| La 1ère Guerre Mondiale
 

 
 

La succursale de la Banque de France de Lille

Pendant la guerre de 1914-18

 

EVACUATION DES ESPECES

17 au 22 août 1914

L’invasion de la Belgique par les troupes allemandes, et la désastreuse bataille de Charleroi ayant fait craindre pour la sécurité de la région du Nord, il parut prudent de procéder à l’évacuation de l’importante encaisse métallique de la Succursale. Un Inspecteur (M. Platet) fut envoyé de Paris pour organiser cette opération assez délicate, vue la difficulté de trouver des moyens de transport. Commencées le 17 août, les expéditions qui étaient dirigées sur la Succursale de Rouen, étaient terminées le 22 ; elles avaient porté sur 13.960.000 francs en écus (1) et 2.880.000 francs en or. En outre, 500.000 F en monnaies divisionnaires avaient été envoyées à la Banque nationale de Belgique à Bruxelles.

 

EVACUATION DES TITRES

22 août 1914

 

Le 21 août, Monsieur le Secrétaire général invita, par téléphone Monsieur l’inspecteur Platet à envisager l’éventualité de l’évacuation des titres de la Serre et à se préoccuper des emballages qui seraient nécessaires, si la mesure était définitivement adoptée. On songea tout d’abord à employer des caisses de bois, et je demandais à un de nos Censeurs, M. Émile Le Blan, de vouloir bien mettre à notre disposition les caisses vides qu’il avait à sa filature. Le lendemain 22, Monsieur le Secrétaire général nous donna définitivement, par téléphone, l’ordre de procéder immédiatement à cette opération. Les caisses, très obligeamment mises à notre disposition par notre Censeur, étant malheureusement démontées, il aurait fallu un temps considérable pour les remettre en état, et de plus, comme elles n’étaient pas d’une manipulation très pratique, le projet, vu l’urgence, fut abandonné et on se décida à employer de grands sacs en jute, dans lesquels les portefeuilles contenant des titres furent placés très facilement. Tout le personnel de la Succursale se mit avec ardeur à la besogne, en sorte, que malgré son énormité, le travail commencé vers 10 heures 1/2 du matin était complètement terminé à 1l heures 1/2 du soir ; à minuit le camion emportant les derniers sacs de titres entrait en gare et déversait son contenu dans un wagon, mis à notre disposition par la Compagnie du Nord et qui rattaché au train de Paris partit peu après. L’envoi total convoyé par plusieurs agents, comprenait 283 sacs. Au milieu de la nuit il arrivait à Amiens où un Inspecteur en prenait livraison, et le lendemain matin, le Secrétariat général nous en accusait téléphoniquement réception.

Sa mission étant terminée, Monsieur l’inspecteur Platet nous quittait le dimanche 23 août dans l’après-midi, pour rentrer à Paris.

 

ÉVACUATION DE L’ENCAISSE SUR AMIENS ET BETHUNE

23-24 août 1914

 

A ce moment, la situation au point de vue militaire, ne paraissait guère présenter de danger ; mais elle changea tout à coup, et quelques heures plus tard, les nouvelles reçues étaient telles qu’il me parut urgent de mettre notre encaisse en lieu sûr.

 

En conséquence, j’expédiais à Amiens notre encaisse en billets s’élevant à 37.229.945 F (dont 7.230.000 avaient été apportés de Roubaix-Tourcoing) et le lendemain 24, à six heures du soir, par automobile à Béthune le solde de la caisse s’élevant à 876.798,70 dont 67.000 en numéraire. Une somme de 30.000 en monnaies divisionnaires fut conservée à la Succursale et répartie entre les brigadiers. Elle figurait fictivement dans l’envoi à Béthune. Ce même jour, vers 7 heures du soir, des agents de Roubaix arrivèrent porteurs du solde le l’encaisse s’élevant à 1.311.000 en billets. Comme il n’était plus possible de l’envoyer au dehors, et que les numéros de ces billets avaient été relevés à la succursale de Roubaix, nous procédâmes dans la soirée à l’incinération dans un de nos calorifères.

 

(1) 1écu = 1 pièce de 5 F en argent

Le 29 août, la situation s’étant éclaircie, notre encaisse fut partiellement reconstituée par des envois de Paris, Boulogne, Arras (13.297.675 francs) et es opérations de la Succursale purent recommencer. Mais le calme ne fut pas de longue durée et les nouvelles étant redevenues inquiétantes, le 31 on simule dans les écritures, l’envoi à Paris, de la majeure partie de notre encaisse (5.635.000 francs). En réalité, les billets furent répartis aux archives dans des paquets de récépissés annulés, et on ne conserva dans la caisse courante que la faible somme de 56.000 F Notre portefeuille ainsi que ceux de Roubaix et de Tourcoing qui nous avaient été apportés par deux voyageurs furent mis en caisse et expédiés sur Amiens.

 

PREMIERE VISITE DES ALLEMANDS

2 septembre 1914

 

Le lundi 31 août dans la matinée, un lieutenant allemand se présenta à la mairie de Lille et informa la Municipalité que le lendemain mardi 1er septembre la ville serait occupée par les troupes allemandes. Contrairement à cet avis, les Allemands n’entrèrent à Lille que dans la matinée du surlendemain mercredi 2 septembre ; ils s’installèrent immédiatement et, vers 2 heures de l’après-midi, les délégués du Commandant des Etapes se rendirent à la Trésorerie générale où ils saisirent environ 27.000 F, destinés au paiement des pensions qui s’effectuait à ce moment.

