| La 1ère Guerre Mondiale
 

   

La succursale de la Banque de France de Longwy

Pendant la guerre de 1914-18

Rappelé d’urgence à mon poste, par ordre du Secrétariat général, en raison de la situation extérieure qui s’aggrave de jour en jour, je quitte la Bretagne, dès la réception d’un télégramme qui m’est adressé de Longwy et qui me parvient dans la matinée du jeudi 30 juillet 1914 à Keremma-en-Tréflez (Finistère), mes vacances ne faisant que commencer.

 

Après un voyage de 22 heures pénible et fatiguant je débarque à Longwy le vendredi 31 juillet vers 3 heures de l’après-midi ; j’ai de la peine à me frayer un passage jusqu’à la Succursale de la Banque qui est entourée et assaillie par une foule innombrable de gens, étrangers pour la plupart, qui viennent échanger leurs billets de banque afin de se munir de numéraire. Voilà trois jours que dure la panique, il a fallu pour contenir la foule impatiente établir un service d’ordre dont se chargent les gendarmes qui, en nombre insuffisant, sont bientôt bousculés et débordés ; un piquet d’infanterie vient les renforcer et assure ensuite pendant une huitaine de jours la garde de la Succursale et des Bureaux où se continuent les opérations d’échange qui se ralentissent peu à peu jusque vers le 15 août. Les échanges ont été si nombreux et importants pendant les journées des 27, 28, 29, 30 et 31 juillet que la totalité de notre encaisse en numéraire n’y put suffire. Nous recevons le 30 juillet de la Succursale de La Roche-sur-Yon, 300.000 francs en or et le 31 de Mézières-Charleville 160.000 francs en argent. De la même Succursale il nous est envoyé 250.000 francs en billets de 50 francs, 2 millions en billets de 20 francs, et 625.000 francs en billets de 5 francs qui nous parviennent dans la soirée du 31. C’est la fin du mois : peu de débiteurs ont payé les traites qui leur ont été présentées, presque toute l’échéance figure à l’arriéré. La Caisse que j’ai reprise dès mon retour ne peut être ajustée que vers minuit.

La succursale de Longwy

Des mesures ont été prises les jours précédents pour soulager la succursale de la plus grande partie de son encaisse en billets. D’importantes sommes sont remises contre escompte aux banques de Longwy qui pareront aux besoins de l’industrie métallurgique de la région pendant la période critique que nous traversons. Il est prélevé par la Société Nancéienne 8.680.000 francs et par les autres banques 420.000 francs ce qui représente un total. de 9.100.000 francs dont 2.450.000 francs en virements et 6.650.000 francs en billets de banque et numéraire.

 

Une somme de 4.035.000 francs en billets est transportée ]es 29 et 30 juillet à Nancy, Verdun et Charleville. Un million en argent et 500.000 francs en or sont mis sur place en circulation entre le 27 juillet et le 22 août, la plus grande partie par voie d’échange.

 

Tous les titres conservés en dépôt de garantie à la Succursale sont dirigés sous sacs plombés sur Charleville après qu’une situation détaillée en ait été dressée qui relate tous les titres évacués au nombre desquels sont également compris les titres de passage.

Bureau de Longwy

Le 31 juillet 1914 à 9 heures du soir, le Conseil de la Succursale se réunit sous la présidence de Monsieur Boyer, Directeur. Sont présents MM. Emile et Henri Thomas, M. Dreux, M. Labbé et M. Félix Féry. Ce dernier est désigné par le Conseil pour remplir, en cas de mobilisation, les fonctions d’Administrateur délégué, en remplacement de M. Henri Thomas appelé à l’armée comme officier de réserve. Le Conseil décide de transporter à Mont-Saint-Martin, dans un caveau mis à notre disposition par la Société des Aciéries de Longwy, la plus grande partie de l’encaisse qui s’élève encore à la somme de 4.635.000 francs. Une faible portion de la Caisse courante restera à Longwy pour les besoins du service. Vers minuit, nous effectuons ce transport par automobiles et en plusieurs voyages. Au dernier moment, Monsieur Boyer me donne l’ordre de ne conserver aucune somme à la Succursale et nous transportons à Mont-Saint-Martin la totalité de l’encaisse ainsi que les dossiers d’avances.

Il est fait à tout le personnel titulaire et auxiliaire, l’avance du traitement correspondant aux mois d’août et septembre.

 

Déjà un grand nombre d’hommes reçoivent leur carte de mobilisation, beaucoup de réservistes partent dans la nuit. Monsieur Boyer, Directeur de la Succursale reçoit par télégramme son ordre d’appel. Il est officier dans l’armée territoriale et appelé à Givet comme capitaine d’artillerie au Fort de Charlemont. Il quitte Longwy vers 4 heures du matin, le 1er août, emmenant avec lui Mademoiselle Laurence Boyer, sa fille ; tous deux sont dans un état d’excitation indescriptible.

 

Le Directeur a remis les services à M. Sallé, Chef de Comptabilité. Il me remet, après l’avoir ouvert, le pli de mobilisation et me confie la garde de la Succursale avec la lourde responsabilité de prendre toutes mesures utiles à la sauvegarde des intérêts de la Banque. Il insiste tout particulièrement sur la nécessité de détruire l’encaisse en billets, en cas d’invasion par l’ennemi ; il m’engage même à procéder le plus tôt possible à cette destruction.

 

Le samedi 1er août 1914 paraît le décret de mobilisation générale qui est affiché partout et va recevoir son application le lendemain 2 août. Génotel, garçon de recettes part pour Verdun d’où il est dirigé au Fort de Douaumont. Notre concierge, Suzaine, va rejoindre à Saint-Mihiel le 40ème régiment d’artillerie de campagne dans lequel il sert comme maréchal des logis. Monsieur Lécureur, commis à la Succursale qui est parti le 31 juillet au matin pour  assister à Hautmont (Nord) aux obsèques d’une proche parente, est atteint en route par le décret de mobilisation et obligé de gagner directement Saint-Quentin où l’appellent ses fonctions de sergent d’infanterie de réserve. À dater du 2 août, le Personnel de la Succursale est des plus réduits, il ne reste plus avec moi que M. Sallé, Chef de Comptabilité et M. Bon, commis qui deviendra mon unique collaborateur après le départ très prochain de M. Sallé appelé à Bourges le 8ème jour de la mobilisation. Me conformant aux instructions de Monsieur Boyer, j’engage au service de la Banque, pour la durée de la guerre, le nommé Ricard, brigadier des douanes en retraite ; il remplira les fonctions de concierge, surveillant et garçon de bureau.

