| La 2ème Guerre Mondiale
 

Évacuation d'une partie du stock d'or
de la Banque à la Martinique

   

Article du Contre-Amiral Lepotier paru dans Historama de juillet 1973 d'après son ouvrage "La Bataille de l'Or" aux Editions France-Empire (Avec l'aimable autorisation de l'Editeur).

   
    
   
   En juin 1940, à une époque où les Français fuyaient l’invasion, où les troupes battaient en retraite devant un ennemi bien supérieur en armement, on s’occupa en hâte, d’évacuer les réserves en or de la Banque de France. Deux cargaisons furent embarquées à Brest, l’une atteignit la région de Dakar, l’autre la Martinique. C’est du rapatriement de l’Or de la Martinique que nous entretient l’amiral Lepotier qui, il a quelque temps, publia un ouvrage intitulé Cherbourg. port de la Libération, aux Editions France-Empire.

Ne pas se laisser intercepter par les Anglais

" Ordre au Montcalm de faire route directe sur Cherbourg. "

Nous reçûmes ce message à la Guadeloupe, le dernier jour de février 1946. Il précisait l’étape finale d’une mission confiée à notre croiseur, un mois plus tôt à Toulon, et consistant à rapatrier le fameux " or de la Martinique ".

Il s’agissait des 350 tonnes d’or fin embarquées à Brest le 10 juin 1940 à bord du croiseur Emile-Bertin et que les événements tragiques des quinze jours suivants avaient conduites dans ce port.

Ce bâtiment, commandé par le capitaine de vaisseau Battet, futur amiral chef d’état-major de la Marine, était, en effet, arrivé à Halifax le 18 juin 1940... Vu la demande d’armistice faite par la France et constatant l’évolution des relations anglo-françaises qui en découlait, le commandant Battet avait cru bon de demander à l’amirauté française s’il devait y débarquer son chargement, ou attendre de nouvelles instructions.

La réponse était arrivée le 21juin sous la forme " Ralliez Fort-de-France avec votre chargement précieux. Stop. Accusez réception. "

A ce moment l’amiral anglais commandant la base — après plusieurs prétextes " cousus de fil blanc " — lui avait avoué avoir reçu de Londres l’ordre d’empêcher l’appareillage des navires français. Aussitôt le commandant Battet avait rendu compte à l’amirauté française :

" Autorités navales anglaises me font savoir que, par ordre de leur gouvernement, elles s’opposeront par la force à mon départ. Stop. Ai informé ambassade de France à Washington et amiral Antilles. Stop. Je prends vos ordres pour sortir par la force. Stop. Chances de réussite une sur trois. "

Que feriez-vous à ma place?

L’amiral Robert, commandant en chef aux Antilles françaises était intervenu près de l’amiral Purvis, commandant en chef anglais de l’Ouest-Atlantique, et l’amirauté française avait prié l’amiral Odend’al, chef de la Mission navale française à Londres, de protester près de l’amirauté britannique.

Sur place le commandant Battet était revenu à la charge près de l’amiral anglais Bonham-Carter :

— Mettez-vous à ma place, amiral lui avait-il dit. Si vous receviez, de votre amirauté, l’ordre d’appareiller et que l’autorité étrangère locale veuille vous empêcher de le faire... que feriez-vous ?

Avec une grande émotion l’amiral anglais lui avait répondu :

— Je ferais comme vous !

Puis, après un instant de silence, il avait ajouté vivement :

— Allez ! Partez vite.., avant que je reçoive confirmation formelle d’ordres qu’il me serait impossible d’éluder...

C’est ainsi que, pris en filature, dès sa sortie d’Halifax. par le croiseur lourd Devonshire jusqu’à la hauteur des Bermudes, le Bertin avait rallié Fort-de-France, avec son " chargement précieux " le 24 juin 1940.

Plus de 350 tonnes d’or!

A notre arrivée à la Martinique M. de Katov, représentant de la Banque de France, nous avait expliqué que le gros de cette cargaison consistait initialement en environ 4.000 sacs et sacoches remplis de pièces et médailles d’or et était complété par 800 caisses de lingots de même métal, le tout représentant douze milliards de francs 1940.

