'ennemi s'est retranché fortement à Frelinghien, et coûte que coûte nous devons l'en déloger. Tant pis pour Frelinghien si nous sommes obligés de le bombarder"... Et Frelinghien fut bombardé. Les allemands renforcés probablement par des troupes venues de Courtrai via Menin, tinrent bon et ripostèrent en envoyant des obus sur Houplines. Ce fut jusqu'au soir un vacarme assourdissant, tant fût grande l'ardeur déployée des deux côtés.

Le bombardement d'Houplines coûta la vie à quelques personnes; trois ou quatre maisons furent plus ou moins endommagées; des trous énormes marquent le passage des obus à travers les murs et le clocher de l'église SaintCharles qui semble avoir été particulièrement visé.

J'ai visité ce matin, en compagnie de MM. Schulz et Fremaux, quelques immeubles ayant abrité des allemands, et ce que j'y ai vu est à peine croyable, meubles crochetés, tiroirs forcés, écrins vidés, bourses ouvertes, linge maculé et déchiré, tapis de valeur lacérés, couvre-lits de grand prix éclaboussés d'ordures, etc. tout cela jeté pêle-mêle dans un désordre indescriptible, dénote une rage furieuse causée par l'humiliation de la défaite et la honte de la retraite. Ces gens-là ne se contentent pas d'ailleurs d'être de parfaits vandales, la cambriole et le vol sont également familiers, et l'audace avec laquelle ils pratiquent l'un et l'autre stupéfie. Notre administrateur délégué a été dépouillé en sa présence par l'un des officiers qu'il hébergeait, de tout le linge renfermé dans ses armoires. " ll ne m'a laissé, m'a-t-il dit en parlant de ce voleur émérite, que le mouchoir que j'ai sur moi."

Par l'officier, nous pouvons juger le soldat.

À peine l'émotion de tous s'était-elle calmée qu'un second puis un troisième obus éclataient sur la ville dans un espace restreint dont l'Hôtel-de-ville est centre. Huit de ces engins furent ainsi lancés en quelques minutes : tous occasionnèrent des dégâts matériels considérables.

Vers 11 heures, il y eut une accalmie; le feu devint moins vif et s'éteignit graduellement. À deux heures reprise de l'action qui se déroule jusqu'à tombée du jour dans toute son horrible beauté.

L'état-major général qui était arrivé hier à Armentières se replie aujourd'hui dans la direction de Nieppe. C'est là un indice fâcheux.

   
    
 

20 OCTOBRE

 

Le ravitaillement de la population devient de jour en jour plus difficile et l'autorité militaire anglaise préoccupée de la situation, a dû prendre des mesures pour y remédier. Sur son ordre, un premier convoi de réfugiés a été expédié sur Benquette et la même opération sera faite demain; ce sera au total un contingent de 6.000 à 7.000 personnes étrangères à la ville, que les localités qui n'ont point souffert de l'occupation auront la charge de recueillir.

Il y aurait danger, en effet, si cette situation devait durer quelque temps encore de voir la population malheureuse se livrer à des excès. Affamée, elle doit être secourue et il semble la ligne de Benguette étant libre, qu'il serait relativement facile de reconstituer nos approvisionnements, nuls actuellement; car tout nous manque; sucre, café, beurre -les trois articles de consommation auxquels tiennent le plus les armentiérois très amateurs de "tartines""- conserves, viande, sel etc. Le pain lui-même est effroyablement mauvais; cuit sans levain, parce que les brasseries étant fermées, la levure fait défaut; il constitue une sorte de mastic à la colle de pâte dont l'aspect seul donne des haut-le-cœur.

Attaques et contre-attaques se sont succédées sans interruption jusqu'à une heure avancée de la nuit ; leur résultat n'est pas réconfortant, car il est manifeste que les troupes anglaises ont reculé.

   
    
 

21 OCTOBRE

 

Des informations recueillies au début de la journée, il résulte que l'extrême gauche des armées alliées tient une ligne qui passe par La Bassée, Ennetières, Bois-Grenier, Armentières, Ypres. Sur toute cette ligne on se bat avec fureur et l'action est si vive aux environs immédiats de la ville que le sol tremble et qu'il semble que la Banque oscille sur ses fondations.

Les forts tiennent toujours ; à Fremesques les écossais ont tué un millier d'allemands mais ils ont dû se replier devant le nombre et le feu intense des mitrailleuses. Aucune nouvelle du fort d'Englos.