 

Bureau Central de Longwy

J’apprends, le 10 août, par communication téléphonique avec Paris que M. Foley, Chef de Bureau en disponibilité est nommé Directeur intérimaire de la Succursale de Longwy Le lendemain Monsieur le Secrétaire général m’informe par téléphone que M. Foley ne peut rejoindre son poste et il me confie jusqu’à nouvel ordre la Direction de la Succursale.

 

Les billets de 5 et 20 francs sont mis en circulation dès le 1er août, le public leur fait le meilleur accueil. Nombre de personnes les préfèrent au numéraire et demandent qu’il leur en soit délivré contre des espèces.

 

Le dimanche 2 août, dans la matinée, le Receveur municipal de Longwy qui vient d’être nommé Percepteur intérimaire me remet le pli cacheté qui contient l’ordre d’ouvrir au Trésor un crédit extraordinaire de 360.000 francs. Il prélève cette somme intégralement. N’ayant plus d’encaisse à la Succursale il me faut, ce qui n’est pas facile, requérir une automobile qui nous transporte accompagnés de soldats armés à Mont-Saint-Martin où j’effectue le paiement demandé.

 

La semaine suivante, du 3 au 9 août est particulièrement laborieuse et pénible. Il me faut faire un grand nombre de fois le trajet de Longwy à Mont-Saint-Martin pour ravitailler la Caisse, car les échanges continuent encore nombreux. On ne peut sortir de Longwy et circuler sans être muni d’un laissez-passer. Les moyens de transport manquent, les tramways ne fonctionnant plus et les automobiles étant réquisitionnées par l’armée. Il est presque impossible de se procurer une voiture ; il nous faut donc faire souvent à pied et sous une chaleur accablante le trajet des trois kilomètres qui nous séparent du lieu où a été déposée l’encaisse.

 

Dès les premiers jours je prends les mesures de sécurité suivantes. Les archives sont descendues dans la Serre aux espèces située en sous-sol et dans laquelle je fais également enfermer le meuble classeur des fiches de renseignements. Tous les Registres et les Livres de Comptabilité sont mis en sûreté à l’intérieur des coffres à titres et billets devenus vacants dans la Caisse auxiliaire. La Bibliothèque de la Succursale est transportée du Cabinet du Directeur dans la Caisse auxiliaire il en est de même de l’armoire qui contient le classeur des pièces comptables. La petite encaisse de la Succursale conservée à Longwy pour les besoins du service courant est rentrée chaque soir dans le même local. Les appareils d’incendie placés sur le palier de chaque étage de l’immeuble sont essayés et tenus prêts à fonctionner en cas de besoin.

 

Pendant cette première semaine et la suivante, nous nous employons à mettre à jour la Comptabilité qui présente quelque retard, par suite du surcroît de besogne occasionné par les événements qui ont été si précipités et ont coïncidé avec la période de travail intense de la fin du mois. Ce n’est que vers le 15 août qu’il m’est enfin possible de faire le relevé des engagements figurant aux bordereaux d’escompte présentés dans les derniers jours de juillet. J’établis ensuite la situation de quinzaine au 1er août et dresse le rapport mensuel du Portefeuille.

 

Étant donné le peu de sécurité qu’offrent les communications postales dont le service se fait en automobile jusqu’à Montmédy, en traversant une région déjà en partie occupée par l’ennemi, je n’ose me dessaisir des documents périodiques que je devrais régulièrement envoyer à Paris. Je les conserve en attendant la reprise normale des communications.

 

Dès les premières heures de la journée du 2 août, des troupes allemandes sont signalées près de Longlaville. Elles ont violé la neutralité du Luxembourg (Grand Duché) qu’elles tiennent occupé par de nombreuses troupes. Le 3 août nous apprenons que la guerre est déclarée par l’Allemagne. L’ennemi s’avance rapidement et occupe de nombreux villages des environs ; Longwy est cerné presque de toutes parts dans un rayon de 5 à 6 kilomètres. On s’attend chaque jour à voir commencer le bombardement de la forteresse. Le canon ne cesse de gronder dans le lointain.

 

Le 3 août, dans la matinée, le Conseil d’administration de la Succursale se réunit à Mont-Saint-Martin. Estimant le chiffre de l’encaisse trop élevé pour les besoins du moment, il décide qu’en raison de la gravité des circonstances et du danger d’invasion qui menace la ville, il s’impose de détruire immédiatement trois millions en billets de banque. L’incinération se fait le jour même, dans un foyer de chaudière à vapeur de la Société des Aciéries de Longwy, avec toutes les formalités prescrites. Procès-verbal est dressé comprenant la liste complète des numéros et indices des billets brûlés ; il est signé par les deux Administrateurs présents, par M. Sallé et par moi. Copie de ce procès-verbal est adressée à Paris ; nous y joignons la copie du procès-verbal de la séance du 31juillet.

 

Le 4 août 1914, M. Féry, Administrateur délégué, part pour la Belgique ; il ne peut revenir à Longwy que le 12 après avoir eu à traverser mille difficultés de toutes sortes. Le 8 août, M. Sallé qui est mobilisable le 10 quitte Longwy pour aller rejoindre son Corps à Bourges. Suivant les instructions de Monsieur le Secrétaire général reçues le matin même par téléphone, M. Sallé emporte avec lui le Portefeuille ainsi que les effets arriérés de fin juillet. Il transporte également, pour alléger notre encaisse, une somme de 560.000 francs en billets de banc1ue. Le voyage se fait en automobile jusqu’à Charleville. Deux soldats et un caporal accompagnent le convoi. La Caisse ne contient plus qu’une somme d’environ 850.000 francs, jugée nécessaire, sur l’avis du Conseil d’administration, après renseignements pris auprès des Maîtres de Forges et du Percepteur chargé d’approvisionner la troupe. Le 1l août, conversation téléphonique avec Charleville d’abord et ensuite avec Paris, j’apprends que M. Sallé est arrivé rapidement à destination. Le 12, je puis encore téléphoner à Paris, mais pour la dernière fois ; à partir de ce jour toute communication par fil est devenue impossible.

 

Le 13 août, le Conseil d’administration se réunit à la succursale ; Monsieur Féry déclare, que par suite de diverses circonstances les besoins qui étaient prévus et nous avaient été exposés le 8 août par les Directeurs d’usines et l’Administration de la Guerre ne sont plus susceptibles de se produire ; il y a donc lieu d’alléger de nouveau l’encaisse par la destruction d’une somme de 700.000 francs. Les communications étant coupées de toutes parts et la circulation devenue fort dangereuse, impossible même, il n’y a plus moyen de songer à un transport de billets vers une succursale voisine. Etant donné la gravité de la situation le Conseil, après délibération, décide que l’incinération aura lieu dès le lendemain. Il y est donc procédé le 14 août au matin, dans un foyer de chaudière des Aciéries de Longwy, avec toutes les précautions et formalités requises. Copie du procès-verbal établi suivant les règles est ensuite adressée à Paris par la voie militaire. MM. Dreux, de Saintignon et Féry, Administrateurs, assistaient à cette opération et ont signé avec moi le dit procès-verbal.

