| La 2ème Guerre Mondiale
 

RECIT D'UNE EVASION

   
    
 

Mon cher petit Eric,

  À ta demande, j'ai essayé de faire sortir de ma mémoire, 45 ans après, les détails de notre évasion. Ça n'a pas été facile je pense que c'est complet.
   
 

'ai été fait prisonnier le 16 juin 1940, vers Dieuze, en Lorraine.
Après avoir été blessé (une balle de FM dans la fesse),

en faisant face à l'ennemi, je tiens à le préciser. Il n'y avait que la fesse qui dépassait du talus et les Allemands avaient des tireurs d'élite.
   
  Après avoir été à l'hôpital de Ludwighafen, j'ai été envoyé au stalag XIIB à Frankenthal où l'on crevait de faim et ensuite dans un Kommando de culture.

L'hiver arrivant ensuite, nous creusions des canaux pour l'assèchement des marécages, par -25°. Je t'assure qu'il n'y avait pas de tire-au-cul car si on ne travaillait pas, on avait les pieds gelés.

Au printemps 41, après différents boulots de bûcheron, j'ai atterri à Annweiler dans le Palatinat, à l'Arbeit Kommando 1082 et je travaillais dans une usine où l'on emboutissait des casseroles et gamelles pour l'armée.
Cette usine s'appelait Emaillir werke Ludwig Sohne.
   
    
  C'est de là que nous nous sommes évadés le 10 septembre 41.
Après un premier essai au mois de juillet; cet essai n'a pu aboutir car toutes
les provisions que nous avions pu récupérer et planquer sous les planchers
d'un atelier inutilisé avaient été volées.

Nous sommes partis à trois : Jacques Berland, Serge Fromentin et moi.
Berland travaillait dans une fabrique de papier qui était assez éloignée
de notre usine et nous avions convenu qu'il partirait de sa fabrique et que nous
le retrouverions au pied d'un point géodésique, sorte de tour en bois,
dominant une des petites montagnes qui entourent Annweiler et que l'on voyait parfaitement du Kommando où l'on dormait.

Nous avions chacun une boussole dont l'aiguille était fabriquée avec une lame de rasoir, détrempée dans le poêle et coupée avec des ciseaux. Ces aiguilles étaient ensuite aimantées en les collant sur une vieille lime, elle-même cachée dans le bâtis d'une machine à souder électrique donnant un grand champ magnétique. Le boîtier fait dans un graisseur. Nous avions même un étui de grand luxe fabriqué avec le cuir de vieilles bottes de l'armée allemande, des " stiffels ".

Nous avions aussi une carte sommaire, trouvée dans de vieux papiers et un peu de ravitaillement donné par un ouvrier allemand, ancien communiste. Ces provisions étaient maigres : biscuits vitaminés, quelques boites de corned-beef, un peu de chocolat. Comme vêtements, nos bleus de travail, bien lavés et relavés, de façon à faire disparaître le KG que nous avions dans le dos, initiales de Kriegsgefangenen, "prisonnier de guerre", et, sur le crâne, de vieilles casquettes récupérées dans l'usine.
   
    
  Fromentin et moi voulions partir de l'usine et nous avions combiné,
pour que l'on ne s'aperçoive que le plus tard possible de notre évasion
de nous faire porter malades. Pour moi, je simulais une crise de rhumatismes,
ce qui permettait au chef de notre Kommando de tenir des discours sur les rhumatismes. "Rhumatismus nicht gut" - "rhumatismes pas bon".
Ça nous faisait bien rigoler. C'était un Sudète nommé "Niwae".
Toutes ses phrases se terminaient par "nicht war", ce qui signifie "pas vrai ?" ... Invariablement. Cette maladie nous permettait, lors de la reprise,
de jouer sur l'appel des travailleurs au Kommando, l'appel à l'entrée de l'usine
et le compte des prisonniers à l'entrée de chaque atelier.

Pour sortir de l'usine nous avions une fausse clé faite en dural. Elle permettait d'ouvrir une porte donnant directement sur la voie ferrée.

