| La 2ème Guerre Mondiale
 
 

TÉMOIGNAGE D'UNE EMPLOYÉE JUIVE

SAUVÉE PAR LA BANQUE

DES PERSÉCUTIONS NAZIES

   
    
 

 

A trois reprises, Georgette M. nous a reçus à son domicile pour nous faire le récit de sa vie à la Banque de 1939 à 1947. Une carrière courte, mais riche en événements et en émotions puisqu'elle coïncida avec la seconde guerre mondiale. Ce récit éclaire sous un angle nouveau et singulier l'histoire de la Banque de France et de son personnel pendant les années noires.

Quand elle parle de son entrée à la Banque de France elle dit que ce fut son jour de chance...

Je suis née en Alsace le 12 janvier 1916 mais il paraît que ma date de naissance est fausse ! Dans ma famille on m'a toujours dit que j'étais née le 13. Lors de la Grande Guerre, mon père fut envoyé sur le front russe. Je ne sais pas si c'est parce qu'il était Alsacien, ou parce qu'il était Juif, mais sûrement parce qu'il était francophile. Il est revenu malade et est mort quelque temps après, des suites de la guerre, en 1922.

Ma mère s'est retrouvée seule avec trois filles. Moi-même, ma sœur aînée qui avait deux ans de plus que moi et ma petite sœur, paralysée à la suite d'une poliomyélite contractée à l'âge de deux mois.

À 18 ans, ma sœur aînée a eu son bachot et elle est devenue institutrice. Ma famille était pressée que je travaille et à 16 ans, après mes études, je suis entrée comme secrétaire à la mairie de Sélestat. C'était un travail très amusant, car on connaissait toutes les petites histoires de la ville, mais j'étais très peu payée.

A l'époque, j'habitais juste en face de la succursale de la Banque de France et j'avais une amie qui y travaillait. J'avais une image merveilleuse de la Banque et je pensais qu'il était très difficile d'y entrer. J'ai tout de même préparé le concours de dame titulaire avec les Cours Servais. Je me levais tous les matins à quatre heures pour travailler, puis je partais à la mairie.

Les épreuves écrites se sont déroulées à Strasbourg le 19 mars 1939. Aujourd'hui encore, tous les 19 mars, je dis « c'est mon jour de chance ! ».

Les Alsaciens sont parfois des êtres «rugueux» et ma famille était classée parmi les gens «malheureux» puisque ma mère était veuve et ma petite soeur handicapée. Dans les mentalités d'alors, il ne fallait pas qu'on s'en sorte. Alors que je préparais l'oral, une dame de la haute société, juive, a dit à ma mère « Ce n'est pas la peine que Georgette prépare le concours de la Banque, on n'a jamais pris de Juif à la Banque de France. »

 

Elle voulait me décourager, elle avait elle-même son compte à la succursale et peut être ne voulait-elle pas que je le voie...

Un jour, alors que j'attendais les résultats, le caissier de Sélestat m'a appelée pour me demander les initiales de mes prénoms, je m'appelle Georgette, Delphine. C'est ainsi que j'ai su que j'étais reçue.

J'ai commencé à travailler à la Banque et c'était merveilleux. À la mairie, c'était l'Alsace et à la Banque c'était la France. On me disait bonjour tous les matins, on me demandait des nouvelles de ma famille, tout le monde était poli avec moi, c'était le jour et la nuit !

Le premier jour on vint prendre mes mesures, car on avait de belles blouses écrues en toile de lin. J'étais installée en face du chef de bureau et il m'apprenait mon travail.

Lorsque je suis arrivée à la Banque en septembre 1939, au début de la guerre, il fallait suivre les mesures imposées par la défense passive. Les familles du personnel de la succursale de Sélestat étaient réfugiées à Sainte-Marie-aux-Mines et tous les soirs, les employés allaient les rejoindre. Le camion d'un épicier en gros avait été réquisitionné et tout le monde partait dans ce véhicule. Moi, je rentrais chez ma mère. On m'avait demandé de partir aussi, mais avec ma petite sœur handicapée, je pensais que ce n'était pas possible.

On était tout près de la frontière et en mai 1940, après l'attaque des armées allemandes, on a commencé à voir les villages voisins évacuer. Les gens partaient avec des voitures à chevaux sur lesquelles ils avaient mis tout ce qu'ils pouvaient. Certains restaient.

