| La 2ème Guerre Mondiale
   
    
   
 
   

HOLD UP A CLERMONT-FERRAND

 

Le 5 février 1944, le Secrétariat général à Paris notifie à Chamalières, comme chaque mois, le programme de transport de billets. Il faut renforcer l’encaisse de Corbeil, Melun, Meaux, Pontoise et Rambouillet. Le jour suivant, comme à l’accoutumée, Chamalières prend contact avec la SNCF pour obtenir des wagons ; deux fourgons sont mis à la disposition de la Banque de France.

 

Comme dans un film noir

 

Le 9 février au matin, la comptabilité des billets de Chamalières se prépare activement pour faire expédier les 12.760.000.000 francs du convoi, composé de coupures neuves, non encore entrées dans le compte " billets en émission ".

 

Après midi, les camions de la Caisse générale transportent de l’imprimerie à la gare de Clermont, les 700 sacs de billets. Le chargement dans le train est terminé à 17 heures. La surveillance des deux wagons est effectuée par six convoyeurs.

 

À 18 heures, trois d’entre eux quittent le train pour aller dîner laissant leurs collègues seuls. À 18 h 55, alors qu’une nuit opaque est tombée, une camionnette et une traction avant pénètrent rapidement dans la gare. Les véhicules, dans un crissement de pneus, s’arrêtent en face des wagons emplis de billets. Dix à quinze hommes, mitraillettes au poing, s’emparent des convoyeurs et les alignent contre le train avant de les fouiller. Le dialogue est bref:

 

Où sont les autres ?

 

Ils sont allés dîner.

 

Avez-vous des armes ?

 

- Non.

 

Nous sommes des réfractaires, nous ne vous ferons aucun mal.

 

En 10 minutes, tous les sacs contenant des billets de 1.000 francs sont chargés dans la camionnette.

 

À 19 h 10 ,un des convoyeurs prévient la Caisse générale du vol qui vient de se commettre. La Banque évalue rapidement le montant des coupures dérobées et l’ordre est donné de laisser partir le convoi. A 22 h 40, le Sous-Gouverneur Villard demande d’avertir tous les comptoirs de la zone sud du prélèvement de Clermont. À 23 heures, l’inventaire détaillé des wagons, rendu difficile par le défaut d’éclairage, est terminé. " Il est constaté que le vol a porté sur 40 sacs de 1.000 francs et 3 sacs de 20 francs plus 247 coupures de 20 francs prélevées dans un sac éventré ". (Enquête sur le vol de Clermont-Ferrand adressée au Gouverneur le 1l février, signée Belin.)

 

L’enquête est confiée à la Sûreté nationale et à la police locale. La Banque leur demande de ne faire aucune communication à la presse. À celle époque, la censure est en vigueur.

 

Que fait la Banque de France ?

 

Dans les milieux officiels, les réactions ne sont guère favorables à l’institut d’émission. il est accusé de légèreté dans la préparation et la surveillance de ses convois. M. Belin, chargé de l’enquête précise pourtant que " Le convoi du 9 février ne présentait, en aucune manière un caractère exceptionnel et son importance, pour considérable qu’elle fut, demeurait inférieure à de nombreux transports de même nature que la Banque est obligée de faire. " (Enquête sur le vol de Clermont-Ferrand adressée au Gouverneur le 1l février, signée Belin.)

 

Pourquoi les convoyeurs ne sont-ils pas armés ? La faute en incombe aux autorités d’occupation qui n’ont autorisé que pour 25 d’entre eux le port du revolver. Seuls ceux qui accompagnent les camions ont la possibilité de se défendre.

 

Pourquoi utiliser la SNCF et non pas la route ? Le recours au train est imposé par les restrictions de la guerre, on ne trouve pas d’essence ni de pièces de rechange pour les camions. De plus, les routes ne sont pas forcément plus sûres. Les convois par le réseau routier se cantonnent aux vallées du Rhône et de la Garonne ainsi qu’à la côte méditerranéenne. A titre d’exemple, quatre mille convois ont été organisés en 1943 par chemin de fer sans trop d’anicroches.

 

Pourquoi les forces de police n’étaient-elles pas au courant de ce convoi ? Le Gouverneur lors du Conseil général du 17 février 1944 donne lui-même la réponse. La Banque signalera désormais les convois aux forces de l’ordre

" mais il ne faut pas se faire d’illusion sur cette mesure dont la portée ne saurait être très efficace ; il est certain que les conditions de sécurité sont loin d’être remplies lorsque nos agents, non armés, transportent les sacs de billets dans les filets à bagages d’un compartiment plein de voyageurs la plupart du temps ". En outre, dans ces temps de troubles où l’avancée des forces de la Résistance est patente, faire escorter les convois par la police, ne serait-il pas considéré comme une provocation ?

 

Pourquoi la Banque affirme-t-elle immédiatement qu’aucune complicité au sein de son Personnel n’a pu avoir lieu ? Certes, parmi 2 000 personnes il peut y avoir quelques " brebis galeuses " mais un complice n’était pas forcément nécessaire. Les " terroristes " ont pu être avertis par n’importe quel passant, accoudé à la passerelle au-dessus des voies ferrées, ayant vu le chargement des sacs de billets.

