| La 2ème Guerre Mondiale
 

ARRIVÉE DES ALLEMANDS
À LA BANQUE DE FRANCE

  MM. JAVELIER & REISS
   
    
   
 

es premiers militaires allemands se sont présentés à la Banque de France le 15 juin 1940 et ont été conduits au cabinet de M. de Bletterie

(alors contrôleur général). L'entretien s'est déroulé en présence de M. Reiss (en charge du service intérieur), de M. Javellier (sous-chef de division à la Caisse générale) et d'un adjudant de la Garde républicaine faisant office d'interprète.
   
  MM. Javellier et Reiss ont laissé des compte rendus de cette arrivée, qui sont reproduits ci-après.
   
    
  Samedi 15juin 1940, 19h10
(heure d'été allemande).
   
  Je commençais à dîner dans un restaurant proche de la Banque lorsqu'on vint me prévenir que des officiers allemands venaient d'entrer à la Banque.

Affecté spécial à la Caisse générale et possédant quelques connaissances de la langue allemande par suite d'un séjour en captivité de deux années, je pensais pouvoir être utile, le cas échéant.

En effet, peu après, je vis les officiers allemands cherchant à se faire comprendre de M. Reiss, chef de division au service intérieur et de quelques uns de ses collaborateurs.

Ayant prononcé quelques mots en langue allemande, un oberleutnant me dit d'un ton péremptoire :

" Vous parlez allemand ? Bien, conduisez-moi à votre président. ".

Je l'introduisis donc, ainsi qu'un autre lieutenant (M. Mentz ??) accompagné de M. Reiss, auprès de M. le contrôleur général. Un questionnaire très serré s'en suivit.

La première partie de l'entrevue dura jusqu'à 20 h 15 environ. Voici les questions qui furent posées :

- Quel est le nom de votre président?

- M. Fournier, gouverneur de la Banque de France.

- Où est-il?

- Dans la France non occupée.

- Qui le remplace (vertreter) ?

- Le contrôleur général.

- Quel est votre nom?

- De Bletterie

- Avez-vous de l'or, des devises, des valeurs étrangères, des billets, pour combien?

- Nous n'avons plus rien ici, en fait d'or, de devises ou valeurs étrangères. Il nous reste environ 2 à 300 000 F de billets.

- Où sont parties les valeurs?

- Loin, dans la France non occupée.

- Avez-vous des coffres-forts? Combien?

- Oui, nous avons des coffres-forts, environ 800 (722).

- Et dans vos filiales?

Nous avons des coffres-forts, nous pourrons téléphoner pour en savoir le nombre dans le département de la Seine.

- Inutile pour le moment.

? Avez-vous les clés des coffres?

Nous avons les clés des salles souterraines, mais nous ne possédons pas le clés de chacun des coffres. Celles-ci sont entre les mains de nos clients locataires, et nous n'avons ni le droit ni la possibilité (rech noch möglichkeit) de les ouvrir.
   
  - A partir de maintenant, par ordre supérieur, veuillez noter que toute descente aux coffres est formellement interdite.

Mr. le contrôleur général élève alors une protestation contre cet ordre demandant un ordre écrit d'une autorité allemande supérieure et qualifiée. Il ne peut évidemment prendre en considération un ordre verbal émanant d'une personne dont il ignore les qualités.

L'oberleutnant lui dit alors sur un ton de commandement :

- Mon uniforme ne vous suffit-il pas? J'agis par ordre de mes chefs et cela doit vous suffire.

Il présenta une carte d'identité avec photo, de membre de la police douanière.

- Cela ne me suffit pas, reprit M. le contrôleur général.

D'un mouvement brusque, l'officier salua et se retira en me demandant le chemin pour aller chercher un de ses supérieurs Kommandant der Dewisenschutze. Il revint quelques instants après accompagné d'un major : (commandant) qui se présenta Regierungsrat Feldpolizeidirector, d'un autre officier, et d'un garde républicain, natif de Saverne, qu'il avait rencontré au. poste de la rue de la Vrillière.

En entrant dans le cabinet de M. le contrôleur général, le major tendit la main à ce dernier qui mit ostensiblement les siennes derrière son dos.

L'officier allemand eut un sursaut très net, visiblement gêné.

Par le truchement, cette fois, du garde républicain, le Regierungsrat fait alors savoir à M. le contrôleur général qu'il lui intime l'ordre de répondre aux questions posées. S'il s'y refusait, il le ferait arrêter (verhaften).
M. le contrôleur général répond qu'il ne s'est à aucun moment refusé aux questions qui lui étaient posées, mais maintenait néanmoins sa protestation. Naturellement, il ne s'inclinera que devant la force.

