| La 2ème Guerre Mondiale
 
 

EXPÉDITION PARIS— MUROLS 13-19 juin 1940

   
    
   
 
 

Mercredi 12 Juin

Mauvaises nouvelles : les Allemands approchent rapidement de Paris, leur position exacte est inconnue.

Le bureau de Neuilly-sur-Seine est en effervescence, l’atmosphère orageuse : tous recherchent des éclaircissements concernant la situation et surtout attendent d’un instant à l’autre l’ordre d’évacuation. Nous nous tenons prêts au départ : les valises sont au vestiaire, certains ne quittent pas leur manteau.

L’après-midi, le Directeur se rend à la Banque Centrale : toujours pas d’ordres, mais contradiction entre la Direction du Personnel et le Contrôle général. Quelle journée pénible remplie de discussions, de suppositions et de plans de départ !

Mme de Fos, sa soeur et moi-même, après un dîner pris rapidement à proximité de la Banque et agrémenté d’une forte explosion, nous passons à la Banque pour retirer quelques affaires, vers 9 h. L’ordre vient justement d’arriver et comporte l’évacuation de Mme de Fos, Mme Jolliye et Wenqer. Nous essayons d’obtenir d’autres informations.

À 10 h 45, le Directeur reçoit ordre de faire partir tout le monde. Je vais en vitesse avec Jonard réveiller Mme Pignon, puis Mlles Fradin. Jonard mène grand tapage chez Mlle Blanc.

De retour à la banque, nous équipons deux poussettes et ma bicyclette avec tous les bagages. Wenger et Jonard nous remontent le moral avec de bonnes plaisanteries et un vin généreux. Enfin, les adieux sont terminés, les ordres de mission signés et les mois d’avance distribués nous partons à la grâce de Dieu pour la grande aventure.

 

Jeudi 13 Juin

7 h 20 du matin, nous quittons la banque pleins d confiance et aussi d’appréhensions. La nuit est fraîche, le temps couvert, des convois militaires, tous feu éteints, défilent sans arrêt avec un bruit sourd.

Après discussion, nous enfilons l’Avenue de a Grande Armée, contournons l’Étoile, descendons les Champs-Elysées. Place de la Concorde, un agent nous donne cet amical et réconfortant conseil : " Dépêchez-vous, vous n’arriverez jamais à temps. " Au pas accéléré, nous traversons la Seine, nous suivons le Boulevard Saint-Germain, les Boulevards Raspail, Saint-Jacques, Auguste Blanqui, la Place d’Italie et c’est presque en courant que nous remontons l’Avenue d’Italie pour arriver à la Porte d’Italie au petit jour.

Malgré la rapidité de notre course, cette traversée de Paris a un aspect sinistre. Quand reviendrons-nous ? Que retrouverons-nous et dans quel état ?

Nous nous dirigeons maintenant vers Fontainebleau et ... Murols, but que nous avons toujours l’espoir. d’atteindre.

Avec le jour, d’autres évacués nous rejoignent à pied, en bicyclette, en voiture et nous nous intégrons à ce lamentable et tragique cortège que nous devions suivre pendant tant de kilomètres. Nous aspirons à sortir de Paris et de sa banlieue ; après le Kremlin-Bicêtre, nous traversons Villejuif et enfin nous atteignons la campagne.

Le soleil commence à devenir chaud, mais l’entrain des marcheuses est magnifique et toutes veulent prendre la tête pour mener le groupe en poussant ou traînant le plus de bagages possible.

À Orly, le bombardement a laissé des traces sur le terrain, sur les hangars et dans les champs ; les carreaux des maisons sont en miettes.

La foule devient de plus en plus dense sur la route et les voitures alignées en trois files interminables avancent moins vite que les piétons.