 

Autant de réponses qui firent quelque peu taire les rumeurs sur l’incompétence de l’institut d’émission, mais qui n’aidèrent en rien à la résolution de l’énigme.

 

" Panade " fiduciaire et arrestations

 

Le vol de Clermont, pour un milliard de francs, ne fut pas la seule "exaction " commise par ce groupe de maquisards. Sur un des maquisards, arrêté plus tard, la police retrouve un compte rendu du hold-up mais aussi le programme du groupement pour le mois de février. Le 6, un milicien est mis à mort à Riom, le 7, assassinat d’un gendarme et le 8, cambriolage de la Coopérative militaire de Clermont.

 

Le 14 février, deux inspecteurs de police se rendent dans un bar où se trouvent des individus suspects. Les policiers téléphonent à leurs supérieurs. Alertés, les Résistants ouvrent le feu ; un inspecteur s’effondre. Il succombe à ses blessures quelques heures plus tard. L’un des " terroristes " est arrêté par des miliciens qui se trouvaient dans le café, l’autre parvient à s’enfuir à bicyclette. La Sûreté nationale mène l’enquête activement et s’aperçoit que l’homme arrêté fait partie du " commando " responsable du vol de la Banque de France.

 

Le 18 février, 8 hommes sont appréhendés. Parmi eux, un jeune homme de 17 ans 1/2, apprenti à l’imprimerie de Chamalières, en absence irrégulière depuis le 8 février. La complicité jugée jusqu’alors " inutile et improbable " devient réelle.

 

Après de très longs interrogatoires, la police finit par établir que les assaillants étaient au nombre de 13. Ils sont tous identifiés et les personnes qui les ont aidés et hébergés sont sous les verrous. Les deux hommes coupables de la mort de l’inspecteur dans le café, sont jugés et fusillés le même jour. L’enquête se poursuit pour tenter de retrouver les billets...

 

Les interrogatoires sont " serrés " et " la Sûreté se heurte, dans son enquête, au mutisme de la population qui est terrorisée aussi bien par les groupes dépendant de l’organisation terroriste (...) que par les services de polices des troupes d’occupation ". (Lettre de la Délégation du Secrétariat général de Chamalières à Paris,, le 14 mars 1944. )

 

Pourtant l’argent ne peut pas être bien loin Des " caches " sont retrouvées mais les billets se sont envolés. La police détermine que sur le milliard volé, seuls environ 750 millions sont parvenus à la Résistance.

 

La Banque, dans un premier temps, songe à retirer tous les billets de 1.000 francs de la circulation. Cette hypothèse est rapidement abandonnée car cela risque de nuire à la confiance attachée au billet de banque. Peu à peu les billets faisant partie du butin réapparaissent à Arras, Bayonne... Une Parisienne, est appréhendée à la Samaritaine alors qu’elle achetait deux paires de bas avec les fameux billets de 1.000 francs.

 

Le 30 mars, le Ministère des Finances fait paraître dans la presse un communiqué indiquant que les coupures provenant du vol ne sont plus valables. Irrité, le Gouverneur de la Banque de France, qui n’avait pas été prévenu par les Finances, écrit au Ministre pour lui " exprimer à la fois, l’émotion qu’avait éprouvé le Conseil général en prenant connaissance du communiqué paru dans la presse et publié sans son accord, et la crainte que cette mesure ne portât atteinte à la confiance du public dans le billet de banque, il demande que les porteurs de bonne foi soient indemnisés de la perte qui leur est infligée ". Cette mesure est sans précédent dans l’histoire de la Banque ; elle est hors-la-loi. Le 7 avril, les autorités allemandes donnent raison au Gouverneur les présentateurs "innocents " sont indemnisés.

 

L’histoire du hold-up de Clermont se poursuit lentement. En octobre 1944, une prise d’armes organisée dans cette ville par les F.T.P., met à l’honneur deux des " terroristes ", devenus dans les documents de la Banque " Résistants ", qui sont décorés à titre posthume de la Médaille militaire.

 

En janvier 1945, un représentant du Comité central du Front national se présente au Cabinet du Secrétaire général à Chamalières. Il vient vérifier que 438 millions récupérés par l’organisation résistante ont bien été versés au compte du Trésor à la Banque de France. " Il indique que l’agression de Clermont a été préparée et exécutée par un certain nombre de gangsters dont quelques-uns ont appartenu à la Résistance mais se sont laissés aller à des actes de banditisme. Dès que le Front national eut connaissance de cette opération, le groupement put récupérer environ 750 millions sur les auteurs du prélèvement, dont la plupart furent arrêtés par la police. Une partie des fonds récupérés servit à alimenter certains groupements de Résistance, le reliquat fut déclaré au Ministère des Finances dès le mois de septembre 1944 ". (Note du 18 janvier 1945 du Secrétariat général Charnalières à Paris).