Ce trésor avait été stocké dans une casemate du fort Desaix, mais, sacs et sacoches étaient déjà usés et risquaient de se détériorer rapidement sous le climat tropical. Aussi avaient-ils été remplacés par des caisses en bois local cerclées de feuillards et manipulables à bras, c’est-à-dire pesant environ 35 kilos — comme les premières grenades anti-sous-marines.

Il y en avait 9.766, ce qui, avec les caisses de lingots de 50 kilos, représentait un total de plus de 350 tonnes.

Naturellement ce dépôt d’or, en ce lieu, avait été un des sujets des propagandes opposées des belligérants.

Dès l’entrée en guerre des Etats-Unis, la presse américaine avait fait pression sur son gouvernement pour qu’il " en assure le contrôle " dans l’intérêt futur de fa France " et le gouvernement allemand " s’inquiétait ", vertueusement, de cette mainmise éventuelle.

Pour calmer les soi-disant inquiétudes américaines, l’amiral Robert avait admis la présence, à la Martinique, d’un " observateur " américain qui — entre autres " contrôles " — pouvait vérifier, de visu, lorsqu’il le désirerait, que l’or était toujours dans la casemate du fort Desaix.

De son côté — comme il le faisait pour " l’or de Dakar " (2) — le gouvernement allemand ne cessait d’insister près du gouvernement français pour " qu’il ramène son or... en métropole " on devine pourquoi ! Ce que Vichy déclarait impossible vu la maîtrise maritime alliée...

2) La Banque de France avait également fait transporter une cargaison d’or à Dakar en juin 1940.

Manoeuvre délicate

Au printemps 1943, après la rentrée de l’Afrique française entière dans la guerre... avec " l’or de Dakar " ! aux côtés des Alliés, le gouvernement américain avait décrété le blocus des Antilles françaises afin de les contraindre à rallier le Comité français de libération d’Alger et, bien entendu, le gouvernement allemand —fort du précèdent de Dakar — avait obligé le gouvernement captif de Vichy à ordonner à l’amiral Robert — s’il se voyait contraint de céder au blocus — d’opérer à temps "  le sabordage des navires et l’immersion de l’or par grands fonds " !

C’est alors que s’était déroulée une partie serrée de " double-jeu " - par télégrammes— entre l’amiral Robert et Vichy sous le "  contrôle " impitoyable de l’occupant.

Dans ses Mémoires, l’amiral a écrit " Faire attentivement la lecture de mes messages ne permet pas de douter —par la graduation même de leurs arguments — de la manoeuvre politique par laquelle je m’étais proposé d’éluder les ordres de sabordage et d’immersion de l’or— évidemment dictés par l’occupant— sans que cette décision entraîne des représailles de ce dernier contre la métropole. Bien que cette manoeuvre ait été éventée au dernier moment, son résultat n’en a pas moins été atteint... "

Ledit occupant ne manqua d’ailleurs pas d’en marquer son dépit... à Wiesbaden.

Après ces luttes politico-psychologiques, notre tâche n’était plus que " bassement matérielle ".

Trois cents soldats antillais amenèrent, par camions, les fameuses caissettes et caisses du fort Desaix jusqu’au quai du Carénage où les hommes en shorts kaki et calots bleu foncé à l’ancre d’or de l’infanterie de marine les passèrent aux marins à pompons rouges échelonnés depuis les hublots jusqu’aux soutes de 152 mm... ce qui, pour les vieux marins, rappelait les anciennes " corvées de charbon " en briquettes.

Faudra-t-il payer les Américains, cash?

Le Montcalm arborait alors la marque du contre-amiral Jaujard ayant sous ses ordres la division composée de notre croiseur, du Georges-Leygues et de la Gloire, qu’il commandait depuis les opérations de débarquement en France.

Avant notre départ de Toulon on l’avait informé que nous irions, peut-être, débarquer une partie de cet or à New York. Au reçu du message nous prescrivant de faire route directe sur Cherbourg je demandai à M. Préaud — autre représentant de la Banque de France chargé d’accompagner ce "  magot " sur notre croiseur — si les Etats-Unis renonçaient à nous faire payer en or ou en dollars les produits dont nous avions un besoin urgent pour vivre et reconstruire.