 

Jusqu’au 20 août le Service des Postes fonctionne encore, mais sans aucune garantie ni régularité. Les trains ne marchant plus car la voie ferrée a été barrée et détruite en plusieurs points entre Longwy et Montmédy, le transport des sacs postaux est fait par automobiles entre ces deux villes. Il existe une grande perturbation dans la marche des correspondances qui mettent un temps fort long à parcourir leur trajet. Des lettres ne parviennent pas à destination ; certaines nous arrivent un ou plusieurs jours avant d’autres qui sont antérieurement datées. Des télégrammes envoyés de Paris le 1er août ne me sont remis qu’entre le 7 et le 10 août. Plusieurs plis de Paris sont égarés en cours de route car dans la collection des notes circulaires émises entre le 1er août et le 16 août, il existe des lacunes dans la suite des numéros.

 

Dans la matinée du 21, alors que les obus tombent déjà en grand nombre sur Longwy, il nous est fait par la Société Nancéienne un remboursement de 91.500 francs en billets de banque. Ne pouvant plus, à cause du danger, aller à Mont-Saint-Martin pour y mettre cette somme en lieu sûr et l’occupation de la ville par l’ennemi n’étant plus qu’une question d’heures, je pense qu’il est prudent de détruire ces billets. Je vais de suite m’en entretenir avec M. de Saintignon, seul Administrateur de la Succursale résidant encore à Longwy-Bas, qui me conseille de procéder sans retard à cette destruction. Nous procédons à l’incinération quelques instants plus tard, dans un foyer de l’usine de MM. E de Saintignon et Cie avec toutes les précautions réglementaires. MM. Le Comte de Saintignon et de Hédouville, Ingénieur, M. Bon et moi sommes présents à l’opération. Procès-verbal est dressé et signé séance tenante par les quatre témoins. La copie du dit procès-verbal sera envoyée à Paris lorsque le rétablissement des communications postales le permettra.

 

Le bombardement de la forteresse a commencé le 21 août vers 5 heures du matin. Durant ce laps de temps les projectiles ne cessent de pleuvoir sur Longwy-Haut dont la ville et les fortifications sont  un monceau de ruines. Les maisons qui ne sont pas réduites en cendres s’écroulent sous le choc des obus. La ville basse reçoit également un certain nombre de bombes qui allument çà et là des incendies, tuent et blessent de nombreux habitants. Heureusement l’immeuble de la Succursale est épargné et ne subit aucun dommage important. Nous ne l’avons pas quitté pendant les cinq jours et les cinq longues nuits qu’a duré l’infernal vacarme. Le 26 août, à 8 heures du soir, la place de Longwy ayant capitulé vers midi, une compagnie d’infanterie allemande défile sinistrement au pas de parade sur la Grande Place de Longwy-Bas. À cet instant commence la triste existence qui sera la nôtre pendant toute la durée de l’occupation allemande, existence empoisonnée par les humiliations sans cesse renouvelées, les privations matérielles et intellectuelles, les injustices, violences et menaces de toutes sortes.

 

Le 25 août, veille de la reddition de Longwy, à la tombée du jour, tout un quartier de Longwy-Bas est dévoré par les flammes ; l’Asile Margaine où est installée une ambulance est atteint par l’incendie. Les pauvres soldats blessés fuient à demi nus dans toutes les directions. Quelques-uns au nombre d’une douzaine viennent se réfugier à la Banque où nous improvisons rapidement quelques lits. Le lendemain matin, une petite ambulance s’organise dans l’appartement du 1er étage. Une grande partie du mobilier de M. Boyer est montée au 3ème étage et entassée dans la chambre des Archives. M. le Docteur Haut de Villers-la-Montagne et sa famille qui prodiguent leurs soins aux blessés habitent pendant quelques jours l’appartement de M. Boyer. Le 10 septembre nous recevons l’ordre de fermer notre ambulance qui est transférée à l’Hôtel des Récollets où sont réunis tous les blessés.

 

Le 26 août le Régiment N0 122 de landwehr saxonne vient occuper Longwy. La Kommandantur d’étape s’installe dans le château de M. Émile Thomas.

 

Le 10 septembre, ce bataillon quitte Longwy et est remplacé par le 102ème. Un bureau de compagnie est installé dans la Succursale au rez-de-chaussée, on nous donne à loger sept hommes qui couchent sur des lits improvisés dans nos bureaux. Trois jours après ils transportent leurs pénates ailleurs.

 

Le 25 septembre, on vient démonter et enlever les appareils téléphoniques. J’en demande un récépissé qui m’est refusé. Le lendemain un officier accompagné de soldats armés s’enquiert s’il y a du vin dans la cave. Sur ma réponse négative, il s’emporte et dit qu’il refuse de me croire. Il fait une perquisition dans les sous-sols où il ne trouve rien.

 

À plusieurs reprises et pour la première fois le 5 octobre, il est permis aux habitants de Longwy-Haut de pénétrer dans la forteresse et de fouiller les décombres de leurs maisons afin d’en retirer ce qui n’a pas été détruit ou pillé.

 

Le 27 août, dès la prise de possession de la ville par l’armée ennemie, le Commandant de la forteresse a fait connaître à la population que les armes de toutes nature se trouvant aux mains des habitants devaient être livrées aux autorités allemandes. À Longwy la municipalité avait pris, dès le 4 août, la précaution de faire déposer toutes les armes à la Mairie. J’y déposai mon fusil de chasse, une carabine et les revolvers de la succursale. Un agent de police venu le lendemain visiter la maison se fit remettre un certain nombre d’armes réunies en panoplie dans la salle à manger de M. Boyer. Pour le dépôt de ces armes qui furent détruites ou pillées à Longwy-Haut, il n’a pas été délivré de récépissé, mais la Mairie en a dressé la liste détail1ée.

 

4 octobre - Les hommes de 16 à 45 ans sont tenus de se faire inscrire à la Mairie ; défense leur est faite de quitter la commune sans autorisation. Ils devront répondre à l’appel tous les quinze jours.

 

5 octobre - Un régiment d’infanterie cantonne à Longwy et est logé chez l’habitant ; nous avons à coucher deux hommes pendant deux nuits.

 

6 octobre - L’Administration allemande rançonne la ville de Longwy, ainsi que les communes de Réhon, Longlaxville, Saulnes et Mont-Saint-Martin d’une somme de un million. C’est la Banque internationale de Luxembourg qui fait l’avance des fonds sur la garantie donnée par les principaux capitalistes de la région.

