| La 2ème Guerre Mondiale
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AVEC L'ALSACE EN GUERRE 

1940- 1944

   
    
   
 

 INTRODUCTION

J’ai toujours aimé l‘Alsace et la Lorraine. C’est une affection qui découle peut-être de mes origines lorraines lointaines, qui remonte à mes années d’enfance dont le souvenir est enrichi des récits d’un grand-père mêlé aux
vicissitudes de la guerre de 1870, que mon instruction et mon éducation n’ont fait que fortifier.

De Longwy, où je résidais vers 1909, je vins souvent à Metz, à Strasbourg, à Colmar, quelques fois aussi dans l’Altreich.. Touriste curieux, je me plaisais à évoquer le passé, très sensible encore, malgré l’exhibition trop éclatante
de la force militaire prussienne.

Après l’armistice de 1918, j’ai eu la fierté et la joie, parmi les premières troupes d’occupation, de servir en Alsace. Dix mois des plus intéressants pour qui voit et réfléchit. J’ai gardé l’inoubliable souvenir de ces manifestations
d’allégresse nationale qui ont marqué le retour de nos chères provinces à la France.

Puis, rapproché par le temps du terme de ma carrière, j’obtins en janvier 1938 d’être désigné comme Directeur de la Banque de France à Strasbourg et pris mes fonctions peu après. J’allais y être mêlé aux violents remous, plus
sensibles à la frontière, que suscitait en Europe la mégalomanie du fou qui régnait à Berlin et se glorifiait d’avoir arraché l’Allemagne au chaos : Hitler, qui devait être l’idole de son peuple fanatisé, après l’annexion de l’Autriche
et de la Tchécoslovaquie, et les premiers grands succès de la seconde guerre mondiale, Hitler, qui devait être renié et honni par ce même peuple, lors des revers, quelques années plus tard.

Mais la vague de barbarie Nationale-Socialiste nous avait, hélas ! submergés.

Mes fonctions et les événements m’ont mis en relations avec des milieux alsaciens très divers.

Evacué de Strasbourg le 31 août 1939, replié au Mùllerhof près d’Urmatt, parti le 13 juin 1940 pour répondre à un ordre militaire de " levée en masse ", je suis revenu en Alsace un mois après, et ai été, seul fonctionnaire de
l’intérieur, maintenu à Strasbourg jusqu’au 15 septembre 1943. Je fus alors arrêté et emprisonné à Kehl.



J’ai donc vécu quarante mois de l’annexion de fait de nos trois départements de l’Est, dans des conditions un peu exceptionnelles. Dans le cadre de ma mission. et même en dehors, j’y ai travaillé, au mieux je peux écrire, à la
défense de nos intérêts moraux et matériels. J’ai vu fonctionner, à pleine puissance, l’infernale machine nazie ; j’ai senti, en frémissant, sa pression exercée sur le coeur de nos compatriotes; j’ai été le témoin de leur opposition
opiniâtre.

Cette mission, qui comportait pour moi danger et sacrifice, je n’aurais pas songé à la poursuivre dans une province ralliée à ses maîtres provisoires, mais j’ai puisé au spectacle de cette résistance, au contact de tant de fidélités,
le plus tonique des réconforts pour prolonger mon séjour et persévérer dans ma tâche. Comment cette activité est-elle restée secrète en ces temps de gestapo souveraine ? Je le dois à la discrétion des nombreux amis qui m’ont
fréquenté ou reçu, que la police a trouvé "ignorants ". Je leur garde reconnaissance de ce silence.

Les observations quotidiennes que je relevais sur mon journal ont, par un souci de sécurité peut-être excessif, été détruites ou livrées à l’occupant, et celui-ci n’a pas songé à me les restituer! Je le regrette, car leur publication
intégrale m’aurait permis de faire revivre par le menu ces années amères, les épisodes successifs de cette oppression, comme aussi les sursauts de l’émouvante défense des Alsaciens et des Lorrains.

Une partie seulement des nombreux rapports que j’ai adressés régulièrement à M. de BOISANGER, Gouverneur de la Banque de France, Président de la Délégation économique de la Commission d’Armistice de Wiesbaden, a
été sauvée et forme avec le rappel de quelques souvenirs, la matière de ce livre, comme elle justifiera, s’il en est besoin, sa publication.



M. de BOISANGER voulait bien attacher du prix à cette documentation régulière et me soutenir de ses encouragements. Je veux écrire ici la gratitude que je lui garde.



La Délégation économique de Wiesbaden, qu’il présidait, et la Délégation militaire à la tète de laquelle les Généraux HUNTZIGER, DOYEN, BEYNET et BERARD se sont succédés, ont pu, dûment informées, opposer
courageusement à la Force brutale, le rappel du Droit.



On trouvera in-fine quelques-unes de leurs nombreuses protestations. Leur généreux effort, peu connu de nos compatriotes, aurait gagné à trouver à Vichy l’écho que tous attendaient. Mais Vichy, intimidé, s’est tu... Nul doute
qu’un Gouvernement moins timoré aurait pu dire, sinon faire, davantage



Je ne suis pas un écrivain : une oeuvre littéraire n’est pas mon but. J’ai tenu simplement et honnêtement à rapporter, après l’avoir vue et entendue, la vérité sur ces années 40-43 vécues à Strasbourg, à attester que, tandis que
nous étions sous la botte allemande, l’âme alsacienne-lorraine restait pure et gardait intacte sa foi dans les destins de la France, que cette certitude de la restauration française, c’était notre raison même de vivre.

Je souhaite que, telles quelles, malgré leurs imperfections trop réelles, ces pages de souvenirs et de témoignages apportent, en deçà des Vosges les informations nécessaires, et à tous mes amis d’Alsace et de Lorraine, la
satisfaction de se voir confirmer là que mon coeur a battu à l’unisson du leur durant leurs pires épreuves.

Paris, le 25 août 1944. R. C.


Paris, le 3 septembre 1944.

Monsieur G. R. CLEMENT

Directeur de la Banque de France

de STRASBOURG.



Mon cher Directeur

J’ai eu la satisfaction d’avoir pendant ces quatre années d’occupation, sans relâche

fait tous mes efforts pour résister et aider mes concitoyens à résister à l’oppression

allemande. Cela vous le savez.

J’ai suivi avec passion la lutte que vous avez poursuivie pour maintenir un peu de

drapeau français en Alsace, dénonçant les exactions des envahisseurs, décelant leurs

visées sur l’âme et les biens de nos compatriotes.

Vous avez écrit là une des plus belles pages de l’histoire de la Banque de France.

J’espère que vous pourrez retrouver vos rapports et au besoin les reconstituer; il faut

que cette page soit rédigée et publiée.

Je vous prie de croire, mon cher Directeur, à mes sentiments très amicaux.

BOISANGER.



Le 3 septembre 1939, me rendant à Haguenau y replier notre bureau, j’ai traversé Strasbourg. Une étrange impression de silence vous frappe jusqu’au saisissement dans cette grande cité, jadis si animée, aujourd’hui vide, toutes
ses maisons fermées. Les rues sont désertes ; seuls les parcourent encore quelques gendarmes et douaniers du service de surveillance, des bandes de chiens inquiets et errants, des chats tristes et affamés, parfois des poules
en troupeaux ; épaves que l'exode de leurs maîtres rendent à la liberté et qui paraissent désemparées. chats tristes et affamés, parfois des poules en troupeaux...; épaves que l’exode de leurs maîtres a rendu à la liberté et qui
paraissent désemparées.
Je me suis attardé à Haguenau et rentre dans la nuit, tous phares allumés. Devant la gare de Strasbourg, d’impérieux coups de sifflet; ma voiture s’arrête. C’est sans doute, une fois encore, l’examen des laissez-passers ? En effet
surgit de l’ombre un gendarme gesticulant, au pur accent du Midi, qui m’interpelle : Qui êtes-vous ? Où allez-vous ?... Et vous roulez aux phares ? — Oui, je suis pressé. — Mais, vous n’y pensez pas; nous sommes en guerre !
— Bon, dis-je à mon chauffeur, mettez en code. — Non, Monsieur, pas de code. — Bien, mettez les lanternes. — Je tolère les lanternes, mais pensez, Monsieur, que " ça " peut tomber d’un instant à l’autre !
J’ai souri et remercié. La nuit est calme et aucun bruit de bataille sur le Rhin ne vient la troubler. Est-ce la veillée d’armes, toutefois ?
Les jours suivants, d’énormes convois de camions citernes se rendent au port du Rhin enlever les stocks d’essence entreposés. Que va-t-il se passer ? Quelques obus dans les réservoirs suffiraient à tout incendier; mais non,
les Boches, sur leur rive, regardent et ne bronchent pas.
L’hiver vint, très rude. La glace s’accumule sur les routes et, dans leurs cantonnements, les troupes vivent dans l’attente. C’est la période dite " de la drôle de guerre ", où l’ardeur nationale se congela.
Dans les villages du Rhin évacués, les habitants, revenus du Centre chercher des effets chauds, eurent trop souvent le poignant spectacle de leurs maisons pillées, parfois mises à sac par des unités françaises où le relâchement
de la discipline, né de l’inaction, semblait faire des progrès inquiétants.
Dans de trop nombreux cantonnements, on avait l’affligeant spectacle d’un laissez-aller complet. La plupart des officiers ne pensaient qu’à bien manger et bien boire (combien de voitures couraient les routes, jusqu’à Nancy et
Epinal y rechercher des bouteilles rares, des mets fins à ajouter à des menus que les ressources de l’intendance et du pays faisaient déjà trop copieux ?) On festoyait dans les popotes, on se couchait très tard après de joyeuses
soirées ; on ne se levait pas à l’aube ! !
Le soldat, non surveillé, en prenait à son aise.. Que de villages j’ai traversés où les chevaux, au piquet, non pansés, passaient à la belle étoile des nuits de froid très vif, mangeaient leur avoine jetée à même le sol. C’était
l’époque des parties de ballon et de la collecte des postes de radios, du braconnage du gibier et de la chasse au grand jour sans souci des propriétés...
Ce laissez-aller désolait, à juste titre, les Alsaciens. C’était dans certains éléments de l’armée un violent désir de jouissance, avant la bagarre qu’on sentait proche et à laquelle on se préparait mal.


Dans le nord de l’Alsace seulement, le Général Frère lance ses troupes à l’attaque et entretient leur condition physique et morale.


Le 16 avril 1940, pressentant la fin de ce calme trompeur et une offensive printanière, je crois le moment venu de mettre un terme à mon affectation spéciale et écris au Gouverneur, qui rejette ma demande.


Le 10 mai, l’Allemagne déclenche sa grande offensive : nos troupes, appelées tardivement, entrent en Belgique. Les premiers contacts, très violents, prennent de suite une mauvaise tournure pour nos armes ; ils font apparaître
notre infériorité écrasante en matériel : avions, chars, canons, camions nous manquent.


C’est le repli difficile sur la côte, tandis que la Meuse franchie à Sedan, la ligne Maginot tournée, l’ennemi s’avance rapidement. Des éléments mobiles des 4e et 5e armées sont retirés successivement d’Alsace et engagés en
renfort dans la bataille où les vides sont grands entre unités disloquées.


L’Alsace subit les premières attaques aériennes, auxquelles une maigre D.C.A. réplique assez mal. Nous assistons, en quelques jours, au départ vers les Vosges de 250.000 hommes qui ne se sont pas encore battus. Il ne reste
sur le Rhin et la ligne Maginot que les troupes de forteresse et quelques éléments, bien insuffisants, pour les intervalles. La situation est devenue très grave.


Le 13 juin, je suis à Lutzelhouse dans l’antichambre de M. V Préfet, quand celui-ci me prie d’entrer. J’ai voulu, me dit-il, que vous puissiez dire au revoir au Général B... que vous connaissez. J’aperçois en effet le Général
commandant la 5 armée qui s’apprête à prendre congé.

— Vous partez aussi, mon Général?

— Oui, je transporte mon P.C. dans la région de Vittel.

— La situation doit être devenue difficile, mais enfin, mon Général, si les Allemands essaient de glisser au pied des Vosges pour isoler l’Alsace, nous pouvons avec deux armées intactes, donner
un coup d’enfoncement dans leur flanc et peut-être changer le sort du Pays?

— Aucune réponse. — Gros soupir, puis le Général lève ses bras au ciel, va parler, hésite, et brusquement me tend la main : au revoir, mon cher Directeur.

Il est parti, reconduit par le Préfet. Le recul général de nos armées est peu rassurant et je reste mal impressionné de cette brève entrevue. — Les nouvelles sont-elles plus mauvaises ce soir,
demandai-je à M. V — Toujours pas bonnes. — Mais le Général B me paraît bien pessimiste ; je n’attendais pas de lui une déclaration de matamore " Vous allez voir ce que vous allez voir ! . . . mais
enfin, il lui reste des troupes fraîches, de l’artillerie . . . La 4e armée au sud est également intacte. . . Tout n’est pas perdu ?


Je devais penser bien souvent, depuis, à cet ultime entretien et au sort de ces deux armées d’Alsace faites, après quelques combats, prisonnières dans les Vosges sans avoir pu intervenir efficacement.

Il nous a manqué les moyens matériels, certes, mais peut-être aussi trop souvent cet enthousiasme, cette virilité, qui flottaient autour de nos drapeaux en 1914, cet esprit de sacrifice, cette soif de gloire, cette ambition génératrice
de talents qui alors entraînaient l’armée à des actions d’éclat ?

Comment cependant ne pas rendre hommage ici: aux troupes valeureuses qui s’opposèrent courageusement à l’avalanche, à nos chers Régiments d’Alsace, dont le 226ème R.I., régiment de Strasbourg (effectif : 70 %
d’Alsaciens) et le 172ème R.I., régiment du Bas-Rhin, qui ont veillé sur la ville évacuée, ont travaillé à sa protection et combattu jusqu’au bout ; aux autres unités qui ont magnifiquement lutté, même après l’armistice et ne se
sont rendues qu’avec les honneurs de la guerre !

Le 14 juin, je partis pour répondre à l’appel du Général commandant la 20ème Région, convoquant tous les hommes valides dans les dépôts les plus proches de leur résidence.

Je ne me doutais pas alors me mettre en route pour aller jusqu’aux Pyrénées ! Mes aventures, quoique nombreuses, ne furent pas remarquables et leur relation n’aurait pas sa place ici.

Les Allemands entrèrent à Strasbourg le 22 juin et l’Armistice fut signé le 25.

Le 5 août, sur ordre de M. le Gouverneur de réinstaller mes Comptoirs d’Alsace, je quittai Paris. Par Nancy, où la Kommandantur consentit à me viser favorablement mon ordre de mission, tout en spécifiant que Strasbourg était
ville allemande, je passai en Alsace. accompagné de notre Inspecteur M. M... A la nouvelle frontière, au Donon, visite de la douane allemande et de la Polizei. Je passe, après quelques explications. Au Müllerhof, où je m’arrête,
mes agents sont surpris de mon retour et heureux de ne plus se sentir isolés ; ils m’informent plus complètement de la situation. Les troupes allemandes auraient été accueillies, non comme des libérateurs ainsi qu’elles s’y
attendaient, mais portes et volets clos. Cette déception me fut confirmée plus tard. Les commerçants ont mis à l’abri une grande partie de leur stock, limité ou refusé la vente aux nouveaux venus dont la convoi tise est grande.
Les autorités ont bien expulsé les fonctionnaires originaires des autres départements, proscrit la langue, les écrits et les souvenirs français. promulgué des ordonnances d’exception. L’Alsace est rattachée au Gau de Bade, la
Lorraine à celui de Westmark.

Ma comptabilité est sous scellés, mon encaisse saisie et enlevée par le Payeur d’un corps d’année qui a combattu et occupé la vallée.

M. M... et moi nous rendons à Strasbourg voir le Gauleiter.

Pauvre Strasbourg ! quel changement : la vie reprend peu à peu, mais le spectacle des premiers excès des occupants me serre le coeur. Les plaques françaises des rues sont enlevées, les affiches grattées, les enseignes
barbouillées de noir ou arrachées... des équipes de jeunesses hitlériennes paraissent s’amuser énormément à ce travail.

M. E...., Directeur Généra1 de la Société Générale Alsacienne de Banque, veut bien nous accompagner à la Zivilverwaltung et nous servir d’interprète. Dans les bureaux de l’ancienne Préfecture, nous sommes annoncés par une
accorte Gretchen et reçus par M. le Ministre Président Kœhler, un Badois, jeune et souriant. M. Koehler ne cache pas sa surprise ; alors que tous les anciens fonctionnaires ont été expulsés, nous revenons ! Pourquoi faire ? —
Pour reprendre les paiements de l’Etat Français. —Que désirez-vous payer ? — Tout ce qui reste dû sur les engagements de l’Etat : les traitements des fonctionnaires, les pensions, la prime de démobilisation, les coupons de
rentes, les bons d’armement, le solde des marchés, des fournitures et des réquisitions de guerre. — Oh ! alors, vous aurez beaucoup à payer !.. . — J’ai 50 millions de francs dans ma voiture, c’est une première encaisse. Dès que
ce sera nécessaire, j’irai à Nancy chercher d’autres fonds...

M. Kœhler réfléchit et nous donne verbalement l’autorisation de rester. Seulement, dit-il, vous ne pourrez rentrer dans votre immeuble qui est occupé provisoirement par la Kommandantur et le sera ensuite par la
Reichskreditkasse. Les directeurs de celle-ci sont à Strasbourg; voyez avec eux, me dit-il, dans quelles conditions ils pourraient vous faire de la place.

Premier succès : nous restons. Les banques alsaciennes réouvertes nous offrent de suite une cordiale hospitalité, mais je préférerais rentrer dans notre immeuble. Les deux directeurs Peickert et Parchmann de la
Reichsbank ne sont pas à priori favorables à ma demande. Ils vont l’étudier. Le lendemain, ils me font connaître, avec beaucoup d’hésitation, qu’il leur est apparu que la cohabitation semblait devoir comporter
bien des inconvénients, mais que néanmoins si j’y tiens ... J’ai compris. Je remercie et renonce. D’ailleurs, nos clients seraient sans doute gênés de venir me trouver sous l’oeil de ces voisins : je préfère garder ma
liberté.

Grâce à l’obligeance de M. E..., nous nous installons rue Kuss dans l’ancien bureau A de la Ste. Gale. Als. de Banque. Je prends contact avec la Section financière de la Zivilverwaltung et obtiens du Conseiller
Seeger (de mon âge, ex-capitaine comme moi et comme moi ancien combattant d’Orient) diverses facilités ; je lui explique, ainsi qu’à Herr Schemmenau, qui va gérer la Trésorerie Générale, la nécessité de faire
revenir les Trésoriers qui doivent ordonnancer les ordres de paiement que nous honorons. Ces modalités, différentes de celles en vigueur dans le Reich, font l’objet de longues explications. Finalement ayant
compris, ils vont demander le retour des Trésoriers.

Ceux-ci, en effet, reviennent M. D. ... à Strasbourg, M. B.... à Colmar et mandatent, sans crédits délégués du Ministère, mais à charge d’en rendre compte.

Je reçois les instructions du Chef de la Zivilverwaltung concernant mon activité. Elles sont brèves, mais ont le mérite d’être écrites : qualité rare, car, par la suite, je dus me contenter d’avis verbaux.

Le Président de la Police de Strasbourg

Strasbourg , le 20 août 1940.



Monsieur le Directeur de la Banque de France STRASBOURG



Suivant les instructions du Chef de l’Administration civile — Service finances et économie — il n’y a aucune opposition à la reprise provisoire de l’activité de la Banque de France, aux conditions suivantes:

a) la Banque de France ne doit pas se montrer publiquement;

b) elle ne doit pas avoir à faire au public, mais travailler uniquement avec les banques.

Si un client a des avoirs à la Banque de France, on peut les virer à une banque..

c) la Banque de France ne peut en aucun cas recouvrer ses avoir

Je vous informe par la présente de cette décision.

Signé....

En somme si nous devions liquider, nous le faisions seuls et avec nos agents.

Mission douloureuse et délicate qui m’échoit et que j’allais poursuivre lentement mais bien attristé !

Mon appartement est sous séquestre. Quand la Kommandantur l’a évacué pour s’installer au Cercle militaire, j'obtiens l'autorisation d'entrer chez moi pour y prendre quelques livres de ma bibliothèque. Le séquestre me prévient
qu'on a dû enlever le linge et que la cave a été bue par les officiers.

Aviez-vous une bonne cave ? …1200 bouteilles de vins fins et alcools.

Alors riant, il s'esclaffe : Nous aussi, nous aimons le bon vin !

Oui, répliquai-je sèchement, mais mois le vin que je bois, je le paie.

Une brève visite chez moi m’apprit l’étendue du pillage dont j’avais été victime argenterie, tapis, tableaux, objets d’art ... avaient aussi disparu. Le Directeur de la Reichsbank, qui m’accompagnait, paraissait très gêné. Il s’en fut,
je crois, à la Kommandantur, réclamer.., et cette démarche l’honore, mais n’eut aucun succès.

De ce jour-là datent mes relations avec le Doktor Rupp, bon gros avocat badois, Président d’une société électrique à Carlsruhe, que ses services dans le Parti avaient, à défaut de compétence, fait charger des affaires de
banques et d’assurances en Alsace. J’ai toujours eu avec lui, je dois le dire, les plus cordiales et confiantes relations et sa bonne volonté manifeste a toujours tendu à faciliter mon service. Sans prétention, un peu bourru, il
répliquait à mes demandes : Ecrivez-moi, je ferai étudier cela; je ne suis pas banquier, moi, je suis électricien.

Le 8 août1940, une ordonnance du Gauleiter introduisait les prix allemands en Alsace ; — même initiative en Lorraine— Francs et marks valant 20 frs continuaient à circuler, les billets allemands émis étant ceux des
Reichskreditkassen.

Le 13 septembre, mon collègue, M. B... de Metz est expulsé ; je pense que mon tour ne tardera pas et m’en vais interroger la Zivilverwaltung ; me réserve-t-on le même sort ? J’aimerais le savoir afin de prendre mes dispositions.
Il est inutile que je me charge ici d’une forte encaisse si je dois être ainsi, sans préavis, expulsé ! Mes interlocuteurs protestent que telles ne sont pas leurs intentions, que nos rapports sont très faciles, qu’on apprécie ma
correction.. . mais que si des instructions venaient de Berlin à mon sujet, la Police devrait les exécuter.

Je suis fixé; je suis ici comme l’oiseau sur la branche.

Le 19 septembre, j’ai le grand plaisir de revoir M. V.... Préfet du Département, arrêté à Lutzelhouse par les Allemands, dès leur arrivée, et incarcéré outre-Rhin depuis.

Il me dit son aventure : on lui a demandé les noms des agents employés au contre-espionnage et ni lui, ni S..... le Commissaire de la Sûreté à Strasbourg, n’ont consenti à cette forfaiture. Tous deux ont été incarcérés, promenés
de prison en prison et soumis au régime des détenus de droit commun. Dans chaque prison, l’interrogatoire reprenait sur le même sujet. Excédé, M. V... répliquait : Si j’étais venu avec nos troupes ici, m’auriez-vous livré les
noms de vos indicateurs travaillant chez nous ? — Non, alors laissez-moi tranquille.

Les démarches du Gouvernement les ont enfin fait libérer tous deux. S.... serait passé voilà huit jours. Des Strasbourgeois croyaient bien l’avoir vu et m’en avaient informé, mais j’étais resté incrédule. C’était exact.

M. V.... a connu, comme onzième prison, celle de la rue du Fil à Strasbourg. A son arrivée, le gardien-chef l’a reconnu et s’est exclamé : Vous ici, Monsieur le Préfet ! Et la cellule de Napoléon III est occupée ! . . . Mais je vais
vous en donner une, voisine !

M. V me confie que cette prison est bien la plus mauvaise de toutes celles où il a séjourné, mais qu’il s'était bien gardé de réclamer, puisque c'était "la sienne".

Je l’ai trouvé un peu amaigri, mais très gai ; faisant sa toilette, il me montre ses côtes saillantes. — Voilà bien vingt ans que je ne les avais vues !... Le moral est resté excellent; comme il est expulsé et a vingt-quatre heures pour
gagner la zone non occupée, je le conduis le lendemain à la gare, muni pour tout papier d’identité de sa levée d’écrou.

Nos opérations se poursuivant, nous avons payé à Strasbourg, Colmar et Metz 1300 millions de francs jusqu’en novembre 1940. Ces règlements se maintenant à sens unique et les autorités nous refusant le recouvrement des
créances françaises, notre Ministre des Finances, alerté, s’émut de cette situation. J’en avais d’ailleurs entretenu, à diverses reprises, M. Thoma, Directeur de la Devisenstelle, qui avait reconnu l’intérêt, pour un règlement
convenable des créances françaises et alsaciennes réciproques, de la création d’une Compensation à Strasbourg. Je travaille à ces projets, mais l’initiative d’une rupture ne devait pas venir de Paris. Le 30 octobre, le Ministre
Président Kœhler informa en souriant M. D..... Trésorier général, que sa présence ne lui paraissait plus nécessaire, que les Français en 18 avaient demandé le concours des fonctionnaires allemands pendant un an (?) avant de
dominer la situation en Alsace, mais qu’eux s’estimaient capables d’administrer seuls, de suite... M. D.... plus soucieux de revoir les siens que de se cramponner à Strasbourg dans des conditions de séjour et de travail très
difficiles, prit congé et rentra à Paris.