Des aéroplanes allemands ont survolé la ville l'après-midi et jeté des bombes. Houplines a de nouveau reçu des obus sur la limite de notre octroi. Les filatures Ireland et Colombier ont été sérieusement endommagées mais on ne signale jusqu'à présent aucun accident de personnes.

Et la nuit, le duel d'artillerie devient plus violent encore. Nous nous préparons à coucher dans la cave.

   
    
 

22 OCTOBRE

 

Une contre-attaque furieuse s'est produite la nuit dernière et l'ennemi s'est avancé jusqu'à la Lys, mais grâce aux renforts reçus hier par les alliés, tard dans la soirée, cette contre-attaque fut repoussée et les allemands poursuivis par les écossais subirent des pertes élevées : 1.200 tués et 300 prisonniers.

Cette nuit fut terrible, et nous en garderons longtemps le souvenir.

Le fort de Fremerques est enfin détruit, et l'ennemi délogé de cette position avantageuse a rejoint le gros des forces établi à Perenchies qui, déjà bombardé hier par les anglais, aura en outre à supporter aujourd'hui le feu de l'artillerie française arrivée pendant la nuit à Bois-Grenier.

Mais on apprend dans l'après-midi que la bataille prend une envergure que nous ne soupçonnions pas. Deux corps d'armée ennemie sont venus renforcer l'extrême droite allemande pour tenter, par Laventie ou La Bassée, le mouvement sur Dunkerque qui n'avait pas réussi par Armentières et Bailleul. Nous assistons donc probablement aux préparatifs d'une lutte gigantesque.

Houplines et Armentières ont encore été bombardées ce matin. Des maisons sont en ruines et quatre personnes ont été tuées.

De grosses batteries de campagne sont venues renforcer l'artillerie des alliés; elles ont pris position, l'une tout près du passage à niveau de la gare, une seconde à la Chapelle-d'Armentières, la troisième au Bizet; à Bois-Grenier sont installés les canons français; quant aux batteries allemandes, elles occupent Ferenchies et Wez-Macquart. -

La canonnade reprend de plus belle à la tombée du jour; vers 7 heures, MM. Salmon, Schutz et Vernoy viennent me chercher et nous allons assister . du haut d'un immeuble en bordure du chemin de fer à un spectacle tragiquement beau. Mais au loin s'allument des incendies. Nous en comptons deux, puis trois puis quatre; l'emplacement d'un seul peut être déterminé avec certitude : c'est Wez-Macquart, les autres sont trop loin de nous pour que nous puissions mettre un nom sur le lieu du sinistre.

Nous sommes tous profondément tristes en contemplant les ruines que doit amonceler le feu allumé par l'ennemi, et peut-être aussi hélas! par nos propres mains. Le bon vivant qu'est l'ami Schulz est le premier à se remettre. "Patience, chacun aura son tour!" Et comme il a le coeur sur la main et pour faire diversion "Il me reste un jambon que j'ai soustrait à la voracité des boches et un demi-canard aux navets si vous m'aidiez à finir l'un et à entamer l'autre ?" Le malheureux! il ignore donc qu'il invite des affamés capables "d'entamer" si proprement le jambon que celui-ci n'existerait bientôt plus qu'à l'état de souvenir ?

Avec une unanimité touchante et héroïque, nous déclinons l'invitation. Du jambon ! Du canard! Non, vraiment je ne me croyais pas capable d'autant de -stoïcisme.

J'ai pu faire passer aujourd'hui un mot à M. Colard et le prier de rassurer Monsieur le secrétaire général sur le sort de la Banque et de son directeur, mais à mon grand regret il ne m'a pas été possible de lui donner la moindre information relative à M. Greau, car toutes les démarches que j'ai faites pour avoir de ses nouvelles sont restées infructueuses.

   
  La filature de M. SALMON à Bar/Maur a été incendiée par les allemands. 1.600.000 MF  de lin ont été la proie des flammes. Les pertes sont couvertes par des assurances.
   
    
 

23 OCTOBRE

 

Une nuit relativement bonne après tant d'autres si mauvaises cela ragaillardit.
De l1 heures à 4 heures ce matin, pas un coup de canon n'a été tiré; aussi, au lever, les gens s'abordent-ils avec un visage moins sombre, quelques-uns même "avec le sourire". Et je suis de ces derniers.

