| La 2ème Guerre Mondiale
 

Souvenirs de la GUERRE EN LORRAINE

   
    
 

A - LA DROLE DE GUERRE

   
  5 Janvier 1940 :
 

ate de mon appel avec le fascicule n° 3. Un froid terrible ce mois
de janvier. Je suis affecté à une compagnie de passage à

Champ le Duc, village près de Bruyères.
   
  Nous sommes une trentaine, logés dans la baraque affectée aux sports : terre battue avec une légère couche de paille par dessus ; le jour passe entre les planches. Deux couvertures pour chacun, un poêle au milieu mais hélas pas de charbon. Nous allons couper du bois dans le premier taillis venu, c'est toute une histoire pour le faire brûler. Un seul café au village, ouvert après 5 heures du soir jusqu'à 1l heures. Nous sommes serrés comme dans une tonne de harengs. A boire du pinard. Nous sommes tous un peu gais à la sortie, çà nous permet de tenir le coup jusqu'à deux heures du matin tant que les effets de l'alcool que nous avons bu se font sentir. Après, c'est le froid.
   
 

J'y suis resté une quinzaine, puis un ordre est venu m'affectant au bureau du Centre Mobilisateur n° 205 à Bruyères, avec deux camarades, un architecte parisien et un comptable de la fabrique de bérets de Bruyères. Nous renforçons le bureau qui n'était tenu que par des actifs. Tous les villages autour de Bruyères regorgent de troupes, tous arrivés avec le fascicule n° 3. Déjà beaucoup de malades. Parmi les troupes, certains n'ont jamais fait de service militaire ; certains, des alsaciens-lorrains, n'ont servi que vers la fin de la guerre 14-18 dans l'armée allemande. Dans ce bureau, il y fait vraiment bon, bien chauffé, une très bonne nourriture avec 2 desserts chaque jour et le bâtiment où nous logeons, même surchauffé. Par contre, dans un bâtiment voisin où logent les gars qui attendent leur affectation, pas un brin de chaleur. Le 30 avril au matin, un train de renforts s'est formé, direction Strasbourg, avec arrêt de la journée à St-Dié, logés à la caserne Stirn. J'ai le plaisir de retrouver un camarade d'active Joseph HUBLOT, qui est là depuis le début de la guerre. Le lendemain, distribution de nos postes qui s'étendent de Saverne à Benfeld. On demande un caporal et un homme pour Erstein que je connais pour y avoir été mobilisé en 1938, et tout de suite j'ai des tas de camarades qui voudraient venir avec moi. Malheureusement, il n'en faut qu'un et je prends mon camarade Pierre BLEICHER de St-Dié. Repos la journée, nous allons prendre notre poste le lendemain. Je demande à mon copain HUBLOT s'il serait possible de visiter Strasbourg. Il ne croit pas.

   
 

Mon affectation au Bureau n'est pas une réussite le lendemain, je m'accroche avec un sous-officier. Il m'avait prescrit de faire une demande à un colonel. J'ai mis sur l'adresse : Monsieur le Colonel. Il me dit qu'il n'y a pas de Monsieur. Je lui réponds : "Vous auriez dû me le dire, moi je n'ai jamais travaillé dans un bureau militaire". Mon service consiste à faire des recherches qui nous sont demandées par des chefs d'unités et à recevoir des gars qui sont de passage et qui viennent pour se mettre à jour. Il y a des malades, d'autres qui partent en convalo, d'autres pour une mutation dans une autre unité, etc. On ne peut pas dire qu'ils sont bien accueillis par l'adjudant. Il y en a qui viennent du front complètement frigorifiés, avec fusil et barda et ont déjà fait de la marche par des froids terribles dès le début de 1940, et sont tout désorientés en entrant. L'adjudant trouve qu'ils ne vont pas assez vite et leur dit en nous regardant : "Regardez-moi celui-là, s'il avait un cheval il rentrerait ici avec, surtout que mon bureau est en face de l'entrée".

Un jour, je reçois un gars de la Moselle qui ne cause pas bien le français. Il a été bien malade et part en congé de convalescence dans le midi, retrouver sa femme et ses 3 enfants qui ont été évacués dès le début de la guerre. Ils sont logés chez des gens qui sont assez durs, ils ont froid. Sa femme lui écrit qu'il fasse son possible pour aller chez eux rapporter un peu de lainage, car ils sont partis sans presque rien, alors il demande une permission car il en faut une. L'adjudant lui dit : "On n'en donne qu'une de 24 heures, vous habitez trop loin d'ici, vous ne pouvez pas y aller", mais d'une manière vraiment brutale. Il est près de mon bureau, pendant que je fais ce qui le concerne, les larmes lui coulent. Je suis écoeuré, et quand il sort, je sors derrière lui pour essayer de le consoler, puis j'ai une idée. "Venez, on va aller voir le commandant, c'est un ancien de 14-18".

Dans l'après-midi, il est toujours mal décidé. Je demande au planton du commandant si je peux voir le commandant. Tout de suite, celui-ci se met à crier que je dois passer par la hiérarchie. Je n'arrive pas à placer un mot, puis il se calme et demande ce qu'il y a. Je lui explique. "Où est-il?" "Là, dans le couloir". "Faites-le entrer". Et alors, voilà ce que je demande. "Puisqu'on lui refuse une permission de plus de 24 heures, il n'y a qu'à lui en donner deux", et c'est le commandant lui-même qui les fait. Le lendemain, de sang froid, il attrape le lieutenant et l'adjudant qui ont chacun leur bureau (pas en ma présence évidemment), et c'est eux qui m'attrapent en disant "Vous avez été vous plaindre ". Je dis "Non, j'ai été demander justice". "Bon, vous aurez 10 jours de consigne". J'oublie de dire que mon poilu avait des larmes de joie ; s'il avait osé, il m'aurait embrassé.

   
 

Le samedi soir, je repartais chez moi, je ne rentrais que le lundi matin. Cette fois, je n'y suis pas allé, mais j'ai dit à mes deux copains qui étaient entrés en même temps que moi au Bureau "C'est injuste, je ne retourne plus au Bureau, je n'accepte pas cette punition minime, je veux voir le colonel ". Il était presque toujours à Paris et ne venait que rarement à Bruyères. Je tins parole. Je suis resté dans ma chambre ou ai fait un tour de la cour de la caserne pendant 3 ou 4 jours. Puis les copains viennent me voir "Çà ne peut pas durer comme çà ; dis leur à tous les deux que je n'y remets pas les pieds". Les copains insistent. Rien à faire, pas avant d'avoir vu le colonel. "Tu es buté" me disent-ils. Je leur dis "J'ai raison". "Ils parlent de te faire rayer des contrôles du Bureau". "J'aime mieux aller au front, çà m'est égal". Et peut-être 10-12 jours après, je vois mon nom sur le rapport rayé des contrôles, et toujours pas de colonel, car je tiens à le voir, ils le savent bien et ne sont pas tranquilles.

Je dois changer de bâtiment, mais celui où je suis est bien chauffé, et l'autre où se trouvent tous les gars qui attendent une affectation n'a pas de chauffage. Je garde mon lit dans le bâtiment chauffé avec tous les bons copains et je leur dis aux copains du Bureau, pour que l'on sache où je suis. Un train comme celui que j'ai déjà pris se forme le 30 avril et couche le soir à Strasbourg.

J'ai eu des nouvelles de mon camarade de Bruyères à mon retour de captivité quelques jours avant l'arrivée des Allemands, ils sont partis dans le midi en voiture avec tout le matériel. Je n'ai rien regretté, malgré une captivité très dure, hors série. J'ai appris à connaître le froid, la faim et toutes les misères des prisonniers ; de plus, j'y ai gagné la Croix de Guerre et une rente mensuelle de mon administration comme ancien combattant.

Je m'adresse au capitaine DE BAZILLAC, en lui expliquant mon cas. Je connais très bien Strasbourg et je voudrais bien le revoir dans son état actuel, c'est-à-dire vide de presque tous ses habitants, à part quelques centaines chargés de la sûreté de la ville (service des eaux, etc.). Très gentil, il me fait un laissez-passer pour nous deux, avec condition expresse de ne pas dépasser le centre ville. Nous allons voir la cathédrale. Quelle tristesse ! Une ville si animée avant la guerre. Un vide, avec une drôle de résonance en marchant. Nos souliers cloutés nous renvoient des échos. Nous tombons sur un bistrot ouvert ; il sert spécialement pour les ouvriers qui ne sont pas évacués et dont quelques uns se trouvent là ; le temps de boire un demi et nous rentrons, cet vraiment trop triste.

   
  Le lendemain, 1er mai, départ pour Erstein, jolie petite ville non évacuée sur le canal du Rhône au Rhin qui est tout près (sépare la ligne d'évacuation). On me donne une escouade. Le camarade alsacien que je remplace est en affectation spéciale. Nous sommes logés à la Poste. Huit hommes sont affectés au poste d'observation aérienne situé sous la toiture de la tour d'eau d'Erstein, à 35 mètres de hauteur. Une paire de jumelles à notre disposition. Au mur, des photos d'avions anglais, français et allemands côté Rhin, avec un plan du ciel gradué numéroté, un téléphone relié à une batterie de DCA, 2 hommes toutes les 2 heures de surveillance, un seul la nuit qui y couche. En définitive, c'est une bonne planque.
   
 

Le 13 juin au soir, l'ordre nous est venu d'abandonner notre poste, toutes les unités se rassemblant sur une place, juste en face de notre foyer très bien achalandé. La nuit suivante, nous battons en retraite, mais il y a de la rouspétance : on ne va quand même pas laisser çà, si les Allemands arrivent, ils vont bien rigoler. Rien à faire, on ne touche pas au foyer. Au matin, nous avons fait environ 25 kilomètres en direction des Vosges. Nous passons la journée et la nuit dans un patelin. Le lendemain, nouvelle étape Schirmeck, puis dernière étape, Belval dans les Vosges. Nous sommes à 25 kilomètres de notre foyer. Je demande au lieutenant où nous allons, il n'en sait rien, les ordres arrivent tous les jours. "Serait-il possible d'avoir la permission d'aller voir notre famille ?". Je demande aussi pour mon camarade (il y a des sous-officiers qui ont des bicyclettes, ils nous les prêtent) "Oui, mais à une condition : jurez-moi sur l'honneur que vous serez là demain matin " "D'accord" "Prenez votre fusil et chacun 50 cartouches", on ne parle plus que de la 5eme colonne ". Nous allons rester 2 jours à Belval, puis un nouvel ordre, nous retournons sur nos pas, direction le Donon. Nous cantonnons dans le dernier village avant le col Grandfontaine.

Notre section loge au bistrot, qui a aussi une toute petite culture. Le patron va chercher de l'herbe pour ses bêtes. Aussitôt nous lui prenons ses outils, brouette, faux et râteau et en route pour le pré et en cinq sec, c'est terminé; çà lui fait bougrement plaisir. Il nous invite à boire un coup à une petite table dans sa cuisine et en nous remerciant, il nous dit : "Venez quand vous voudrez à cette petite table, vous y serez à votre aise et vous n'aurez pas besoin de consommer". Pour le pinard, au bout de 3-4 jours il n'y en avait plus avec autant de poilus ; il restait une bouteille de champagne. C'est un camarade célibataire d'Epinal, qui avait la haute paye qui l'a achetée (mais çà a été dur de le décider). Finalement nous l'avons bue ensemble avec lui et son épouse.

Tous ces jours là à ne rien faire, nous savons que ce n'est pas trop bien pour nos troupes. Le 24 juin, un petit avion allemand tourne lentement dans le coin, entre le col et le village, puis dans l'après-midi, il est sûrement en train de prendre des photos. Mon chef de section était un sergent (il faut tout d'abord que je vous en cause, c'est un Allemand d'origine, classe 18. A la fin de la guerre 14-18 il se trouvait dans l'armée allemande à Hambourg. Je n'ai jamais été fichu de me rappeler son nom, je sais que cela se terminait par "ann"). C'était un colosse énergique qui était passé en France, s'était engagé dans la Légion, avait fait la guerre du Rif au Maroc, avait de belles citations et avait été décoré de la Médaille Militaire. Il s'était marié à une employée de Trésorerie générale dans le midi. J'avais été bien tout de suite avec lui. Je lui avais dit " Voilà, je fais mon travail avec mes hommes le mieux possible, s'il y a quoi que ce soit, dites-le moi carrément, car moi, si je suis ici au front, c'est que je l'ai voulu. J'étais planqué dans un bureau à Bruyères, et çà serait trop long à vous raconter, de même que j'ai été mobilisé en 1938 de mon plein gré ".

   
  J'en reviens à mon chef; il me dit "Voici une liste de 9 hommes plus votre camarade LEBEGUE. Vous allez remonter en direction du col du Donon, environ 2 kilomètres d'ici. Prenez une mitrailleuse plus vos fusils, avec une caisse de 1800 cartouches. Vous allez trouver sur la route 3 chicanes distantes d'environ 200 mètres l'une de l'autre, formées de gros sapins abattus par le Génie pour freiner l'arrivée des blindés, s'ils arrivent par le col. Disposez vos hommes du mieux que vous pourrez. Je sais que je peux compter sur vous". Nous montons dans le bois de manière à dominer les chicanes, 4 hommes à chaque chicane et tâchons, si possible de nous enterrer un peu. Il y a des branches pour se camoufler. Je garde mon camarade avec moi et un autre gars. Nous avons la chance de trouver un trou tout fait pour la mitrailleuse. Cet un trou fait par l'arrachage d'un gros sapin avec des branches pour nous camoufler. De plus, la route fait un virage avant la dernière chicane et avec une petite éclaircie dans les sapins, nous avons la chicane en ligne de tir. "Il n'y a plus qu'à attendre" me dit le sergent, "je vous enverrai la relève vers minuit".
   
  La nuit noire vient d'arriver, et aussitôt le tir d'artillerie commence. L'avion de l'après-midi nous avait repérés. Comme la forêt est très en pente, ils ne peuvent pas nous atteindre avec des obus ordinaires, ils nous envoient des obus shrapnel. Nous sommes collés aux sapins pour éviter les billes le mieux possible. Environ au début de la nuit, je me décide à aller trouver les camarades pour voir s'il n'y a pas de blessés. A la 2ème chicane, il n'y a plus que 2 hommes sur les 4 que j'avais placés et tout de suite je demande: "Où sont vos camarades?". Un geste vague vers le haut de la forêt. Il faut les chercher, peut-être sont-ils morts ou blessés. Nous appelons : pas de réponse. Dans la nuit noire dans les sapins on n'y voit presque rien. Je me dirige vers la 1ère chicane et il y manque aussi 2 hommes, même scénario. Cela devient inquiétant, je retourne à mon poste, puis de nouveau repars. Cette fois-ci, c'est le bouquet, il n'y a plus personne aux deux postes et le comble c'est que le 3ème homme qui était avec mon camarade LEBEGUE à la mitrailleuse a disparu aussi. Il y a de quoi s'affoler. J'essaie de comprendre avec le copain René. J'en frémis car enfin cela ressemble à une désertion et devant l'ennemi, j'en ai froid dans le dos et je ne peux rien faire. Vers 2 heures du matin, nous entendons un léger bruit puis une voix basse appeler "Caporal" ! C'est notre lieutenant qui a été nommé récemment à notre compagnie en remplacement du capitaine appelé à d'autres missions. Ainsi, en plein bombardement, il a le courage de venir voir ce qui se passe, il est vrai que pour du courage il en a, il a fait toute la guerre 14-18 et a reçu je ne sais combien de citations, Croix de Guerre, Médaille Militaire, Légion d'Honneur et d'autres médailles. Je n'en mène pas large, j'essaie de m'excuser. Il ne me dit qu'une seule chose, "Je m'en doutais" et il m'explique : "Ces 9 hommes, il y avait 2 ou 3 jours qu'ils avaient rejoint en déclarant qu'ils avaient perdu leur unité dans les vastes forêts du côté d'Abreschwiller, dans la retraite. Comme je devais fournir un poste aux chicanes, j'ai demandé à votre sergent. C'est lui qui vous a désigné (d'où la liste des 9 hommes qu'il vous a remise, votre camarade et vous étant les 10 et 1lème) car vous êtes bien ensemble". "Oui, je l'admire, c'est un as". Il vous le rend bien; en me disant qu'il était sûr de vous, il m'a raconté comment vous avez rejoint cette unité. Il est resté à peu près une heure, a cassé la croûte et bavardé avec nous, toujours appuyé contre les sapins. Au sujet de la relève qu'il vous avait dite, c'est un peu compromis. Je m en doutais bien, cette relève en pleine nuit ne rimait à rien et je signale en même temps la remarque de mon camarade, c'est peut-être un atout pour nous, car les Allemands étant supposés arriver par le col auraient trouvé les deux chicanes vides sans aucun coup de feu, et nous aurions été bien placés à la 3ème avec notre mitrailleuse.
   
  Le lieutenant nous serre la main, nous dit bon courage et nous, avec le René, de quoi pouvons nous causer, sinon de notre famille, de nos enfants ? Le jour s'est levé, le bombardement a cessé nous sommes le 24 ou le 25 juin. Vers 7 heures, nous n'en croyons pas nos yeux, au lieu de chars, une demi-douzaine de soldats français venant de la direction du col du Donon, causant fort. Ce n'est pas possible Çà doit être a 5ème colonne, on ne cause plus que de çà. Je leur crie "Halte". Ils sont surpris car ils ne nous voient pas. Je répète mon ordre, ils discutent entre eux, s'arrêtent, puis il y en a un qui dit : "c'est la fin". Je leur dis "Halte ". C'est la dernière fois". Je fais manoeuvrer la mitrailleuse. Je vais tirer une rafale au-dessus de leurs têtes. Ils discutent encore un moment entre eux puis retournent sur leurs pas.
   
  Une heure plus tard, ce sont deux de nos camarades qui arrivent, porteurs d'un bon casse-croûte avec un bidon de pinard, et avec la nouvelle que la guerre est terminée. Nous cassons la graine et redescendons au cantonnement. Le lendemain ou le surlendemain, l'ordre arrive que tous nos fusils Lebel et autres armes doivent être déposés dans le pré qui est en face du bistrot. Ils sont là, en vrac, et vont y rester sous nos yeux pendant une dizaine de jours : quelle honte. Un soir, au début de la nuit, je vais en chercher un, nouveau modèle, et je vais l'enterrer dans un petit bois tout proche, simplement en arrachant la terre avec mes mains, puis je le signale au patron du bistrot qui me dit "quand tout sera rentré dans l'ordre, j'irai avec vous et je le signalerai au village, mais pas un mot à mes camarades car s'il y avait un contrôle pour le nombre d'armes qui correspond au nombre de soldats, il n'y a que moi qui supporterai la faute". C'est seulement en captivité que je l'ai révélé à mes camarades. Après mon retour de captivité, je suis retourné dans ce village de Grandfontaine, avec ma femme, en 1946. Je n'ai rien retrouvé. Le bois, après 6 ans, avait bien grossi. On est allé au café. C'est la dame qui nous a reçus. Elle m'a reconnu tout de suite. Son mari était couché au 1er étage et on l'entendait hurler de douleur, atteint d'un mal terrible. "Il vaut mieux que vous ne le voyez pas, mais revenez une autre fois et écrivez-moi d'avance la date. Vous viendrez déjeuner, çà nous fera rudement plaisir ".
   
  Un ordre est arrivé : nous partons direction Strasbourg. Sur le pont de Schirmeck, une troupe d'Allemands nous rend les honneurs au garde à vous. Etape de nuit à Mutzig, puis le lendemain Strasbourg. Tous les jours, il fait une grande chaleur et c'est pénible sur la route. En arrivant à Kingolsheim, banlieue de Strasbourg qui n'a pas été évacuée, arrêt. Aussitôt, les gens du village arrivent avec des seaux de vin et de café, car notre régiment régional est composé d'Alsaciens et de Vosgiens. On nous fait fête, nous n'avons plus l'impression d'être prisonniers. Nos sentinelles causent avec des Alsaciens. Un bistrot est ouvert et liquide de la bière à tour de bras. Le demi est fixé à 20 sous. Le boulanger a rallumé son four et fait une cuite de boules de pain, environ 500 grammes la boule. J'ai la chance de me trouver là quand elles sont cuites et je reçois une miche gratuite. Une telle réception des habitants est indescriptible, tellement leur joie est grande. Quel merveilleux souvenir ! Dans la soirée nous repartons vers la manutention militaire pour y passer la nuit. Dans une rue ombragée sur le trottoir un tas assez volumineux de nos biscuits de guerre : comment sont-ils venus là et pourquoi ? Je n'hésite pas, je passe la boule de pain au copain puis je quitte le rang et je remplis ma musette. Je m'attends à être inquiété car je dois dire que depuis que nous avons quitté Lingolsheim, nous marchons en ordre avec une sentinelle tous les 10 mètres. Puis la musette pleine, je cours pour reprendre la place dans le rang, mais personne ne me dit rien. Arrivé à la porte de cette caserne, nous sommes fouillés, on cherche des armes et les camarades de me dire "Ah, si seulement on avait fait comme toi pour les biscuits".
   
  Dans ce bâtiment, on y est tassés, tellement nous sommes nombreux, on a creusé une énorme feuillée dans la cour. Il faut faire la queue, avec une chaleur formidable et avec la puanteur. Nous ne restons que quelques jours car il y aurait eu danger d'épidémie. Nous allons à l'usine Citroën Matford Mathis. J'ai la surprise, en cours de route, de rencontrer ma femme qui a fait 80 kilomètres pour venir me voir, ainsi que d'autres femmes venant voir leur mari, et qui leur apportent aussi un petit colis. Les femmes nous suivent jusqu'à l'usine où là ont été installés 5 petits box séparés par une traverse de bois. Nous avons droit à 5 minutes de conversation puis c'est l'au revoir que nous espérons bientôt, puisque l'on nous a dit qu'on allait être démobilisés mais hélas il faudra attendre 5 ans pour se revoir.
   
  Nous restons quelques jours là, puis on nous emmène au camp d'aviation de Neudorf. Nous campons dans les hangars. Nous avons toujours avec nous nos officiers, puis un jour rassemblement général sur le terrain ; nous allons être décorés. Il y a quelques remises de Croix de Guerre, notre unité n'en possédant pas, notre capitaine nous remet notre citation à l'ordre du régiment comportant Croix de Guerre et nous recommande de bien la conserver et quand tout sera rentré dans l'ordre, on nous remettra la décoration. En 1943, une note de Paris à tous les stalags s'informant s'il y a des cas spéciaux parmi les PG. Je transmets ma citation et après quelques mois, je recevrai l'avis m'informant que la citation est parue au Journal Officiel du 16 Décembre 1943. Ma femme me fera parvenir ma barrette.
   
  Toutes les unités rassemblées là font partie désormais du 14ème Corps, sous le commandement d'un colonel. Puis au bout de quelques jours, l'ordre de la séparation. Les officiers allemands procèdent à l'interrogatoire de notre colonel qui nous fait un discours d'une telle grandeur qu'il est dommage qu'il n'ait pas été conservé. Il dit à peu près ceci "nous allons nous séparer ; vos chefs sont fiers de vous. Jusque au bout, vous avez cru au succès de nos armes, le sort en a décidé autrement. Mes camarades, continuez votre discipline envers vos sous-officiers et caporaux comme si nous étions toujours là et surtout ne désespérez pas de la France, car plus tard sûrement nous nous retrouverons, et nous pourrons relever la tête avec fierté, car vous étiez prêts à combattre pour son salut. Je ne vous dis pas Adieu mais Au revoir. Courage !" . Nous en avions les larmes aux yeux. Des Alsaciens pleurent à chaudes larmes, car maintenant c'est la séparation entre les Alsaciens et les Vosgiens.
   
