| La 2me Guerre Mondiale
 
 

VACUATION DE LA SUCCURSALE D'ORLANS

   
    

 rdig par

M. TESSIER, CONTRLEUR INTERIMAIRE

DIMANCHE 19 MAI 1940

Depuis le 10 Mai, les alertes continuelles ont pratiquement empch tout travail : le courant de chaque jour est pniblement assur, mais l'arrir s'accumule, les titres en dpt ne sont pas envoys, les dtachements ne sont pas faits, les arrrages chus pas passs. Malgr la grosse apprhension que nous causait, M. PIGNET et moi, cet tat de choses au point de vue de l'arrt des critures, ce dernier a pu tre fait aux dates prvues, les alertes s'tant lgrement espaces partir de la fin de la semaine.

Arrive vers 17 heures de sept camions de la Caisse Gnrale contenant la partie de la Rserve du Gouverneur qui est destine tre entrepose notre succursale : 613 sacs de billets pour prs de 9 milliards, sont dposs dans notre Conservation, aprs un travail qui a dur de 17 heures 22 heures, fourni par nos agents aid de vingt hommes de troupe.

VENDREDI 7 JUIN 1940

Les premires bombes sur ORLANS sont tombes dans la nuit : gros moi chez les habitants quoiqu'il n'y ait que des dgts matriels.

SAMEDI 8 JUIN 1940 Rception du pli B".

 

    DIMANCHE 9 JUIN 1940

 

    tant donn l'afflux des Succursales et bureau vacus qui passent par des dmarches pour se procurer des camions, malgr les conseils du pli B" qui recommande de ne pas les commencer immdiatement.

 

    LUNDI 10 JUIN 1940

 

    Monsieur du BOUETIEZ obtient de l'Autorit Militaire la mise sa disposition de camions au cas d'vacuation de la Succursale, grce au concours de M. de LAGERIE, Chef de Comptabilit MELUN, Officier l'tat-Major de la 5me Rgion.

 

    MARDI 11 JUIN 1940

 

    Le dfil des Succursales vacues continue, et leur ravitaillement en essence devient de plus en plus difficile.

 

    18 heures, je reois un tlphone du Secrtariat Gnral annonant l'arrive, le lendemain de bonne heure, de deux camions contenant 80 personnes, priant de les rconforter et de faire le ncessaire pour que leur vacuation par voie ferre, sur CHATELGUYON puisse tre assure.

 

    Par 1'intervention du Capitaine VALLAT, Commissaire la Gare, qui appartient la Banque Centrale, Conservation des Titres ( ?), M. PIGWET obtient que deux wagons soient mis leur disposition, le lendemain 14 heures.

 

    MERCREDI 12 JUIN_l940

 

    J'arrive la Banque 6 heures pour recevoir le convoi annonc : celui-ci n'arrive qu' 18 heures (chef de convoi : M. LEYRIT, Office des Changes), ayant trouv une route extrmement encombre. Le ravitaillement dans la ville est devenu peu prs inexistant ; la concierge russit faire du caf pour tous et les rconforte dans la mesure du possible ; nous pouvons encore nous procurer chez un voisin de Melle BOUTET la paille ncessaire pour leur faire passer la nuit dans la Succursale : j'en profite moi aussi, le soir mme, tant trop tard pour rentrer chez moi, et d'ailleurs la fatigue me gagnant, je n'ai eu le temps, ce jour-l, d'aller ni djeuner ni dner.

 

    Vers 18 heures, un nouveau tlphone du Secrtariat annonce l'arrive d'un second convoi de mme nombre, parti le matin 11 heures.

 

    Entre temps, l'Autorit Militaire a prvenu M. le Directeur, qu'il n'ait plus compter sur les camions promis l'avant-veille !

 

    JEUDI 13 JUIN 1940

 

    Le second convoi n'arrive qu' 11 heures du matin. Grce l'obligeance de M. VALLAT, de nouveaux wagons peuvent tre rservs et les deux convois partent 14 heures, direction CHATELGUYON.

 

    Notre paille va dsormais tre fort utile pour coucher les Succursales vacues, arrives trop tard pour repartir, et j'en userai moi-mme pour veiller au dsordre possible provoqu par ces hbergements.

