| La 2ème Guerre Mondiale
 

JOJO
ou l'histoire de Paulette DUHALDE

  par Paul LABUTTE
   
    
 

 

 

O mes parents adorés, pardonnez-moi d'avoir pensé à mon pays avant d'avoir pensé à vous.

O mes parents adorés, pardonnez-moi
d'avoir pensé à mon pays avant
d'avoir pensé à vous.

Notre liberté future et la vie
de la nation doivent s'acheter par
de tels sacrifices

   
 

eli, Helo !...
Flers, comme la moitié de la France, doit vivre à l'heure allemande.

Ses rues retentissent du bruit cadencé des bottes et des chants de l'Occupant.
   
 

La cité humiliée sent peser sur son âme une morne tristesse. La plupart des foyers comptent un père ou un fils prisonnier dans quelque stalag lointain. Le pain et les provisions sont soumis à la carte et aux tickets. Les nouvelles deviennent rares. Le soir, les volets clos, on écoute la radio anglaise très tôt, les postes seront interdits et confisqués. La Résistance tisse sa toile dans l'ombre, mais les divers réseaux flériens ou normands ne sont pas coordonnés et même, semble-t-il, pour la plupart, s'ignorent.

Depuis février 1941, Paulette Duhalde, 19 ans et demi, qui vient de quitter, provisoirement la Banque de France, de Flers, et d'entrer aux Ets Warein, rue Simons, fait partie, à l'insu de ses parents, du service des renseignements de l'Air, dont l'un des chefs est le capitaine Rupied et dont les filières aboutissent à Paris et à Londres, "au 2e bureau français". (S. R. Air 40.)

A regarder passer la jeune fille, vive, souple, gracieuse, espiègle, les Occupants de Flers ne se doutent pas qu'elle est un redoutable agent secret, un combattant sans armes qui aura officiellement le grade de sous-lieutenant des Forces françaises de l'intérieur.

Heli, helo!

Un soir, Paulette apprit, par un cheminot flérien, que Gœring devait venir à Caen et garer son train spécial sous un tunnel de la Suisse Normande. C'était un renseignement à transmettre le plus rapidement possible à Paris et à Londres. Mais, on ne pouvait téléphoner librement. Qu'à cela ne tienne ! Paulette, avec un air innocent, se rendit à la Kommandantur de Flers et demanda "Voulez-vous, s'il vous plaît, me laisser téléphoner de chez vous, car je dois prévenir un cousin que sa tante est très malade ? " Le chef de la Kommandantur, sans méfiance, autorisa la communication: Paulette put téléphoner son message conventionnel (1).

Le plus souvent, les nombreux rapports qu'elle envoyait, portaient sur le mouvement et la situation des troupes allemandes et de leur matériel. Elle avait, à ce sujet, beaucoup de contacts avec les cheminots et recueillait d'eux d'importants renseignements.

Elle était aussi employée à exécuter le transport du courrier secret. Plusieurs fois, ses parents furent intrigués par des voyages rapides et mystérieux qu'elle fit soudain à Vire, à Caen, à Alençon, à Paris. Plus tard, elle leur écrira de sa prison : "O mes parents bien-aimés, pardonnez-moi d'avoir pensé à mon pays avant d'avoir pensé à vous! "Sa citation à l'ordre de l'Armée soulignera " son grand courage et son magnifique esprit de patriotisme ". La médaille de la Résistance et la Légion d'honneur lui seront également décernées à titre posthume.

Qui étaient ses huit camarades du réseau Jeanne ? Tout d'abord, Esparre, ingénieur des Ponts et Chaussées de l'Orne, qui transmettait de nombreux documents ; soupçonné, filé, il fut, de justesse, muté à Perpignan et remplacé par le lieutenant de réserve de l'Armée de l'air, Robert Jeanne, d'où le nom définitif du réseau.