  Les Alsaciens passent un à un devant un capitaine allemand, interrogatoire, quelques phrases en allemand, acte de naissance, etc. et ils rentrent dans leurs foyers. Ils sont contents, bien sûr, mais ils nous disent, nous savons ce que nous perdons, mais il y a la suite, nous la connaissons bien. J'arrive à mon sergent qui lui est ancien sujet allemand, et le premier mot qui lui est adressé par le capitaine c'est "Vous êtes Allemand". Réponse "Je suis Français". Le ton monte. Vous êtes "Allemand". Réponse "Je suis Français" et çà continue de plus en plus fort. Mon sergent, un colosse à voix de tonnerre. C'est l'Allemand qui cède le premier". " Ah bon. Vous croyez que çà va se passer comme çà !" Il est dans une colère terrible surtout qu'il y a des Alsaciens qui sont là et qui attendent leur tour. Que j'aurais aimé être là pour entendre ce duo. Ce sont mes camarades qui me l'ont raconté.
   
  Après, je le cherche, il est seul, assis dans la paille dans un hangar d'avion. Je vais m'asseoir près de lui, et place ma main sur son épaule sans un mot ; pour moi c'était plus qu'un sergent, c'est un camarade aussi brave que le plus français des Français. Puis, au bout d'un certain temps, il me serre la main et me dit merci, et voilà ces paroles dont je me suis toujours souvenu "Pour moi je ne me fais aucune illusion. Je les connais trop bien, mais j'ai encore mon unique soeur qui habite Leipzig, je m inquiète pour son sort" J'aurais bien aimé savoir ce qu'il était devenu. Nous avons touché du ravitaillement, puis un autre jour c'est nous qui partons, soi-disant pour Belfort, Strasbourg devenant allemand. Nous traversons une partie de la ville, il pleut, une pauvre vieille femme arrêtée sur le trottoir pleure et nous dit "Mes pauvres enfants, vous partez en Prusse Orientale" et ces paroles se répercutent de file en file. Puis nous arrivons dans une gare de banlieue, sur les rails un train de marchandises immense. Et de la troupe allemande et hop, dans les wagons à bestiaux. Et vous savez comment çà s'est passé, tassés comme des harengs, puis le train roule. Des camarades, par les petites lucarnes regardent le paysage et d'un coup on traverse une grande rivière. Tout le monde veut voir, les plus calés disent que c'est le Rhin. Personne n'y croit, on ne traverse pas le Rhin pour aller à Belfort, alors on fait des suppositions, la Prusse Orientale, les dires de la vieille dame mais non, ce n'est pas possible Les calés en géo disent que c'est près de la Russie. Nous roulons une heure ou deux puis nous arrivons en gare de Karlsruhe. Nous sommes en Allemagne. Nous traversons la ville au pas et nous pouvons regarder à notre aise notre artillerie sur les wagons. Il y a même un drapeau français dessus. Le voyage a duré 51 heures, nous sommes à Hohenstein gare.
   
    
  B - PRISONNIER EN PRUSSE ORIENTALE
   
 

l pleut. Une heure de marche et c'est l'entrée au camp du lB. On nous enlève tous nos objets. Beaucoup de camarades en avaient fabriqués

pendant les temps de loisirs et il y avait vraiment de belles choses sculptées au couteau.
  Le camp est divisé en plusieurs îlots Polonais, Noirs, une couverture sur le dos car ils ont froid et seront vite rapatriés, Flamands. Ce camp sinistre contient environ 20.000 prisonniers. En face du camp, sur une colline, huit colonnes de pierre rappelant le souvenir de la bataille de Tannenberg gagnée par l'Allemagne sur la Russie en 14-18. Il arrive des prisonniers tous les jours et il en repart pour des commandos. Ce camp est entouré de barbelés, avec des miradors à chaque angle. A l'intérieur, défense de s'en approcher à moins d'un mètre. En arrivant, on passe d'abord dans une grosse tente, photographie, coupe de cheveux à ras, et quand on se revoit, on est pris d'un fou rire car on se reconnaît à peine.
   
  Vie du camp : réveil, peut-être 5 heures, puis 2 heures d'attente pour aller au jus, mélange de plantes et de ronces séchées. Puis, ouverture de la porte et course vers les cuisines. Les sentinelles nous poussent à coups de crosse ; il faut faire attention car le chemin surélevé n'est pas large et de chaque côté c'est la vase. Un de nos camarades s'était embourbé, et c'était le fou rire pour nos gardiens de le voir se dépêtrer. En arrivant au pas de course aux cuisines, là il y avait "la cravache" nom donné à l'adjudant avec un fouet qu'il maniait facilement. Un vrai sauvage. Le principal, pour éviter ces à coups, c'était de se trouver dans le milieu, et la même comédie à chaque îlot.
   
  Dans la journée, rien à faire, et le soir partage de la boule de son. Les Allemands avaient trouvé un truc, car comme il y avait des arrivées tous les jours, il en partait autant pour les commandos. Peut-être au bout de 8 jours, c'est mon deuxième prénom qui sort, soit Alfred, et en route par le train avec mon camarade Louis de St Loch. Environ à 30 kilomètres de là, c'est la ville d'Allenstein, 2ème ville de Prusse, 60.000 habitants qui nous attend. Nous allons d'abord dans le parc d'un château où une soupe aux pommes de terre nous attend, très bonne, comme nous n'avions pas mange depuis longtemps, et puis, une bonne sieste au soleil dans le pré. Après on nous rassemble, et on demande des hommes de métiers manuels. Louis se présente, il est menuisier. Ensuite on demande des hommes pour arracher la tourbe ; je ne sais pas en quoi ça consiste ; on me renseigne, c'est dans des lieux humides je n'y vais pas, car dans cette région proche de la Russie, çà doit être un sale boulot en hiver. Mon camarade Louis vient avec moi il insiste c'est non. Que ne l'ai-je écouté !
   
  Le reste des prisonniers dont je fais partie, une cinquantaine d'hommes, est dirigé vers une école. Les enfants sont en vacances ; il y a déjà 150 hommes qui sont là bien avant nous, occupés à des travaux divers. Nous sommes assez bien. Evidemment, la soupe, maintenant, c'est des rutabagas. A une trentaine, nous sommes désignés pour aller rempierrer des rues. Les Allemands viennent de construire, à 4 kilomètres de la ville, sur un plateau désert, un lotissement de maisons individuelles de 3 à 4.000 habitants, principalement des familles nombreuses et des membres du Parti. Il y a une belle route en dur pour le relier à la ville. Les petites ruelles reliant entre elles les maisons ont été vite construites avec du sable et des briques cassées provenant de la démolition d'anciennes casernes.
   
  Notre travail consiste à casser ces briques puis, avec un rouleau en fer autrefois tiré par un cheval, arrangé pour qu'il soit tiré par nous, les écraser à 3 devant et 3 derrière, travail très pénible, surtout pour les 3 de devant, avec nos souliers déjà mal en point sur ces briques cassées. Un soir, à l'entrée de la ville en rentrant, nous croisons un couple, un jeune soldat et une jeune femme, bras dessus bras dessous sur le trottoir. Le soldat quitte sa compagne, se dirige sur nous, et sans qu'on puisse le prévoir, flanque à un copain un coup de poing terrible sur le visage. Le sang jaillit, et il repart sans un mot. Nous sommes atterrés, nous ne comprenons rien à ce geste lâche. Notre sentinelle n'a pas bronché, ne s'est même pas arrêtée. Le copain n'est pas tombé. Nous sommes furieux.
   
  Le lendemain matin, à notre arrivée au chantier, la sentinelle va converser avec les deux civils qui nous commandent. Qu'est-ce qu'elle leur dit ? Facile à deviner ce qui s'est passé, et que nous ne sommes pas à prendre avec des pincettes. A l'heure du casse-croûte, une demi-heure d'arrêt. Un des civils, qui a été en France pendant la guerre de 14 et cause assez bien le français, vient discuter avec nous, essayant de nous amadouer. Il nous parle des Allemands pas méchants. La colère me prend. Je réponds Allemands, très très méchants et je mime le geste qu'a fait le soldat. Une minute de surprise, et ils se mettent eux aussi en colère. Ils enlèvent 2 hommes du rouleau. Nous restons à 4. Nous protestons que ce n'est pas possible. La réponse est que les Polonais le tiraient aussi à 4.
   
  Sur ce chemin d'environ 200 mètres, il n'y a plus d'arrêts, sauf ceux que nous prenons malgré leurs cris. Quand on ne démarre pas assez vite, c'est la sentinelle qui nous menace avec son fusil. La fin de la semaine arrive, nous sommes sur les genoux, et mes 3 camarades s'attaquent à moi, tout en roulant, m'engueulant, me traitant de pas mal de mots. C'est de ma faute sans aucun doute. J'essaie de me défendre, peine perdue, et tout seul je me tais. D'ailleurs, il faut conserver sa salive. Les camarades qui cassent les briques avec de petites massettes et qui ne sont pas visés comme nous me soutiennent. A moins que de passer pour des lavettes, il était normal qu'au moins un de nous proteste.
   
  La semaine suivante, il doit y avoir le changement, c'est-à-dire que des casseurs de pierre nous relaient, et c'est moi seul qui ne suis pas changé et qui reste au rouleau, et devant bien entendu. Le lundi soir, en redescendant du chantier, j'ai comme un étourdissement. Je ne tombe pas, un camarade casseur de pierres me rattrape. Il est vrai qu'à ce régime, avec notre gamelle de rutas, çà ne donne guère de forces. A midi, nous mangeons sur un pré. Beaucoup de pissenlits. J'en cueille, les mets dans ma poche car c'est au retour que le malaise me prend. Je prends des pissenlits, j'en mange en les mastiquant bien, et cela se passe. Je le fais le restant de la semaine.
   
  Notre travail est terminé, je suis claqué. Puis, nous changeons de commando. En banlieue, à l'est de la ville, dans un abattoir moderne en construction. Là, nous sommes 750, par groupes de 10 (dont 2 vosgiens). Bâtiment anglais d'une hauteur intérieure de 8 à 10 mètres, le sol nu, 3 hauteurs de planchers, une quinzaine de sentinelles commandés par un feldwebel, logés dans un local dont une fenêtre donne dans notre local. Et pour nous c'est un simple P.G. cabot qui commande qui était dans mon wagon au départ de France. Par quel hasard se trouve-t-il à ce poste ? Il est vrai qu'il cause parfaitement l'allemand et le russe, il a une voix autoritaire et ne reçoit des ordres que du feldwebel. Il y a cependant parmi nous beaucoup de sous-officiers et même un adjudant.
   
  Le commando comprend de nombreux postes de travail. Il y a un groupe qui casse et récolte la glace d'un lac ils font des dalles de 50x50, les conduisent dans un énorme hangar et les empilent les unes sur les autres avec, entre chaque épaisseur, une petite couche de sciure de bois, je crois. Cette glace servira en été pour les brasseries. C'est le camarade Charles qui y est affecté. Un autre groupe d'une vingtaine, part chaque jour en camion découvert à une trentaine de kilomètres, pour poser une ligne électrique. C'est terrible ce voyage, par des -30, car autrement, au lieu de travail, ils ne sont pas trop malheureux. Pour moi, je suis avec le René, dans un groupe de 300. Nous traversons la ville tous les jours, pour aller combler un lac en prenant de la terre sableuse dans une colline. Cinq lignes de petits wagons y conduisent. Elles sont très dangereuses, par suite du gel et de la descente souvent le frein, une perche en bois, se brise sous l'effet de la poussée. Pour le terrassement, il n'y a pas assez de pelles et de pioches, alors une partie des gars se trouve libre. Que faire sinon marcher en rond sur ce plateau par -20 à -30 ? A midi, la soupe nous arrive dans un camion-plateau découvert chargé de bidons de laiterie de 20 litres. La soupe est à peine tiède et comme ce n'est presque que des rutabagas coupés en grosses rondelles, il arrive que l'on n'ait que du bouillon. Evidemment, pas d'abri, donc marche pour se réchauffer. Il n'y a que deux petites baraques qui sont réservées à nos surveillants civils, aux sentinelles et à nos camarades malades, car le matin, pour aller au travail, en cours de route, nous perdons des gars qui tombent. Il y a des jours, il y en a une dizaine. Nous les prenons sous le bras, et en arrivant, ils vont vers les 2 baraques chauffées avec un petit poêle et ils retournent au commando avec le camion qui nous a amené la soupe.
   
  Un jour, il y a un exercice de la troupe sur ce plateau, mélangés parmi nous, aux commandements gutturaux, des bonds dans la neige. Parfois ils restent couchés; ils n'ont pas de capote et paraissent avoir une santé de fer. De solides gaillards. L'exercice terminé, ils repartent à la caserne: Alli, Allo... nous avons tous entendu çà.
   
  Un jour, avec le René, nous nous dirigeons vers un énorme tas de bottes de paille empilées, d'une dizaine de mètres de hauteur. Une tranchée d'environ 80 centimètres de profondeur traverse toute la longueur du tas. De suite, nous nous enfilons dans cette ouverture, puis en tirant de la paille des bottes, nous obstruons l'entrée et bouchons derrière nous. Nous sommes heureux, plus de vent, plus de froid, une bonne planque. Mais hélas, nous sommes en train de nous endormir. Est-ce à cause du froid, de notre faiblesse, une sensation de mourir doucement. Cela vient peut-être du fait que nous avons trop colmaté, un début d'asphyxie. Lequel des deux a réagi le premier ? Nous ne l'avons pas su, mais aussitôt dehors, nous avons eu peur. Adieu la bonne planque, plutôt le froid à l'air que cette trouvaille morbide.
   
  Il y a un petit groupe qui va travailler dans une menuiserie. Le soir ils ont un petit supplément de 2 tartines, et un soir par semaine, une petite soupe de pâtes. Mais les gars ne tiennent pas le coup, 3-4 jours, c'est tout. Je demande une place à l'interprète. Il me répond : "Je veux bien, mais tu ne tiendra pas le coup". Le travail consiste à porter de la menuiserie, armoires et lits de camp, dans un vaste hangar, distant d'une centaine de mètres. C'est le seul travail de ces menuisiers. Température de la menuiserie, 15° environ, au-dehors, environ -25 à -30°.
   
  J'ai tenu une semaine. La fièvre m'a pris. Transporté à l'infirmerie, baraque bien chauffée, c'est le paradis. On nous vend du petit lait à 20 pfennigs le litre. Un petit inconvénient, la nuit, nous avons dans l'entrée deux seaux pour uriner. Ce n'est pas suffisant, çà déborde et nous avons toujours le goût de pisse. Une chose aussi nous intrigue : tous les après-midi, vers 3 heures, un grand train de matériel se dirige vers l'Est (et d'après l'infirmier, il y a longtemps que çà dure), chargé de camions, canons, chars, etc. Nous le saurons plus tard, ce matériel va servir à attaquer la Russie, on commence à le stocker pour l'heure H.
   
  Je suis toujours aussi faible ainsi que beaucoup de camarades. Nous nous sommes groupés à 4, Charles RIVAT, Henri GRAVIER, René LEBEGUE, d'abord pour les pommes de terre. Je vais à la visite toutes les semaines. Elle a lieu dans une grande caserne. Dans la cour, il y a deux blocs en maçonnerie où on jette les ordures. Et là, dès le matin, je vais faire le tri. Je ramasse toutes les croûtes de pain, ainsi que les mégots de cigares, parfois des gros morceaux de pain, et un jour un paquet bien emballé dans une musette. A l'arrivée, on vide la musette qui est gelée. Evidemment, pas de goût. C'est de la viande. A la chaleur, çà dégèle et, incroyable Un morceau de porc qui fait bien 500 grammes et un bon goût s'en dégage. Nous n'osons pas y croire, nous pensons à l'empoisonnement et puis, il faut bien essayer. C'est vraiment délicieux. Quel régal ! L'explication nous croyons la connaître : un bâtiment de la caserne est occupé par les soldats qui sont soit des tailleurs, des cordonniers ou des armuriers, et nous apercevons des femmes quelques fois aux fenêtres. Certainement, c'est l'une d'elles qui, nous apercevant fouillant dans le bac à ordures, a eu un geste de pitié pour nous.
   
  Pour les croûtes de pain, c'est Charles qui s'en occupe. Comme il y a avec lui des civils qui travaillent, il a pu avoir une vieille brosse en fil de fer et un petit seau. Après brossage à sec, il trempe les croûtes dans une première eau que l'on jette, puis une nouvelle eau et, sur le matin, c'est le René qui va mettre le seau sur le cubilot qui nous chauffe. Le matin, au réveil, nous mangeons cette pâtée qui nous soulage un peu de notre faim.
   
  Vers la fin février, on nous annonce que quand le thermomètre descendra au-dessous de -20°, les travaux extérieurs seront suspendus, nous n'en profiterons pas. Le froid commence à diminuer. Une quarantaine d'hommes sont désignés pour casser la glace sur les trottoirs, pris en charge par des civils et évidemment c'est la cohue. Le matin, dès le réveil, après le jus, tout le monde se rue à la porte pour faire partie de ces quarante. Ça dure 2 jours, puis ce sont les plus âgés qui sont désignés. Moi je tombe sur un bon vieux. A l'heure du casse-croûte, il m'emmène dans un bâtiment dont il connaît le chauffeur de chaudière et là, nous passons un bon moment au chaud, malgré le handicap, tout de même, que nous sommes remplis de poux. Avec la chaleur, ils grouillent. Casser la glace avec le pic de la pioche est désagréable, car la glace se casse en petits morceaux qui vous griffent la figure.
   
  Nous arrivons à la mi-mars. Une note arrive : sur les 750 que nous sommes, 200 vont partir. Ce sont les plus affaiblis, choisis parmi ceux qui sont les plus malades, donc qui n'ont plus de rendement. J'en fais partie. Le jour du départ arrive pour nous quatre (Henri GRAVIER est aussi du départ pour l'inconnu). Des bruits circulent que nous retournons en France, mais nous n'y croyons pas, nous avons tellement été bernés jusque là. En gare, un train avec déjà beaucoup de wagons pleins de camarades venus d'ailleurs. Nous sommes 40 par wagon, ce qui est normal, à peu près à son aise. Nous avons touché du pain, un ersatz de miel et du pâté pour 2 jours, et les sentinelles sont correctes, plus de hurlements et de sauvagerie comme au départ.
   
  Dans la nuit, arrêt d'une grande partie de la nuit ; le lendemain, arrêt dans une petite gare, la loco fait son plein d'eau, et nous aussi. Nous roulons vers l'Ouest. Dans une grande gare, nous avons aperçu le nom de Leipzig, et un tout petit espoir commence à se faire jour. Le lendemain, nous traversons un grand fleuve, et de nouveau, discussion avec les plus forts en géographie. Pour la majorité, c'est l'Elbe, et il nous semble que nous obliquons un peu vers le nord. De toute façon, nous sommes heureux, finis les grands froids de la Prusse inhospitalière. C'est déjà çà de gagné.
   
    
  C - AU STALAG 11A EN BASSE SAXE
   
 

nfin nous sommes arrivés, le voyage a duré 42 heures. Nous sommes au Stalag 11A, camp militaire en dur, situé en pleine forêt : Alten Grabow.

 
  Dans ce camp, avait été interné pendant la guerre de 14-18, le chanteur Maurice CHEVALIER. Pour la soupe, c'est meilleur qu'au lB. Nous n'avons pas touché de gamelle, mais des boîtes de conserves vides. Pas de travail à faire, sauf l'entretien de nos chambres. Puis un beau jour, il y a une dizaine de jours que nous sommes là, rassemblement par chambres dans la grande place au centre du camp, puis appel par chambre avec l'ordre de rester groupés. Combien sommes nous sur cette place ? Peut-être 2 000.
   
  Puis arrivent des civils qui nous prennent en charge, avec des listes établies par les services PG du camp. Des camions se mettent derrière nous. Nous avons compris c'est le marché des humains. Dans notre chambre, nous sommes 13. Le civil qui nous emmène dans un camion à ridelles est le maire du village, ce que nous apprendrons plus tard. Il nous ordonne de nous installer. Il fait une belle après-midi. C'est un fourmillement de civils à travers le camp. Le maire, qui circule pas mal, nous fait comprendre qu'il faut faire de la place. Il y a encore 14 PG qui vont monter dans notre camion. Personne n'a bougé car on croit avoir mal compris, il ne nous semble paspossible de faire monter encore autant de monde, surtout que ce n'est pas un gros camion. Il revient, peut-être une heure après. Serrez-vous et il le faut. Il demande s'il y a des paysans parmi nous aucun. Il fait la grimace car c'est surtout d'eux qu'il a besoin.
   
  Puis le chargement se fait. 27 hommes, plus encore les petites choses que nous avons sacs, valises, etc. Il faut que le premier rang se tienne assis sur les ridelles, puis ceux du centre leur tiendront la main une vraie pyramide Le camion démarre. Nous roulons à environ 15 à l'heure. En cours de route, un copain a laissé choir sa musette. Il faut hurler pour les faire entendre de s'arrêter. Nous avons bien fait 200 mètres, et de nouveau, pour laisser le gars descendre la chercher, c'est une vraie gymnastique. La nuit est tombée, nous roulons toujours avec une faible lumière une heure ou deux, puis arrêt dans un village pour déposer les 14 camarades. Quel soulagement d'être enfin à son aise! Puis nous roulons encore deux heures et c'est l'arrivée au patelin. On monte au premier étage, 1l camarades belges nous attendent. Ils nous ont préparé une bonne soupe chaude aux petits pois et pommes de terre, c'est un vrai régal. Nous avons deux petites pièces. C'est le logement d'un ménage d'ouvriers agricoles. Le rez-de-chaussée est une remise pour le matériel de culture.
   
  Les camarades belges sont là depuis le début de la guerre un instituteur, un postier, un employé de tram, de Bruxelles. Le chef du commando, grade de sous-officier, est ingénieur dans les mines de Charleroi, parlant allemand (ainsi d'ailleurs que 3 ou 4 autres belges) une voix forte. Le service de notre garde se compose d'un gefraite (caporal) et d'une sentinelle. Une planque de tout repos. Le lendemain matin, rassemblement pour les Français dans la cour. Les civils arrivent avec le maire choisir ceux dont ils ont besoin. Parmi nous, aucun paysan. Les premiers civils arrivés prennent évidemment ceux qui ont l'air le plus costaud. Nous restons à 2, moi le plus maigrichon, et Marcel BEROT, employé de bureau dans le civil qui est le plus âgé. Il est de la classe 20. Le dernier qui nous prend tous les deux, c'est le plus riche du village, le seul qui a le droit de chasse car il possède plus de 100 hectares de terre.
   
  Notre interprète nous dit, "c'est vous les plus malchanceux, car c'est le plus grincheux et aussi le plus rapiat. Il y avait un belge, au début, et çà n'a pas collé. On le lui a repris ". En route pour le travail. C'est un soldat allemand qui vient avec nous. Il est au repos dans la ville voisine à 4 kilomètres et vient travailler comme volontaire. Le travail, c'est de répandre du fumier dans un champ qui est gelé, par petits tas avec des fourches. C'est pénible, peut-être après un quart d'heure, nous sommes déjà fatigués. Je n'y tiens plus et m'assois sur un tas. Je m'attends à être houspillé par le soldat, mais pas du tout, il voit bien que nous sommes à bout. Il me dit de regarder voir s'il ne vient personne. Je me repose un moment, puis Marcel prend la relève. Le soldat force l'allure, puis je m'endors et c'est la voix de crécelle du propriétaire qui me réveille. Il est loin de nous et il hurle déjà. Arrivé prés de nous, il s'en prend au soldat nous traitant de fainéants et tout et tout, mais le soldat prend notre défense, essaie de lui faire comprendre que nous sommes affaiblis et que nous n'avons pas la force. Il lui rétorque qu'il paie pour nous et qu'il faut du rendement. Après son départ, c'est le casse-croûte, 2 petites tranches de pain minces avec au milieu une louche de marmelade. Le soldat, lui, a un bon casse-croûte. Il le coupe en deux et nous en donne une moitié pour nous deux. C'est vraiment un chic type.
   