 

    noter que cette rue de nomades tait accompagns dans la journe d'une vritable foule de rfugis belges venant faire l'change de leur monnaie, foule se renouvelant tous les jours depuis un mois ; la canalisation de tout ce peuple n'tait pas facile, mais cependant, il n'y a pas eu d'incidents graves enregistrer.

 

    Les quatre camions ayant transport les convois de Paris, ne pouvant retourner, sont retenus par M. du BOUETIEZ, pour notre vacuation : c'est la Providence qui nous les a envoys !

 

    La ville se vide de ses habitants : des milliers de personnes se pressent aux alentours de la Gare, dont les abords sont noirs de monde. Le Capitaine VALLAT vient nous prvenir que le dernier train de voyageurs partira 24 heures, et grce sa complaisance M. PIGNET peut faire vacuer sa famille la dernire limite.

 

    Dans la journe, arrive de M. REISKEIM, du Service Immobilier, avec deux camions belges, vides, venant de BORDEAUX et tentant d'aller PARIS chercher des pices dtaches non vacues : devant 1'impossiblit de se frayer un passage sur la route, il dcide d'attendre au lendemain.

 

    Toujours grce M. VALLAT, nous entrevoyons enfin la possibilit d'vacuer 613 sacs de la Rserve, aprs de nombreuses dmarches de M. le Directeur : un train leur sera rserv dans la nuit, et il s'agit de les transporter la gare.

 

    Nous obtenons 20 hommes de troupe qui arrivent vers 18 heures. Le transport la gare se fait par 4 camions militaires, il faut ensuite dcharger les sacs dans des wagons plombs : direction LA ROCHE SUR YON, Chef de convoi : notre Commis d'Ordre Principal, M. THIBOT, accompagn de 3 agents de police obtenus aprs beaucoup de difficults.

 

    Opration longue et pnible, termine vers 3 heures du matin : pas assez d'hommes, malgr que des renforts aient t demands plusieurs fois, 10 hommes de plus finissent par arriver vers minuit, 5 camions ont t chargs et dchargs.

 

    VENDREDI 14 JUIN 1940

 

    Je suis rentr chez moi au petit matin pour me raser et faire un peu de toilette : je n'y avais pas t depuis trois jours, et je trouve la maison vide, mes propritaires tant partis conduire leurs enfants en Dordogne.

 

    Passage d'TAMPES, CORBEIL, MELUN, et autres.

 

La ville se vide un rythme acclr, et, les trains ne marchent plus, les ponts deviennent l'objet d'un embouteillage tel que M. PIGNET, parti pour aller chercher sa malle chez lui, de l'autre ct de la Loire, doit renoncer passer.

 

    Plusieurs alertes dans la journe prcipitent l'exode et ds midi, il n'y a plus une boutique ouverte dans la ville.

 

    Les camions belges arrivs la veille ne peuvent aller sur Paris : dans ces conditions, et tant donn le tonnage insuffisant des 4 camions rquisitionns pour notre vacuation, leur retour sur BORDEAUX est dcid, chargs de notre conservation des titres et d'une partie de notre encaisse espces et billets. Dpart 18 heures, chef de convoi M. REISKEIM.

 

    M. PIGNET et quelques employes dcident de passer la nuit la Banque, en mme temps que moi, 1'ordre d'vacuation de 1'chelon N I pouvant tre donn rapidement.

 

    SAMEDI 15 JUIN 1940

 

    Dans la nuit, ont eu lieu des bombardements assez violents rue Bannier, St-Aignan, au pont de Vierzon, toutes les vitres de la rue de la Rpublique en face de la Banque sont brises.

 

    Son sjour nocturne la cave a caus M. du BOUETIEZ une extinction de voix presque totale.

 

    L'vacuation de la ville continue, dans la nuit et la matine, crant un embouteillage norme aux ponts : le bruit courait depuis 1'avant-veille que les ponts pouvaient sauter d'un moment l'autre.

 

    Aucun ravitaillement n'est possible, toutes les boutiques sont fermes. La Poste n'a ouvert quun guichet pour assurer la vente des timbres : aucune opration n'y est reue ; le courrier n'est ni distribu, ni reu ; le tlphone ne fonctionne qu'avec beaucoup de difficults. La Prfecture ne rpond pas.