 

Les Allemands exigent en outre que la municipalité de Longlaville lui verse une somme de 400.000 francs, à titre d’indemnité pour la destruction d’un convoi de 18 camions automobiles incendiés sur le territoire de la commune au début de la guerre, par un patrouille de soldats français. Le Maire de Longlaville et plusieurs notabilités de l’endroit sont menacés d’être emmenés en Allemagne comme otages, et la ville incendiée, si dans un délai de 24 heures la somme n’est pas versée à la Kommandantur. La somme est prélevée sur l’encaisse de la Société Nancéienne.

 

Le 31 octobre, le sous-officier dc gendarmerie Zimmer vient me demander si la Succursale a en dépôt des fonds ou valeurs appartenant à l’État français. Sur ma réponse négative, il se retire sans insister.

 

Le 8 novembre, le 102ème régiment qui occupait Longwy depuis le 10 septembre quitte la ville dans la direction de Verdun.

 

Le 9 novembre, il est remplacé par le bataillon de Landsturm Wurtembergeois n0 54 de Biberach.

 

Nos bureaux sont réquisitionnés par l’Autorité militaire qui y installe un bureau de poste. C’est là qu’ont lieu le triage et la distribution des correspondances et colis postaux venant d’Allemagne et destinés aux hommes du bataillon de Biberach.

 

Le sous-officier Bauer, chef de ce bureau de poste et trois de ses hommes occupent l’appartement de M. Boyer. Ils y couchent et mangent. Mme Miché, femme de ménage de la Succursale, assure l’entretien et la surveillance de l’appartement et du mobilier.

Ces quatre militaires allemands séjournent là pendant une quinzaine de mois, jusqu’au 20 janvier 1916. Ils se sont conduits d’une façon correcte dans leurs rapports avec nous et je n’ai eu que très rarement l’occasion de leur faire des reproches.

 

Le 21 novembre 1914, Monsieur Féry, Administrateur délégué, quitte Longwy pour regagner Paris par la Suisse, via Luxembourg.

 

Le 3 décembre 1914, les Autorités allemandes font publier que les commerçants ayant en caisse des billets de banque français, de l’or ou de l’argent sont requis de les déposer à la Mairie où il leur sera remis en échange du papier-monnaie allemand au change de 1 fr. 25. Ceux qui ne se conformeront pas à cet ordre sont menacés de voir leur magasin fermé et leurs marchandises confisquées, sans préjudice de peines plus sévères.

 

Le 4 décembre, je reçois une lettre de M. Ernest Picard, Secrétaire général de la Banque. Il m’apprend que Monsieur Boyer est, avec sa fille, prisonnier en Bavière à Ingolstadt. Je lui réponds de suite.

 

Le 8 décembre, j’apprends que Monsieur Féry est arrivé à Paris.

 

À deux reprises différentes, le 25 novembre et le 9 décembre 1914, le lieutenant de Uhlans Rümelin, de la Kommandantur d’Étape, vient me trouver au bureau ; il est accompagné de l’Obergendarme Raimes. Il m’interroge sur le fonctionnement de la Banque de France en général, et en particulier sur ses rapports avec l’Etat ; il ajoute qu’il me questionne pour la forme, car il connaît très bien la question, il est lui-même banquier et notaire à Heibronn en Wurtemberg. Il me demande quel est le montant de notre encaisse, qui s’élève alors à 22.500 francs environ. Il veut ensuite savoir quelles opérations fait encore la Succursale. Sur ma réponse que nous ne faisons plus aucune affaire nouvelle et que notre petite encaisse est destinée à subvenir aux frais d’entretien, de chauffage et d’éclairage de la Succursale, traitements du Personnel et dépenses diverses, il m’affirme que l’Autorité allemande n’a l’intention ni de m’empêcher de faire des affaires, ni de s’approprier les fonds en caisse qu’il reconnaît avoir le caractère de capitaux privés. Il me donne l’assurance que je ne serai nullement inquiété de ce côté.

 

Jusqu’au 24 mars 1915, les Autorités allemandes ont semblé se désintéresser complètement de nous.

Le 24 mars à 3 heures de l’après-midi, je reçois la visite du capitaine Baron von König, qui se présente accompagné de Monsieur le Maire de Longwy et escorté de soldats armés. Il désire inventorier ce que contient l’encaisse. Je refuse de lui ouvrir la porte de la Caisse, il menace de faire sauter la serrure ; devant les menaces et la force, je suis obligé de m’incliner mais je proteste énergiquement contre cette violation du droit des gens. Il me dit que je suis passible d’une punition pour ne pas m’être conformé aux règlements militaires qui ont prescrit, à la date du 3 décembre 1914, à tous les commerçants, d’avoir à échanger contre du papier-monnaie allemand, leurs billets de banque et leur numéraire.

Après avoir détaillé par écrit la composition de notre encaisse qui s’élève à 23.106 francs 09, il m’annonce qu’elle sera saisie et remplacée par des billets allemands.

Le 25 mars, le colonel de Uhlans, von Hule, le capitaine von König, l’adjudant Kraft, un officier payeur, plusieurs sous-officiers et soldats en armes, viennent s’emparer de l’encaisse qui contient tant à Longwy qu’à Mont-Saint-Martin 3.768 francs en argent français pour la plupart en pièces usées et retirées de la circulation, 6 320 francs en or dont la moitié au moins en pièces anciennes, 8.935 francs en billets valides et 2.745 francs en billets annulés.

Tous ces militaires pénètrent derrière moi dans le local de la Caisse auxiliaire que l’on me contraint par la force d’ouvrir malgré mes protestations. Ils se livrent à une perquisition complète des coffres et armoires de la Caisse auxiliaire. Dès qu’ils aperçoivent le contenu du compartiment où se trouvent les fonds, ils se jettent littéralement dessus, les uns empoignant les paquets de billets, les autres les piles d’écus, sans me laisser le temps d’en effectuer le comptage. Je me récrie et proteste avec indignation contre une pareille façon d’opérer. Le colonel élève alors la voix sur le ton adopté généralement par les officiers prussiens et qui ressemble assez aux hurlements d’une bête féroce, frappant en même temps la table à coups de cravache : " C’est moi qui suis le maître ici, entendez-vous ? " dit-il vociférant dans un langage entremêlé de français et d’allemand, " et si vous dites quoi que ce soit, vous serez arrêté et emmené en Allemagne comme prisonnier, entendez-vous ! "

Je lui réponds qu’il n’est pas admissible que la saisie d’une caisse soit effectuée dans de pareilles conditions et qu’il est nécessaire que je me rende compte exactement de ce qui m’est enlevé. Saisissant sans doute le bien-fondé de ma réclamation, il se calme et tout le contenu de la Caisse est alors compté sous mes yeux. Il m’est immédiatement délivré un reçu en règle de la somme de 13.768 francs. Je suis ensuite conduit en voiture à Mont-Saint-Martin où le reste de l’encaisse qui s’élève à 8.000 francs, or et argent, est saisi ; un récépissé de cette deuxième somme m’est également délivré.