À Juvisy, vers ll h, nous nous arrêtons pour déjeuner et reprendre haleine. Nous ouvrons quelques boîtes de conserve heureusement emportées et nous faisons notre pique-nique avec pour tout instrument, un couteau pour neuf et une bouteille : Diogène était plus riche que nous.

Nous repartons, même cohue. Un soleil brûlant et la fatigue nous obligent à des arrêts plus fréquents.

À 4 kms d’Essonnes nous faisons une halte prolongée, car nous sommes harassés. Je vais chercher le Directeur de Corbeil en bicyclette, il revient en auto pour nous emmener tous.

À Corbeil, nous nous réconfortons et nous nous reposons un peu. Nous avisons au moyen de continuer notre voyage : le dernier train va partir, plusieurs milliers de personnes attendent, solution impossible. Plus un camion. Seule, nous reste la Seine.

Une péniche remplie de blé nous offre une douillette hospitalité. Nous entamons un maigre dîner composé de sardines, pâté, etc. — le mot etc. désignant tout ce qui nous manque. Nous partons enfin au fil de l’eau, installés en étoile dans la cale mais au bout de 3 kms, halte : il fait presque nuit et une grande quantité de péniches est rassemblée là.

Épuisés de fatigue, nous essayons de dormir, mais avec la nuit, les imaginations amplifient les bruits une auto passe à proximité. Serait-ce un avion ? Mlle Blanc nous déclare doctoralement qu’il y a alerte, elle a entendu une sirène : c’était un klaxon.

Vendredi 14 Juin

Avec le jour, les inquiétudes grandissent à tour de rôle chacun veut absolument quitter la péniche et partir n’importe où dans les bois, à l’aventure. Les mariniers commencent à se battre et forment des barrages de péniches.

Je me rends vers 9 h auprès du lieutenant et de l’ingénieur en chef. Il ne passe que neuf bateaux à l’heure et nous risquons d’attendre longtemps.

J’obtiens, après discussion, la permission de monter sur la première péniche à partir.

Vite, tout le monde enjambe les balustrades, escalade, monte, saute, descend, passe sur des planches au-dessus de l’eau malgré le vertige et débarque à terre pour réembarquer, non sans difficultés, sur une splendide péniche d’aviation.

Enfin, nous avançons et malgré, nos inquiétudes, nous admirons les bords de la Seine qui lentement se découvrent à nous. A l’écluse suivante, nous improvisons un nouveau déjeuner : toujours, sardines, des miettes de biscotte, un peu de pâté et pour boisson, quelques gouttes de cognac sur un morceau de sucre.

Et notre péniche repart jusqu’à l’écluse suivante : là l’encombrement est grand, il faudra attendre plusieurs heures à 6 kms de Melun. Les mariniers nous préparent un lapin ramassé dans un village abandonné : au moment où l’odeur du commence à nous parvenir aux narines, ordre nous donné de quitter les péniches.

Très rapidement nous débarquons des péniches avec presque tous nos bagages. On nous offre au premier village un bon bol de lait frais. Malheureusement faut alléger notre charge : nous faisons généreusement le sacrifice du superflu, c’est-à-dire de presque toutes nos affaires.

Mlle Blanc, à grand regret, se sépare, un peu plus loin ... . d’un tablier et elle allège un ses valises en transportant quelques affaires l’autre valise.

Changement de direction, nous abandonnons la route de Fontainebleau et nous nous engageons vers le Sud à la boussole recherchant les petites routes éviter l’encombrement et peut-être aussi les avions. Notre but, Milly à 25 kms de là : un centre d’accueil doit y exister.

Toutes les maisons sont vides ; nous retrouvons la file des évacués. Des villages entiers déambulent dans des grands chariots tirés par de gros chevaux de labour ; fréquemment, des convois militaires passent à toute allure.

Lentement, nous faisons quelques kilomètres ; pendant un certain temps nous poussons les bagages dans une brouette trouvée sur la route, mais bientôt nous l’abandonnons, elle est trop lourde.