 

    J'envoie chercher les auxiliaires en vue d'aider au chargement ventuel des camions : tous ont vacu la ville,  y compris LAMOTTE,  qui tait pourtant volontaire pour la garde en cas d'vacuation.

 

    N'esprant plus recevoir d'ordre d'vacuation de l'chelon I et devant l'impossibilit de communiquer avec BORDEAUX ni SAUMUR, nous dcidons son dpart, compos de deux camions, chef de convoi, M. PIGNET, qui a lieu 11 heures.

 

    llh , M. le Directeur m'envoie chez le Prfet. En passant, je rejoins les camions qui n'taient encore arrivs qu' la place du Martroi.

 

    Je vois le Prfet, qui me dit ne pouvoir donner l'autorisation d'vacuation de l'chelon II : en effet, depuis la veille au soir, les autorits militaires sont parties, et doivent tre remplaces par celles du Gouvernement Militaire de Paris, Gnral Hering, sige Romorantin, non encore arrives Orlans. Il ne peut donner 1'ordre d'vacuation sans 1'avis des autorits militaires.

 

    Cette conversation a t confirme au cours d'une visite au Prfet de M. le Directeur 15 heures, dmarche effectue dans le but d'obtenir une rquisition officielle des chauffeurs.

 

    Dans la journe, plusieurs alertes avec effets. Le personnel de l'chelon II, et surtout les chauffeurs, sont trs impatients de partir. Nous faisons charger les camions, pour que le dpart puisse tre effectu ds rception de l'autorisation ; environ 3 millions de monnaie de bronze d'aluminium conservs dans la serre, ainsi que quelques sacoches de mme monnaie dans la caisse auxiliaire, sont intransportables en raison de leur poids, prs de 12 tonnes, et abandonns.

 

    Vers 16 heures, les chauffeurs menacent de dcharger les camions et de partir, ne voulant plus rester dans la ville, ce moment, alerte et bombardement.

 

    Dans l'impossibilit de joindre une autorit quelconque (nous avons russi avoir Saumur au tlphone, qui nous a fait savoir que le Secrtariat Gnral tait parti Arcachon) nous dcidons de prendre une demi-mesure, et de faire passer les ponts aux camions, de faon tre srs que notre encaisse, environ 200 millions, ne soit pas bloque dans la ville, si les ponts doivent sauter.

 

    Nous retirons alors des camions, en deux sacs de billets, un de 1000, et un de 100 (en fait le sac de 100 contenait des billets de 50), la provision ncessaire pour servir, ventuellement aux besoins du Trsor, et rintgrons ces sacs l'intrieur de la Succursale, que nous ne sommes plus que trois occuper : M. le Directeur, M. le Caissier et moi-mme, Mme du BOUETIEZ stant dcide partir avec les camions de l'chelon II.

 

    Je rdige en hte un ordre de mission pour DAUTRY, Chef de convoi, qui jai prcdemment indiqu verbalement les conditions du dpart : faire passer le pont aux camions et attendre, quelques kilomtres plus loin, la voiture du Directeur, le reste de l'chelon II ; j'ai prcis : si possible Olivet, ou aux environs ; si les ponts sautent entre-temps, partir.

 

    Lorsque je redescends avec l'ordre de mission, je suis arrt par M. le Directeur, qui me fait ajouter en renvoi : Lieu de rendez-vous la Fert-St-Aubin, chez M. FROMONT, Maire, tl. 48 . Mais quand j'arrive au lieu de dpart des camions, ceux-ci sont dj partis sans attendre 1'ordre de mission, et, l'embouteillage ayant beaucoup diminu, il m'est impossible de les rejoindre. L'chelon II est donc parti environ 18 heures, sans ordre de mission, sinon les lettres de rquisition qu'avait dlivr M. le Directeur chacun des chauffeurs, le jeudi 13 : ces lettres leur ont d'ailleurs t utiles, et ont fait office d'ordre de mission au cours de leur voyage.

 

    Pendant toute la soire, plusieurs bombardement ont eu lieu.