Les mêmes questions sont dans l'ensemble posées par l'intermédiaire du garde républicain et confirmées.

Un ordre écrit sera rédigé le lendemain dimanche 16 juin à 10h30.

Il sera ensuite procédé à une visite des coffres-forts et des salles souterraines.

La délégation allemande s'est retirée à 20h 50.

Etaient présents :
Côté français :
M. le contrôleur général
M. Reiss, chef de division
M. Javellier, sous-chef de division
1 garde républicain
Côté allemand :
1 major (commandant) de la police
1 hauptmann (capitaine) contrôle douanier
1 obertleutnant (lieutenant)
1 leutnant (sous-lieutenant) de la dewisenschutz. Signé : JAVELLIER
   
    
   
  RELATION DE L'ARRIVÉE
DES ALLEMANDS À LA BANQUE

(extrait d'une lettre de M. REISS)
  La Croix Rouge, le 26 septembre 1952
  " ...de garde au service intérieur le concierge vint me prévenir dans l'après-midi que les allemands étaient là, je croyais à l'arrivée d'une compagnie alors qu'il ne s'agissait que de deux officiers subalternes (un lieutenant et un sous-lieutenant) accompagnés d'un adjudant de la garde républicaine qui leur servait d'interprète.
Ces officiers me demandèrent s'ils pouvaient parler au gouverneur ou à son représentant, je les conduisis au cabinet du 1er sous-gouverneur, occupé par M. de Bletterie. L'entrevue s'est déroulée sur un ton très bref de part et d'autre (surtout rendue assez difficile par l'intermédiaire de l'adjudant interprète qui transmettait) et plus encore lorsque M. de Bletterie fit remarquer à ces deux officiers qu'ils ne semblaient pas qualifiés pour se présenter à la Banque sans ordre officiel ; sur ces paroles ils répondirent d'un ton furieux qu'ils allaient immédiatement en référer à leur supérieur.
Effectivement quelques minutes après ils revinrent accompagnés d'un (hauptmann-capitaine) et d'un officier supérieur.

C'est alors que cet officier supérieur en se présentant dans un garde-à-vous impeccable et sous le titre de Herr Director Dewisenschutze Kommando, tendit la main à M. de Bletterie qui répondit à ce geste en tournant le dos.
L'officier allemand dit alors d'un ton péremptoire " Ah! c'est comme cela que vous le prenez, nous verrons bien " puis s'asseyant sur le bord du bureau tournant à son tour le dos à M. de Bletterie, il sortit son porte-cigarettes et en offrit une à chacun de ses subordonnés.

La conversation fut assez mouvementée surtout lorsque M. de Bletterie fit encore remarquer, même à cet officier supérieur, qu'il n'avait aucune pièce officielle pour se rendre à la Banque.
La réponse fut celle-ci "Vous mériteriez que je vous fasse mettre tous en prison (étaient présents M. de Bletterie, M. Javellier et moi) mettez vos pendules à l'heure et demain matin dimanche nous serons là à 9h 15 avec tout ce qu'il faut.
Effectivement le lendemain la délégation se présentait à l'heure fixée (heure allemande) et faisait d'abord enlever nos drapeaux, pénible corvée dont j'ai été chargé.
   
    
   
  COMPTE RENDU
DE L'ENLEVEMENT DES DRAPEAUX
  Paris, le 16 juin 1940
  Les quatre officiers allemands qui avaient conféré la veille avec M. le contrôleur général se sont présentés le dimanche 16juin, à 10h30 (heure allemande).

Vers 1l heures, M. le contrôleur général fit appeler M. Reiss pour l'informer que le major (commandant de la police douanière, contrôle de la dewisenschutze) venait de lui intimer l'ordre d'enlever les drapeaux de la Banque.

M. Reiss fut désigné pour indiquer l'emplacement à deux officiers allemands (un oberleutnant (lieutenant) et un leutnant (sous-lieutenant).

L'oberleutnant fit savoir qu'il voulait commencer par le drapeau du gouverneur de la Banque ou de son entrée principale.

Accompagné de l'adjudant-chef Tondoux, M. Reiss pénétra dans l'appartement de M. le gouverneur pour accéder au-dessus de la porte du 3 rue de la Vrillière.

L'oberleutnant prit la position de " garde-à-vous" et prononça ces paroles "Drapeau tricolore tu es vaincu", à son commandement le leutnant enleva lui-même le drapeau qu'il remis à M. Tondoux.

Il en fut de même pour ceux des portes : 1 rue de la Vrillière
39 rue Croix-des-Petits-Champs
2 rue Radziwill.

Sur la décision de l'oberleutnant, les drapeaux de Ventadour et des bureaux de Paris furent enlevés par les soins de la Banque.