Vers 3 heures, un Conseiller civil, accompagné de deux officiers se présenta à la Succursale en demandant à me parler. Je le reçus dans mon cabinet en présence de M. l’inspecteur général Sévène qui a assisté à tout l’entretien. Ce Conseiller, qui parlait difficilement français, mais était assisté de deux interprètes, après avoir demandé si nous parlions allemand me dit qu’il était délégué par le Général Commandant des Etapes pour saisir dans nos caisses l’argent appartenant au Trésor et, prévenant l’objection que j’allais faire, il ajouta " Je sais que la Banque de France est une société privée, et nous reconnaissons que nous n’avons aucun droit sur son encaisse. C’est pourquoi, je vous prie de me faire présenter le compte du Trésor. " Il me dit ensuite qu’il savait que ceci était conforme aux instructions de notre circulaire bleue et, comme je paraissais éprouver quelque étonnement de cette allégation, il reprit d’un air triomphant " Cela vous étonne, mais nous savons tout. " Il nous demanda quelques renseignements sur nos rapports avec le Trésor, et se fit expliquer le mécanisme des prélèvements effectués par celui-ci. Puis nous nous rendîmes à la Caisse où on lui présenta le carnet du Trésor qui était soldé. Après l’avoir bien examiné, il nous le rendit et finalement nous demanda si nous n’avions pas " reçu de fonds pour le Trésor ", en ajoutant qu’il se contenterait de notre affirmation. M. Sévène et moi n’eûmes aucune peine à lui donner satisfaction. Il s’inclina alors en nous disant " C’est bien Messieurs " et il partit en nous tendant la main, ainsi que les deux officiers qui l’accompagnaient. Ils ne demandèrent même pas quel était le montant de l’encaisse et ne cherchèrent pas non plus à voir ce qui se trouvait dans la caisse courante.

 

PREMIER DEPART DES ALLEMANDS

5 septembre 1914

 

Cette première occupation de Lille ne dura que peu de temps. Dès le 5 septembre, les troupes rappelées par les événements qui se passaient alors sur la Marne, quittèrent la ville avec une précipitation qui ressemblait presque à une fuite.

 

DEUXIEME VISITE DES ALLEMANDS

Saisie de l’encaisse

16 octobre 1914

À partir de l’entrée des Allemands dans Lille, les opérations de la Succursale furent complètement interrompues.

Le jeudi 15 octobre, dans la soirée, mon collègue Bufquin eut l’amabilité de me faire prévenir par un exprès que les Allemands avaient saisi dans la journée, les encaisses de Roubaix et de Tourcoing.

 

À la suite de cet avis, je ne fus donc pas surpris de recevoir à la Succursale le vendredi 16 vers 9 heures 1/2 du matin, la visite de plusieurs officiers allemands accompagnés de quelques soldats en armes. Celui qui paraissait être le chef, et qui était un capitaine d’intendance parlant assez facilement français, me déclara qu’il venait pour saisir tous les fonds qui se trouvaient dans nos Caisses. Je lui fis observer qu’il n’avait pas qualité pour cela, attendu que la Banque de France était une société par actions, ayant un caractère absolument privé, et qu’en vertu des articles 46 et 53 du règlement annexé à la Convention de la Haye, les armées belligérantes n’avaient aucun droit sur les biens appartenant aux particuliers. " Oui, me répondit-il, je sais ce que vous voulez dire. C’est votre opinion, mais ce n’est pas la mienne. La Banque de France est une institution dépendante de l’Etat français et comme telle tous ses fonds doivent nous appartenir. " Je lui répliquais que cette appréciation n’était pas celle de tous ses compatriotes, attendu qu’au cours d’une visite que j’avais reçue antérieurement, le Conseiller qui m’avait été délégué par le Général Chef des Etapes von Bertrab, m’avait fait une déclaration absolument contraire. Cet argument le fit hésiter un instant, puis il reprit : " Cela montre que les opinions peuvent différer sur cette question qui n’est du reste pas absolument tranchée ; au surplus, quand a eu lieu cette visite ? Le 2 septembre lui répondis-je. Oh ! depuis ce moment, les circonstances ont bien changé. Vos amis les Anglais déchirent les conventions et nous faisons comme eux. Allons ajouta-t-il, livrez-moi ce que vous avez en caisse. "

 

Je lui dis que je ne pouvais que m’incliner devant la force, et je lui demandais de le constater sur le reçu qu’il promettait de me délivrer en échange de nos fonds. Il me répondit que ce n’était pas possible, mais qu’il reconnaissait volontiers que je cédais moralement à la force. " Au surplus, ajouta-t-il, j’ai une consigne à exécuter et je dois faire mon devoir. " Le mien lui dis-je, est de protester aussi énergiquement que possible, et c’est ce que je fais.

Nous nous rendîmes à la Caisse où l’Officier se fit présenter le livre de Caisse. Le solde était alors de 168.700,40 F. Il s’étonna de ce chiffre si faible relativement à ce qu’il espérait trouver (il y avait devant la porte plusieurs autos destinées à enlever le butin attendu !) mais je lui fis remarquer qu’à la date du 3 octobre nous avions fait au dehors une très forte sortie (en réalité nous avions simulé sur nos livres l’envoi à Dunkerque de 25 millions environ) et que depuis ce moment nos opérations courantes n’avaient pas cessé de diminuer encore le solde qui nous était resté.