L’adjudant Kraft, qui s’exprime très correctement en français, me dit que la somme de 21.768 francs qui vient de m’être saisie me sera rendue dans quelques jours en billets allemands.

 

Le 31 mars, je suis appelé à la Kommandantur d’Etape pour y subir un interrogatoire de la part du lieutenant Merz en présence de l’adjudant Kraft. " Nous axons appris, me dit le lieutenant, que vous aviez encore actuellement, dans un lieu que nous connaissons, de l’argent caché, vous allez nous y conduire de suite, sinon vous serez arrêté et conduit comme prisonnier en Allemagne. "

 

Je lui réponds qu’il est mal renseigné et que je n’ai pas de cachette. Il n’insiste pas, c’est un piège qu’il a voulu me tendre.

 

Il me questionne ensuite sur les opérations de la Banque en particulier sur nos rapports, avant la guerre, avec le Trésor public et avec la Nancéienne. Il me dit qu’il aura à examiner nos principaux livres : le Journal, le livre de Caisse et le compte de la Société Nancéienne. Je proteste invoquant le secret professionnel qui m’interdit de faire aucune communication de ce genre à qui que ce soit. Il me répond qu’il est obligé par ordre de se livrer à l’examen des livres de la Banque et qu’il me contraindra par la force à les lui livrer. Le soir même il fait saisir ces trois livres qui me sont rendus quelques jours après.

 

Voyant que l’Autorité allemande tarde à me rendre les fonds qui m’ont été saisis le 25 mars, je me présente à plusieurs reprises à la Kommandantur où je suis reçu par M. Kraft qui s’occupe spécialement de l’affaire ; il me laisse entendre qu’il étudie la question de savoir si les dits fonds n’appartiennent pas à l’État français. Le 10 avril j’apprends que les Autorités militaires ont exigé de la Société Nancéienne qu’elle leur rembourse les billets annulés qui m’ont été saisis.

 

Le 22 avril 1915, je reçois la visite du " Regierungsrat " Rank, de l’inspection d’Étape de Montmédy, accompagné de l’adjudant Kraft. Je suis de nouveau interrogé sur les rapports de la Banque avec l’État, et sur les versements opérés à la succursale par les agents du Trésor. On me demande le montant et les dates des derniers versements qu’ils ont fait au début de la guerre. Par tous les arguments possibles, je m’efforce de démontrer à ces deux Allemands que la Succursale ne peut avoir en caisse de fonds appartenant à l’État ; le Trésor n’a pas de compte ouvert à la Succursale de Longwy ; le montant du dernier versement effectué le 4 août 1914 à nos guichets a été porté dès le lendemain à Paris au crédit du Trésor qui a pu en disposer immédiatement.

Le compte courant de l’État à la Banque est, à l’heure actuelle débiteur de plusieurs milliards. M. Rank fait un rapport, qu’il me lit ensuite, relatant toutes mes explications. Il y fait figurer le chiffre des versements du Trésor, du semestre en cours, le montant des billets et espèces évacués à la veille des hostilités, le montant des billets détruits au mois d’août 1914, etc. il me dit que la question de savoir si les fonds saisis me seront rendus sera examinée au Grand Quartier Général et que je recevrai avis de la décision qui sera prise. À quelque temps de là, M. Kraft me fait savoir verbalement que je ne serai pas remboursé, on considère en haut lieu que ces fonds forment en quelque sorte le reliquat de toutes les sommes versées à la Succursale par le Trésor. Je lui demande une confirmation écrite de ce qu’il vient de me dire ; à plusieurs reprises, dans la suite, je réitère la même demande mais sans jamais obtenir satisfaction.

Chaque fois que j’en eus l’occasion, et en particulier :

  • le 8 mai 1916, au bureau de Contrôle des Banques,
  • le 25 juin 1916, au Percepteur de Metz,
  • le 20 octobre, à la Schutzverwaltung,
  • le 3 octobre, par lettre à la Direction des Contributions, de Metz,
  • le 25 octobre, par lettre à la Direction des Contributions, de Metz.

J’ai insisté sur l’irrégularité de la saisie de notre encaisse, mais toujours sans le moindre résultat.

Le 27 janvier 1915, la ville de Longwy ayant fait un appel de fonds à la population, je verse au nom de la Banque, une somme de 2.000 francs à la Caisse municipale, à titre de prêt sans intérêt.

Le 29 juillet 1915, Madame Suzaine qui à obtenu un sauf-conduit pour se rendre définitivement chez ses parents, dans les Ardennes, quitte Longwy. Madame Miché vient habiter dans le logement du concierge.

Le 13 juillet, on vient réquisitionner dans le cabinet du Directeur, le grand bureau en acajou et les deux fauteuils. Je proteste violemment contre cet abus de pouvoir.

 

Du 20 au 25 janvier 1916, les bureaux et l’appartement du 1er étage sont occupés par le personnel du bureau de la 3ème compagnie du bataillon de Landsturm saxon XIX-20 de Rochlitz. Ce bataillon constitue la garnison d’occupation de Longwy depuis cette époque jusqu’à la fin de la guerre.

 

Jusqu’au 25 janvier 1916, le Cabinet du Directeur, le local de la Caisse et les cases des garçons de recettes ont été laissés à notre disposition. Nous occupions, M. Bon et moi, le Cabinet du Directeur. Les livres et la Comptabilité restaient enfermés dans la Caisse auxiliaire.

 

Le 25 janvier 1916, les bureaux, y compris le Cabinet du Directeur, la Caisse et les cases grillagées, sont occupés par la " Wirtschaftliche Ateilung ", section économique de la Kommandantur d’Étape de Longwy. Je suis dessaisi des clés de la porte d’entrée et de la grille des bureaux et de leur double. La Caisse auxiliaire et la salle des coffres en location, avec toutes leurs clefs sont laissées à ma disposition, mais je n’ai la permission de me rendre dans ces deux locaux que le dimanche de 1 heure à 2, et accompagné d’un soldat. Notre bureau est installé dans le salon de l’appartement du 2ème étage mais les livres et la Comptabilité restent enfermés dans la Caisse auxiliaire. Quelques-uns des sous-officiers et soldats composant le personnel de la " Wirtschaft " sont logés dans cinq chambres du 3ème étage ainsi qu’au 2ème étage, dans la chambre qui est séparée de l’appartement. Pour meubler toutes ces chambres ils empruntent une partie du mobilier de Monsieur Bayer et celui d’une de mes chambres. Le reste des meubles nécessaires à l’installation de tous ces logements est fourni par l’administration militaire.