Un Taube a tué hier quatre vaches dans une pâture à Houplines, ma bonne le sait et elle part aux provisions en m'assurant que nous aurons de la viande fraîche au déjeuner, et je suis bien aise d'interrompre, pour une fois, mon régime végétarien. Mais je plaisante, la cause vraie de notre satisfaction à tous, c'est que les nouvelles qui circulent de bonne heure sont des meilleures.

Bataille à Ypres où les troupes françaises auraient été victorieuses; bataille à Roulers où les allemands auraient été proprement battus par les belges; recul de l'ennemi plus au sud d'Armentières; démolition du port d'Engloode un beau bouquet où apparaît malheureusement une épine, le glissement du gros de l'ennemi vers La Bassée.

La fusillade aujourd'hui fut intermittente, et la journée aurait été bonne si notre quiétude n'avait été troublée par la chute de bombes et d'obus. Une dizaine d'obus, autant de bombes lancées par des aéros allemands vraiment fusillés à leur passage sur la ville. Bilan quelques maisons abattues, cinq ou six personnes tuées, autant de blessés. À l'approche de la nuit, tout est calme, trop calme même.

   
    
 

24 OCTOBRE

 

Nuit assez mouvementée, passée une partie dans les caves par crainte de voir se continuer le bombardement de la veille. Calme jusqu'à 20 heures, hier, la bataille reprend vigoureusement et se continue jusqu'à ce matin un peu après minuit.

À 6 heures, aujourd'hui, tout le monde est dehors : quelques soldats anglais ayant déclaré quitter Armentières, la population généralise et le bruit se répand aussitôt que les alliés battent en retraite et laissent la ville sans défense. Stupeur, consternation, désespoir, il est facile de lire. ces sentiments sur tous les visages.

La vérité est toute autre; quantité de troupes ont bien, en effet, quitté Armentières, mais pour aller prendre leur position de combat car, dit-on, le généralissime a donné l'ordre de l'attaque simultanée sur tout le front de Verdun à la mer du Nord.

Et c'est une journée d'anxiété et de fièvre qui s'ajoute aux précédentes. La raconter, c'est tomber dans des redites. Le vacarme est effroyable ; l'artillerie lourde joue sa partie sans pause ni repos et cette musique nous exaspère. Encore huit journées pareilles à celle-ci et nous devenons fous à lier.

Nos opérations, cela va sans dire, sont nulles; la Banque est toujours à la disposition du public, mais celui-ci reste chez lui pas d'acomptes, pas d'avances, de très rares échanges seulement : j'ai beau cumuler tous les emplois, je n'arrive pas à tuer le temps suffisamment vite, et les heures sont d'une longueur désespérante. Heureux collègues du Midi, si vous vous plaignez jamais d'être surmenés c'est que vous ne connaissez pas votre bonheur.

   
    
 

25 OCTOBRE

 

Nous avons dû gagner quelque terrain pendant la nuit; les coups de fusil échangés entre les tranchées se perçoivent, en effet, moins distinctement que la veille, et d'autre part le bruit du canon nous arrive plus assourdi.

Le temps est superbe; nous en profiterons pour essayer de briser nos chaînes, en l'espèce la consigne inexorable anglaise qui ne permet à personne de sortir de la ville -et nous assouplir les jarrets. Aujourd'hui, en effet, commence la quatrième semaine de notre internement dans les limites de l'octroi de par la volonté des autorités militaires qui s'y sont succédées, et il est facile de concevoir, avec quelle joie nous passerions quelques heures au grand soleil dans les champs, en pleine liberté.

Justement, le hasard nous favorise. À l'hôpital où nous sommes allés porter quelques douceurs aux blessés, nous rencontrons un officier anglais qui nous donne un mot pour le poste d'Erguinghem. La consigne est levée, mais recommandation nous est faite de prendre la route opposée à celle de La Chapelle où sont installées des batteries.

La sensation que nous éprouvons, mes compagnons et moi, est celle d'un convalescent à qui semblent déjà trop restreint l'espace du jardin et bien monotone la vue seule de ses pelouses. Ce qu'il nous faut, c'est le grand air et la pleine campagne, et comme des écoliers échappés à la surveillance du maître, nous allons et venons au gré de notre fantaisie.

Voici la Lys que nous côtoyons jusqu'au pont d'Erguinghem, sur la ligne Li11e-Hazebrouck. Démoli en partie par l'ennemi lors de sa retraite sur Armentières, ce pont est livré au génie qui se hâte de le réparer.