Se contentant de cette explication, il fit prendre et vérifier par un de ses subordonnés le contenu de la caisse qui se composait pour près de la moitié de billets annulés. L’opération fut assez longue car toutes les catégories de billets et d’espèces, cependant très soigneusement rangées dans la caisse, furent mélangées et prises sans ordre ni méthode. Je tentais de sauver au moins les billets annulés (il y en avait pour 80.000 F environ) en lui faisant remarquer qu’il ne pourrait pas s’en servir. Mais ce fut en vain, au contraire il me reprocha d’avoir volontairement annulé ces billets et prétendit même que je n’en avais pas le droit, cette opération devant être faite à Paris seulement. Comme réponse, je lui fis voir que la griffe d’annulation était gravée au nom de la Succursale de Lille.

 

Tout étant terminé, on constata avec les écritures une différence de 500 F que M. Laloz offrit de couvrir immédiatement, mais l’intendant s’y refusa en disant que " si jamais les Français rentraient à Lille, il ne voulait pas qu’on put dire que les Allemands avaient pris une somme qui ne leur appartenait pas "! Il rédigea alors une formule de reçu dont il me soumit le libellé qui nous parut satisfaisant à M. Sévène et à moi. Recopié par un des hommes présents, ce reçu fut signé par l’intendant et contresigné par un des autres officiers.

 

"REÇU DE LA BANQUE DE FRANCE SUCCURSALE DE LILLE

Nous avons reçu tout le contenu de caisse qui ne fut pas exactement vérifié par pièce, le total doit être 168.700,40 F.

CENT SOIXANTE-HUIT MILLE SEPT CENT FRANCS 40 C.

Lille, le 16-10-1914

Signé: Rausch Signé: Zacherl
Conseiller d’intendance militaire
" Intendant militaire "

Tout le contenu de la caisse fut mis dans un sac plombé ; il devait, me dit l’intendant, être vérifié plus tard et on nous aurait ensuite fait connaître le résultat de cette vérification. Nous n’en avons jamais entendu parler (Les 168.700 F 40 enlevés de la Caisse le 16 octobre 1914 ont été restitués à la Banque Centrale en décembre 1919. Les billets annulés étaient compris dans cette restitution). Toute l’opération se fit dans le local même de la caisse courante, et on ne nous demanda même pas si nous avions d’autres caisses.

 

PERQUISITIONS DANS LES CAISSES ET LES CAVES

17 octobre 1914

 

Le lendemain samedi 17 octobre, également vers 9 heures 1/2 nos bureaux furent de nouveau envahis par plusieurs officiers parmi lesquels se trouvait celui qui avait, la veille contresigné le reçu. Celui qui paraissait le chef et qui ne savait pas un mot de français, me déclara qu’il avait ordre de perquisitionner dans tous les locaux de la Banque parce qu’il avait la conviction que nous avions dissimulé des sommes dans une caisse secrète.

 

Cette demande, dont j’avais parfaitement saisi le sens général, me fut renouvelée par un sous-officier de gendarmerie qui parlait quelque peu français. Je lui répondis que j’étais tout prêt à leur faire faire la visite qu’ils demandaient, et celle-ci commença. Je leur fis constater d’abord que notre caisse courante était absolument vide. Dans la caisse auxiliaire, les livres de comptabilité attirèrent un moment leur attention, mais je leur fis observer que ces livres étaient une propriété absolument privée sur laquelle ils ne pouvaient élever aucune espèce de prétention. Ils ouvrirent des registres, vérifièrent le contenu d’un sac dans lequel se trouvaient les doubles clefs des cases des garçons de recettes, examinèrent avec curiosité les quelques formules fautées contenues dans le petit portefeuille, mais la se bornèrent leurs recherches, et ils n’insistèrent pas. La visite de toutes nos caves fut faite de la façon la plus minutieuse, il fallut ouvrir toutes les portes, grilles, etc., tandis que le sous-officier de gendarmerie frappait de-ci de-là avec son sabre. Le coffre particulier du Contrôleur et tous les meubles du bureau des dépôts libres furent également visités, mais, par contre, on ne nous demanda pas d’ouvrir les deux grands coffres renfermant d’ordinaire le portefeuille (ceux-ci du reste étaient vides) non plus que le coffre renfermant les dossiers d’avances. La visite de la Serre des Titres fut faite d’une façon aussi minutieuse le gendarme força avec son sabre un meuble renfermant les cartes des valeurs et, à côté de cela, il n’insista pas pour l’ouverture de certaines des cases et des fenêtres blindées dont je ne pouvais retrouver les clefs dans le trousseau. Il fallut également aller dans toutes les caves de nos deux immeubles ; une partie des caisses vides qui s’y trouvaient furent bousculées par le sous-officier de gendarmerie. Voyant que les recherches ne donnaient aucun résultat, le capitaine me renouvela encore l’ordre de lui montrer toutes les caves et caisses de la Banque, je lui répétais que je l’avais déjà fait. Le sous-officier me dit alors " On vous enverra une commission technique qui visitera l’immeuble et si on trouve quelque chose vous êtes " gefallen " (fusillé). " Lorsque le gendarme me fit cette aimable déclaration, il était sur la pierre fermant la fosse d’aisances dans laquelle nous avions jeté nos 150.000 F en écus et monnaies.

 

Je pense qu’il cherchait à m’intimider, mais voyant que je ne me troublais pas, il me dit de lui montrer mon cabinet. Il y pratiqua une perquisition assez vague ; arrivé à mon coffre particulier, je lui fis observer que ce qu’il contenait était ma propriété personnelle. Il me dit alors " c’est bien, ouvrez toujours ". Le coffre, en dehors de papiers et d’un peu d’argent dans une sébile, renfermait le reçu qui m’avait été délivré la veille. Il le lut avec curiosité et un peu d’étonnement, et alla le montrer au capitaine, puis il me le rendit.