 

    M. le Directeur fait alors brler, en prsence de M. SEIGNEUR les documents de mobilisation, d'vacuation, le code et divers papiers de la Banque, pour le cas o ne nous pourrions pas partir.

 

    J'obtiens la Prfecture au tlphone, 21 heures : le Commissaire attach au Cabinet du Prfet me rpond et me dclare que le Prfet a conseill (conseil et non ordre) aux chefs de Service de passer les ponts, ceux-ci pouvant sauter sans le moindre pravis ; le nouveau Gouvernement Militaire n'est toujours pas arriv.

 

    J'ai demand ARCACHON et POITIERS depuis quelque temps, avec l'intention de : 1 / si nous obtenons ARCACHON, mettre la Banque au courant de la situation o nous nous trouvons, et de demander des ordre ; 2 / Si nous obtenons POITIERS, prier M. SAINT-GEORGES-CHAUMET d'informer le Secrtariat Gnral que, dans l'impossibilit d'obtenir ses ordres directement, nous passons nous aussi les ponts, provisoirement, avec nos sacs de billets, pour viter d'tre coups de l'autre rive.

 

    C'est POITIERS que nous obtenons ; j'expose la situation M. CHAUMET en le priant de transmettre au Secrtariat gnral, savoir : que nous avons vacu notre chelon I le matin, et qu'tant donn les bombardements frquents, l'absence des autorits militaires susceptibles de permettre au Prfet de donner l'ordre d'vacuation, l'imminence probable de la destruction des ponts sans pravis, nous avons fait passer la Loire aux camions transportant l'encaisse de 1'chelon II et le personnel 18 heures ; que d'autre part, la suite d'une nouvelle conversation avec la Prfecture, (Commissaire) confirmant que le conseil avait t donn aux Chefs de Services et d'Administration de passer la Loire, nous allons passer nous-mmes les ponts, laissant la Succursale sans aucun occupant, et allons rejoindre nos camions la FERT-SAINT-AUBIN, o nous demandons que des ordres nous soient transmis au tlphone 48, chez M. FROMONT, Maire de la Fert.

 

    M. CHAUMET me tmoigne une vive comprhension de notre situation et me rpond qu'il va transmettre, mais fait remarquer qu'un tlphone priv sera peut-tre difficile atteindre, et qu'il vaudrait mieux que les ordres attendus soient transmis au comptoir le plus proche, en l'espce VIERZON.

 

    Nous chargeons alors nos sacs de billets et partons vers 23 heures, en laissant ouverts, en vue de l'occupation par les Allemands, les coffres, le circuit de scurit et la grille d'entre de la cour (ferme, mais non clef).

 

    Plus de voitures, ville dserte, le bas de la rue Royale flambait, nous passons par le pont neuf avec l'intention de gagner Olivet et la Fert : nous sommes obligs de nous arrter et de passer une partie de la nuit contre le mur d'une ferme 3 kilomtres d'Orlans, de nombreux avions survolant l'emplacement et allant bombarder ensuite la ville.

 

    DIMANCHE 16 JUIH 1940

 

    Nous traversons ensuite OLIVET vers 2 heures du matin, et, en raison de l'embouteillage inimaginable des routes, nous n'arrivons la Fert que vers 10 heures du matin.

 

    Nous nous rendons chez M. FROMONT : nous trouvons la maison ferme et apprenons que ce dernier a t bless la veille par le bombardement et a t vacu.

 

    Le Directeur se rend alors la Gendarmerie pour tlphoner la Prfecture : la communication est demande mais la Poste rpond Orlans ne rpond plus .

 

    Nous essayons de trouver nos camions dans la localit, mais sans rsultat.

 

    Nous dcidons alors de poursuivre jusqu' VIERZON, tant dans 1'espoir de retrouver nos camions sur la route, que dans le but d'y recueillir des ordres qui auraient pu y parvenir pour nous. Nous nous arrtons LAMOTTE-BEUVRON, pour essayer encore de tlphoner la Prfecture : la rponse est la mme Orlans ne rpond plus .

 

    Nous arrivons VIERZON vers 16 heures, o le Directeur qui attendait 1'ordre d'vacuation de son chelon II, nous dit n'avoir pas vu nos camions et n'avoir reu pour nous aucune instruction de la Banque.