Le lendemain, grand émoi à la Z.V. quand on apprend que j’ai refusé de payer un chèque émis par le Fondé de pouvoirs du Trésorier, le brave Alsacien, M. B.... Je suis convoqué et assure que la procuration donnée à ce
mandataire n’a plus de valeur, le Trésorier étant parti ... Longue discussion, reprise après déjeuner et qui se prolonge jusqu’au soir. Mais ni la persuasion, ni les éclats, ni les menaces ne me feront fléchir : je ne paierai plus rien
pour l’Etat Français : " Si vous désiriez profiter plus longuement des bonnes dispositions du Ministère, il ne fallait pas renvoyer son représentant " . Déçus, ces Messieurs assurent que la Police est responsable de cette mesure,
à laquelle ils étaient opposés et qu’ils vont s’efforcer d’obtenir le retour de ces fonctionnaires.. . Mais notre Ministère ne se prêta pas à cette palinodie et aucun règlement ne fut repris.

Les tractations engagées à Paris pour éclaircir la situation en Alsace et en Lorraine marquaient le pas, la France ne voulant pas reconnaître l’état de fait et protestant contre cette annexion déguisée, contraire aux clauses
précises de l’Armistice. Les avoirs alsaciens et lorrains, que les autorités d’occupation prétendaient faire rentrer, furent bloqués par le Ministre. La tension était vive...

A Strasbourg, j’ai vu le retour des réfugiés, débarquant sur la Place de la Gare après de longs et fatigants voyages, leur bonheur de fouler à nouveau le sol de leur petite patrie était vite rafraîchi par l’accueil que leur réservait
l’autorité : musique, mais discours contre la France, invitation à lever le bras et à crier Heil Hitler !... Combien en ai-je entendu, désenchantés, après peu de jours de tentatives d’adaptation, regretter amèrement leur retour !.

Le devoir, disait-on à Vichy, est de rentrer pour ne pas laisser la place aux Boches ! Mais combien de bons Alsaciens et Lorrains ont préféré la perte totale de leurs biens à la soumission même apparente aux vainqueurs ?
Combien à l’Université ? Combien qui avaient de tout temps milité contre le germanisme, dénoncé ses appétits, clamé le danger qu’il faisait courir à la paix et à la France ? Combien qui avaient les plus sérieuses raisons de
craindre le contact avec l’envahisseur, combien ne sont pas rentrés ? Ont-ils eu tort ou raison ? l’avenir le dira.

Les équipes de " nazis " qui se sont abattus sur la région s’appliquent à effacer vite toute trace de la souveraineté française. Les écrits, livres, sont confisqués et mis au pilon, la langue française est prohibée. Les plaques des
rues une fois enlevées, les appellations antérieures à 18 sont rétablies. Le Broglie devient Adolf Hitler-Platz, l’avenue de la Marseillaise Hindenburgstrasse, etc... Les statues de Kléber à Strasbourg, de Rapp à Co1mar, de Ney à
Metz, sont jetées bas ou enlevées. La cathédrale de Strasbourg, fermée au culte, est ouverte à tout venant; on l’aurait offerte aux Protestants qui ont refusé ; on a proposé au Führer, lors de sa visite furtive, d’en faire un musée
de la religion Nationale-Socialiste ! Les magasins juifs sont pillés, leurs biens, comme ceux des Français de l’intérieur, mis sous séquestre et vendus à l’encan......

Je suis navré de ces mesures haineuses et quand je confie ma peine, un vieil et bon ami P..... me réconforte ! Mais non, mon cher Directeur, réjouissons-nous plutôt. Après 70, quand ces imbéciles de Prussiens prenaient de
semblables mesures contre l’esprit français, toute l’Alsace se réjouissait et chacun, se frottant les mains, disait : encore une gaffe ! Et bien, ils recommencent. Avant trois mois, ils auront toute la province à dos !...

Les Alsaciens se sont efforcés pourtant à une adaptation qu’au mieux ils estimaient transitoire. Quelques-uns, résignés, se remémoraient, en soupirant, leur vie d’avant 18, possible après tout, avec le Reich impérial, car s’ils
souffraient, c’était surtout sentimentalement ; bien des libertés restaient : celle de parler français, celle de se rendre outre-Vosges, d’y faire élever leurs enfants... Mais aujourd’hui, à ce régime nazi que l’Allemagne a mis sept ans
à digérer, et auquel on veut la rallier en quelques semaines, la population entière se regimbe : ouvriers mécanisés par les Offices de Travail, numérotés et affectés d’office à telle ou telle entreprise, surveillés, critiqués, expédiés
outre Rhin..., paysans dont les cultures, les transactions sont surveillées, contrôlées..., bourgeois épiés, malmenés dont les entretiens avec des amis ne sont plus que des confidences chuchotées... Tous, hommes, femmes,
enfants enrégimentés de force dans les formations du parti... Une atmosphère de suspicion et de crainte empoisonne la vie courante où il ne reste plus de plaisir de vivre.

Est-ce à dire que tous nos compatriotes se soient, dès ces tristes mois d’été 40, dressés contre l’envahisseur ? Non, pas tous, mais le plus grand nombre. Quelques-uns ici, comme à Paris et à Vichy, ont cru que tout était perdu
et se sont rendus; d’autres, égarés un moment, se sont avancés vers les nouveaux maîtres, puis, après avoir mesuré la distance qui les en séparait encore, sont revenus sur leurs pas ; très peu vont offrir leurs services ou
chercher à assouvir quelque rancune contre la France ; ceux-là sont les tristes victimes de la loi qui régit une méprisable espèce adulation dans la prospérité, reniement dans l’infortune. Les plus nombreux se sont renfermés chez
eux et dans le sanctuaire de leurs souvenirs passés.

Le 23 novembre 40 l’entretien de Montoire entre le Maréchal Pétain et Hitler est l’objet de commentaires passionnés. La presse nazie essaie de pervertir l’opinion et vante les mirages de la collaboration et les avantages qu’une
telle politique doit valoir à la France. Mais l’opinion se demande avec inquiétude ce que deviennent nos provinces de l’Est dans cette entente ? Sont-elles vraiment sacrifiées comme rançon de la défaite ?

Ici on ne peut comprendre de tels errements. On estime que les Allemands cherchent, par ces tentatives, la manière de nous amener doucement à leurs côtés pour les aider dans la lutte contre l’Angleterre, qui les inquiète ; on
affirme, les connaissant bien, que leurs promesses ne seront jamais tenues, qu’ils ne poursuivent que notre déchéance, que la collaboration ne se fera qu’à leur profit, qu’il n’y a qu’une solution: la revanche, et pas de
compromis possible. Tout QUISLING sera renié et honni en Alsace.

L’année 40 s’acheva sur une action de police, de grande envergure en Lorraine, moins large mais très pénible aussi en Alsace. De nombreux habitants, de très vieille souche lorraine ou alsacienne, sont expulsés brutalement
sans préavis, en France, et munis seulement d’un léger bagage. Quelle cruelle déception pour les ex-évacués, rentrés sur la foi de belles promesses, et contraints aujourd’hui de partir en abandonnant tous leurs biens. Je revis
en pensée toutes les émotions de ces semaines où les délations couraient, où chacun se croyait menacé. A chaque coup de sonnette on était dans les transes. La police opérait ses arrestations à cinq heures. On n’osait dormir
profondément; un bruit de bottes sur le trottoir vous réveillait angoissé. La fuite était difficile et dangereuse : les Vosges et la Suisse déjà sévèrement gardées... Ces expulsions firent déborder la coupe : ce fut un farouche
raidissement de tous les Alsaciens-Lorrains, une colère secrète dans tous les milieux.

Au printemps de 41, deux ordonnances du gauleiter prescrivirent le retrait du franc de la circulation — mesure de représailles contre l’arrêté de notre Ministre bloquant, afin de les préserver, les avoirs alsaciens-lorrains à
l’intérieur. — Les relations avec les autorités locales se sont un peu refroidies. J’ai collaboré au retrait de nos francs, vu à nos guichets l’empressement des Strasbourgeois apportant leurs monnaies d’argent, de nickel ou de
bronze, afin que l’ennemi ne les ait pas. Presque tous les Alsaciens, paysans ou citadins, méprisant le mark, ont alors caché, souvent enterré, des billets français, sincèrement convaincus qu’ils étaient que la tourmente serait
passagère et qu’ils verraient le retour à la France.

Les pourparlers que j’avais poursuivis avec M. Thoma, Directeur de la Devisenstelle, en vue de la création d’une Compensation franco-alsacienne à Strasbourg, sont interrompus et les entretiens se transportent à Paris.

L’été venu, j’estime que ma tâche administrative va s’achever et qu’elle ne présente plus assez d’intérêt pour motiver ma présence continue ici. Je vais par courtoisie informer le Bankenkommissar de mon intention de rentrer à
Paris au cours des prochains mois. Mais il s’exclame: C’est impossible, vous devez rester avec nous. — Mais jusqu’à quand ?. — Bis Kriegsende (jusqu’à la fin de la guerre).

— Avez-vous des lumières sur cette date de la fin de la guerre? — Non, mais vous pouvez bien rester ! Etes-vous donc si malheureux ici ?... — J’explique que je ne suis pas très heureux, que je vis séparé des miens depuis onze
mois ! ... Cette situation m’est pénible. — Mais vous n’êtes pas prisonnier ! Allez voir votre famille.

La Z.V. m’avait toujours pourvu de laissez-passers renouvelés régulièrement pour Nancy, Belfort et Paris. Dès ce jour je me rendis à Clermont chaque trimestre pour un séjour d’une semaine près des miens, réfugiés là.

Ma résolution de poursuivre mon séjour fut d’ailleurs toujours fortifiée par les encouragements du Gouverneur de La Banque, M. de Boisanger, un bon patriote, et aussi par des requêtes que je reçus, dont une, dans des
conditions que j’ai plaisir à conter :

Un jour que trois ouvriers des P.T.T. travaillaient dans mon cabinet, et que j’écrivais à ma table sans trop m’occuper de la réparation de mon téléphone, l’un d’eux me dit, à brûle-pourpoint, en français : Nous savons bien que
vous êtes encore là, Monsieur le Directeur ! — Ah ! et qu’en pensez-vous ? — Eh ! bien, cela nous fait plaisir; c’est encore un peu de la France ici ; vous qui voyez nos misères et tout ce qui se passe, il faut le dire à Paris et
rester avec nous jusqu’à la fin...

Ce désir j’aurais voulu l’exaucer et il n’a pas tenu à moi, chers compatriotes anonymes qui me parliez ce jour-là avec tant de conviction et de confiance, de rester " bis Kriegsende " avec vous !

La propagande de germanisation de nos provinces ne néglige pas les détails : des timbres spéciaux à l’effigie d’Hindenburg, surchargés Elsass ou Lothringen, ont été émis; tous les habitants ayant des noms et prénoms
français, ou à consonance française, ont dû les échanger à l’état civil contre de vrais noms et prénoms allemands ! ...

On m’a fait lire quelques discours d’Hitler, Chancelier du Reich, prononcés devant le Reichstag, et j’ai relevé les déclarations suivantes :

—du 8 juillet 1933 : le temps n’est plus, où par la force, on obligeait des provinces entières à adopter telle ou telle autre nationalité.
Cette tactique s’est avérée absolument impuissante, aussi bien à l’égard de l’Alsace et de la Lorraine, que de la Pologne ....

—dans celui du 30 janvier 1934 : l’idée de race du National-.Socialisme ne conduit pas au mépris des autres peuples, ni à considérer ceux-ci
comme inférieurs.... Elle enlève à la politique extérieure ces tentations d’asservir des populations étrangères, afin de pouvoir les dominer
ou même les assimiler, pour faire nombre, en leur imposant l’usage d’une langue étrangère

Ce n’est pas devant les Alsaciens et les Lorrains qu’on pourrait assurer qu’Hitler ne s’est jamais déjugé.

L’introduction du Service du travail (Arbeitsdienst) en Alsace-Lorraine est considérée comme le premier pas vers la conscription des jeunes qui rusent, qui tergiversent; on fait appel aux médecins, aux chirurgiens, qui, se
sentant solidaires, donnent aisément des certificats pour la révision. Quelques mois de gagnés, c’est beaucoup, croit-on, à cette époque !...

Mon mobilier placé sous séquestre devait être vendu de même que celui de mes employés et des nombreux Français de l’intérieur non autorisés à rentrer ou expulsés. J’adressai une demande au Gauleiter pour en prendre
possession, invoquant qu’en 1918 les employés de la Reichsbank, restés à Strasbourg, avaient été autorisés à déménager. Ma lettre fut transmise â Berlin où on enquêta près des survivants de ces employés. Et en attendant la
conclusion de cette enquête, on me permit de mettre mes meubles — ou ce qui en restait — au garde-meubles. Cela ne fit guère l’affaire des employés de la Reichsbank de Strasbourg qui s’étaient installés chez moi, mais me
parut être un succès que j’enregistrais avec plaisir. Six mois après, l’enquête ayant confirmé mes déclarations, on m’avisa verbalement que j’allais être autorisé à récupérer mes meubles et à les expédier à Paris. Je remercie mes
interlocuteurs et dis qu’il s’agit bien d’une autorisation valable pour tous mes agents ? —Non, cette mesure exceptionnelle n’a été prise que pour vous, afin de vous être agréable. — Je remercie, mais je ne puis l’accepter. —
Comment ? — Voyons, à ma place, accepteriez-vous de profiter seul d’une semblable autorisation et de laisser les biens de vos collaborateurs vendus à l’encan ? Non, n’est-ce pas. Pour ma part, je n’accepte pas. Remerciez
pour moi le Gauleiter et dites-lui l’impossibilité où il me met de profiter de cette mesure gracieuse.

Quelques semaines passèrent avant qu’une nouvelle décision vint donner entière satisfaction â ma demande. Cette autorisation fut évoquée à Metz pour obtenir le même traitement de faveur pour nos agents de Lorraine. Ainsi,
quelques dizaines de mobiliers purent, un peu allégés, être renvoyés à leurs propriétaires qui manifestèrent une vive reconnaissance de mon intervention.


A la fin de l’année 1941, j’eus l’occasion, chez des amis, d’une rencontre imprévue avec un ancien Préfet de Police de Berlin, qui avait conservé quelques relations en Alsace. Ce fonctionnaire retraité, instruit et distingué, se
montra fort courtois et voulut s’entretenir seul à seul avec moi. Il me dit être venu en juillet 1940 en Alsace, y avoir constaté (?) alors combien la population avait facilement accepté son rattachement au Reich et me confia qu’au
cours de sa visite actuelle, il avait eu la surprise de relever un réel changement dans cette attitude, un éloignement très net, qu’il ne savait à quoi attribuer, et qu’il me priait de lui expliquer.

Je consentis à le faire après qu’il m’eut donné l’assurance que ma franchise ne le blesserait pas et que mes déclarations ne me seraient pas reprochées. Je lui expliquai comment les Alsaciens brutalement arrachés à la France,
malgré un traité d’armistice spécifiant que la souveraineté nationale continuait à s’exercer sur tout le territoire, avaient été surpris d’être l’objet d’un premier manquement; que leur sort ne devrait se régler qu’à la fin de la guerre,
ou à la signature d’un traité de paix, et que l’annexion actuelle, dans son principe, comme dans sa forme brutale, avait froissé les sentiments intimes du plus grand nombre. D’ailleurs, les mesures d’exception prises par les
autorités locales sont mesquines, maladroites ou cruelles : il n’y a plus de liberté, il est interdit de parler français, écrire à des parents outre Vosges et ne pas les renier, vous rend suspects à la Police ; les livres, la pensée, les
souvenirs français sont prohibés. La violence se manifeste chaque jour, ce n’est pas un moyen durable de gouvernement. il y a eu en Alsace et en Lorraine des milliers de proscrits, expulsés ou déportés, uniquement pour leurs
sentiments, alors que leurs familles étaient fixées sur ce sol depuis des générations; depuis, chacun vit dans la crainte la gestapo est souveraine ; les prisons et les camps de concentration regorgent. . . Ce n’est plus que de
l’antipathie qu’a maintenant la population contre ce Reich nouveau, qu’elle a trouvé à l’usage si différent du précédent. Les Allemands ont eu 7 ou 8 ans pour digérer la doctrine Nationale-Socialiste et s’adapter à ses
manifestations ; ici, il eut fallu qu’en quelques semaines l’assimilation fut réalisée. Ceux qui ont pris ces initiatives sont mal inspirés ; ils ne connaissent pas les Alsaciens et les Lorrains si attachés à leurs libertés.

— Que me parlez-vous de liberté ! Notre révolution a dû, comme toute révolution, piétiner les libertés individuelles et subordonner l’homme à l’Etat qu’il s’agissait de refaire.

- Soit, mais encore pourriez-vous chercher à convaincre, à attirer, et ne pas frapper brutalement les attardés, les hésitants.

— Notre révolution a été faite par une minorité qui s’est grossie peu à peu et a entraîné de gré ou de force la masse dans son mouvement. Nous savons qu’il y a dans l’Altreich des Allemands qui ne sont pas encore affiliés au
Parti ; qu’il y a dans ce Parti des tièdes, des opposants même; mais nous les forçons à marcher avec nous, nous les obligeons à entendre et réentendre notre propagande, à lire nos journaux, à fréquenter les prosélytes, . et peu à
peu, à force de frapper, les idées, comme des clous, s’enfoncent dans leur tête et les amènent à nous, de coeur, comme de fait.

— Peut-être ? Je doute que ces reniements d’intimes convictions soient sincères. En tous cas, ici, vous faites fausse route. Vous clamez trop que les Alsaciens et les Lorrains sont des Allemands qui s’ignorent. Ce sont des
populations vieillies dans l’amour de la liberté, dans l’attachement à un passé qui comporte des siècles d’existence imprégnés d’esprit français et de germanisme, plusieurs siècles de participation volontaire à la vie française ; ce
sont des populations qui ne partagent en rien vos théories raciales et d’expansion pangermaniste. . Vous les froissez continuellement par des mesures de contrainte et elles regrettent un passé récent.

D’ailleurs, la guerre n’est pas finie. Vous n’avez pas imposé de traité à la France, que vous vous proposez de dépecer et de réduire à l’esclavage, parce que vous n’êtes pas assuré de son issue tant que
l’Angleterre combat et résiste. Après vous être vantés de nous asservir, de nous réduire au rôle de petite nation agricole, d’amputer notre territoire non seulement de l’Alsace et de la Lorraine, mais des Flandres,
de la Franche-Comté et de la Bourgogne, votre propagande change de thème et crie son nouveau mensonge de l’ordre nouveau, de la nouvelle Europe, où la France, le Génie de la France, doit jouer son rôle !

La France est actuellement hors de cause, c’est vrai, vous l’avez écrasée sous le poids de vos armements, alors que trop idéaliste elle ne rêvait que d’entente et de bonheur universels. Mais je vous le certifie, les
Français n’ont pas renoncé, et ne renonceront jamais à leur frontière naturelle du Rhin, pour laquelle ils ont tant bataillé ! L’annexion de l’Alsace-Lorraine est une plaie dans notre flanc qui saigne ; dans cinq ans,
dans cent ans, nous serons à nouveau en guerre avec vous, si ce territoire nous est arraché.

- Je vous arrête.

— Savez-vous que ces paroles, si elles étaient entendues par d’autres que par moi, vous mèneraient loin?.

Je lui rappelle qu’il a sollicité ma sincérité et l’assurance qu’il m’a donnée que mes déclarations ne me seraient pas reprochées.


Et nous nous quittons après qu’il m’eut remercié, et se fut déclaré " enchanté " de cet entretien. Il me dit son intention de revenir dans quelques mois et de me prier alors de bien vouloir déjeuner avec lui . . . Je ne devais plus le
revoir.


La " Propaganda " s’exerce sur tous les domaines le cinéma, la presse, la radio, les manifestations publiques, la publicité. . . Les slogans sont en honneur et répandus sur des centaines d’affiches en calicot :

Le Führer traitera quand le moment sera venu.

Der Fiihrer handelt, wenn die Zeit reif ist.
Et
Qui fait du marché noir est un traître...

La foule regarde et parfois commente. J’ai entendu : Wenn du nicht schwarz handelst, kannst du nicht fressen I...

En avril 41, le Reich attaque et envahit la Yougoslavie, que la Bulgarie aide à dépecer. Le 22 juin la Russie, puis le 8 décembre les USA., déclarent la guerre à l’Allemagne : un frisson d’espérance secoue toute la province.

L’obligation du service du travail appliquée aux garçons et filles fait l’union de tous les patriotes. L’Alsace secrète, déchirée dans sa chair comme dans son esprit, s’inquiète du silence obstiné et peu courageux du
gouvernement de Vichy qui ne sait que nous entretenir dans l’accablante attitude du vaincu. Elle se tourne de plus en plus vers Londres dont la radio lui verse clandestinement chaque jour quelques minutes d’espoir.

Cette sensation de leur abandon, si pénible aux Alsaciens-Lorrains, je la ressentais aussi, douloureusement. Je m’efforçais de la combattre, par la parole au cours de fréquents contacts, et par mes rapports adressés à Paris.


Le 21 janvier 1942.

Les difficultés non dissimulées que rencontrent les armées allemandes sur le front Est contribuent à renforcer les Alsaciens dans leur foi absolue en une libération proche, qui n’est sans doute plus impossible.
Les efforts des autorités tendent à renforcer les nouveaux moyens militaires mis en oeuvre outre-Rhin: conscription de nouvelles classes, rappel de spécialistes, accroissement de la production de guerre (14
nouvelles usines d’essence synthétique vont être créées), collectes de vêtements chauds et de matières diverses; par des mesures locales telles que l’enrôlement dans les formations de police et de défense
antiaérienne, le Service du Travail, l’envoi de cheminots et d’ouvriers dans le Reich où ils remplacent des " récupérés ", etc.

De nouveaux contingents d’hommes de 35 à 55 ans ont été soumis à la visite médicale, afin d’être incorpores dans le Luftschutz dont 50 % de l’effectif local actuel doit être envoyé prochainement dans le Reich. Des
appels nombreux sont, d’autre part, placardés pour inciter les plus jeunes â s’enrôler dans la Wehrmacht, sans grand succès semble-t-il jusqu’ici.

Les adhérents de I’Opferring — stage préparatoire à l’affiliation au Parti —sont sollicités de signer la fameuse déclaration de reconnaissance du sang allemand, mais la plupart, sentant poindre sous ces
engagements la menace de la conscription, s’abstiennent.

L’opinion publique a été bien souvent éclairée et toujours réconfortée par la lecture de la presse officielle locale qui, dans des articles véhéments, prend à partie le Gouvernement français et s’efforce de
stigmatiser sa politique

"Son attentisme est toujours plus obstiné et prend un caractère très net de duplicité. Dans son dernier message du 31 décembre, le Maréchal s’éloigne d’un pas encore des réalités, prétendant
poser des conditions au vainqueur, précisément parce que celui-ci s’est montré magnanime. Si le peuple. français connaît le chemin qui doit le conduire vers l’avenir européen, une entente
honnête avec l’Allemagne ne peut être réalisée qu’à la condition qu’il n’existe plus de doutes sur le caractère allemand du pays qui s’étend entre la Forêt-Noire et les Vosges... "

Cette mauvaise humeur qui se manifeste par quintes de plus en plus fréquentes, a le don de réjouir l’Alsace entière.

Parmi les ordonnances locales récemment parues, j’ai relevé :

- celle du 8 décembre obligeant les propriétaires d’actions de sociétés locales qui avaient leur siège en Alsace le 3 septembre 1939, à déclarer leurs titres.

Les banques qui conservent de ces actions doivent signaler aux véritables propriétaires l’obligation qui leur est faite de déclarer. Les actions qui n’auront pas été déclarées avant le 1er mars 1942
seront considérées comme biens ennemis et soumises à la confiscation. Le chef de la Zivilverwaltung exercera les droits attachés à ces actions.

(Ceci serait une nouvelle atteinte au droit de propriété.) Le but de cette enquête serait de déterminer si la majorité du capital appartient à des Alsaciens ou à des ennemis du peuple. Dans ce dernier
cas suivront la séquestration et la nomination d’administrateurs commissaires.

Une circulaire d’application précise qu’aucune transaction sur ces actions n’a pu être valablement effectuée depuis le 6 octobre 1940, et que les acquisitions nouvelles sont juridiquement nulles,
sauf autorisation du chef de la Zivilverwaltung.

Cependant, il est observé ici que, si la cote des actions alsaciennes n’a pas été encore reprise à la Bourse de Paris, elle est restée ouverte à Lyon où certains proscrits ont dû réaliser leurs valeurs
pour vivre. Quel sera le sort de ces actions cédées, alors que la circulaire précise :

"En ce qui concerne les ennemis du peuple, aucune transaction effectuée après le 23 Juillet 1940 n’est valable; pour les Alsaciens expulsés ou frappés d’interdiction de rentrer, ils ne pouvaient disposer de leurs titres à compter de la date de l’expulsion ou de l’interdiction ".