 

Au moment où la visite se terminait arriva un autre sous-officier également de gendarmerie, qui me dit en très médiocre français "Je suis attaché à la Banque pour le Commerce et l’industrie à Berlin, vous connaissez sans doute ?

Vaguement, lui répondis-je, mais que désirez-vous ? " Je voudrais voir l’endroit où vous conservez les " barres d’or ". Je lui fis observer que jamais à Lille nous n’avions eu de ces barres, mais seulement de l’or monnayé, et je lui offris de recommencer la visite que nous venions de faire avec ses camarades.

" Voilà, lui dis-je, où étaient les pièces d’or mais elles n’y sont plus. " Il lut avec curiosité les diverses inscriptions mises sur les grillages de nos casiers à or, (10 F, 20 F) et visita minutieusement la Serre des Titres. Il parut désagréablement surpris en apprenant que ceux-ci avaient été expédiés depuis longtemps au dehors. Il me demanda la date et le lieu d’envoi. Je lui répondis que l’expédition avait été faite le 22 août, mais que j’ignorais dans quelle localité, assurément lointaine, ils avaient été envoyés. La visite se termina vers midi 1/2 et depuis ce moment je n’ai plus entendu parler de rien. En partant, le sous-officier de gendarmerie revint pour s’emparer dans le cabinet du Contrôleur d’un plan de la ville accroché au mur.

 

Au moment où les Allemands s’étaient présentés, j’avais fait prévenir M. l’Inspecteur Sévène qui arriva presque immédiatement en sorte qu’il put assister à la majeure partie de la perquisition. Lorsque nous étions dans la Serre des Titres, le gendarme me demanda " qui est celui-là ? " sachant le respect qu’ils ont en général pour les titres et les personnes haut placées, je lui répondis " Monsieur est l’inspecteur général de la Banque et représente ici Monsieur le Gouverneur ". Malgré cela il lui enjoignit brutalement de s’éloigner.

 

ETABLISSEMENT DES CARTES DE PAIN

Mars 1915

Dans le courant du mois de mars, le ravitaillement de la population du territoire occupé fut assuré par l’organisme américain appelé " Commission for Relief in Belgium " et par abréviation " C.R.B " dont une sous-commission appelée " Commission pour l’Alimentation du Nord de La France" (CANF) avait son siège à Lille. Pour la distribution des denrées on créa une pièce d’identité dite " carte de pain " devant servir aux pointages lors de la délivrance de celles-ci. L’établissement de ces cartes, pour e agglomération de l’importance de Lille, donna lieu à un travail considérable. Je crus bon dans cette occasion de me mettre avec tout mon personnel à la disposition du Comité du C.A.N.F. Ce faisant, je rendais à la ville de Lille un service signalé car la Municipalité n’ayant ni le personnel, ni l’emplacement nécessaires, le travail eut été fort compliqué à organiser ; au contraire par notre intermédiaire, et grâce à l’importance de nos locaux, tout se simplifiait grandement. En effet, je chargeai de cette délicate besogne notre Contrôleur, M. Noilhac qui apporta dans son installation les merveilleuses qualités d’organisation qui le distinguent. En dehors de nos employés et de nos garçons qui servirent de cadres, on mit à notre disposition un grand nombre de postiers, téléphonistes, employés de contributions, etc., qui s’installèrent dans nos Bureaux et la Serre des Titres, de sorte que dans un délai de six semaines environ cet énorme travail fut mené à bonne fin. . En dehors du service rendu au CANF, il avait l’inestimable avantage de faire croire à l’autorité allemande que nos Bureaux étaient devenu des annexes de la Mairie, en raison des attaches de la Municipalité avec le Comité. Depuis ce moment, je me suis arrangé pour qu’il y eut toujours dans notre immeuble des services de la Mairie et du C.A.N.F et c’est grâce à ce fait que j’ai pu, sauf pendant une très courte période, du 1" janvier au 28 février 1916, échapper à l’occupation allemande.

 

DÉFENSE DE REMETTRE AUX CLIENTS LES OBJETS,

CAISSES OU PAQUETS EN DÉPÔT

Octobre 1916

 

Quelques jours plus tard, le Contrôle nous signifia qu’il était désormais formellement interdit aux Banquiers de remettre le objets qu’ils avaient en dépôt ouvert pour le compte d’un tiers, ainsi que les caisses et les paquets fermés qu’ils pouvaient détenir, sans autorisation écrite du Contrôle.

En outre on demandait de fournir, pour le 1er novembre, un état donnant la désignation des objets, leur contenu (si on le connaissait) le nombre de ces objets et, enfin, les numéros des dépôts.

Je répondis que la Succursale de Lille n’était pas autorisée à recevoir des dépôts de ce genre, que j’avais seulement reçu à titre purement gracieux et gratuit quelques paquets ficelés et cachetés dont j’ignorais absolument le contenu et que, dans ces conditions, je n’avais pas à remplir l’état demandé. Cette fin de non-recevoir fut admise, et il n’en fut plus question. Dans l’espèce, il s’agissait de paquets cachetés qui avaient été déposés, par quelques personnes notoirement connues de moi et par certains de nos administrateurs, dans la Serre aux titres et pour lesquels j’avais des lettres me déchargeant de toute responsabilité.