Il y avait aussi deux ingénieurs métallurgistes, Maury et Rouaud dont les bureaux servaient de boîte aux lettres ; Mme Suzanne Speisser, d'origine alsacienne, qui réussit à se glisser, dans l'administration de la base aérienne du Bourget ; la comtesse de Majo Durazzo : elle possédait un hôtel à Houlgate, ce qui lui permettait " de dresser un plan complet des organisations défensives de la côte normande et d'en suivre les variations (2) " ; Doucet, de Caen, beau-frère d'Esparre ; Henri Brunet, également de Caen. Ce dernier dirigeait, rue Saint Manvieu, un petit atelier de reproductions de plans pour ingénieurs, architectes, entrepreneurs. La rage au coeur, il avait dû accepter, sous contrainte, de travailler pour l'Etat-major allemand d'occupation ; puis, se ravisant, il avait exécuté les reproductions demandées : 4000 pièces militaires, jusqu'au 1l novembre 1942 ;

mais les plus importantes de celles-ci, il les portait à Paris, non dans une sacoche mais dans un rouleau sous le bras, et les livrait à la Résistance. " C'est ainsi, écrit le général Pédron, dont nous venons de résumer un récit, qu'au courant des mois d'avril et de mai 1941, Henri Brunet remet à Esparre, pour le 2e bureau français, une quinzaine de plans allemands, parmi lesquels deux plans de la structure de la région côtière normande, quatre ou cinq plans des fortifications, l'organigramme d'un réseau de transmission, un plan d'évacuation de Caen et des cartes d'état-major. " A quoi s'ajoutent le plan du port de Trouville et des usines de Dives, les positions d'artillerie, la liste des noms de camouflage de la 716e division d'infanterie allemande et un organigramme de son réseau téléphonique (Ces détails seront révélés lors de son procès.)

 
 

"Le réseau Jeanne", c'était un réseau sans nom, parce que l'un des premiers, peut-être le premier qui existât en Normandie.

Entièrement détruit par les Allemands en 1943, ce sont probablement les renseignements qu'il fournit pendant plus de dix-huit mois, en 1941-1942, qui furent à la base des plans du Débarquement allié.

Le général Eisenhower a rendu un émouvant hommage à la Résistance française. Il savait ce que les armées alliées lui devaient. Il y comprenait, bien sûr, ceux qui combattirent et se sacrifièrent dans les maquis mais certainement aussi ceux qui, plus obscurément encore, mais avec non moins d'héroïsme fournirent aux services des renseignements de ses armées, les informations de fond et de détail qui permirent d'assurer le succès. Que d'échecs évités, en effet, que de vies humaines épargnées par le renseignement exploitable - comme on dit dans le métier - précis, sûr et parvenu a temps. En Normandie, nombreux furent les réseaux qui appliquèrent leur activité à cette recherche du renseignement dans une lutte ardente et sourde, contre l'Occupant (3).

Parmi tous les renseignements, affirme la comtesse de Majo, ceux fournis par Paulette Duhalde ont été très importants et très appréciés (4). Plus tard, son dossier, vu dans les bureaux de la Gestapo de Paris, portera, à l'encre rouge, cette mention: "Espionne". Et son attestation de services rendus au 2e bureau français lui donnera les notes que voici : "Particulièrement méritante et courageuse."

Mais comment la petite Flérienne s'était-elle jetée dans une aussi redoutable "aventure"?