 

    ce moment, par des recoupements, que nous sommes amens faire au cours de nos conversations, 1ide que Paul DAUTRY, chef de convoi de 1'chelon II, n'aurait pas t mis au courant du rendez-vous de la Fert-Saint-Aubin, et aurait pu, en consquence, rester OLIVET pour nous attendre, germe dans nos esprits, y provoquant une grande inquitude : malgr 1'invraisemblance du fait, souligne par 1'impossibilit de stationner sur la route prs d'Orlans, cette ide nous poursuivra les jours suivants et contribuera singulirement nous dmoraliser. Nous avions beau nous reprsenter cette impossibilit, l'ignorance o nous nous sommes trouvs jusqu'au bout, malgr nos dmarches incessantes et auprs de tous, sur le point de savoir avec prcision si les ponts avaient saut ou non (leur destruction aurait entran le dpart de nos camions d'Olivet, au cas o ils y seraient rests), et aussi la possibilit d'une panne, nous causrent une grosse proccupation jusqu'au jour o nous obtinrent de leurs nouvelles.

 

    Nous dcidmes alors de retourner vers ORLANS, tant dans 1'espoir d'apercevoir nos camions que dans le but d'avoir des renseignements aussi prcis que possible sur les possibilit de retour dans la ville : de nombreuses affirmations recueillies sur la route nous confirmaient en effet que les ponts avaient saut, cependant leur peu de concordance quant 1'heure laquelle cette destruction avait eu lieu nous permettait encore de douter.

 

    Nous sommes immobiliss SALBRIS vers 19 heures par un trs violent orage, et en profitons pour nous renseigner auprs du Colonel Commandant de Place, qui nous dclare avoir peu de renseignements, mais que cependant, il ne voit pas d'inconvnient ce que nous continuions notre voyage sur Orlans. Nous essayons galement, par la Gendarmerie, de tlphoner Olivet ou la Fert, sans succs, la ligne paraissant coupe ; cependant, un gendarme venant d'Olivet nous affirme, avec la plus grande assurance, qu'aucun camion ne s'y trouve en stationnement, non plus d'ailleurs qu' la Fert, ce qui nous remonte un peu le moral.

 

    La nuit tant venue, et devant l'impossibilit de s'engager sans lumires, sur la route, dans le sens contraire au flot d'migrants qui s'en dverse, nous dcidons d'attendre le lever du jour SALBRIS, et rangeons 1'auto sous un bois.

 

    LUNDI 17 JUIN 1940

 

    Dpart 4 heures ; conditions de route trs difficiles, la voiture n'chappe pas quelques horions.

 

    Arrive LAMOTTE-BEUVRON vers 7 heures ; long entretien avec un capitaine de gendarmerie qui nous dclare que ce serait de la folie de vouloir aller plus loin, qu'on se battait la veille dans la ville et que, sans en avoir le renseignement prcis il tait certain que les ponts taient sauts ; d'autre part, ce capitaine nous confirma les dires du gendarme que nous avions rencontr Salbris, savoir qu'il tait impossible que deux camions fussent rests Olivet ou la Fert sans avoir t signals.

 

    Nous abandonnons alors l'espoir de rentrer Orlans ; et reprenons la route en sens inverse, non sans beaucoup d'amertume et d'inquitude.

 

    Nous dcidons de repasser au Bureau de VIERZON, esprant que des instructions auraient pu y tre adresses pour nous, et que peut-tre entre temps, nos camions s'y soient prsents : nous perdons 4 heures traverser la ville, dont toutes les artres font l'objet d'un embouteillage inimaginable ; nous arrivons enfin la Banque, que nous trouvons ferme, l'chelon II tant parti le matin.

 

    Nous poursuivons jusqu' ISSOUDUN o nous n'arrivons que vers 16 heures ; excellent accueil de M. FAIVRE, qui nous rconforte au moyen de caf et d'ufs durs, dont il avait fait prparer une ample provision pour le passage des rfugis. M. FAIVRE avait vu passer notre chelon I, mais pas notre chelon II ; il nous dclare que, d'aprs les nouvelles instructions reues, il n'vacuera pas sa Succursale, dont il pense que les Allemands sont, environ 90 kilomtres du ct de Bourges.