La nuit tombe et nous apporte une agréable fraîcheur : nous avançons toujours. Afin de rattraper la soeur de Mme de Fos partie en auto avec des officiers, nous devions atteindre Milly. Après un dîner " très simple " sur un tas de cailloux nous décidons de nous arrêter au premier village, il nous est trop pénible de marcher dans un tel encombrement.

Mme de Fos continue sa route dans l’intention de rejoindre sa soeur. Mais un soldat charitable veut bien nous emmener dans deux voitures accrochées l’une derrière l’autre. Nous faisons ainsi une douzaine de kilomètres en pleine nuit. Mlle C. Fradin est allongée sur une aile et moi sur l’autre, nous maintenant tant bien que mal en équilibre, dans la crainte de rouler à terre ; encore une façon inédite de voyager !

Enfin Milly, foule énorme. La clarté lunaire permet de découvrir des dormeurs partout, dans les champs, le long de la route, comme dans un immense dortoir. Heureusement, nous trouvons une meule de paille puis un séchoir à menthe : on organise un bon lit près de la menthe.

Samedi 15 Juin

La nuit, le froid me gagne et je ne trouve rien de mieux que d’aller me réchauffer contre Mme van Malderen.

Au réveil, Mlle Blanc nous joue la grande scène, elle désire se séparer de quelques affaires, mais voudrait bien n’en pas trop perdre " Laisserai-je mon corset neuf ou vieux ? Combien de culottes et de combinaisons puis-je enfiler sans paraître démesurément grossie ? Enfin, je vide mes valises et je mets tout sur moi. " La scène, en d’autres circonstances, aurait été du plus haut comique. Nous rions malgré tout.

Nous voilà enfin prêts — depuis quelques jours, nous ignorons l’usage de l’eau le matin et puis à quoi bon, se laver pour se ressalir aussitôt. Ah ! Mme de Fos, là voilà retrouvée : elle avait marché une bonne partie de la nuit.

Elle nous apporte du pain, quel événement ! nous nous jetons presque dessus ; puis, comble de chance, un autocar militaire vide accepte de nous conduire jusqu’à Malesherbes.

Ce petit voyage est une véritable détente de nerfs, les uns dorment, les autres bavardent, je raccommode tant bien que mal mon pantalon déchiré. La route est remplie de monde, toujours cette longue file d’évacués interminable et hallucinante. Les arrêts sont fréquents et prolongés.

Nous atteignons Malesherbes à midi ; nous déjeunons. L’autorité militaire distribue de l’eau de Vichy, des boîtes de petits pois, du fromage et boules de pain ; tout cela ajouté à notre pâté nous fournit un déjeuner substantiel et sans l’absence de petites cuillers remplacées par des couvercles de boîte convenablement pliés, le pique-nique aurait pu être qualifié de confortable et d’élégant.

Après le déjeuner, nous trouvons par hasard un train qui semble nous attendre. Nous montons sur une plate-forme : une certaine quantité de personnes est déjà entassée. À peine étions-nous installés que le train démarre, oh ! pas bien loin jusqu’au premier signal.

Ainsi devait commencer une autre partie de notre voyage pour laquelle nous avions au moins l’espérance d’aller plus vite que par des moyens de fortune.

À Pithiviers alerte, plusieurs avions allemands nous survolent, la D.C.A. tire et surtout une certaine mitrailleuse qui fait un bruit épouvanta de crécelle. Mme de Fos, affolée, disparaît derrière un hangar dans un fossé : après l’avoir cherchée pendant longtemps nous voyons apparaître un placard de boue, à l’aspect assez divertissant, qui nous déclare sagement " Je veux sauver mes enfants. "

Le train repart tout de même. À l’un des nombreux arrêts, le " beau Maurice " nous procure un peu distraction. " Maurice, ne t’en va pas ", lui crie sa femme sur le ton d’une noyée en train de disparaître, " Maurice, reviens, Maurice, où es-tu, Maurice, que fais-tu, Maurice, tu vas déchirer ton imperméable "

—ce qui fatalement arriva.