 

Au 3ème étage le local des archives et la grande chambre située la première à droite sont laissés à ma disposition.

Tous les meubles des bureaux, à l’exception des huit chaises en velours du Cabinet du Directeur sont laissés par ordre à la disposition des Allemands, ainsi que tout ce que contient encore l’appartement du 1er étage, où il m’est interdit de pénétrer ; Mme Miché seule peut y entrer pour l’entretien et le nettoyage. Mon mobilier de salon est descendu au rez-de-chaussée dans le bureau du Chef de la Wirtschaft.

 

L’appartement de M. Boyer est occupé du 25 janvier au 20 septembre 1916 par le capitaine Docteur Hähnle, officier forestier et son ordonnance, ainsi que l’administration forestière de la région.

 

Le 24 février 1916, Mme Miché qui habitait le logement du concierge, depuis le 19juillet 1915, est obligée, par ordre, de quitter le local qui est affecté aux cuisine et réfectoire des employés militaires de la Wirtschaft. Le mobilier de Suzaine qu’il faut enlever est pris en garde par deux de ses amis.

 

Le 14 février, le lieutenant Mailander, Chef de la " Wirtschaft " me demande de lui confier, contre reçu, les quatre clefs et les doubles du coffre-fort de la Caisse courante dont il a besoin. Ce coffre étant vide, je cède à cette demande et obtiens le reçu des clefs séance tenante.

 

Le 26 avril 1916, l’officier forestier Hähnle qui occupe l’appartement du 1er étage me cherche une querelle. Il voudrait que je lui livre toutes les clefs de la Caisse auxiliaire et de la salle des coffres en location, afin d’y descendre en cas d’attaque aérienne sur Longwy. Sur mon refus, il s’empare des clefs par la force. Il me les rend quelques jours après, sur l’ordre de la Kommandantur qui a accueilli la plainte déposée par moi immédiatement.

 

Le 18 mai 1916, je me plains au lieutenant Mailander des agissements de plusieurs sous-officiers habitant la maison qui se livrent à des orgies incroyables pendant des nuits entières. On me fait excuses et bonnes promesses.

 

Le 22 mai 1916, ces sous-officiers dans le but de se venger de ma plainte, créent un incident qui donne prétexte à plusieurs mesures de rigueur dont je suis victime. Je suis mis aux arrêts durant toute une matinée et le lieutenant Mailander me confisque une partie des clefs de la Succursale. Il m’est interdit de pénétrer dans tout autre local de la maison que mon appartement, à moins d’autorisation spéciale et seulement en la présence d’un soldat.

 

Le 14 juillet 1916, alors que M. Bon et moi étions sortis, vers huit heures du matin, le juge du Conseil de Guerre, l’Obergendarme et deux agents de la Police allemande s’introduisent par effraction dans mon appartement et se livrent à une perquisition complète tout est mis sens dessus dessous. Mes deux appareils photographiques sont saisis. Monsieur Bon qui rentre au bout d’un instant est arrêté. Il est inculpé avec un groupe de jeunes gens, de comploter contre la sûreté des Allemands et soupçonné d’avoir fait de la propagande auprès des ouvriers, les détournant de travailler pour l’administration militaire. Cette affaire traîne en longueur et se termine par un non-lieu après 52 jours de prison préventive. Un de mes appareils photographiques est confisqué sous prétexte que je ne l’ai pas déclaré et l’on m’inflige 50 marks d’amende.

 

Le 21 septembre 1916, départ du capitaine forestier Hähnle ; l’appartement du 1er étage est alors occupé par le capitaine Donndorf, sculpteur, chef de l’administration chargée d’élever des monuments funèbres sur les tombes des soldats morts en campagne. Il installe dans l’appartement son bureau et son atelier de modèles. Son ordonnance et plusieurs soldats habitent avec lui. Cet officier est d’une brutalité insupportable dans ses rapports avec nous.

 

Le 8 mai 1916, je reçois la visite d’un officier supérieur, Baron von Haller, qui me remet le " Bulletin officiel des Ordonnances de l’Administration civile près le Gouvernement de Metz, pour le territoire occupé de Longwy et de Briey ", qui concerne l’Institution du Bureau de Contrôle des Banques sous la surveillance duquel nous sommes placés.

 

Depuis le début de l’année 1915, les Autorités allemandes se sont mises à réquisitionner tout ce qui leur convient, tant dans les habitations particulières que sur la voie publique et dans les usines qui sont dépouillées de tout ce qu’elles contiennent. On va jusqu’à démonter des aciéries entières et faire sauter à coups de mines les hauts-fourneaux.

 

Une administration d’abord installée " Schutzverwaltung der französichen Bergwerke und Hüttenbetriebe " et ensuite " Rohma " est spécialement chargée du pillage organisé et de l’anéantissement de l’industrie des pays occupés ; elle réquisitionne les métaux, machines, outillage, les matières premières et produits fabriqués des usines.

 

C’est le " Wirtschaftlïche Abteilung der Etappen Kommandantur Longwy " qui collectionne à main armée, le vin, les meubles, le linge et objets de tous genres, le matériel et les produits agricoles, les chevaux, bestiaux, volailles, etc., et qui fait main basse sur tout ce que renferment les logements dont les propriétaires et les locataires sont absents.

 

Après avoir assisté au démontage et à l’enlèvement des fils de trolleys, des lanternes, de réverbères, etc., nous voyons descendre les cloches des églises et les tuyaux d’orgues. Un peu plus tard on rafle la laine de nos matelas. En octobre 1916, c’est le tour de tous les métaux autres que le fer, l’or et l’argent. On annonce que tous les objets en cuivre, étain, aluminium, etc., en possession des particuliers sont saisis. C’est le 23 octobre 1917, que commence ce nouveau pillage à domicile. Des soldats font le tour des habitations et ramassent impitoyablement tout objet métallique que n’attire pas l’aimant : les mouvements de pendules, les statues, lampes, casseroles, lustres, baignoires, ornements et poignées de meubles, boutons de portes, etc. etc., tout est entassé dans des sacs, sans contrôle aucun. Il n’est pas délivré de récépissé.

 

Tout ce que l’on vous offre, c’est une somme dérisoire en papier-monnaie qui représente l’évaluation des objets saisis suivant leur poids brut. Chez moi et dans la Succursale, un certain nombre d’objets en métal sont pris. À plusieurs reprises, dans la suite, de nouvelles perquisitions de domiciles sont opérées ; certaines habitations sont fouillées de fond en comble dans le but de découvrir les métaux cachés ; on perquisitionne jusque dans les jardins. Certains objets de valeur que j’avais enterrés sous le plancher de la baraque de mon jardin sont découverts et saisis.