 

    Nous laissons 5 paquets de 1.000 francs ISSOUDUN.

 

    Nous repartons d'ISSOUDUN vers 19 heures vers GURET. 3 kilomtres de La Chtre, nous sommes pris dans un gros embouteillage provoqu par un croisement de routes ; il est environ 23 heures, nous dcidons de passer la nuit dans une prairie, malheureusement en y engageant l'auto, je ne vois pas un caniveau assez profond o les roues avant viennent tomber : avec 1'aide de quelques soldats, nous arrivons en sortir et prenons un peu de repos.

 

    MARDI 18 JUIN 1940

 

    Dpart au lever du jour, vers 4 heures, esprant pouvoir circuler plus facilement a cette heure matinale : cependant, l'embouteillage est toujours tel que nous mettons 4 heures pour franchir les 3 kilomtres qui nous sparent de La Chtre.

 

    Aprs La Chtre, la route se trouve un peu dgage, et nous arrivons Guret vers 11 heures, o nous apprenons le passage de notre chelon I, mais toujours pas de nouvelles de nos camions de l'chelon II. Circulation trs difficile aussi GUERET, o nous arrivons ranger notre auto dans une petite rue pas trs loin de la Banque.

 

    Le Directeur, M. BENQUET, a fait ample provision d'essence et peut nous ravitailler.

 

    Nous profitons de ce qu'il est en train d'expdier BORDEAUX la Rserve de billets du Gouverneur dpose sa Succursale, pour joindre cet envoi, ce qui nous reste de la partie d'encaisse que nous avions emporte. M. BENQUET, lui non plus, n'vacuera pas.

 

    Je retrouve GUERET l'chelon II de Versailles, conduit par M. de LORGERIE, et ressens de cette rencontre un vritable rconfort ; malheureusement ils ont perdu leur Directeur, M. LAURENT, qui devait les suivre dans sa voiture personnelle : leur dpart d'Orlans ayant eu lieu en plein bombardement dans l'aprs-midi du 15 Juin, ils se sont aperus aprs avoir pass les ponts que cette voiture ne les avait pas suivis, et craignent qu'il n'ait pu passer ou qu'il ait t bless ; ils esprent pourtant qu'il se sera mis l'abri pendant le bombardement, dont il aura attendu la fin, passant ensuite par une autre route. Pour moi, l'absence de nouvelles GUERET me laisse bien supposer que M. LAURENT n'aura pas pu passer les ponts pour une raison que nous ignorons.

 

    GUERET, je fais la queue pendant deux heures aux portes d'une boulangerie pour obtenir une demi-livre de pain que nous sommes bien heureux de trouver. Les restaurants sont difficilement accessibles, mais enfin le sont : la condition toutefois dapporter son pain qui fait totalement dfaut dans la ville.

 

    Grce GUY, le gardien de coffres de Versailles, qui a fait la conqute de la patronne (une aimable petite vieille), nous arrivons dner peu prs confortablement dans un petit restaurant moyennant toutefois que je fasse le service : ce premier dner chaud nous a paru bien bon.

 

    Nous repartons de guret vers 20 heures, dans la direction de Tulle, ne sachant toujours pas o devra s'arrter notre course, n'ayant pu obtenir d'instructions cet gard, ni Issoudun, ni Guret ; nous allons seulement dans la direction de TOULOUSE.

 

    la tombe de la nuit, nous nous arrtons sur le bord de la route : de nouveau, un caniveau insidieux nous fait tomber dans ses profondeurs ; de nouveau, des soldats passant en moto nous sortent de ce mauvais pas ; nous jugeons l'endroit mauvais et allons nous ranger un peu plus loin le long d'un mur.

 

    MERCREDI 19 JUIN 1940

 

    Nous partons au lever du jour, vers 4 h.

 

    Nous avons toujours l'espoir, malgr tout, d'obtenir des nouvelles de nos camions, M. SEIGNEUR et moi restons persuads qu'ils auront emprunt une autre route et que le manque de renseignements est seulement d la difficult des communications tlphoniques ; mais M. du BOUETIEZ voit les choses trs noires et se laisse gagner par un dsespoir dprimant. Cette journe va heureusement confirmer notre faon de penser.