- Ordonnance du 5 décembre 1941. Des facilités seront accordées pour transformer les sociétés anonymes en sociétés de personnes, en vue d’augmenter la responsabilité personnelle du chef d’entreprise. Le capital social d’une
société anonyme, ou d’une société en commandite par actions, doit être au minimum de 100.000 RM. Celui d’une société à responsabilité limitée de 10.000 RM.

Cette ordonnance, qui facilitera les transformations de sociétés à majorité ennemie peut être grave de conséquences. Son application peut permettre de faire passer la propriété d’une affaire aux mains d’un seul
associé, jugé digne. Les ex-intéressés ont bien 5 ans pour faire valoir leurs droits à indemnité, mais cette réserve est peu rassurante...

- Ordonnance du 8 janvier, qui précise que les fonctionnaires provenant des administrations françaises dont la conduite ne fait pas la preuve qu’ils se déclareront, à tout instant et sans réserve, pour l’Allemagne
nationale-socialiste, seront relevés de leurs fonctions.

Le Parti n’avait pas attendu, pour l’appliquer, la parution de cette nouvelle ordonnance, mais peut-être prépare-t-il de nouvelles charrettes ?


Commerce

La nouvelle Chambre de Commerce a été inaugurée hier dans les anciens locaux de la place Gutenberg aménagés. Les membres ont été désignés par les autorités.


Industrie

On rappelle que les frais de retour en Alsace des matériels évacués, seront, en principe, remboursés aux entreprises, par les soins de la Chambre de Commerce. Ceci ne peut être qu’une avance sur dommages de guerre qui nous
seront réclamés.

Ces dommages sont d’ailleurs évoqués au budget de 1941 pour l’Alsace, qui s’élevait à 408.600.000 RM de dépenses, dont 194 millions pour faire disparaître les conséquences de la guerre, 42 millions de subventions aux
communes, 11 millions pour aide aux familles nombreuses, prêts au mariage, etc... Recettes : 38.000.000 RM.

Certains dommages subis en France (stocks évacués puis pillés) ont été réglés ici, par avances au taux de 12 frs 50 par RM.

De nombreuses affaires, touchées par la guerre, ont repris une activité profitable, entre autres les Etablissements U..... fabrique de conserves à Strasbourg, qui viennent de tenir leur assemblée générale et font part des résultats
suivants: Ex. 1939/40: perte de 2.350.000 frs par suite de l’évacuation. Pour 1940/41 : bénéfice brut: 1.050.000 RM, net 521.000 RM réduit à 417.000 après amortissement de la perte précédente. Dividende : 5% au capital de 12.000.000 frs,
600.000 RM actuels.


Main-d’oeuvre

Les "Dernières Nouvelles de Strasbourg " indiquent qu’au 25 septembre 1941, 2.139.000 travailleurs étrangers se trouvaient en Allemagne (dont 72 % d’hommes), soit 1.007.000 Polonais, 261.000 Italiens, 220.000 Tchécoslovaques,
121.000 Belges, 108.000 Yougoslaves, 92.000 Hollandais, 48.000 Français, 34.000 Hongrois, etc. .. Ces effectifs, qui ne comprennent pas les prisonniers de guerre, se sont accrus depuis.

Chômeurs en Alsace au 31 décembre : 85 masculins, 798 femmes, la plupart à Mulhouse où l’activité du textile laisse fort à désirer.

Indice officiel des prix de gros : 113,01 en décembre pour 100 en 1913, contre 112,4 en novembre.

Produits agricoles : 113,1; industriels 132,5.


Banques- Finances

Les intérêts des comptes d’ "Epargne de fer " facultatifs (?) sont fixés à 3¼ %.

Les obligations hypothécaires foncières et communales ne doivent pas être d’un taux supérieur à 4 %. Pour les titres convertibles avant le 1er avril 1942, les porteurs auront le choix entre le remboursement ou l’échange contre
de nouveaux titres au taux maximum de 4 %. Dans la pratique, ces instructions ont déjà été appliquées par le Crédit Foncier et Communal d’Alsace et de Lorraine.

L’interdiction de porter le béret basque (insigne français) est confirmée par une ordonnance. Les récalcitrants seront punis de 150 marks d’amende ou de six semaines de prison.

L’inscription des enfants, garçons et filles, de 10 à 18 ans, aux formations de la Hitler-Jugend devient obligatoire. On pensait communément qu’elle l’était déjà !...


Il est interdit de collectionner ou de vendre les timbres-poste des pays en guerre avec l’Allemagne.

Les esprits restant obstinément fermés, les exhortations des pouvoirs publics deviennent de plus en plus pressantes afin de faire participer l’Alsace à la défense du Reich.

Le 2 janvier, les Alsaciens ont été priés d’offrir, contre rémunération, leurs skis et leurs équipements de montagne à la Wehrmacht. Devant le peu de succès de cette invitation, les collecteurs officiels vont au domicile des
adhérents des clubs et exigent par la menace la livraison des équipements. D’autre part, les chemins de fer et les compagnies de transports ont reçu l’ordre de ne plus transporter ni skis, ni skieurs.

La collecte des vêtements chauds pour les troupes n’ayant pas donné les résultats attendus, une deuxième tournée de quêtes à domicile a été effectuée, suivie d’une troisième... Les maires des communes qui avaient été jugées
peu généreuses, ont été l’objet de violentes remontrances et ont dû, bon gré mal gré, stimuler le zèle de leurs administrés.

A partir du 15 janvier, le linge blanc de table (nappes et serviettes) sera réquisitionné dans les hôtels qui ont été invités à livrer les draps excédant leurs besoins stricts. Il s’agit vraisemblablement d’aider à la confection de
pansements plus solides et plus sains que ceux fabriqués avec la zellwolle.

Les soucis de la vie matérielle accablent de plus en plus les Français et, à un degré moindre parce que mieux traités, les Alsaciens. L’homme actuel est bien loin du roseau pensant cher à Pascal et se transforme généralement en
bonhomme Chrysale !

16 février 1942

RAPPORT MAIER

En janvier 1942, une réunion des directeurs de l’activité économique des gaue (provinces) eut lieu à Berlin, sous la présidence du Maréchal Goering.

Ces directeurs en rapportèrent des consignes qu’ils transmirent dans leur résidence à diverses personnalités choisies.

C’est ainsi que le 2 février, le Conseiller supérieur Maïer rendit compte de sa mission devant un auditoire restreint de Bade et d’Alsace.

L’indiscrétion d’un auditeur qui sténographia cette conférence nous permit d’être l’un des premiers informés.


SECRET

NO TES SUR L’ASSEMBLEE DE L’E TA T-MAJOR ECONOMIQUE

à Karlsruhe, du 2 février 1942

le Oberregierungsrat Dr. MAIER fait un compte rendu sur les entretiens qui ont eu lieu récemment chez le Reichsmarschall 

L’économie de guerre allemande se trouve dans la nécessité impérieuse d’opérer une rationalisation profonde et un accroissement de la production. Le Directeur général Zanger a reçu la mission générale de procéder à l’application de ces mesures dans les domaines de l’industrie
de guerre et de l’industrie civile. Cela équivaut à un nouvel effort demandé à la fabrication de machines et d’outils. Il faut aussi que les vieilles machines soient remises en marche. La fabrication des outils passe de ce fait dans la catégorie des travaux de première urgence en même
temps que la production du pétrole.


Il faut en outre augmenter les exportations parce que l’endettement est devenu trop important. La production des biens de consommation doit être diminuée. La rationalisation doit être effectuée par les industries elles-mêmes. Nous ne voulons pas fermer les usines, mais par contre
nous voulons favoriser, pour chaque objet, l’entreprise la meilleure et la plus rationnelle. La conséquence en sera une plus forte élimination de la petite et de la moyenne entreprise.

M. le Dr. Maïer signale que la satisfaction des besoins de la population est limitée en raison de la pénurie de main-d’oeuvre et de matières premières. Dans ce domaine, le développement régressif est arrivé à une certaine limite. Les matières premières, la main-d’oeuvre, les
tâches, doivent exclusivement être réservées pour la production de guerre.


Dans la branche du TEXTILE la situation des matières premières est nettement mauvaise, malgré le ramassage des vieux tissus. La répartition des produits textiles pour l’année 1942 doit être effectuée de la manière suivante : 30 % pour l’armée

30 % pour les besoins de la population civile

40 % pour les besoins techniques et publics.

Les fermetures d’usines assez massives sont irrémédiables dans la branche du textile.

Dans la fabrication des CHAUSSURES la situation est pareille. Nous vivons des réserves de l’Est et de l’Ouest. Seule la moitié des besoins civils peut trouver satisfaction. On compte, qu’en 1942, on arrivera à fabriquer 3,9 millions de paires de chaussures.

On compte avoir un ressemelage et demi par an et par habitant, Il faudrait créer de grands ateliers de réparations avec l’aide des prisonniers.

Dans le domaine de l’AMEUBLEMENT, il y aura de grandes restrictions. Chaque district économique ne recevra comme contingent de mobilier que celui d’une seule installation.

Dans la production du SAVON, il faut constater l’épuisement total des matières premières naturelles. Nous dépendons de ce fait entièrement des méthodes synthétiques.L’attribution des pneus de bicyclettes doit être augmentée de 15 %..

La distribution du tabac en 1941 a été, par rapport à l’année 1938, de 48 % pour les cigares, 100 % pour le tabac et 115 % pour les cigarettes (pour l’année 1942 ce pourcentage doit être diminué).

Dans les branches du CHARBON, il y a un déficit actuellement il s’agit d’un problème de production et de répartition. Le cycle d’échange avec la Haute-Silésie n’a fonctionné qu’unilatéralement et a eu pour conséquence une pénurie de charbon dans l’Ouest et le Sud-Ouest du Reich.

M. le Dr. Maïer constate qu’environ 90 % de la production est entrée dans la catégorie S.S. et S.

Dans l’exécution de ce programme de travaux urgents, la pénurie de matières premières et de carburant va se faire sentir très fortement. Il y a lieu de normaliser et de standardiser davantage la production. Dans la branche de la CONSTRUCTION on n’a le droit de bâtir qu’exceptionnellement.

Le MARCHE DU TRAVAIL est placé sous le signe d’une grande pénurie. Le seul remède qui reste, c’est le travail des prisonniers russes. Par suite de la vague d’incorporation, 500.000 hommes manqueront dans l’industrie
d’armement, 300.000 dans l’agriculture, 30.000 dans les mines, 150.000 dans les transports. La main-d’oeuvre féminine doit être augmentée. De nombreux ouvriers seront enlevés de la branche de la construction pour être
affectés à l’organisation Todt. Les espoirs fondés sur les prisonniers russes sont devenus en partie illusoires, la proportion d’ouvriers qualifiés y est faible. Des 3,8 millions de prisonniers russes, il n’y a plus que 1,2 million
qui soient vivants. Le nombre des décès s’est élevé à 15.000 par jour, il est descendu à 6.000 aujourd’hui. Il ne reste qu’environ 200.000 prisonniers russes qui soient disponibles. On espère cependant faire travailler un
million de Russes au printemps. A ce jour, on n’a pu engager que 800 Russes dans les Mines de la Ruhr, mais on compte avoir 60-70.000 mineurs russes pour le charbon. Un appel à la main-d’oeuvre étrangère ne peut être
évité.


M.Maïer parle ensuite de la situation des hommes mobilisés dans l’industrie. Les classes entre 1897 et 1923 comptent 5,5 millions d’affectés spéciaux. Ceux-ci doivent fournir 500.000 hommes à l’armée. Les nouveaux
appels sous les drapeaux sont effectués en trois vagues. La première est passée, la seconde en formation actuellement. Le problème du ravitaillement du charbon cause de grands soucis, bien que nous ayons pu accroître le
transport de 2 % par rapport à la paix. Si nous voulions couvrir complètement tous les besoins, il nous faudrait 178.000 hommes de plus dans les mines. Ceci n’étant pas possible, nous devons restreindre la consommation
du charbon. La production de I’ELECTRICITE est fortement menacée, les industries chimiques consommant une quantité considérable de charbon. Notre production dans ces industries présente l’aspect suivant si l’on
admet que le niveau d’avant guerre équivaut à 100 — Huile minérale 170% — Buna 1.300% — Aluminium 160% — Magnésium 200% — cuir de remplacement 250%. En 1941, la CHIMIE a consommé 6% de notre
production de charbon, en 1942, elle va en consommer 10%. L’industrie chimique est la plus importante des industries de la guerre.


Parlant de la QUESTION ALIMENTAIRE, M. le Dr Maïer fait une comparaison avec la 3ème année de la grande guerre. Aujourd’hui les rations sont supérieures à celles de 1917.. Elles vont rester à ce niveau jusqu’au
6.3.1943. A ce moment, le Fürher décidera. La récolte de 1941 n’était pas favorable. Il n’y a pas de possibilités d’importation. Le rendement des paysans allemands et russes sera décisif. Pour le seigle, la situation est plus
favorable que pour le blé. Le ravitaillement en pommes de terre s’aggrave ; les achats au marché noir ont fait des ravages : 150 kg par tête, c’est le taux de consommation normale On a trouvé jusqu’à 15 quintaux chez des
particuliers. 3 millions de tonnes de pommes de terre sont gelées. Les dernières réserves doivent être ramassées au printemps. Il est prévu qu’on distribuera à la place des pommes de terre, du riz qui a été réservé pour le
4ème hiver.

On est arrivé à augmenter la production du beurre. Celle-ci comprend aujourd’hui 50% de la production de matières grasses. 300.000 ha sont nécessaires pour assurer les besoins de graisse végétale. En temps de paix on
pouvait répartir 105 oeufs par tête, aujourd’hui: 50. L’augmentation des superficies pour la culture des fruits et des légumes est prévue. L’Espagne, comme fournisseur, n’a pas tenu ses promesses. Les distributions de
poissons pouvaient être majorées de 42% dans la première année de guerre et de 53% dans la deuxième. Le dernier reste de café est consommé, il ne faut plus compter sur de nouvelles répartitions. La consommation de la
bière doit être considérablement restreinte (350.000 tonnes contre 1,3 million de tonnes dans la première année de guerre). La situation dans la branche du sucre est satisfaisante, malgré une perte de 30 % par suite du
gel. La situation dans les TRANSPORTS est très tendue. Quand nous sommes entrés en guerre, il nous manquait 5.000 locomotives. Aujourd’hui, il nous en manque 15.000. Il faudrait aux Chemins de fer du Reich au moins
20.000 wagons par jour. En réalité, ils ne peuvent disposer que de 20 â 40% du parc de wagons pour les transports de guerre. 100.000 wagons allemands circulent à l’étranger, 20.000 wagons étrangers seulement
circulent en Allemagne. Parlant de la SITUATION EN RUSSIE, M. le Dr Maïer fait remarquer que la campagne de Russie a été entreprise subitement. Economiquement, elle n’a jusqu’à présent rien rapporté. Il faut arriver
à ce que la Russie nourrisse au moins les troupes. L’Est possède déjà une organisation économique propre. A l’exception des mines de manganèse, qui sont déjà exploitées pour notre compte, l’exploitation économique de
l’Est est médiocre. L’Ukraine est pratiquement très industrialisée. L’agriculture se trouve plus au Nord. Nous avons rencontrés des stocks importants, mais nous ne pouvons pas nous en servir en raison des difficultés de
transport. Si nous voulons mettre en valeur la terre russe, il nous faut du carburant. La moitié du pétrole russe était consommée par l’agriculture. L’année de guerre qui vient tournera autour du pétrole. Si nous trouvons
le pétrole, nous pouvons compter en 1942 sur la moitié d’une récolte normale, qui suffirait tout juste à la troupe. Tout cela à condition que nous arrivions à conquérir les puits de pétrole russe. Nous devons nous attendre
à ce que le carburant liquide ne soit plus mis à la disposition de l’économie privée. Le bassin du Donetz est inondé. Les Russes ont enlevé tous les organes mécaniques des entreprises importantes, en particulier les
moteurs. Il faut compter deux ans pour que nous arrivions à atteindre 10% de la production mondiale du charbon. La question de l’exploitation de l’Est dépend étroitement de l’extermination des francs-tireurs.

M. le Dr Maïer parle des réserves intérieures. Le ramassage du vieux papier, des os et des feuilles doit être renforcé. Nous pouvons disposer de 84.000 tonnes de vieux papiers. En 1941, les écoles ont ramassé 75.000 tonnes
d’os, ainsi que 28.000 tonnes de vieux tissus.Des 120 millions de bouteilles ramassées, 60 millions restent inutilisés dans les dépôts. Le Dr Maïer indique ensuite les degrés d’urgence des travaux :.

1.Carburants et fabrication spéciale de produits pharmaceutiques. 
2.Outils et machines. 
3.Cas spéciaux prévus par le plan de quatre ans. 
4.Entreprises de l’armée, entreprises spéciales du Ministère de l’Economie, entreprises de réparations, mesures de rationalisation. 
5.Fabrication S. S. et S. de carburants solides, chimie, Buna, "4.000-programme", fabrication d’objets non marqués de S. S. et S, travaux agricoles à l’Est. 
6.Fabrication d’objets que l’on ne peut remettre à plus tard : soie artificielle, cellulose. 
7.Entreprise de remise en état des voitures. 

A l’intérieur de ce programme d’armement, les demandes de l’armée de terre priment celles de l’armée de l’air.

Le Führer est d’avis que l’on peut faire rendre davantage à l’économie. Le Délégué du Reich au charbon dit qu’il faut se débrouiller par tous les moyens.

ce rapport général, on a ajouté des comptes- rendus sur les divers domaines de l’économie.


Charbon


Les mines de charbon ont donné 66.000 ouvriers à la Wehrmacht. Les besoins de charbon ont augmenté considérablement. D’août à octobre 1941, les demandes de charbon ont augmenté de 10,8 millions de tonnes. Elles
ont été satisfaites en faisant des heures supplémentaires de travail et en travaillant le dimanche. Ceci n’est pas possible à la longue. La campagne de Russie a contribué à augmenter cette pénurie de charbon. Dans le
Sud-Ouest de l’Allemagne, on n’a satisfait que 40% de nos besoins, pour l‘industrie que 27%. La vague de froid a amené la catastrophe. Nous pouvons à peine livrer à l’industrie de transport et d’alimentation. Nous
étions obligés d’arrêter les exportations en Italie. 800.000 tonnes de charbon sont bloquées dans les ports du Rhin ou sur les canaux. L’appoint de la Lorraine et de la Sarre est faible. Nous serons obligés d’arrêter
provisoirement l’industrie.

L’essence et le caoutchouc synthétiques nécessitent 32 millions de tonnes de houille brune.
Dans la future consommation de charbon, il faudra faire de grandes économies.

Energie électrique

La consommation d’énergie électrique comportait en Allemagne en 1939 : 34,4 milliards de Kwatt-heures. Aujourd’hui, elle atteint 44 milliards. Dans le Pays de Bade la production atteignait 1,3 milliards contre 2,3
milliards aujourd’hui. La consommation ménagère est relativement faible. Le réseau électrique est fortement pris à contribution. Les forces fluviales ne comptent plus aujourd’hui. Par suite, les machines à vapeur et autres
forces motrices doivent fournir davantage. Les divers réseaux sont liés entre eux. Les pertes pour réparations s’élèvent à 10%. Le ravitaillement de l’Alsace nous cause des soucis, puisque la plupart des usines d’électricité
ont été détruites par les Français. La consommation annuelle de l’Alsace s’élève à 550 millions de kwatt. Jusqu’à ce jour, l’Alsace a été alimentée par le courant français. Le Militärbefehlshaber de France a interdit ce
ravitaillement, pour assurer la distribution de l’énergie électrique en France. Les mesures d’économie n’ont pas eu le succès désiré jusqu’à ce jour. Il faut compter que nous ne pourrons plus alimenter qu’une faible partie
de l’industrie en électricité.

Question de M. le Dr Ulmer sur la situation des ouvriers des entreprises fermées. M. le Regierungsrat Vowinkel donne la réponse : les ouvriers seront d’abord mis en congé, ensuite on pourra leur accorder un secours pour
travail réduit. Les ouvriers doivent cependant être conservés à leur entreprise.


Main-d’œuvre

Il manque 2 millions d’ouvriers dans le Reich et 46.000 dans le pays de Bade. Les réserves qui restent disponibles ne sont pas très grandes. Dans le pays de Bade il y a 1.319.000 femmes ; 2/3 ne peuvent entrer en ligne de
compte, du tiers qui reste 330.000 travaillent déjà. Les efforts pour amener les 100.000 autres à travailler, n’ont pas été couronnés de succès. Il s’agit de femmes mariées en général. Dans ce pays de Bade se trouvent 30.000
travailleurs étrangers : la moitié se trouve dans l’agriculture, l’autre moitié dans l’industrie. L’embauchage à l’étranger donne des résultats de plus en plus faibles. Les ouvriers engagés en dernier lieu à l’Ouest ne valent
plus grand’chose. Le succès dans l’Est est nul.

Il y a 28.000 prisonniers dans le pays de Bade, moitié dans l’agriculture et moitié dans l’industrie, Il y a 2.000 Russes, le reste, ce sont des Français. Les Français diminuent d’une manière rapide par suite de libération et
de fuite en masse vers la Suisse. En pratique, il n’y a plus de réserves et les vides doivent être remplis par des mutations.

Alimentation

Nous avons deux soucis principaux : d’abord la question des fourrages. Il n’y a plus assez de fourrages ; les paysans se débarrassent de leurs animaux. Les frigorifiques sont pleins. Les animaux doivent passer l’hiver en se
privant. L’autre souci, c’est celui de la distribution des pommes de terre et du pain. Les résultats des réquisitions d’oeufs ont été bons dans le pays de Bade et mauvais en Alsace. Toute l’Alsace n’a pas fourni plus d’oeufs
qu’un seul arrondissement dans le pays de Bade.

Prix

Les milieux agricoles demandent une revalorisation des produits de la terre. Le marché noir et le troc prennent des proportions considérables.

Carburants et huiles

La pénurie manifeste exige qu’on réalise de nouvelles restrictions. On envisage la réduction de 50% des diverses huiles de graissage et autres. Auprès de chaque LWA, on institue un comité des huiles de graissage. Le
Président en Alsace est M.Funker, Pechelbronn.

Pour les huiles de moteur, il y aura des cartes. Celles-ci seront jointes aux cartes d’essence.

A partir du ler/4/42 il y aura un nouveau procédé compliqué pour le pétrole avec liste des clients.

A la fin, on informe que l’Etat-major économique sera étendu à l’Alsace.

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Délégation française pour les Affaires économiques

Paris, le 26  février 1942.

Le Président de la Délégation française pour les Affaires économiques

à Monsieur HEMMEN,
Ministre plénipotentiaire,

Président de la Délégation allemande d’Armistice pour l’Economie

Monsieur le Ministre,

Depuis ma note n° P 103/DE du 31 janvier 1942 concernant les mesures prises par les autorités d’occupation allemandes dans les départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle à l’encontre des
biens considérés comme " Français ", le Gouvernement français a eu connaissance d’une nouvelle ordonnance en date du 16 décembre 1941 édictée par les autorités allemandes en Alsace.

Cette ordonnance constitue une sorte de codification des mesures prises postérieurement à l’Armistice en vue de la mise sous séquestre des biens dits ennemis et, le cas échéant, de leur gestion par des
administrateurs-commissaires désignés par les services allemands. Elle confirme d’autre part les pouvoirs de disposition par ces derniers des biens ainsi séquestrés.

J’ai l’honneur de vous faire connaître que je suis chargé de renouveler avec force les protestations précédemment élevées contre les mesures en question, mesures que le Gouvernement français considère
comme outrepassant complètement les droits que confèrent aux autorités allemandes, en tant qu’autorités occupantes, la Convention d’Armistice et les Conventions internationales de la Haye.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’assurance de ma haute considération

Signé: DeBOISANGER

21 mai 1942.

Voilà bientôt deux ans que nos trois départements de l’Est ont été soustraits en fait à la souveraineté nationale et subissent une dure germanisation. L’administration française a été chassée, l’usage de notre langue et nos écrits
prohibés. la douane du Reich établie, le franc retiré de la circulation, les indigènes jugés suspects expulsés par milliers, leurs biens mobiliers, ainsi que ceux des Français déclarés "ennemis",, confisqués et liquidés; la législation
allemande a été introduite sans ménagement, ni transition, la jeunesse des deux sexes astreinte au service du travail, la main-d’oeuvre envoyée outre-Rhin ; la population a été embrigadée dans les diverses formations du parti
national-socialiste et doit constamment sacrifier aux rites de la religion nouvelle.

Enfin, d’autres mesures seraient près d’être appliquées octroi de la nationalité allemande à diverses catégories de citoyens (notamment adhérents au Parti, le cas des membres de l’Opferring étant réservé à Berlin); conscription
militaire, approuvée pour les classes 1914 à 1924, par le Ministre de l’intérieur, malgré l’hostilité des Affaires étrangères.

Comment nos populations ont-elles réagi ? C’est ce que mes rapports se sont efforcés de vous faire connaître. La puissante personnalité des Alsaciens-Lorrains s’est maintenue malgré la proscription, les emprisonnements,
l’oppression, toutes les vicissitudes qu’ils traversent. Attachés à leurs traditions françaises deux fois séculaires, qu’ils défendent avec un âpre entêtement, se courbant, irrités, avec des sursauts, ils vivent dans le provisoire,
dans l’attente, dans le malaise, et gardent les yeux tournés vers les Vosges avec toute l’ardeur d’une inlassable espérance.