Nous sommes partis sans problème. Après avoir traversé une petite rivière
avec de l'eau jusqu'à la ceinture, nous avons progressé jusqu'à notre point de ralliement et nous l'avons atteint dans la matinée.
Là, comme convenu, nous avons marqué à la craie, sur un des pieds du point géodésique la direction et la distance de notre cachette.
Nous avons attendu Bernard vainement. Rien.
Nous pensions qu'il avait été repris. La nuit tombait et il n'était toujours pas là. Nous décidons, alors, de partir sans lui et brusquement nous avons entendu
du bruit dans les buissons. Il est enfin arrivé. Il s'était trompé de point géodésique. Celui qu'il voyait de sa fabrique de papier n'était pas celui du rendez-vous. Le temps pour se rendre compte de son erreur et la corriger expliquait son retard. Quel soulagement !

Nous avons donc pris le vrai départ, mais marcher à la boussole la nuit
c'est pas évident. On s'en est vite rendu compte. Heureusement, nous avions des allumettes protégées par un étui métallique. Nous avions aussi du poivre en poudre en cas de poursuite par les chiens. On grattait une allumette de temps
en temps pour regarder la carte et la boussole. Nous ne sommes pas allés directement vers la frontière la plus proche car nous avions toutes les chances d'être repris. Nous nous sommes dirigés vers le Rhin. Direction Lauterbourg. Nous voulions atteindre Saverne et les Vosges, mais nous évitions la voie la plus directe et prenions une direction sud-est qui nous rapprochait du Rhin mais aussi des moustiques ! - Bon Dieu ! Qu'est-ce qu'il y en avait ! Ensuite direction Haguenau.
   
    
  Nous avions peur du passage de la Lauter et des ouvrages de la ligne Siegfried. La Lauter était l'ancienne frontière et les champs de mines et les barbelés
de la Ligne Siegfried n'étaient pas réjouissants. À Lauterbourg, aucune difficulté la route était ouverte, le pont libre, on a respiré de l'autre côté.

Nous marchions la nuit et dormions le jour. On avançait sur la route ou dans les bois et les champs. Si on était forcé de traverser un village, nous nous étions entraînés à siffler comme les Allemands et nous avions plusieurs chansons à notre répertoire. Le jour, nous nous cachions dans les bois, les buissons et les champs. Un jour, où nous étions planqués dans un champ de maïs, le paysan est venu couper son maïs. Il était arrivé si près de nous que l'on voyait les épis tomber. Nous n'osions pas bouger. Heureusement, une femme est passée sur le chemin. Ils ont bavardé puis le vent s'est levé, faisant bruire les feuilles. Ce vent était le bienvenu. Tout doucement, nous avons remis nos chaussures
et sommes partis en rampant à l'autre bout du champ où nous avons terminé la journée sans autre incident. Ce qui nous gênait le plus c'était le manque d'eau. Les bidons de l'armée anglaise, que nous avions récupérés, étaient plein de naphtaline et pour les nettoyer, nous avons eu bien du mal à trouver de l'eau sans se faire remarquer. Et puis, pour améliorer l'ordinaire, qui était bien maigre, nous comptions trouver des fruits, mais en pleine nuit, c'est assez difficile. On secoue l'arbre, ça tombe ou ça ne tombe pas, et si ça tombe, on tâtonne pour les trouver sauf s'il y a une bonne lune.

Vers Soufflenheim, un peu avant Haguenau, nous marchions sur la voie ferrée et la lune faisait briller les rails au loin. L'un de nous dit à haute voix "Qu'est-ce que ça brille !", alors une voix tombe du talus "Hé les gars, vous êtes Français ?"... Silence de notre part. Ça recommence "Hé les gars, d'où que vous êtes ?"...
À notre réponse affirmative, on voit sortir de la nuit deux troufions en grande tenue de cavalerie, avec housseaux, le calot aux énormes pointes, un accent péquenot épouvantable. C'était cocasse. On avait envie de rire mais la situation ne s'y prêtait guère. Et ils nous racontent : étant dans un Kommando de culture, ils en avaient eu assez et étaient partis brusquement sans carte ni boussole,
sans préparation. Sans savoir un mot d'allemand. Le plus curieux, c'est qu'ils suivaient la voie ferrée en sens contraire de nous qu'ils retournaient, d'un pas alerte, vers l'Allemagne. Bien gentiment, ils nous ont proposé de nous accompagner dans notre promenade, mais nous avons refusé tout net.
À l'idée de se balader avec deux cavaliers en grand uniforme de l'armée française, cela ne nous tentait pas du tout. On leur a donné une aiguille
de boussole (on en avait en plus, cousues dans nos cols de chemise).
En cas d'arrestation, c'est tout ce que l'on nous laissait, la chemise et l'espoir.
On leur a indiqué la bonne direction et souhaité bonne chance.
Ils n'ont pas insisté pour nous accompagner. Sont-ils arrivés ?...
   