 

Le 20 janvier 1917, je suis informé verbalement par le lieutenant Kraft, du bureau de la Wirtschaft, que l’administration allemande a besoin de mon appartement et que je dois dans les 24 heures trouver un autre logement. Les bureaux de la Wirtschaft doivent être transférés du rez-de-chaussée au premier étage et l’appartement que j’occupe est destiné à loger le capitaine Donndorf. Je proteste énergiquement contre cette mesure arbitraire, et déclare que je ne céderai que contraint et forcé. D’ailleurs je suis placé sous la surveillance de l’administration civile de Metz, " Bureau de contrôle des Banques pour le territoire occupé de Longwy et de Briey " et tant que je ne serai pas en possession d’un ordre écrit de cette administration, je ne tiendrai aucun compte de cette mise en demeure verbale. Cette affaire en est restée là.

 

Le 19 février, le capitaine Donndorf quitte l’immeuble et va occuper un appartement de la maison voisine. Il emporte avec lui divers meubles et objets appartenant à Monsieur Boyer, et effectue son déménagement la nuit. Malgré ma réclamation immédiate et mes nombreuses démarches auprès du lieutenant Kraft, je ne puis obtenir la restitution des dits objets dont on refuse de me délivrer un récépissé sous prétexte qu’ils seront rendus après la guerre. Après le départ de cet officier, nous constatons qu’une grande partie des vêtements et du linge enfermés à clefs dans les armoires de M. Boyer a disparu. Ce sont, paraît-il, les divers soldats ordonnances qui se sont succédés dans l’appartement qui ont effectué ces larcins. Le même jour, 19 février 1917, la plupart des meubles restant dans l’appartement du 1er étage sont montés au 2ème dans mon appartement, ainsi que tous les objets encore contenus dans les armoires. Les bureaux de la Wirtschaft sont transférés au 1er étage. Une partie du mobilier de M. Boyer et presque tout celui des bureaux de la Succursale est conservé par la Wirtschaft.

 

Au rez-de-chaussée s’installe un magasin-dépôt d’objets réquisitionnés par la Wirtschaft. Le 14 mai 1917, ce dépôt est transféré au 26 de la rue de Metz (magasin Remy). Quelques temps après il est de nouveau déménagé et installé rue du Tramway, dans le magasin de MM. Picard Frères. Le sous-officier qui dirige ce dépôt emporte malgré mes protestations, une certaine quantité de meubles de la Succursale. Contrairement à ma demande il ne m’est pas délivré de bon de réquisition sous prétexte que nous rentrerons en possession de ces objets à la fin de la guerre.

 

Le 10 juin, les bureaux de la Société Nancéienne, qui, jusqu’à ce jour, étaient restés dans une salle de son immeuble préservée de l’incendie du 25 août 1914, sont transférés dans le local des bureaux de la Banque de France ; j’en suis informé par une lettre du Bureau de Contrôle des Banques.

 

Je reçois, le 11 juin 1917, par l’intermédiaire de la Mairie de Longwy, l’ordre d’avoir à évacuer mon appartement dont la Wirtschaft a besoin. Je m’installe bien difficilement dans un logement étroit et malpropre mis à ma disposition par l’autorité militaire ; on m’a donné deux jours pour déménager. Je suis autorisé à emporter avec moi tout ce qui est ma propriété personnelle, mais le mobilier de la Banque et celui de M. Boyer doivent rester dans l’immeuble à la disposition des Allemands. Quelques meubles appartenant à M. Boyer sont enfermés par moi dans les deux chambres du 3ème étage dont la jouissance m’a été laissée. Au bout de quelques jours je reçois l’ordre de vider complètement l’une de ces chambres ; tout ce qu’elle contient est empilé dans la première chambre à droite, la seule qui nous reste. J’en renforce la fermeture au moyen d’un cadenas.

 

Notre bureau est transféré chez Madame Jédar, 39 rue de l’Abbé Henrion ; Monsieur Bon prend une chambre et habite dans la maison à partir du 16 juin.

 

Au commencement de l’hiver 1917-1918, je suis informé par M. Kleinstück, administrateur séquestre de la Société Nancéienne, que les frais de chauffage de l’immeuble incombent toujours à la Banque de France. Je proteste contre une pareille prétention et déclare que je refuserai nettement de payer ; aucune facture ne fut présentée.

 

Au cours de l’année 1917, M. Bon, à plusieurs reprises, est réquisitionné par l’Autorité militaire pour le travail des champs. En décembre 1917, il est convoqué à la " Gütersammelstelle ", où il travaille jusqu’au 15 janvier 1918. À ce moment, sur sa demande, M. le Maire de Longwy, autorise M. Bon à travailler comme employé dans les bureaux de la Mairie. À partir de ce jour, il est à l’abri des réquisitions pour le travail, de la part des Allemands.

 

Le 15 mars 1918, j’informe, par lettre, M. le Maire de Longwy que la Kommandantur locale de Longwy-Bas a fait procéder au démontage et à l’enlèvement du matériel d’incendie de la Succursale, y compris le tuyau de plomb de la conduite d’eau. Malgré plusieurs démarches, il n’a pas été possible de nous faire délivrer un récépissé.

 

Le 2 septembre 1918, je reçois par l’intermédiaire de la Mairie, l’ordre d’avoir à évacuer le local de la maison Jédar où avait été installé notre bureau en juin 1917. Le mobilier et les imprimés qui s’y trouvaient sont transportés dans une salle inoccupée de la Mairie.

 

Au début de la guerre et jusque vers le mois de mars 1915, il circule encore dans la région une quantité relativement importante de billets de la Banque de France, concurremment avec le papier et la monnaie allemands ces derniers sont acceptés par le publie avec une certaine répugnance.

 

La monnaie et le billet français deviennent peu à peu de plus en plus rares, pour disparaître ensuite totalement de la circulation. Ils sont très recherchés et accaparés par les Allemands ; qui vont jusqu’à perquisitionner dans le domicile particulier pour s’en emparer.

 

L’or et les billets français font l’objet d’un commerce actif dans le Grand Duché du Luxembourg où l’on donne, à certains moments, jusqu’à 240 marks (300 francs) pour 100 francs d’or français et 200 francs pour 100 francs en billets de la Banque de France.