En face, à 150 mètres et sur le territoire d'Erguinghem est une vaste pâture, coupée de tranchées parallèles creusées par les allemands. Des terrassiers de profession ne feraient pas mieux, et quand on a visité ces taupinières on se rend compte de l'importance de leur rôle dans une guerre comme celle actuelle. Car celle-ci, du moins en Flandres, est moins une guerre en rase campagne qu'une série de combats de rues, de maisons, d'obstacles de tous genres, naturels et artificiels. Frelinghien a été pris maison par maison; la moindre bicoque derrière laquelle l'ennemi peut s'abriter est convertie par lui en un fort. Il excelle dans cette guerre de forteresses improvisées, de fossés, de tranchées où il se cramponne avec une énergie à laquelle nos alliés rendent un hommage pleinement justifié.

Notre excursion s'achève dans un bruit de tonnerre, de sifflements qui déchirent l'air, et d'obus qui éclatent. À l'hôtel d'Egmont où nous avons pris rendez-vous avec quelques amis, gros émoi : une dizaine d'obus ont été lancés sur la ville; deux sont tombés chez Paul Lambert, notre administrateur, détruisant les magnifiques serres édifiées dans sa propriété de la rue des Jésuites; d'autres sur l'asile des aliénés tuant cinq personnes et en blessant une douzaine, puis rue Gambetta près de la poste, et enfin place Chauzy.

La liberté et la délivrance entrevues au début de ce beau dimanche s'évanouissaient en une illusion décevante : le soir : nous sommes toujours à la merci de nos ennemis.

   
    
 

27 OCTOBRE

  De nombreuses troupes d'infanterie et d'artillerie ont traversé Armentières pendant la nuit, mais toutes n'ont pas suivi la même direction; les unes ont pris la route de Belgique par le Bizet, les autres venues par celle de Bailleul paraissaient appelées sur un point qui doit être voisin de La Bassée.

Car il est manifeste que le centre de l'action s'est très sensiblement déplacé : les batteries cessent de tirer sur Pérenchies et Ennetieres vers Lille, mais le canon tonne avec violence dans la direction Béthune-La Bassée; de ce côté encore le bruit s'atténue peu à peu, et ce matin nous sommes tout surpris du calme qui nous environne.

Il subsiste jusqu'à 4 heures, mais à ce moment un orage terrible lui succède : une fois de plus la ville est bombardée! Au-dessus de nous et rasant la toiture passent coup sur coup deux bolides qui vont s'écraser à cent mètres de nous sur la place de la République; des vitres volent en éclats; les portes de l'appartement restées ouvertes se referment avec violence et le store du cabinet de toilette soulevé à sa base par le tourbillon est rejeté sur le toit.

Trois, quatre, cinq obus se suivent ainsi puis encore d'autres. Combien? je ne le saurais dire; en cette minute tragique des voisins affolés -des femmes et des enfants- se précipitent à la Banque pour y chercher un refuge plus sûr que le leur, et il faut caser cette cohue, calmer cette terreur. Actuellement c'est chose faite; les uns prennent du repos, d'autres prient, Il est minuit; depuis longtemps tout est silence et je profite de cette accalmie -un courrier de fortune partant de très bonne heure- pour rédiger à la hâte ces quelques notes.

Le nombre d'obus lancés hier sur Armentières est de cinquante dit-on, mais c'est surtout notre quartier qui semble avoir été spécialement visé et qui a le plus souffert. Dix-huit sont tombés autour de la Banque dans un rayon maximum de 100 mètres, détruisant ou endommageant gravement de très beaux immeubles. Celui de la Banque n'a subi aucun dégât, mais on aura une idée du danger qu'il a couru lorsque j'aurai dit que les fils téléphoniques passant au-dessus de l'immeuble voisin ont été sectionnés par les obus.

Chose remarquable, déjà observée précédemment, quelques projectiles sont tombés, deux par deux, au point d'arrivée : deux chez M. Chas, maire, deux chez M. Salmon, deux ailleurs. Décidément, qu'il s'agisse de piller ou de détruire, les allemands mettent les bouchées doubles.

Dans l'après-midi, le bruit court que Lille serait occupée par les anglais qui en auraient chassé les allemands après une charge furieuse à la baïonnette mais il est impossible d'avoir confirmation de cette nouvelle. De même, nous n'avons aucune indication sur le sort de la partie qui se joue toujours avec entrain dans la région.

   
    
 

28 OCTOBRE

 

La nouvelle du déblocage de Lille prend une certaine consistance; un fait certain c'est que Pérenchies est enfin repris et que l'autorité militaire permet de circuler entre Armentières et Lomme.