  Au sujet de la nourriture, il faut que j'explique comment çà se passe. Nous avons un pain pour 3, un bon pain d'ailleurs, fait par un copain belge qui est boulanger et travaille comme PG dans la boulangerie. Il y en a deux au village. Puis, c'est à peine croyable, 4 jours de beurre, 3 jours de margarine par semaine, gros comme deux morceaux de sucre, avec marmelade ou saindoux (par semaine, nous touchons à l'abattoir une seule portion de margarine ; un autre jour, c'est une tranche de saucisse, un autre jour une cuillerée de marmelade), puis, obligation qu'impose le maire, un bon casse-croûte fourni par l'employeur pour le fruchtuck. Chez certains cultivateurs, l'après-midi, un petit en-cas, mais pas obligatoire.
   
  En parlant du maire, je dois dire que nous sommes tombés on ne peut mieux. Au début de la guerre de 14, il était soldat au Cameroun. Nous avons conquis la colonie, et il a été interné au Maroc, chez des viticulteurs pendant toute la guerre, nous racontait-il. Il n'était pas grand, mais il approchait les 100 kilos. Il causait encore assez bien le français et il nous disait l'expression "comme ci, comme çà", avec le geste de voler, et en imitant le cri de la poule. Pour la cuisine, une femme de chez les paysans est à notre service. Elle vient le matin faire le jus, à midi faire la soupe, et on a la même soupe le soir. Les pommes de terre sont à volonté, c'est nous qui les épluchons. La soupe varie choux, griese, pois, rutas rarement.
   
  Chez le fermier, il y a aussi deux prisonniers polonais libérés mais qui sont obligés de rester à la ferme, dont l'un causant le français et l'allemand. Il a habité la France pendant 14 ans et travaillait dans une mine au Creusot. Il a été rappelé quelque temps avant la guerre par sa famille pour reprendre la ferme, environ une vingtaine de têtes de bétail. Depuis la guerre, il ne sait pas ce que sont devenus les membres de sa famille et ses trois enfants. Il n'a pu avoir de nouvelles par personne de son village. Ils ont été amenés il ne sait où. C'est une famille allemande qui a repris sa ferme. On ne travaille pas avec lui. C'est dommage.
   
  Beaucoup de poules, mais difficile d'avoir des oeufs. Quand il en trouve un, par hasard, lorsque certaines ne vont pas dans leurs nids et font des oeufs dans la nature, il nous fait signe, mais il faut les manger sur place car avec un sbire pareil, le patron, cela ferait un drame. Il a un garçon d'une quinzaine d'années qui cause déjà quelques mots de français, est très gentil et recherche notre compagnie, mais un beau jour on lui demande pourquoi son père est le seul du village qui nous donne un si petit casse-croûte. On ne le verra plus que de loin.
   
 

Le travail du fumier est terminé, nous sommes séparés pour le boulot, mon copain et moi. Je vais conduire 2 chevaux avec le semoir ; le patron m'accompagne et tout de suite trouve que ce n'est pas assez vite. Je ne peux pas suivre la vitesse. J'essaye de mettre les genoux sur la traverse du semoir. Il m'a donné une grande gaule pour faire activer les chevaux. Je lui dis que je n'ai jamais conduit de chevaux et que je ne veux pas les frapper. Il me reprend la gaule et les frappe tout en marchant à côté du semoir à plusieurs reprises, tout en gueulant. Alors, à chaque coup qu'il frappe, les chevaux font un bond et le semoir ne roule plus droit. Après deux ou trois tours dans le champ, d'un seul coup il pousse un hurlement. Il s'arrête rouge de colère, il bégaye. Je crois qu'il va avoir une attaque. La raison : chaque fois qu'il frappe les chevaux, ils font un écart et le semoir et moi, on n'est plus dans la ligne et on fait des courbes. Le malheur, c'est que son champ de blé participait à un concours, c'est raté.

L'après-midi, je crois comprendre que c'est le copain qui va prendre ma place, alors je lui dis "T'as compris". "Oui, t'en fais pas". Il avait repris le champ par l'autre bout, résultat pareil. Nous discutons avec notre chef de commando, on ne peut pas continuer comme çà, à travailler avec cette brute. Si on n'est pas bien nourri, on aura du mal à se retaper. Il faut qu'on trouve un moyen, mais lequel ? Notre chef est d'accord, d'autant plus qu'au début de la captivité, il y avait un belge et çà n'avait pas marché non plus. D'ailleurs, pas beaucoup de voisins le gobaient, le maire en premier. Je vais labourer avec une paire de boeufs. Bien sûr, c'est déjà mieux mais il gueule quand même.

   
 

Le labourage est terminé et nous avons à ramener du champ 2 grandes voitures, façon tombereau, plus la charrue. Il monte dans la 2ème voiture, moi dans la première, avec la charrue. On passe sur un petit pont avec 4 bornes pour le délimiter et j'ai une idée. En arrivant sur le pont, j'oblique un peu sur la gauche. Mon Bauer a vu le danger, il hurle de s'arrêter. Tout en roulant, je fais signe que je ne comprends pas et, patatrac, la charrue accroche les bornes. Un bruit du tonnerre, la charrue à l'envers. On roule comme çà jusqu'à la ferme. Il est tout cramoisi de rage et de peur en même temps. Qu'est ce qu'il me casse : sabotage. Ma défense je n'ai jamais conduit de boeufs. Deux ou trois jours après, on monte au 3ème étage. Il s'agit de descendre des sacs de blé pour semer, blé qui a été trié dans des machines. Les sacs pèsent environ 60 kilos. Je m'assois dans les premières marches du haut de manière à être à la hauteur pour mettre les sacs sur mon dos. Je me rends compte qu'il est impossible, dans l'état où je suis, d'y arriver. Je commence à virer le sac de gauche à droite en poussant des hans, alors que je ne fais aucun effort. Il regarde derrière moi et un fou rire irrésistible le prend. Bon, rigole toujours, et d'un seul coup je prends le sac par le chignon d'une main et le tire jusqu'au palier, et là au fou rire succède une rage bleutée, car le sac risque de se déchirer. La séance pour moi est terminée.

Il me ramène au commando, et va se plaindre au caporal que je mets de la mauvaise volonté. Le caporal répond que l'après-midi le soldat ira avec son camarade se rendre compte si c'est faisable ou pas. Evidemment, il n'est pas costaud non plus. Je lui ai dit la façon d'opérer et mon bauer se fâche et dit qu' "il ne veut plus des Français, vu que çà me coûte cher, et que c'est des fainéants. Je vais demander des Italiens Quelques jours plus tard arrivent dix civils italiens. C'est lui qui les loge et les nourrit. Quand nous passons quelques fois devant la ferme, on entend des hurlements çà n'a pas l'air de marcher non plus avec eux.

Le lendemain, nous allons tous les deux travailler à la carrière de sable. Je dois dire que les Belges ont tous leur place fixe chez les bauers, dont un boulanger de métier qui travaille à la boulangerie. Les volants, ce sont les Français. Les paysans viennent nous chercher selon leurs besoins. Il y en a qui en prennent un ou plusieurs, le reste est occupé à la carrière pour le compte de la commune, mais là, pas de casse-croûte. Il est vrai que le travail n'est pas fatiguant. C'est un bon vieux qui nous surveille, et avec une cigarette par ci par là qu'on lui donne, c'est la belle vie pour nous. Mais là, on n'a pas de casse-croûte qu'importe, nous ne mangeons pas tout.

   
 

Nous avons eu la visite, la fouille. Ils ont trouvé du pain moisi. Le maire n'a pas été content "Si çà se renouvelle, je serai obligé de réduire votre ration". Tous les 15 jours, nous avons une petite charrette pour conduire nos ordures. On camoufle un pain dans nos vieux cartons, et près du tas d'ordure, il y a 2 copains de la ville qui sont occupés toute la journée à trier ces ordures. On ne peut pas aller vers eux qui sont à 200 mètres. On leur crie qu'il y a quelque chose pour eux, et quand nous sommes partis, ils vont chercher le pain. Les autres jours, quand nous avons du rabiot de pain, il y a, au milieu du village, un petit ruisseau qui traverse le village, et en passant sur le pont, nous le jetons aux oies du village qui sont toujours à fouiner et qui se régalent.

Maintenant, je suis pour un mois chez un autre bauer, des gens très gentils encore assez jeunes. Lui n'est pas mobilisé, il a une jambe raide. Deux fils dont un vient d'être mobilisé, le deuxième a 13 ans et une fille de 15 ans.
Un jour, il me dit "Je suis pris, beaucoup de travail. Ma fille te conduira, il y a au moins 5 kilomètres, tu couperas un champ de petits pois avec une faux spéciale. Vous emporterez le manger pour la journée. Je voudrais te demander. Es-tu bien traité chez nous ?" "Très bien " "Maintenant, si tu voulais un jour t'évader, il faudrait me le dire car je suis responsable et je devrais payer une forte amende. J'aimerais que ce soit en dehors de chez moi. Je trouverai une excuse pour te renvoyer". "C'est très honnête de votre part. Soyez sans crainte. Il n'est pas question de s'évader pour plusieurs raisons, déjà la distance, et des fils qui répondent pour moi. Comptez sur moi, et si je changeais d'avis, je vous le dirais ".

   
 

Le travail a duré 2 jours. On a mangé plus que l'on voulait, des casse-croûte et un pot de camp de riz au lait, mélangé avec de la marmelade. Je leur ai dit qu'en France, on mangeait le riz à part et la marmelade aussi. Ils ont fait comme je l'avais dit et ils ont trouvé que c'était mieux et ont adopté ma méthode. Mon mois terminé, c'est un journalier qui vient me chercher pour une journée j'ai fait 2 heures de travail, nettoyage du jardin. Mais la vraie raison, je l'ai devinée. Ce n'était pas pour le travail. Il s'agissait de morigéner son fils aîné (il avait 9 enfants) qui allait avoir 18 ans et qui allait s'engager dans une formation dure. Mais il n'y a rien eu à faire, il était buté et j'échouais. Ni ses parents ni ses frères et soeurs qui le cramponnent n'y pourront rien.

Le lendemain je vais travailler à la batteuse chez un autre paysan. Le chef de commando me dit "Au début de la guerre, il avait eu un autre de mes PG. Le jour même, il est rentré, le fils de la maison avait voulu le battre. Il n'avait plus eu de PG. Maintenant qu'il y avait des Français en abondance, on ne pouvait plus lui en refuser". De savoir qu'il avait voulu frapper un PG me révoltait. J'étais peu disposé à travailler, d'autant que maintenant la santé et l'énergie étaient revenues. Il y avait là une dizaine de personnes. Il me met à la pesée des sacs de grain. Je refuse, avec le prétexte que mes reins sont kaput. Il me met à enfourner les gerbes dans la machine en me montrant à bien charger pour les épis. Par deux fois, je mets le paquet résultat, la machine est coincée et il doit dépanner. Perte de temps. Il m'a regardé d'un drôle d'air et moi pareil.

   
 

A l'heure du casse-croûte qui arrive, tout le monde est assis dans la pièce. Je refuse en disant que je n'ai pas faim. Un silence de mort s'établit. Pas un mot. On sent l'orage venir. A la reprise, il m'emmène à l'écurie panser son cheval. Je refuse en disant que je n'y connais rien et que c'est interdit aux prisonniers de le faire. Je n'ai pas terminé que je me retrouve au fond de l'écurie. Il m'a bondi dessus comme un bulldozer. Le temps de ne pas savoir ce qui m'arrive, à peine debout, nouveau choc et là je commence à hurler. C'est défendu de battre les PG. Je sors dans la cour plus personne. La grande porte de 3 mètres de haut est fermée, aucune issue. Je suis à sa merci. Il ressort de chez lui. Il est allé mettre son képi et sa veste avec le ceinturon et il a sorti la baïonnette. Il me prend à la gorge et les yeux dans les yeux, me met la pointe sur le coeur en hurlant "Tu ne veux pas travailler !". "Si", sur le même ton que je réponds. Il reprend "Tu ne veux pas porter les sacs". "Je ne peux pas à cause de mes reins". "Tu ne veux pas soigner le cheval". "C'est défendu, je ne sais pas le faire". "Tu vas conduire le schnitzel à la brouette". "Oui" que je dis. Je charge une demi brouette. Son père très âgé suit derrière moi, et tout en m'insultant, essaie avec le pied, qu'il a de la peine à soulever, à m'attraper les parties.

Je ne peux plus rester là et comment faire ? Le fils n'est pas de retour. Pour le schnitzel, il se trouve dans un silo à béton avec ma brouette. Je la monte sur le tas et, debout dans la brouette, j'essaye d'attraper le dessus. Impossible, d'autant qu'il n'y a aucune prise, le béton est lisse. J'essaie. J'ai pu atteindre le sommet. Comment que j'ai pu y arriver ? Dans ces moments-là, c'est la colère, la rage, qui sont décuplées, surtout avec des godillots. Je peux dire que c'est un effort surhumain. De l'autre côté, en contrebas, c'est le ruisseau, 3 mètres en-dehors. 30 centimètres d'eau, je saute, je suis sauvé. Maintenant, il n'y a pas beaucoup à réfléchir. Je vais me diriger vers la ville, 4 kilomètres. Je me ferai arrêter par un officier et raconterai ce qui m'est arrivé, mais j'ai les pieds trempés. Ce n'est pas possible, je dois d'abord aller au commando.

Là, j'ai de la chance. Il y a un camarade belge Armand HUOT, celui qui travaille aux trams de Bruxelles, qui part au boulot très tard le matin. Il coupe du bois dans le verger de l'école. L'instituteur est un capitaine âgé qui est mobilisé dans un bureau de la ville. Avec un peu de chance, s'il n'est pas encore parti, je lui raconterai ce qui m'est arrivé, et comme il sait l'allemand, ce sera plus facile. Le capitaine m'écoute, car il sait le français. Voilà sa réponse "J'ai été prisonnier 2 ans à Montpellier comme lieutenant, et moi aussi j'ai été malheureux ; on a été dur envers moi aussi ", et il part. Ce que je ne sais pas, c'est qu'avant de partir au boulot, il est passé au commando. Le maire, qui avait été prévenu par mon chef, était là. Il ne gobait pas cette famille rapport que c'étaient les seuls qui avaient leur machine à battre le blé et qui ne passaient pas par la location de la mairie, propriétaire des autres batteuses.

   
 

Le maire a décidé que c'était terminé. Jamais plus il n'y aurait de français chez eux. Maintenant pour moi, j'ai dit à mon chef comment çà s'était passé. Il m'a dit : "Tiens toi à carreau. C'est demain dimanche. La deuxième boulangerie du village ma demandé s'il était possible d'avoir un volontaire, tu devrais y aller, ce serait une preuve que tu n'es pas un fainéant". D'accord. Le lendemain, j'ai de la tarte au casse-croûte, et en causant on me demande si je me plais au village. "Oui, sauf chez la famille HOFFMEISTER où j'ai été hier battu comme un chien". Et tout de suite, j'ai vu qu'ils n' étaient pas gobés dans le village. Les gens prenaient ma défense. Le lendemain, c'est le maire qui vient me chercher pour travailler chez lui pour un mois. Le matin, tu commences à 7 heures. J'ai 4 laitières, tu sors le fumier, après on t'apporte le casse-croûte . Et quel casse-croûte ! Je suis gâté et les lundis matin, c'est du blanc d'oie, autant que de pain.

"C'est la moisson qui démarre. Tous les cultivateurs vont amener leur moisson à battre. Il y en aura déjà vers les 9 heures. Une partie de leur récolte doit être livrée à l'Etat. C'est obligatoire. Le restant de leur récolte sera rentré dans leurs greniers et sera battu pendant l'hiver. Il y a 3 grosses machines à battre, ton rôle sera d'enfourner les gerbes dans les batteurs électriques. Il vient environ une dizaine de personnes, dont 2 femmes, une de chaque côté de toi. Tu engraines, mais attention ils veulent tous aller le plus vite possible, car la commune, à qui appartiennent les machines n'est pas riche et ils payent la location qui est assez chère. Donc, ils vont vouloir te faire activer. Ne les écoute pas. Tu es gefreite et je sais que tu as de l'autorité. C'est toi qui commande la cadence, et tu n'as pas intérêt à aller vite. Je te fais confiance. S'il y a un incident de machine, il y a un mécano de la commune pour çà, personne d'autre que lui ne doit toucher aux machines".

Vers 9 heures, les premières voitures arrivent, lourdement chargées, et la manoeuvre commence. La matinée, çà va à peu près, pas de réflexions. L'après-dîner, une charretée, dont le propriétaire n'aime peut-être pas les Français et veut sûrement faire des économies arrive. Un ou deux des porteurs de gerbes crie le mot Schnell ! qui veut dire vite en allemand. Alors là, je pousse une gueulante avec le peu de la langue que je connaisse. Je leur dis que je connais mon boulot. Deux minutes après, je connais le truc. Au lieu de présenter la gerbe côté épis, c'est le contraire, et là, çà ne loupe pas la gerbe est coincée et la machine cale. Ils vont chercher le mécano qui est en train de réparer une autre machine et arrive doucement, répare, et tout ce temps perdu, ils le payent.

   
 

Evidemment, ce n'est pas un regard de gentillesse qu'ils m'adressent, ils ont compris. Ce sera les seuls, et bien sûr, ils auront dit que le prisonnier c'était pas un bon. Je dois dire que tous les autres ont été corrects et gentils. J'étais obligé de refuser, ils voulaient presque tous me donner à boire des canettes de bière. J'en buvais une le matin et une l'après-midi. Le maire, le lendemain vient m'apporter le casse-croûte et me demande en riant si çà va. "Oui". "Je sais, ma femme a entendu quand vous vous êtes fâché". Je lui réponds, moi aussi en riant :"Prima" mot qui veut dire le mieux possible. Çà a duré un mois. J'ai dû engraisser à ce régime là. La moisson est terminée.

Je dois dire que dans cette région de Basse Saxe, la culture, c'est principalement des céréales. Maintenant, c'est l'arrachage des pommes de terre qui commence. Le maire me dit "Comme tu es libre, tu vas être à la disposition, pratiquement tous les jours, des habitants du village qui en principe ont tous un porc pour leurs besoins personnels, et un champ de patates plus ou moins grand. Ils s'aident entre eux à environ une douzaine de personnes. Tu ne seras pas malheureux, car le jour de l'arrachage, on mange de la tarte, c'est une habitude du pays". Il y a certaines maisons où l'arrachage est terminé pour midi. La location du PG est comptée pour la journée, et l'après-midi on me fait faire des fois une petite bricole, des fois on me laisse reposer chez eux. Je mange très bien et pâtisseries tous les jours. C'est le bon côté du travail. Mais il y a le mauvais. Cet été là, la Russie entre en guerre contre L'Allemagne. C'est la joie parmi nous et je pense dans tous les commandos de PG. Tous les soirs, après le boulot, on se met à la fenêtre et nous chantons à pleins poumons toutes les chansons qui nous passent par le tête (sauf la Marseillaise, car notre chef belge nous dit "Il ne faut pas avoir l'air de braver").

Malheureusement pour nous, de l'autre côté de la rue, ce sont de petites maisons dont les propriétaires travaillent dans la ville distante de 4 kilomètres du village, et ils se sont plaints au maire et à nos gardiens de cet état de fait, et menacent de nous faire fermer la fenêtre. Notre chef refuse, dans un logement petit comme le notre et avec une chaleur en plein été, si on nous ferme la fenêtre, c'est l'asphyxie qui nous guette. A ce moment là, nous refusons d'aller travailler. Nous modérons nos chants 2, 3 jours puis nous repartons de plus belle. Les nazis continuent à se plaindre, car c' en sont. Ils ont fait une réclamation où ils disent qu'à la nuit tombée, on n'éteint pas notre lumière ce qui est totalement faux, d'ailleurs c'est notre intérêt, car nos avions qui survolaient l'ennemi tiraient sur les lumières. La situation commence à se tendre.

Chez tous les fermiers qui nous occupaient, il n'y avait pas d'histoire, on peut même dire qu'on était en très bon terme avec eux. On chante encore, mais moins fort, et on commence à trouver que les nazis y vont fort : une réclamation a été envoyée aux autorités du Stalag. Le maire est venu, aussi le boulanger qui occupe son PG belge, Ils ont essayé d'adoucir les choses. Le boulanger a peur que, si çà s'envenime, on lui enlève son PG car il y tient, il est là depuis la fin des hostilités, c'est autant comme camarade. Les gens chez qui je mange tous les jours, ne font aucune allusion. Je suis toujours reçu pareil.

   
 

Je dois citer tout de même une chose qui m'a frappée. Un soir, au souper chez un ménage de 2 personnes, le mari qui a été uhlan à Sarrebourg allemand, en face de Lunéville, 60 ans environ, un bel athlète, la femme est en train d'éplucher des patates à manger avec une sauce et du porc. En face de moi, au mur, le portrait de 2 jeunes superbes soldats, à mi-corps, ressemblant au père. La mère s'est aperçue que je regardais la photo, et se met d'un seul coup à crier. Elle voudrait s'arrêter mais elle ne peut pas. Elle hurle, les pleurs jaillissent. Je comprends, c'est un drame. Le père a les yeux pleins de larme. Je suis très ému aussi. Une fois qu'elle s'est un peu calmée, elle dit: "Nos deux seuls fils, 20 ans et quelques années. L'un est tombé pendant la bataille de Pologne, l'autre pendant la campagne de France" et de dire "Pourquoi, pourquoi" ? Leurs vies sont brisées, nous sommes ennemis et je ne souhaite plus me retrouver dans une pareille situation.

Je reprends mon récit. Une nouvelle demande est partie, nous accusant de nouveau d'avoir laissé notre lumière. Cette fois, c'en est trop. Notre chef me dit :"Tu peux jouer l'Internationale?" "Oui". Nous avons un petit accordéon diatonique qu'un camarade, Marcel BEROT, le doyen classe 1920 a rapporté de Pologne qu'il avait pu acheter avec des marks. Je dois dire qu'il travaillait dans un village de Pologne et qu'il en conservait un merveilleux souvenir de ses habitants qui était malheureux aussi, plus grand chose à manger non plus, et qui malgré la défense qui leur était faite de ne rien nous donner, n'hésitaient pas, malgré les coups qu'ils recevaient, à le faire. Je joue l'Internationale. On ne chante plus, on hurle et tous en choeur. Tout le monde sait l'air et une partie de la soirée on ne chante plus que çà, et cependant il n'y a aucun communiste parmi nous. On ne voit pas nos gardiens : on est enfermés et eux couchent dans une autre maison plus loin. Le lendemain, tout le monde est au courant. Personne ne fait de réflexion. Les copains qui sont chez leurs fermiers leur expliquent les motifs qui nous ont fait agir, mais nous nous rendons bien compte que, cette fois-ci, avec nos raisons, nous sommes allés trop loin. Quelques 10 jours se passent. Le maire, on ne le voit plus, la cuisinière dit juste ce qu'il faut pour le service. De nos gardiens, pas un mot non plus. Evidemment après çà, il n'était plus question de chanter. Un soir, vers la mi-octobre où déjà quelques uns sont couchés, le mot "Raus" retentit au rez-de-chaussée. Cinq minutes, tout le monde en bas "Schnell, raus". Au même moment, c'est un défilé d'uniformes qui montent vers nous. C'est une couleur que nous ne connaissons pas, la plupart sont des moustachus. La chambre est pleine, l'escalier aussi et il en reste encore en bas et pas un mot. Nous sommes complètement paumés. On n'arrive pas à retrouver toutes nos affaires. Nous descendons. C'est un gardien que nous ne connaissons pas qui est là, une liste à la main nous pointant. De nos gardiens habituels, pas de traces. Dehors, un car nous attend. Nous le saurons plus tard, les nouveaux arrivants qui viennent nous relever sont 20 Yougoslaves. Et en route dans la nuit noire. Nous roulons lentement. Le car a juste une petite veilleuse, et après peut-être 10 kilomètres, arrêt. Le gardien prend sa liste et appelle 2 ou 3 noms et matricules qui descendent, alors qu'on devine un village, et tout çà dans le silence.