Comme en 1871, comme en 1913, l’autorité orgueilleuse, insociable, infatuée de sa kultur et de sa victoire, frappe à droite et à gauche et veut supprimer l’opposition; elle fait la chasse aux séditieux ; une atmosphère de suspicion
plane sur toute la contrée. Les deux adversaires demeurent aujourd’hui comme alors, face à face, séparés par une incompatibilité d’humeur irréductible.

En juin 1940, l’incertitude et le désarroi qui s’étaient, après la défaite, emparés de l’âme même de la France. s’abattaient aussi sur le Pays ; mais ces malheurs ont à nouveau permis au sentiment national, mis ainsi à dure épreuve,
de se manifester, de s’éprouver. Ce sentiment national, cependant profond, avait paru se voiler avant 39, déprimé qu’il était par les soubresauts de notre politique souvent contraire aux aspirations locales, car on aime ici
l’exercice d’une juste autorité, qui nous a parfois manqué, mais on est hostile à toute exagération de cette autorité, notamment à celle qui immole à l’Etat-Moloch toutes les indépendances légitimes du travail, de la pensée et de
l’âme ; on aime la stabilité, la continuité, l’esprit de suite, ces grandes conditions en dehors desquelles il n’a jamais été possible de rien créer de durable et de solide. Mais on reste attaché sincèrement au passé.

Il ne faut pas juger sommairement cette population d’Alsace-Lorraine, sur la langue, mais pénétrer jusqu’à son âme où se sont tissés peu à peu les liens impérissables de goût et d’amour pour la Patrie française.

En entendant parler l’idiome germanique, les Allemands superficiels, même intelligents, venus d’Outre-Rhin, ont pu croire qu’ils s’assimileraient aisément cette province et qu’ils seraient bien accueillis. Mais rapidement, ils ont
pu, s’ils étaient de bonne foi, mesurer leur erreur. Les plus farouches, enrageant de cet état de choses, que bientôt deux ans d’efforts de germanisation n’ont fait qu’accentuer, et niant délibérément cette opposition dont ils
souffrent, se font fort de la supprimer par des moyens extrêmes, afin d’arriver vite à l’adaptation souhaitée.

C’est dans ce sens que le Gauleiter BURCKEL envisage publiquement en Lorraine la déportation des irrédentistes, et leur remplacement par des immigrés, anciens combattants ou rapatriée des provinces baltiques et
bessarabiennes, qui constitueront la " forteresse nationale dans laquelle le Reich pourra désormais avoir confiance "

Ces projets, publiés, de même que ceux de nationalisation et de conscription militaire, ne faciliteront pas la tâche de notre Gouvernement dans sa politique de collaboration plus accentuée entre le Reich et la France. Si les signes
extérieurs de l’amitié sont l’essence même de l’amitié, s’ils suffisent parfois à la créer, il faut avouer que nous sommes, là encore, loin de ces conditions ! Si l’impuissance du Reich à se concilier la faveur et la confiance des
Alsaciens et des Lorrains provoque ces nouvelles mesures de force — qu’on saura appliquer avec toute la brutalité coutumière — un pas décisif aura été fait dans la voie de l’annexion.

Ce n’est pas ici qu’il convient de dire le rôle important de l’Alsace-Lorraine dans notre économie ; mais comment ne pas rappeler que cette Province, placée aux confins de deux civilisations, est et restera une pièce maîtresse de
l’équilibre des rapports franco-allemands. Annexée, elle ne sera qu’un glacis de forteresse, une menace permanente sur toute notre politique avec nos voisine; elle n’a fait et ne fera qu’accroître les ambitions pangermanistes
dont on ne nous fait pas mystère. Le Rhin constitue une digue morale autant que physique opposée à l’invasion et passé laquelle l’expansion allemande ne connaît plus de limites. Qui peut dire quelle sera la Pax Germanica ? Où
s’arrêtera demain son appétit d’annexion ? Aux Vosges ou à une ligne de Lyon à Dunkerque ? Rendue dès aujourd’hui à la souveraineté française, l’Alsace-Lorraine serait le témoignage et le gage d’une entente loyale et de la
pacification des esprits des deux côtés du Rhin.

Commerce

Les ressources alimentaires et autres diminuent et le réapprovisionnement des magasins devient difficile. Une surveillance active et de nombreux contrôles ont freiné l’activité du marché noir; les délinquants, passibles des
tribunaux, se voient frappés de lourdes peines. La sévérité des tribunaux s’est accrue depuis un mois; tous les jugements sont d’ailleurs soumis à Berlin qui les casse fréquemment pour sévérité insuffisante et renvoie les
coupables devant un autre tribunal.

Le blocage du vin, effectué ici fin février après la déclaration des stocks, semble devoir être suivi de mesures de livraisons forcées : on chercherait à rassembler 30.000 hl qui devraient être livrés à la France. Ce prélèvement,
effectué sur des stocks déjà faibles, va provoquer la disparition du vin devenu rare.


Main-d’oeuvre

Une ordonnance du Reich, étendue à l’Alsace le 5 mai, permet la mobilisation de toutes les réserves de main-d’oeuvre pour le travail; femmes, jeunes filles, pensionnés , peuvent être appelés à renforcer la main-d’oeuvre des
usines et à aider dans les campagnes. Des femmes mariées, certaines ayant un enfant, de la banlieue de Strasbourg, ont été astreintes au travail en usine.


13 août 1942.

Situation locale

Le recrutement d’Alsaciens pour la Hilfspolizei et pour le Luftschutz (cette dernière formation encasernée) s’intensifie.

Des convocations ont été adressées à de jeunes Alsaciennes de 18 ans pour être incorporées (Blitzmädel) dans les services auxiliaires militaires : Luftkommando in München entre autres. Le service est obligatoire, sans durée
déterminée, et au plus tard jusqu’à la fin de la guerre.

Certaines familles de jeunes gens évadés ont été invitées, sous menaces de déportation (Umsiedlung) à réclamer à la Police, par lettre expresse, le retour de leurs enfants, que la Croix-Rouge allemande recherchera.

Si ces interventions étaient efficaces (et elles ne pourraient l’être que grâce à l’appui des autorités françaises en zone libre), les jeunes gens rapatriés devraient s’attendre â être internés dans un camp de concentration jusqu’à
ce qu’on obtienne d’eux leur engagement dans la Wehrmacht.

Il convient de dérouter ces recherches et peut-être de doter les Alsaciens réfugiés de nouveaux états-civils.

Reich

Pour pallier l’insuffisance des moyens de transport, il a été décidé de surcharger les wagons de marchandises : 1 tonne en plus de la limite officielle pour les wagons français, 2 tonnes pour les wagons allemands.

On signale une pénurie croissante de métaux et l’inventaire des stocks, suivi de livraison forcée, est commencé pour le fer, la fonte, l’acier. Des négociants, serruriers, constructeurs, etc. de Strasbourg, ont dû livrer une grosse
partie de leurs fers marchands, estimés utiles à l’industrie de guerre. Les grilles des jardins seraient en cours d’enlèvement à Francfort et dans d’autres localités. Cette recherche du fer serait en corrélation avec la diminution des
envois de minerais suédois que le Reich n’est plus capable de régler par marchandises.

On signale des mouvements de mécontentement à Berlin (insuffisance de nourriture), à Cologne, Dusseldorf, ceux-ci provoqués par les bombardements.

Vainqueurs et vaincus se débattent péniblement dans une misère économique qui s’aggrave chaque jour.


3 novembre 1942.

Le 12 octobre et jours suivants, ont été convoqués dans les casernes, les jeunes gens alsaciens incorporés dans la Wehrmacht à la suite des examens passés en septembre devant les Conseils de révision. Dans la crainte de
troubles, l’autorité militaire avait fait procéder à l’avance — à Strasbourg — à des exercices militaires dont le thème était l’attaque de ses casernes ; ni les troupes consignées, ni leurs mitrailleuses n’ont eu à intervenir. Mais
partout les départs ont donné lieu à de vibrantes manifestations patriotiques : drapeaux tricolores arborés sur les mairies (à Barr, Haguenau. . .) ou couchés sur les voies ferrées, chants de " Vous n’aurez pas l’Alsace et la
Lorraine ", de la " Marseillaise ", dominant les cuivres des musiques militaires accompagnant les détachements, cris graves et répétés de Vive la France !, poussés au départ des trains par des centaines de voix angoissées, au
visage des officiers allemands qui, blêmes et frémissants devant leur service d’ordre, obéissant à une consigne évidente d’éviter tout incident, se bornaient, passifs, à ricaner et parfois à crier : Nous vous dresserons !

Après ces manifestations courageuses dont j’ai été, à plusieurs reprises, le témoin ému, il est consolant de constater qu’il y a encore des hommes en Alsace.

Cette conscription de trois classes aurait fourni, dit-on, avec les deux contingents partis fin septembre pour un service du travail abrégé, 18 à 20.000 hommes au Reich. Ces hommes paraissent avoir été répartis, disséminés plutôt,
dans de nombreuses garnisons ou dépôts d’instruction, de la Norvège à la Crête ; on parait s’être ainsi soucié de ne pas reconstituer les régiments régionaux, qu’après déboires, on dut retirer du front ouest en 1914.

Une foule de parents et d’amis a, la mort dans l’âme, accompagné les conscrits jusqu’aux gares, dont l’accès était interdit. J’ai vu des larmes sur bien des visages même mâles et entendu des paroles de colère s’échapper des
lèvres crispées, rappelant la souveraineté de la France, et aussi qu’il est impossible que la vengeance du ciel ne s’abatte quelque jour, implacable, sur les auteurs de ces attentats au droit et à la conscience humaine.

Combien une parole officielle de Vichy aurait été bienfaisante dans ces jours douloureux .... On a parlé vaguement d’une protestation ; mais l’adjoint au Gauleiter Rôhn s’est empressé, au cours d’une réunion publique tenue à
Strasbourg le 26 octobre, de tirer en vainqueur la morale de ces événements " Depuis l’incorporation de ces jeunes classes, a-t-il dit, l’Alsace fait entièrement partie du Reich ; ces mesures nouvelles ont modifié le droit
constitutionnel (?) et rattaché définitivement l’Alsace au Reich ".

La conscription des classes plus anciennes, annoncée par des organes officieux, comme devant suivre, paraît jusqu’ici ajournée.

Divers

Un intendant militaire, M. Delestre, à Haguenau en 39, est arrivé ici pour liquider les réquisitions et marchés militaires.

On estime qu’après la réquisition de la main-d’oeuvre en France, celle des moyens de transport, machines et matériel suivra, afin de poursuivre systématiquement le plan de " Mein Kampf ": Ruiner l’industrie française.

A la suite des dégâts considérables causés à Karlsruhe par un bombardement aérien, plusieurs administrations du Gau vont être transférées à Strasbourg, épargné jusqu’ici. Ce nouvel arrivage de plusieurs milliers d’hôtes (on
dit 30.000) ne laisse pas d’inquiéter la population dont les chambres vacantes sont recensées. La Mairie indique 62.000 Allemands habitant déjà Strasbourg.

Les difficultés rencontrées sur le front de l’Est et la fréquence des attaques aériennes contre les villes de l’Ouest du Reich, ont certainement entamé la confiance de nombreux Allemands, militaires et civils. Leur moral a besoin
de tonique ; d’où les dithyrambes des communiqués. Aussi longtemps que les succès entretinrent dans les imaginations la certitude de la victoire, le moral a été ferme, malgré les deuils et les restrictions. Aujourd’hui où le
triomphe paraît moins évident, on constate qu’un immense désir de paix commence à lever au fond de la plupart des coeurs. Contre le despotisme, contre la guerre, il y a des voix éparses ; il n’y a pas encore d’opinion ; celle-ci
ne se formera qu’avec des échecs et ne grandira qu’avec des désastres militaires. Ceux que les dirigeants nazis ont le plus à craindre, et contre qui ils fulminent dans leurs discours, ce sont les joueurs à la baisse, prêts à se
couvrir (en faisant bonne figure aux vaincus) tandis qu’ils sont obligés, eux, de maintenir, de développer, de reporter une vertigineuse position à la hausse.

Malgré les tristesses de l’heure, l’humour alsacien ne perd pas ses droits. Au slogan actuel, multiplié sur les murs "Raider Müssen rollen Für den Sieg ", les gamins savernois viennent de répondre en organisant un cortège
ridicule de véhicules hétéroclites : voitures d’enfants délabrées, charrettes hors d’usage rafistolées... qui, précédé d’une pancarte portant l’appel " tout ce qui roule doit rouler pour la victoire " a défilé dans les rues de la ville, a
été, bien entendu, dispersé par la Police, mais a obtenu un franc succès de rire.

Paris, le 26 janvier 1943.

Le moral alsacien, fortifié par les aveux embarrassés des communiqués allemands et la radio de Londres, reste très ferme. Les nerfs, tendus à l’extrême depuis trente mois, sont cependant à bout et on désire vivement la fin du
conflit et la libération du pays. Les occupants renouvellent leurs violences : vente de meubles des non-rentrés, expulsions en France et déportations vers l’Est, emprisonnements redoublés... Il semble que la fureur des uns
augmente avec l’espérance — et la témérité — des autres.

Pour éviter l’effondrement des forces morales du régime la surveillance des particuliers est renforcée partout : deux cents nouveaux agents de la Gestapo viennent d’arriver à Strasbourg ; une Stadtwache, sorte de milice
bourgeoise, est créée dans les villes de quelque importance pour aider la police, en cas de besoin. Ici ces mesures sont interprétées comme autant de signes d’inquiétude et de nervosité ; outre-Rhin, elles viennent accroître la
sombre résignation d’un peuple qui a toujours préféré la puissance à la liberté, mais ne l’empêchent pas de s’interroger aujourd’hui sur les conséquences qu’aurait sur son destin la guerre perdue.

Dans l’angoisse qui commence à l’étreindre, il crie de nouveaux griefs contre la France qui n’a pas choisi de s’associer à la " croisade pour la libération de l’Europe" ... Sa haine n’a d’égale que sa résignation sous cette énorme
discipline qui l’enserre. — Nous, nous ne sommes contents que lorsque nous faisons figure d’opposants ; eux, leur état d’esprit et leur police, admirablement faite d’ailleurs, en font des moutons auprès desquels ceux de
Panurge étaient des imaginatifs et des réfractaires.

Relevé parmi les ordonnances et arrêtés locaux :

-celle du 10 décembre, élargissant à 3 kilomètres la zone frontière interdite, franco-alsacienne et suisse-alsacienne ;


-l’arrêté du 16 janvier, de l’office des métaux précieux du Reich, interdisant tout emploi en transformation des déchets, qui doivent être livrés tels quels aux centrales d’achat (sauf une minime tolérance pour l’argent et le platine);

-l’arrêté du 4 janvier portant introduction en Alsace du code civil allemand, du code de commerce, et de diverses lois culturelles. Il est significatif de rappeler ici que les lois civiles et commerciales françaises n’avaient été
introduites en Alsace que le 1er juin 1924, après six ans d’études.

Les jeunes gens de la classe 24 (nés en 1924) libérés le 27 décembre après trois mois seulement d’Arbeitsdienst, ont été, comme prévu, incorporés dans la Wehrmacht du 13 au 18 janvier. Ainsi qu’en octobre, le départ des conscrits
a, malgré les escortes, donné lieu à des manifestations patriotiques en diverses localités. Mais la police ou la troupe ont cette fois sévi, en enlevant aux fauteurs de troubles leurs bouteilles de vin ou de schnaps et parfois leurs
provisions de route.

La révision des jeunes Alsaciens nés en 1925 a été effectuée du 5 au 8 janvier et sanctionnée par la délivrance immédiate du livret militaire. De la sorte, après un bref service du travail préliminaire, ces jeunes gens passeront
directement des camps dans les dépôts de l’armée chargés de parfaire leur instruction.

Le 1l janvier, tous les jeunes écoliers de 16 ans (classe de 6e et de 7e années des lycées et collèges) ont été convoqués pour trois semaines d’instruction dans les camps et casernes. Ces périodes ont pour but d’abréger encore le
temps de l’Arbeitsdienst.

22 février 1943

L’application en Alsace et en Lorraine des mesures de mobilisation de toutes les ressources se fait selon la méthode forte, à la prussienne. Persuader, convaincre, gagner les esprits n’est plus depuis longtemps l’affaire. On
multiplie les discours et les interventions sans se soucier des réactions psychologiques de la foule, embrigadée de force, et contrainte à marcher. L’adhésion du coeur ou de l’esprit n’importe pas.

Les ordonnances suivantes ont été promulguées en Alsace (il semble que la mobilisation des réservistes ne soit pas encore décrétée en Lorraine) ; elles n’ont, en général, produit que de nouveaux regrets de la patrie perdue,
l’exaspération et l’écoeurement :

— celle du 31 janvier — basée sur l’introduction, le 25 août 1942, de la loi du Reich sur le service militaire et soumettant à la conscription les classes 1914 à 1919 — (c’est-à-dire des réservistes ayant servi dans l’armée française);

— trois arrêtés du 4 février, prévoyant pour la mobilisation des forces du Reich, la fermeture avant le 31 mars des commerces et affaires qui ne sont pas indispensables à la vie courante ni à la guerre : bijouteries, cafés, librairies,
antiquités, etc.

— la concentration des banques, des restaurants, hôtels, brasseries, etc. .

la réduction du personnel dans de nombreuses entreprises où le travail sera assuré par une prolongation de l’horaire quotidien. Toute la main-d’oeuvre occupée dans des activités non indispensables à la guerre est récupérée;
les retraités jusqu’à 65 ans doivent reprendre leur poste ; la main-d’oeuvre libérée sera utilisée aux productions de la guerre...

Les jeunes Alsaciens nés en 1925 (classe 1925) révisés en janvier, sont actuellement convoqués pour un service du travail, qui sera abrégé : 3 mois seulement. Les cinq classes, 14 à 18, ont dû se faire inscrire et devaient échanger
à la révision leurs livrets français contre des livrets militaires allemands. Semblant obéir à un mot d’ordre, les conscrits n’ont pas voulu se dessaisir de leurs papiers (déclarés perdus) ; certains se sont présentés en uniforme
demandant à être envoyés dans les camps de prisonniers avec leurs compatriotes; d’autres enfin ont refusé de se présenter et ont été cueillis par la gendarmerie à leur domicile.

Dans de nombreuses localités les détachements ont voyagé ou se sont présentés en chantant la Marseillaise. Il s’en est suivi des bagarres avec les autorités qui ont enfermé les conscrits de 8 heures (heure de la convocation) à
19 heures, même quand les opérations de révision étaient terminées le matin. La proportion de " Bons pour le Service" est très élevée.

D’autres jeunes gens, surtout dans le Haut-Rhin, sont passés en Suisse, malgré la surveillance, et souvent de force. Montés parfois dans des camions, armés de fusils de guerre et de mitrailleuses, ils ont anéanti la résistance
des gardes frontières. Dans les milieux officiels, on estime à 400 le nombre des fuyards (chiffre faible). Malheureusement ces démonstrations courageuses — car les familles sont l’objet de représailles immédiates — ont provoqué
le renforcement des troupes de police qui ont aussi fait des victimes dans la zone frontière interdite. Plusieurs réfractaires ont été tués et d’autres capturés après de violents combats. Les prisonniers, traduits immédiatement
devant le Kriegsgerichtshof (Conseil de guerre) de Strasbourg, ont été condamnés sans pitié : treize à la peine de mort, fusillés aussitôt après, au Struthof près de Rothau, au sinistre camp de répression des militaires ,d’autres,
aux travaux forcés. Le drame de conscience que crée la mobilisation des réservistes fait saigner bien des coeurs.

D’autre part, le Volksgericht (Tribunal du peuple) venu de Berlin siéger à Strasbourg pour la troisième fois, a condamné à mort par décapitation à la hache, quatre jeunes gens accusés d’opinions communistes et de sabotages,
et cinq autres personnes, détenues depuis avril, pour complicité ou aide dans l’évasion de prisonniers français.

Parmi ces dernières, particulièrement estimées, deux surtout M. WIDMANN, ex-lieutenant de cavalerie, architecte à Strasbourg et Mademoiselle WELSCHJNGER, ex-cheftaine scout à Strasbourg ont eu, au dire des avocats et
des témoins émus aux larmes, une magnifique attitude, noblement courageuse. Aux menaces du Président, déclarant " que l’Allemand, Alsacien ou autre, qui n’entend pas la voix du sang, le flux de ce sang serait-il interrompu
depuis deux ou trois siècles dans ses veines, doit être anéanti ", ils ont proclamé hautement, avec une sincérité téméraire, leur nationalité française, leur devoir d’aider par tous les moyens leurs compatriotes malheureux, et,
sachant qu’ils risquaient ainsi leur tête, ont déclaré accepter leur mort comme le suprême témoignage de leur fidélité à la France.

Transférés à Stuttgart (c’est à la prison de cette ville qu’ont lieu les décapitations), ils y attendent la sanction du recours en grâce qu’ont déposé les avocats. Le Gouvernement s’honorerait en s’efforçant de suite de sauver la
vie de ces patriotes qui mériteront le nom de Martyrs d’Alsace.

Ces condamnations ont provoqué une consternation générale et profonde. Elles viennent allonger la liste déjà longue, et non close hélas, des victimes de la germanisation forcée de nos provinces ; elles s’accompagnent de
sévices sur les familles des réfractaires, internées au camp de concentration et menacées de déportation dans l’Est.

Il est à craindre que ces représailles barbares s’accélèrent et se multiplient, comme dans un corps infecté, la fièvre tourne au délire; elles ne font qu’attiser la haine et allument ici des brasiers de fureur qui crépiteront un jour..

Le Gauleiter a pris la parole deux fois au cours de ce mois et toujours pour menacer " A l’ami, a-t-il dit, la main ouverte ; à l’ennemi, la destruction ".

La Commission des déportations de Berlin, venue de Metz, siège à Strasbourg depuis trois semaines et étudie les centaines de dossiers établis par la Gestapo. On attend avec inquiétude ses décisions et redoute des exodes
aussi amples qu’en Lorraine où des milliers de personnes ont été envoyées récemment dans l’Est, leurs biens confisqués et souvent les familles séparées.

Entre temps de nouveaux moyens de germanisation ont été mis en œuvre ; après les prénoms déjà changés, la police impose aux porteurs de noms de consonance française, des noms allemands, immédiatement inscrits à l’Etat
civil. Le parler français est sévèrement prohibé, la surveillance des conversations en public est particulièrement stricte à Strasbourg, alors qu’une certaine tolérance est laissée aux colmariens et mulhousiens, d’ailleurs plus
rétifs. Les autorités savent que la parole est une puissance terrible ; les Romains le savaient déjà qui romanisèrent ainsi la Gaule et l’Espagne et réussirent à détruire le sentiment national en détruisant la langue nationale ; du
jour où la Gaule a parlé le latin elle s’est reconnue volontiers comme une province romaine. Ici cependant, le sol, la race plus évoluée, et les traditions, défendent heureusement jusqu’alors, la population alsacienne contre
l’asservissement qui l’enserre.



Commerce

Certains magasins de détail ont déjà été fermés en application des décisions prises sur la mobilisation totale des forces du Reich. L’avis précède de peu la fermeture. Les stocks sont évalués et récupérés pour l’ensemble de
l’économie.

Ce ne sont là que des préliminaires et de nombreux commerces doivent être fermés avant le 15 mars ; on suppose que le choix des "maintenus" portera sans doute sur des affiliés au Parti ou des sympathisants ?

Industrie

En attendant que la mobilisation ait créé des vides dans le personnel des usines, les envois récents de " récupérés " masculins et féminins ont créé une pléthore de main-d’oeuvre difficile à occuper. Certains sceptiques pensent que
le rendement ne sera pas accru tant que des nouvelles machines et des approvisionnements à oeuvrer ne seront pas fournis aux ateliers existants.

Mars 1943

Déportations

Les familles des réfractaires sont recherchées en vue de leur déportation. 3 à 4.000 personnes des villages frontières de la région d’Altkirch, parents de jeunes gens passés récemment en Suisse, ont été, au début du mois, d’abord
internées à Schirmeck, puis déportées en Poméranie polonaise ainsi qu’il a été fait des Lorrains en janvier. L’expulsion est immédiate : 2 heures sont laissées pour rassembler quelques vêtements et couvertures. Aucune
considération d’âge ou de santé n’intervient. Les biens de ces victimes sont confisqués.

La police opère actuellement dans les vallées de langue française où de semblables mesures paraissent sur le point d’être appliquées et où les populations sont dans l’angoisse. Des commissions médicales procèdent à la
mensuration des crânes, à l’examen des types, d’ailleurs vosgiens et non alsaciens, et enquêtent pour déterminer les accointances ethniques.

Enfin les tribunaux spéciaux, siégeant chaque jour, frappent impitoyablement de nombreux accusés.

