| La 2ème Guerre Mondiale
   

26 JUILLET 44:

LE HOLD-UP DES FFI

    

Avec l'aimable autorisation de "La vie du Rail et des Transports" du 3 juillet 2000.

   
 

   

Il y cinquante ans, la Résistance vivait les heures cruciales de la Libération. Le courage ne manquait pas, mais les moyens financiers faisaient défaut. Le 26 juillet 1944, à Neuvic, en Dordogne, les FFI détournent un wagon de la Banque de France : à bord, 150 sacs bourrés de billets. Un pactole — 2 milliards 280 millions de francs — qui stimula l’action des maquis... mais dont l’utilisation suscitera, des années après, une belle polémique.

 

" Vous manquez d’argent ? Attaquez donc le wagon de la Banque de France ! "  Ce conseil émane... du préfet vichyssois de Périgueux lui-même. Il a une conséquence immédiate : le 26 juillet 1944, en gare de Neuvic, à 20 km à l‘ouest de Périgueux, la Banque de France est délestée de la somme colossale de 2 milliards 280 millions de francs, au profit des FFI (Forces françaises de l’intérieur) de la région 5.

Ce coup de main exceptionnel n’est pas seulement un défi au régime de Vichy; il répond à une nécessité impérieuse, imposée par les circonstances matérielles et morales qui suivent le débarquement en Normandie.

En quelques jours, en effet, la Résistance passe de l’enthousiasme au scepticisme et à la confusion générale. Pour accélérer la libération du territoire, faut-il continuer les actions de commando intensives, ou attendre des jours meilleurs, dans l’espoir d’une aide substantielle des Alliés ? Le 10 juin un ordre inattendu arrive de Londres. Le général Kœnig, commandant supérieur des forces françaises en Grande-Bretagne et commandant des FFI, annonce à la radio qui est impossible de ravitailler les maquis en armes et en munitions, et qu’il faut interrompre momentanément les actions de résistance. Une décision paradoxale puisque, dans la nuit du 5 au 6 juin, à la veille du Débarquement, Anglais et Américains ont lancé sur Ici Londres des appels pressants à la mobilisation des réseaux de résistance. Pourquoi ce revirement, qui risque de démoraliser les partisans ? Après l’effet de surprise du 6 juin, les Allemands se sont ressaisis et contre-attaquent. Pour les Alliés, la situation militaire est plus tendue que prévu et la priorité n’est plus le soutien aux maquisards. Ceux-ci, sans ravitaillement suffisant, ne peuvent agir efficacement et il est prudent de les faire patienter, estime l’état-major.

Pour ajouter à la contusion, l’ordre de Kœnig n’a pas tout l’effet escompté. Certains réseaux n’en ont même pas connaissance. Le message n’a touché que quelques privilégiés, disposant de postes émetteurs et récepteurs. qui répercutent plus ou moins bien l’information. Au contraire, les messages personnels précédant le 6 juin et appelant à la mobilisation, ont été diffusés par la BBC, et donc entendus par tous les Français à l’écoute d’Ici Londres. D’autres réseaux décident de ne pas tenir compte du communiqué et de poursuivre les attaques contre les Allemands. Le maquis du Vercors en fera l’expérience tragique que l’on sait. Seuls les réseaux qui manquent vraiment d’armes et de munitions sont contraints de cesser les combats. Certains, pourtant trouveront des solutions originales... et rentables pour remédier au manque de fonds. Tel est le cas ces groupes AS-MUR. (Armée secrète - Mouvements unis de résistance) de Dordogne.

Après la période de débrouillardise, accompagnée d’inévitables larcins qui caractérisa les débuts du maquis, les responsables de la Résistance décident qu’il est temps que l‘Etat de Vichy " paie la guerre ". Pour le colonel Georges, patron des FTP (Francs-tireurs et partisans) du Lot, compagnon de la Libération, les raisons de ce choix sont autant politiques que pratiques : ! " Ainsi donc, les postes et les perceptions, les caisses publiques dans leur ensemble, les banques également devenaient nos sources financières. J’ai toujours ou le sentiment que, s’agissant d’une guerre de libération nationale, il valait mieux la financer avec des tonds publics soustraits aux caisses du gouvernement de Vichy, que d’avoir recours à des particuliers. ". Il faut bien faire vivre les maquisards -qui touchent une solde variable suivant les moments, les groupes, les responsabilités- et leurs familles. Etant donné les besoins, pourquoi ne pas prélever les sommes en quantité, directement auprès de l’institut d émission, c’est-à-dire la Banque de France ?