Le 14 juin 1940, ce fut le jour de l'évacuation. Je suis allée à la Banque comme d'habitude. Quand je suis arrivée, le caissier m'a dit « nous allons partir, nous ne pouvons rester ici, il faut absolument évacuer ». J'ai demandé à être emmenée avec le reste du personnel et l'on m'a répondu que ce n'était pas possible. Nous nous sommes mises en quête d'un véhicule, ma mère et moi, dans tout Sélestat. Mais à l'époque il n'y avait plus d'essence, aucune voiture capable de nous emmener. Alors, ne trouvant rien, je suis retournée à la Banque où on a fini par nous emmener. Nous ne devions prendre que très peu de choses, juste deux valises et la voiture de ma petite sœur.

Nous sommes donc parties avec le reste du personnel dans un camion où il n'y avait pas de sièges pour nous. Ma mère était assise sur nos valises et moi, sur une bonbonne, une bonbonne de schnaps !

Tout le monde avait peur. On s'est arrêtés à Belfort. On a cherché des chambres d'hôtel mais les Allemands arrivaient et il nous a fallu partir immédiatement. Puis, on est arrivés à Saint-Claude où là aussi, il a fallu partir. Il y avait une multitude de gens sur la route, il y en avait partout. On a roulé pendant quatre jours. La nuit, on s'arrêtait parce qu'il fallait que le chauffeur se repose. Il se couchait dans l'herbe et dormait.

Nous avons donc mis quatre jours pour atteindre Montpellier. Nous sommes arrivés à la succursale où on nous a installé des bancs dans la cour. Nous avons été logés dans un foyer d'étudiants. Le surlendemain de notre arrivée le directeur de Montpellier m'a demandé si je ne voulais pas venir travailler à la Banque. Moi, je me sentais plus comme une réfugiée que comme une employée de la Banque. Je ne pensais même pas que je pouvais travailler. J'ai bien entendu accepté et commencé à travailler à la succursale de Montpellier.

Au bout d'un mois, le personnel de Sélestat et leurs familles sont repartis pour Saint-Claude mais on m'a dit que comme j'étais juive, il était préférable que je reste à Montpellier. C'est ce que nous avons fait, ma famille et moi.

Au début de l'automne 1940, j'ai été envoyée à Chamalières. Ma famille est restée à Montpellier. J'étais logée à l'hôtel des Thermes à Royat et tous les jours j'allais travailler au service des Émissions, à l'imprimerie. La Banque payait le logement de ma famille et le mien. Un jour, j'ai rencontré un jeune homme originaire de Sélestat. Je ne sais pas ce qu'il faisait à Clermont, mais il m'a annoncé que le statut des Juifs allait être promulgué. Je ne comprenais pas du tout ce que cela voulait dire. Je ne lisais pas le journal, nous n'avions aucune conversation traitant de politique avec les collègues ou les amis. Je savais bien que Hitler ne pouvait pas souffrir les Juifs, mais pour moi, Hitler n'était pas vraiment en France. Je menais une vie normale, je travaillais, je voyais mes amis, je suis même allée une fois au théâtre !

Donc ce jeune homme, qui était Juif lui-même, m'a parlé du statut des Juifs et m'a dit que bientôt nous ne pourrions plus travailler. J'ai immédiatement songé à ma sœur institutrice, qui allait sans doute être limogée. J'étais persuadée qu'il fallait que je reparte le plus vite possible à Montpellier pour retrouver ma famille, pour être auprès d'elle. J'étais certaine que ce statut des Juifs allait tout perturber sans savoir exactement quelles pouvaient être les retombées sur notre propre vie.

Je n'étais pas en contact avec d'autres personnes juives, je ne savais pas s'il y avait des Juifs à la Banque. En tout cas, avec mon nom, Lévy, je ne pouvais pas me cacher. Je n'ai pas pensé une seconde que ça pouvait être une rumeur, le jeune homme qui me l'avait dit était de confiance. J'ai donc beaucoup insisté pour quitter Chamalières et retourner à Montpellier. Au bout de quelques semaines, j'ai pu partir.