J’ai relevé parmi les ordonnances locales :

— celle du 2 février sur le travail obligatoire, prescrivant à toutes les femmes, même mariées, de 26 à 45 ans (sauf celles travaillant à la culture ou ayant un enfant de moins de six ans ou deux de moins de quatorze ans) de se faire
inscrire aux offices du travail. Certaines affectations en usine sont déjà prononcées, soit pour une demi-journée de travail quotidien, soit pour l’horaire complet;

— celle du 2 février, confisquant au profit du Reich les biens des personnes de souche allemande ( ?) déportées vers l’Est. Si la conduite de ces déportés le justifie, le séquestre pourra leur faire parvenir, plus tard, un secours
prélevé sur le produit de leurs biens réalisés;

— celle du 1l février, permettant d’accorder la nationalité allemande â tous les membres des formations auxiliaires de la Wehrmacht : NSKK, Blitzmädel, etc..

— celle du 15 février, portant majoration des pensions des anciens fonctionnaires français, 80% du 1er septembre au 31 décembre 1940 ; 250% ensuite (Verordnungsblatt n0 71).

La révision, en vue de l’incorporation, des jeunes Alsaciens nés de 1914 à 1919, a été marquée de divers incidents : à Kaysersberg le 24 février, deux jeunes gens s’étant présentés en uniformes français ont été pris à partie par la
commission. Pendant la bagarre qui a suivi, le greffier du conseil aurait saisi son revolver et se serait blessé lui-même au cours de la lutte. La population de Kaysersberg ayant pris fait et cause pour ses enfants, a hué et rossé
les gendarmes ; la petite ville a été mise en état de siège et la troupe de Colmar appelée d’urgence pour rétablir l’ordre. Les deux principaux manifestants ont été immédiatement fusillés et leurs camarades frappés de peine de
prison "pour avoir tenté de s’opposer à la conscription ".

A noter qu’au cours de ces révisions, les jeunes gens, anciens officiers dans l’armée française, ont reçu, non le livret d’affectation à la Wehrmacht, mais un bulletin de situation réservée. Naturellement, des appels pressants leur
ont été adressés pour les inciter à suivre volontairement et dès maintenant des cours d’officiers.

Pour accélérer la récupération des effectifs de garnison, il est prévu que les jeunes gens de 15 et 16 ans recevront une instruction rapide pour le service de la DCA. où ils serviront les pièces. Lénine avait dit : " Si nous ne faisons
pas de chaque enfant un pionnier, puis un combattant de la future armée rouge, nous n’aurons rien fait. " Ici, mêmes conceptions, mêmes pratiques.

Les contingents d’Alsaciens, levés en octobre et instruits depuis lors, ont quitté leurs dépôts, ainsi que les Tchèques, et ont été envoyés sur le front où ils sont répartis et éparpillés dans de nombreux corps. On commence à
connaître les avis de décès des premiers tombés (que les journaux n’insèrent qu’avec la mention "mort pour le Führer et sa patrie allemande").

Commentant les condamnations à mort du début du mois passé, le Gauleiter Wagner avait annoncé le 20 février à Colmar, avec sa violence coutumière, que d’autres têtes allaient rouler..

Et en effet, le Reichskriegsgericht (Tribunal de guerre du Reich) — composé d’un général de l’air, d’un de l’armée de terre, d’un amiral, de six officiers supérieurs — siégeant à Strasbourg à huis clos, au début du mois, a
prononcé diverses condamnations capitales : sur 27 personnes (la plupart des intellectuels) accusées d’avoir fourni des renseignements au Gouvernement français sur la situation alsacienne, et d’avoir formé une organisation
pour prendre l’administration en mains au départ des Allemands, 13 ont été condamnées à la peine capitale pour haute trahison (parmi elles : WENINGER, juge à Colmar. Robert HEITZ, Sous-Directeur aux Assurances Sociales à
Strasbourg, CREMER, Directeur d’Alsthom, CLAINCHARD, etc..)

Il est bon de relever que, selon les confidences des avocats, on a jugé ces personnes comme "allemandes ", malgré leurs protestations, et basé ces sentences sur des lois allemandes non encore introduites en Alsace...

Le Volksgericht (tribunal populaire) est également revenu de Berlin pour juger et condamner à mort divers "communistes". Le Sondergericht juge actuellement d’autres Alsaciens accusés d’avoir favorisé l’évasion de
prisonniers français. — On me fait remarquer que le chiffre des condamnés à mort politiques dépasse déjà le nombre des victimes d’Eulogius Schneider, le bourreau trop célèbre de l’Alsace sous la Révolution (31 exécutions
seulement dans le Bas-Rhin). — Et la répression continue, implacable, mais la haine s’accroît d’autant.

Le dimanche 14 mars, un match de foot-ball devait opposer à Strasbourg une section sportive de " SS " à un club de Mulhouse. Dès la veille de nombreux mulhousiens sont arrivés à Strasbourg et au nombre de plus de 2.000
manifestèrent, au portes du stade, leurs sentiments pour leurs compatriotes condamnés à mort. Devant la surexcitation des esprits et pour éviter de graves incidents, les autorités, impuissantes â rétablir l’ordre, durent
décommander le match.


Avril 1943

L’action systématique et violente du gouvernement, du Parti et de la Gestapo à l’égard de la population alsacienne, coordonnée à tous les échelons, depuis les autorités supérieures jusqu’aux organismes locaux, poursuit ses
persécutions. Celles-ci ont pris ce mois-ci une forme nouvelle par la confiscation pure et simple des postes de radios appartenant aux peu enthousiastes du régime, suspects d’écouter Londres. De nombreuses protestations s’en
sont suivies, même dans l’entourage des autorités qui paraissent avoir freiné l’ardeur vindicative des partisans. Non seulement on ne fait rien pour remédier au mécontentement général, à la colère de la population, mais on
continue â l’exaspérer par de semblables mesures appliquées sous l’esprit de parti comme de véritables chicanes.

.
Des tribunaux d’exception continuent à siéger et les condamnations pleuvent. Entre autres, le 24 mars, le Volksgericht a jugé 33 accusés de la région mulhousienne pour reconstitution de cellules communistes, détention
d’armes, aide à l’évasion des prisonniers... Ces délits remontaient à 1941 ; quatre condamnations à mort et 19 peines de 4 à 15 ans de travaux forcés ont été prononcées pour délits communistes, 3 de 6 à 15 ans de prison pour aide
aux prisonniers.

On m’assure que les recours en grâce déposés par diverses personnalités en faveur des condamnés à mort des mois précédents auraient reçu un accueil plutôt favorable à Berlin, mais jusqu’ici l’opposition du Gauleiter n’a pu
rendre effective une mesure de clémence. Les condamnés n’ont pas été exécutés et l’opinion veut croire qu’ils auront la vie sauve.

Le 28 mars, au cours d’une grande réunion de la NSDAP. â Strasbourg, le Gauleiter a vitupéré ceux qui s’obstinent à parler français, en prétendant être de sentiments français. "Tu n’es pas un français, toi qui penses ainsi. — Tu
es un traître allemand, traître à ton nom, à ton sang, à ta langue, à ta patrie... ". Il a renouvelé sa menace que tous les mauvais éléments seraient impitoyablement extirpés d’Alsace.

Peu après cet éclat, quatre jeunes Alsaciennes du Lycée de Filles de Strasbourg ont été arrêtées et emprisonnées quinze jours, pour avoir parlé français dans la rue.

On procède au recensement des jeunes gens nés en 1926 en vue de leur incorporation dans le Service du Travail. Le Gauleiter ayant décidé d’offrir une Légion alsacienne " SS " au Führer, de nombreux jeunes gens de 16 à 17 ans,
ayant la taille et l’aptitude physique requises, sont recrutés comme volontaires sous les pires menaces et malgré l’opposition des parents.

L’appel des réservistes nés de 1914 à 1919 s’est effectué les 19 et 20 avril. Les anciens officiers, à qui un papier de situation d’attente a été remis, n’ont pas, en général, été touchés par ces levées; quelques-uns cependant,
convoqués individuellement auraient été incorporés comme sous-officiers et invités à faire un stage d’instruction pour récupérer leur ancien grade.

Plusieurs, non volontaires, auraient été versés de force dans les " SS ", troupes partisanes et fanatiques, toujours prêtes aux excès, craintes de tous, même de l’armée régulière. — Le supplice de ces Alsaciens, englobés dans la
haine que, partout, l’on a vouée justement à ces soudards, est ainsi complet.

La consternation était générale en Alsace au départ de ces contingents. J’ai revu les scènes pénibles des adieux, réentendu les chants patriotiques et les cris de " Vive la France " dans les gares de rassemblement... Il n’y a eu que
peu de bagarres, quoique quelques réservistes se soient présentés aux casernes en uniformes français. La police, comme la troupe, avait une attitude très réservée ; la consigne était, sans nul doute, d’être aveugle et sourd.

Mais l’opinion est dans l’amertume du silence que le Gouvernement français s’obstine à conserver au sujet de ces mesures illégales qui frappent douloureusement des compatriotes sacrifiés. Le temps des temporisations, même
des protestations discrètes, leur semble révolu; ils souhaitent ardemment, dans leur misère morale, qu’après le langage de la raison humiliée, le Chef de l’Etat fasse succéder celui de la fierté nationale et pensent qu’il est grand
temps de mettre un terme à l’ambiguïté de notre politique à leur sujet. Le Maréchal Pétain a bien protesté publiquement, disent-ils, lors de la violation de l’armistice et de l’occupation de la zone libre ; pourquoi se taire toujours
quand il s’agit de l’Alsace ? Si demain la conscription, puis la mobilisation étaient appliquées par l’Italie en Savoie, en Corse, ou dans le pays de Nice, par le Reich dans les provinces de Lorraine, de Flandre, de Franche-Comté
ou de Bourgogne, continuerait-on à considérer ces enrôlements forcés comme compatibles avec le sentiment national et avec l’esprit de collaboration tel que peut l’entendre une minorité du pays ? J’ai constaté que certains
mécontentements déplorables sont nés et grandissent, et que la thèse autonomiste, bien abandonnée depuis trois ans, s’est emparée de cette arme dangereuse et gagnera des adhérents, si le Gouvernement n’y prend garde.


Mai 1943

Le 21 mai sont partis pour les casernes d’outre-Rhin les jeunes Alsaciens de 18 ans libérés du travail, et le deuxième contingent des réservistes des classes 1914 à 1919 (âgés de 24 à 29 ans) : 5.000 environ à Strasbourg, 2.700 à
Mulhouse... Ces départs sont toujours poignants à voir. Dans certaines familles, un fils combat aujourd’hui pour la France, en Afrique, et un autre pour le Reich dans l’Est, en attendant de se trouver peut-être opposés l’un à
l’autre... Ces situations abominables vont devenir fréquentes dans ce pays crucifié, car on envisage la mobilisation de nouvelles classes.

Les jeunes filles et jeunes gens de 17 ans doivent se faire inscrire, pour la révision, en vue du service du travail ; une partie du contingent féminin serait versée dans la défense anti-aérienne, que l’on renforce.

Après un temps d’arrêt, la pression pour recruter des adhérents aux organisations du Parti se fait actuellement plus violente ; les moindres occasions de contact avec les services publics : police, offices du travail, de
ravitaillement, d’allocations familiales, sont mises à profit pour obtenir une adhésion.

On apprend, de source officielle — non encore publiée— que les cinq condamnés à mort de février (Widmann, Welschinger et autres) ont leur peine commuée en travaux forcés à perpétuité. Cette mesure de grâce de Berlin —
passant outre au refus obstiné de l’autorité locale — causera, dès qu’elle sera connue, un immense soulagement en Alsace, et un mouvement de vive gratitude envers tous ceux qui se sont employés pour l’obtenir.

En revanche la Police a laissé entendre que les familles des condamnés politiques seraient déportées à l’intérieur du Reich !

Je ne résiste pas au plaisir de vous signaler, en terminant, quelques manifestations de la résistance alsacienne A Cernay, le monument aux morts a été gratté de ses inscriptions françaises, remplacées par A nos héros, tombés
pour la patrie allemande... La première nuit qui suivit la mise au jour de cette modification, le texte allemand a été copieusement recouvert de goudron. Et à la fureur des autorités, ni perquisitions, ni enquêtes ne sont parvenues à
faire découvrir le coupable.

L’humour alsacien ne désarme pas : il a modifié dans de nombreux wagons les étiquettes de Défense Passive : Achtung ! Verdunklung... de sorte qu’il n’en reste que : Attention ! Verdun, et celle "Raucher ", fumeurs, en " Rache ",
vengeance...

Juin 1943

Le Tribunal du Peuple a, le 2 juin à Strasbourg, pour aide à l’évasion des prisonniers, condamné à mort deux Mulhousiens et, d’autres inculpés, à diverses peines de travaux forcés. Dans une autre séance, le 4 juin, trois jeunes
communistes ont été frappés de la peine capitale — et rapidement exécutés — pour tentative de reconstitution de cellules. De continuelles arrestations amènent dans les prisons et les camps de concentration les délinquants et
les suspects. Les Alsaciens vivent dans une inquiétude perpétuelle et attendent impatiemment leur libération; ils sont tournés avec avidité vers l’avenir et sentent, pleins d’espoir, approcher la tempête dont les éclairs strient
déjà l’horizon.

Le zèle des partisans ne s’embarrasse ici d’aucune vaine apparence pour se concilier l’opinion : Pour comprendre ces méthodes employées avec la plus grande brutalité, il faut se rappeler qu’elles découlent de l’idéologie, de la
conception du monde, de la législation nationales-socialistes. Dans ce régime, il n’y a pas de place libre pour un groupe quelconque n’appartenant pas à la nation allemande.

L’idéologie de l’Etat totalitaire national-socialiste n’admet, comme critère suprême et exclusif de toute conception juridique, que le bien du peuple allemand. Au lieu du droit de l’Etat, le Troisième Reich ne voit que le seul droit
du peuple allemand. La législation ne reconnaît comme citoyens jouissant pleinement de tous leurs droits, que les membres du Parti national-socialiste ; les " non-affiliés " restent d’une catégorie inférieure. Les lois suivantes,
introduites en Alsace, en sont entre autres la preuve.

La loi sur les fermes héréditaires " Reichserbhofgesetz " reconnaît en fait que l’Etat allemand est seul propriétaire de la terre. Le paysan tenancier d’une ferme ne peut être qu’Allemand ou de sang allemand. Les tribunaux dits
d’héritage peuvent priver tout propriétaire de son bien, sous prétexte, par exemple, qu’il ne répond pas aux exigences de l’honneur (?) du paysan allemand.

La loi sur le Front du Travail (Arbeitsfront) a institué une organisation professionnelle obligatoire pour employeurs et employés. Qui n’est pas membre du Front du Travail ne pouvait, avant guerre, obtenir du travail ; et, d’autre
part, cette organisation a décidé que la qualité de " membre " constituait la confirmation de l’appartenance à la nation allemande.

La loi sur la Presse (Schriftleitergesetz) soumet la presse à l’autorité de l’Etat. Elle n’impose pas seulement le respect absolu des intérêts de l’Etat, mais également de ceux de la nation et de la race allemandes dans leur ensemble ;
les sanctions contre les journalistes et les directeurs propriétaires de journaux sont extrêmement graves.

L’organisation de la jeunesse (Hitlerjugend et Bund Deutscher Mädel) attire et veut englober toute la jeunesse, pour la relever, la former selon ses principes en nouveaux types allemands. Toutes possibilités de s’instruire sont
refusées à qui n’appartient pas à ces ligues. C’est l’isolation, de plus en plus cherchée, des enfants comme des individus, de toute influence extérieure.

Conformément à sa politique démographique, le Gouvernement du Reich a institué des allocations spéciales aux familles nombreuses (Kinderreichenbeihilfe) qui sont un des moyens de germanisation employés ici. Aucun
Alsacien ne peut obtenir d’allocations s’il ne se reconnaît de sang allemand.

Pour les fonctionnaires, les notes anciennes de valeur professionnelle et morale ont été remplacées par celles de la fidélité absolue et aveugle au régime et du zèle propagandiste.

La police secrète (la " Gestapo ", police du Parti, la plus noire de toutes les taches du régime, fonctionnant à côté et souvent en désaccord avec le Sicherheitsdienst, (police de sûreté) se sert d’une arme exceptionnelle : la loi sur
l’emprisonnement de protection (Schutzhaftgesetz) qui permet d’emprisonner ou d’envoyer dans un camp de concentration pour un temps indéterminé et sans qu’on lui en donne les raisons, toute personne qu’elle appréhende.
Le détenu, dans ces conditions, ne peut demander l’assistance d’un avocat, ni en appeler aux tribunaux. La Gestapo peut aussi expulser quelqu’un d’une localité, lui fixer une autre résidence forcée, le déporter, confisquer ses
biens... Il est interdit aux libérés de parler de leur emprisonnement, une fois subi. Les familles ne sont pas averties des arrestations effectuées, ni des maladies de leurs membres, survenant au camp ou en prison ; souvent un bref
avis de décès les informe après inhumation ou crémation, que les leurs sont disparus...

C’est le même arbitraire qui a prohibé la langue et les écrits français en Alsace, proscrit tout souvenir du passé : tableaux, livres, écrits, études, etc... qui a fait procéder à la conscription des jeunes classes et à la mobilisation des
réservistes, sans égard pour leurs sentiments personnels et pour leurs serments de fidélité à leur patrie française. C’est ainsi que fonctionne cette machine redoutable qu’est le National-Socialisme, où l’individu se trouve
sacrifié à l’Etat et l’Etat, lui-même, soumis à la volonté d’un seul homme.

"La rapidité des décisions et de l’exécution dans un Etat totalitaire comporte cependant un avantage certain dans les études de tout problème et les atermoiements apportés à sa solution par les démocraties, où les partis et les
intérêts privés entrent trop souvent en jeu contre l’intérêt général. " Mais à côté, que de défauts, que de haines un tel régime peut semer !

Ici, par la terreur, on veut forcer une population à se transformer, à se plier contre sa volonté à des formes d’existence nouvelles qui lui sont totalement étrangères ; cette population devrait sacrifier sa liberté aussi aisément que
l’Etat sacrifie l’individu à des conceptions discutables sur un meilleur avenir de la Société.

Et l’Alsacien, sous la chape de plomb qui l’enserre, se retourne vers le passé qu’il regrette ; il se remémore les libertés, l’aisance, la douceur de vivre perdues. Les crises économiques, les épuisantes querelles politiques, le
malaise des années d’insécurité, les misères de l’évacuation, notre défaite militaire même, s’estompent; les difficultés et les griefs anciens sont oubliés.., bref, le conte du " bon vieux temps " commence à tisser ses fils d’or autour
de la période française de 18-40, cependant proche.

Quarante-cinq jours de cellule à Kehl

Le combat spirituel est plus rude que la bataille d’hommes Rambaud

Depuis mon séjour à Strasbourg, j’avais plusieurs fois été prévenu que la Police avait l’oeil sur moi ; à l’hôtel, au restaurant, des policiers venaient de temps à autre s’inquiéter de moi et questionner le personnel sur mes faits et
gestes, ce que je faisais dans ma chambre, si je sortais beaucoup le soir ou le dimanche, qui je voyais, qui je recevais à table ou chez moi, etc... Les réponses étaient toujours vraies, mais peu satisfaisantes : M. Clément vit très
simplement, très isolé, il prend ses repas seul ou avec ses collaborateurs, il passe de longues heures dans sa chambre où il lit beaucoup, il ne voit ici personne et reçoit probablement à son Bureau.

Aussi au printemps 1943, ne fus-je pas trop étonné d’apprendre, par une source bien informée, que la Gestapo avait placé dans l’immeuble Königstr. 4, où nous avions nos Bureaux, un émissaire spécialement chargé de surveiller
mes faits et gestes. Ce renseignement sûr m’inquiéta pourtant, non pour moi qui prenais mes précautions, mais pour les nombreux amis qui venaient m’y voir et que je craignais de voir ramassés par un coup de filet. Aussi je
désirais vivement savoir qui était la brebis galeuse introduite dans la bergerie. J’étais sûr de mes agents, autant qu’un Chef peut l’être, car avec de l’argent qui ne peut-on corrompre ? Je me souvenais de cette anecdote
entendue jadis : alors que l’on était en guerre à l’époque des trahisons suscitées par l’argent étranger, un visiteur s’en entretenant avec Clemenceau lui disait : Heureusement, monsieur le Président, que nous vous avons. Avec
vous, nous sommes bien tranquilles : Vous êtes incorruptible ! — Incorruptible ? Qu’est-ce à dire ? gronda le Tigre ; il n’y a personne d’incorruptible. Si vous m’offrez un million, je vous mets à la porte avec mon pied au C... Si
vous m’offrez dis millions : -Eh ! Eh ! - Vingt ? - Asseyez-vous donc et causons.

Un de mes agents pouvait, hélas, s’être laissé acheter, mais cohabitait dans l’immeuble de la Königstrasse, la Direction générale de la Badisch-Elsässische Bank avec ses inspecteurs alsaciens, MM. M..., W... et R..., très sûrs, et
d’autres, moins connus, dont quelques Allemands.

Si l’observateur se trouvait chez eux, au premier étage, c’était moins grave pour moi, car il ne pouvait voir toutes les allées et venues. Si au contraire c’était un de mes employés, il lui suffirait d’attendre 3 mois pour réunir une
belle liste de visiteurs, qui ne sauraient, à l’interrogatoire, justifier de leur qualité de clients ! C’était dangereux. Me maintenir allait comporter désormais des risques pour ces amis et je ne pouvais l’accepter avec sérénité.

Tous les efforts que je fis pour arriver à me faire confier le nom de l’indicateur de la Gestapo n’aboutirent pas. J’étais décidé de mettre un terme à ma mission. Je partis en congé le 15 août, en Auvergne, et à mon retour fin août,
voulus voir le Gouverneur pour lui exposer cette situation nouvelle et les dangers qu’elle comportait, lui demander, pour éviter un accident, de me rappeler. Mais je dus quitter Paris sans le rencontrer et remis à fin septembre
l’entretien que je me proposais d’avoir avec lui. Aussi bien ne pouvais-je abandonner ainsi mon poste ; il me fallait prévenir nos clients, prendre provisoirement congé des amis et des fonctionnaires allemands de la
Zivilverwaltung, ménager à nos employés alsaciens les possibilités de poursuivre la liquidation de nos affaires ; j’estimais que la fin de l’année, dont trois mois seulement nous séparaient, serait une date convenable et que M.
le Gouverneur se rendant à mes raisons, je pourrais prendre mes dispositions de départ.

Le sort devait en décider autrement.

Le 15 septembre, vers 15 heures, une de mes employées entrant dans mon cabinet me demanda si je voulais recevoir trois messieurs qui disaient venir de la part du Chef de la Zivilverwaltung. Pour quel sujet ? — Elle l’ignorait.
— Alors montrez-les moi. — Herein !

Et entrent trois escogriffes, à l’allure un peu bizarre, col de chemise ouvert, à qui je demande de suite si l’un d’eux parle français, car mon allemand est médiocre, même insuffisant, et je dois appeler un de mes collaborateurs.
Inutile, me répond l’un d’eux, plus âgé, mine chafouine et fatiguée, je servirai d’interprète.

La porte une fois fermée, le plus grand s’exclame : " Wir sind die GestapoPolizei. " — Oui, me dit l’interprète, veuillez nous excuser, Monsieur le Directeur, pour ce petit mensonge. Nous nous sommes présentés pour parvenir
jusqu’à vous de la part du Chef de la Z.V., mais nous sommes de la Gestapo ! — Je ne suis pas déçu : ils sont bien tels que je me les représentais, ces trois sbires deux jeunes, élancés, sportifs, glabres, teint rose de gens bien
nourris, le troisième cheveux grisonnants rejetés en arrière, plus petit : l’interprète.

Que désirez-vous ? — Perquisitionner et vous arrêter. — Pourquoi ? — On vous le dira plus tard. Attention alors, je suis banquier et on ne me fait pas ici un coup de gangster. Ne bougez pas et venez ici, l’un après l’autre, me
montrer vos papiers. — Ainsi fut fait.

Alors commença la perquisition. D’abord sur moi (levez les mains); on m’enleva mon portefeuille, mon carnet d’alimentation, mon passeport, mon argent allemand et français, puis fouilla dans mon coffre, mes tiroirs, ma
bibliothèque, où tous mes papiers et dossiers furent examinés.

J’étais, lors de cette irruption, occupé à écrire une lettre à notre avocat-conseil, M~ P..., pour une consultation, et cette lettre prit le chemin de la serviette policière — aux fins de comparaison d’écriture — je l’ai su depuis.

Parmi mes dossiers figurait une chemise contenant une dizaine de feuilles numérotées d’un journal personnel qui, dûment saisies, devaient jouer un certain rôle dans l’incrimination qui pesait sur moi.

Au bout de deux heures, nous allâmes rapidement voir les bureaux du personnel, puis notre caisse au sous-sol où le coffre qui l’abritait fut l’objet d’un examen méticuleux, mais sans prélèvement !

Et maintenant, me dit celui qui paraissait le chef de l’expédition, vous allez nous accompagner à l’hôtel où nous voulons perquisitionner dans votre chambre.

— Soit, mais comme je suis responsable de notre encaisse, il me faut au préalable remettre les clés à mon fondé de pouvoirs et lui donner mes instructions.

— Vous ne devez avoir aucune communication avec vos employés.