Le 19 octobre, le Contrôle informa les Banques qu’en vertu de l’article 53 de la Convention de la Haye les impôts encaissés par elles sur les coupons étant considérés comme des avoirs de l’Etat français étaient consignés et devaient être versés pour le 31 octobre la Caisse de la Kommandantur. Je répondis que la Banque de France n’ayant jamais payé de coupons, cette ordonnance ne nous concernait pas.

 

INTERNEMENT AU CAMP D’HOLZMINDEN

1" novembre 1916 - 23 avril 1917

Le 1er novembre 1916, à 1l heures 1/2 du matin, je reçus de la Kommandantur une lettre m’informant que le Gouvernement français ayant refusé de libérer un certain nombre d’otages alsaciens-lorrains, le Gouvernement allemand avait décidé d’envoyer en Allemagne comme représailles, des otages de marque pris dans les régions occupées. En conséquence ordre m’était donné de me trouver, avec Mme Gréau, le soir même, à la gare au plus tard à 6 heures 30, pour aller faire en Allemagne un séjour " assez prolongé ". Nous avions la permission d’emporter un bagage " modéré ". 

 

Comme on peut facilement le supposer, cette communication me fut plutôt désagréable. En effet, ce n’était pas sans une certaine appréhension que je me voyais contraint de quitter notre immeuble dans lequel les portefeuilles de Lille, Roubaix, Tourcoing, Valenciennes et une somme en or déjà considérable et 150 000 F en écus étaient cachés, et d’abandonner le personnel relativement encore nombreux dont j’avais à prendre soin. J’avais aussi à redouter que malgré toute son énergie, notre Caissier principal M. Lalloz, ne fut parfois bien embarrassé en présence des exigences qui pouvaient être formulées par les Allemands. Notre Administrateur délégué, M. Delemer, ne me paraissant pas, en raison de son âge et de la douceur de son caractère en état de prêter à M. Lalloz un appui suffisant, je fis appel à deux membres du Conseil qui m’offraient, au contraire, toutes les garanties désirables. Un de nos Censeurs M. Emile Le Blan dont le calme, le sang-froid, et l’énergie m’étaient connus, voulut bien se charger de me remplacer dans les réunions hebdomadaires des Banquiers au cours desquelles il serait tenu au courant de tous les incidents pouvant avoir de l’intérêt pour nous et il fut convenu que l’un de nos Administrateurs, M. Lucien Crépy, qui était déjà installé comme Adjoint aux Finances dans une pièce voisine de mon cabinet, viendrait occuper celui-ci. Cette combinaison offrait le très grand avantage de maintenir toujours dans le cabinet du Directeur une personnalité pouvant très légitimement représenter la Banque de France, et nous faisait, en outre, bénéficier des relations plus faciles, que des rapports journaliers avaient établies entre lui et le Capitaine Himmel, le bras droit du Général von Gravenitz, Gouverneur de la Ville. J’étais ainsi certain que notre immeuble serait bien défendu, et qu’au besoin M. Lalloz aurait l’appui qui lui serait nécessaire. M. Crépy me promit, de plus, de faire installer, dans nos Bureaux, s’il était possible, encore d’autres services dépendant de la Municipalité, afin de nous assurer le bénéfice de l’immunité relative qui s’attachait à ceux-ci.

 

Après avoir pourvu à la sécurité de la Banque, je m’occupai de mes filles que je devais laisser seules et sans appui dans notre vaste immeuble. Elles trouvèrent heureusement dans la famille Crépy, qui habitait l’immeuble contigu au nôtre, un nouveau foyer où elles furent accueillies avec une bonté touchante, comme les enfants de la maison, et ce nous fut une bien douce consolation de penser qu’elles ne seraient pas complètement abandonnées.

 

Les questions administratives et de famille qui m’intéressaient étant ainsi réglées, munis d’un bagage " modéré " comme disait la convocation, nous nous rendîmes, ma femme et moi, à la gare au rendez-vous qui nous avait été fixé par nos aimables tortionnaires. Nous y trouvâmes réunis un grand nombre de ceux qui devaient être nos compagnons de bagne, et nous sûmes montrer aux Allemands par notre façon de parler et d’agir qu’ils n’avaient guère réussi à nous abattre. A 1l heures du soir, le train qui nous emmenait en Allemagne se mit enfin en route. Il me paraît inutile de parler ici de ce que fut cette période de notre vie pendant six mois, ni de raconter les vexations de tous genres et les avanies qui nous furent prodiguées, ce récit n’ayant aucun rapport avec la vie de la Succursale de Lille. (1)

Il me suffira seulement de rapporter que trois jours avant notre départ, (17 avril 1917), un sous-officier allemand vint au camp d’Holzminden et me fit subir, ainsi qu’à M. Sévène, un long interrogatoire. Les questions qui nous furent posées avaient toutes trait aux évacuations des espèces, des titres et des billets qui avaient été faites en août, septembre et octobre 1914. Au même moment M. Lalloz, Caissier principal, M. Appert, Caissier des Avances, et plusieurs de nos Brigadiers étaient interrogés à Lille par le feldwebel Kohn du Contrôle des Banques. Toutes les réponses furent suffisamment concordantes pour dissiper définitivement les soupçons que les Allemands avaient d’avoir été joués. Ils crurent réellement que l’encaisse tout entière avait été envoyée au dehors, alors qu’en fait une somme de 3.115.000 francs avait été conservée et cachée à la Succursale. Nous avions quitté la Succursale le 1er novembre 1916, nous y rentrâmes le 23 avril 1917 à 10 heures du soir, et j’eus la joie de constater que non seulement les Allemands n’avaient pas envahi notre immeuble, mais encore que la petite colonie constituée par notre personnel était restée bien groupée et en bonne santé autour de notre Caissier principal.