 

Mais au fait, comment étaient-ils ces fameux billets " type 1942 " ? Ils portaient au verso une Déméter assise, déesse de la fertilité et de l’abondance, et au recto un Mercure, dieu du commerce et des voleurs !

 

 

TEXTE ADOPTE PAR M. LE GOUVERNEUR

 

Des billets de 1.000 frs du type DEMETER appartenant aux séries n0 7.755 au n0 7.328 ayant été dérobés avant leur émission, la Banque de France informe le Public que les billets de ces séries ne sont pas valables.

 

Les caractéristiques du billet de 1.000 frs type DEMETER sont les suivantes :

 

Le recto comporte au premier plan et à droite la reproduction d’une statue de la déesse DEMETER tenant sur ses genoux un enfant. Ce sujet principal est accompagné à gauche d’un village provençal vers lequel se dirige un troupeau de chèvres conduit par un berger; au verso figure une statue en bronze de mercure.

 

Les chiffres à contrôler sont inscrits au recto du billet, c’est-à-dire sur la face qui comporte la somme en lettres et les signatures ; ils sont placés en haut et à droite et en bas et à gauche et sont précédés d’une lettre dont il n’y a pas lieu de tenir compte.

 

 

Deux inspecteurs de police de Clermont-Ferrand sont abattus par des terroristes qu’ils venaient identifier.

 

Clermont-Ferrand, 15 fév. (O.F.I ..Havas). — Après les attentats commis la semaine dernière à Riom et dans la région, les forces du maintien de l’ordre surveillaient un café de Montferrand, où deux terroristes qui venaient d’être arrêtés devaient rencontrer des complices.

Deux inspecteurs de police virent arriver dans le débit, deux individus qui leur parurent si suspects qu’ils se rendirent au téléphone afin de demander au service central des renseignements complémentaires.

C’est à ce moment que les bandits, s’approchant de la cabine téléphonique, tirent plusieurs coups de revolver sur les policiers. Les deux Inspecteurs s’écroulèrent. Le premier, M. Louis Brunet, la colonne vertébrale brisée, mourait une heure plus tard. Son camarade, M. Théophile Desfretière, était transporté dans un état grave dans une clinique où on constata qu’il était atteint de quatorze perforations intestinales.

Une fusillade suivit cet attentat au cours de laquelle l’un des bandits, un certain Hermann, a été blessé et conduit à l’hopital, où Il a été placé sous la surveillance de la police.

Son complice sauta sur une bicyclette et s’enfuit dans les rues tortueuses de Montferrand. Le bandit, nommé Ramon, communiste espagnol notoire, est bien connu de la police.

L’un et l’autre semblent être les chefs d’une bande terrorisant la région et ayant, à son actif de nombreux méfaits.

 

LA RÉPRESSION DU TERRORISME

 

LES ASSASSINS DU MILICIEN GOUILLARDON

ET DU GENDARME COISSARD À RIOM

ont été condamnés à mort par la cour martiale de Clermont-Ferrand

La sentence a été immédiatement exécutée

 

Clermont-Fd, 3 mars. - La cour martiale qui vient de se réunir à Clermont-Fd, a eu à s'occuper d'une affaire particulièrement importante. Il s'agit de deux assassinats perpétrés par une bande de terroristes affiliés au F.T.P.

Les circonstances qui entourent ces crimes atroces démontrent clairement toute la lâcheté des agresseurs, et la cruauté dont ils firent preuve.

Le 6 février, vers 20 h 15, deux individus se présentaient au domicile du milicien Gouillardon, mécanicien à Riom et l'abattaient sauvagement, de plusieurs coups de feu, tandis qu'il apparaissait sur le seuil de sa porte.

Le lendemain, à son domicile, dans des circonstances sensiblement identiques, le gendarme Coissard, habitant également Riom, tombait grièvement blessé. Les agresseurs l'achevèrent froidement à bout portant. Son fils aîné, âgé de 18 ans, sous la menace du revolver de l'un des bandits, était contraint d'assister impuissant à la scène.

Il y a quelques jours, les forces du maintien de l'ordre parvenaient à capturer la bande entière des terroristes qui participèrent d'une manière active à ces deux attentats.

Un enquête minutieuse a permis de prouver que ces individus étaient également les auteurs de nombreux vols et sabotages. La plupart d'entre eux furent trouvés porteurs de sommes importantes atteignant plusieurs millions de francs.

Tous reconnurent avoir reçu cet argent en paiement des actes de banditisme commis.

La cour martiale de Clermont-Fd, saisie de l'affaire, a reconnu la culpabilité nettement établie de quatre d'entre eux. Convaincus d'assassinat en vue de favoriser une action terroriste, ils ont été condamnés à la peine de mort, et immédiatement fusillés.

Ils s'agit des dénommés Rougier, Chollet, Waleski et Clavery.

Un autre inculpé du nom de Lhote qui a pu prouver n'avoir joué qu'un rôle passif, a été renvoyé devant les tribunaux compétents. - (Inter-France-Information).

 
 
 

(Récit publié dans "Les cahiers anecdotiques" de la Banque de France qui a autorisé la présente utilisation le 2.04.2002)