Ma sœur, qui était venue nous rejoindre et qui avait eu un poste près de Montpellier a effectivement été renvoyée de l'Éducation nationale. Nous n'étions au courant de rien et les gens à cette époque ne parlaient pas beaucoup entre eux. Cependant, un jour, j'ai appris que le directeur de la Poudrerie nationale avait été arrêté à Montpellier. Je savais qu'il existait un avocat qui s'occupait des gens qui se trouvaient dans son cas et je me suis dit qu'il fallait que j'intervienne. Je ne connaissais pas cet avocat mais je pensais qu'il fallait que je fasse quelque chose. Je ne sais pas comment le directeur de Montpellier a eu vent de ce que je voulais faire. Il est venu me voir et m'a conseillé de me tenir tranquille. Évidemment c'était dangereux de s'occuper de ce genre d'affaires. Quelque temps auparavant, ce directeur des Poudres avait proposé de nous faire de faux papiers au cas où nous aurions été obligées de partir précipitamment. Nous lui avions donné nos photos et il devait établir des papiers au nom de Léry au lieu de Lévy. Finalement, cet homme a été fusillé. Il avait sans doute eu le temps de détruire nos photos. Nous n'avons pas été inquiétées.

Nous n'avons jamais, ma sœur, ma mère et moi, porté l'étoile jaune. En revanche, la mention « Juif » figurait en gros sur nos papiers d'identité.

A !a Banque, la mention « Juif » était aussi portée sur les comptes. Au début de la guerre, quand toutes ces mesures ont été mises en œuvre, le chef de comptabilité de Montpellier m'avait dit de prévenir une cousine de ma mère qui s'appelait Cohen afin qu'elle vide son compte.

A cette époque, à Montpellier il y avait de très nombreuses rafles. On le savait comme ça. Nous étions prévenues par d'autres Juifs ou par des collègues. Je ne sais pas comment ils étaient au courant. Un jour, on nous a annoncé une très grande rafle pour le soir même. Nous ne pouvions pas rentrer chez nous. Alors, avec mes sœurs et ma mère, nous nous sommes rendues chez des collègues de la Banque qui avaient proposé de nous héberger en cas de danger. Malheureusement, à notre arrivée sur leur palier, ils étaient absents. Nous avons attendu longtemps mais nous ne pouvions pas passer la nuit devant leur porte, alors, nous sommes reparties. Une amie de ma sœur aînée avait aussi proposé de nous aider. Elle nous a cachées dans un garage. 11 y faisait très froid. Ma petite sœur handicapée était très fragile alors nous sommes reparties une nouvelle fois. Nous étions très ennuyées et devions avoir l'air malheureux car une voisine qui nous a croisées dans la rue a proposé de nous aider. Ma mère lui a raconté ce qui se passait et elle nous a invitées à venir passer la nuit chez elle. Celte femme tenait une pension de famille pour étudiants. Elle nous a fait du feu, ce qui était très gentil, car à cette époque il y avait très peu de moyens de chauffage, on manquait de tout. Nous avons passé trois nuits chez elle, à dormir dans des fauteuils et sans beaucoup de confort. Alors après la troisième nuit, nous étions très fatiguées et nous avons pris la décision de rentrer chez nous. Nous nous disions, tant pis, arrive ce qui doit arriver.

C'est la seule fois que nous avons quitté la maison. À Montpellier nous vivions dans une petite maison qu'on appelait pompeusement une « villa ». C'était une petite maison ordinaire avec un jardin. Un soir, nous avons entendu sonner à la porte, très fort et sans discontinuer. Nous avions peur alors personne n'a ouvert, Au bout d'un moment, nous avons coupé le courant pour ne plus entendre la sonnette. Forcément nous avons passé une très mauvaise nuit. Le lendemain matin, il faisait très froid. Une branche de l'abricotier alourdie par la neige était venue appuyer sur le bouton de la sonnette ! ! !