- Je ne puis partir ainsi. Je suis fonctionnaire et ai des devoirs. Je dois les remplir et les remplirai.

Et les bousculant un peu, j’ouvris la porte de mon bureau où, masquant l’ouverture de mon corps, je pus souffler à mon personnel inquiet, puis sidéré " Je suis arrêté. " Puis à haute voix " Voici les clés, vous ferez partir ce soir
le courrier pour Troyes et pour Nancy. "

Faire partir le courrier pour Troyes, était l’acheminement normal de notre correspondance ; pour Nancy, ne concernait que mon chauffeur, le brave Lorrain M... qui, seul possesseur d’un laissez-passer, devait partir afin de
prévenir la Banque de ces incidents.

Et nous nous mimes en route pour le B... Hôtel, place de la Gare, suivis à bicyclette par mon dévoué M..., qui n’abandonna ma piste que lorsque les portes de la Gestapo se furent refermées sur moi.

A l’hôtel, je pris la clé de ma chambre au tableau, sous l’oeil interrogateur mais discret du portier et montai à ma chambre suivi par mes gardes du corps qui ne me quittaient pas d’une semelle.

Après avoir fouillé l’armoire, mes vêtements, sorti et retourné les tiroirs (où un document aurait pu adhérer), regardé le dos des meubles placés sur les murs, visité ma cantine.., on me pria de mettre dans mon sac de voyage mes
objets de toilette et du linge, car " vous ne coucherez pas ici ce soir ", m’informa-t-on.

— Mais encore une fois, demandai-je, quels sont vos griefs ? On n’arrête pas les gens honnêtes sans leur dire la raison. — Vous allez nous suivre et notre Chef, Monsieur le Commissaire Gehrum, vous dira les motifs de votre
arrestation et vous interrogera.

Comme je garnissais ma valise, je trouvai dans ma cantine, dissimulé (?) parmi du linge et resté inaperçu des policiers, un second portefeuille qui contenait, à mon souvenir, 13.000 francs d’argent français. Avec une belle
candeur, je le pris et l’offris, goguenard, aux policiers leur disant : En voici un que vous n’avez pas su trouver ! — Je ne me doutais pas alors leur avoir remis entre les mains un document caché dans ce portefeuille, lequel tourné
contre moi, viendrait singulièrement aggraver mon cas.

Mais n’anticipons pas. — Après avoir jeté un coup d’oeil et feuilleté les livres français nombreux empilés sur ma table, nous partîmes ; je m’attardais pour fermer ma porte et pus glisser à la femme de chambre, loyale Alsacienne,
au coeur pur de bonne Française : adieu, Ida — Polizei.

Nous allâmes rue Sellénick, derrière le Sängerhaus, siège de la terrible Gestapo bien connu des patriotes. Je m’y étais déjà présenté et le Commissaire en chef Gehrum n’était pas un inconnu pour moi.

Il me faut parler de lui, puisqu’il joue dans cette aventure un rôle non sans importance et dire dans quelles circonstances je l’avais connu.

Mon courrier fut d’abord porté à Nancy en 1940, lors de mes voyages en auto ; puis je reçus l’ordre de le faire censurer par la Chambre de Commerce qui cachetait le pli et me remettait une autorisation de passage. Ceci alla sans
incident pendant 18 mois, quand, en 1942, le Dr Wurtz, Secrétaire général de la Chambre de Commerce, me pria un beau jour de bien vouloir passer le voir. J’y fus, et là, il me montra sur son bureau mon courrier déposé la veille,
me déclarant ne pas être qualifié pour le viser. Comme je m’en étonnais, la Chambre étant habilitée à cet effet, il me précisa qu’il se croyait compétent pour tout le courrier étranger des affaires commerciales et industrielles, mais
non pour le mien où il lisait " des choses " qui n’étaient pas de son ressort. — Quelles choses ? —Vous devez faire viser votre courrier par la Gestapo. — Bien ; je ne demande que des instructions et m’y conformerai. Jusqu’ici
on m’avait adressé à vous. J’irai sur votre introduction à la Gestapo. —Il téléphona à M. le Commissaire Gehrum qui déclara vouloir me recevoir de suite. Mon courrier sous le bras, je me présentai, accompagné de M. F..., mon
chef de comptabilité, rue Sellénick, où le Commissaire me fit un cordial accueil. Je lui exposai le but de ma visite, dont M. Wurtz l’avait avisé, et lui remis mon pli. Mais alors M. Gehrum, l’ouvrant à peine, me dit : Votre courrier ne
m’intéresse pas ; c’est à la Chambre de Commerce à le viser, comme elle le fait depuis 18 mois. — Je ne puis me promener ainsi de la Chambre à la Police. Voulez-vous avoir l’obligeance de téléphoner des instructions à M. Wurtz
afin que mon courrier parte ? —Volontiers; et saisissant l’appareil, il confirma au téléphone à M. Wurtz que c’était bien à lui de viser mon courrier.

Remerciements — salutations — conduite... très corrects. Les grilles défendant chaque palier, les mesures de sécurité et les précautions pour éviter les fuites (sorties avec bulletin signé) ne m’ont pas impressionné... Pour clore
l’incident, je dois dire que, si la Chambre de Commerce s’exécuta sans enthousiasme (crainte des responsabilités), ce ne fut pas pour longtemps, car, peu après, je devais être prié de faire passer mon courrier par la Censure
militaire de Francfort, ce que je fis sans avoir jamais reçu d’observations. Mais je cessai d’y joindre les feuilles de mon journal relatant au jour le jour les événements locaux.

Revenons au 15 septembre 1943. Donc, rendu au 5ème étage de la rue Sellénick, on me fait attendre dans un petit bureau jusqu’à ce que M. le Commissaire Gehrum veuille bien me recevoir. Je patiente, assis sur une chaise ; un
policier me garde sans un mot. Il est 17 h. 30. Une heure passe. Rien. — A quelle heure, demandai-je, Monsieur le Commissaire me recevra-t-il ? — Il n’est pas là, veuillez attendre. —Bien. — Une autre demi-heure passe. Il est 19
heures. Je récidive. — M. le Commissaire n’est toujours pas là. — Alors permettez-moi de partir dîner; je reviendrai demain matin à l’heure que vous m’indiquerez. — Non, vous ne pouvez partir. —Je commence à protester : Vous
m’arrêtez en me disant qu’ici on me dira pourquoi, et j’attends depuis une heure et demie sans résultat. Vous ne pouvez craindre que je puisse m’enfuir. Vous avez mon passeport et mon argent. — Non, vous ne devez voir
personne. — Alors, mettez-moi en communication au café " A l’Aubette " avec M. Gehrum, je désire lui parler. _Mon gardien marque sa surprise et sort chercher sans doute des instructions. Il rentre bientôt avec le grand
policier qui interroge. Vous connaissez M. le Commissaire en chef ? — Oui, et je sais qu’il est chaque mercredi à cette heure à l’Aubette où il prend l’apéritif. Demandez-le à l’appareil, je vais lui parler et savoir sans doute de lui
pourquoi vous me retenez. —Conférence à voix basse : Non, c’est impossible. — Je me rassieds, résigné.

Vers 19 h. 30, le grand escogriffe revient et me prie de l’accompagner avec ma valise, déclarant que je vais coucher ici. Je réclame à dîner. Il n’y a rien. — Alors, qu’on veuille bien le faire venir de l’extérieur ? Pas de réponse. Je
descends des escaliers jusqu’au rez-de-chaussée, jusqu’aux caves où, au bout du couloir, j’aperçois deux fortes portes à judas. Par l’une, ouverte, j’entre dans une cellule éclairée faiblement par un soupirail. La porte est
refermée sur moi à double tour, et alors je réalise que je suis au cachot. C’est sinistre, mais plus simple et moins terrible qu’on imagine : dans un angle, un bas-flanc de bois en partie couvert d’une misérable couverture, sale et
en lambeaux, un seau, des murs gris et humides. C’est tout. Par le soupirail ouvrant sous un escalier, qui donne une faible lumière, j’aperçois un morceau de la cour et des remises d’autos. Quelques allées et venues aux étages,
puis aucun bruit. Je n’ai pas faim, ni sommeil. La nuit vient. J’ai pu placer dans ma valise, échappés à la fouille, un paquet de cigarettes et des allumettes. Je fume et réfléchis. Je suis seul. Suis-je seul ? La mort est-elle à mon côté
? L’incertitude est un tourment cruel.

Ma situation est sans doute grave, mais ignorant les griefs que l’on a contre moi, je n’ai pu encore me défendre. Patientons... La nuit est longue et je n’ai pas sommeil. Je marche dans l’étroit espace, et me fatigue, mais il m’est
difficile de rester immobile. Les heures passent, lentement.

Au matin, vers 8 heures, mon policier vient m’extraire et me prie de l’accompagner. Je refais en sens inverse le chemin de la veille. Au dernier étage, il m’introduit dans un bureau d’aspect honnête, où siègent déjà un de ses
collègues et l’interprète de la veille.

Je vais enfin savoir les accusations de la Gestapo. J’ai tout mon sang-froid et la nuit blanche ne m’a pas éprouvé. On me prie de m’asseoir. Après les questions d’usage sur mon identité, ma famille, ma parenté, mes études, ma
carrière à la Banque, mes voyages, mes services militaires, mes opinions politiques, ma mission à Strasbourg depuis la guerre, que j’expose en détail, celui qu’on appelle "Herr Kriminal-Polizei-Assistent " daigne m’annoncer que
je suis accusé d’avoir envoyé à Vichy, au Gouvernement Français, un rapport sur l’Alsace, que ce rapport leur a été retourné voici quelques semaines et que l’enquête a établi qu’il n’avait pu être écrit et expédié que par moi.

Stupéfaction sincère. J’affirme n’avoir pas écrit ce rapport à Vichy, ni aucun autre —ce qui est strictement exact — et me souviens alors seulement des bruits qui m’étaient parvenus à ce sujet et de l’arrestation, vers le 15 août,
de mes amis S... à Muhlbach et S... de Lutzelhouse, incarcérés sans doute pour le même motif.

D. — Nous avons étudié les caractères, les lettres de ce rapport tapé à la machine et comparé avec les lettres de vos machines à écrire. Vous savez que chaque machine a une frappe ou des caractères particuliers et ces
particularités d’une de vos machines se retrouvent dans le rapport que nous détenons.

R. — Je ne puis discuter cela. Vous ne me montrez pas ce rapport. Je répète qu’il n’est pas de moi. Si vous croyez qu’il a été frappé sur une de mes machines, je n’y suis pour rien, mais cela est, après tout, possible, je quitte mon
bureau chaque soir vers 18 heures, je n’y viens qu’irrégulièrement le dimanche, et on peut utiliser les machines la nuit ou aux heures de repos de mon personnel, sans que j’en sois informé.

D. — Nous n’avons d’ailleurs qu’une copie du rapport et elle a été établie grâce à un carbone bleu assez spécial dont nous avons trouvé des feuilles semblables dans vos bureaux.

R. — J’ignore quel carbone emploient mes dactylos. En général, c’est du violet. Mais même si vous en avez trouvé du bleu, qu’est-ce que cela prouve ? Je ne serais pas le seul à utiliser du papier carbone bleu. La Banque
m’approvisionne ou bien je l’ai fait acheter sur place et il est certain que le fabricant en a écoulé à bien d’autres usagers que moi.

D. — Il y a dans ce rapport des renseignements qui ne peuvent avoir été donnés que par quelqu’un très au courant de la situation en Alsace. MM. S... et S..., que vous connaissez, nous ont dit qu’il était bien possible qu’il fût
de vous.

R. — Vous mentez (Sie lügen). Je connais ces messieurs, ce sont des hommes d’honneur, incapables de vilenie. Ils n’ont sûrement pas dit ce que vous alléguez. Je demande à être confronté avec eux.

D. — Vos employés, à qui nous avons montré ce rapport, y ont reconnu votre écriture sur des mots barrés ou surchargés.

R. — Mais enfin, montrez-le moi, ce rapport. Je vous répète que je ne le connais pas. Montrez-le !

Après s’être consultés, on me fit voir, d’assez loin, une page dactylographiée, en soulignant d’un crayon, un mot rayé sur lequel était écrit à l’encre, en lettres maigres : Clermont-Ferrand.

R. — Eh bien, si vous estimez que c’est là mon écriture, vous n’y entendez rien et mes employés non plus. Vous avez cependant pris mes dossiers et vous avez des spécimens, et une lettre que j’écrivais au moment où vous
m’avez arrêté. Comparez et vous verrez vous-mêmes que mon écriture est toute différente.

Alors, pour épreuve, on me fit écrire 20 fois sur une feuille : Clermont-Ferrand, divers mots, des chiffres et des majuscules... et tous trois examinèrent gravement ce papier ! et ne soufflèrent mot.

D. — Passons au contenu de ce rapport. Il y est question du Kreisleiter Klemp. Vous connaissez le K. Klemp ?

R. — Nullement. J’ignore même son nom. Je ne connais que le Kreisleiter Mourer, ancien député communiste français de Mulhouse ; et, quand je dis que je le connais, je veux dire que je sais qui il est, l’ayant vu plusieurs fois
dîner au Bristol et le maître-d’hôtel me l’ayant nommé.

D. — Le K. Klemp est à Molsheim. Vous avez dû en entendre parler ? au Müllerhof et à Lutzelhouse ?

R. — Non, ou du moins, cela ne m’a pas frappé. Je ne le connais pas et ne m’intéresse pas à lui.

D. — Vous connaissez les Directeurs de Banques à Strasbourg ?

R. — Certes ; les Alsaciens, très bien ; les Allemands, moins.

D. — Nommez-les.

R. — MM. Dürrenberger et Morel à la Badisch-Els. Bank, Boeckel à la Dresdner, Lussagnet à 1a Deutsche, Schnoebelen et Nuss à la Land-Genossenschafts-Bank, Spaeni à la Kommerz-Bank, Fortmann et Walter à la Banque
Populaire (Gewerbeund Handels-Bank), Gérardot à la Deutsche Effekten- und Wechsel-Bank...

D. — Vous savez quel est celui d’entre eux qui a, l’été dernier, fait un stage outre-Rhin (eine Umschulung) ?

R. — Non, je l’ignore complètement.

D. — Mais si, vous le connaissez.

R. — C’est possible que je le connaisse en effet, mais s’il ne m’a pas dit avoir fait ce stage, comment voulez-vous que je le devine ?

D. — Vous n’avez pas nommé M. E..., ancien Directeur de l’Elsässische Bank ; vous l’avez connu ?

R. — Certes, très bien, d’avant guerre.

D. — Vous avez été reçu chez lui ? Comment était sa femme ?

R. — Charmante.

D. — Vous savez qu’elle est juive ?

R. — Je le sais.

D. — En voilà un que nous regrettons bien d’avoir laissé partir !...

D. — Il est encore question dans ce rapport de... Connaissez-vous le " Rosengarten" ? — Je fais des yeux ronds. Nouvelle question ; connaissez-vous le R. " le jardin des Roses " — J’avais compris, mais ne sais ce que vous
voulez dire. —Vous ne connaissez pas Schirmeck ? le camp de concentration ? — Si ; alors c’est ce camp que vous appelez le R. .. ? Jamais je ne l’ai entendu nommer ainsi.

Ce devait être fini pour ce fameux rapport !

D. — Comment vous êtes-vous lié avec les " gens " du Müllerhof et de Lutzelhouse ?

R. — J’explique comment j’ai été amené en 1938, à me rendre à Urmatt où la Préfecture m’avait assigné un lieu de repli éventuel : le Müllerhof. J’y ai connu M. M...., parfait gentilhomme, et le 31 août 1939, lors de l’évacuation de
Strasbourg, je m’y suis transporté avec un échelon réduit, ma comptabilité étant évacuée à Rennes. J’y suis resté jusqu’en juin 1940 et naturellement je suis entré en relations avec la famille de M. M...., M. et Mme M...., M. et
Mme de .... et leurs enfants, qui y séjournaient pour les vacances et y sont restés.

D. — Que faisaient Messieurs M.... et de ....

R. —

D. — Etaient-ils mobilisés ? Où ? Dans quelle arme ou service ?

R. — 

D. - Pourquoi leurs femmes sont-elles restées au Müllerhof ?

R. — M. M.... était directeur des Etablissements Grosroman à Wesserling. Il est resté chez lui jusqu’au début 1941 où il a été expulsé. Sa femme et sa belle-soeur (M. de .... habite Paris) sont restées dans leur propriété, — le
Müllerhof leur appartient — pour soigner leur père souffrant. Il est d’ailleurs depuis décédé.

D. — Pourquoi ne sont-elles pas parties après ce décès ?

R. — .. ... . Je n’en sais rien, elles sont chez elles. Demandez le leur.

D. — Vous alliez souvent à Urmatt et à Lutzelhouse?

R. — Une fois par mois au Müllerhof et une fois aussi à Lutzelhouse en général.

D. — Comment avez-vous connu les S....?

R.— C’étaient de vieux amis de la famille M... Ces familles sont liées d’amitié depuis 2 ou 3 générations et se voyaient beaucoup, presque chaque jour. J’ai rencontré au Müllerhof M. et Mme S... qui m’ont prié pendant la
guerre d’aller les voir et j’ai poursuivi ces bonnes et agréables relations après juin 1940 

 D . Vous n’étiez pas seul invité. Entre autres, M. de L. . était un habitué du Müllerhof. Il y passait plusieurs jours chaque semaine.

—R .M. de L... m’a été envoyé comme collaborateur pendant la guerre. Il ne connaissait personne en Alsace et était heureux d’avoir le dimanche une maison amie pour changer d’air, car la vie qui nous est faite à
Strasbourg est pénible ; nous sommes très isolés. M. de L... a été rappelé à Paris en juin dernier.

D . — Au Müllerhof, qui fréquentait encore ?

R. — Très peu de monde, les R. M..., des cousins qui habitent Urmatt. En dehors d’eux et des S. . ., je n’y ai, sauf rares exceptions, rencontré personne.

D. — Et H..., le notaire ? Vous connaissez H...?

R. — Oui, comme notaire, client de la Banque avant guerre. C’est le notaire de la famille et comme tel il doit avoir été appelé pour régler la succession de M. M... Avant ce décès, je ne l’ai jamais vu au Müllerhof.

D. — Et W... ? Vous connaissez bien celui-là ?

R. — J’ai vu une fois M.W .... à un goûter, un dimanche, au Müllerhof. M. M. et lui s’étaient connus au cours de la guerre de 1914 à 1918, en Pologne, je crois, et comme M. W... avait loué une petite maison d’été à Mühlbach, il
devait venir, ou les siens, au Müllerhof de temps à autre. Mais je l’y rencontrais rarement. D’ailleurs on m’invitait surtout pour jouer au bridge. De même chez les S... à Lutzelhouse.

D. — Vous avez connu le fils S...? Savez-vous où il est ?

R. — Je l’ai connu; je crois qu’il est en Suisse. Ses parents m’ont dit qu’il avait une liaison à Bâle et que, malgré leurs remontrances, il avait quitté Mulhouse, où il travaillait, pour vivre sa vie. Ses parents en ont été fort ennuyés,
l’en blâment et en parlent peu.

D.— Que dites-vous quand vous êtes réunis ? De quoi parlez-vous ? 

R. — Mon Dieu, de toutes choses, de nos familles, de nos connaissances communes, de nos souvenirs de la guerre 1914-1918 (MM. M... et S.. . étaient Rittmeister, moi, officier en Orient), de modes, de chasse aussi...

D. — Et de nous ? De la guerre ?

R. — Pas autant que vous pensez.

D. — Naturellement, vous croyez que nous perdrons la guerre ?

R. — Non, je crois que vous l’avez perdue depuis un an ?

D. — Comment ? (un peu estomaqués tous trois).

R. — Si vous étiez sincères, vous verriez que depuis Stalingrad vous n’enregistrez que des revers. Vous avez monté de succès en succès une pente ascendante et maintenant c’est la descente. Vos communiqués ne disent pas la
vérité. Vous évacuez toujours du terrain " Planmässig ". Ainsi Kharkow, Briansk, le Caucase, la Lybie. la Tripolitaine, la Sicile ; demain la moitié de l’Italie. . . Quand vous vous battrez à Berlin, on lira encore dans vos
communiqués que tel ou tel faubourg a été "planmässig geräumt ".

D. — Alors vous souhaitez le triomphe du bolchevisme ?

R. — Nullement. Rien ne vous permet de supposer cela. Mais qui était l’allié des bolcheviques en 1939—1940 ? Etait-ce nous ou vous ?

Aucune réponse, les trois augures baissaient le nez en silence.

Plus tard, j’ai regretté ces réponses, qui faisaient flèche, mais me soulageaient et qu’ils ne m’ont pas pardonnées.

D. — Revenons à Augustin W... Vous savez ce qu’il fait à Molsheim ?

R. — Je crois que M. W...., ancien ingénieur chez Bugatti, est directeur d’une manufacture de lampes à Molsheim.

D. — Et savez-vous ce que l’on fabrique actuellement dans l’usine Bugatti ?

R. — Je l’ignore. Je sais que M. Bugatti a vendu son usine à une Société Tripel et a ainsi réglé ses comptes en banque. Je ne sais quelle est l’activité actuelle.

D. — Eh bien, M. Clément, la Société Tripel fabrique des bombes, des torpilles, et cela intéresse énormément M. W. . qui va chaque jour se promener aux environs de l’usine.

R. — Cela me surprend. Je crois que vous avez de la déformation professionnelle : la phobie de l’espionnage. M. W... va probablement prendre un peu d’air et d’exercice après déjeuner, ainsi que je le fais moi-même ici, et s’il
passe près de l’usine, c’est peut-être pour avoir en outre le plaisir de rencontrer quelques-uns de ses anciens collaborateurs.

D. — Enfin, vous savez que H... et W... ont été emprisonnés à propos du rapport Maïer ? Vous avez connu ce rapport ? Vous pouvez nous le dire aujourd’hui, cela n’a plus d’importance. M. S... nous a d’ailleurs dit vous l’avoir
montré un jour chez lui.

R. — C’est faux. Vous mentez. Je n’ai connu ce rapport que par la rumeur publique.

L’heure du déjeuner était sonnée et ces messieurs s’étaient fait apporter des sandwiches et une bouteille de vin et s’apprêtaient à déjeuner sans plus de façons. Je m’inquiétai de mon repas mais sans succès. " Alors,
donnez-moi un verre d’eau "

— "Nein ".

L’interrogatoire continua ; il devait durer 8 heures et ne prendre fin qu’après 16 heures.

D. — Quels sont, en dehors du Müllerhof, les gens que vous fréquentez à Strasbourg ?

R. — Mes clients, qui viennent me consulter à mon bureau pour leurs affaires. Leurs noms, je ne peux les dire, c’est le secret professionnel.

D. — Nous ne vous demandons pas le secret de leurs opérations à la banque, mais les relations que vous avez avec eux ?

R. — Je ne vous le dirai pas.

D.— Prenez garde, nous avons les moyens de faire parler les gens. Nous vous enverrons dans un camp de répression en Pologne et là, c’est vous qui nous écrirez, quand vous en aurez assez, pour nous prier d’aller
recueillir votre déposition. Et nous, nous irons, quand nous voudrons ! 

Je reste insensible.

D. — Et nous allons immédiatement donner des ordres pour arrêter et emprisonner à Paris Madame Clément et vos filles.

Les choses prenaient mauvaise tournure et cette fois, j’étais touché. Et véhémentement, je répliquai : Vous n’avez pas le droit de faire cela. Laissez ma femme et mes filles tranquilles. Elles n’ont jamais été mêlées de près, ni de
loin, à mon activité ni avant, ni pendant, ni après la guerre.

D. — Alors parlez. — Que craignez-vous? D’ailleurs, nous savons qui vous fréquentez; nous vous avons fait suivre à diverses reprises.

R. — Puisque vous m’avez fait suivre, vos agents ont en effet dû faire leur rapport, ou alors ils ont volé votre argent. Quant à moi, je ne dirai rien là-dessus, cela n’a rien à voir avec mon inculpation. Parlons donc de ce fameux
rapport. Nous en sommes très éloignés et cependant c’est pour lui que vous m’avez arrêté.

D. — Nous comprenons fort bien que, vivant à Strasbourg avant guerre, vous y ayez des amis. Vous n’avez pas à craindre pour eux en les nommant.

R. — Erreur, je craindrais beaucoup. Je connais vos procédés avec les Alsaciens et le fait de fréquenter le Directeur de la Banque de France ne sera pas une note favorable dans leur dossier. Parlons du rapport, s’il vous plaît ; et
(rompant les chiens) puisque vous m’avez inculpé, je demande à être assisté d’un avocat ; c’est l’usage en France.

R. — Ici, non. Enfin nous savons que le Müllerhof était un foyer d’esprit de résistance contraire à notre influence et que vous étiez l’âme de cette résistance. Nous allons donner un coup de balai pour nettoyer tout cela, y
compris les dames M..., les S... et les autres ! — Je haussai les épaules.

D. — Croyez-vous que M. de L... aurait pu écrire ce rapport ? Nous pourrions le faire arrêter à Paris.

R. — Je ne crois pas que ce soit la peine; cependant je demande à lire ce rapport avant d’assurer ma réponse.

D. — Non.

Pendant que ces messieurs allument une cigarette, je me risque à demander à l’interprète, grisonnant, dont j’ai reconnu l’accent :

— Vous êtes Alsacien, vous?