Il y avait, peut-être, à la base, une question de tempérament. Par son père, M. Edouard Duhalde, Paulette avait du sang de ce peuple basque, qui, au moment de la guerre d'Espagne, avait lutté pour l'indépendance et la liberté ; par Mme Duhalde, elle était du Bocage normand et comptait, semble-t-il, des ancêtres paysans qui se battirent, du côté de Larchamp et de Saint-Jean-des-Bois avec les réfractaires et les insurgés du général de Frotté, contre les exactions de la 1re République. Quoi qu'il en soit, Paulette était passionnée d'histoire nationale : " C'est à la maison et à Notre-Dame, dira-t-elle, que j'ai appris à aimer la France. " Elle manifestait de l'admiration pour Napoléon le Grand. Gare à ceux, qui, devant elle, égratignaient l'Empereur ! Adolescente, elle ne lisait pas la presse du coeur ; ses préférences allaient aux romans policiers, aux récits d'espionnage. Ce trait indique déjà un tempérament d'action. Il n'était que d'apercevoir son visage ouvert, tendu, en avant comme la proue d'un navire, son sourire avenant, son regard droit et limpide, pour remarquer qu'elle n'était pas une jeune fille repliée sur ses propres problèmes, une " introvertie ", comme disent aujourd'hui les psychologues, une rêveuse sentimentale, une égoïste qui s'analyse et qui se ménage. Elle était au contraire toute vivacité, tout mouvement, tout élan, tout dévouement. Je la revois, un jour, dans le café que tenait, place du Marché, à Flers, sa mère. Paulette arriva du fond de la boutique, sauta les trois marches d'un petit escalier, bondit légère au milieu des clients attablés et vint nous rejoindre en riant. Hypersensible, la moindre peine, la plus humble joie retentissaient longuement dans tout son être, lui donnant cette intelligence du coeur avec laquelle, tant de fois, elle devina ce qui ferait plaisir aux autres ses camarades dé prison et de déportation en seront plus tard bouleversées, mais, déjà, petite fille, en colonie de vacances à Carolles, elle était disponible pour les corvées et manifestait à ses compagnes d'exquises prévenances. A la maison, elle débordait de tendresse pour ses parents. Par un contraste qui l'équilibrait, elle possédait un goût du risque, un courage silencieux une volonté de fer, une maîtrise de soi lentement acquise par l'esprit de sacrifice dans les plus petites choses. De santé assez fragile, elle ne se plaignait que rarement ; tout au plus, à table, était-elle parfois " un peu difficile ", mais ce n'était pas par caprice. Elle était peu communicative, n'éprouvant pas le besoin de se raconter. Longtemps, elle eut à souffrir de l'incompréhension d'une personne de l'extérieur qui se moquait " de cette enfant si sérieuse ". En somme, personne n'avait réellement mesuré sa capacité d'héroïsme et sa vie intérieure. D'autres jeunes filles de son âge plus brillantes, plus extérieures, attiraient davantage l'attention et la louange. (5)

A dix-sept ans, Paulette demanda d'entrer au Carmel de Lisieux, comme sainte Thérèse, qu'elle admirait ; quelques mois plus tard, la vie d'Hélène Boucher l'enthousiasma au point qu'elle parlait de se faire aviatrice. Variations juvéniles ? Non . Plus exactement " âme toujours portée vers un idéal élevé ", horreur de la médiocrité, don de soi, désir fou de s'élever au-dessus des petitesses et des vilenies de la terre.

Paulette ne sera ni carmélite ni pilote, mais sa destinée empruntera quelque chose à ces deux vocations. Elle servira l'aviation alliée, d'une manière peut-être obscure, en faisant du service secret de renseignements de l'Air:

  • Volontaire Paulette Duhalde, répondant à l'appel de la France en péril de mort, vous avez rallié les Forces françaises libres.
  • Vous avez été de l'équipe volontaire des bons compagnons qui ont maintenu notre pays dans la guerre et dans l'honneur
  • Vous avez été de ceux qui, au premier rang, lui ont permis de remporter la victoire. Au moment où le but est atteint, je tiens a vous remercier amicalement, simplement, au nom de la France.

1er septembre 1945
Charles DE GAULLE.

Paulette Duhalde ne franchira pas le seuil du Carmel de Lisieux. Un jour, cependant, elle sera séparée des siens par une grille de fer, elle couchera sur la dure, elle connaîtra la faim, la solitude, non point dans l'austérité, la joie et la paix d'un cloître fraternel, mais dans Fresnes et surtout Ravensbrück, surnommé l'enfer des femmes.