Il fait nuit : nous sommes à proximité des Aubrays, quelques incendies sont allumés tout autour. Mlle Blanc et la sœur de Mme de Fos descendent dans le but de gagner Orléans à pied : nous ne devions pas les retrouver.

À notre arrivée aux Aubrays, nous sommes accueillis par un splendide bombardement, vrai feu d’artifice, mais terrible celui-là. Les réactions sont différentes, tous se plaquent à terre, mais Mme de Fos éprouve le besoin de monter sur un talus pour mieux voir sans doute.

Nous couchons au centre d’accueil des " permissionnaires " sur des paillasses et des sommiers en planche. Le bombardement se déchaîne toute la nuit et l’on peut penser que le sommeil fut léger pour beaucoup.

 

Dimanche 16 Juin

Dès le jour, nous remontons dans un train de réfugiés : nous avons hâte d’aller vers le Sud.

Avant de partir, nous embarquons un tonneau de vin et de multiples boîtes de singe qui traînaient là ; ô grand luxe, nous pouvons même nous laver les mains et la figure avec de l’eau presque propre.

Cependant, notre état inspire de plus en plus la pitié : nous possédons toutes les caractéristiques des grands vagabonds, habits sales et souvent déchirés, bas dont les mailles filent par douzaines à la fois, très peu de bagages et même quelquefois pas du tout.

Mais la nature ne perd pas ses droits, la journée s’annonce splendide, chaude même ; les coups de soleil ont beaucoup de succès. La marche du train est toujours la même : pas d’horaires, des arrêts prolongés à chaque signal, la voie est abîmée en de nombreux endroits et il faut constamment effectuer des manoeuvres pour pouvoir avancer en évitant les coupures de rails et les fils à terre.]

La chaleur devient tellement accablante que nous couvrons de branchages pour nous protéger ; rapidement, nous devons les enlever cela ressemble trop à un essai de camouflage.

À Blois, pendant un bon moment, nous courons au pillage et surtout à l’eau car la soif est intense. Nous eûmes même l’honneur de boire dans 1’étui d’un masque à gaz, il appartenait à un Alqérien. Distribution de boites de sardines, de kilos bonbons et de pastilles de Vichy, de thé et d’un de choses utiles et même inutiles.

Un peu plus tard, alors que nous roulions, Mme de Fos se penche par dessus la plate-forme — j’allais dire la portière — on entend un cri : " Oh !mon chapeau ! " C’était un adieu déchirant L’objet ne fut sans doute pas perdu pour tout monde, mais comment, sa propriétaire s’en serait-elle séparée sans regret !

Brusquement, nous entendons le ronronnement à deux temps devenu presque familier. Sept avions en

formation de combat volent autour de nous en larges cercles concentriques. Le convoi augmente brusque de vitesse, puis les avions volent dans sa direction, il stoppe.

Lorsque nous descendons, les quatre premiers avions tirent à la mitrailleuse, mais sans causer de dégâts en raison de leur altitude trop grande. Nous restons d’abord sous le wagon, mais la voie se trouvant en surélévation, nous gagnons rapidement le fossé.

À peine sommes-nous allongés que plusieurs bombes tombent, avec un bruit de sirène assourdissant et lancées par les trois derniers avions. Deux bombes sont tombées à une trentaine de mètres de notre wagon de chaque côté de la voie. Mme de Fos et Mme van Malderen sont couvertes de terre.

Après l’alerte, quelle scène d’épouvante et d’horreur. Il y a des tués et des blessés. Tous les réfugiés crient, s’agitent, remontent, redescendent la panique est à son comble. La femme du " beau Maurice " traite son mari de " nouille et d’indécis " et attrape chacun à tour de rôle.