Le 9 février, un " groupement autonome " attaque un convoi à destination de la succursale du chef-lieu du Puy-de-Dôme, dérobant plus d’un milliard de francs (1.003.008.540 francs précisément). Quelques jours plus tard, le commando est " dépouillé " de 735 millions par une formation régulière FTP ; à la Libération, le Front national, héritier des FTP, reversera 438 millions de francs au Trésor et en conservera 297 millions pour ses besoins propres ! Les auteurs du détournement garderont 164 millions. La police récupérera environ 104 millions. après que les numéros de série des billets eurent été rendus publics, donc inutilisables, par un communiqué du 30 mars 1944 de la Banque de France.

Mais le plus " beau coup " fut sans conteste le détournement de Neuvic, qui rapporta la somme de 2 milliards 280 millions de francs.

Au début de l’été 44, contrairement aux maquis du Lot qui selon le colonel Georges, n’avaient plus de problème de trésorerie, les maquis de Dordogne manquaient cruellement de fonds. Dans une lettre du 1er juillet adressée au préfet de la Résistance, Maxime Houx, le chef départemental des FFI de Dordogne, Martial (lieutenant-colonel Gaucher), fait un point pessimiste de la situation. Martial craint " une désagrégation morale complète " de ses hommes, suivie, si aucune mesure sérieuse n’est prise, d’une crise de banditisme inévitable, aux conséquences dramatiques étant donné l’état d’esprit actuel des populations civiles ".

L’enthousiasme du 6 juin, en effet, a rapidement fait place à l’anxiété et à la lassitude chez les maquisards comme dans la population civile. Les combattants, fatigués et traqués, préoccupés du sort quotidien de leurs proches "actuellement sans ressources et probablement sujets à des mesures de coercition de la part des autorités vichyssoises et étrangères ", et dont ils sont séparés depuis déjà un mois, dénoncent l’insuffisance de leurs moyens financiers et militaires.

Les civils, de leur côté, menacés par les représailles allemandes, soumis aux réquisitions de nourriture, se montrent de plus en plus réticents. Pour ne pas se les aliéner, Martial estime qu’ "il est absolument indispensable que nos groupes de combat puissent se comporter honnêtement et assurer le règlement de leurs achats. " Il réclame, pour les 7.500 hommes des trois secteurs dont il a la charge, une somme d’urgence de 8,2 millions de francs, uniquement pour couvrir la période du 5 juin au 5 juillet. Martial évoque également une autre possibilité, suggérée par un banquier belge de la Résistance, réfugié dans le secteur : il s’agit de l’émission d’assignats, option en fin de compte repoussée par les responsables de la Résistance. La solution survient de façon inattendue, grâce à la complicité active du préfet Callard, récemment nommé à Périgueux par le gouvernement de Vichy. Au cours de différentes rencontres, Martial informe Callard des besoins du maquis en argent et en vivres. Le préfet prend aussitôt quelques mesures. Le trésorier-payeur général de la Dordogne, Latapie, membre de la Résistance depuis longtemps, reçoit l’ordre d’approvisionner les perceptions des cantons occupés par les FFI en espèces au-delà de leurs besoins, la marge ainsi dégagée étant mise à la disposition de Martial. Cependant, l’importance croissante des effectifs de Martial rend cette mesure insuffisante, et il faut trouver autre chose.

A la mi-juillet, le préfet Callard apprend que la succursale de la Banque de France à Périgueux détient dans ses caves huit ou dix milliards en billets. Ces espèces, destinées à la succursale de Bordeaux, sont entreposées à Périgueux par crainte des bombardements. Elles sont rapatriées sur le chef-lieu de la Gironde au fur et à mesure des besoins, essentiellement des versements à la Kriegs-marine, la marine de guerre allemande, en application de la convention d’armistice. " Le directeur de la Banque de France de Périgueux me soulignait les tracas que lui occasionnait la présence de ces milliards en papier, raconte Callard, et notamment sa crainte qu’il avait d’un coup de main des maquis sur ses cave. Je vis immédiatement là la possibilité de procurer des tonds à Gaucher et au préfet du maquis, Maxime Roux. J’abondais dans le sens du directeur de la Banque de France, et lui suggérais, à l’occasion de la prochaine demande de la Banque de France de Bordeaux, de sortir de ses caves un chiffre important de billet. " A cette époque, la bonne disposition des hauts fonctionnaires de Vichy envers la Résistance n’est pas rare. Ce qui n’empêchera pas Callard, à la Libération, d’être destitué comme tous les préfets vichyssois, et de céder sa place à... Maxime Houx, son " collègue " de la Résistance.