— Hélas non ! me répondit-il. Le lendlease n’est plus en vigueur depuis la fin des hostilités et nous sommes pratiquement revenus au Cash, sinon au Carry. de 1939-1941

Ces mots anglais nous étaient familiers, mais sachant qu’ils n’évoquent absolument rien — et c’est bien naturel — pour les nouvelles générations, je m’excuse, près des " anciens " d’expliquer, qu’en septembre 1939, lorsque s’ouvrirent les hostilités de la Deuxième Guerre mondiale en Europe, la loi de neutralité en vigueur aux Etats-Unis interdisait aux firmes américaines et à l’Etat de vendre du matériel de guerre à " tous belligérants "... ce qui était catastrophique pour la France et la Grande-Bretagne qui — vu leur retard de réarmement par rapport à l’Allemagne — avaient espéré recourir à ce que leur presse appelait, pour les besoins psychologiques, " l’arsenal des démocraties ".

Le président Rossevelt était bien conscient de la gravité, pour nous, de cette loi, aussi parvint-il — par un tour de force psychologique intérieur — à faire voter par le Congrès, dés le 4 novembre 1939, la loi Cash and Carry, ce que l’on peut traduire par " payez comptant et transportez par vos propres moyens " s’agissant de matériel de guerre dans le sens le plus général du terme.

C’était, en fait, une première entorse —et de taille — à la neutralité classique, en notre faveur, puisque seules parmi les belligérants en cause, à ce moment-là, en Europe, la France et la Grande-Bretagne disposaient de dollars ou de réserves d’or, donc pouvaient payer cash, et avaient la maîtrise de la mer leur permettant de transporter à travers l’Atlantique tous tonnages de matériel de guerre ainsi acquis... à " prix d’or ".

Mais, il était évident que, la guerre se prolongeant, la Grande-Bretagne, restée seule en ligne après juin 1940, avait vu ses réserves d’or et de dollars s’épuiser rapidement et c’est alors qu’en mars 1941, le président Roosevelt avait fait voter par le Congrès une nouvelle loi dite lend-lease, c’est-à-dire prêt-bail, qui permettait, en pratique, la cession gratuite de matériel de guerre à la Grande-Bretagne — et, plus tard, aux autres alliés des Etats-Unis — sous réserve de restitution —de ce qui n’aurait pas été détruit ou consommé — à la fin de la guerre

Nos réserves d’or en mauvaise posture

D’où la réponse que me faisait le représentant de la Banque de France, à bord du Montcalm, au début de mars 1946.

— Alors! lui fis-je remarquer, puisqu’il nous faut payer de nouveau, en utilisant les réserves d’or que nous avons pu conserver, pourquoi ne laissons-nous pas — comme il était prévu initialement — une " provision " à nos créanciers d’Outre-Atlantique étant donné que nous passons prés de chez eux ?

— Le gros de notre cargaison, m’expliqua M. Péjaud, étant composé de pièces et de médailles d’or de toutes sortes —y compris de dollars-or qui, d’après la loi monétaire américaine, sont comptés à la valeur du dollar-papier — la direction de la Banque, pour éviter toutes contestations sur les taux d’or fin et les cours de ces différentes pièces et médailles, a décidé de faire ramener tout ce chargement à Paris où pièces et médailles seront remises à la Monnaie qui les transformera en lingots ayant les dimensions, le poids et le taux d’or fin prévus par les règlements internationaux et, par suite, ne pouvant prêter à aucune discussion.

Il était bien évident que ce qui restait de nos " réserves d’or " allait fondre à vue d’oeil devant le brasier de nos besoins, alors que nous n’avions pratiquement rien à offrir en échange, comme produits d’exportation.

Autrement dit l’Europe entière, dévastée et ruinée par la guerre, se trouvait, en 1946, dans une situation comparable à celle de la Grande-Bretagne en 1941 et, comme alors, seuls les Etats-Unis pouvaient l’aider..., ce qu’ils firent à nouveau, sous la forme du fameux " Plan Marshall ", dès 1947.

Contre-amiral (CR) LEPOTIER