    
  Le passage d'Haguenau a été pénible. Nous recherchions la route de Saverne et sur une place, nous sommes tombés en pleine sortie d'une réunion de Hitlerjüge. Heureusement il y avait des arbres et des bancs. Nous avons pu nous cacher et attendre que tout le monde parte. Ça nous a semblé très long.

Ensuite Saverne. Au coin d'une rue, nous sommes bloqués par une guérite et
un soldat devant. Pas moyen de reculer. Alors, tant pis, on passe. Heureusement, il ne fait pas attention à nous. Nous sommes passés. Ouf !

Ensuite, les Vosges et la forêt. Nous nous rapprochons de la frontière
que nous voulons franchir vers le col du Donon.

Avant, il nous fallait trouver Wangenbourg, charmant pays où j'étais resté quelques jours avant la guerre. Mais la progression dans les Vosges n'était pas très facile car les sentiers forestiers nous éloignaient de notre direction et les routes que nous rencontrions n'étaient pas portées sur notre carte vraiment très sommaire. Il fallait faire le point et trouver d'urgence le repère qui nous manquait. Aussi nous avons donc décidé, un matin, de suivre une route jusqu'à l'entrée d'un village afin de savoir où nous étions. Mais, sur cette route, un soldat allemand, âgé et sans arme, marchait. Nous lui avons demandé, dans notre meilleur allemand, où était Wangenbourg et il nous a indiqué la direction.
Nous étions sur la bonne voie et tout près.

Malgré nos tâtonnements, nous étions bien tombés où nous voulions aller.
Il nous a demandé ce que nous faisions. Nous lui avons répondu que nous étions des travailleurs et que nous nous promenions. Je ne pense pas qu'il nous ait cru, mais il n'a pas insisté. Nous étions trois, jeunes et costauds, et il a préféré partir dans l'autre direction, ne tenant pas à démontrer la supériorité de l'armée allemande. J'en aurais fait autant !
   
    
  Nous nous dirigions donc vers Wangenbourg. Au bout d'un kilomètre,
nous avons aperçu les premières maisons. En passant devant la première,
un homme était sur le pas de sa porte et il nous dit, en français
"Les gars, n'allez pas plus loin, le poste allemand est à cent mètres, après le virage. Rentrez vite chez moi". Le bruit courait chez les prisonniers que les Alsaciens étaient douteux. On ne répond pas et on continue. Le gars sort de chez lui en gesticulant : "N'avancez pas, sinon vous êtes pris."
Du coup, nous sommes rentrés chez lui et il nous a expliqué que c'était un vrai guet-apens et que de nombreux prisonniers s'étaient faits coincer là.
Ce brave homme nous a nourri et nous avons pu nous laver et nous raser,
ce qui nous redonnait une allure plus convenable. Je me rappelle encore,
avec émotion, l'oeuf sur le plat et le jambon que j'ai mangés chez lui, ça bouchait un peu un grand creux. Ensuite il nous a dit de rejoindre un petit pays s'appelant "Le Hube", pas très loin de Wangenbourg, où l'on nous prendrait en charge.

Brave Alsacien que nous suspections de traîtrise ! Nous étions bien tombés,
la chance continuait. Il nous avait conseillé de ne pas prendre la route et de marcher à travers les prairies. À un moment, malgré tout, il a fallu choisir à cause de la pente qui était très raide, entre un sentier montant et une route goudronnée avec des voitures militaires qui passaient. Plus bas, sur le sentier, une colonne de soldats qui montaient en sifflant, fusils-mitrailleurs sur l'épaule. Si on prenait le sentier
on risquait de faire route avec eux, ce qui ne nous enchantait guère malgré
notre air propret. Nous avons choisi la route.
   