Le coup va être rapidement organisé. Le 25 juillet, Callard est informé qu’un wagon spécial attelé au train régulier qui assure tant bien que mal la liaison de Périgueux à Bordeaux, emportera, le lendemain dans cette ville 2 milliards 280 millions en billets, répartis en 150 sacs pesant au total six tonnes. Il prévient aussitôt Martial. Sur ses ordres, le wagon est escorté d’un groupe de policiers, dont seuls les plus sûrs un commissaire principal et quatre inspecteurs des Renseignements généraux de Périgueux sont mis dans la confidence. Consigne : ne pas se servir de leurs armes si le train est attaqué par un groupe FFI et neutraliser sans effusion de sang, les quelques policiers qui ne sont pas dans le coup. L’état-major FFI charge de l’opération la centurie Verdun, le groupe Valmy, les détachements Ancel et Paul Henry et le groupe franc Roland. L’attaque a lieu en gare de Neuvic le 26 juillet en début de soirée. L’un des plus importants hold-up de l‘Histoire avait reçu la bénédiction de presque toutes les autorités officielles...

Comment fut gérée cette fortune providentielle ? Le lendemain de la saisie, tous les sacs (moins un, perdu en route...) sont remis aux civils du maquis, (c’est-à-dire au préfet Houx et à deux membres du comité départemental de Libération). Pour éviter que le trésor ne soit récupéré par les Allemands ou les FTP, Houx en confie l’essentiel à cinq résistants sûrs et discrets. Puis les sommes sont réparties entre différents groupements et responsables de la Résistance. En automne 1944, la comptabilité des versements est remise à l’autorité militaire régulière qui, après examen des chiffres, donne son accord. Cependant, peu après le détournement, la Banque de France avait déposé une plainte. L’enquête judiciaire, doublée en 1945 d’une enquête administrative ordonnée par le gouvernement, déclencha une polémique passionnée sur l’utilisation des "  milliards de Neuvic ".

Le 28 octobre 1944, Maxime Roux, nouveau préfet de la Dordogne, confirme au juge d’instruction de Ribérac que les fonds ont bien été enlevés "pour être utilisés à la libération du territoire ". Cependant, en 1952, Pierre de Léotard, député de droite de Paris, interpelle le gouvernement Pinay sur l’ensemble des " prélèvements" effectués par la Résistance au détriment de la Banque de France, entre février et octobre 1944 (4 milliards 237 millions de francs au total). Son intention est claire : mettre en cause certains membres de la Résistance, en particulier les communistes. L’affaire de Neuvic, il est vrai, n’est pas aussi limpide que la réponse du préfet Houx le laisse penser. Le " rapport Clappier ", du nom de l’inspecteur des finances chargé de l’enquête administrative, n’a jamais été publié. De même, il ne semble pas que le président du Conseil ait répondu à la question de Léotard, qui demandait, notamment, si l’état dressé le 29 décembre 1944 par le payeur départemental aux Armées des FFI était authentique1. D’après ce document, les fonds de Neuvic auraient été distribués à différentes organisations de résistance des régions 5 et 6. Certains auraient servi à la libération de résistants emprisonnés (dont 4 millions pour celle d’André Malraux, alias colonel Berger, capturé le 22 juillet à Gramat mais cette interprétation est contestée par les historiens). Surtout, le document reconnaît la " perte " de 2.287.000 francs et le versement de 450 millions " sur fonds camouflés " à un personnage non identifié. Au total, c’est près d’un cinquième de la somme dont l’utilisation est incertaine. Selon Henri Amouroux2, 797,9 millions (soit 35 %) auraient été reversés au Trésor, à partir de 1945. Comment s’étonner, dès lors, que l’affaire ait autant enflammé les esprits ?

Si le coup réussit, il y aura une prime de 1.000 francs pour tous tes participants " avait promis l’état-major FFI, peu avant l’attaque. Le lieutenant Gandoin commandant du groupe Valmy, qui était en train de se faire raser par le coiffeur

du camp, avait bondi : "  Valmy n’accepte pas de prime. Nous sommes des combattants et non des pirates ! " Parmi les destinataires, quelques malins, peut-être riches et célèbres aujourd’hui se montrèrent moins délicats....

Mais, et c’est là l’essentiel, le coup de Neuvic avait permis de régler les problèmes financiers de la Résistance, à un moment où la libération de la France, dont on fête le cinquantième anniversaire, jouait son va-tout.

Laurent BAUDOIN

(1) . Journal officiel Débats parlementaires 2ème séance du 18/12/1952 p. 6598.

  1. Henri Amouroux. La Grande Histoire des Français sous l’occupation 1988, t8 p 222.

Voir aussi : Guy Penaud. Histoire de la Résistance en Périgord. 1985 p 373.

 

FOURGON DE TÊTE

 

L’affaire de Neuvic prend encore aujourd’hui, en Dordogne, des allures de légende. Les ordres de l’état-major FFI étaient clairs : en aucun cas le convoi de la Banque de France ne devait arriver à destination.