Comment fut trahi et démantelé le réseau Jeanne

"Pourvu que ça dure !" C'était l'exclamation de Paulette Duhalde et des autres membres du réseau Jeanne en constatant que, depuis plus de dix-huit mois, le service secret des renseignements " tournait rond " et que les liaisons avec Paris et Londres étaient continues. Au début de 1942, il y avait bien eu, a Caen, au domicile de Brunet, une chaude alerte la Gestapo, avertie de la "fuite" de certains documents militaires allemands, était venue fouiller de fond en comble l'atelier de la rue Saint-Manvieu. Brunet, gardant son sang-froid, simula une violente colère, accusa l'état-major allemand de négligences, exigea une surveillance accrue et n'en continua pas moins à tirer en double et à porter à Paris les plans que lui donnaient à reproduire les Occupants.

Les neuf membres du réseau Jeanne espéraient fermement voir le débarquement et la victoire. Leur optimisme était fondé. Ils avaient connaissance d'importants secrets allemands mais ce qu'ils ignoraient, hélas c'est qu'un traître s'était glissé dans leurs rangs.

Voici encore le récit autorisé du général d'armée Pédron, ami de Brunet:

" L'ingénieur Maury (l'un des neuf du réseau Jeanne), fit, en 1942, la connaissance, à Paris, d'un inspecteur de police qui affirma être un agent de renseignements du général de Gaulle et avoir des liaisons avec l'Angleterre. Avec lui, on va pouvoir raccourcir le circuit des documents détournés. En fait, cet individu, qui se fait appeler Rocher, ne fait pas partie, heureusement, pour l'honneur de la police française, des cadres normaux de cette police. C'est ce qu'on appelle aujourd'hui une " barbouze ", homme des basses besognes au service de qui paye, à cette époque-là la Gestapo qui a obtenu pour lui, d'autorité bien sûr, la couverture de l'administration française. Quelles garanties a données Rocher ? En a-t-il même donné ? En tous cas, l'imprudence majeure a été commise. Peu à peu, les secrets du réseau Jeanne glissent dans la poche du traître qui en identifie un à un les membres et se fait remettre des documents.

"Et un jour, c'est le drame (6)..."

   
 

Sur le plan national, les événements se précipitent le 8 novembre 1942, les Anglais et les Américains débarquent en Afrique du Nord. Le 11 novembre suivant, en représailles, les Allemands envahissent la zone libre et déclenchent, sur toute la France, une vaste opération policière. Dès les premières heures, le lieutenant Jeanne, chef du réseau, et Brunet, sont arrêtés. Le lendemain, c'est le tour de Maury et de Rouault.

Heli, helo ! chantent les Occupants. A Flers, Paulette Duhalde, qui est inquiète, ne laisse rien voir. Elle sait l'arrestation de Brunet et de Jeanne, mais elle est certaine qu'ils " ne parleront pas ", même sous la torture. Le réseau décapité et démantelé peut donc continuer tant bien que mal...

Trois semaines se passent... Suzanne Speisser, qui " travaille " au Bourget, doit s'enfuir et se cacher à Lyon... La comtesse de Majo Durazzo, d'Houlgate, est arrêtée le 1er décembre: confiante, elle avait remis au traître Rocher, la barbouze, un plan important de la défense côtière où étaient marqués les emplacements de D.C.A. et autres renseignements d'importance stratégique.

L'étau se resserre, Paulette Duhalde, qui a repris son poste à la Banque de France de Flers, et Doulcet, à Caen, ignorent encore cette arrestation, sans quoi ils auraient pris leurs dispositions pour se camoufler.

Mercredi matin 9 décembre 1942. Sur la place Saint-Germain de Flers, c'est le marché, un triste marché d'hiver et de guerre, mal achalandé. Au café Duhalde, les clients sont nombreux à cause du froid extérieur.

Une auto stoppe. Deux hommes, avec sacoche à la main, descendent, font claquer la portière, pénètrent dans la petite salle du café, mais ils ne s'attablent pas:

- Mademoiselle Paulette Duhalde, c'est bien ici?

- Oui, Monsieur, répond la mère.

- Où est-elle?

- Mais à travailler.

- A quel endroit ? Nous voulons lui parler.

Elle est employée à la Banque de France. Mais, Monsieur, qui êtes-vous ? C'est de la part de qui?