    
  De l'autre côté de cette route, deux femmes marchaient. Elles nous regardent et nous parlent en alsacien, incompréhensible pour nous. Je réponds en allemand, ce qui les fait rire et elles me répondent en français, nous demandant ce que nous faisions sur cette route et disant que si nous étions évadés, il était préférable
d'en partir. Il y avait sans arrêt des convois militaires et nous risquions de nous faire prendre. Quand elles apprennent que c'est à "La Hube" que nous allons, elles nous demandent de les suivre. C'est là où elles vont. Nous avons pris un tout petit sentier et l'une des filles nous a emmenés chez ses parents.
C'était formidable. Nous étions encore bien tombés car nous étions pris en main par des gens ayant l'habitude de faire passer des prisonniers.

Dans cette maison, nous retrouvons un autre évadé qui devait se joindre nous pour passer la frontière. Après un bon repas, nous dormons dans une belle chambre. J'étais sur un bon lit, sous un énorme édredon. Il était bien entendu que notre convoyeur, un bûcheron, viendrait nous chercher 3 heures du matin pour nous guider vers le col du Donon. Il fallait absolument atteindre ce col avant midi, c'était le moment le plus favorable pour passer. C'était la route qui marquait la frontière; elle était sillonnée de patrouilles de motards et des sentinelles faisaient des va-et-vient, gardant chacune un secteur. À midi, normalement, la sentinelle surveillant la portion de la route choisie pour le passage, allait voir jusqu'au tournant si la relève arrivait. Ce qui donnait quelques secondes pour franchir la route.

À 11 heures 30, nous sommes arrivés au sommet du col. Nous dominions la route et on voyait bien la sentinelle faisant les cent pas, la mitraillette en bandoulière. À midi, exactement comme prévu, le bûcheron qui surveillait la route, nous a fait signe de courir. La voie était libre. Ouf ! On était de l'autre côté à l'abri dans les buissons.

Mais notre bûcheron nous avait mis en garde et nous avait dit, avec son bon accent alsacien "le pays est en bas, c'est Raon-les-Laux, pour l'atteindre il faut suivre le torrent mais pas de trop près car souvent les Allemands mettent des guetteurs sur les petits ponts permettant de le franchir par endroit".
Bon conseil, nous l'avons vu plus loin. Nous avancions prudemment. Heureusement ! Brusquement, nous sommes tombés sur un pont eu sortant d'un taillis. Sur ce pont, environ à cinquante mètres, il y avait deux casques, dépassant le parapet, qui brillaient au soleil et un fusil-mitrailleur pointé dans notre direction. La situation était dangereuse.
Eh bien, la chance continuait à nous sourire. Les soldats n'ont rien vu. Ils étaient peut-être éblouis par le soleil ou parlaient de permissions ou de gretchen... Je ne le saurai jamais, mais en tout cas nous avons fait une séance de reptation de plusieurs centaines de mètres. De vraies couleuvres !!
Nous sommes passés dans le torrent beaucoup plus loin, trempés, mais vivants. Après, plus d'incidents, la voie était libre. Nous sommes arrivés en vue du pays.

Encore une petite alerte dans les champs. On voyait des gens bouger. Comme c'était encore loin, on ne savait pas trop si c'étaient des soldats en manoeuvre. Mais non ! Tout simplement des paysannes en train de retourner le foin. Oui avait pris les fourches pour des fusils. L'une d'elles s'approche et n'a pas besoin de beaucoup d'explications pour comprendre d'où nous venions.
Elle nous emmène jusqu'à une brasserie dont les patrons prennent en charge les évadés. Nous sommes accueillis par des gens d'une grande gentillesse.
Nourris, couchés et pourvus d'une somme d'argent donnée par le patron.
Ils nous conseillent d'aller à Besançon par le car et le train et de nous rendre dans un café dont j'ai oublié le nom. J'ai oublié aussi l'itinéraire parcouru pour aller à Besançon, mais le voyage fut sans histoire.
   
    
  Dans le café, accueil plutôt méfiant. On nous dit que les Allemands ont repéré les lieux de passage habituels de la ligne de démarcation, qu'il y a eu de nombreuses arrestations et que tout ce que l'on peut nous conseiller c'est de tenter notre chance à Saint-Laurent-du-Jura. Pas d'autres renseignements. C'est bien vague.