— Oui et je hais les Français.

Me voilà édifié. Pendant que je me renfrogne, il explique abondamment ma question et sa réponse ; une profession de foi dont il se rengorge, le salaud !

L’interrogatoire dévie encore une fois et se poursuit, sur mes voyages, dûment enregistrés par la Gestapo, à Elfringen et Altmünsterol, nouveaux postes frontières.

D. — Vous êtes allé, en 1941 et 1942, pendant 18 mois régulièrement chaque quinzaine de Strasbourg à Belfort. Quel était le but de ces voyages si fréquents ?

R. — J’allais écrire à ma femme, qui était réfugiée à Clermont-Ferrand et aussi j’étais heureux de changer d’air. Je suis resté 11 mois ici sans revoir les miens. Ensuite, j’ai pu aller à Clermont, tous les trois mois.

D. — Pourquoi ne pas écrire de Strasbourg ?

R. — Parce que c’était défendu. On ne pouvait correspondre que d’Alsace en zone occupée et de zone occupée à zone non occupée seulement à l’aide de cartes postales imprimées d’un modèle spécial. Ce sont ces cartes que je
recevais à Belfort et que j’envoyais aux miens, avec qui je voulais garder ce frêle contact.

D. — Vous n’écriviez pas de Belfort qu’à Madame Clément ?

R. — Non, je recevais à notre succursale ma correspondance — ce qui abrégeait les délais de transmission — et répondais aux lettres et aux cartes de mes parents et de mes amis.

D. — A qui écriviez-vous encore là ? A la Banque ? Au Gouvernement ?

R. — Jamais au Gouvernement, mais parfois à la Banque.

D. — Qu’aviez-vous donc à écrire qui ne pouvait être vu par la censure ?

R. — Il faut vous redire alors quelles étaient mes fonctions ici. Je suis rentré fin juillet 1940 pour reprendre les paiements de l’Etat français. Nous avons payé jusqu’en novembre 1.300 millions de francs. Puis les autorités nous
interdisant de recouvrer nos créances sur l’Alsace et les règlements se faisant à sens unique, le Ministre des Finances nous a donné l’ordre d’arrêter. Vous avez répliqué en retirant le franc de la circulation. En avril 1941, on était
arrivé à un blocage général des avoirs français en Alsace et des avoirs alsaciens en France. Pour dénouer cette situation, plus préjudiciable aux particuliers qu’aux gouvernements, j’ai amorcé ici avec M. Thoma, directeur de la
Devisenstelle, des projets d’accord qui auraient permis de régler ces créances réciproques par l’intermédiaire d’une Chambre de Compensation établie à Strasbourg. Nous avons alors été dessaisis et les pourparlers se sont
transportés à Paris au Ministère des Finances. Une délégation allemande présidée par M. Hemmen, comprenant des fonctionnaires d’Alsace et de Lorraine : Frohwein, Thoma, Rupp, Morstatt, de la Direction des Biens ennemis,
a pris contact avec une délégation française présidée par M. Couve de Murville, assisté de MM. Berthoud, Calvet, Oudiette... Des transactions sont intervenues et des règlements ont pu s’effectuer de bon accord. Quand
j’allais à Paris, je voyais parfois M. Couve de Murville.

D. — Mais qu’écriviez-vous à la Banque de Belfort ?

R. — Inutile de vous dire, n’est-ce-pas, que je n’ai pas toujours approuvé les mesures que vous preniez ici. J’ai fait connaître ces mesures, vos ordonnances, et, à l’occasion, les ai critiquées, en soulignant les principaux points
de nos revendications, à débattre à la commission.

D. — Vous transportiez clandestinement des documents alors ?

R. — Jamais. Les sources : Verordnungsblätter d’Alsace ont toujours été envoyées par mon courrier officiel, du n° 1 au dernier paru.

D. — Mais ces journaux sont secrets ! Comment avez-vous pu songer à les faire passer en France ?

R. — Je ne vois pas comment vous pourriez leur donner ce caractère, alors que la Chambre de Commerce d’abord, puis votre censure de Francfort, les ont, depuis août 1940, laissé régulièrement passer ? Si c’était "défendu", il
fallait m’aviser dès le premier envoi.

D. — Nous ne voyons pas les raisons qui vous faisaient écrire sur cela de Belfort et non de Strasbourg ?

R. — C’est pourtant simple. Quand un avocat, un conseil, dans un différend, assiste l’une des parties, il doit tous ses soins à la cause qu’il a accepté de défendre. Comment jugeriez-vous cet avocat ? — et j’étais dans une
certaine mesure, moi fonctionnaire des Finances, l’avocat de notre Ministère, — s’il donnait d’abord communication de ses avis à la partie adverse, avant de les donner à son client ?

D. — Mais quelles sont les mesures que vous aviez ainsi l’occasion de critiquer ?

R. — Elles ont été nombreuses : l’interdiction que j’ai dite de recouvrer nos créances, la saisie des biens français, israélites, puis des Alsaciens non rentrés, leur liquidation, les mesures de séquestre, le retrait du franc de la
circulation... Enfin j’ai été amené à donner des avis sur des demandes qui m’ont été présentées et que j’ai transmises d’ici à mon siège, relatives au Crédit Foncier, à la Société de D...., aux immeubles K..., etc...

D. — Nous avons saisi dans vos papiers, qui ont été dépouillés cette nuit, des feuilles d’un journal que vous teniez et qui comportent divers renseignements. Qu’était ce Tagebuch, dont vous avez conservé copies des
dernières feuilles et à qui était-il destiné ?

R. — J’ai tenu en effet, pour moi, depuis le début de la guerre, un journal sur lequel je consignais chaque jour les événements m’intéressant. Quand j’ai quitté Urmatt le 13 juin 1940, j’ai brûlé ce journal. Revenu, j’ai repris sa
rédaction. J’y ai relevé alors mes démarches à la Zivilverwaltung, la reprise de nos opérations... Un Inspecteur, que la Banque m’envoya alors, en prit connaissance et me demanda d’en expédier une copie, pour compte rendu
hebdomadaire, à Paris. (Cette demande m’avait été confirmée plus tard par lettre de notre Secrétaire Général, alors que j’avais momentanément cessé ces envois.) Je l’ai fait, toujours, par le courrier officiel et sans recevoir
d’observations. D’ailleurs, il n’y était rien consigné de secret, mais des renseignements puisés au jour le jour dans le journal "Les Dernières Nouvelles de Strasbourg " que je lisais.

D. — Combien avez-vous envoyé de ces feuilles, et qu’avez-vous fait des copies ? Celles que nous avons sont numérotées...

R. — Je ne sais — environ 20 avant juin 1940 — ensuite peut-être 50 ; depuis un an je n’envoie plus rien.

D. — Alors où sont ces copies ? Vous avez dû les conserver pour les retrouver après guerre ?

R. — Je les ai détruites (je demande pardon de ce mensonge, mais l’ami qui avait mon dépôt à Strasbourg pouvait être tranquille ; on m’aurait tué plutôt que de livrer son nom). Une première fois, il y a un an, mon chauffeur les a
brûlées dans la chaufferie et, il y a 3 mois, les plus récentes, ont été également brûlées dans la cour de l’immeuble Königstrasse. Vous pouvez l’interroger ; il vous confirmera.

D. — M. F. G..., votre inspecteur, venait vous voir chaque quinzaine. Que venait-il faire? Ne lui remettiez-vous pas ces feuilles ?

R. — M. F. G... faisait la liaison entre le Siège et moi et venait s’enquérir des conditions de nos travaux et des difficultés que je rencontrais. Il m’est arrivé en effet de lui montrer ces feuillets dont la lecture m’évitait un compte
rendu verbal, mais jamais il n’en a emporté, ni transporté en fraude. Comme moi, il allait et venait, sans aucun courrier.

D.— Vous avez dit que ces feuilles ne relataient que les événements intéressant votre service. Ce n’est pas notre avis. Vous y traitez des questions militaires et d’autres qui ressortent plutôt de l’espionnage. En somme,
vous êtes ici l’agent français informateur qui met son Gouvernement au courant de ce qui se passe en Alsace, par l’intermédiaire du Gouverneur de la Banque, M. de Boisanger, également Président de la Délégation
économique de la Commission d’Armistice de Wiesbaden. Et vous avez travaillé avec ce " traître " de Couve de Murville !... 

R. — Je nie énergiquement avoir fait de l’espionnage. Les questions militaires ne m’intéressent pas... (l’accusation était grave et j’en eus de suite le sentiment ; je niais, mais cela n’était pas tellement faux.)

D. — Il n’y a pas que l’espionnage militaire, mais aussi l’espionnage moral et économique.

R. — J’ai fait ce que tout fonctionnaire loyal doit faire. Je ne fais pas de l’administration ici dans la nature. Je rends compte de mes actes à mes chefs, à mon Gouverneur, quand je le vois à Paris. Quant à avoir travaillé avec ce
"traître " de Couve de Murville... (M. l’inspecteur général des Finances Couve de Murville était passé à la dissidence au printemps 1943. Son départ provoqua l’indignation de la Délégation allemande qui appréciait beaucoup
son caractère franc et énergique — car il tenait tête avec opiniâtreté et défendait avec une grande conscience les intérêts alsaciens-lorrains. Le Président Hemmen répondit à M. Cathala, embarrassé pour lui annoncer son départ
en Espagne, puis à Alger : En somme nous ne pouvons avoir confiance ni en vos généraux, ni en vos fonctionnaires). — ... Je n’ai pas eu à choisir : Monsieur Couve de Murville a été désigné comme Président de la Commission
française à Paris par M. Bouthillier puis confirmé par M. Cathala, Ministres des Finances. J’ai travaillé avec lui, comme vos fonctionnaires de Strasbourg ont collaboré avec le Président Hemmen.

D. — Nous avons relevé dans votre journal ces extraits qui n’ont aucun rapport avec les affaires financières dont vous vous occupiez,nous lisons, à telle date .. " mobilisation de jeunes classes ". En quoi cela peut-il vous
intéresser ?

R. — Pardon, cela m’intéresse beaucoup. Vous oubliez que je fais également ici de l’administration. J’ai la charge de 50 agents alsaciens de nos comptoirs de Strasbourg, Colmar, Mulhouse, Haguenau, Saverne et Sélestat, que
vous avez fermés ; la Banque continue à payer ces agents. Outre leur traitement de base, la Banque alloue des indemnités pour charges de famille aux agents chargés d’enfants de moins de 21 ans. Quand vous mobilisez ces
enfants à 18 ou 19 ans, je ne paie plus et en rends compte ; ainsi ces ordonnances m’intéressent.

D. — Ainsi vous continuez à payer 50 agents dans ces comptoirs. Que font-ils ? C’est inouï...-

R. — Il ne nous appartient pas de rompre leur contrat. Ce sont des fonctionnaires ayant cotisé à une retraite. Tant que ces questions restent en souffrance, ils comptent dans notre personnel.

D. — Vous avez relevé le 31 janvier 1943 : "mobilisation des femmes jusqu’à 45 ans pour travail obligatoire ". En quoi cela vous intéresse-t-il ?

R. — La Banque verse à ses agents une indemnité dite de "la Mère au Foyer " ou de " Salaire unique " quand la femme reste au foyer pour élever ses enfants. En vertu de cette ordonnance, vous avez contraint à un travail
extérieur les femmes de certains de nos agents, à qui je ne paie plus l’indemnité.

J’ajoute que la Commission d’Alsace-Lorraine pour l’armement et les munitions est passée à mon cabinet pour y prélever de la main-d’oeuvre et s’est basée notamment sur cette ordonnance. J’ai relevé cela et en ai rendu
compte à Paris.

D. — Admettons ces explications. Mais encore, vous avez écrit : le ... mars 1943 "Discours du Gauleiter Wagner à Karlsruhe le ... mars ". " Le G. Wagner met en garde ses compatriotes contre le relâchement des principes qui
doivent les guider dans leurs relations avec les travailleurs étrangers. Ces travailleurs sont des ennemis et doivent être considérés comme tels. La population ne doit pas entretenir de relations avec eux... " En quoi cela vous
intéresse-t-il ?

R. — Cela m’intéresse personnellement, car j’ai été surpris de lire dans les " Dernières Nouvelles " ces paroles du Gauleiter Wagner. Depuis 3 ans, que je suis en relations avec vos fonctionnaires de la Z.V. je n’ai jamais eu
l’impression d’être considéré ni traité par eux comme un ennemi. Les rapports ont été toujours, non seulement corrects, mais cordiaux. Certains m’ont même invité à déjeuner. J’ai d’ailleurs décliné. Alors j’ai lieu d’être surpris
quand je relève des consignes semblables...

(Et prenant l’offensive) : D’ailleurs qui trompe-t-on ? A Paris, pour recruter de la main-d’oeuvre, le Gauleiter Sauckel dit et écrit, et c’est affiché sur les murs de Paris : Français, venez travailler avec nous en Allemagne. Vous y
serez accueillis comme des camarades ! (wie Kameraden). — Qui dit vrai ? L’un des deux ment. Est-ce Wagner ou est-ce Sauckel ?

Pas de réponse à ma question ! Mes trois compères plongent le nez dans leurs papiers.

D. — (sortant de leur gêne) Dites-nous donc ce que vous pensez du " Deutschtum "

R. — Cette question est étrange. Je vous réponds sincèrement, et si vous y tenez, je vais vous dire ce que je pense du Deutschtum, mais nous ne serons sûrement pas d’accord. Est-ce que l’on ne pourrait pas revenir au rapport
?

Après s’être consultés sur l’opportunité de maintenir cette question, on passe outre (j’entends : Gliltig nur für Elsässer).

D. — Eh ! bien, M. Clément, nous sommes édifiés et nous maintenons notre accusation contre vous. Depuis trois ans vous avez fait ici de l’espionnage. Vous êtes bien connu comme patriote, officier de réserve. Nous tirons
notre chapeau, car, nous aussi, nous sommes patriotes. Mais vous avez travaillé pour Vichy, peut-être pour les Anglais, contre nous. Et maintenant, vous êtes pris : il faut payer. Vous serez traduit devant le Volksgericht et
probablement fusillé.

R. — Je proteste contre ces inculpations: Vous autres de la Gestapo vous voyez des espions partout ! J’ai répondu clairement, je pense à tous vos griefs. Je n’ai pas écrit de rapport à Vichy et les renseignements de mon journal
ont été relevés sur les " Dernières Nouvelles ". Ce n’est pas un journal secret, je pense !

— Si, on ne doit pas le sortir d’Alsace. (Il est vrai qu’à la frontière, douaniers et Gestapo en expurgeaient les wagons ! ...)

— Vraiment ? Alors comment se fait-il qu’on trouve ce journal à Paris et à Lyon et qu’il a des abonnés en France ?

Ils paraissent ahuris et notent vite ce renseignement...

D.— Vous saviez très bien les risques que vous courriez, à telle enseigne que vous aviez fait vos dernières recommandations à votre femme s’il vous arrivait malheur..... Et de ressortir un fragment de lettre trouvé dans le
portefeuille que je leur avais si imprudemment remis dans ma chambre. 

D’abord, je ne réalisais pas, ayant tout à fait oublié cette lettre, puis brusquement la lumière se fit. Et j’explosai C’est ridicule, vous autres policiers vous avez des œillères qui vous empêchent de voir les choses ou l’esprit borné.
Il y a pourtant des explications bien simples : au début de septembre 1939 ; étant au Müllerhof, j’ai écrit à ma femme, partie désolée et assez inquiète sur mon sort, le 31 août. Nous avions alors tout lieu de penser que l’Alsace
serait un champ de bataille, que j’y serais sans doute exposé soit dans mes fonctions, soit sous l’uniforme. J’écrivis pour la consoler, et ayant toujours aimé envisager les réalités, lui faire mes recommandations s’il m’arrivait
malheur. A la réflexion, je n’envoyai pas cette lettre, qui aurait augmenté son chagrin, mais j’ai conservé ce fragment — oublié par moi dans mon portefeuille — et qui était comme un testament moral. Ceci, je le répète, a été écrit il
y a trois ans. — Vous avez des chimistes, faites analyser l’encre et vous verrez si je dis vrai.

Mon sentiment est que toute cette histoire de rapport et d’espionnage ne tient pas debout. C’est une mauvaise querelle, ce que nous appelons : une querelle d’Allemand. Je sais que vous pouvez tout : m’arrêter, m’emprisonner
et même me faire fusiller. Mais ce sera un crime — un crime de plus.

L’un des policiers téléphona devant moi, à la prison (?) pour demander s’il y avait encore une place et prévenir qu’on allait amener un détenu. Un autre dactylographie l’ordre d’écrou qu’il sort faire signer au Commissaire
Gehrum — que je ne verrai décidément pas. Je ne tiens plus à le revoir !

Quelques minutes après, on introduit l’un de mes collaborateurs M. F... qui a obtenu de communiquer sous prétexte d’instructions ; nous ne pouvons rien nous dire en particulier, car la surveillance est étroite. Quand même, sa
visite en ce moment m’a fait plaisir.


On me fait descendre à la rue, puis monter dans une auto qui, par l’avenue de la Forêt-Noire, traverse Strasbourg et se dirige vers Kehl. Vais-je en Allemagne ? Où ? Mais décidément c’est la prison de Kehl qu’on me destine. Il
est 18 h. 30 ; mes conducteurs me recommandent au gardien, en long aparté; sans doute, comme je l’ai su depuis, lui passe-t-on la consigne de m’isoler, de me tenir au secret et de n’avoir aucune communication avec quiconque.
surtout pas avec MM. S. .. et S..., emprisonnés aussi ici.

Au greffe, on laisse tout papiers, stylos, montre, canif, épingles... on ne garde qu’un peu de linge, quelques objets de toilette dont le rasoir mécanique avec une lame. — Le détachement des biens de ce monde !

Tant de gens ont fait connaissance avec la prison que décrire la mienne paraît superflu. Pour ceux qui ignorent ces séjours, je dirai ces détails :

Cette prison n’était pas vaste et abritait une soixantaine de détenus. Elle était très propre, murs peints à l’huile à hauteur d’homme, puis au delà blanchis soigneusement. Outre le comptable, trois gardiens porte-clés à l’attitude
sévère et stricte, assuraient, matraque et revolver en poche, un service permanent assez chargé, aidés pour les besognes matérielles, par des détenus : cuisiniers, balayeurs, scieurs de bois, blanchisseurs, etc... Les parasites,
grands ennemis des prisonniers, y étaient inconnus et je n’eus à souffrir que des attaques de moustiques particulièrement virulents la nuit, un peu de la faim et de l’isolement, beaucoup de l’insomnie...

Après les formalités d’écrou, une nouvelle fouille, je suis conduit à la cellule n° 13 — j’y suis seul. Le gardien m’informe que, le repas étant terminé, je ne pourrai manger que le lendemain. Cela fera 48 heures de diète. . Hors cela
nul sévice, ni des policiers ni des gardiens; je n’ai pas été molesté.

Cette cellule, au rez-de-chaussée, mesurait 2 m. 50 sur 1 m 50 et je devais bien des fois en arpenter la longueur exiguë pour des besoins d’exercice qui calmaient mes nerfs un peu surexcités ; ma première sensation, est de n’y pas
respirer librement malgré la petite fenêtre ouverte. Elle était meublée d’un lit, matelas de varech plutôt dur, sur cadre de fer articulé au mur sur lequel on l’appliquait le matin, et où il restait fixé par une serrure que le gardien
débloquait chaque soir pour le repos de la nuit. Impossible donc de s’étendre dans la journée. Deux couvertures et un drap, propres. Une petite armoire fixée au mur, contenant : le couvert réglementaire, un broc d’eau, et un
emplacement réservé au linge personnel et aux provisions autorisées. Table et escabeau. Un calendrier, pour suivre et marquer l’écoulement du temps et un règlement du régime pénitentiaire. Cuvette et broc pour les soins de
propreté. Une porte solide bardée de tôle, de verrous et d’énormes serrures, fermant hermétiquement et percée du judas traditionnel.

Le matin, réveil à six heures par une sonnerie électrique : toilette sommaire, nettoyage. Premier contact avec le gardien à qui le règlement prescrit de dire :

Bonjour (et non Heil Hitler) et qui répond correctement. Renouvellement de l’eau — c’est l’occasion de rencontrer dans le hall central deux ou trois voisins de cellule et d’apercevoir à l’étage supérieur quelques détenus allant et
venant sur la galerie métallique courant autour de ce hall. Travail immédiat ; à 8 heures promenade dans la cour d’une demi-heure. Travail jusqu’à midi. — Repas et repos jusqu’à 13 heures ; complément de toilette. — Travail,
jusqu’à 18 heures. Repas et repos jusqu’au coucher à 20 heures.

Régime strict auquel le corps discipliné se soumet plus aisément que l’esprit ! Cette première nuit, à Kehl, nuit lourde d’été, je ruminai d’étranges réflexions tout en écoutant s’égrener les heures au carillon de l’église proche.
Toute excitation calmée par la fatigue et le jeûne, mon cas me paraissait très mauvais. J’avais belle résolution de me défendre devant le Volksgericht, mais je savais que ce Tribunal d’exception condamnait sur intentions et non
sur des faits, et que son Président, le fameux Friessler, était d’un cynisme et d’une partialité révoltants. J’avais à repousser cette accusation d’espionnage, flairée par les policiers, mais non établie et à envisager une sentence
capitale. Je ruminai des alternatives possibles et songeai même au suicide ; on m’avait laissé une lame de rasoir et m’ouvrir les veines était une solution. — Je la repoussai pourtant comme peu courageuse.

Vers minuit, un gardien de ronde fit jaillir l’électricité dans ma cellule, entr’ouvrit le judas et s’assura que je reposais, calme.

A l’aube, vers 5 heures, j’entendis des voix étouffées parler français près de moi. D’un bond je fus debout et poussai mon escabeau me hissant jusqu’à l’imposte étroite et haute, que je maintenais ouverte, jour et nuit, pour
aérer. C’étaient quelques Alsaciens, des copains, qui se saluaient dans la nuit et échangeaient, par les fenêtres, de brefs propos au risque de sévères punitions. Je me présentai et sus que mon voisin était restaurateur à
Strasbourg; l’occupant de la cellule supérieure : un industriel de Münster. .. , Alsaciens détenus politiques que barreaux et grilles m’empêchaient d’apercevoir, mais avec qui je pris l’habitude de converser une ou deux minutes
chaque jour à cette heure matinale. Un haut mur de clôture, à 5 mètres de notre bâtiment, nous séparait des pavillons des gardiens. Parfois, malgré nos précautions, l’un d’eux éveillé, ouvrait sa fenêtre... et nous disparaissions !
Je fus ainsi tenu au courant des communiqués de guerre qui pénétraient dans la prison avec les "Dernières Nouvelles" et les commentaires de mes camarades sur l’avance russe étaient remplis d’optimisme. La guerre,
disaient-ils, sera finie dans trois mois ! Et cette illusion maintenait leur courage.

Dès le lendemain, je participai, toujours au secret et isolé dans ma cellule, à la vie commune. Un vieux gardien entra et m’entretint avec bonté de ma situation. Il me pria familièrement de ne pas me décourager et d’accepter cette
épreuve avec patience... Patience ! je n’en avais guère, mais je sus par la suite en acquérir... D’abord je restai avec lui sur la réserve, ne voulant pas me livrer à un mouchard possible ; mais je reconnus par la suite quel brave
homme celui-là était, aux nombreux petits services que sa complaisance put me rendre, ainsi qu’il le fit aussi pour d’autres. Et je pouvais causer avec lui quelques instants chaque jour et satisfaire à ce besoin de parler, si vif chez
l’homme, même taciturne !


Il me demanda si je voulais travailler afin de moins m’ennuyer ? — Certes ! —et m’apporta des cartonnages découpés qu’il s’agissait de plier pour confectionner de petites boîtes. Cela me parut simple; mais quel était l’usage de
ces boîtes ? —Ce sont des boîtes pour munitions de pistolet mitrailleur. — Je sautai : travail de guerre ! je refuse d’y participer.. — Attention, me répliqua mon brave gardien, si vous ne voulez pas travailler, je serai obligé de vous
descendre au cachot, où vous serez au pain et à l’eau... — Je réfléchis rapidement qu’il ne fallait pas laisser mes os ici et acceptai...