Nous étions seules dans cette maison et avions pour voisins un couple et une jeune fille. Ils élevaient des lapins. Ma mère leur donnait les épluchures pour les bêtes. Un jour, elle est arrivée et a vu le monsieur en tenue : il était milicien ! C'était épouvantable. Ma mère est revenue à la maison, a longuement réfléchi puis est retournée voir le voisin. Elle lui a dit : « Je me jette peut-être dans la gueule du loup, mais je veux vous dire que nous sommes Juives ». Alors, le milicien a répondu « Madame, moi, je suis Français et je suis gendarme ». I1 était entré dans la Milice pour nourrir sa famille. Il ne pouvait pas refuser. Ils ont été très gentils avec nous et un jour, lorsqu'on a eu besoin d'une employée à la Banque, j'ai proposé la jeune fille. J'ai dit au directeur qu'elle venait de rater son bachot mais qu'elle aimerait bien entrer dans notre entreprise. Il m'a demandé ce que faisait le père et j'ai répondu qu'il était dans la Milice. Malgré les réticences du directeur, elle a été embauchée, a passé le concours et a fait toute sa carrière à la Banque. L’amitié entre nos deux familles ne s'est jamais démentie. Pendant notre séjour à Montpellier nous savions qu'il y avait des rafles et des arrestations. On pensait qu'on emmenait les Juifs quelque part pour les faire travailler. Ce n'est qu'une fois la guerre finie qu'on a su qu'ils ne reviendraient pas. Parmi les membres de ma famille, certains venaient de Paris pour se réfugier à Perpignan, d'autres venaient d'Alsace et furent arrêtés à Tours. C'étaient des oncles et tantes, des cousins, des personnes proches...

J'ai donc repris mon travail à Montpellier. Tout le monde savait que j'étais Juive mais personne ne s'en préoccupait. J'ai fait toutes sortes de travaux dans la succursale : le service des coffres, les grands Livres avec les comptes des clients... À un moment donné on m'avait mise au « chameau », j'ai fait des jaloux, je ne sais pas pourquoi car ce n'était guère drôle de travailler debout !

Les lois raciales prévoyaient que le personnel juif ne pouvait pas être en contact avec la clientèle, alors de temps en temps, le chef de comptabilité me conseillait de ne pas rester trop près du guichet. Mais parfois, j'étais bien obligée d'aller aider quelqu'un et lorsqu'on me posait une question, d'y répondre !

La Banque qui devait, suivant la loi, déclarer le personnel juif auprès des autorités a toujours refusé de le faire. Je ne pense pas qu'une consigne ait été donnée à mes collègues pour ne pas me dénoncer. Est-ce qu'ils l'auraient fait s'ils en avaient eu l'occasion ? Je ne sais pas. Je n'en sais rien du tout. En tout cas, cela ne s'est pas produit.

À la fin de 1942, un matin, en allant à la Banque alors que je passais devant la caserne, j'ai vu des soldats allemands partout. En arrivant à mon poste de travail, je me suis écroulée en pleurs. La zone libre venait d'être envahie. C'était affreux.

À partir de ce moment là, les Allemands venaient à la Banque très souvent. Ils voulaient l'encaisse en monnaie. Ils ne l'ont jamais eu. À la succursale de Montpellier, j'étais la seule à parler allemand alors je servais d'interprète. Quand un officier allemand se présentait, je traduisais. Comme mon nom de jeune fille est Lévy, ce n'était guère possible de m'appeler par mon vrai nom devant les Allemands ! Alors le chef de comptabilité a décidé que je m'appellerais désormais Mademoiselle Vincent. On appelait Mademoiselle Vincent et je venais répondre aux Allemands, je traduisais. Je faisais cela parce qu'il fallait le faire pour la Banque. Je traduisais comme on me le disait, il ne fallait surtout pas que je montre la moindre animosité envers l'ennemi. Montpellier avait, bien entendu, comme toutes les succursales de la Banque, de la monnaie, mais il ne fallait pas leur en donner, ils s'en servaient pour fabriquer des armes. Ils revenaient régulièrement et invariablement, sous le contrôle du directeur de Montpellier je leur disais qu'il n'y avait pas de monnaie.

Pendant l'année 1944, une partie du personnel de Montpellier s'est repliée à Villefranche-de-Rouergue. Nous recevions les chiffres de Montpellier et nous tenions la comptabilité de cette succursale. On redoutait les bombardements et la Banque pensait sans doute que Villefranche serait plus à l'abri que Montpellier. Béziers est venu nous rejoindre. Je suis restée dans cette ville jusqu'à la fin de la guerre. Ma famille est venue avec mot.

