| La 2ème Guerre Mondiale
 

Le coup de grâce

  Récit d'un Résistant de Chamalières
   
    
 

juin 1944

   
 

'ai fait partie de la Résistance de la Banque de France dès le mois d'août 1943.

J'ai reçu l'ordre de rallier le maquis le 7 juin 1944.
   
 

Avec plusieurs de mes camarades, j'ai rejoint d'abord le maquis de PONTGIBAUD qui n'était qu'un relais ; de là, les dirigeants nous ont acheminés vers le maquis de SAINT-GENES-CHAMPESTE qui était commandé par le " Tonton " Docteur MABRUT.
Je suis resté dans le camp jusqu'au 13 juin 1944. Nous attendions un parachutage d'armes, mais étant donné que les Allemands avaient attaqué le maquis de MONT-MOUCHET, et que les maquisards s'étaient repliés, nous avons reçu l'ordre de rentrer. Avec plusieurs camarades nous avons pris un camion pour rejoindre la maquis de PONTAUMUR.
En cours de route nous sommes tombés sur trois camions allemands qui ont ouvert le feu sur nous. Ceci se passait à SAINT-PARDOUX près de la TOUR d'AUVERGNE. Il y eut trois tués Camille DEMOULINS, de Montel de Gelat, Noël GIARETTO, Henri SERGERE, ces deux derniers, employés de la Banque. Il y eut six prisonniers, Roger MAERTE, Baptiste RIVALLI, Maurice GORGE, les deux frères Marius et Léon DELESALLE et moi-même.
Les Allemands voulaient nous fusiller sur place. Nous avons protesté et ils nous ont emmenés avec eux ; deux par camion, ficelés, les mains derrière le dos, pendant plus de trois heures.
Ils sont tombés en panne plusieurs fois et ont été obligés de faire réparer un de leurs camions au MONT-DORE. Pendant le temps de la réparation, ils décidèrent d'aller déjeuner et demandèrent à M. CONSTANTIN, hôtelier au MONT-DORE, de leur préparer un repas. M. CONSTANTIN accepta mais en posant comme condition que les prisonniers mangent aussi. Il s'ensuivit une vive altercation entre l'hôtelier et les chefs du convoi.

M. CONSTANTIN : "J'ai fait la guerre de 1914-1918, je n'ai jamais vu les Allemands se conduire de cette façon ! "
Les Allemands " Pas besoin de nourriture pour les prisonniers, nous les fusillerons demain matin à l'aube ! "
Discussions... Palabres... finalement M. CONSTANTIN obtient que l'on nous détache et nous demande de lui donner notre parole d'honneur de ne pas nous enfuir sinon il est évident qu'il prendrait notre place...


Il nous donne un morceau de pain avec du jambon et un paquet de cigarettes. Les Allemands s'emparent du paquet de cigarettes, nous en donnent deux 2 à chacun et fument le reste.