 

  1. M. Gréau se rendit à la gare en compagnie de sa femme. La plupart des otages y étaient déjà réunis sous la surveillance du Capitaine Himmel, le bourreau de Lille, l’âme damnée du Général von Gravenitz. À neuf heures, les otages furent entasses dans des compartiments de 3ème classe, avec défense expresse d’avoir de la lumière. Le train partit seulement à 1l heures. Les malheureux voyageurs n’atteignirent le camp d’Holzminden (Duché de Brunswick) ou ils devaient être internés, que le surlendemain à 4 heures du matin. Rien n’avait été préparé pour les recevoir. Aussi les premières heures furent-elles particulièrement pénibles. surtout pour les dames, qui furent entassées dans d’immondes baraques, dans une honteuse promiscuité avec une population féminine des plus abjectes. Pendant le séjour au camp qui dura six mois, les dames otages furent en butte à des tracasseries et à des vexations sans nombre et souvent odieuses. Elles eurent beaucoup à souffrir d’une installation des plus rudimentaires et surtout de la pénurie, parfois même du manque absolu de moyens de chauffage. Par contre les otages hommes furent relativement mieux traités. Les baraques qui leur avaient été assignées étaient plus convenables. La nourriture du camp était immonde, et sans les colis et les excellents biscuits envoyés de France, ils auraient cruellement souffert de la faim. Après les avoir leurrés pendant plusieurs semaines de l’espoir de pouvoir être envoyés en France libre, le Gouvernement allemand se décida, enfin, à mettre fin à une odieuse mesure que rien ne justifiait. Les otages quittèrent le camp le 20 avril et, après un voyage de quatre jours qui fut extrêmement pénible, ils réintégrèrent leurs foyers, mais en territoire occupé.

 

ENLÈVEMENT DES HOMMES DE 15 À 60 ANS

1er octobre 1918

 

Le 30 septembre une affiche de l’autorité allemande prescrivit à tous les hommes nés entre le 1er octobre 1858 et le 1er octobre 1903 (c’est-à-dire ayant de 15 à 60 ans) d’avoir à se présenter le 1er octobre au Commissariat de Police de leur arrondissement et de se préparer à partir au dehors. Ils avaient la permission d’emporter des bagages à main. Cette ordonnance, bien quelle fut fort désagréable à un grand nombre d’hommes, était cependant de bon augure. Car, coïncidant avec les Victoires des Alliés, elle nous montrait que les Allemands en éloignant les hommes de nos régions commençaient à préparer leur retraite.

Parmi nos agents MM. Parent, Varoven et les frères Metifeu, le garçon Vilette, les Brigadiers Hennebert et Destailleurs, les auxiliaires Boutemau, Dagniaux, Ripet et Gobert, après avoir subi un premier examen de l’autorité allemande furent envoyés à la Citadelle et deux jours après ils prirent, à pied, le chemin de la Belgique. Ils partirent tous vaillamment et abondamment pourvus de vivres et d’argent car j’avais eu soin de leur faire verser plusieurs mois d’appointements à titre de provision. Bien que leur sort ait été assez différent suivant les localités où ils furent envoyés, en général, ils n’eurent pas trop à souffrir de leur villégiature forcée. Celle-ci du reste ne fut pas de trop longue durée puisqu’à partir du 1l novembre, date de la signature de l’armistice, les déportés eurent la faculté de reprendre le chemin de la France, mais leur retour fut assez irrégulier suivant les moyens de transport qu’ils purent se procurer.

 

LA DÉLIVRANCE

17 octobre 1918

 

Dans les premiers jours d’octobre, il était devenu évident que les Allemands commençaient à préparer leur retraite (enlèvement des titres le 30 septembre des hommes le 3 octobre, préparation des mines sous les ponts, réquisition de tous les chevaux, enlèvement des mobiliers, etc.). Toute la question se résumait seulement à savoir si cette retraite serait volontaire ou forcée. L’aléa des deux solutions n’allait pas sans une certaine appréhension, car, en somme, les risques dans les deux hypothèses étaient gros. Dans la première, c’est-à-dire en cas de départ volontaire, on pouvait craindre que celui-ci ne fut précédé d’une évacuation forcée comme cela avait eu lieu pour Douai et Cambrai, évacuation qui aurait permis le pillage des maisons vidées de leurs habitants ; dans l’hypothèse de la retraite forcée, c’est-à-dire dans le cas d’une avance victorieuse des Anglais, après une vigoureuse défense au point de vue militaire que l’appui fourni par les fortifications rendait très admissible, on devait se demander quelles seraient les ruines et les destructions qui en seraient la conséquence. Pour parer à ces deux hypothèses, dans la mesure du possible j’avais fait faire des coffres en tôle d’acier garnis d’une substance isolante et de dimensions suffisantes pour contenir notre comptabilité, les registres d’avances, etc., et préparé dans notre Serre des Titres une cachette que l’on pouvait considérer comme introuvable. Complètement à l’abri du feu, elle ne pouvait être détruite que par un obus tombant directement dessus mais en cas de destruction de l’immeuble les objets cachés ne couraient aucun risque au point de vue de l’incendie.

Vers le 10 octobre, les Allemands commencèrent à détruire la voie intérieure longeant les fortifications, puis la gare des marchandises de St-Sauveur, les grandes usines Kuhlmann à la Madeleine, etc.