La manoeuvre se répétera 5 fois. Les deux derniers qui descendent, c'est moi et un camarade, Gustave DUJARDIN, comptable dans un établissement textile à Roubaix. Nous avons roulé environ 3 heures, sans savoir à chaque arrêt qui descendait. Nous étions 20, 10 Belges et 10 Français. Nous sommes dans un bourg, 3.000 habitants et là on est dans un commando de 120 hommes Osterwick am Harz. Et pourquoi toute cette mise en scène ? Pour nous, les nazis ont gagné : nous sommes des communistes qu'il faut isoler les uns des autres et par la suite du récit on apprendra que nous n'aurons pas des planques de choix, d'après ce que l'on supposera, car nous ne reverrons pas nos camarades ou indirectement dans un hôpital. Un camarade français a travaillé très dur dans une mine de sel. Nous n'oublierons pas notre séjour d'environ 6 mois passé à Kleingensted. Arrivés en piteux état, nous en sommes repartis en pleine santé et avec un bon souvenir, de ses habitants, du maire en particulier, sauf en dernier, des nazis.

   
    
  D - DANS L'USINE DE FABRICATION D'ENGRAIS
   
 

e lendemain, au travail dans une fabrique d'engrais. Nous sommes 6 PG plus un Tchèque déporté qui a sa chambre en ville, un contremaître,

un sous-contremaître et un ouvrier surnommé Carrousel qui travaille l'hiver à l'usine et l'été a un petit manège d'enfant et fait les villages pour les fêtes foraines.
   
 

La fabrique elle-même n'a pas d'étage. Assez grande, elle est divisée en compartiments pour mettre toutes les sortes d'engrais que nous recevons de Westphalie. Notre travail consiste à faire le mélange de ces divers engrais selon les cultures. L'un deux est particulièrement nocif ; un autre, dès son arrivée, se solidifie tout de suite et on est obligé de le repasser au concasseur. Le Tchèque, lui, est à la machine à peser dans des sacs de papier forts de 50 kilos. Le bâtiment n'a aucune lumière par le dessus. Nous travaillons à la lumière artificielle, seule, la grande porte d'entrée est toujours ouverte, par où rentrent les paysans qui viennent chercher la marchandise. Nous sommes munis de masques en fil de fer très très fin, très dangereux à la longue, car la poussière d'engrais se colle et par moments, on est obligé de s'en séparer et de les nettoyer. Pas de chauffage dans l'usine et nous sommes dans le froid car l'engrais est déjà froid par lui-même. Pour midi, nous avons une petite pièce pas froide avec lumière du jour. C'est un camarade du commando qui nous apporte la soupe dans un bidon de lait sur une petite charrette.

Une semaine, nous travaillons la nuit, because réparation du concasseur, et une nuit, vers les 10 heures du soir, le Tchèque, qui ne travaillait pas cette nuit là, arrive en vitesse mettre son complet neuf qui était dans son armoire, et laisse le sien sur un banc, puis s'enfuit aussitôt. Vers minuit arrive la police qui le recherche. Carrousel leur explique ce qui vient de se passer, veut leur montrer le costume qui reste. Il n'y en a plus, car c'est moi qui l'ai camouflé dans un tas de fagots de l'usine. Je me suis douté qu'il y avait quelque chose, et l'ai fait sans rien dire aux copains. La Gestapo dit à Carrousel qu'il s'est enfui avec la fille de 18 ans de ses voisins, car l'usine est tout près d'une petite station de chemin de fer. Cela leur facilitait la fuite. Ils seront repris à la frontière tchèque, lui évidemment dans un camp ou prison pour 2 mois. Il revient à l'usine, n'a plus que la peau sur les os et le dos marqué par les coups qu'il a reçus. Bien entendu, il n'a plus de costume: un pantalon délabré et une blouse blanche. Les copains me disent : "Avec ce froid et dans l'état qu'il est, il ne va pas tenir le coup longtemps". Le costume est toujours là sous le tas de fagots, mais maintenant on fait toujours l'équipe de jour. Impossible de le sortir sans être vu. Je leur dis : "C'est moi qui l'ai planqué le soir de son évasion". Et pourtant j'avais bien ri, un peu à l'écart, quand Carrousel montrait aux policiers où il était sur le banc. Les copains l'avaient vu aussi et n'y comprenaient rien. Tant pis pour moi. Je ne peux pas le laisser comme çà. Je commence à enlever les fagots. Le contremaître et le sous-contremaître me regardent faire, intrigués, sans dire un mot. J'enlève le costume et le porte au Tchèque. Quel sourire il me fait. Carrousel en bégaye en expliquant aux autres comment çà s'est passé. Et moi qu'est-ce qu'on va me faire ? Je reprends mon boulot. Tout de suite, sans un mot, un petit coup d'oeil en dessous, ils discutent entre eux. Certainement qu'ils ont eu pitié, car pas un mot, comme s'il ne s'était rien passé. Le travail toujours aussi dur, un peu de répit au concasseur. On ne doit pas mettre des gros morceaux et on arrive tout de même à mettre un qui bloque la machine. C'est le contremaître qui se débrouille pour débloquer; pendant ce temps, on lézarde un peu. Je commence à cracher un peu de sang et j'apprends seulement qu'avant mon arrivée, il y avait un Parisien qui travaillait là et qui était dans le même cas, on l'avait rapatrié. On commençait tous à être affaiblis d'autant plus que la nourriture était exécrable : des mois complets, choucroute à l'eau tous les jours. Dès qu'on levait le couvercle du bidon, un goût de pourri s'en dégageait. Carrousel nous avait dit qu'avant la guerre les ouvriers touchaient 2 litres de lait chacun par jour. Les copains, au commando, c'était pareil, mais il y en avait qui travaillaient dans les fermes autour du bourg. Il y avait aussi une fabrique de tonneaux et là, avec les civils, ils arrivaient toujours à grignoter. Il fallait que l'on fasse quelque chose, si l'on voulait rentrer en France intacts. C'était à moi, cabot, de prendre les devants. Le patron de l'usine traversait tous les jours à midi notre pièce pour se rendre dans son chalet tout près de l'usine. Le matin, on ne le voyait pas, il passait par la route pour aller au bureau de l'usine. Jamais un mot pour nous, jamais un coup d'oeil. C'était un vieillard, un colosse droit comme un I. D'après Carrousel, c'était un ancien officier, toujours avec la canne.

   
 

Un jour, à midi, je me décide. Je vais l'attendre au milieu de la pièce et quand il arrive, je découvre le bidon et je lui fais comprendre qu'on ne peut pas travailler comme ça longtemps. Je lui dis que même un chien ne pourrait pas manger cette soupe. Il me regarde, tortille sa canne d'un air hautain. J'ai presque l'impression qu'il voudrait me frapper, car d'après Carrousel, il aurait battu de ses ouvriers avant la guerre. Sans un mot, il part. Il faudra trouver autre chose. Un samedi, je dis à mes camarades : "On va freiner le boulot, c'est-à-dire travailler au ralenti dans la matinée".

Je suis en train de piocher, ce fameux engrais qui redevient de la pierre. Le contremaître passe et me regarde travailler. Puis il me prend la pioche et pioche à son tour, sans dire un mot. Je dis simplement : "Je n'ai plus de forces". L'après-midi, je suis en train de pelleter, même séance que le matin : il prend la pelle. Même réponse de ma part. Le soir au départ, on balaie grossièrement avec des balais en bouleau et de nouveau, il me prend le balai et le fait à ma place, avec toujours la même réponse de ma part. Avec les copains, on n'a causé de rien dans la journée. En rentrant du boulot on discute. Tout le monde a freiné un peu. Je suis le seul à qui le contremaître a pris les outils afin de faire voir comment il fallait travailler. En rentrant au commando, notre chef nous dit, à moi et à un autre camarade, d'aller au bureau du sous-of allemand qui veut nous parler. Et la dispute commence : "Tous les deux, vous avez ralenti le travail. Pourquoi ?". Réponse : "Avec le travail malsain et dur que l'on fait et la nourriture infecte que l'on mange, on n'a plus de forces". Après cette petite gueulante, on va se coucher.

Le lendemain matin dimanche, on a l'ordre d'exposer sur nos lits toutes les pauvres hardes que nous avons. On a compris, ce sont les représailles qui commencent. Après la soupe, l'après-midi, rassemblement en tenue. Départ pour le stade. Une brise glaciale le balaie, et des insultes pour nous deux par nos camarades. Que l'on se rende compte: plus de 100 qui nous traitent de tous les noms, car nous sommes tous les deux responsables. Ils ont raison, n'avoir que le dimanche pour se reposer, et nous le comprenons bien, mais il n'était pas possible d'agir autrement, car nous, c'est notre santé qui est en jeu, donc notre vie ; d'autant plus qu'un camarade parisien, renvoyé dans son foyer, nous a fait comprendre dans une lettre qu'il était fichu. Halte au stade, puis appel pour nous deux à sortir du rang, puis marche sur la piste, avec un gardien qui lui, marche dans le pré et au pas. C'est la pelote : Un, deux, un, deux. On va terminer le premier tour du stade. Je dis à mon camarade : "Je ne continue pas. Je vais me laisser tomber comme si j'avais une syncope". Au même moment, le gardien nous fait signe d'arrêter. Nous rentrons dans le rang et nous rentrons au camp en silence. Plus un mot de nos camarade, ni ce jour-là, ni les autres jours. Ils ont compris que çà aurait pu être eux qui auraient pu être à notre place.

Le lundi, évidemment, il faut reprendre le collier, mais je dis à mon camarade "On travaillera, mais en freinant beaucoup moins sur le boulot". Le soir, à la rentrée du travail, présentation tous les deux chez le sous-officier qui nous dit :• "C'est déjà mieux, mais vous devez faire mieux que çà". Quelques jours plus tard (j'avais omis de dire que nous touchions un supplément de pain et de saucisse pour travaux lourds. Nous touchions çà tous les dix jours. Nous ne savions pas combien de grammes. Nos six portions étaient identiques, le partage était fait par le sous-contremaître, mais hors de notre présence.) je me suis dit : "Est-ce qu'il y a bien ce qui nous est dû". Je dis à mes camarades : "Ne touchez pas à vos rations, on va se renseigner au commando . Le cuistot a une petite balance." Par l'intermédiaire de notre chef de commando, on va vérifier le poids en demandant au sous-of allemand à combien de grammes nous avons droit. Çà ne colle pas, nous sommes grugés et il me faut reconnaître, il est lui-même révolté. Il téléphone immédiatement au patron de l'usine. Le lendemain, çà a bardé, pas en notre présence bien sûr, mais à voir la tête du sous-contremaître, je viens de me faire un ennemi mortel. C'est surtout moi qui suis visé, d'autant plus qu'il est encore mobilisable. Il me faudra me tenir sur mes gardes.

   
 

Le travail va continuer encore quelque temps puis on va s'apercevoir que les arrivages des différentes matières se ralentissent. Les stocks diminuent à vue d'oeil. Puis, un beau jour, c'est l'arrêt complet. Le motif donné : c'est que ces matières viennent de Wuppertal (Westphalie) et que toute une partie de cette région a été démolie par l'aviation anglo-américaine. Je suis affecté à une fabrique de tonneaux. Si seulement çà pouvait durer. Je crache toujours le sang mais les conditions de travail sont bien meilleures. Une semaine plus tard, arrivent deux jeunes sous-officiers venant de la ville d'Albertstadt, 60.000 habitants. Ils travaillaient dans une fabrique d'avions Junker (2 à 3.000 ouvriers), dans le hall le plus dur de l'usine comme punition, parce qu'ils avaient refusé de travailler. Ils étaient mal en point aussi, et une note de la direction du stalag les relevait de ces fonctions, et c'était moi, l'enquiquineur, qui était désigné pour les remplacer avec un autre camarade, mais pas celui qui était avec moi à notre arrivée, mais un autre enquiquineur de mon genre dont on voulait se débarrasser.

En route avec une sentinelle. Nous voilà partis en train, dans cette usine distante de 30 kilomètres. Il y a deux commandos de PG, l'un franco-belge d'environ 130 hommes appelé Felsenkeller, et un autre de Français de 180 hommes. Les deux sont situés dans deux hôtels désaffectés à une demi-heure de la ville de Lindenberg, très bien placés, dominant légèrement la ville où avant guerre les touristes allemands venaient passer leurs dimanches. C'étaient des guinguettes où l'on s'amusait beaucoup.

   
    
  E - DANS L'USINE D'AVIATION D'ALBERTSTADT
   
 

e lendemain, au travail dans une fabrique d'engrais. Nous sommes 6 PG plus un Tchèque déporté qui a sa chambre en ville, un contremaître,

un sous-contremaître et un ouvrier surnommé Carrousel qui travaille l'hiver à l'usine et l'été a un petit manège d'enfant et fait les villages pour les fêtes foraines.
   
 

Je suis affecté au hall 3 comme me l'avaient dit les deux sous-officiers. Je porte des longerons qui forment l'ossature de l'aile et la mise en place de différents piquets de fer que je mélange volontairement. Il faut tout d'abord que j'explique ce hall. On monte deux sortes d'ailes d'avions, des 28 (petits) et des 52 d'une douzaine de mètres, environ 200 dans cet immense hall. La plus grande partie sont des riveteurs qui, à longueur de journée, percent les plaques de métal avec leurs appareils. C'est un bruit infernal, il faut hurler pour se comprendre avec son voisin. Avec çà, une fine poussière de métal à avaler, çà ne va pas arranger mon crachage de sang. En plus, je fais de la dépression, le moral au plus bas. Je me plains des reins, je marche courbé entre la grande salle et la large allée qui sépare les modèles d'avions. Je m'assois sur les marches qui servent à travailler sur les appareils. Au fond de la grande allée sont les bureaux. Un contremaître jeune, peut-être 30 ans, du Parti évidemment, rouspète, me fait relever. Deux ou trois minutes après, je suis de nouveau assis de manière à être vu des manitous du bureau. En désespoir de cause, il me met dans la petite allée, à la queue de l'appareil. Je n'y reste pas longtemps et reviens dans la grande allée. Les camarades m'engueulent, car je retarde, avec les erreurs que je fais volontairement, la cadence de sortie des avions. Un matin, je me fais porter malade. C'est un lieutenant-médecin qui est chargé des visites, prisonniers, militaires et civils. Tout d'abord, à la salle d'attente, c'est un infirmier qui prend la température. Je n'ai pas de fièvre. J'essaie de lui expliquer mon cas, rien à faire. Je ne verrai pas le toubib. Devant moi, il y avait un jeune de 19 ans environ qui passait. Il faisait du terrassement avec un poignet enflé qui le faisait souffrir. L'infirmier lui dit "Bon pour le travail". Moi-même qui ai fait du terrassement, je sais qu'il est quasiment impossible de manier une pelle sans ressentir de violentes douleurs. Je fais comprendre à l'infirmier qu'il ne peut pas. Il se met en colère et me répond : "C'est la guerre, tout le monde doit travailler". Peut-être est-ce pour cela qu'il ne m'a pas laissé voir le toubib? Je suis vraiment déçu. Le soir, je dis à mon camarade ce que j'ai projeté à partir de ce soir. Je vais commencer à me plaindre de douleurs. Je ne mangerai pas. Je lui donne mes tickets de soupe de midi à la cantine. La faim, dans l'état où je suis devenu, on ne la sent plus, mais je vais avec çà faire la grève du sommeil. Je ne me raserai plus, et avec une barbe déjà un peu poivre et sel, çà va me faire paraître encore plus minable. Mon camarade ne veut pas : "Tu ne pourras pas tenir le coup". "C'est ce qu'il faut, je dois voir le toubib". Je sens, en restant, que je ne reverrai pas la France. Je suis décidé, avec le peu de volonté qui me reste, à le faire. La même nuit, je commence à me plaindre de douleurs, puis je vais au lavabo de temps en temps m'asperger d'eau pour ne pas m'endormir. Le lendemain matin, les camarades les plus près de mon lit se plaignent : "De nouveau, tu te nous as pas laissé beaucoup dormir ".

L'interprète d'origine polonaise est dans le même cas que moi. Il va discuter avec le sous-officier allemand qui a l'air d'un bon vieux qui lui dit qu'il n'a qu'à rester au commando, car il arrive de temps en temps que des gars qui sont très fatigués ne soient pas reconnus malades, et restent au commando pour faire le balayage et les petites corvées. La journée se passe. Evidemment, je reste dans mon coin sans me faire voir et assis, car si je me couchais, je ne pourrais pas résister au sommeil. La nuit suivante, je recommence la même séance. Les gars disent : "Ce qu'il souffre !". Le deuxième jour se passe comme le premier. J'attaque la 3ème nuit. Je souffre énormément. Heureusement qu'il y a le lavabo. Je commence à avoir des troubles de la vue et la faiblesse devient de pire en pire, puis dans la nuit, je me sens écroulé, comme si je mourais. Mes voisins me couchent sur mon lit. Et au matin, en route pour la visite médicale, avec un camarade sous chaque bras pour me soutenir et marcher comme un pantin. A la salle d'attente, pas question de me faire prendre la température. Je suis introduit tout de suite chez le toubib. Il est secondé par une infirmière belge qui cause l'allemand. "De quoi souffrez-vous ?" "Des reins" et il dit à l'infirmier : "On va l'envoyer à Magdebourg". Moi qui pensais aller au stalag pour essayer de me faire rapatrier, je suis refait. Alors je dis à l'infirmière que j'avais été en Prusse Orientale, et quand je suis revenu en Saxe, c'était pour me renvoyer dans mon foyer. Et là, le toubib prend la parole dans un mauvais français "C'est de la faute de vos camarades qui sont rentrés en France avec de bonnes combines et qui ont écrit à leurs camarades encore PG. Vous êtes malins, les Français, mais nous autres Allemands aussi, car nous avons des spécialistes qui lisent vos lettres, et maintenant c'est terminé. Ceux qui rentrent, ce sont des malades incurables et infirmes, ce que je ne vous souhaite pas". Il me fait une piqûre de soutien et là, à la salle d'attente, j'attends un gardien très jeune qui m'aide à marcher jusqu'à la gare qui n'est pas très loin. On monte dans un vrai train, compartiment tout seul. Le gardien m'a demandé mon âge, il me donne dans les 60 ans. J'en suis loin : 40 et quelques. Il n'en revient pas.

   
    
  F - A L'HOPITAL DE MAGDEBOURG
   
 

rrivé à Magdebourg, je n'ai toujours pas mangé, et là, je suis tout de suite servi dans un théâtre transformé en hôpital dont une partie des malades

sont des Yougoslaves et des Russes, soignés par un médecin breton, et l'autre partie, dont je vais faire partie, des Français et des Belges, environ 200 malades en tout, soignés par un médecin algérien.
   
 

C'est la visite, en présence du médecin-capitaine allemand. D'abord, tapé sur les genoux avec un marteau de bois, puis deux infirmiers français me prennent sous les bras, me soulèvent puis m'abaissent, me font faire des tractions, d'abord doucement, puis ensuite plus vite. On a parlé de 17 piqûres.

Ainsi, rien ne m'a réussi, sauf à paraître un vieillard. Quand retrouverai-je des forces ? Je suis placé à côté d'un jeune éclusier de la région parisienne. Je marche toujours bien courbé, mais que c'est dur cette comédie. Il me dit "Vous êtes drôlement arrangé ". A la sieste de l'après-midi, des camarades arrivent vers lui pour lui échanger toutes sortes de choses. Un vrai débrouillard pour faire le troc : cigarettes, lettres de PG, lettres de colis, gâteaux, conserves, ... et il me donne à manger. Il ouvre une boîte de boeuf et des gâteaux. Je refuse, car je n'ai rien à donner en échange. Il insiste "Vous occupez pas de çà". Il me dit vous. Avec mon air de vieillard, ce n'est pas étonnant. Il est d'une extrême gentillesse. Il me fait voir ce qu'il a comme réserves, et tous les jours, il me force à prendre ce qui me plaît. Il faut que je me retape, car mes colis ne sont pas prêts d'arriver. Ils vont rester en souffrance un certain temps dans le local du commando. J'ai ma piqûre tous les jours et à la visite du matin, on me demande si çà va mieux. Je suis obligé de bluffer. Un jour, je dis que çà va un peu mieux, un autre jour moins bien. C'est dur de mentir comme çà. La visite est faite par le capitaine allemand et le lieutenant français. J'ai entendu causer l'infirmier qui disait : "S'il n'y a pas d'amélioration, la 17ème est terrible et on peut rester infirme". J'ai la frousse de l'avoir, et quoique marchant toujours courbé, je ne me plains plus de douleurs. L'après-midi, au lieu de faire la sieste, je vais dehors m'asseoir dans le parc, et il m'arrive, quand je me relève, d'oublier que je dois rester courbé. Je me traite d'imbécile et regarde si personne ne m' a vu.

Autre chose, je me rase avec un rasoir couteau. J'ai la chance d'avoir encore mon cuir à rasoir. Des camarades s'en sont aperçu et me demandent de leur repasser les leurs. Il y en a qui sont en piteux état. Pendant que je suis au parc, les gars profitent de les mettre sur ma tablette. J'en ai pour un bon bout de temps. Çà me fait passer le temps tout en rendant service. L'éclusier -nous nous entendons à merveille- me fournit toujours de la nourriture, puis un beau jour on le reconnaît guéri et il va repartir en commando. Il me dit "C'est toi qui prendras ma place ". Je refuse et il insiste. Bien. J'accepte. Le même jour, je dois abandonner, je ne suis pas encore assez costaud, bien que je sente que les forces reviennent. Un après-midi, on amène dans le lit de l'éclusier, un jeune gars de 22 ans qui vient d'être opéré de la mastoïde. Peut-être 2 heures après, il se lève, et il est là au pied de mon lit, sans un mot. Les larmes lui coulent. Je lui dis "Vous souffrez ?" Il me fait signe que oui. Il se recouche. Une heure après, c'est le prêtre qui arrive pour faire son office, et s'en va : il est mort. C'est le plus mauvais moment, émouvant et poignant de ma captivité. Je ne l'ai pas oublié.

   
 

Tous les après-midi, vers 4 heures, notre toubib fait une tournée assez rapide pour voir si tout va bien. Il est toujours en pantoufles. Je suis couché en train de lire, je ne l'ai pas vu arriver. C'est un livre rigolo que la petite bibliothèque met à notre disposition. C'est tellement rigolo que je ne peux plus arrêter de rire et lui est à côté de moi "Oh" qu'il me dit "çà va beaucoup mieux". Il s'assoit au pied de mon lit, attendant que mon fou rire se passe. Je suis dans une fausse situation. "Alors, maintenant, racontez-moi votre histoire de reins. Je n'y ai jamais cru. A votre faiblesse générale oui, c' était visible". Je réponds: "Si je voulais revoir la France, je n'avais que cette solution pour sortir de cet enfer, tout au moins un risque à courir". "Oui, je vous comprends, mais je ne peux malheureusement rien pour vous. Il y a un moyen, je connais certains de vos camarades qui l'ont fait. Quand ce n'est plus possible, quand çà ne colle plus, on les mute dans une ville à 40 kilomètres d'ici. Ce sont les montages d'ailes que l'on fait ici alors que dans cette ville, on fabrique des moteurs, on termine les avions. Malheureusement, votre dossier va vous suivre. Je suis au courant, car nous recevons chez nous des gars qui viennent de cette ville. Essayez. Peut-être aurez-vous une meilleure place qu'ici, c'est ce que je vous souhaite". Maintenant, pour moi c'est terminé. Inutile de jouer au plus fin. Je peux me redresser. Inutile de jouer au bossu. Ce qu'il me manque, ce serait de remuer, marcher un peu, car il fait un temps magnifique. Nous sommes au mois de Juillet 1943. Une occasion se présente.