Le 26 juillet, au milieu de l’après-midi, les maquisards de Valmy, bientôt rejoints par ceux de Roland, arrivent à Neuvic. Ils occupent ta poste, barrent les routes d’accès à la gare, placent quelques mines, un mortier (avec trois obus, une misère!) et des fusils-mitrailleurs. Ils délivrent une réquisition au chef de gare et s’installent dans les fossés, après avoir écarté les curieux, nombreux et bavards. A 19 h 45, le train s’approche, dans un grand bruit de freins et un jet de vapeur. Devant son allure paisible et l’absence d’escorte visible, les résistants s’inquiètent: " Nous sommes refaits, s’exclame Gandoin, c’est un inoffensif train de voyageurs ! " Des voyageurs bien imprudents, au demeurant, car en ce mois de juillet 1944, les avions alliés et les résistants s’acharnent sur les lignes de chemin de fer. Les hommes s’avancent vers le train, qui vient de s‘arrêter. " Que personne ne descende ! ", ordonne le capitaine Roland. Le chef de train, d’un air entendu, lui souffle: "Fourgon de tête ! " Les hommes se précipitent, ouvrent la porte du wagon, où se trouvent les quatre inspecteurs des Renseignements généraux. On convient d’une mise en scène : les maquisards vont simuler une attaque. Deux hommes montent sur la locomotive, ordonnent au mécanicien et à son chauffeur de décrocher le fourgon en question. "La manoeuvre fut exécutée par le mécanicien avec quelques manifestations de mécontentement, mais ma mitraillette était présente " racontera André Legrand, l’un des deux assaillants.

Les convoyeurs tirent en l’air, pour la forme, et le wagon est poussé sur une voie de garage. Plusieurs maquisards, en embuscade dans les vignes bordant la gare, accourent. En une demi-heure, les 150 sacs plombés sont déchargés et entassés dans le camion à gazogène et la camionnette du bataillon Roland. Avant de quitter la gare, le délégué de la Banque de France, qui se trouvait dans le train, demande au lieutenant Krikri, représentant de l’état-major FFI, de lui délivrer un bon de réquisition. Krikri sort son carnet à souche et, sur le plancher du wagon, signe un reçu de 2 milliards 280 millions et 1.500 francs (ces quinze cents francs représentant le coût de 250 sacs de toile à 1O francs l’unité...) Un hold-up mené dans les formes, en quelque sorte ! Dans le bureau du chef de gare, un maquisard se charge de faire patienter, sans donner l’alerte, les gares de Saint-Astier, où se trouvent des Allemands, et de Mussidan, qui s’étonnent du retard du convoi.

Quant aux voyageurs, consignés dans le train, ils subissent un contrôle d’identité. Ils ne peuvent ni descendre, ni ouvrir les portières et les fenêtres, ni se lever de leur siège ; les responsables de la Résistance veulent éviter tout incident et toute dénonciation. Les quatre policiers témoigneront de la parfaite conduite des maquisards (qui ne se sont même pas saisis des 400 boîtes de conserve de cèpes destinées au comité social de la Banque de France de Bordeaux !) Sous une pluie battante, les véhicules prennent la route du maquis de Cendrieux. La camionnette tombe rapidement en panne; il faut décharger les sacs et les transférer sur le camion à gazogène. L’orage ayant détrempé les chemins qui mènent au quartier général, c’est à dos d’homme que les sacs arrivent à destination. Là, ils sont aussitôt remis à Martial, le chef départemental des FFI de Dordogne, et à Rizza, trésorier de l’état-major.

A défaut de cèpes, les maquisards ont droit à une sardine entre deux tranches de pain, avant d’aller se coucher, épuisés.

 

LE PACTOLE

Le trésor de Neuvic représente 54 % du total des "prélèvements " de la Résistance sur la Banque de France en 1944 (4 milliards 237 millions de francs). Un chiffre à comparer avec les 6 milliards 664 millions évacués en juin 1940 de Dunkerque vers l‘Angleterre. Les 2 milliards 280 millions de Neuvic correspondent à un milliard 961 millions de francs de 1992. L’équivalent du budget consacré à l’aménagement du territoire (un milliard 914 millions) ou trois fois le budget de la région Aquitaine pour la même année (663 millions de francs)... Henri Amouroux a calculé ce que pouvait représenter une telle somme à l’époque " Avec 2 milliards 280 millions de francs, il était possible, en juillet 1944, d’acheter 43.000 veaux pesant 100 kilos chacun, 12.000 cochons de 120 kilos, 10.000 tonnes de pommes de terre à 4,50 francs le kilo, 25.000 kilos de fromage de Cantal à 44 francs le kilo et, pour arroser le tout, 20.000 barriques de vin à 2.200 francs la barrique. Ou encore de nourrir, pendant un an, 156.100 maquisards, puisque la nourriture quotidienne de chaque maquisard coûtait 40 francs. (Ces chiffres ne sont pas ceux du marché noir, mais ceux payés, en juin 1944, aux paysans du Lot par les maquis locaux