On apposa ensuite des affiches informant la population que le Gouvernement allemand négociait avec l’Entente pour éviter la destruction de Lille par bombardement. Le 16 octobre, le Directeur du Gaz fut prévenu que l’usine ne serait certainement pas détruite. Ce même jour les Curés des trois églises qui avaient pu conserver quelques cloches furent avisés d’avoir à laisser les soldats allemands accéder librement aux clochers à toute heure du jour et de la nuit. C’était la fin...

En effet, pendant la nuit du 16 au 17 octobre une série ininterrompue d’effroyables détonations donna à la population de Lille l’impression qu’un bombardement encore plus intense que celui du 10 octobre 1914 s’abattait sur la ville. Il n’en était rien heureusement, et toutes les explosions entendues étaient provoquées par l’éclatement des fourneaux de mine placés depuis plusieurs jours dans les ponts, les portes de la Ville, les écluses de la Deule, etc.

Une pluie de pavés s’abattit de toutes parts mais, par un hasard providentiel, les dégâts causés aux immeubles furent relativement très peu importants, et on n’eut pour ainsi dire pas à déplorer d’accidents de personne. La Succursale ne subit aucun dégât, et seule la serre aux fleurs reçut un pavé qui brisa une travée de verre.

Au milieu de la nuit, les cloches se mirent à sonner, c’était pour les soldats allemands le signal de la retraite, disons plutôt de la fuite. A ce signal, comme les rats qui abandonnent le navire sur le point de sombrer, ils quittèrent la ville, sans tambour ni trompette.

Le lendemain 17 octobre, à 7 heures du matin, je sortis dans la rue, la ville présentait alors un aspect curieux. Au milieu d’un silence de mort on voyait sortir des habitants qui s’interrogeaient pour savoir ce qu’étaient devenus les Allemands. On acquit bien vite la certitude qu’ils étaient définitivement partis. en sorte que vers 9 heures on vit sortir d’abord timidement, quelques drapeaux, puis on s’enhardit bien vite de sorte qu’au bout d’une heure à peine la ville se trouva pavoisée comme par enchantement. En même temps les aéroplanes anglais. qui depuis quelque temps survolaient constamment la ville, n’étant plus accueillis par la canonnade habituelle descendirent très bas et volèrent presque au niveau des toits. Ils purent ainsi se rendre compte rapidement de ce qui se passait et voir la foule en délire qui remplissait les rues et les places publiques en agitant des drapeaux et en chantant " La Marseillaise ".

Le Capitaine aviateur Karl Delesalle, fils du Maire de Lille, ayant appris la nouvelle à Dunkerque s’était immédiatement mis en route, vers 1 heure. Il descendit de son avion sur l’Esplanade au moment où son père y passait en se promenant. On peut deviner ce que fut la rencontre du fils et du père ainsi réunis après une aussi longue séparation. Le lendemain vendredi 18 octobre, vers 5 heures du soir, j’eus l’agréable surprise de voir arriver en automobile M. l’inspecteur Dujarrier. ll se jeta dans mes bras m’apportant les saluts et souhaits de M. Pallain et du Gouvernement de la Banque. Je fus extrêmement touché de cette marque d’affectueuse sympathie.

Enfin, le samedi 19, vers 1 heure, je vis arriver à la Succursale, M. l’inspecteur Duband, accompagné de M. Noilhac, Directeur de Flers, ancien Contrôleur de la Succursale qui s’en était évadé au mois de mai 1915. L’arrivée de mon ancien collaborateur, que j’avais quitté dans des circonstances si tragiques, et qui avait si courageusement bravé tant de périls pour regagner la France, me fut particulièrement agréable. Et j’ai été très sensible à la délicate attention qu’avait eue M. le Secrétaire général en envoyant, pour m’aider, celui de mes collaborateurs dont le secours devait m’être particulièrement précieux pour la remise en marche des services de la Succursale.

 

ANNEXE

LE CAMP D’HOLZMINDEN

Renseignements donnes par un prisonnier civil rapatrié du Camp d’Holzminden au cours d’une causerie donnée au Siège de la Fraternelle des Régions occupées le samedi 20 janvier 1917 à 17 heures.

Après deux ans environ d’internement en Allemagne, dont la plus grande partie au Camp d’Holzminden. M. X. a été renvoyé en France en compagnie d’une jeune fille belge internée comme lui à Holzminden et qui v est restée près d’une année. Son arrestation avait eu lieu sans aucun motif. On n’a tenu aucun compte de son désir de retourner en pays envahi et il en a été de même pour la jeune fille qui l’accompagnait et dont toute la famille est restée à Gand.

QUELQUES DÉTAILS SUR LE CAMP

Installation

Le camp occupe une superficie de trois hectares environ et comprend 84 baraques dont six occupées par les services militaires et civils.

La situation sanitaire du camp est exceptionnelle.,et la façon dont il a été aménagé parait indiquer qu’après la Guerre les Allemands ont l’intention de le conserver avec une affectation spéciale, probablement aux estropiés de la Guerre. Un égout collecteur a été construit avec le concours de la main-d’oeuvre des prisonniers. L’eau de source est distribuée en quantité suffisante.

Le camp est éclairé à l’électricité ; il comprend actuellement environ huit mille prisonniers civils dont 3.700 Français (y compris une centaine de Dames), 1.500 Belges, environ 500 Roumains, le surplus se compose de Polonais et de Russes. Il y a au Camp d’Holzminden environ 560 femmes. En dehors d’une élite, il s’y trouve un certain nombre de personnes dont le voisinage doit sembler particulièrement pénible aux Dames de notre région qui ont été envoyées comme otages à Holzminden.