Un matin, un jardinier du château qui est juste à côté de l'hôpital, vient demander un volontaire pour faucher la pelouse à la machine. "D'accord". Il dit que ce n'est pas bien pénible. Il me dit "Je vous prendrai dans une heure". Un infirmier me signale que je ne vais pas être présent pour la grande visite du matin, et il me dit que des gars qui n'étaient pas dans leur lit ou à côté étaient considérés comme valides au travail et repartaient au boulot le lendemain. Il me vient une idée. Je prends un grand côté de carton des colis qu'on reçoit et, en grosses lettres, j'écris dessus en allemand car j'ai un petit dictionnaire français-allemand "Ich bin arbeiten schloss garten (je suis travailleur dans le jardin du château)". A la visite, le major allemand est pris d'un fou rire. C'est la première fois qu'on le voit sourire, me disent les infirmiers et les copains, et cette idée va changer complètement ma situation, comme quoi les gestes, les mots les plus simples, peuvent avoir une portée que l'on ne soupçonne pas. Un ou deux jours après, je demande à mon major français: "Est-ce que le major allemand ne pourrait pas me faire un papier me permettant de travailler à l'air libre à des travaux légers. Avec ce papier je me débrouillerai, car l'usine comprend des terrains et des jardins, et des gars y sont occupés. Avec mon âge et des crachements de sang dont il reste encore des séquelles". Il réfléchit "Oui, vous ne risquez rien d'essayer. Je lui en causerai en lui disant que c'est vous qui l'avez fait rire", chose que l'on n'avait jamais vue, toujours l'air froid et hautain, mais sans l'air de méchanceté. Je n'y crois pas. Le lendemain à la visite, le major lui fait la proposition. Il me regarde avec un petit sourire. J'ai compris. C'est gagné et dans ces cas-là, il faut se maîtriser pour ne pas sauter au plafond comme on dit en termes populaires. J'ai passé plus d'un mois à Magdebourg.

   
    
  G - RETOUR A L'USINE D'ALBERTSTADT
   
 

e matin, une sentinelle vient me chercher et il me ramène à l'entrée de l'usine où je remonte au commando avec les copains.

Tout de suite :"Çà va. Tu es guéri ?" "Oui, faiblard mais plus de douleurs". C'est qu'ils se rappellent les deux nuits où ils n avaient pas dormi beaucoup par ma faute.
   
 

Evidemment, ils ne le sauront jamais, à part, bien entendu, mon copain Louis HERAN de Millau. Le lendemain, je me présente au Directeur des services extérieurs avec le certificat du major écrit en allemand, avec son sceau. Il m'affecte au service du jardinage. Je conduis des brouettes de terre. La première brouette, je ne la remplis qu'à moitié. Je juge çà d'après mes forces qui ne sont pas toutes revenues. Et il commence à m'enguirlander. J'essaie de lui faire comprendre que je sors de l'hosto et pas beaucoup de force. Le jardinier français qui travaille avec nous me fait signe. C'est un gars du Midi "Est-ce que tu fumes ? As-tu des cigarettes?" "Oui" "Il n'est pas mauvais. Tu vas voir". Je suis là, à côté de ma brouette. "Ne le regarde pas. Sors tes cigarettes, donnes m'en une et allume". Le voilà qui arrive "Discutons. Il va essayer de comprendre ce qu'on dit, et avec des signes, il comprendra que c'est de ta maladie. Bon. Prends un air détaché et demandes lui s'il fume". "Oh ia tabac français prima done shön !" "Maintenant tu peux rouler ta moitié de brouette, il ne te dira plus rien. Je le connais, avec tous les nouveaux qui viennent, c'est pareil. Tu lui en donneras une tous les matins. Le tabac français, c'est son point faible".

L'hiver est arrivé. Plus de travail pour nous. On est placé dans des halls. Pour moi, pas question de retourner au hall N° 3 que j'appelle l'enfer. Je vais au Hall n° 4 avec un crémier parisien et un nommé COUCHOUD, cultivateur du Centre. Là, c'est le matériel, les tôles, toutes sortes de pièces. Nous partons avec un civil allemand, en voiture avec un cheval, chercher du matériel dans un grenier d'une ancienne ferme à la périphérie de la ville, car les Allemands ont en réserve dans de nombreuses maisons et fermes la plus grande partie du matériel, de manière qu'en cas de bombardement il y ait toujours du matériel rescapé, à seule fin de continuer sans interruption la fabrication des ailes. On fait la chaîne. C'est des pièces jaunes en laiton ou en cuivre, je l'ignore. C'est le vieux civil qui, est dans le chariot et qui les empile. Naturellement, on ne va pas assez vite à son gré. Il dit : Schnell -plus vite-. Le crémier dit : "Il ne va pas commencer à nous emmieller celui-là". Le civil répond : "Attention. Moi comprends français". Réponse du crémier "Ah Tu comprends le français et bien Merde !". Çà y est, c'est la guerre déclarée avec celui-là, parole malheureuse du crémier que nous n'approuvons pas parce qu'à première vue, on n'avait pas l'air malheureux. Arrivé au hall 4, il y a un gradé en kaki qui, je crois, doit être du Service du travail, et le civil lui raconte ce qui s'est passé. En déchargeant les pièces, j'en échappe une qui roule à ses pieds. Il me saute au cou et crie : "Sabotage!" Je suis navré car je ne l'ai pas fait exprès. J'essaie de lui faire comprendre. Il me croit. Le déchargement est terminé. Le crémier nous dit : "Moi, il ne me verront pas cet après-midi". Il ne fait pas partie de notre commando. Comme je l'ai signalé plus haut, il fait partie du commando franco-belge. Comment fera-t-il ? Il ne nous le dit pas. Il a sûrement une combine que nous ignorons et le camarade COUCHOUD se lamente : "C'est nous qui allons en baver, c'est tout de même pas de chance pour la première demi-journée dans ce hall". "Ecoute. On a peut-être une toute petite veine de s'en tirer. L'après-midi on va aller trouver le Directeur de l'extérieur que j'ai vu à ma sortie de l'hôpital. Il s'appelle M. SCHMIDT. Nous l'aborderons poliment à son arrivée : voilà, nous étions occupés au service du jardinage. Maintenant c'est l'hiver, nous sommes renvoyés. Nous serions très heureux de continuer à travailler dans votre service charbon. Je ne suis pas encore tout à fait remis, et le travail au grand air va me remettre d'aplomb". Il me répond : "Oui, mais la poussière du charbon n'est pas tellement recommandée". Nous sommes déçus. "Nous sommes parmi les plus âgés et nous aimerions tant travailler sous vos ordres". Il est un fait que c'est un homme très aimable, très doux, réputé. Il réfléchit un moment puis il nous dit : "D'accord. Allez-y tout de suite". Nous le remercions. Du hall 4, pas de nouvelles après l'incident du matin. Ils ont dû se dire que ce n'étaient pas des recrues comme nous qu'il leur fallait.

Le charbon, qui a subi avant son arrivée à l'usine un traitement qui lui a enlevé la majeure partie de ses parties chauffantes, (utilisées dans plusieurs branches telles que produits chimiques, pharmacie, ...) a une couleur brune ; il est très léger. Nous arrivent, pendant une bonne partie de l'été, environ une quinzaine de wagons de charbon par jour. Il est stocké, déchargé au moyen d'x jusqu'à une hauteur d'une quinzaine de mètres. Le tas ressemble à une montagne sur 200 m de long. L'hiver, il est rechargé environ 2 wagons par jour, jusqu'à la chaudière qui alimente presque tous les halls de l'usine. La chaudière est munie d'énormes ventilateurs car, sans cela, le charbon ne brûlerait pas. Puis arrive également du petit coke pour chauffer les baraques munies d'un poêle. Une centaine de tonnes environ. Affectés à ce travail et à divers travaux (exemple : déplacement de matériels de halls, travaux de terrassement, etc.) une dizaine de PG et une quinzaine de déportés civils russes commandés par un contremaître BOSEROT, 2 chefs d'équipe Max KNOPP et Albert STEINHAUS et un ouvrier du prénom de Paul. A notre disposition, une baraque à 2 compartiments, un petit pour les cadres, avec téléphone (c'est le rayon d'Albert) l'autre pour l'équipe des manoeuvres muni chacun d'un poêle. Le PG Jules CHILBAUD est le seul d'origine lorraine (Lunéville), marié à une messine, demeurant à Metz. La majeure partie vient du nord de Bretagne et le reste du Territoire. Sur le poêle de l'équipe, qui brûle jour et nuit -car il y a par moments des nuits où l'on est obligé de travailler- et sert à sécher nos habits, une énorme cafetière de café ersatz, toujours très chaud, à volonté, que THIEBAUD va chercher dans un bureau par paquets de 5 kg, à la disposition aussi des cadres. Nous avons tous des tasses fournies par l'usine.

   
 

C'est le début de l'été et le premier wagon vient d'arriver pour la saison d'hiver. On le décharge. Mais pourquoi Albert et Paul sont-ils inquiets ? Ils assistaient à la décharge faite par les Russes et je n'arrive pas à comprendre pourquoi le fait d'avoir déchargé ce wagon leur cause des soucis. Je le saurai seulement au coeur de l'hiver, mais Paul ne sera plus là. Il est marié à une fille âgée d'une quarantaine d'années. Encore mobilisable, il s'est épris d'une fille de 18 ans, d'un amour fou et partagé. Sa femme est occupée aussi à l'usine et l'a prévenu : s'il ne renonce pas, elle se plaindra au directeur général. Il n'y a rien à faire. Il s'entête. Le patron aussi. Comme il est encore mobilisable, il fait le nécessaire pour le faire partir. Arrive sa feuille de route un dimanche matin. Je suis de service avec une dizaine de Russes. Nous venons de décharger un wagon et nous faisons la pause dans notre local. Il arrive dans le bureau, nettoie son revolver et un coup part. La main ensanglantée, il part sans mot dire se faire soigner à l'infirmerie. Puis le lendemain, la police est à la recherche de la balle qui est retrouvée dans la cloison, et chose curieuse, personne ne nous interroge. Quelques jours après, on apprend qu'on a fini par lui faire avouer qu'il s'est blessé volontairement pour ne pas partir. Sa blessure à peine fermée, il est emmené on ne sait où. Ses camarades nous disent "Vous ne le reverrez plus" d'où ce silence avec nous pour ne pas ébruiter une affaire pareille. Le camarade THIEBAUT vient enfin d'être libéré et va retrouver sa femme à Metz.

Pour le remplacer, Max me demande si çà me ferait plaisir de prendre sa place, comme je suis Lorrain et copain avec lui. Je lui dis que je ne veux rien lui devoir et que je ne lui demande rien. La place est bien plus intéressante, évidemment, toujours au chaud et à l'abri, mais j'ai du mal à avaler qu'il a tué un de nos semblables qui s'évadait. Vous me direz, c'est la guerre et le même fait s'est peut-être produit aussi de notre côté, et c'est Max qui vient me le demander. Je lui réponds que pour moi çà m'est égal, je suis bien aussi à la place que j'occupe. Maintenant je vais être en contact direct avec Albert, et quand il s'absente, c'est moi qui répondrai au téléphone. Je baragouine un petit peu l'allemand. D'ailleurs ce n'est pas compliqué. Quand on le demande, je réponds : "Albert nich da". D'ailleurs, c'est lui qui m'a dit de répondre çà. On me demande où il est ; ma réponse : "Il est en route pour le bureau". Demande : "Quel bureau ?". Réponse : "Je ne sais pas, il y a tellement de bureaux dans cette usine". Il y a tout de même des choses simples que je réponds, c'est souvent des demandes de charbon pour des bureaux qui ne sont pas reliés au chauffage central. Je note sur le carnet l'endroit d'où on a appelé.

Un après-midi, Albert, moi et deux camarades sommes allés en ville rentrer un camion de charbon qui a été déchargé sur le trottoir, et lui qui d'habitude est toujours simple et correct avec nous, nous presse d'aller plus vite. Des schnell, schnell ! . On n'y comprend rien, qu'est-ce qui lui prend ? Tout d'un coup, la nuit est arrivée, et malgré toute notre ardeur on fait du rabiot. Enfin, c'est terminé, et nous repartons par des quartiers que nous ne connaissons pas. C'est des quartiers ouvriers. Nous arrivons devant une modeste maison. Il nous fait entrer. Nous allons de surprise en surprise. On monte un petit escalier et nous sentons un bon goût de cuisine que nous n'avons plus l'habitude de sentir, une bonne soupe de légumes au lard. Nous entrons dans une petite cuisine : c'est chez lui. Il nous présente sa femme. Il est divorcé et remarié avec la veuve d'un sous-officier. La soupe c'est pour nous : "Vite, assis et mangez". Et voilà la raison pour laquelle il nous avait fait tant presser pour le travail : nous faire faire un bon repas. Ainsi, j'étais fier de moi de l'avoir bien jugé depuis le début que nous étions avec lui.

Pour le repas du soir, c'est un copain qui nous prépare la soupe. Un grand chaudron et un grand fourneau attenant nous servent à préparer toutes les marchandises contenues dans nos colis, tels que haricots, pois et pâtes. Et çà gêne le cuistot, l'ordre vient d'on ne sait où : défense de faire cuire nos gamelles sur le fourneau. Nous sommes à l'entrée de l'hiver, mais alors qu'est-ce que nous allons faire avec toutes les choses qui sont à cuire ? Le chef du commando est un sous-officier. Il n'y peut rien. Moi comme cabot, et un copain coiffeur à Montluçon, on étudie la question. Il n'y a qu'une solution. Il y a un 2eme chaudron qui ne sert pas. On va le mettre en route s pas d'opposition. On fera une répartition suivant ce que chacun apporte : exemple, une demi-livre de pâtes pour 2 jours car nous avons une louche d'une contenance d'un litre. Je tiens à jour, sur un carnet, le nombre et les noms de chaque donateur, en présence du coiffeur et avec l'accord du donateur. Tant que çà a duré, il n'y a jamais eu de contestation, mais c'était un sacré travail. A nous deux, on a baptisé çà la "soupe populaire". Il y avait des camarades qui avaient moins de colis que d'autres et ils nous apportaient soit des choux, des carottes, des oignons, pommes de terre, etc. qui allaient dans le chaudron, et croyez-moi, c'était vraiment bon tout ce mélange. La cuillère tenait debout dans la soupe et quand on avait çà dans le ventre on ne réclamait rien d'autre, et ceux qui n'avaient rien se rattrapaient avec la soupe du commando. Ceux qui apportaient des légumes, c'est qu'ils s'arrangeaient grâce à des combines avec les civils. Puis, vers la fin de l'hiver, le 2ème chaudron a été interdit, because sur les 180 que nous étions, il y avait des soirs où l'on avait 90 louches. Résultat, il y avait la moitié sinon plus de la soupe du commando que l'on jetait.

   
 

Je vais parler maintenant d'un autre copain qui travaillait avec moi à l'extérieur. Le coiffeur, lui, travaillait dans un hall. Son nom, Marcel RASPAUD, employé à la Compagnie du gaz de Périgueux, un as, un bon copain. L'usine avait sa réserve de patates dans des grottes d'un village voisin et, de temps en temps, des camions de l'usine allaient en chercher pour remplir les caves des cuisines. Ces jours-là, on était à l'affût, les larmiers des caves restaient ouverts et on en profitait pour remplir des musettes. Nous deux, on avait repéré un abri individuel en ciment et on faisait plusieurs voyages de musettes et petit à petit, on en ramenait au commando qu'on camouflait dans une soupente occupée par un copain dans la journée. C'était un camarade jurassien, cordonnier de son état, qui avait un pied bot et qui réparait nos godasses. Nous avions un sac de réserve de 40 kg environ et un samedi qu'il était tombé une grosse masse de neige, le Siemens qui nous ravitaillait n'a pas pu remonter au commando et notre sac a servi à la collectivité. Un soir qu'il y avait eu livraison de patates, le gardien qui nous comptait trouvait que sous certaines capotes, il y avait une grosseur. Effectivement, 6 camarades avaient la musette pleine de patates, y compris Marcel, et c'est lui que la sentinelle désigne pour aller vider les musettes à la cuisine. Il ressort avec les musettes vides et, comble de culot, ramène la sienne pleine et les autres vides arrangées pour camoufler la sienne pleine et nous crie : "Ne vous dérangez pas, je vous redonnerai vos musettes au commando!" Et çà, il faut le faire. Une autre fois, il est occupé à décharger des caisses de boisson d'un wagon avec 2 copains, contrôlés par 2 cantiniers qui ont chacun leur cantine, et chaque fois qu'il arrive au wagon, il manque toujours des bouteilles. Ils réclament à l'expéditeur qui lui est sûr que le compte y est, d'où la présence des 2 cantiniers dans le wagon. Je passe près du wagon. Il me dit : "Quelle chaleur !" et d'un geste naturel, il me lance sa veste. Je suis surpris car, dans la manche de sa veste, il a glissé en douce une bouteille, et moins une qu'elle ne tombe à terre. Mais non, les cantiniers n'ont rien deviné. Et combien d'autres tours a-t-il joué !

Entre autres, encore un : il a été pris par le fameux Max en train d'échanger un paquet de cigarettes avec un civil contre une boule de pain qu'il a mis dans sa musette. Max l'amène au poste de police de l'usine qui est assez loin. Il passe devant quelques baraques qui ont un petit pont pour entrer et, en vitesse, lance la musette sous le pont. Max, qui marche toujours devant n'a rien vu. Ils arrivent au poste de police et, stupeur, plus de musette. Il dit qu'il n'a rien, qu'il ne comprend pas. Les policiers ne le gobent pas, commencent à avoir un petit sourire. Max s'emporte, Marcel s'entête. Mais Max a croisé un Siemens conduit par 2 prisonniers belges qui eux, sont obligés de dire la vérité. A mon Marcel, on ne peut rien faire, mais il est drôlement guetté par le Max qui lui en veut à mort. Il a été obligé d'aller rechercher la musette. Le civil a écopé de 10 jours de prison.

Un dimanche après-midi, on me demande à l'entrée du commando. C'est mon beau-frère qui vient de St Dié au titre du STO. Il savait que j'étais PG dans la ville d'Albertstadt, il s'était renseigné avant de partir. Il était désigné pour se rendre à Misburg, 2 stations après Hanovre, et sa route passait dans ma ville où il y avait déjà un groupe de STO qui travaillait, et 2 camarades l'ont accompagné jusqu'à mon commando dans ma ville. Notre gardien chef est un Sarrois qui comprend le français et lui interdit l'entrée. Il me donne des nouvelles de ma famille et fait signe qu'il a une musette pour moi, mais impossible de me la remettre. Dedans, il y a un litre de rouge et une grosse plaque de chocolat que ma femme lui a remise pour moi. J'insiste pour le faire entrer, mais le cabot ne marche pas. Il est là devant la grille, écoutant ce que l'on dit, mais derrière la grille, j'ai des camarades qui sont là et me font des signes que je n'arrive pas à comprendre. Le cabot, devant l'entrée ne les voit pas, il leur tourne le dos et toujours des grands gestes des copains. Je ne vois aucune explication à cela, et d'un coup j'ai une idée qui me passe par la tête. Je lui dis au revoir et d'un air tout naturel, je lui dis en patois vosgien : Heur venant voi mainneu et lontraille do ptit lo Him fayons di signes que heunne comprend mi (traduction : reviens vers minuit à l'entrée du petit bois. Ils me font des signes que je ne comprends pas). On se sépare et je vois que le cabot a l'air intrigué. Je rentre au commando et j'ai la signification de ces signes. Ils sont 4 qui ont été bêcher au jardin attenant au derrière de notre cour, pour le compte du propriétaire du jardin. Le jardin est fermé, côté extérieur, par une clôture de planches d'environ 3 mètres de hauteur, le haut se terminant en pointe, clouées par une traverse en haut et en bas. Ils ont réussi à déclouer les planches du bas, mais pas entièrement, à une largeur d'homme, avec dans l'idée que çà peut servir. Seuls ces 4 là sont au courant, et aux autres camarades qui étaient derrière eux et qui n'étaient pas au courant des gestes qu'ils me faisaient, ils ont répondu en rigolant que c'était du morse.

   
 

Bien, mais il faut pouvoir sortir du commando. Sous l'immeuble, il y a une petite soupente, s'ouvrant dans la cour. C'est le domaine du cordonnier. C'est là qu'il répare nos godasses. Il prend la clef accrochée au coin de la cuisine, qu'il traverse le matin pour aller au boulot et la remet en place la journée terminée après, bien entendu, avoir fermé la porte à clef, ce que tous nous savons. C'est un Jurassien au pied bot qui a ce poste. Du côté intérieur de la cour, de ce côté là, un boudin de fil de fer simple de 2 mètres de large sépare de la palissade s un rien. L'appel des prisonniers se fait après la rentrée du travail; donc pour aller à la soupente, il n'y a qu'à prendre la clef en douce, aller aux toilettes qui sont dans la cour, profiter qu'il n'y a personne, ouvrir la soupente, s'enfermer à l'intérieur et attendre la nuit pour sortir. On ne peut plus rentrer à l'intérieur; une sentinelle est de garde dans le réfectoire où sont nos pantalons que nous déposons en allant au dortoir en passant devant elle. C'est une sentinelle, mais elle fait ce qu'elle veut, puisque nous sommes enfermés au dortoir, et elle s'arrange elle aussi, pour dormir. Le cabot n'est pas tranquille. Il est venu causer avec l'interprète, puis avec le chef de commando, sous-officier Marcel LESUEUR, parisien du XIVème. Mes camarades se doutent aussi. Ils prennent des dispositions pour mon lit, avant de se coucher. Heureusement, nous n'avions encore jamais vu de contrôle et dans la nuit, le cabot, avec une sentinelle munie d'une lampe électrique a fait une ronde, depuis la grande allée, éclairant chaque couloir entre les lits. Et moi, j'étais en bout, encore une chance de plus pour moi, mais mes camarades avaient tellement bien arrangé mon lit que cela représentait bien un PG, que je n'ai pas pu voir, parce qu'avant le réveil, ils avaient tout remis en place. Je suis sorti. Mon beau-frère était au rendez-vous. Nous sommes restés ensemble environ 2 heures. J'oubliais de dire que pour dégager les planches qui tenaient encore bien, je ne pouvais y aller avec l'outil du cordonnier que par petits coups, car çà grinçait. Et le lendemain matin, je n'avais plus qu'à faire l'inverse, mais j'avais passé une nuit très dure. Pour mon beau-frère aussi, qui le matin repartait pour Hanovre.