On se prépare à repartir : on installe sur notre wagon une pauvre femme atteinte d’une terrible crise de nerfs : il faudra longtemps pour lui rendre le calme, son mari a son veston arraché par un éclat, mais il ne porte même pas une égratignure.

Après bien des manoeuvres pour éviter les fils tombés, le train s’ébranle enfin : nous avons encore à subir deux fausses alertes. Pour comble la pluie tombe ; les couvertures nous sont d’un précieux secours, placées au-dessus de nos têtes, elles nous servent d’abri. Je berce dans mes bras une petite fille qui s’endort rapidement. En route, on nous donne des bâches et aussi du thé et du lait chaud.

Le soir tombe, nous n’avançons toujours pas très vite. A une vingtaine de kms de Tours, nous descendons du train, tellement nous restons sous la crainte pendant ces longues heures d’attente devant les signaux.

Et de nouveau nous partons à pied à la recherche d’un gîte pour la nuit. Le temps est délicieux, nous atteignons Nozère sans trop de difficultés. Là un généreux propriétaire viticole nous offre ... des lits, mais oui ! des lits : c’était à ne pas y croire. Grand lessivage de nos personnes. Et après dégustation d’un délicieux petit Vouvray qui s’ajoutait à toutes ces félicités et nous faisait un moment oublier l’aventure tragique de l’après-midi ; nous pouvons, dans un repos bien gagné reprendre goût à la vie.

 

Lundi 17 Juin

À huit heures, personne ne donne signe de vie ou plutôt tous ronflent à poings fermés, heureusement, notre aimable hôte vient nous prévenir qu’il est temps de reprendre la route. Après de généreuses ablutions, nous faisons nos adieux à ceux qui nous avaient si spontanément ouvert leur demeure. Dans un geste émouvant et plein de sollicitude, la bonne dame du logis m’offre en pleurant deux chemises qui avaient appartenu à son fils mort quelques années plus tôt.

Pour le petit déjeuner, nous trouvons un café nous sert une boisson chaude et du pain auquel nous ajoutons conserves et bonbons.

Nous reprenons notre marche vers Tours sur la splendide route qui longe la Loire. Et puis enfin, plus d’évacués avec nous ; de l’espace, de la liberté !

Vouvray offre le spectacle d’une ville habitée avec ses boutiques ouvertes et son rythme tranquille. Mme de Fos trouve des rillettes et du pain, Mme van Malderen, des cartes postales et une poste, une autre, de l’eau de Cologne et de la pharmacie tout ce qu’il faut pour reprendre contact avec une vie abandonnée depuis si longtemps ; nous écrivons notre courrier assis sur le trottoir.

En suivant toujours la Loire, nous nous rapprochons de Tours nous déjeunons sur la carte avec nos rillettes et, ô comble de luxe, des cerises et des groseilles récoltées par Mlle C. Fradin chez un généreux inconnu.

Cette même personne nous apprend la nouvelle catastrophique que nous craignions, la demande d’armistice à l’Allemagne signifiant l’effondrement total de la France. Quel coup ! suite de nos erreurs, notre faiblesse, de nos divisions et de notre égoïsme. La France paie cher ses insouciances passées.

Enfin, nous continuons et arrivons à Tours. L’entrée de la ville présente l’aspect des veilles de bataille, troupes en armes, mitrailleuses, chars, retranchements et comme fond sonore, des explosions continues, causées par la destruction des stocks d’essence.

Nous passons la Loire et nous constatons les terribles effets du bombardement : tous les carreaux de la bibliothèque — réduite en cendres depuis — ont disparu. Dans la ville, beaucoup d’agitation : les habitants sont partis, mais les évacués passent toujours en foule.

À la Banque, l’énervement est à son comble. Le Directeur nous conseille de rester jusqu'à la signature de l’armistice, le Contrôleur voudrait bien nous utiliser pour aider son personnel. Mais nous tenons à partir et nous ne trouvons toujours pas de moyen de locomotion.