 

En avril 1916, les autorités allemandes font annoncer qu’elles vont mettre en circulation dans la région de Longwy des Bons de monnaie émis par les Villes du Nord. Ces Bons de Villes doivent obligatoirement être acceptés en paiement par les habitants des Pays occupés mais les militaires allemands ne sont pas obligés de les prendre. Il est affiché dans les magasins que les soldats de l’armée allemande ne doivent pas payer en marks leurs achats aux commerçants civils, mais en Bons de Ville qu’ils peuvent se procurer au " Wechselstube " (Bureau de Change).

 

À partir de janvier 1917 il est interdit à la population d’avoir en sa possession des billets allemands ; tous ceux qui en possèdent doivent les échanger soit au " Wechselstube ", soit à la Société Nancéienne, contre des Bons de Villes. L’échange se fait à raison de 0 mark, 75 pfennigs pour 1 franc, c’est le mark compté à 1 franc 33 c’est-à-dire avec une prime de 6,2/3 %.

 

À un moment donné, le papier allemand devient très rare, ce qui complique énormément l’existence de la population civile. Les commerçants ne pouvant se procurer les marchandises, soit auprès des Allemands soit en Luxembourg et en Belgique par la contrebande, que moyennant des marks, exigent des habitants le paiement de leurs achats et spécialement des vivres, en billets allemands. Le particulier, pour se munir de ces billets, se voit obligé de les acheter à cher denier ; certains changeurs peu scrupuleux se font payer une commission qui atteint jusqu’à 30 %. Beaucoup de personnes, afin de se procurer des marks à bon compte vendent du linge, des draps de lit, vêtements et autres objets qui, rares en Allemagne ont pris une valeur énorme. L’exportation de ces marchandises se fait en grand, à travers le Luxembourg par des contrebandiers, et directement aussi par l’armée allemande.

À dater du 1er mai 1915, la région de Longwy est ravitaillée par la " Commission for relief in Belgium, Comité d’alimentation du Nord de la France ". A Longwv siège le chef-lieu du district qui s’étend de Carignan à Saint-Mihiel et les Vosges. Le district de Longwy comprend 21 comités et sous-comités ayant à ravitailler au maximum -
130.000 habitants répartis sur le territoire de 350 communes. Il a eu à répartir jusqu'à
la fin des hostilités une quantité de denrées dont la valeur atteint 60 millions de francs.

Ce service de ravitaillement a apporté à la population une aide des plus précieuses ; les produits alimentaires, vêtements, chaussures, etc., sont vendus aux prix les plus modérés. Malheureusement les vivres ainsi procurés à la population sont loin de suffire à son alimentation.

 

À Longwy il est possible de se procurer chez certains commerçants qui sont approvisionnés par les contrebandiers et par les soldats allemands, certaines denrées alimentaires importées en fraude de Belgique, du Luxembourg et même d’Allemagne. Le cours de ces denrées a haussé constamment juscqu’à atteindre en septembre 1918 les prix les plus élevés.

On paye à cette époque chez les détaillants :

  • la farine de 12 à 13 francs le kilo,
  • le beurre 25 francs la livre,
  • la douzaine d’oeufs 15 francs,
  • le sucre 20 francs le kilo,
  • le sel 2 à 3 francs le kilo.

Parmi les autres objets de première nécessité :

  • la bobine de fil se vend 12 francs,
  • la paire de chaussures 150 francs.

 

La " Commission for relief " (District de Longwy) a versé à l’agence de la Société Nancéienne de Longwy une partie des fonds qu’elle a reçus en paiement de la part des communes. L’importance de ces versements atteint un total d’environ 14 millions, sur lesquels la Société Nancéienne a prêté, tant aux particuliers qu’aux usines de la région, une somme qui dépasse 10 millions de francs.

 

Actuellement l’encaisse de la Société Nancéienne contient une somme d’environ 3.850.000 francs qui comprend : 3. 500.00 francs en Bons de Villes et 350.000 francs en marks papier et qui forme le reliquat du compte ouvert à la " Commission for relief" (District de Longwy).

 

Le 1l novembre 1918 vers onze heures, nous apprenons que l’armistice est signé l’enthousiasme déborde de part et d’autre. Le soldat allemand manifeste ouvertement sa satisfaction de voir la fin des hostilités. Pour la malheureuse population française opprimée, c’est le terme de ses souffrances et la délivrance à bref délai c’est surtout la grande victoire finale attendue avec confiance, enfin réalisée, c’est le triomphe éclatant de la justice et du droit. Aussi la joie est-elle à son comble, immédiatement les maisons de Longwy sont pavoisées aux couleurs françaises et alliées on chante la Marseillaise dans les rues.

 

Les troupes ennemies, qui depuis déjà quelques temps opèrent leur retraite, accélèrent alors l’évacuation du territoire occupé. A travers Longwy c’est un défilé ininterrompu de matériel de guerre et de troupes autrichiennes et allemandes. Ce défilé n cesse que le dimanche 17 novembre dans l’après-midi. La garnison de Longwy, le personnel des Kommandantur et celui de la Wirtschaft partent dans la nuit du 16 au 17.

 

J’avais obtenu du lieutenant Kraft la promesse que la remise des clefs de l’lmmeuble me serait faite régulièrement avant son départ mais il n’en fut rien. L’on m’informait le samedi soir que le départ de la Wirtschaft s’effectuerait le lundi matin 18 novembre ; mais le dimanche la fuite avait eu lieu dans la nuit. Je constate alors que la maison est du haut en bas dans un état de désordre et de malpropreté indescriptible.

 

Tous les locaux sont encombrés d’un important matériel de bureau apporté là par les Allemands. Par contre le mobilier de la Succursale et celui de M. Boyer ont été, en partie, transportés au dehors. Je n’ai pas trop de peine à les récupérer car, grâce à la surveillance que je n’ai jamais cessé d’apporter, je sais à peu près où ils se trouvent. Ces mobiliers existent donc encore presque au complet. L’immeuble a subi une très grande quantité de dégradations de détail qu’il ne m’est pas possible d’énumérer ici, et qui nécessiteront de longues et coûteuses réparations, mais pas de travaux importants.

 

Le 18 novembre, dans la matinée, l’armée américaine fait son entrée triomphale à Longwy, au milieu de manifestations de joie délirantes.

 

En même temps que les premières troupes américaines, j’ai la grande satisfaction de voir arriver, Monsieur l’inspecteur Collard-Hostingue, qu’une automobile vient d’amener à Longwy. En cette minute inoubliable je ressens une profonde et bien douce émotion ; voilà que sonne enfin l’heure si longuement attendue, de la reprise de nos relations avec le monde civilisé, et de celles de la Succursale de Longwy avec le Gouvernement de la Banque.

  • Longwy, le 27 novembre 1918

Le Caissier faisant fonction de Directeur

Roche

 
 

(Récit publié dans "Les cahiers anecdotiques" de la Banque de France qui a autorisé la présente utilisation le 20.06.2000)