Près de notre commando, au bord de la route, il y a un petit cerisier chargé de fruits et, un soir, des gosses sont en train de le marauder. Nos sentinelles leur font la chasse, et j'entends le sous-off, un marchand de vin de Hanovre, dire à l'un deux : "Demain, Heinrich, tu iras les cueillir" et aussitôt j'ai une idée : faire la même manoeuvre que j'ai faite pour mon beau-frère, sortir la nuit et les cueillir. Je demande à Marcel de venir avec moi. Il est d'accord, mais étant enrhumé, ce serait trop dangereux s'il venait à éternuer sous la fenêtre du gardien. J'irai seul. Le même scénario que la première fois, mais quand j'arrive à la palissade, les planches ont été reclouées par le propriétaire. Impossible. C'est raté. Dans l'appentis du cordonnier, il y a une échelle légère. Si elle était assez haute, je pourrais peut-être passer. J'essaie. Çà va. Je prends des seaux vides, seaux carrés en fort carton. Grimper à l'arbre n'est rien, 2 m de tronc. Je commence à cueillir. C'est un samedi. J'entends des gens causer sur la route. Ce sont des militaires de la base d'aviation qui, de leur base, à bicyclette, ont été en ville au cinéma. Il en passe peut-être une dizaine. Tapi dans le feuillage, je n'en mène pas large. Heureusement qu'ils n'ont qu'une petite lueur bleue comme éclairage. Ils ne m'ont pas vu, mais quelle frousse j'ai eue Maintenant, le plus dur reste à faire : refaire le même chemin avec mon panier plein, peut-être 6 à 8 kg. Remonter, çà va. Je n'ai qu'à appuyer mon panier contre les barreaux, mais au dessus, comme il me faut être sur les barbelés, j'ai le premier barreau sous pied, le 2ème au genou, et le 3ème entre les jambes. Il y a un léger ballant, et là, je désespère : comment, n'ayant plus les mains libres, remonter l'échelle, la faire redescendre de l'autre côté, tout en gardant mon panier ? Une solution : laisser tomber le panier. C'est décevant. C'est un échec pour moi qui me réjouissais tant. Il faut prendre une résolution. Je vais essayer, peut-être avec un peu de chance. Une fois le premier échelon franchi, je monte l'échelle droite contre mon corps, assez haut. C'est le plus dur. Ouf, çà y est Je suis de l'autre côté, mais quel travail. Ce sont des secondes qui valent des minutes, des heures. Si j'ai réussi, je crois que c'est : premièrement, j'ai fait beaucoup de sport, et surtout de la gymnastique, ce qui est déjà beaucoup une question d'équilibre, deuxièmement à cause de la nuit, parce que je faisais çà sans voir. Je crois que, de jour, je n'y serais pas arrivé. On s'est régalé avec les copains, mais comme on ne pouvait pas les manger toutes, le lendemain, on en a distribué à d'autres en douce mais sans leur indiquer la provenance, disant que cétait des civils de l'usine qui nous les avaient données. Il nous fallait guetter avec Marcel la tête que ferait Heinrich quand il irait les cueillir. Le voilà parti avec un escabeau et un seau, et tout de suite de retour chercher son chef et à discuter. Il en restait encore, mais j'avais beaucoup abîmé l'arbre, car pour tenir mon panier, je cassais des branches et c était plus facile pour moi de cueillir. Cette histoire de cerises, parue dans le journal "Eux et nous" du 15 juin 1946, Concours de bonnes blagues. J'avais obtenu le 9ème prix sur 10 et reçu un chèque de 250 francs.

   
    
  H - DE PG A "TRAVAILLEUR LIBRE"
   
 

n commence à parler, dans le commando, d'une circulaire concernant les PG qui seraient transformés en travailleurs à égalité avec les civils :

paie, nourriture pareille. Le midi, rien de changé, pris à la cantine de l'usine, c'est-à-dire notre louche de soupe.
   
 

Et les discussions commencent s pour ou contre. Pour ma part, j'ai d'abord posé la question à mon administration. La réponse est s à moi de choisir. Rien de changé pour moi, j'aurai toujours une place réservée à mon retour. Il y a une clause réservée pour les PG passant transformés : si pour une raison quelconque çà ne marchait pas, on les remettra PG. Nous sommes 180. 93 ont choisi de rester PG. C'est la majorité. Pour toutes sortes de motifs : une bonne partie travaille dans les halls, un peu comme à la chaîne. Ils sortent le soir à 5 heures, tandis que les autres sortent à 6 heures et demie, soit qu'on les a jugés au départ moins prompts pour travailler dans les halls ou inaptes comme moi. Pour moi qui ai une bonne planque, on va peut-être me changer. C'est le contremaître chef qui va décider car pour moi, il n'est pas question de retourner dans un hall. Il me demande si je choisis civil pour gagner beaucoup d'argent. Je réponds que l'argent ne m'intéresse pas, ma femme touchant mon salaire. Et alors, si tu veux, nous aimerions que tu restes avec nous. D'accord. Il y a 2 ou 3 copains dans les vieux qui espéraient avoir une chance de me remplacer et seront un peu déçus, mais pas méchamment. La majorité reste sur place, et nous allons dans un genre de guinguette, comme la nôtre, à 20 minutes plus loin, une petite montagne à traverser. Nous passons devant notre ancien commando où s'arrête le terminus du tram que nous pouvons prendre, en payant bien entendu, et que nous prenons, surtout quand il fait mauvais, car nous sommes en plein été. Et quelle joie de pouvoir marcher libre. Quel plaisir Il faut avoir été dans un commando d'usine de guerre pour pouvoir l'apprécier, cette liberté. Qu'on en juge : le matin, au départ, toujours en colonnes, arrivée à l'usine, recompte et prise en charge par les Werkschutz (police de l'usine). Le soir : l'inverse. Au commando le soir : rapport dans la cour, toujours alignés. Et cela durera jusqu'au jour de la libération. Moi qui, après l'enfer de l'abattoir d'Allenstein le premier hiver, me retrouvais dans un village du Harz l'été, comme dans un paradis, et de nouveau un peu libre.

On s'organise nous avons un PG avec nous, cuisinier, un responsable, et un qui fait toutes les petites corvées. Des inconvénients aussi : à l'ancien commando, nous avions des puces, dans celui-ci, c'est des punaises et c'est très désagréable aussi. Deuxièmement, on est tout près d'une base d'aviation s il y a danger en cas d'attaque aérienne. A 200 mètres de notre camp, il y a un avion camouflé contre la forêt. C'est un feldwebel muni d'un revolver qui le garde et dont il nous est interdit d'approcher. Quelques jours après que nous sommes installés, une circulaire est affichée au commando. Elle nous ordonne de nous rassembler dans un bâtiment public de la ville, un soir après notre travail. Elle est ainsi libellée: "J'ordonne. Chacun recevra 3 cigarettes." Signé HITLER avec une signature. Nous nous consultons : c'était trop beau, personne n'ira. On s'attend à repasser PG. On n'a rien entendu. Silence complet sur cette circulaire. Çà sera d'ailleurs la seule. Puis également, quelques jours après, un camarade décide de ne pas aller au boulot. Il travaille dans un hall. Le contremaître interroge ses camarades : "Où est-il ?". Réponse : "Krank, il est malade". Le lendemain, idem, pas de boulot, 3ème jour pareil. " A-t-il été voir le toubib ?" On ne sait pas. Quatrième jour, c'est le contremaître qui vient voir ce qu'il devient : "Tu n'es pas malade ?" "Non, seulement bien fatigué" "Tu viendras au travail demain ?" "Oui". Et çà recommence avec d'autres, avec l'arrangement des civils allemands non nazis. Il y en a parfois 3 ou 4 au commando, des halls divers, en même temps, et certains avec 2 ou 3 cigarettes s'arrangent très bien. Ainsi, on peut dire que le civil PG était plus favorisé, sur cette matière-là, que le civil allemand qui lui, pour avoir du repos, il fallait vraiment qu'il soit bien malade, car le médecin de l'usine était un lieutenant, toujours en uniforme, et impitoyable de ce côté là.

   
 

Quels étaient les rapports entre nous, civils, et les PG ? : très bons, à part quelques regrets de certains PG. Nous leur rendions quelques petits services. Je pense surtout au cresson. Il y avait un petit ruisseau qui en était rempli. Et alors, à ses copains, on jetait une petite botte, en passant derrière notre ancien commando. Dans la cour, il y avait presque toujours des PG. On leur lançait la botte par dessus la barrière en leur disant : "Remettez çà à untel". Les PG eux, du fait de notre départ, avaient le double de place. C'était déjà beaucoup mieux. Comme on pouvait sortir de la ville, mais sans trop s'en éloigner, je me suis rendu au village voisin d'Arsleben où il y avait un commando d'une vingtaine de PG qui avaient entendu parler de la transformation. Pour eux, qui étaient là depuis le début de la captivité, la liberté ils l'avaient, et la santé aussi, nourriture suffisante, et meilleure aussi. Ce qui leur manquait, c'étaient les cigarettes, le tabac. Evidemment, toujours dans la nature, ils cherchaient à fumer. J'ai fait affaire avec eux la première fois : échange en cachette, de 10 kg de patates. Une autre fois des haricots, en douce évidemment. Tout le monde n'était pas dans les usines. C'était une question de chance. Moi, j'en avais profité pendant six mois de la campagne.

Jusqu'au début de l'été 1943, nous ne savions pas ce qu'était un bombardement. Le premier, je suis de repos au commando. Il fait un magnifique jour d'été. Il est environ 1l heures du matin. Une seule vague d'avion lâche sa première fournée. Avec le soleil, cela ressemble à une cascade d'oeufs. Les copains racontent le soir : juste 2 ou 3 grosses bombes dans la prairie, mais par contre, le village de Werstedt, qui touche à la ville, a dégusté. De nombreux morts civils et des destructions. Devant la gare, sur un arbre, un cheval tué par la force de l'explosion a été projeté à 3 mètres de hauteur, et on ne sait pourquoi, il est resté plusieurs jours dans cette position. Une seule explication s faire comprendre au peuple qu'il va falloir en voir d'autres, ce que l'on sait déjà, car il y a pas mal de villes démolies, surtout vers la Westphalie. Le deuxième, c'est pour la ville et Junker, à peu près aux mêmes heures. Quatre groupes d'une vingtaine d'avions chaque. Il n'y a pas eu d'alarme donnée, çà a été la course vers l'abri central. Pour moi et le groupe du charbon, on est descendu à 5 mètres de profondeur dans un relais d'égout, le relais avec des pompes servant à remonter pour repartir au niveau zéro. Il y avait une puanteur là-dedans, et on s'est dit que si jamais une bombe était tombée là-dessus, nous aurions été enterrés dans la merde. Personne n'ira plus. Pour ma part, j'ai été avisé qu'un gars du pays avait péri, avec plus d'une centaine de camarades dans le Wurtemberg, vers Pforzheim. Une bombe était tombée sur l'entrée de l'abri où ils se trouvaient. Comme il n'y avait qu'une seule issue, ils avaient été asphyxiés. Maintenant les alertes sont plus fréquentes. Quelques fois, les vagues d'avions passent non loin de la ville et vont bien plus loin. On entend le bruit des bombes qui explosent et on sent le tremblement sous les pieds.

Je sors de l'enceinte de l'usine, vers la campagne, près d'un ruisseau, un mois d'avril 1944, magnifique et ensoleillé. Il y a près de moi, 2 jeunes filles russes qui ne se sont pas non plus rendues aux abris et l'idée me vient de me déplacer de mon endroit habituel qui est à l'ombre, une centaine de mètres environ, pour être au soleil et me faire bronzer. J'enlève ma chemise. Une vague d'avions arrive. Je compte la première, il y en a 20 et qui viennent juste au-dessus. Je me dis, les voilà qui vont plus loin. Je me recouche sur le ventre et quelques secondes après c'est le grand fracas. Je suis arrosé de pierres, de terre, je n'y vois plus rien. Comme je suis de l'autre côté du ruisseau, j'hésite, car il y a un abri en construction à 100 mètres, mais c'est revenir vers l'usine. Je préfère fuir vers la campagne à toute vitesse avec ma veste et ma chemise à la main. Dès que j'atteins une petite éminence, je me retourne. La ville est dans un brouillard. Je vois des incendies, puis des haut-parleurs appellent des volontaires, mais je ne pense pas qu'il y en ait beaucoup, car il y a encore des détonations à retardement. La journée se passe. Il n est pas question de retourner à l'usine pour manger à la cantine qui est peut-être démolie, et par un détour de forêt, je rejoins mon commando. Les premiers copains que je vois me disent que j'étais porté disparu. Eux qui étaient à l'abri à l'usine, après le bombardement sont remontés au commando. Personne n'a eu à manger le midi.

   
 

Le lendemain matin, je fais un détour pour voir où j'étais la veille, et là j'ai un petit choc à l'estomac. A l'emplacement exact où j'étais avant d'aller me faire bronzer, un trou énorme dans le ruisseau, à y mettre une maison, complètement rempli d'eau. Et je pense aux deux filles qui étaient là, à cette place que j'avais quittée. Je me renseigne auprès des Russes qui travaillent avec moi. Quand je les ai quittées, elles sont parties dans une petite maison à 200 mètres de là. L'usine n'a pas beaucoup souffert, ni la ville non plus d'ailleurs. Le hall de la peinture pour avions est détruit ainsi que les rails du chemin de fer qui sert à la loco pour transporter les ailes de place en place. Seul le mécanicien qui se trouvait dans un abri individuel a été tué. Alors que l'on croit à un ralentissement de l'usine, il n'y en aura pas. La peinture va se faire à la main. Il arrive une grue pour arracher les rails endommagés et en même temps reboucher les trous derrière, un autre wagon chargé de rails neufs qui remplacent les détruits. Nous sommes déçus. J'apprends que dans l'abri, dont j'étais à 100 mètres, il y avait eu 16 tués italiens et un rescapé, et 2 civils français. Ils se trouvaient dans une ancienne carrière de sable à ciel ouvert, d'environ 300 mètres de long sur une largeur de 100 mètres et une profondeur de 20 mètres dont le sol était la pierre. A partir de là, on avait commence deux abris galerie d'environ 20 mètres de long sur un bon mètre de large à chaque l'extrémité. L'un des abris était creusé par les PG anglais, une trentaine, qui finissaient leur journée vers les 2 heures de l'après-midi, grands et forts, pétant la santé. Ils passaient près de nous sans un regard pour nous, nous ignorant totalement. L'autre abri, une grosse bombe était tombée juste à l'entrée, les tuant tous sauf un Italien, lequel chantait quand on est venu le chercher. Seule raison de sa survie : il devait être couché au fond de l'abri; les autres, vu l'étroitesse de la galerie, devaient être debout. Les deux civils français étaient arrivés dans notre commando juste pour se coucher; le lendemain, ils partaient au boulot, impossible de savoir d'où ils venaient ni pourquoi, ni comment. Silence total avec eux. Le lendemain, je suis allé voir la galerie ; les corps avaient été enlevés, mais les costumes avaient été transformés en loques, en chiffons, avec des lambeaux de chair après, de même que les murs, maculés de sang. Çà avait dû être terrible. J'ai été désigné, avec quelques camarades, pour assister à l'enterrement au cimetière. Il y avait 18 caisses. Il y avait aussi une douzaine de soldats avec leurs armes pour tirer des salves d'honneur. Combien de temps avons-nous attendu là ? Plus d'une heure certainement, et je vous assure qu'il s'en passe des choses dans la tête. Puis arrivent un officier et 2 feldwebel qui nous disent : "On ne sait plus dans quelle caisse sont les deux Français. Comment voulez-vous, après un effroyable broyage, déchiquetage, que l'on puisse reconstituer les corps ? On a ramassé çà un peu pêle-mêle. Evidemment, il y en a dans les 18 cercueils." Le capitaine a fait un petit speech. On retiendra : "Ils sont morts pour le grand Reich". L'armée tire ses salves, c'est terminé.

On vient d'installer, dans l'enceinte de l'usine, un commando de déportés, lui-même enfermé dans une enceinte spéciale, entourée de fil de fer barbelé électrifié. Peut-être une cinquantaine d'hommes détachés d'un petit commando plus important a environ 4 kilomètres de la ville de Langenstein, rattaché au camp de Buchenwald. Une vingtaine travaillent au fameux hall 3. Nous ignorons tout de ces gens-là. Les Allemands nous disent que ce sont des communistes et des terroristes. Quelques jours plus tard, par un début d'après-midi où il pleut à torrents, il en arrive une quinzaine qui entrent dans notre baraque avec leur gardien. On dit que c'est un 55. Celui-là n'a pas l'air plus mauvais que nos gardiens ordinaires. Ils sont trempés. Comme il y a toujours un bon feu dans la baraque, (çà fait partie de mon travail), ils s'assoient sur les bancs, et comme il y a toujours un petit chaudron de café bien chaud sur le poêle, ils en boivent à volonté. Mais oh stupeur avec les Russes, les Polonais et autres nationalités, il y a des Français, 4 Vosgiens et un Breton. Je les interroge, surtout un jeune, on dirait un gosse. C'est le fils TARAL du boulanger de St Dié. Il a à peine 18 ans. "Mais qu'est-ce que tu as fait ?" "Absolument rien. Je vais au collège, et un soir on m'a ramassé" "Tu vas au collège. Moi j'ai mon fils qui y va aussi. C'est Robert HERVELET" "Je le connais très bien ! C'est le même collège, mais pas la même classe". Je commence a m'affoler : "Et mon fils où est-il ?" "Je ne sais pas. Une fois ramassé, on ne sait plus rien". Et les autres plus âgés, il y a PETITDIDIER de Raves, BATAILLE de la Bourgonce, et un de Senones, parent à CLEMENTZ, boulanger rue d'Alsace. "On est soi-disant des maquisards". Tous avec leurs légers vêtements rayés. Il y en a qui ont des triangles verts, d'autres des triangles rouges cousus à la veste, tout çà mélangé. Le Breton, lui, a un manteau civil, on appelle çà un kapo, chargé de faire si possible appliquer un air de discipline. Ce manteau-là, c'est seulement à la tête du client. Demain peut-être, c'est un autre qui l'endossera au bon vouloir du gardien. Lui a été pris, étant adjoint à un commissariat de Bretagne, a un trafic de cartes d'identité essayant de sauver des gars repérés. Ils sont restés tout l'après-midi, le gardien avec eux, les chefs civils dans la pièce à côté. Aucun contact. Peut-être que çà leur était défendu. J'ai demandé en douce à l'adjoint si avec lui çà allait. "Bien" m'a-t-il répondu, "ils manquent de SS et ils en prennent d'office dans l'armée. Ils sont plus humains". Sitôt partis, je vais discuter avec mes chefs : "Vous avez vu, ce sont des mensonges qu'ils vous racontent. Vous croyez vous, à des terroristes ?" "Non, tout au moins pas parmi les Français". Là, le jeune qu'on croirait un gosse, il va au collège avec mon fils, et il ne sait pas ce qu'il est devenu. On l'a pris à la sortie. Ils ne tiennent plus debout et nourris comment !

Quelques jours plus tard, il en arrive une dizaine pour faire du terrassement. C'est moi qui suis chargé de leur distribuer des pelles qui sont dans un petit cagibi attenant à la baraque. Il y en a de plusieurs grosseurs. Je prépare des petites pour ceux qui me paraissent les plus faibles. A peine dehors, les pelles distribuées sont passées aux mains des plus forts, des vrais sauvages. Il y a un Français parmi eux, c'est PETITDIDIER. Il nous est formellement interdit d'avoir aucun contact avec eux. Un jour, je mets un morceau de pain de côté pour lui et en douce, je lui dis de bien le cacher. Mais à peine dehors, il le mange en marchant et se retourne en me criant merci plusieurs fois, le morceau de pain à la main. Là j'ai peur. Pourquoi ne m'a-t-il pas écouté ? Je vais avoir des histoires. Mais non, la sentinelle n'a même pas tourné la tête. Le terrassement n'a duré que quelques jours. Et après, j'ai eu l'occasion de demander à un autre déporté la raison. Il m'a dit : "Si on a quelque chose, c'est comme pour le coup des pelles. Il faut le manger tout de suite, sinon ce sont les plus forts qui en profitent et vous le barbotent".

Un dimanche après-midi, je pars avec un copain. Nous allons essayer d'aller à Blankenburg voir s'il y a un camp de PG. C'est un petit bourg. Il y a un château ayant appartenu à Guillaume Il, distant de notre camp de 7 à 8 kilomètres. Nous traversons les bois et les prés, puisque çà nous est défendu d'y aller. Peut-être à environ 2 kilomètres du lieu, nous tombons, au coin d'un petit bois, sur un garde, tenue verte, chapeau vert avec plumet, armé, qui nous crie: "Halte! et mains en l'air". Il nous ajuste. Moi, j'ai ma capote civile et mon calot, et le copain est en soldat. Il paraît très âgé, il a peur et il tremble, toujours le fusil en joue. Nous essayons de lui expliquer que nous allons voir à Blankenburg s'il y a des camarades français prisonniers. Il dit : "Non et zurück, retour". Tout doucement, nous marchons à reculons et insensiblement, il baisse son arme. Ouf ! Au revoir Blankenburg !

   
 

Une matinée : alarme. Des avions de chasse allemands tournent autour de la base, puis arrivent des avions de chasse alliés. C'est le grand combat aérien. Çà va tellement vite que j'ai du mal à suivre. Les avions alliés, d'après les dires des connaisseurs, ont peut-être une vitesse supérieure aux Allemands, de 100 à 200 kilomètres. Les Allemands essayent de résister, mais impossible. Ils sont pris de vitesse et les mitrailleuses crachent. Hardi donc ! L'un d'eux plonge dans un gros tas de fourrage. Il explose. En tout, cinq avions de perte côté ennemi, zéro côté alliés. Ils sont repartis aussi vite qu'ils étaient venus. Et le soir rentrés au commando, les camarades qui sont aux abris et ne voient rien, me demandent de leur expliquer le combat, car moi je vais toujours dans la nature. C'est difficile, car c'est tellement rapide. Et un autre jour d'alarme, il y a du brouillard. La vague est passée et n'a pas bombardé, et cependant quelque chose que je ne vois pas descend du ciel, mais pas trop vite. C'est un bruit un peu bizarre. Puis, en touchant terre, il se produit une petite explosion. C'est un réservoir d'essence vide qu'on appelle une tétine avec laquelle un avion en a ravitaillé un autre en vol. Dans la pointe, il reste encore un peu d'essence. Le soir, les copains vont voir çà et remplissent leurs briquets. Pas bien longtemps après ce bombardement : le Grand Cirque. Représentez-vous une petite montagne, de 3 kilomètres de long. Une matinée, par surprise, arrivent quatre avions alliés rapides, à basse altitude, l'un derrière l'autre. Ils franchissent la petite montagne où est notre commando et mitraillent la base d'avions par surprise. A environ 3 kilomètres de cette montagne, il y a un col par où s'engagent les avions après avoir tiré leurs rafales, et de nouveau, ils franchissent la montagne. C'est le Grand Cirque, ainsi nommé par l'aviateur CLOSTERMANN. Il y a toujours un avion en vue et un autre en train de mitrailler. Pas un avion ennemi n'a pu décoller, et cette course va durer peut-être une demi-heure. Les civils nous diront le lendemain qu'il y a eu beaucoup de morts. Il y avait justement une troupe d'infanterie qui manoeuvrait près de la base. Son commandant avait été tué d'une balle dans la tête, à son poste dans son bureau; beaucoup d'avions détruits, mais ils ne savaient pas combien.

Nous changeons de commando, nous allons dans la vallée, dans un autre commando qui vient d'être fait. Ce sont des petits baraquements d'une vingtaine de places chaque, en ciment préfabriqué en plaques, de même que le toit. C'est très froid. Nous sommes à 20 minutes du centre ville. Il nous est arrivé 2 camarades venant du stalag. L'un a 23 ans, classe 20, PRON, cafetier d'Amiens. L'autre vient de perdre sa femme qui tenait un bistrot dont j'ai oublié le nom et le lieu. Il y avait déjà un certain temps qu'ils y étaient. C'était soi-disant, vu leurs cas, pour être renvoyés dans leurs foyers. Malheureusement pour eux çà n'a pas marché. On les a renvoyés au travail, et pourtant ils y croyaient, car une circulaire venant de Paris adressée au commando par l'intermédiaire du stalag, demandait qu'on lui signale les cas litigieux nous concernant. Pour ma part, j'avais reçu une citation à l'ordre du régiment, avec Croix de Guerre, lors de la dernière séparation de nos officiers à Neudorf Strasbourg, au mois de Juillet 1940. Remises de décorations, 4 ou 5 je crois, notre régiment ne disposant pas de médailles, nous étions deux à être décorés s René LEBEGUE de Remiremont et moi. On nous avait recommandé de bien conserver la citation, afin que, quand l'occasion, par la suite, se présenterait, de faire régulariser. Malheureusement, pour mon camarade dont j'avais été séparé dans les débuts de notre captivité et que j'ai retrouvé après notre libération, il l'avait égarée. J'ai donc remis la mienne à mon chef, et peut-être deux mois plus tard, je recevais la réponse que le nécessaire était fait et que l'inscription figurait au Journal Officiel du 16 Décembre. Sur ce, ma femme me faisait parvenir une barrette que je m empressais de mettre sur ma vareuse, ce qui intriguait tout de suite les Allemands. Non pas pour mes camarades, mais pour les Allemands, leur prouver qu'on n'était pas tous des trouillards, comme beaucoup le croyaient, mais des soldats aussi valeureux qu'eux mais qui avaient été trahis. Et c'était le fameux Max le premier qui m'interrogeait "Was" "Croix de Guerre gut soldat ya prima". Lui qui était crâneur de sa Croix de Fer.