11 y avait énormément d'Allemands à Villefranche et ils étaient ignobles. Ils avaient un campement tout près de la maison où nous habitions et quelque temps avant qu'ils soient obligés de partir, ils se sont mis à tuer. On passait dans les rues et l'on voyait des gens pendus dans les arbres.

Je vivais avec ma mère et mes deux sœurs à Villefranche. Ma grande sœur, grâce à une de mes collègues de Millau, a pu trouver du travail. Nous étions là aussi, comme à Montpellier, logées par la Banque. C'était une petite maison avec un jardin mais sans le moindre confort. Il n'y avait même pas les commodités. La propriétaire était furieuse que la Banque nous ait installées dans sa location. Elle venait à la succursale hurler et se plaindre, elle ne supportait pas que sa maison abrite une jeune fille handicapée. Le directeur était gêné pour moi, C'était lui qui avait trouvé notre domicile, il y avait eu des pourparlers entre Montpellier et Villefranche afin de loger le personnel.

Les journées étaient longues car à Villefranche on travaillait pour Montpellier et il n'y avait guère que la comptabilité à tenir. Moi, qui aime beaucoup l'activité, je m'ennuyais un peu, alors, on faisait comme si on travaillait.

Si les Allemands ne se sont pas souvent présentés à la succursale, ils étaient très présents dans les rues. On craignait toujours les rafles et on avait peur.

Pendant la guerre, certains avaient des attitudes étranges. Un matin, j'ai reçu une lettre de Perpignan me disant que deux de mes cousins venaient d'être arrêtés. C'était une nouvelle terrible. Une de mes collègues se battait depuis des jours pour que la Banque verse une indemnité aux personnes qui avaient été repliées sur Villefranche. Personnellement, je n'en avais rien à faire. Être réfugiée à Montpellier ou à Villefranche, quelle différence ? Je n'étais qu'une réfugiée. Donc, ma collègue, à qui je venais d'annoncer l'arrestation de mes cousins finit par obtenir, ce jour-là, la fameuse indemnité. Alors que je rentrais de déjeuner, pleine de tristesse et d'inquiétude, elle me demanda si j'avais annoncé cette bonne nouvelle à la maison. Elle ne réalisait vraiment pas le drame que nous étions en train de vivre, elle était obnubilée par cette prime, rien d'autre ne comptait. Elle n'avait pas de cœur et n'a pas compris ma réponse un peu sèche. Certains n'avaient vraiment aucun sentiment, aucune compassion, aucune générosité.

Ma petite sœur est décédée en septembre 1944. Nous sommes reparties pour Montpellier pour les obsèques. Il était hors de question qu'elle soit enterrée à Villefranche. La Banque a mis une voiture à notre disposition.

Le décès de ma petite sœur a coïncidé avec le départ des Allemands. J'étais dans la tristesse et le deuil mais en même temps, j'étais heureuse que les Allemands s'en aillent enfin. La guerre nous semblait finie même si nous savions qu'on se battait encore un peu partout.

A la Libération, la Banque m'a demandé si je voulais retourner à Sélestat. Elle proposait de prendre en charge notre réinstallation en Alsace. Mais moi, je n'ai pas voulu car je déteste l'Alsace. À cette époque il y avait trois sortes d'Alsaciens, ceux qui étaient pour la France, ceux qui étaient pour l'Allemagne et les autonomistes. Ces derniers nous narguaient en disant, : « Nous sommes restés en Alsace, nous, nous ne sommes pas partis, nous avons défendu l'Alsace. » Ils n'étaient même pas capables de comprendre que nous, nous n'avions pas eu le choix.

Quoi qu'il en soit, la vie quotidienne à Montpellier après la Libération était toujours aussi difficile. On a gardé longtemps les cartes de rationnement et les files devant les boutiques étaient toujours gigantesques. L’approvisionnement se faisait très mal. Un jour, le directeur a pu avoir des choux-fleurs en quantité. Chaque employé a eu un chou-fleur, on était ravi. On pouvait être heureux avec un chou-fleur !