 

    Nous sommes arrts au milieu de la route qu'on nous dclare rserve aux convois militaires. M. SEIGNEUR a l'heureuse ide de sortir le paquet de bons de la Dfense Nationale en blanc (environ 5 millions), qu'il a conserv dans l'auto et d'aller trouver, en compagnie de M. le Directeur, l'Officier charg de diriger le trafic, en essayant de le persuader qu'il s'agit d'une mission d'intrt public : le stratagme russit, l'Officier appose un cachet sur la carte d'identit de M. du BOUETIEZ et nous pouvons continuer notre route.

 

    Arrive TULLE vers 11 h. o nous trouvons notre chelon I, arriv la veille et sur le point de partir pour VILLEFRANCHE-de-ROUERGUE : enfin quelque chose de retrouv, bon augure ! Ils nous ont dit plus tard leur surprise voir les trois ttes d'outre-tombe qui sont sorties de notre auto.

 

    Nous apprenons qu'au cours d'un tlphone prcdent, deux camions ont t signals par LIMOGES, sans indication d'origine, se dirigeant vers CAHORS. L'espoir renat.

 

    Je me fais raser et fais une partie d'checs avec M. SEIGNEUR.

 

    Dans l'aprs-midi, un tlphone de BRIVE nous donne enfin la certitude : Mme du BOUETIEZ a pass la nuit la Direction. Plus de souci de ce ct : l'chelon II est parti de BRIVE pour CAHORS en direction de TOULOUSE.

 

    Un autre tlphone nous indique notre lieu de repli : MILLAU. Nous tlphonons Villefranche-de-Rouergue et Cahors pour prvenir nos chelons de cette destination. Le I reoit bien notre communication, mais le II brle CAHORS et ne sera dirig sur MILLAU qu' son arrive TOULOUSE.

 

    Entre temps, nous apprenons qu'aucune autorisation de sortir du Dpartement n'est plus accorde aucun civil, mme aux convois de la Banque : M. du BOUETIEZ dormira chez le Directeur, M. SEIGNEUR dans une chambre que lui a trouve le chef de comptabilit, et moi dans l'auto, que j'ai range dans la cour de la Banque.

 

    JEUDI 20 JUIN 1940

 

    Je vais a la messe 6 heures et prends un bain 7 heures : je me sens un autre homme, et TULLE me parat un paradis.

 

    Dans la matine, nous dcidons d'aller BRIVE, o nous esprons que le Commandant d'Armes sera moins rigide et d'o nous pensons pouvoir quitter le dpartement : arrive vers 12 h, M. du BOUETIEZ va djeuner avec M. VINCENT, Inspecteur dtach, M. SEIGNEUR et moi, dans l'impossibilit de trouver un restaurant, achetons des gteaux que nous allons manger avec de la bire dans le grand caf du lieu : nous y entendons la T.S.F. un discours du Marchal Ptain termin par la Marseillaise, que toute la salle coute debout, c'est la premire fois que je vois cela en France.

 

    L'obligeance du Directeur nous vaut de pouvoir faire le plein d'essence, et nous pouvons repartir pour MILLAU, par Villefranche-de-Rouergue, vers 18 heures.

 

    Nous nous arrtons en route, la tombe de la nuit, pour dner dans un petit htel de St-Chamant, o je peux galement coucher dans un lit, ce qui me semble bien agrable.

 

    VENDREDI,21 JUIN 1940

 

    Dpart 4 heures du matin.

 

    Long arrt de plusieurs heures derrire une file de voitures militaires, longue de quelques kilomtres, arrtes un passage niveau : nous nous dcidons montrer de nouveau nos Bons de la Dfense et le passage nous est donn.

 

    Djeuner VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE.

 

    En route quelques accros 1'auto : tuyau d'arrive d'essence rompu, pneu clat. Un camion militaire nous dpanne.

    Sans autre incident nous rejoignons MILLAU, le soir, o nous trouvons nos deux chelons arrivs, le I la veille, le II dans la journe.

 

in " Cahiers anecdotiques n 20" de la Banque de France  qui a autoris la prsente utilisation le 20.06.2000