Aucune réponse. Les deux hommes délibèrent à voix basse. L'un s'en va. On entend l'auto qui démarre. L'autre entre dans la cuisine et, regardant en face Mme Duhalde, il dit:

- Police allemande.

Il commence à fouiller.

Pendant ce temps-là, l'auto de son compagnon s'arrête devant la Banque de France. L'homme entre dans les bureaux.

- Je désire voir M. Je Directeur.

Une employée, Mme Vaubaillon, interroge :

- De la part de qui, Monsieur?

Une hésitation. L'homme, qui porte un imperméable noir, répond sans accent :

- Police allemande.

Le directeur était absent. Mme Vaubaillon appelle le chef de la comptabilité qui interroge :

- Vous auriez désiré, Monsieur?

- Voir si, dans votre personnel, vous aviez Mme Duhalde?

- Non.

A ce moment arrive M. Vernet, directeur :

- Peut-être alors Mlle Duhalde?

- Veuillez entrer dans la salle d'attente, près de mon bureau, dit-il.

- Mlle Paulette Duhalde

- Pour quel motif, Monsieur?

- Je tiens absolument à lui parler.

On appelle Paulette. La jeune fille a compris mais elle n'a pas tressailli. Au moment de prendre l'escalier, elle regarde soudain Mme Vaubaillon et murmure:

- Mon sac!

Il contenait des plans et des renseignements sur les fortifications allemandes de la côte.

Mme Vaubaillon se lève, prend le sac à main, le fait disparaître derrière son bureau.

La scène n'a pas duré trois minutes.

- Vous n'avez rien à prendre, Mademoiselle ? interroge le policier.

- Rien. Je vais les mains dans les poches.

- C'est bien. Veuillez me suivre.

La portière de l'auto claque, le moteur gronde. Paulette se demande dans quelle direction on l'emmène... Rue de la Banque... Cinq-Becs... Grande-Rue... Rue du Docteur-Vayssières, place du Marché. Oh!

Pour la seconde fois, l'auto stoppe devant le café Duhalde. Paulette descend, souriante. A une amie, Mme Chartier, qui se trouve là, elle jette à voix basse:

- Vite, rue du Champ-de-Foire, enlevez le coffret dans le secrétaire de ma chambre !

Les deux policiers n'ont rien entendu. Sous les yeux de la jeune fille et de sa mère, ils fouillent la maison de la cave au grenier, sondent les lits, les placards, les cheminées...

Dans la salle du café, les nombreux clients attablés ne se doutent pas du drame qui se joue au milieu d'eux.

- Messieurs, pourquoi cette perquisition ? interroge froidement Paulette que l'on voit réapparaître au bas de l'escalier.

- Mademoiselle : "Renseignements". Suivez-nous !

La jeune fille, très calme, traverse la salle du café, sourit aux clients, franchit le seuil de la maison paternelle pour ne plus jamais y revenir. Les policiers lui refusent d'embrasser sa mère.

A nouveau, ils font monter Paulette dans leur voiture qui démarre et qui stoppe 55, rue du Champ de Foire. La police allemande, en vérité, était bien renseignée: elle savait que la famille Duhalde possédait là une autre maison d'habitation avec jardin. Mais la parole furtive de Paulette à Mme Chartier, avait suffi pour que, sans perdre une minute, M. Couffon, un ami de la famille, qui se trouvait là, se rendit prévenir M. Duhalde et enlever les documents que la jeune fille conservait dans le secrétaire de sa chambre. Il n'avait pas achevé que la voiture de la Gestapo stoppa sous ses fenêtres. M. Duhalde prit le temps d'aller ouvrir au coup de sonnette, ce qui permit de faire disparaître, en empruntant le couloir du jardin, quelques-uns des documents secrets.

La perquisition recommença. Des cartes et plusieurs lettres sont tout de même saisies.

- Mademoiselle, vous n'avez rien à vous reprocher?

- Non, Messieurs, je n'ai fait que mon devoir.

- Cela suffit. En voiture. Suivez-nous

M. Duhalde veut accompagner sa fille.

- Non.