Le Camp est administré, sous la surveillance d’un Officier allemand de réserve, M. Vichow, Industriel à Anvers avant la Guerre, par un interné français, M. Delalande. qui était directeur d’Assurances à Berlin. M. Delalande a sous sa surveillance sept chefs de district.

Les baraquements sont assez bien installés. Ils mesurent environ trente mètres sur dix. Ceux qui sont destinés aux hommes ont a chacune de leurs extrémités un petit réduit formant chambre isolée et contenant six lits. Au milieu du baraquement se trouvent deux rangées de couchettes accolées et à deux étages. Le long de chaque paroi et parallèlement aux premières sont disposées d’autres couchettes. Un passage est aménagé. Une cloison sépare chacune des baraques en deux parties dans le sens de la longueur. Chacune de ces parties contient un poêle à feu continu qui assure une température suffisante.

Les hommes subissent en arrivant une désinfection complète et leurs baraquements sont exempts de parasites fâcheux (punaises) qui sont abondants au contraire dans les baraquements des Dames ;cette faune a été emportée par des Polonaises qui furent internées au début des hostilités.

Nourriture

La nourriture donnée au camp est déplorable. En dehors de l’ersatz. café du matin (produit remplaçant le café), les otages reçoivent deux fois par jour une soupe de composition mal définie, les pommes de terre v sont de plus en plus rares et il parait que les Dames n’en reçoivent plus du tout. La ration de viande, qui était primitivement de 250 grammes par tête et par semaine, est tombée à 65 grammes, os compris.

Heureusement, les prisonniers reçoivent régulièrement du pain biscuité envoyé par la France. Ils ont, surtout, pour alimenter leur cuisine, les envois de colis (deux kilogrammes de pain biscuité par semaine - 19 biscuits au kilogramme).

À propos de ces colis, M. N. signale que, depuis un mois, des dispositions nouvelles ont été prises ; les colis sont ouverts au camp même en présence des prisonniers, les boîtes sont retirées et numérotées. Elles sont délivrées ensuite, à la fantaisie de l’autorité allemande, à raison de cinq par baraque et par demi-journée, soit par jour dix boîtes pour soixante hommes. Mais c’est le contenu seul qui est remis aux prisonniers, les boites sont conservées par les autorités du camp et employées pour les besoins de l’armée. M. N. conseille donc de ne plus envoyer de boîtes de conserves. Il conseille l’envoi de farines, pâtes, lard, viande boucanée (non en boîtes), éviter les friandises, pâtisseries. Actuellement, les friandises, fruits, oranges, pâtisseries, sont confisqués et remis au lazaret. Il faut une fiche du docteur pour y toucher quelque chose.

Actuellement, on ne trouve plus à la cantine que des produits de remplacement (ersatz) ; les boucheries de la ville sont du reste vides, et les charcuteries ne sont pas plus favorisées. Il est incontestable que la crise alimentaire se fait durement sentir sur la population civile. Depuis quelque temps surtout, les Allemands ont le désespoir dans l’âme et rien dans le corps.

A son départ du camp, M. N. put se rendre compte que tous les prisonniers, spécialement les otages, étaient en bonne santé.

Emploi des journées

Réveil à six heures. On doit en principe se lever immédiatement, mais cet ordre n’est guère suivi. La plupart des prisonniers ne font rien ; 300 au plus. soit moins d’un dixième, sont employés à des corvées du camp. Pour les autres. en dehors de la préparation des repas. la journée se passe en promenades et visites. L’appel a lieu à sept heures du soir.

Les Dames ne portent qu’un brassard, les hommes ont un brassard au bras et le drap sous le brassard est coupé la bande de drap du pantalon est coupée et remplacée par une bande de toile de couleur marron spéciale " Made in Germany " .

Les otages subissent parfois des peines de cellule M. N. a fait trois jours de cellule pour n’avoir pas salué un général. La peine de poteau n‘est subie que deux heures par jour au plus.

Correspondance

Certaines lettres arrivent assez rapidement. D’autres attendent à la Kommandantur du camp quinze jours avant de partir ou avant d’être distribuées.

M. X. recommande de tenir compte dans l’envoi de colis aux prisonniers des recommandations précédentes ; les colis envoyés par poste arrivent mal. Les otages peuvent recevoir des livres, mais à condition qu’ils soient antérieurs à 1912. Les otages roubaisiens ont racheté la cantine du Progrès et y ont installé un cercle. On dit que les otages de Lille ont procédé de la même manière.

Organisation du service médical

Deux médecins russes et deux français assurent le service médical. Un médecin russe, le Docteur Watnik, actuellement au lazaret. a assure seu1 pendant un an avec un grand dévouement le service du camp. Les Docteurs Dufour et De1aneuvi1le (de Wavrin) et Delfosse (du Cateau) sont chargés du service médical. Le Professeur Carlier de Lille a demandé l’autorisation d’exercer, mais elle lui a érefusée, parce que M. Carlier, comme Professeur de Faculté, avait refusé d’exercer les fonctions d’assistant de médecin du camp. On a retiré au Docteur Carlier, en outre, 1’autorisation de voir ir Mme Carlier. De pareilles prescriptions assez fréquentes ne sont pas toujours observées.

La pharmacie du camp est tenue par le Docteur Dufour. On ne donne guère que de l’aspirine et quelques médicaments usuels. On peut envoyer des médicaments et des chaussures (Snow-boots), soit au Docteur Delfosse, soit au Docteur Delaneuville du service médical.

 

 
 

(Récit publié dans "Les cahiers anecdotiques N° 7" de la Banque de France qui a autorisé la présente utilisation le 20.06.2000)