   
  La nuit tombant, les Allemands décidèrent de la passer au MONT-DORE. Ils nous firent descendre des camions, nous regroupèrent, tous les six, dans une chambre. En entrant dans la chambre, j'ouvris la fenêtre. L'officier qui se trouvait derrière moi, me mit le revolver sur la nuque et me dit "Refermez cette fenêtre, immédiatement, sinon je tire." Il fit poster des sentinelles pour monter la garde à la porte de notre chambre de peur que nous nous évadions.
Le lendemain matin, ils nous firent remonter dans leurs camions, nous emmenèrent au 92ème R.I. Nous pénétrâmes dans leur sinistre caserne à 10h20, immédiatement conduits dans une baraque en planches, dépouillés de tout ce que nous avions encore sur nous ceintures, lacets, montres, puis enfermés en cellule trois par trois.
Quinze à vingt minutes plus tard, la porte s'ouvre, les Allemands entrent : un civil et deux sentinelles en armes. Je me trouve être le premier, le civil vient vers moi, me regarde dans les yeux et se met à me frapper à coup de poing et de nerf de boeuf. J'évite les premiers coups tant que je peux, mais mes dents de devant sont toutes cassées. Il passe au suivant. Un autre soldat allemand arrive en renfort et essaie de nous briser les orteils à coups de talons.
Après cette volée de coups, nous nous regardons tous les trois. Baptiste RIVALLI, les doigts de pied cassés, Roger MAERTE, la figure en sang et moi les dents de devant cassées, les coups de nerf de boeuf imprimés sur tout notre corps. Et, cette raclée que nous venions de recevoir, se reproduisit toutes les vingt minutes.
Le soir du 14 juin, vers 16 heures, la porte de la cellule s'ouvre à nouveau, les Allemands poussent un autre prisonnier vers nous. Nous nous sommes regardés et n'avons pas dit un mot. Puis, nous lui avons demandé à quel endroit, ces messieurs les Allemands l'avaient arrêté, il nous répondit "au dessous de CEYRAT" mais ce qui nous a paru louche c'est qu'il avait sur lui son portefeuille, sa ceinture, ses lacets de chaussures. Il est resté à peu près une demi-heure avec nous et il nous a dit " si on sort d'ici, vous demanderez si Roger n'a pas changé d'idées ?. Les Allemands sont revenus le chercher et nous avons passé la nuit tous les trois dans la cellule.
Le lendemain matin, 15 juin, vers 10 heures, la porte de la cellule s'ouvre sur trois Allemands en civil, mitraillette au poing. Des gradés allemands discutent devant la porte. L'un deux qui parle français, le sinistre ROTH, appelle du doigt Baptiste RIVALLI ; il lui fait retourner ses poches de pantalon et 1es perce, puis lui demande de faire voir ses mains et le confie un soldat qui 1'emmène. Nous sommes traités de la même façon, les Allemands raflant les bagues de ceux qui en ont ; ce fut mon tour, et comme ma chevalière m'était un peu juste 'mouille ton doigt' me dit ROTH. Quand ce fut fait " Merci Mosier " me dit son acolyte KALTSEISS.
Nous montons dans un camion où nous retrouvons quatre autres de nos camarades. Nous sommes tous de la couleur du cirage noir tellement nous avons été matraqués.
Le camion se met en route, un homme est au volant, deux autres, mitraillette au poing, nous gardent. Nous passons par Aulnat, Lempdes, Dallet, Mezel. A la sortie de Mezel, la dernière borne que je vois est BILLOM 10 km, CHAURIAT 4 km. Le camion prend cette route et nous nous retrouvons en pleine nature sur des chemins de campagne. A un moment nous doublons un paysan, conduisant son char vide.
Cent mètres plus loin, à l'orée d'un petit bois, le camion s'arrête, les sinistres ROTH et KALTSEISS viennent nous faire descendre mais le paysan survenant, ils le laissent passer en lui disant "Bonjour Monsieur". Il leur répond mais ne nous voit pas dans le camion. Lorsqu'il s'est éloigné, ils nous font descendre. Ils sont maintenant six à nous encadrer, cinq en civil, un en uniforme. Ils nous conduisent à l'orée du petit bois. Sur le chemin des camarades leur demandent pourquoi ils vont nous fusiller. ROTE répond : " Fermez vos gueules. ""
Enchaîné à Léon DELESALLE, je lui dis : "Retourne-toi, regarde le soleil car dans deux minutes nous ne le verrons plus". Arrivés vers les arbres, ils nous font asseoir par terre, un allemand nous enlève les menottes tandis que les autres nous tiennent en respect avec leurs mitraillettes. ROTH nous donne l'ordre de nous mettre debout, mais apercevant le paysan qui charge son char de foin, nous fait allonger à terre. Je vois à ce moment les deux frères DELESALLE qui s'embrassent. Les mitraillettes entrent alors en action. Deux balles m'atteignent, l'une au mollet, l'autre à la cuisse, je pousse un cri, lève un peu la tête et retombe face contre terre, la tête sur mon bras gauche et la main droite légèrement en l'air. Quatre mitraillettes et deux revolvers nous tirent dessus de la distance de trois mètres. Ils rechargent les mitraillettes après avoir vidé les premiers chargeurs et la fusillade reprend jusqu'à épuisement des nouveaux.
   
 

Un silence de mort plane au dessus de nous. Tout à coup, à droite, un coup de feu claque, puis un autre, je pense au coup de grâce et compte les coups . J'en compte huit et me dis "Maintenant à ton tour" . Il passe à côté de moi et donne le coup de grâce à mon voisin de gauche. Je ne respire plus, ne bouge plus, les sens en attente. La douille éjectée du revolver me tombe sur la main droite, je la laisse glisser le long de mon bras sans faire le moindre mouvement. J'entends tout à coup tourner le moteur du camion. Sachant qu'il doit manoeuvrer pour faire demi-tour, je ne bouge toujours pas, je crains qu'un allemand soit resté près de nous pour voir si nous sommes vraiment morts. Lorsque je suis sûr qu'ils sont bien partis, je lève la tête petit à petit, et regarde autour de moi. Je vois un affreux carnage, mes camarades sont couverts de sang, leur tempe trouée par le coup de grâce. Je dis "Alors les gars, on se lève". Aucune réponse. Je touche Léon DELESALLE car son frère s'est couché sur lui pour le protéger. Pas de réponse. Je regarde alors ma blessure au mollet et ne la trouve pas trop grave. Je passe ma main sur ma cuisse, je la retire pleine de sang. Sans perdre mon sang-froid, j'appelle le paysan qui charge son char de foin. Il vient vers moi et me dit : "Vous n'êtes pas fou d'essayer des armes en plein jour". Je lui réponds : "Regardez, les Allemands viennent de nous fusiller." Il appelle son fils, me met sur son char de foin et m'emmène dans sa grange. Il court ensuite chercher le médecin de COURNON, le Docteur LANGLADE, qui vient aussitôt me soigner. Je donne tous les noms de mes camarades fusillés pour qu'on prévienne leurs familles. Le soir même on me transporte à MEZEL car les Allemands ont appris qu'il manque un corps et ils me recherchent.
Les Allemands firent paraître un article dans la presse le lendemain, en offrant une prime à celui qui me retrouverait.
Je tiens à dire merci, encore une fois, à tous ceux qui se sont si bien occupés de moi : le paysan, Monsieur SEGUIN et son fils, le Docteur LANGLADE de Cournon, Jacques GROS, Pierre et Henri DOME, Madame CHEVALIER et sa fille, Monsieur et Madame MAZIN à Mezel, Madame CHOADE et Madame VACHER, une infirmière aux Martres d'Artières et au Docteur MAZIN de Pont-du-Château.

   
  Max CYPRIEN