La bataille continue, violente, mais assez loin. Nos alliés trouvent parait-il, devant eux dans les bois de Fromelles, des troupes fraîches extrêmement résistantes.

Eu égard au terrain gagné depuis 24 heures, il semble que nous sommes moins exposés à de nouveaux bombardements immédiats, et que nous pourrons prendre un peu de repos bien gagné.

Après les obus, les bombes! À deux heures, un Taube en lance une près de la gare et une seconde tout proche d'une batterie installée non loin de l'école professionnelle. Pas de dégâts.

L'exode de la population continue; il ne restera bientôt plus à Armentières qu'une quantité d'oisifs, venus des villages incendiés environnants, et que l'on emploie de temps à autre à creuser des tranchées.

   
    
 

29 OCTOBRE

 

De nouveaux renforts comprenant des troupes anglaises et notre 16e corps sont arrivés dit-on pendant la nuit. Ces renforts vont s'échelonner sur toute la ligne Ypres-Roulers-Courtrai.

Journée relativement calme et sans signification précise pour des profanes; l'autorité militaire anglaise se renferme dans un mutisme absolu, si bien qu'il nous est impossible de savoir ce qui se passe, même aux environs immédiats de la ville

La discipline imposée à tous est d'ailleurs des plus rigoureuses; peut-être même devrait-elle l'être encore un peu plus, car les espions pullulent dans la région. Il ne se passe pas un jour, en effet, où l'on ne découvre, cachés ou déguisés, des individus hommes et femmes aux gages des allemands.

J'ai revu avec plaisir mon ami, l'homme politique X qui m'honore de sa première visite à son retour de Paris.

- Quelles nouvelles de Paris ?

- Bonnes. Et ici ?

- Ça chauffe.

- Ça chauffera encore. Je viens chercher à la mairie des informations exactes touchant le bombardement d'Armentières et ses conséquences, afin que je puisse établir et remettre au ministre, un rapport sur la question.

- Vous repartez ?

- Aujourd'hui. Je ne suis pas encore allé à Bordeaux, et j'ai hâte de prendre contact avec les membres du gouvernement.

Ce départ si prompt m'enlève l'espérance qu'avait fait naître l'arrivée; oui, décidément, je le crois aussi : ça va chauffer encore!

À quatre heures du soir, un Taube vole très haut à l'abri des canons-revolver. Mais après avoir évidemment repéré l'emplacement de nos batteries, il disparaît non sans avoir laissé tomber deux bombes qui n'ont d'ailleurs occasionné que des dégâts insignifiants. Mais une heure après le charivari recommence et en peu de temps la bataille est générale.

   
    
 

30 OCTOBRE

 

Cette bataille s'est déroulée toute la nuit sans interruption avec une violence telle que nous n'en avions jamais encore vu de pareille. Elle continue toujours avec la même intensité et je résume d'un mot l'impression qu'elle nous cause; c'est effroyable à entendre, ce doit être effroyable à voir.

Les résultats acquis, tels qu'ils nous parviennent vers 10 heures du matin, seraient des plus encourageants. On dit en effet que les allemands ont évacué Lille, ce qui confirmerait nos informations précédentes, et que, refoulés vers Wambrechies, les alliés s'efforcent de leur faire gagner la Belgique par le couloir Roubaix-Tourcoing-Monnerey.

À midi accalmie, puis reprise vigoureuse vers 2 heures, et violente à partir de 4 heures jusqu'au soir.

Ou dit qu'à La Bouteillerie, village voisin de Fleurbaix, nous aurions écrasé les allemands qui auraient perdu des milliers de morts.

Pour ne pas en perdre l'habitude, l'ennemi lance quelques obus sur la ville, mais il se montre cette fois plus avare de ses projectiles. L'un deux tombe sur l'asile d'aliénés décidément bien malheureux, un second dans le cimetière d'Armentières. Pas de victime.

   
    
 

31 OCTOBRE

 

Nuit moins agitée. Dans la matinée du 31, ordre est donné par l'autorité militaire d'évacuer l'asile d'aliénés, près duquel se trouve une batterie anglaise dans une position avantageuse que les alliés tiennent à conserver. Gardiens et malades au nombre de 130 environ sont dirigés par train spécial sur Rouen.