Pour aller dans le Jura, il y a des cars. Heureusement, il y a un service qui va à Saint-Laurent. Nous prenons donc le car en début d'après-midi. Il y a tellement de monde que nous sommes séparés, mes deux camarades se trouvant dans une autre voiture. J'étais bien embêté pendant le voyage, tout seul dans mon car. J'avais complètement oublié le nom du pays où l'on devait descendre.
Un trou de mémoire. La fatigue et un grand creux dans l'estomac. Je passais en revue tous les noms que je connaissais dans le Jura. Rien ne sortait de ma mémoire. Et puis, j'étais mal placé, sur un strapontin au milieu du car et mon KG en rouge mal effacé sur mon bleu, dans le dos, juste sous le nez d'une brochette d'officiers allemands qui se trouvaient sur la banquette derrière moi.
Enfin, on annonce "Saint-Laurent-du-Jura" et la mémoire me revient à temps ! Je descends. Les officiers n'ont rien remarqué.

Ouf ! Encore une étape. Je retrouve mes copains. Où aller ? Où se trouve la ligne. On se promène dans le pays, mais ça n'est pas encourageant.
Partout des soldats, les uns avec de gros toutous tout noirs, les oreilles en pointe. Des dobermans ! Ça aurait été encore des bergers allemands, je les aime bien, rien de chiens à sa mémère... À force de tourner en rond, nous commencions à nous dire qu'une décision s'imposait. On allait finir par se faire remarquer, trois inconnus dans un petit pays, mal rasés, douteux !

J'ai une idée. Je propose à mes copains d'aller voir le curé. Ou c'est un type bien, ou il nous laisse tomber, mais ça serait un gros péché de nous dénoncer aux Allemands. On ne risque pas plus que de se promener au hasard.
Nous nous dirigeons donc vers l'église et vers le curé. On sonne et une vieille dame nous dit que Monsieur le curé est à une fête patronale.
Cette brave dame nous indique la salle où se passe la fête. On s'y rend. On demande le curé. Il arrive. On lui explique notre histoire et on lui demande le moyen de passer la ligne. Le curé n'est pas chaud, il est même très réticent. Evidamment, il y a de quoi ! Trois individus qui débarquent et qui demandent à passer, c'est louche. Il se demande si nous ne sommes pas des gens travaillant pour les Fritz. Et puis, c'est le miracle ! Evidamment, quand on s'adresse à un représentant de Dieu, c'est normal.
   
    
 
Quelques jeunes garçons, un peu éméchés, nous entourent. Ils demandent au curé ce qu'il y a, le voyant gesticuler. Il leur explique et l'un des garçons me dit "Tu veux passer mon gars, pas de problème, viens avec moi !", il m'entraîne.

Mes camarades partent avec d'autres garçons. Mon guide me conduit devant le passage à niveau, car c'est la voie ferrée qui fait la frontière entre la zone occupée et la zone libre. Il y a une guérite avec un soldat qui monte la garde. Mon gars me dit de me mettre sur le côté. Il parlemente avec le soldat qui, bien gentiment, à ma grande surprise, lève la barrière. Je passe devant l'Allemand, c'est tout juste s'il ne me salue pas. Mon guide me dit "Eh bien, ça y est, au revoir !"

Je traverse les rails, je me trouve en zone libre. Une maison se trouve de l'autre côté et je m'assieds sur les marches, je ne peux pas y croire.

La porte s'ouvre, une femme descend et me questionne, me demandant ce que je fais là. A ma demande si je suis bien en zone libre, et à sa réponse affirmative, je fais pour la dernière fois, Ouf ! On a réussi. Nous avons été accueillis par cette famille d'une façon extraordinaire pour l'époque : gruyère, pain, jambon, coup de rouge.
Je retrouve mes camarades qui sont passés par d'autres chemins sans incident.

Les gendarmes de Pétain nous accueillent aussi à bras ouverts. Ils nous mettent en tôle comme suspects. Je les aurais quand même bien embrassés. Ca ne fait rien, malgré tout, nous ne sommes plus Kriegsgefangenen grâce à beaucoup de chance et à beaucoup de braves gens.

Voici, mon cher Éric, c'est terminé.
C'est bien pour toi que j'ai écrit tout ça et je t'embrasse aussi fort
que je t'aime.
                                                                                Ton grand-père.