Une voiture dentaire vient d'être attribuée à l'usine. Elle est montée sur des vérins, avec des tuyaux de caoutchouc pour l'eau et le gaz branchés sur les conduites de l'usine. En cas d'alarme, tout çà doit être remis en place, car la voiture part se planquer quelque part en forêt, je crois. Le dentiste est un jeune, d'une trentaine d'années aidé par une assistante qui, elle, part de suite à l'abri. C'est encore le fameux Max qui m'a donné comme mission, au signal d'alarme, d'éteindre le feu qui brûle toutes les ordures de l'usine avec une lance d'incendie. Durée : un peu plus de 5 minutes, et quand j'ai terminé, je suis seul, tout le personnel est parti aux abris. C'est lui qui m'a provoqué quand il m'avait proposé ce travail-là. Il m'avait dit : "Tu n'as pas peur toi". Réponse : "Jamais" et je lui dis : "Si nous n'avions pas été trahis, il n'y aurait pas un million de prisonniers, nous serions tous comme en 1914, en train de défendre notre pays". Et je suis sincère. Il me croit, car il sait que je ne l'aime pas du tout et que si beaucoup le craignent, pas moi. De savoir que c'est une vraie brute, et qu'il a tué un gardien français en s'évadant me crispe. "Regarde, tu as la Croix de Fer et moi j'ai la Croix de Guerre ". Et maintenant il recommence : "Tu n'as toujours pas peur ?" " Jamais". Bien. Quand tu auras éteint le feu, tu iras à l'entrée de l'usine aider le dentiste à démarrer. Je suis pris à mon jeu, impossible de refuser, par crainte de passer pour un froussard. "D'accord". La distance d'où je suis à cette voiture, est de 800 mètres. Je pars tranquillement au pas, passablement énervé. Arrivé à 50 mètres, le dentiste qui n'a encore rien fait, commence à gueuler. Il tombe bien. Pas un pas plus vite que l'autre et la colère me prend : "Tu es un poltron, un peureux. Tu vois, moi qui suis un Français, je n'ai pas peur !" On commence le travail, d'abord enlever les vérins, puis les tuyaux qui amènent le gaz, l'électricité et l'eau, qui sont très longs, les enrouler dans leur emboîtement prévu dans l'auto, et je ne me presse pas. Je lui donne en douce un coup d'oeil, il a l'air vraiment d'avoir peur. Est-ce pour lui ou pour la voiture ? Je crois que c'est pour les deux, et à chaque alarme c'est pareil. Je ne change rien à ma manière de faire, et évidemment, entre nous deux, c'est le silence total. Un jour, à mi-chemin, je croise le PDG de l'usine, une véritable armoire. Je le salue comme c'est la règle. Il me rend mon salut et quelques mètres plus loin, j'entends le bruit de ses pas qui s'arrête. Il est intrigué dame, un PG français, dans l'enceinte de l'usine, en plein milieu d'une alarme, le PDG et le dentiste, qui sont comme à la parade, avec peut-être 2.000 ouvriers dans les abris. Je l'ai rencontré une autre fois. On s'est salué comme la première fois. Il s'est renseigné sur moi. Comme je viens de la direction du charbon, il s'est adressé à la direction de ce service qui bien sûr a fait mon éloge, et d'après la réponse que m'a faite Albert, ils ont répondu que si tous avaient été comme moi... C'est ce que j'ai cru comprendre. Pour en revenir au PDG, un jour il visite l'usine avec des notabilités et quelques agents de maîtrise. Ils contournent un hall, et derrière ce hall, il y a un jeune civil français du STO qui est venu se planquer là. Il est en train de fumer une cigarette. A la vue de toutes les personnes, il s'enfuit. Les agents se mettent à sa poursuite et le rattrapent, et le présentent au PDG (d'autres STO sont là) qui le regarde posément et lui envoie une gifle en disant en français : "Les Français ne se sauvent pas". Ce sont les copains qui nous ont rapporté ces faits authentiques.

   
 

Revenons à Max qui est animé des meilleurs sentiments pour les Français, because les Italiens, dont il a une dent rapport déjà à la guerre 14-18 (il les appelle les Badoglio, les geigers, joueurs de violon) et dans cette guerre-ci, ils leur jouent encore la même farce. Nous n'en avons pas avec nous au charbon. Un jour, après l'heure du déjeuner, il y en a un qui est assis, adossé à une baraque en plein soleil, à environ 200 mètres de nous. Je l'aperçois à peine. Max a une vue d'aigle. Il me dit : "Tu vas voir ; le voilà parti de sa grande foulée de tigre souple et rapide. Il arrive sur lui. Certainement qu'il devait être endormi. D'une main, il le met debout comme un pantin, et de l'autre, une gifle qui l'envoie valdinguer.

Pour la force, une fois nous sommes à cinq français, on va dans un hall déplacer un frigo pesant peut-être dans les 2 à 3 tonnes. Dans ce frigo sont rangés des écrous pour visser certaines parties de l'aile. Nous nous sommes munis de barres à mines et vous pensez qu'on va pas se faire une hernie. Çà ne bouge pas beaucoup et c'est Max qui nous écarte, prend une barre de fer, tombe la veste. Il a des muscles saillants comme des lianes. Des ouvriers se sont approchés pour regarder. Il a réussi à déplacer le frigo légèrement. La barre a plié. Une vraie force de la nature, comme j'en ai vus quelques uns dans ma captivité. Un soir d'hiver, la nuit tombe. Il m'apporte un sac. Il y a un chat dedans. C'est lui qui l'a tué. Il me dit : "Vous les Français vous mangez du chat, nous autres Allemands nous mangeons du chien, c'est plus propre". C'est une belle bête, grasse à souhait, et qui me pose des problèmes : comment le sortir ? Il faut passer devant le corps de garde de l'usine et le rentrer au commando, puis trouver quelqu'un qui s'y connaisse pour le faire cuire. Je vais en causer avec quelques copains. Il y en a un d'Amiens qui tient un bistrot restaurant et qui tue souvent des lapins. Il me dit : "C'est pareil, je m'en charge" Le cuistot aussi. Le plus dur, c'est de l'apporter au commando. Evidemment, personne ne veut s'en charger. Nous avons des patates, nous aurons des oignons par les civils (avec quelques cigarettes). C'est trop scabreux. Le lendemain, il pleut. C'est une chance pour moi, il n'y aura sûrement pas de fouille, et comme nous sortons en colonne par trois, sous la capote, il faudrait vraiment avoir la guigne pour être repéré. Ouf! C'est réussi. Le dimanche, nous avons fait deux repas, midi et soir, à 7. Il était énorme. Une corvée comme çà, je ne le recommencerai pas, car je me rappelle avoir vu traîner le chat vers le commando des Flamands et du 2ème poste de garde, à l'autre bout de l'usine, sortie vers la campagne, et Max qui traînait partout l'avait repéré et l'avait capturé. Je me suis demandé si c'était par haine de quelqu'un dans ce coin-là, car il était tellement mauvais que personne ne le gobait.

Il y a du changement dans le corps de garde de l'usine. Six des plus anciens sont rappelés par l'armée, remplacés par 6 jeunes femmes qui ont suivi un stage. Toutes du même gabarit, taillées en athlètes, et très belles. Le service a l'air mieux assuré. Je m'en apercevrai. Pour faire sa petite tambouille le dimanche, avec mon camarade BERGER, nous n'avons pas d'ustensiles. Nous sommes obligés d'attendre qu'un camarade ait terminé. Il me dit "Je peux en fabriquer une, comme je suis dans les plaques de métal". Terminée, il faut la sortir de l'usine. Très difficile, car à notre sortie, la gardienne, sur le perron, vérifie soigneusement l'identité. Un soir, nous sommes à la fin de l'automne, c'est la nuit, il fait un temps épouvantable. Je me dis, c'est le moment idéal de sortir notre gamelle. Je l'ai dissimulée sous ma capote, dans le dos. Pas de chance, comme elles ont toujours la cravache quand elles sont de garde sur le perron, un petit coup sur le dos, un petit bruit : je suis pris. Elle me fait signe d'entrer au poste, on me prend ma gamelle et mon identité, avec leurs 2 chiens policiers à mes côtés, et pas d'autres explications. Le lendemain, je dis à Albert ce qui vient de m'arriver. Il n'a pas l'air content. 3 ou 4 jours se passent : pas de nouvelles. C'est peut-être classé. Il me répond : "Ne vous y fiez pas premièrement, elles sont service-service ; deuxièmement, le métal qui a servi pour faire votre cuisine sert à la fabrication des ailes d'avions, donc du matériel de guerre. Une semaine est passée, toujours rien. Je reprends espoir, Albert non. J'ai préparé une réponse. Il n'y a pas longtemps, on a pris dans le commando civil une trentaine d'hommes, des Flamands, pour aller derrière le front faire des tranchées, car les Russes ont déjà avancé vers l'Allemagne. Un matin, j'ai l'ordre de me rendre au poste. Et les questions sont posées : "Est-ce vous qui l'avez fabriquée ?" "Non, dans mon chantier, je ne suis pas en rapport avec le métal". "Savez-vous qui c'est ?" "C'est un échange que j'ai fait avec un Flamand, je lui ai donné un paquet de cigarettes pour son travail." Suit une série de questions : "Taille, grosseur, habillement". Je dis : "Moyen, pas trop blond, en treillis. Je n'ai pas eu le temps de bien regarder". "Vous le reconnaîtriez ?" "Je ne suis pas trop sûr, il faisait déjà un peu sombre". "Saviez-vous que c'était interdit ?" C'est une question à ne pas bluffer, parce que j'ai accroché à ma ceinture 3 petits médaillons du même métal de ma famille. J'ai déjà fait l'échange contre des cigarettes avec un copain. Et s'ils s'en apercevaient ? Je dis "Oui". Je reviendrai 2 fois encore au poste pour contrôler mes dires, puis une bonne semonce. C'est classé et les Flamands qui sont partis ne reviendront pas. Un jour Albert me demande : "Où est ton beau-frère du STO qui était passé te voir ? Tu sais son adresse ?" "Il est à Misburg, une 2ème station après Hanovre, vers Brême". "Est-ce que tu serais content de le voir ?" "Oui bien sûr, mais c'est défendu". Le lendemain, il me dit : "On va te faire un aussweis, tu partiras samedi matin par un train très tôt, et tu rentreras le lundi matin, mais il faut nous promettre que tu reviendras". "D'accord, mais vous savez très bien que dans le cas contraire, ce sont mes fils qui sont déjà grands qui en pâtiraient. " Il ne m'a rien répondu.

Départ à 5 heures. Le train est bondé. Il n'y en a guère qu'un par jour qui s'arrête à toutes les stations. Pas de place pour moi. Je suis habillé avec le pardessus qu'Albert m'a donné, ma capote étant complètement foutue. J'ai mon calot et mon béret de PG. Je vais souffrir cette matinée-là, terriblement. En cours de route, alarme. Le train s'arrête aussitôt en rase campagne. Je me dandine d'un pied sur l'autre et d'un changement de mains après le montant, et on se croirait dans un train de muets : pas un mot, tous crispés. Evidemment, ç'a n'a rien de réjouissant en traversant certaines localités démolies, massacrées. Enfin, on arrive vers le coup de midi à Hanovre. Il n'y a plus que des ruines. Les passages au travers ne sont que des couloirs d'un mètre de large, formés de planches grossières, où sont clouées des affiches indiquant les diverses directions. Le train conduisant vers Misburg où je vais, ne part que dans la fin de l'après-midi. Je vais pouvoir me reposer et casser la croûte, assis sur une pierre dans les ruines. Dans le train de Misburg, je trouve de la place. Il n'y a que des hommes et c'est le même silence que dans le train du matin. J'arrive au commando des STO. Je retrouve 2, 3 jeunes gars du pays que je ne connais pas. Mon beau-frère n'est pas encore rentré du boulot. Il rentre plus tard. Il travaille dans une usine d'essence synthétique. Je me fais expliquer la route d'où il revient de banlieue. Je vais à sa rencontre, et comme il fait nuit noire, évidemment pas de lumière, je siffle des airs du pays. Embrassades, nous sommes très heureux de nous voir. Avant d'aller se coucher, les gars mettent leur valise au pied du lit, en cas d'alarme, pour foncer en vitesse aux abris. Dans la nuit, mon beau-frère me réveille. Tous les gars sont en train de partir. Il y a alarme. Mais je suis tellement assommé de fatigue que je refuse de me lever, et à peine sont-ils partis, que je retombe dans mon sommeil. Je ne les ai pas entendus rentrer. Le lendemain, c'est dimanche, et ils papotent tous. Avec 2 copains de mon beau-frère, on fait un assez bon dîner, car ils économisent un peu sur ce qu'ils touchent et les colis qu'ils reçoivent du pays pour ce jour-là. Le lundi, je reprends mon train dans la matinée et je suis stupéfait de voir une vingtaine de cheminées d'usine cracher la fumée, sans que Misburg soit bombardé, et que Hanovre, à 10 km de là, soit presque tout en ruines. On y construit encore des bunkers et c'est assez souvent bombardé. Mon retour s'est très bien passé.

   
 

Un soir avec le copain, nous sommes allés faire un tour dans la campagne. Nous passons devant une ferme isolée. On entend chanter et brailler mais nous ne comprenons pas les voix. Nous nous retirons un peu. De temps en temps, il en sort qui vont uriner : c'est des rayés. Le lendemain, nous demanderons à un que nous connaissons : "Qu'est-ce que cela signifie ?" "C'est des nouveaux, c'est leur dernière bonne journée avant d'entrer au camp". Plus loin, nous en voyons une trentaine revenant du travail. Ils grimpent une côte assez pentue, l'air complètement épuisés. Fermant la colonne, 2 groupes de 3, 2 hommes ayant le 3ème sous le bras, qui ne peuvent plus avancer. Seul le gardien, en avant, marchant à une allure d'escargot, ne se retournant même pas pour voir si çà suit. Heureusement que ce n'est pas un SS, car les Allemands, n'en trouvant plus assez, étaient obligés d'en prendre dans la Wermacht, et ceux-là étaient humains. Seulement, dans les camps, c'étaient des vrais SS. C'était pour nous une vision très pénible, et dire que l'on ne pouvait rien faire.

Nous venons de déménager. Nous sommes dans un bout de plaine, à 20 minutes de l'usine. L'hiver est arrivé. Dans nos baraques en ciment préfabriqué, nous sommes gelés. Il y a un fourneau, mais, hélas, pas de charbon. Dans notre baraque, il y a deux gars du Nord qui sont atteints de la dysenterie et un du Centre, nommé Julien, qui, lui, doit être atteint des poumons, fils de petits industriels qui ont pu lui faire parvenir un banjo, je crois par l'intermédiaire de la Croix-Rouge. Ils sont épuisés, et évidemment ne travaillent plus. Ils prennent des médicaments, des pastilles. Les camarades qui sont au-dessus des deux dysenteries ont bien du mérite, car ils n'ont plus la force de se lever, ce sont eux qui les aident, et il faut faire vite, souvent pour rien, et d'autres fois pour éviter qu'ils fassent leurs besoins au lit ou dans leur caleçon. C'est une maladie terrible, surtout dans les conditions où nous nous trouvons. Julien couche au-dessus de moi, il y a moins d'humidité qu'en bas. J'ai repéré, dans le grillage entourant les usines, un trou d'environ un mètre carré, trou fait par le dernier bombardement dans une rue très peu fréquentée et où un petit tas d'anthracite est à part. Maintenant, les alertes sont fréquentes, et assez souvent le soir. Albert m'a fourni un sac à patates vide, et tout de suite, à la première alarme, alors que tout le monde court aux abris, j'attends dans la baraque qu'il n'y ait plus personne. C'est une nuit noire. Je mets dans le sac, environ 15 à 20 kilos et un petit paquet de bois pour l'allumage. Notre camp est à 20 minutes s d'abord 300 mètres très dangereux car c'est sur la route qui longe les bâtiments, ensuite un petit chemin de campagne. Et à mon entrée dans la baraque, je suis follement applaudi, car je n'avais mis personne au courant de ma tentative. C'est incroyable, j'en avais les larmes aux yeux, complètement retourné. J'ai dit dangereux, parce que, si j'avais été pris, çà m'aurait mené loin. Chaque fois qu'il y a eu alarme dans ces conditions, j'ai recommencé l'opération. Un vol effectué pendant l'alerte est bien puni. Un jeune Russe a cambriolé une petite baraque près d'un hall, où sont entreposées les cigarettes, limonades, etc. Dans la journée, il y a un employé chargé de cette corvée. Il a fracturé la porte d'entrée. Le dimanche, nous l'avons vu traverser la ville accompagné de 2 hommes, les mains liées derrière le dos, avec une pancarte sur le ventre où il était écrit en français : "Je serai pendu, parce que j'ai volé", et une autre pancarte dans le dos avec la même inscription mais en russe. J'ignore si çà a été exécuté.

Comme je suis un peu musicien, Julien m'a dit d'essayer son banjo, et je réussis un peu à me débrouiller. Lui n'essaie même pas, il n'a plus la force Il est jeune, entre 20 et 25 ans, c'est le dernier hiver que nous passons, plus question de le rapatrier. Il est là dans son lit, qui s'éteint doucement comme une lampe sans huile. Avec çà, un gentil garçon. A la libération, il me force à prendre son banjo comme souvenir, il ne veut pas le ramener en France. Que de fois j'ai pensé à lui, et du fond du coeur je souhaitais qu'il ait retrouvé la santé.

   
 

Au-dessus de la montagne de charbon, commencent à s'élever par endroits de toutes petites colonnes de fumée blanche. Elles dégagent une chaleur douce. La Direction a fait amener des lances à incendie pour essayer de les éteindre. Ce sont les Russes civils qui sont chargés de ce travail. On a créé un service de nuit. J'en fais partie. Pour moi, ce n'est pas dur. Je tiens toujours le fourneau de la baraque allumé, avec le seau de café ersatz au chaud. Toutes les hautes autorités de la ville sont venues se rendre compte de cet incendie qui n'en est pas un. C'est une combustion lente, partant de l'intérieur de la montagne de charbon. Ils nous fournissent tout ce qu'il y a de disponible dans la ville pour l'extinction, sans résultat. Et toute cette eau n'arrive plus à pénétrer dans le sol et s'étend autour. Par endroits, çà forme un petit lac. La montagne en combustion s'étend sur environ 80 m de long, 50 m de large et 15 m en hauteur il y a, touchant, un petit tas de coke d'une centaine de tonnes qui est atteint aussi par le pied. Ce coke sert à chauffer les baraquements qui ne sont pas reliés au chauffage central, dont beaucoup de bureaux. La nuit, il dégage des lueurs, et à tout moment, des petites explosions internes provoquées par les gaz. On a réussi à éteindre le coke, mais pour l'autre foyer, au bout d'un mois, rien à faire. L'ordre est arrivé d'arrêter les lances, sauf 2 ou 3. On a trouvé un autre moyen. On a pris une cinquantaine de déportés politiques avec des pelles. Ils vont, commençant par la base et avec des rails qu'on a installés et des wagonnets, le transporter plus loin et arroser copieusement de manière que tout soit bien éteint. Inutile de dire qu'il y a au fond une bonne couche de cendres. Le travail continuera jusqu'à la libération et on n'aura pas beaucoup avancé. Albert est soucieux, car il a compris que c'est lui, avec Paul, les responsables. Le premier wagon qui a été déversé, c'était du Bitterfeld, au début du mois de juillet, et il a été déchargé du mauvais côté. Ils n'ont jamais pensé qu'il y aurait de pareils dégâts. Et je me rappelais le souci qu'ils avaient à ce moment-là, et maintenant, moi aussi, je comprends. Ce charbon là, qui paraît être le même que l'autre, a des propriétés inflammables. La couleur brune est pareille, légère et la majeure partie en a été extraite pour la chimie, etc. On le répand sur un mètre de hauteur, il carbonise au contact de l'air. Tous les matins, c'est un Russe qui est chargé, muni d'une pelle et d'un seau, de ramasser les foyers qui se sont formés dans la nuit, quelques fois une vingtaine de petits nids de poule et sur une surface d'environ 50 m de long sur 20 m de large. Paul n'étant plus là, seul Albert est responsable, et moi qui ai deviné Personne ne s'est douté comment cela s était produit, même après une sérieuse enquête. Et moi, je ne vais pas dire à Albert que j'ai deviné. Je lui dis simplement s "C'est sûrement un mégot allumé qui est le responsable, soyez rassuré". C'aurait été malheureux qu'il ait été découvert, le meilleur que nous avons eu pour nous autres, prisonniers. Je n'ai pas pu savoir l'énigme du Bitterfeld.

Nous arrivons vers la fin de l'hiver. Nous savons que la France est délivrée. Côté des Russes, les épingles sur la carte se rapprochent. L'espoir est grand pour notre proche libération. D'ailleurs les antinazis allemands ne s'en cachent pas avec nous, seuls les vrais nazis font une sale gueule et deviennent plus mauvais, s'il est possible encore. Et un jour, les épingles ont disparu. En combats aériens, nous voyons des petits avions alliés qui commencent à venir plus souvent et pas haut. Un jour, vers la fin mars, une troupe de soldats allemands se replie individuellement, environ à 50 mètres l'un de l'autre. Ils passent devant notre baraque qui fait un coude et, stupeur, un soldat s engouffre dedans et, devant notre stupeur nous dit s "Je suis Français", et relevant le bas de son pantalon et soulevant son caleçon, nous présente son livret militaire. Evidemment, nous sommes méfiants, mais il faut se rendre à l'évidence, il est bien français et parle sans accent. Il a été incorporé de force. "Est-ce que vous pouvez m'aider?" De suite, un camarade lui cherche une paire de bleus, puis va planquer sa tenue. Il a une mitraillette, et je crois 600 cartouches, et c'est moi qui m'en charge. Je les planque dans ma paillasse, au pied rembourré de paille. Je pense, et personne ne me contredira, les Allemands battent en retraite et qu'est-ce qu'il va se passer ? Peut-être que cette arme nous sauvera la vie. Je ne peux pas l'affirmer, mais je crois qu'il s'appelait COLIN. Il casse la croûte avec nous et couche dans un lit vide.