Les banques locales étant fermées, nous sommes seuls à assurer le paiement des avances consenties aux ouvriers par leurs patrons, mais la caisse ne renferme plus que des grosses coupures et il y a lieu de nous réapprovisionner de petits billets. Grâce à l'entremise de la mairie, M. le contrôleur de l'armée Gaillard venu ici pour traiter une grosse affaire de toiles, consent bien volontiers à m'emmener avec lui à Boulogne. Le temps de prendre les dispositions nécessaires pour assurer la garde de l'immeuble en mon absence et nous partons.

C'est avec un très réel plaisir et une certaine émotion que dès mon arrivée à Boulogne j'ai téléphoné à M. le secrétaire général. Privé depuis de longues semaines de toute espèce de communication, j'éprouve je ne sais quelle émotion faite de joie, de liberté reconquise et d'appréhension en m'entretenant avec mon chef et avec mon collègue; je suis content de retrouver mon fidèle et consciencieux collaborateur M. Verger; le temps heureux où nous n'avions d'autres préoccupations que celles résultant de nos devoirs envers la Banque nous apparaît loin, très loin de nous, comme si ces trois mois de souffrances morales nous avaient fait vieillir tout à coup de plusieurs années.

Boulogne est mouvementée, presque gaie ; la foule se presse dans les rues commentant les nouvelles qui dit-on sont favorables. Quel contraste avec la ville morte qu'est Armentières où ne circulent que des miséreux, sans gîte, en quête de pain

   
    
 

1 NOVEMBRE

 

Visite dans la matinée à mon collègue de Boulogne. J'avais demandé à repartir de suite pour Armentières, mais l'état-major ne dispose d'aucune voiture et je suis obligé d'attendre au lendemain.

   
    
 

2 NOVEMBRE

 

Une voiture vient me prendre à 8 heures du matin à la succursale; l'état-major fait bien les choses il m'a donné pour compagnon de route un soldat en armes et pour chauffeur un excellent conducteur. Aucun incident ni accident, mais beaucoup de retard dû à la rencontre de convois anglais. Au fur et à mesure que nous approchons, la voix du canon se fait entendre de plus en plus distinctement : la bataille continue. À 1l heures 30 nous étions au terme de notre voyage, en pleine fournaise.

Le mot n'a rien d'excessif, car la lutte est aussi violente qu'aux plus mauvais jours d'octobre ; il est visible que depuis 48 heures la situation ne s'est pas modifiée : nous nous maintenons peut-être, mais à coup sûr nous n'avançons pas.

Et les obus tombent toujours ! Hier dimanche, il en est tombé plusieurs dont deux, rue des Arts et rue Saint-Louis, ne causant heureusement que des dégâts matériels. Moins bonne fut la journée d'aujourd'hui, car plus de 20 obus tombèrent sur la ville tuant neuf personnes et en blessant quantité d'autres.

À 5 heures je reçois la visite de nos clients, MM. Duhot et Colombier; ils sont excédés et s'en iront à Hazebrouck demain à la première heure.

À part MM. Chas et Villard qui font partie de la municipalité, il ne reste plus aucun industriel à Armentières.

   
 

  

 

NOTE POUR LE SECRÉTARIAT GÉNÉRAL
(rédigée à Bailleul)

 

7 NOVEMBRE

 

M. lsore, correspondant de la Banque à Bailleul a mis gracieusement son bureau et son coffre-fort à ma disposition. La caisse peu chargée mais suffisante je crois pour parer aux besoins actuels, est ainsi en sûreté, et je suis heureux de ne plus la savoir dans mes poches.

Rien de particulier à signaler au cours de cette journée. Nous ne savons rien d'officiel sur ce qui se passe et trop de bruits contradictoires circulent au sujet du résultat de la bataille de la Lys pour que je m'en fasse l'écho.

Un agent de police d'Anmentières, rencontré ce matin à Bailleul dit que la villa est privée de gaz et d'électricité. Toutes les boutiques étant fermées, la mairié est obligée de faire acheter les denrées nécessaires à la vie à Bailleul et ses environs.

La journée du 7 n'a été marquée par aucune chute d'obus; seule une vivé fusillade s'est fait entendre le jour et la nuit tout près de la ville, à la Chapellé d'Armentières. Si le fait est exact, l'ennemi se serait sensiblement rapproché.

Messines reprise aux allemands a été bombardée aujourd'hui avec une violence inouïe; des soldats qui reviennent du feu prétendent qu'ils n'ont encore jamais assisté à une aussi terrible bataille.