On devine tout de même que les Allemands approchent rapidement et nous préférons passer le pont du Cher avant qu’il ne soit trop tard. Lavés, pansés, changés et réconfortés nous quittons Tours sans regret vers 19 h.

Après un court trajet en tramway et une vaine attente de camions militaires à un croisement, nous repartons à pied, afin de trouver un lieu pour passer la nuit.

A quelques six kms de Tours, nous dénichons un cantonnement militaire provisoirement vide où deux soldats nous préparent un " lit pour sept "et essaient de nous remonter le moral par de bonnes plaisanteries sur les habitants de l’endroit rats, souris, punaises, etc. sont redoutés par quelques-uns.

 

Mardi 18 Juin

À part quelques tirs de D.C.A., en provenance d’une batterie installée à proximité, la nuit fut excellente, mais courte. À 4 h, un détachement de troupes motorisées pénétrait dans notre cantonnement avec l’intention de se reposer.

Nous nous levons précipitamment, mais cette fois, nous devons faire la route sous la pluie qui nous avait été épargnée jusqu’ici.

Premier arrêt à une station service dont nous occupons les lavabos et où nous ouvrons une boite de singe. La pluie cesse heureusement, mais la marche nous est de plus en plus pénible ; les pieds enflent, endoloris par les ampoules et le manque de soin, les paquets sont alourdis par la pluie et fatiguent de plus en plus les bras des porteurs.

Nous avançons, toujours escortés par le convoi des réfugiés qui comprend cette fois de nombreux soldats à la recherche de leurs unités.

Enfin, n’en pouvant plus, nous décidons à un croisement, de profiter de l’offre de gendarmes et de monter sur des camions ou autos en nous scindant en trois groupes.

Longue attente, Mme de Fos se décide à partir seule, sans bagages jusque Poitiers, d’où elle devait gagner Limoges, puis Bordeaux et Toulouse.

Mmes van Malderen et Pignon gagnent en auto Sainte-Maure où elles retrouveront Jacquenot et reprendront une auto jusqu’à 8 kms de Poitiers, chemin qu’elles parcourront à pied.

Enfin, Mlles Fradin, Berthe et moi, nous montons sur un camion plein de bagages. Accueil glacial, mais les occupants s’amadoueront sur la route.

Le camion marche rapidement : nous nous arrêtons pour déjeuner : une femme était là avec un doigt très abîmé par une briquette de charbon, nous la pansons et repartons pour Chatellerault, puis Poitiers où nous arrivons vers 3 h de l’après-midi.

Là, nous sommes admirablement reçus par Mr et Mme Saint Georges Chaumet. Mlles Fradin restent à Poitiers car des ordres viennent d’arriver pour empêcher toute nouvelle évacuation sauf pour les stagiaires.

 

Grâce à l’amabilité de mes hôtes, je fais une toilette sommaire je dîne et à 6 h, je monte dans un nouveau camion avec une douzaine de jeunes gens. Mmes van Malderen et Pignon viennent d’arriver très fatiguées elles ne pourront plus repartir et seront utilisées à la succursale. Après une nuit passée à Angoulême, j’arrive à Bordeaux, le lendemain matin à8 h.

Ainsi se termine un voyage que nos imaginations auraient été bien en peine d’inventer quelques mois auparavant, mais qui nous permit de nous mieux connaître et surtout de témoigner des belles qualités de courage, de résistance et de valeur morale manifestées par tout notre groupe dans une aussi périlleuse aventure, où nous avons échappé tant de fois au danger et où nous avons toujours essayé dans une très généreuse attitude, de penser surtout les uns aux autres.

 

Fait à Paris le 3 Août 1940,

 

C. Franquet

 

 

in " Cahiers anecdotiques n° 10" de la Banque de France  qui a autorisé la présente utilisation le 20.06.2000