En octobre 1945, j'avais des congés et nous avons décidé de retourner à Sélestat pour voir s'il restait quelque chose de tout ce que nous avions abandonné. En arrivant là-bas, nous avons appris qu'après notre départ, notre appartement avait été vidé. Tous nos biens, nos meubles, nos affaires avaient été mis sur le trottoir et vendus à des gens de la ville. Peu à peu, en interrogeant les voisins et les amis, nous avons réussi à savoir à peu près qui avait acheté tel ou tel meuble. Mais allez retrouver un Muller ou un Weber dans Sélestat ! Nous avons malgré tout commencé nos recherches. Comme à la fin de mon congé nous avions encore beaucoup de monde à voir, le directeur que j'avais connu à Sélestat et qui avait été nommé à Colmar, m'a proposé de venir travailler quelque temps dans cette ville. Il obtint de la Banque l'autorisation pour que je sois déléguée à Colmar. J'y suis restée deux mois. Finalement, nous n'avons absolument retrouvé aucune de nos affaires. Chaque fois que nous nous adressions aux personnes censées avoir acheté un de nos meubles, on nous répondait que c'était une erreur... Les gens avaient l'air un peu gêné, ils détournaient la tête,

À Sélestat, l'approvisionnement était très difficile comme dans le reste du pays. Le savon, par exemple, était très rare. Un jour, nous sommes allées chez un épicier auprès duquel nous nous fournissions autrefois en savon. Il nous a dit qu'il n'avait qu'une sorte de savon. Il appelait ça du « savon qui nage », en alsacien. On ne savait pas ce que cela voulait dire. II paraît que c'était du savon qui avait été fabriqué dans les camps, avec la graisse des gens exterminés. C'est par tous ces signes qui se multipliaient à la fin de la guerre que l'on a su que ceux qui étaient partis ne reviendraient pas. Nous nous en sommes rendu compte petit à petit. L'espoir de les voir rentrer à la maison s'est évanoui peu à peu.

A la fin de ce séjour en Alsace nous sommes reparties pour Montpellier. Je ne voulais pas rester à Sélestat. Nous avons pris le train et mis un temps infini car tout le pays était désorganisé.

En juillet 1946 je suis partie à Paris pour travailler et rejoindre mon fiancé que j'avais rencontré quelques mois plus toi à Montpellier. J'ai dit au revoir à mes collègues de Montpellier qui m'ont offert un Larousse ménager et un livre d'art.

A Paris, j'ai été affectée au Contrôle général. Tout le monde me disait que c'était une direction « noble ». En fait, je faisais des statistiques sur les heures de sortie du personnel en succursale. Moi qui avais travaillé en province, je savais bien que tous les chiffres que l'on envoyait à Paris n'étaient pas tout à fait exacts ! J'attendais mon premier enfant, et je peux vous assurer que toutes ces statistiques m'endormaient. Alors au bout d'un moment, je suis allée voir la direction du personnel pour demander un changement de service. Cette démarche a été très mal prise. Je n'avais pas suivi la voie hiérarchique. Pour me punir, on m'a mise au service des émissions, à la direction des Titres, à Ventadour. J'étais au rez-de-chaussée et les locaux se présentaient encore comme dans l'ancien théâtre. Il y avait des souris dans les tiroirs... Le travail était assez fastidieux, répétitif, mais j'avais en face de moi une collègue sympathique, alors le temps passait agréablement.

Je suis partie en congé de maternité, en congé parental et puis j'ai eu d'autres enfants, alors, j'ai décidé de quitter la Banque et de devenir une «maman poule ».

J'ai donné ma démission mais pour moi, c'était affreux, c'était comme perdre quelqu'un. Pendant des années, j'ai été malheureuse car j'aimais travailler à la Banque et j'étais consciente de ce qu'elle avait fait pour toute ma famille pendant la guerre.

J'ai toujours eu et j'ai toujours une image magnifique de la Banque de France, je trouve que les gens y sont bien élevés, qu'on peut leur faire confiance.

Je viens toutes les semaines à l'association artistique pour suivre des cours de sculpture. Aujourd'hui, en vous racontant tout cela, j'ai l'impression de travailler un peu pour la Banque...

Debout de gauche à droite : Jean Berger, Mlle Loriou, Mlle Lannoy, Mlle Lacombe,

Mlle Lambert, Mlle Levy

in " Cahiers anecdotiques n° 20" de la Banque de France  qui a autorisé la présente utilisation le 20.06.2000