   
    
 

BAILLEUL, LE 9 NOVEMBRE

 

Journée sans intérêt; impossible de contrôler les vagues rumeurs suivant lesquelles l'armée ennemie aurait été coupée entre Ypres et Dixmude.

Quelques échanges de billets sont effectués à Bailleul au profit des anglais; le hasard m'envoie pour une opération de cette nature M. Archambault, commis à Pontoise, fils d'un de mes anciens camarades des Arames, et actuellement interprète attaché à un régiment anglais de cavalerie.

M. Coisne, propriétaire du château du Mont-Noir près de Bailleul, me sachant ici vient me voir et me dit que le calme est revenu à Armentières. M. Quesnoy de la Hennerie, directeur du Crédit du Nord qui nous rejoint donne le même renseignement et ajoute que tout danger paraît écarté. Dans ces conditions, prolonger mon séjour à Bailleul serait une faute nous retournerons à Armentières demain matin. Par mesure de prudcnce, je demande l'avis du capitaine Jaures, chef de la police locale qui, en visant nos papiers, me confirme que les allemands ont bombardé Armentières pour la dernière fois le 6 novembre.

   
    
 

10 NOVEMBRE

 

Notre retour s'effectue très rapidement et sans incirlent. À Nieppe seulement, nous commençons à percevoir nettement le son du canon qui prend plus d'ampleur au Pont-de-Nieppe et surtout à Armentieres, mais habitués à cette nusique, nous nous rendons parfaitement compte que l'orchestre est assez éloigné. Allons, tant mieux ! Tout va bien puisque nous avons refoulé l'ennemi.

La ville est à peu près déserte. Sur notre route, aucune maison de commerce n'est ouverte ; tout est silence, silence que l'on sent mêlé de crainte : point n'est besoin pour celui qui veut se recueillir et trouver le repos de s'isoler dans un cloître, qu'il vienne à Armentières, il sera servi à souhait. Les heures s'écoulent sans qu'il surgisse le moindre incident. Décidément tout va bien.

   
    
 

11 NOVEMBRE

  Au cours de la visite minutieuse de l'immeuble à laquelle j'ai procédé dès mon arrivée, je n'ai constaté que des bris de carreaux de vitres, provoqués sans aucun doute par la violence des explosions de la journée du 6. Tout est en ordre, tout est en place comme au moment de notre départ.

Jusqu'à 2 heures ce matin la nuit a été tranquille, mais à ce moment nous avons été réveillés par une violente canonnade semblant provenir de la direction de Messines, canonnade qui s'est poursuivie tout le jour et n'a cesse que le soir vers 4 heures, pour reprendre de plus belle deux heures plus tard.

Mais la canonnade sans les obus n'est rien car on s'y habitue. Malheureusement les obus se sont mis de la partie dès 8 heures du matin, et depuis ce moment n'ont pas cessé de tomber sur la ville. Le premier, un obus de gros calibre pénètre rue de Lille -dans le prolongement de la partie dévastée les jours précédents- chez M. Dehailleul, pharmacien, et laisse une déchirure énorme de près de deux mètres de diamètre au point de pénétration. Et la pluie continue, à des intervalles de quelques minutes, tuant, blessant, démolissant.

Heureusemnent la nuit approche; jusqu'à présent avec son apparition ont cessé les bombardements précédents ; il en sera de même sans doute la nuit prochaine et nous allons pouvoir enfin jouir de quelques heures de tranquillité relative. Ah bien oui ! L'oeuvre de destruction entreprise se poursuit inexorablement méthodiquement, sans perte de temps, comme si àl'avance on avait fixé le délai dans lequel elle devait être accomplie. Et rien n'est plus lugubre que cette nuit pendant laquelle la tempête s'est levée, tempête qui s'accompagne d'une pluie diluvienne et dont la violence est parfois dominée par le sifflement sinistre des obus qui passent au-dessus de nos têtes, et l'éclatement formidable des projectiles dans les rues et sur les immeubles qui nous entourent.

   
    
 

12 NOVEMBRE

 

J'ai pu dormir, je le confesse sans honte, et j'ai hâte de voir poindre le jour pour achever nos préparatifs de départ. Nous retournerons à Bailleul, en conformité des instructions de M. le secrétaire général, pour y mettre en sûreté nos personnes,
la caisse, les clefs et le portefeuille. Quant à la comptabilité, j'ai déjà dit qu'elle était enterrée dans une partie du jardin telle, qu'étant données les directions des projectiles ennemis, le pire qui puisse lui arriver est d'être un peu plus tassée par l'écroulement des murs de clôture qui forment l'angle dans lequel elle se trouve. Toutefois, j'emporte dans une valise le livre-journal commencé le 24 août à la suite de l'évacuation de la comptabilité générale, les chemises bleues d'avances, les cartes des comptes courants, celles des comptes de dépôts de fonds, et toutes les pièces comptables reçues récemment de Paris et des succursales, nécessaires à la tenue à jour de nos écritures.