On me passa, à travers le guichet, un bol de café-ersatz et un léger morceau de pain — que je mangeai avidement. Notre ordinaire comprenait en outre deux soupes aux légumes, servies très chaudes, et d’assez bon goût ; à midi,
soupe épaisse et soir, bouillon avec un second morceau de pain. Le dimanche quelques filaments de viande étaient mélangés à la soupe du midi ! ... Régime insuffisant et vite débilitant que vinrent bientôt améliorer pour moi les
envois de fruits de mes amis de Strasbourg, autorisés chaque semaine. Mon vieux gardien, adouci par une bouteille de schnaps, dit un jour à mon chauffeur qui m’apportait linge et fruits "Vous pourriez apporter davantage pour
M. Clément" ... et au cours des semaines suivantes je pus recevoir des gâteaux, du sucre, du fromage, des confitures, quelques boîtes de sardines et une de foie-gras ! mais il fallait que mon chauffeur ait la chance de tomber sur
le bon gardien ; si celui-ci n’était pas de service à sa venue, ses collègues, plus stricts sur le règlement, ne laissaient pénétrer que les fruits et je devais attendre une semaine ! Le 6 octobre, l’un d’eux me transmit cependant un
excellent cake, confectionné par des amitiés sûres, et le découpant selon la règle (pour s’assurer qu’il ne contenait aucun message) m’expliqua : Es ist heute ihr Geburtstag ? — Ya — (C’est pour votre anniversaire) ; cette pensée
me fut très sensible. Ces colis adoucissaient beaucoup, et ma peine et ma situation matérielle, mais je ne pouvais les partager avec les camarades isolés qui moins favorisés ne recevaient rien. — A chaque arrivage, je devais
diviser mes provisions pour une semaine et les faire durer. Cela exerce efficacement la volonté, si cela ne maîtrise pas toujours les crampes d’estomac !

Les jours s’écoulaient, assez monotones, coupés par mes brefs entretiens avec mes voisins et par le travail. Mais cette occupation des doigts laissait l’esprit trop libre et je sombrais souvent dans de profondes méditations sur
mon sort. J’étais promis au Volksgericht, que je savais animé d’une haine frénétique pour la France ; j’avais la ferme volonté de me défendre et je préparais de mémoire ma plaidoirie, persuadé que mon jugement ne tarderait pas.
J’envisageais constamment le dénouement final et cela tournait à l’obsession ; le soir venu, je tombais sur ma paillasse et m’endormais parfois vite mais m’éveillais rapidement. J’avais reposé une heure et le sommeil était
redevenu impossible. Que de nuits interminables j’ai ainsi passées. Ta raison, me disais-je, va s’abîmer dans ces torturantes pensées ; il faut réagir. Raisonne-toi: dans ce temps de malheur général tu dois éprouver un peu de
contentement à avoir ton lot de persécution ; d’ailleurs il te reste un espoir de libération. Peut-être les arrestations dont on a menacé les tiens n’ont-elles pas été faites ! Et il te faut compter sur les démarches de la Banque et du
Ministère ; tu n’es pas seul.., tes amis s’occupent de toi...; mais, aussi, me rétorquai-je, comment te justifier ? Si la Gestapo répond aux démarches par ce seul mot "Espionnage" cela coupera court à toute intervention ; la
Banque et le Ministère diront "nous savons ce que M. Clément a fait, pour nous, mais nous ignorons s’il a travaillé pour d’autres ". . .

Au mieux, me disais-je, tu sauveras ta tête, mais tu seras détenu jusqu’à la fin de la guerre, jusqu’à la victoire des alliés, et, peut-être, transféré au coeur du Reich et coupé de toutes relations. Tu vivras dans l’incertitude du
lendemain, car il te faut envisager le pire et te préparer avec sérénité au sacrifice total. — Et cette résignation est dure, très dure à acquérir. Trop de bonnes raisons de vivre affluent et s’accrochent à l’esprit, qu’il faut écarter, en
songeant aux siens qu’on n’aura plus le bonheur de revoir !Je faisais appel à toutes les ressources de mon courage et de ma foi, — la nécessité de l’exemple à donner; la satisfaction du devoir bien rempli ; — mais je ne suis
arrivé à une résignation, à un apaisement relatif qu’après des heures et des jours de lutte, contre mon pauvre corps qui se débattait, se raccrochait à la vie.

Après quatre jours d’isolement, alors que je reprenais peu à peu mon équilibre, je fus extrait de ma cellule un matin par le surveillant-chef qui m’emmena au parloir. M’y attendaient l’assistant de la police criminelle, l’interprète
alsacien et une dactylographe. On venait pour dresser en forme mon interrogatoire. C’était une nouvelle bataille à livrer dont l’enjeu était ma liberté et ma vie, et j’allais la livrer seul, comme la première. J’étais ferme et résolu, " un
bâton qui ne fléchit pas ", dira plus tard un policier !

Ce fut long et l’occasion de nouvelles bagarres, car ces policiers dictaient des réponses déformées, telles : " Le Müllerhof est un foyer français ". — Je relève " Je n’ai jamais dit cela ". — "W... et H... qui y fréquentaient, sont de
sentiments français ". — Je renouvelle ma protestation : "Je n’ai jamais dit cela ; je l’ignore ". — Nous le savons. -Entre ce que vous croyez savoir et ce que je dis, il y a une différence ; mon interrogatoire doit mentionner ce que
je dis, tout ce que je dis et rien que ce que je dis. Votre rapport de police, vous le ferez ensuite, si vous voulez...

Tant bien que mal, vers 13 heures — cela avait duré 4 heures — on acheva. Je fus prié de signer. Refus : Ce procès-verbal est rédigé en allemand. Je ne connais pas assez l’allemand pour le signer ainsi. — Lisez-le. — Non ;
faites-en faire une traduction en français, alors, je la lirai à tête reposée et, si c’est bien conforme à mes dires, je signerai. — D’ailleurs il n’est pas indispensable que vous signiez.

— Alors tout est bien...

Cependant, vers 14 heures, après qu’il eut déjeuné, l’interprète me fit de nouveau revenir au parloir pour écouter sa traduction faite texte en main. J’écoutai, renouvelai mes réserves quant aux inexactitudes et refusai de nouveau
de signer ces documents. Il me confirma, avec un certain contentement sadique, que je serai jugé par le Volksgericht et, sans doute, fusillé ! Mais il était possible qu’il revînt, "car, me dit-il, nous avions donné ordre d’effectuer
diverses perquisitions à Paris et on vient de nous téléphoner pour nous aviser qu’on a découvert certains documents, des rapports de vous, qu’on nous envoie ".

Je me raidis sous l’émotion. Cette fois, me dis-je, si on a trouvé mes rapports, je suis fichu ! Mais je crânai. Je suis bien tranquille, on n’a pu trouver à la Banque que des documents et rapports techniques sans intérêt pour vous.

Auf Wiedersehen. — Et comme le gardien m’emmenait, ce policier, mufle tortionnaire, de s’écrier en entr’ouvant la porte du parloir : Et surtout, vous n’allez pas vous suicider, hein !

Rentré dans ma cellule, livré à moi-même, je m’assis, un peu découragé. Ainsi, malgré mes précautions, mon chauffeur, sûrement parti à Nancy le soir même de mon arrestation, donc la Banque et ma femme prévenues le 16
septembre, on a pu perquisitionner chez moi sans doute et au Siège et trouver mes rapports, ma correspondance, des adresses de personnes qui seront compromises, arrêtées peut-être... Je dus me raisonner, faire de nouveau
appel à tout mon sang-froid, et renouveler ma résolution de faire bonne figure jusqu’au bout.

Mais cette anxiété constante, que je n’arrivais pas à chasser, me rendait très nerveux. Les nerfs ébranlés, je ne pouvais dormir. Allongé sur mon étroite couchette, j’entendais le carillon voisin détailler les heures. Combien
j’aurais été heureux de trouver un sommeil qui apaise tout. Au petit matin, les quelques mots échangés par l’imposte avec mes voisins alsaciens me calmaient un peu. Une grande toilette rafraîchissait le corps puis, le ménage
fait, cette vie d’attente reprenait son cours, coupée seulement par les obligations réglementaires.

La promenade ne me fut permise qu’après cinq jours d’isolement complet. Agréable diversion, cette promenade d’une demi-heure, en tournant les uns derrière les autres séparés par quelques pas, dans une cour sur une piste
circulaire, où je pouvais échanger avec mon ami S... des regards éloquents et parfois quelques mots, malgré la consigne de silence et la surveillance de deux gardiens qui, fidèles à la recommandation de la Gestapo,
s’appliquaient à intercaler entre nous quelques détenus. J’ai parfois mesuré du regard la hauteur des murs et envisagé, après bien d’autres, l’impossibilité d’une évasion.

Nous nous faisions sans doute l’effet de ces chevaux de manège tenus à la corde et obligés de tourner continuellement ; mais l’exercice était salutaire, même par mauvais temps.

Les détenus étaient Alsaciens en majorité et prisonniers politiques : un prêtre âgé du Haut-Rhin, un artiste du grand théâtre de Strasbourg, X..., cuisinier, mon voisin de cellule Y... de l’hôtel St.-Hubert, arrêté un mois après son
mariage, —d’autres... Certains prisonniers portaient l’uniforme des détenus de droit commun ; les politiques conservaient leurs vêtements personnels, parfois très usagés, les cheveux longs. . . Les attitudes varient selon les
caractères : les uns sont machinalement affaissés, le regard douloureux, traînant le pied, affaiblis et démoralisés ; les autres, moins touchés ou plus résistants, se redressent, l’oeil vif, combatifs encore ! Le visage blanc,
cadavérique des anciens détenus est impressionnant; leurs joues sont creuses et décharnées, les corps amaigris par les privations, émaciés par le manque d’air, ravagés par les soucis sans doute ; leur vue fait pitié. Parfois, pris
de faiblesse, un détenu titube et tombe comme une masse. — Halt ! Deux compagnons le prennent aux pieds et à la tête et l’emportent dans sa cellule où le médecin ne viendra pas pour si peu.

Pour entrer et sortir des bâtiments cellulaires à cette cour où j’étais heureux de me rendre, nos gardiens alignaient face au mur notre troupe, la moitié des détenus; l’autre sortait ensuite. C’est ainsi que jamais je ne vis mon ami S.
. .. ni l’inspecteur F. G..., enfermés au 1er étage.

Après cette promenade d’une demi-heure, la prison retombait dans un particulier silence, coupé seulement par le bruit des massicots découpant les cartonnages, et parfois par un martèlement de bottes cloutées quand quelques
soldats y pénétraient... Je sentais alors ma chair se rétracter dans une attente inquiète. Dans ce silence, l’acuité de l’ouïe se développe ; le prisonnier arrive à individualiser un léger frottement.

Pendant 40 jours la vie se poursuivait ainsi, monotone, coupée par le repos dominical où le travail était suspendu et où les détenus lisaient un livre par semaine de la bibliothèque de la prison. Je pus ainsi, chaque dimanche, lire
un livre français. La bibliothèque en avait 8 — un roman policier, puis " Pierre Nozières " et " Quand les Dieux ont soif ", assez déprimant pour un prisonnier, etc... Mon vieux gardien venait parfois passer dix minutes avec moi.
C’est lui qui m’apprit que je devrais lire des livres allemands quand j’aurais épuisé le fonds français. Un dimanche ensoleillé, où l’ombre de mes grilles projetée sur le mur de la cellule me paraissait particulièrement triste à
contempler, et les flonflons d’une harmonie militaire qui donnait régulièrement un concert en plein air, assez mélancoliques à entendre, je me plaignis à lui de la dureté des temps qui nous faisait passer ainsi, dans l’isolement, de
si belles journées. — Et moi, me rétorqua-t-il, est-ce que je ne suis pas aussi privé que vous ! Je dois rester aussi ; j’ai femme et enfants à Fribourg, ce n’est pas drôle ! — Evidemment, à son point de vue, il avait raison !

Un beau matin, le 30 octobre, je fus ramené au parloir. Un grand garçon inconnu, siégeant derrière la table, m’y attendait. Physionomie honnête, souriant même, très correct " Sitzen sie sich, Herr Direktor. Je vais vous parler
lentement afin que vous me compreniez bien. Demain je vous emmènerai en France " Flot de joie, vite réprimé. — " Pourquoi faire ? " — "Vous serez libre, " La joie m’inonde, mais je n’en laisserai rien voir. — Alors il vous a fallu
44 jours pour vous rendre compte de la vérité de mes affirmations et vous assurer que je n’ai jamais fait d’espionnage !

— Les enquêtes sont toujours longues ; je vous prendrai ici demain à midi et vous conduirai à Saales. — Pourquoi demain, je demande à sortir de suite ; j’ai à régler différentes choses à Strasbourg avant mon départ et j’aimerais
pouvoir le faire. —Quelles choses ? — J’ai des dettes, je dois payer ma chambre, mon chauffeur, mon blanchissage... Vous me rendrez mon argent, je pense ? Et je ne comprends pas pourquoi vous dites vouloir me conduire à
Saales ; désirant rejoindre ma famille à Paris, conduisez-moi plutôt à Elfringen ou Altmünsterol, sur la grande ligne.

— Non, j’ai ordre de vous conduire à Saales demain. On ne vous rendra pas votre argent ; du moins pas tout de suite. Vous réglerez vos dettes plus tard. A Saales, vous ne serez pas perdu ; il y a une Banque de France à
St.-Dié, on vous y donnera de l’argent. — Soit, mais j’ai des papiers personnels que vous avez saisis ; ne pourrai-je pas les emmener ainsi que mes vêtements et linge restés à l’hôtel ? — On vous les enverra ensuite. — Ce ne
sera pas pratique ; il y a la douane et il faudra à nouveau faire censurer mes papiers. — Oui, je pourrai vous faire apporter cela ici. — Je vous en remercie; si vous voulez téléphoner à mon Bureau, mon agent M. F.... fera le
nécessaire, pour rassembler tout cela. — Entendu, à demain. Ah ! je dois vous dire que vous ne devez pas revenir ici, en Alsace, même avec des papiers réguliers, nous serions obligés de vous arrêter, car vous êtes expulsé ! —
Pourquoi expulsé ? — Pour votre conduite. — Tiens ! qu’est-ce que ma conduite a de scandaleux ? — Non, comprenez-moi, M. Clément, pas scandaleuse, mais pas loyale. —Pas loyale, dites-vous ? Vous avez cependant lu dans
mes papiers une lettre que le Doktor Rupp, Bankenkommissar, m’a adressée avant de partir en Russie, il y a un an ; il me remerciait pour tout ce que j’ai fait pour les intérêts alsaciens et déclarait que mes manières étaient des
plus loyales. Enfin, je ne veux pas discuter avec vous, je partirai demain. "

J’allais être " libre" ! Ma joie débordait. Il était enfin venu ce jour de libération que je n’avais jamais cessé de souhaiter et d’espérer malgré tout. Je n’avais plus de raison alors d’épargner mes provisions que je ménageais avec
parcimonie. Je mangeai avidement et, après la pause, à midi et demi, je pus faire part à mon voisin Y.... de mon départ, le réconfortant autant que je le pouvais. Car il est très pénible, pour un prisonnier, de rester quand ses amis
s’en vont ! Ce bon camarade avait un moral magnifique. Chaque nuit, allongés sur notre couchette, nous battions des doigts à tour de rôle sur la cloison qui nous séparait : le réveil, l’extinction des feux, quelque marche
militaire. Il me dit simplement " Bonjour à Paris et vive la France." A ma surprise heureuse, mon voisin d’étage supérieur B... m’annonça qu’il partait aussi avec moi, que le policier venait de l’en informer. Allons voilà deux
heureux aujourd’hui, mais mon coeur souffre pour nos autres compagnons qui vont rester encore, pour combien de temps ? et quelle destinée ? Je devais bien souvent penser à eux depuis....

Le dernier après-midi, je n’ai guère travaillé ; j’ai repris fébrilement mes marches dans ma cage, tournant sans arrêt, sans repos, pour m' étourdir... La nuit, je n’ai pu dormir, comme à l’ordinaire ; j’attends impatiemment l’heure de
la promenade pour dire à S... que je pars, expulsé. Voici le matin, les pas des gardiens, les clefs qui tournent, les portes des cellules qui s’ouvrent ; on entr’ouvre ma porte, je m’élance — Halt ! pas vous aujourd’hui ; on me
repousse. Cette dernière satisfaction ne me sera pas donnée de revoir, une fois encore ici, mes compagnons d’infortune. Peut-être cela vaut-il mieux; la joie qui éclaire mon visage, habituellement soucieux, leur aurait peut-être
fait mal.

Le cuisinier, le balayeur, informés de mon départ (les nouvelles vont vite en prison) viennent gratter à ma porte : " Dites bien là-bas que nous sommes Français et que nous resterons Français. " — " Embrassez la France, notre
Mère !... " Les braves patriotes.

Mon vieux gardien vient lui aussi me dire adieu et comme je le remercie : Oh dit-il, je vois bien quand j’ai affaire à de braves gens !

Par une attention spéciale, on me passe la gamelle du déjeuner-soupe à 1l heures, en avance sur l’horaire ; puis le gardien-chef m’apporte ma mallette, que je m’empresse de remplir. Et j’attends midi, midi 15, rien. Serait-ce un
contre-ordre ? quelle déception alors ! B..., non moins impatient, m’interpelle entre haut et bas de sa cellule pour s’assurer que je ne suis pas parti !

Enfin le pas du gardien-chef, gros dogue hargneux, congestionné, l’oeil en bille, qui entre soupçonneux, fait le tour de ma cellule, tâte ma couverture pour s’assurer que je n’y ai rien caché — visite ma petite armoire... Je souris :
elle est vide. Mes excédents ont été donnés à mon vieux gardien. C’est ma seule façon de marquer actuellement mon remerciement !... plus tard, je le retrouverai.

Formalités de levée d’écrou. Je récupère mon portefeuille, ma montre, mes objets de poche; pas mon argent. Mon policier m’assure qu’il me sera renvoyé plus tard ; il a été remis à mon employé F... (qui en effet a pu me le faire
parvenir trois mois après), sauf les fonds nécessaires au voyage : coût des billets de chemin de fer, aller, pour B... et moi, et retour pour lui. Il me rendra le surplus des 30 marks qu’il a prélevés et qu’il me montre. Bon, j’acquiesce.
Nous sortons. Mon Dieu, quel soulagement d’entendre la porte se refermer et de se trouver sur le trottoir à la vive lumière du jour. Que le monde extérieur est beau à contempler ! Nous fumons une cigarette des paquets rendus
à B... — Tramway — Pont-du-Rhin—Gare de Strasbourg ; nous filons à grande allure vers le train car l‘heure presse. Nous passons sans billet, sous le mot Gestapo. Sur le quai mes agents F... et P.... portant ma cantine,
m’attendent et me disent leur joie de me revoir, et m’informent en aparté que mon chauffeur est parti à Nancy pour prévenir. Je les remercie brièvement de tout ce qui a été fait pour moi. Et ouvrant une portière, j’aperçois mon ami
P... et sa femme ; grands cris ! Je monte près d’eux malgré les instances de mon policier installé avec B... dans le compartiment voisin, qu’ils abandonnent pour venir "me tenir compagnie ". On m’a comblé de cadeaux les
derniers et doux souvenirs : de l’Alsace des fruits, un énorme gâteau, des cigarettes, des sandwiches. Le train s’ébranle — au revoir — courage jusqu’au bout !

J’explique en allemand — en mon mauvais allemand — à mon ami P..., que je ne veux pas compromettre, ma libération. Il le savait déjà. Nous bavardons amicalement jusqu’à Molsheim, où il descend. Le policier a pris
correctement part à la conversation. Il me paraît plus sympathique, vu en plein air, mais n’oublie pas, après Molsheim, de me demander le nom de ces Monsieur et Dame, mes amis ! Le train se traîne jusqu’à Saales. J’ai revu en
passant le Müllerhof, Lutzelhouse, où on doit vivre dans l’inquiétude. Enfin Saales. Nous sommes presque les seuls voyageurs. Nous allons au Bureau de Police où notre guide pénètre sans nous. Il ressort peu après. Les
formalités sont terminées. Pas de visites de nos bagages. Nous entrons dans la gare, nous avons plus d’une heure d’attente et il ne nous quitte pas. Nous causons. il entreprend de nous démontrer que, si l’Allemagne ne
gagnait pas cette guerre, l’Europe serait bolchevisée et que la France n’échapperait pas à cette emprise. Il connaît les communistes, car il y en avait beaucoup dans le Reich et il y en a encore qui se camouflent ! et il a fait le
coup de feu contre eux à Essen. Il y en a aussi beaucoup en France, dit-il, dans la banlieue rouge de Paris... Je dois le savoir. Mais, après la guerre, il n’y aura plus de banlieue rouge, car le Reich supprimera toutes les grosses
usines de la banlieue de Paris ... Je réponds simplement: Vous agitez le péril bolchevique comme un épouvantail ; après la guerre, nous verrons...

Enfin le train de Saint-Dié apparaît. Le policier me rend scrupuleusement le solde de la provision qu’il a prélevée sur mon argent, prend ma valise et nous accompagne aimablement au train. Nous avons encore dix minutes. Il
s’efforce, in extremis, de nous conquérir : la Gestapo est obligée de se montrer sévère, aussi bien dans le Reich qu’à l’Etranger, mais notre détention sera vite oubliée. " Au fait, vous n’avez pas été maltraités, n’est-ce-pas ? "

Je lui conte, pour ultime entretien, ce souvenir qui me revient et dont, j’espère, il aura fait son petit profit. En 1918, un de mes camarades Pierre S..., Inspecteur à la Banque de France, fut nommé séquestre de la Reichsbank ; il
travailla avec une dizaine d’employés de la Reichsbank à Strasbourg jusqu’en avril 1920 et se montra si "dur " avec eux, en leur obtenant l’autorisation de déménager leur mobilier, en leur fournissant des laissez-passer et des
provisions pour aller voir leurs familles, en les payant en monnaie d’argent allemande, afin de leur éviter la perte sur les marks-papier... que lorsqu’ils partirent, leur mission terminée, ils lui offrirent un étui à cigarettes en argent, à
l’intérieur duquel était gravé ceci : A Mr. P. S Inspecteur de la Banque de France, en souvenir de toutes les bontés qu’il a eues pour nous à Strasbourg de novembre 1918 à mai 1920, et les noms des donateurs.

— Voila, dis-je, comment nous vous avons traités en 1918.

Moi, je suis resté 3 ans à Strasbourg, à la demande de vos autorités. J’y suis resté séparé de ma famille, et je crois y avoir fait oeuvre utile. Et pour me remercier, un beau jour, sous un prétexte, vous m’arrêtez, vous
m’emprisonnez et, sans explications, 45 jours plus tard, vous m’expulsez.

Voilà la différence de manières et de nos civilisations.

— Mais Herr Direktor !... ; le train partait : — Ça va bien, rapportez cela à vos Chefs.

— Gute Reise et ne revenez pas ! — Au revoir, je reviendrai, später ! (plus tard !)...

Ouf ! nous sommes rendus à la vie ; dans la solitude de la cellule nous éprouvions le besoin de parler et maintenant nous ne disons plus rien, B... et moi. Nous regardons le paysage. Puis quand nous constatons que nous
sommes en France et libres : une grande joie nous accable. Le cauchemar est passé : nous sommes sains et saufs. Le 1l novembre 1918, j’avais pu ainsi, soldat survivant, me féliciter d’avoir échappé au danger, à la mort....

Et aujourd’hui, à la veille de vous retrouver, amis d’Alsace, je pense tristement à vous. En ces jours d’ultime attente de la libération totale du territoire, où nous sommes à l’écoute des nouvelles sur la progression des armées
alliées parvenues aux pentes vosgiennes, ma pensée va vers vous, mes chers compatriotes qui, dans la rage de l’impuissance, êtes toujours sous le joug. Vous entendez se rapprocher le bruit de la canonnade, vous vivez dans
la fièvre, dans l’angoisse.

Je sais que le mur de votre résistance n’aura pas vacillé sous les derniers coups. Mais vous retrouverai-je ? Vous les Anciens, à qui l’âge faisait souhaiter, plus ardemment peut-être, une prompte délivrance ? Vos yeux se
seront-ils à jamais fermés avant d’avoir vu luire l’aube de la libération ? Vous, les plus jeunes, qui avez dû endosser l’uniforme ennemi et risquer votre existence pour une cause qui n’était pas la vôtre ?

Et comment vous retrouverai-je ? Quelles auront été vos dernières souffrances morales et matérielles ? les dernières ruines, les dernières blessures des Barbares ? de combien de tortures vont-ils encore vous faire payer votre
crime de fidélité ?

La grande pénitence, longtemps prêchée, va prendre fin pour vous aussi; bientôt vous serez libres, vous reprendrez votre place dans la communauté française.

L’immense tâche de restauration de la Patrie nous attend. En commun, d’un coeur ardent, sous l’impulsion d’un Chef résolu, qui n’a jamais désespéré, lui non plus, nous unirons à nouveau nos efforts ; nous nous
consacrerons, du meilleur de nous-mêmes, de toute la force de notre intelligence, et de nos bras, à effacer les traces de ces tristes années de servitude et d’humiliation.

La France dans son intégrité et sa grandeur sera à nouveau fermée à la Germanie (Gallia Germanis Clausa). Mais l’Allemagne se résignera-t-elle à voir la porte de Strasbourg se clore devant elle ?

Nous ne connaissons pas l’avenir ; et le passé permet d’en douter.

Aussi devrons-nous veiller et assurer la sécurité de cet avenir qui est en grande partie entre nos mains. Soyons clairvoyants, unis et forts, et nous maintiendrons la Paix. Cette vérité, nous l’avons négligée trop longtemps ; il est
urgent d’y revenir, si nous ne voulons pas qu’on écrive un jour sur la dalle funéraire de notre France, retournée au tombeau, la sinistre épitaphe que Koziusko avait dictée pour sa Pologne : Finis Galliae !

Paris, 3
octobre 1944.



R.
C.