   
 

Deux ou trois jours après, formidable explosion : c'est un wagon de munitions qui a explosé près de la gare. Les vitres brisées et les portes démolies ne se comptent plus. C'est à l'opposé d'où nous sommes. Il passe des avions de chasse alliés rapides presque tous les jours, très bas. Les Américains ne sont plus très loin. Il y a des alarmes à tout moment. Nous sommes le 8 avril 1945. J'ai été faire la corvée de la voiture dentaire, il est 1l heures. Je retourne vers ma baraque pour gagner la forêt, comme je le fais d'habitude. J'ai peut-être fait 300 mètres. Près du petit ruisseau, il y a une vingtaine de déportés qui viennent de sortir de l'usine. Ils sont à l'ombre sous les arbres. La sentinelle est à leur hauteur dans le pré. J'ai pressé le pas pour arriver là, car la première vague d'avions lourds vient de déboucher sur la petite montagne. C'est la première fois qu'ils volent aussi bas en formation serrée. La sentinelle me fait signe d'arrêter. Je continue car je ne vois pas la raison de stopper. Il me met en joue à 20 m de moi, et de la main me fait signe de me coucher. Les avions de la première vague viennent de lâcher une fumée blanche. C'est le signal pour la suite, et aussitôt, je vois les chapelets de bombes qui dégringolent, et qui explosent en faisant un bruit infernal. C'est à l'opposé d'où nous sommes. On voit les fumées, et les toits projetés en l'air. La première vague ayant vidé son chargement, fait un quart de tour et repart. 2 ou 3 minutes ; après, c'est une autre, mais se rapprochant plus du centre. J'ai essayé de me relever. Aussi sec, la sentinelle me rajuste. Je suis obligé de rester là. J'ai une rage folle. Je l'insulte, le traite de peureux, de tous les noms allemands que je connais. Il ne répond pas un mot. Et les vagues continuent, toujours se rapprochant. La ville est prise en enfilade. Le ciel, qui était pourtant bleu, est maintenant, au-dessus de la ville, complètement noir par les fumées d'explosion. Voilà la dernière vague qui arrive droit sur Junker et sur nous. On distingue encore les bâtiments, puis on voit tout projeté en l'air, et aussitôt les rayés se lèvent et s'écrient en sautant de joie : Hall drei kaput, hall drei kaput ! Il y a donc des Allemands dans ce groupe. C'est ce fameux hall où j'ai passé 6 jours. Des morceaux, pesant des centaines de kilos, sont venus atterrir une centaine de mètres devant nous. On est rentré au commando. Il y avait une infirmerie, à la périphérie de la ville, où il y avait quelques prisonniers. Ils se sont sauvés en caleçon dans la prairie. Seul un prisonnier, qui se trouvait dans un des 4 étages des maisons à HITLER, a été englouti sous les ruines. C'était un bon camarade que j'aimais beaucoup.

Le lendemain, on s'est approché de la ville. Il y a des endroits où on voit sortir un peu de fumée. On ne peut pas rentrer. Ils n'ont plus de rues, deux très grandes et belles places ont aussi disparu. Une particularité, avant-guerre, il y avait là une garnison de dragons habillés en blanc. La ville s'appelle Halberstadt (60.000 habitants). On reconnaît le centre, parce qu'à l'emplacement de la cathédrale, le tas de ruines est plus élevé. Le quartier de la ville basse n'a pas été touché. Ce sont de petites maisons d'ouvriers dont une bonne partie travaillait aux usines, et dont je connaissais quelques uns. Il n'y a pas eu de bombes incendiaires lâchées, mais rien que des grosses bombes. Combien de victimes en dessous de ces mines ? La ville comptait 60.000 habitants avant la guerre, mais avec les réfugiés qui arrivaient aussi bien du côté russe qu'alliés, elle en comptait pas loin de 100.000. Les autorités réquisitionnaient d'office partout ou il y avait des chambres libres. Sous le parc extérieur, on avait installé une tranchée abri en béton, recouverte de gazon. Une bombe était tombée dessus, et dans tout ce couloir, tout ce qu'il y avait de personnes avait été tué. On les avaient sorties sur le pré, et quatre jours après, elles y étaient encore. Il devait y avoir beaucoup de victimes, parce qu'il y avait un bout de temps qu'on n'avait rien eu ici, et comme les alertes succédaient aux alertes soit de jour, soit de nuit, les gens étaient fatigués et n'allaient plus aux abris. 1l avril : on entend des fusillades, ce sont les Américains qui arrivent, mais il n'y aura pas de combat proprement dit, seulement des escarmouches avec les arrière-gardes.

   
    
  I - LA LIBERATION
   
 

out de suite derrière eux, nous nous dirigeons vers la ville. Je pars seul de mon côté, les autres se dirigeant vers les casernes qui n'ont pas été

touchées par les bombardements, dont un bâtiment est l'intendance.
   
 

Tout de suite derrière eux, nous nous dirigeons vers la ville. Je pars seul de mon côté, les autres se dirigeant vers les casernes qui n'ont pas été touchées par les bombardements, dont un bâtiment est l'intendance. Ils sont précédés par des civils russes qui y pénètrent et tombent sur le dépôt de ravitaillement. Il y a toutes sortes de conserves, des sardines en pagaille, des biscuits etc. D'autres sont même tombés sur des boîtes de cigares, et moi qui étais parti vers les bas quartiers non sinistrés, je ne ramène rien et je suis tout ému en rentrant sur mon lit, je trouve ma part de ravitaillement. Mes camarades de notre demi chambrée ont partagé le butin entre nous tous. Je suis très ému et vexé en même temps. Je leur demande s'il n'y a plus rien : "Si, mais les entrées de la caserne n'ont pas été libres longtemps, des noirs américains sont venu les occuper, et devant notre envahissement n'hésitent pas à faire usage de leurs armes. Ils tirent en l'air, mais en nous faisant comprendre qu'ils n'hésiteront pas à nous tirer dessus." Je pars voir comment çà se passe. Il y a une sentinelle à chaque entrée, et ils font la navette entre les deux bâtiments, mais je vois entrer des civils munis d'un seau. On ne les interdit pas, ils viennent se ravitailler en eau, car ils n'ont plus d'eau, et à la caserne, il y en a. J'essaie d'entrer aussi, mais la sentinelle me repousse un peu brutalement avec la crosse. C'est un vrai défilé de civils maintenant. En me reculant, je vois un litre plein contre le mur. Je m'en empare et je m'approche des civils qui sortent de la caserne avec leurs récipients pleins d'eau, mais au fond il y a une boîte de conserve. Et dans tous, c'est pareil, d'où le défilé de civils. Il y a, dans l'endroit où ils prennent l'eau, un dépôt de boîtes de conserve. Je rentre, car c'est le couvre-feu de 7 heures du soir à 8 heures du matin. Désillusion avec ma bouteille : c'est du sirop, mais les copains me rassurent il y a des vitamines là-dedans, et avec l'eau c'est toujours meilleur. Le lendemain matin, je me décide à retourner à la caserne, vers l'autre entrée. Je ne vois plus de civils venir à l'eau, mais toujours les gardiens sont là. Je vois un seau à une dizaine de mètres de l'entrée. Je fais signe au gardien que je voudrais le seau. Il me fait signe que oui. Je crois qu'il est vide : il est plein. C'est seulement de la marmelade. Avant de rentrer, je me décide à longer les bâtiments par derrière. Ce sont des jardins ouvriers, et il y en a un qui a une grosse brèche, suite aux récents bombardements, et qui n'a pas été réparé. Je le repère. En venant le soir, je pourrai pénétrer par cette brèche et voir ce qu'il y a à l'intérieur, car avec mon seau de marmelade, je suis encore déçu. La baraque du chantier du charbon n'a pas été touchée. Je vais récupérer ma charrette plateau, au cas où je pourrais récupérer quelque chose, et dans la soirée, je pars. Je demande s'il y a un copain qui veut venir avec moi. Je n insiste pas trop, car c'est une expédition hasardeuse, et certainement une nuit blanche.

Je pars vers la fin de l'après-midi, range ma charrette dans le petit chemin dans les jardins, à peu près à 20 mètres de la brèche. J'attends quelques minutes au cas où quelqu'un m'aurait vu. Silence le plus complet. Je pénètre doucement dans le hangar par la brèche. Il n'y a rien que des vieilles caisses et des planches. Il doit servir de débarras. J'entends marcher les sentinelles qui se rejoignent de temps en temps et discutent. Je repère un coin dans le hangar pour me planquer et me reposer en attendant la nuit. Elle arrive avec la lune. C'est gênant pour moi. Heureusement qu'il y a une zone d'ombre le long du hangar. Le hangar le plus près est à environ 15 à 20 mètres du hangar à côté. Il me faudra ramper jusqu'à la porte, ma porte restant ouverte. Espérons que la porte du hangar à côté sera ouverte aussi. J'ai mis des pantoufles. Il faut que je choisisse le moment où les sentinelles se rejoignent vers l'une ou l'autre des entrées et discutent. Je les vois très bien dans le clair de lune, le moment est propice. Je commence ma reptation. Mon coeur bat la chamade, mais je n'ai pas peur. De la prudence surtout. La première manoeuvre s'est très bien passée. Je suis dans le 2ème hangar, complètement dans le noir. Je reste sans bouger quelques minutes, assis pour récupérer, puis je commence, en marchant doucement et en tâtonnant, et j'ai la chance de sentir sous mes doigts de petites caisses en carton, ficelées d'un ruban de fer, d'un poids d'environ une vingtaine de kilos, évidemment sans savoir ce qu'elles contiennent. Et la marche retour commence, mais bien plus difficile car à chaque mouvement rampant que je fais, je suis obligé de soulever la caisse par petits coups. Il n'est pas question de la glisser devant moi, car çà risquerait de faire trop de bruit. Le plus mauvais moment, c'est quand je suis en train de ramper, et qu'une sentinelle va rejoindre l'autre. Elle ne passe pas trop loin, quoique avec la zone d'ombre, je sois bien abrité, mais on ne sait jamais. En tout cas, je ne perds pas mon sang-froid. Combien de temps dure un voyage ? J'en ai déjà fait quatre. Je suis complètement flapi. J'ai dû faire une longue pause, puis le froid me saisissant, je repars pour un 5ème voyage. Dans le hangar, je m'étais dirigé vers la gauche pour les quatre voyages. Je vais maintenant en tâtonnant vers la droite. Il y a des caisses aussi, mais elles n'ont pas tout à fait la même forme. Evidemment, j'avais laissé les caisses tout à fait à l'entrée dans un coin. Maintenant, je les transporte vers la brèche de manière à avoir le moins de travail à faire quand il sera l'heure de la fin du couvre-feu. Il fait un beau soleil. Je crois qu'il est à peu près l'heure. Je fais mes cinq voyages à travers le jardinet, les mets sur la charrette, et en route pour le camp. Tout le monde sort pour voir ce qu'il y a dans les caisses : les 4 contiennent 24 boites de 900 grammes de boeuf, soit 96 boîtes. C'est la joie. Vous pensez si je suis applaudi. Ce n'est pas comme nos boites de singe qui étaient de la très bonne viande, mais il n'y avait pas du tout de graisse. De quoi faire des bons repas avec des patates. Je suis payé de mes peines. Et la 5eme caisse? On l'ouvre, je suis un peu déçu : 24 kilos d'oignons séchés, mais le camarade PRON d'Amiens me dit : "Çà tombe à pic Çà ne pouvait pas mieux tomber. Je vais les faire revenir et çà nous fera du bon frichti", car c'est lui, bistrot dans le civil, qui est désigné comme cuisinier.

   
 

Chacun va se débrouiller pour aider notre petite équipe à vivre ensemble. Il y a un gars démerdard, BR.IOT. Il a tout de suite été chez des collègues de travail antinazis pour emprunter du matériel, avec promesse qu'on le leur rendra dès que nous allons rentrer en France. Il a d'abord rapporté une radio pour avoir tout de suite des nouvelles. Puis, il est chauffeur, et il a ramené une voiture. L'essence, il est allé la demander chez des nazis qui, évidemment se faisaient tirer l'oreille. Il a ramené une vieille cuisinière avec des ustensiles. Nous l'avons installée contre le mur extérieur de notre baraque. Les patates nous seront fournies par tous les nazis qui n'ont pas, bien sûr, été sinistrés. On s'est mis d'accord pour bien agir, c'est-à-dire que, vu les circonstances, que l'on s'est comporté comme des Français loyaux et honnêtes, comme est réputée notre race. Et cependant, beaucoup, beaucoup d'entre nous ont subi des sévices qui n'étaient pas mérités. BRIOT, encore lui, avec un copain en bagnole, va chercher des briquettes de charbon du chemin de fer qui servait à transporter les déblais du tunnel fait par les déportés. Il a fait quelques voyages. Avec çà, on est paré pour la cuisine. D'autres vont ramasser du petit bois pour l'allumage. Nous avons touché chacun un quart de sucre en poudre et une petite tranche de lard. C'est tout ce que nous toucherons jusqu'à la fin du mois. A trois, nous sommes allés dans les mines. Nous avons suivi des Russes. On est tombé sur un marchand de vin dont les caves voûtées avaient résisté. Il y avait là des cuves énormes mais vides : 20 centimètres de vin, on les avaient percées avec des piques. Des Russes ou des Allemands ? Mystère. Au bout de ces caves, une petite surélévation de 3 marches d'escalier, et nous sommes dans un petit réduit où sont entreposées des bouteilles de vin bouché, et les Russes ont déjà fait une paire de voyages. C'est assez long : tout d'abord traverser les mines, puis les caves à vin. Enfin, nous avons pu en récupérer une trentaine. Trois camarades ont pu se procurer une charrette à plateau avec deux chevaux. Ils vont revenir en France avec.

Le lendemain, il y a des affiches posées par les Américains dans différents endroits, qui disent ceci : "Tout étranger, Français ou autres, ramassé sur les routes, sera immédiatement arrêté et placé dans un camp spécial. La guerre n'est pas terminée, nous avons besoin de toutes nos communications. Ne bougez pas d'où vous êtes". Une autre affiche aussi est placardée concernant les déportés qui dit : "Défense de leur donner quoi que ce soit à manger, la Croix-Rouge les a pris en charge et sait ce qu'il leur faut. Un régime spécial est nécessaire. Il y a eu déjà des accidents. Croyant leur faire du bien, vous les tuez sûrement". Au camp, il en meurt tous les jours. Le fameux Max participe comme fossoyeur, m'a dit Albert. J'ai été voir le camp, bien camouflé dans la forêt. On n'a le droit de visiter que la première baraque. Sur la table, un chaudron en fer blanc à moitié plein d'une espèce de soupe, et dans les armoires, il y a du pain. Une belle mise en scène. J'ai été voir le tunnel que les déportés avaient creusé, non pas un tunnel ordinaire, pas d'étançons, taillé dans la roche sur environ 5 à 6 mètres de large et autant en hauteur. A environ 300 mètres de longueur, on aperçoit la fin du tunnel qui n'a servi à rien et ne peut servir. On a commencé à creuser latéralement, à100 mètres de l'entrée, un autre tunnel. Tous les déblais sont emmenés dans la plaine, par un genre de train Decauville. J'ai fait une centaine de mètres. Je n'irai pas plus loin. Un froid terrible et un vent glacial y règnent, et je me représente tous ces malheureux avec leurs nippes, travaillant dur, mal nourris et supportant un pareil enfer.

Un après-midi, je suis descendu dans le bas de la ville. Il y a une laiterie ouverte avec un foule de civils qui attendent en faisant la queue. Parmi eux, un déporté que j'ai du mal à reconnaître. Il y avait peut-être un mois ou deux que je ne l'avais pas vu, a peine reconnaissable. C'est TARAL. Il me dit qu'il y a un bon bout de temps qu'ils n avaient plus d'eau et on les obligeait à coucher à deux par couchette. Je lui demande ce que sont devenus les autres camarades de la région que j'ai connus, et il l'ignore. Et il me revient à l'esprit, un soir nous avons vu partir une colonne de PG qui allait dans une direction opposée à celle du camp. On a appris par la suite qu'il y avait eu aussi dans d'autres camps des cas pareils. Devant les avances des Américains et des Russes, on les repliait, et ceux qui ne pouvaient plus suivre, on les abattait sur place. A mon retour de captivité, je suis passé chez Mme TARAL. Elle était en train de servir des clientes. Je suis resté sur le pas de la porte. Je lui ai dit: "J'ai vu votre fils, il est vivant, mais il ne peut pas rentrer tour de suite. Çà sera peut-être un peu long. D'abord les prisonniers et ensuite les déportés". Je ne pouvais pas lui dire dans quel état je l'avais trouvé, alors que j'avais des doutes sur son retour.

Je me décide à aller faire un tour pour voir les anciens copains, enfin les prisonniers qui n'ont pas bougé de leur commando. Trop tard, ils sont partis le matin du commando, et ils ont laissé pas mal de choses, même des conserves. Il y a des femmes qui sont en train de piller et se bagarrent, Polonaises et Allemandes. Les Polonaises, en me voyant, réclament mon aide pour chasser les Allemandes, ce que je fais aussitôt. Elles sont virées en vitesse, et c'est justice, car ces malheureuses Polonaises que voilà, 5 ans sous leur joug, ont souffert et n'ont été, pour les nazis, que leurs servantes et leurs souffre-douleur. Il y a un vélo de femme qui appartenait certainement à l'une des sentinelles. J'avais appris par Albert qu'on lui avait piqué le sien. Il y a aussi une charrette à plateau. Je la prends, le vélo dessus, et çà fait bougrement plaisir à Albert. Je le revois en compagnie d'un de ses copains. Ils ont un brassard au bras M.P. (Military Police). Ils parcourent la ville. Albert a perdu sa mère dans le bombardement, et son copain ses six filles. Ils habitaient dans une rue d'habitations de 4 étages construites par HITLER, dont il ne reste que des décombres.

Enfin notre tour est arrivé. Des camions viennent nous chercher, nous conduisent dans une gare d'un village voisin, car la nôtre n'existe plus C'est un train de marchandises, d'environ 40 personnes par wagon. Nous touchons chacun deux pains pour le voyage avec du miel ersatz et du pâté. Le train est conduit par deux noirs américains qui ont le litre de schnaps à boire. On n'est pas trop rassurés. Il y a 8 femmes que l'on ramène en France. Il y en a 2 dans mon wagon, dont une Russe. C'est un bon petit copain à moi qui la ramène. Déjà, depuis assez longtemps, il me demandait toujours conseil. Il vit seul avec sa mère dans une petite ferme du Centre. J'ai toujours retenu son nom Julien CHAIZE. C'est un couple qui a l'air heureux, et certainement qu'ils le resteront, d'autant plus que, d'après Julien, la maman est une femme très douce, très gentille. L'autre est une Allemande qui est sinistrée. Elle est en pantoufles, elle n'a eu que le temps de filer dans la prairie. Les trois quarts des copains ne sont pas d'accord avec le PG qui la ramène en France et ne les regardent pas. Je ne suis pas d'accord avec eux. Ils travaillaient ensemble à l'usine pendant des années. Il nous racontait les casse-croûte qu'elle lui faisait, se privant même un peu pour lui et qu'il ne pouvait pas la laisser tomber, elle qui s'était dévouée pour lui.

Nous avons le beau temps. La porte est toujours ouverte. Nous faisons des arrêts de longue durée la nuit en pleine campagne, sans savoir pourquoi. Un jour, nous longeons un camp de prisonniers allemands. Ils sont dans un pré derrière des barbelés, le long de la voie. Le train s'est presque arrêté, et le thionvillois qu'on ramène avec nous en profite pour les engueuler. Il parle l'allemand aussi bien qu'eux. Il hurle : "Vous avez voulu votre HITLER C'est bien fait pour vous. Vous avez vu toutes vos villes, vos villages, ce qui en reste. Maintenant, c'est à vous de payer". Une nuit, un arrêt brusque du train, et nos affaires, que nous avions attachées au plafond avec des ficelles pour être à nos aises par terre, nous tombent dessus. Le train ne devait pas rouler vite, il a dû heurter un butoir à un arrêt. Le lendemain, deux camarades sont descendus et ont été vers la locomotive essayer de savoir ce qui s'était passé. Impossible s il y en avait un des conducteurs, à moitié saoul. Il avait une bouteille de schnaps dans la poche, et buvait à même la bouteille. Il leur a offert un coup, ils ont humé : c'était bien de la gnole.

Maintenant, il est à peine midi, on arrive à Liège en Belgique. Arrêt à côté d'un train de prisonniers. Il y a nos copains dedans. Nous n'en croyons pas nos yeux : partis, je crois, trois jours avant nous, on les croyait déjà dans leurs familles. On leur a joué une farce de mauvais goût. On les a emmenés dans le stade de la ville et là, on leur a dit : "Vous partez en avion. Vous n'avez droit qu'à 5 kilos avec vous. Un camion va passer, vous lui remettrez ce que vous avez en trop". Il y en a qui avaient fait de belles choses pendant leurs loisirs, surtout en bois, toutes sortes de beaux souvenirs. Puis on nous a amenés en gare, montés dans un train, et nous voilà. Nous n'avons rien reçu à manger. Il y en avait qui avaient conservé quelques vivres dans leurs 5 kilos. Ils sont hâves et décharnés, fatigués. "Et maintenant, nous attendons ici Et vous ?". Nous, la Croix-Rouge nous offre quelque chose, une bonne soupe de légumes, un verre de vin et un morceau de pain. Malheureusement cela fait, je crois, six jours que nous sommes en route, et nous n'avons plus rien à vous offrir. D'autant plus qu'avec ces arrêts, on avait tendance à chicaner la boule de pain. Donc, çà vous fait au moins 8 jours sans manger C'est à peine croyable Espérons qu'ici la Croix-Rouge vous donnera quelque chose. Un cas comme celui-là a dû être rare dans le rapatriement des prisonniers. Nous avons reçu une pleine assiette de pommes de terre et de légumes, un morceau de pain et un verre de vin rouge. Quel délice ! Puis, départ pour Charleville, où va se faire notre dislocation, et les changements de direction. Nous ouvrons notre chemise, et une machine souffleuse nous projette une poudre sur le corps, puis visite contrôle individuelle par un capitaine de la DST (Défense Sûreté du Territoire), surtout pour dépister miliciens et collabos qui cherchent à s'infiltrer parmi nous pour rentrer en France. Je présente tout d'abord le Thionvillois avec son livret militaire à la main, et j'explique les circonstances qui l'ont amené parmi nous. Le capitaine le félicite chaudement puis lui fait remettre, comme à nous prisonniers, 2.000 francs, le tabac et un petit colis, et nous nous séparons. Je dis Thionvillois, je ne sais pas trop. En tout cas, il était de la région. Je crois me souvenir qu'il était chargé de famille et, sans en être sûr, s'appelait du nom de COLIN. En tout cas, ce qu'il avait fait lui a peut-être sauvé la vie, car une bonne partie de ces Malgré-nous ont été déportés en Russie, surtout au camp de Tamboro, dont un camarade alsacien qui y était passé m'a raconté les misères et m'a prêté un livre qui a été édité sur ce camp. Des milliers y sont mort de privations, de misère, de mauvais traitements, etc.

   
 

Moi, je reprends le train d'Epinal. Visite médicale, démobilisation le 12 mai 1945, et retour au foyer. Après une si longue absence, on est tout tourneboulé. Les enfants ont grandi, la ville a été sinistrée. J'ai eu la chance de retrouver mon foyer intact. D'autres, sinistrés, ne savaient même plus où leurs familles habitaient, du fait qu'il n'y avait plus pour nous de courrier depuis un certain temps. On a l'impression qu'on est un peu un étranger. Il faudra bien que l'on s'y fasse. Et il y a aussi tous les morts, famille, amis, qu'on n'aura pas oublié, mais qu'on ne reverra plus. Une importante tranche de notre vie est passée, les regrets s'atténueront tout doucement ainsi que parfois les mauvais souvenirs du pays voisin, mais qui ne s'oublieront pas. Une petite déception : mon fils aîné s'est engagé pour 4 ans dans l'aviation, avec Pierrot REM, vers la fin de 1944. Ils seront appelés dans les débuts de 1945. Il n'a pas 18 ans (Matricule 46146-1-B-X1-A), ce qui lui évitera d'aller en Indochine. Il ira vers le lac de Constance, puis Algérie et Maroc. J'ai dit déception, mais aussi du plaisir de penser qu'il faisait ce que j'avais fait.