Y compris le peu de linge que j'emporte avec moi, c'est un poids total de 40 à 45 kg qu'il faut transporter, et comme mes démarches pour trouver une voiture -toutes celles que l'on a pu trouver, même les voitures à bras, ont été réquisitionnées pour déménager depuis deux jours les malheureux habitants de la Chapelle, de l'armée que l'on fait évacuer- toutes mes démarches, dis-je, étant restées sans résultat, j'ai l'agréable perspective de "tirer" 12 kilomètres avec "20 kg, à chacun de mes bras ou 40 kg sur le dos. Mais il n'y a pas à hésiter et j'userai de l'un et de l'autre de ces moyens; les bourgeois de Londres ont bien balayé les rues pendant la grève des boueux; serait-il donc déshonorant pour un directeur de la Banque de France de sauver la caisse dont il a la garde, à la manière des meuniers transportant leur farine ou leur blé? Assurément non! En route donc, et foin du qu'en dira-t-on.

Mais si ma charge n'est pas très lourde, en revanche elle est fort encombrante et le devient de plus en plus, au fur et à mesure que s'allonge la route, si bien qu'au tiers du chemin, à Nieppe, je dois me reposer et chercher un mode de transport plus pratique. L'occasion s'offre bientôt de me débarrasser de mon fardeau. Dubruque, fermier au Pont-de-Nieppe, qui revient de conduire un veau à la boucherie, a pitié des chemineaux et consent à leur céder la place restée libre pour la bagatelle de 30F pour remplacer un veau dans une voiture découverte qui nous laisse exposés à une brise glaciale. C'était cher, mais tentant et le marché fut conclu. Et voilà comment le directeur d'Armentières fit son entrée à Bailleul le nez rouge, les yeux larmoyants et les jambes engourdies, mais heureux de quitter son mirifique équipage autant que pourrait l'être un bon bourgeois prenant place pour la première fois dans une 40 chevaux.

Il serait grand temps que la région Quesnoy-Warmeton fût débloquée, car si les allemands s'y maintiennent encore pendant huit jours, Armentières, malheureusement placée au pivot de l'action engagée entre la Mer et La Bassée, aura cessé d'exister en tant que cité industrielle.

Qu'on me pardonne ces digressions qui n'ont rien d'administratif, mais il ne faut pas oublier que je note mes impressions et fixe mes souvenirs, beaucoup pour la Banque il est vrai, mais un peu aussi pour les miens dont je suis momentanément séparé. Et lorsque j'aurai le bonheur de revoir mon gendre et qu'il me racontera ses campagnes, je ne serai pas fâché de mettre un peu de gaieté dans ses histoires de massacres, et de lui prouver que si les jeunes ont fait tout leur devoir, les vieux aussi se sont toujours efforcés d'accomplir le leur.

Le bombardement du 11 a eu des effets désastreux; tout un quartier a été incendié; incendiées aussi les filatures de Mme Mahieu, celles de Ruyaut, de Lournme et Dolez; commencement d'incendies et destruction partielle chez MM. Brinsaut, Fouchain, Villard et Ireland. Ce dernier est touché pour la troisième fois et comme il est anglais, sa filature doit être soigneusement repérée, je tiens le pari qu'avant peu elle ne sera plus qu'un amas de matériaux calcinés.

Rue de Dunkerque, le spectacle est lamentable; nombre de maisons sont éventrées; les devantures gisent sur le trottoir et le pavé ; tous les carreaux sont brisés. Arnout, boulanger, oncle de notre auxiliaire aux recettes, a été retluit en bouillie sur le seuil de sa porte, et l'on ne compte plus les blessés tant ils sont nombreux. Aussi tout le monde fuit; il n'y a plus un ouvrier d'État dans la ville, témoin ce fait : on enterre les morts enveloppés d'un drap ou d'une couverture seulement, car il n'y a plus de cercueils ni de menuisier pour en fabriquer.

 
 

(Récit publié dans "Les cahiers anecdotiques" de la Banque de France qui a autorisé la présente utilisation le 20.06.2000)