Les policiers s'interposent. Paulette embrasse son père et jette un dernier regard autour d'elle, puis monte dans la voiture.

   
 

Plusieurs amis alertés essayent de filer l'auto de la Gestapo. Les coups de téléphone se multiplient. Dans Alençon, aucune trace de Paulette. Cependant, ce soir-là, elle coucha à la caserne Bonnet et grava son nom sur le mur d'une cellule qu'occupera, plus tard, M. Wains.

Le lendemain, à l'aube, M. Couffon, de son domicile de la rue Charles-Mousset, part à Caen dans l'espoir d'une nouvelle piste. Encore en vain. Du moins en profite-t'il, au péril de sa liberté, pour aller trouver Mme Doucet, qui demeure près de la Feldkommandantur, et dont le fils et le gendre Esparre correspondaient avec Paulette au titre du réseau Jeanne:

" Mlle Duhalde est arrêtée. Ses parents vous alertent. La Gestapo a saisi des lettres que vous lui adressiez. Vous êtes en danger. Vite, quittez Caen aujourd'hui même. Prévenez votre gendre Esparre à Perpignan. Vite, vite Pas un instant à perdre!

Mme Doucet et son fils ne connaissent pas M. Couffon et redoutent qu'il soit un traître. Ils restent. Quelques jours plus tard, le fils Doucet est arrêté à Caen et M. Esparre, à Perpignan.

Des neuf membres du réseau Jeanne, livré par trahison, il ne reste plus en liberté que Suzanne Speisser, qui se cache à Lyon. Fin mars 1943, elle sera à son tour arrêtée.

Dans l'auto de la Gestapo qui l'emmenait de Flers, ce 9 décembre 1942 Paulette Duhalde trouva (comment ?) une image de sainte Thérèse de Lisieux représentée sur son lit de mort...

La jeune prisonnière tressaillit comme en face d'un avertissement mystérieux. A l'une de ses compagnes de prison, plus tard, elle dira qu'en voyant cette image, elle comprit, à ce moment-là, " que plus jamais elle ne reverrait ses parents ni sa maison... "

Une jeune fille devant le Conseil de guerre de la Luftwaffe

Le 10 décembre 1942, la voiture de la Gestapo, venant de Flers, via Alençon, franchit le portail de la prison de Fresnes, dans la banlieue sud de Paris. Paulette Duhalde en descendit... Inscription à l'écrou. Fouille. Et la jeune prisonnière, encadrée de deux gardiennes, traversa les cours, monta les escaliers, suivit de longs couloirs... Une porte de cellule... Un bruit de clefs... C'est ici...

Paulette, cette première nuit, est au secret ; elle y restera cinq mois dans la solitude complète pas de compagne, pas d'ouvrage, pas de lettres, pas de visites pas de livres. Seul un petit Evangile selon saint Mathieu est toléré parce qu'il a été donné par l'aumônier qui vient la visiter et qui, plusieurs fois, lui apporte, sur sa demande, la communion.

Essayons de comprendre ce que furent les interminables journées d'hiver dans cette cellule étroite, éclairée par un vasistas aux verres dépolis et fermée d'une porte où se trouve un judas. Le long du mur, à gauche, un lit de camp, large de soixante centimètres, muni d'une paillasse et d'un "polochon" dur comme bois. A droite, un lavabo, deux planches, une bouche de chaleur. Le règlement, affiché au dos de la porte, déclare que les détenus ne doivent ni chanter, ni crier, ni faire des marques aux murs, ni posséder crayon, stylo, ciseaux couteau. " En cas d'infraction, les gardiens sont autorisés à se servir de leurs armes sans avis préalable.

Nous savons que Paulette attendait son jugement "sans espoir (7) ".

Elle pouvait un peu communiquer, avec une de ses voisines de cellule, par la bouche de chaleur...

Les huit autres membres du réseau Jeanne étaient également au secret, dans la même prison.

Cependant, l'arrestation de Paulette Duhalde avait soulevé, dans Flers, une grande émotion. Le nom de l'héroïque enfant était sur toutes les lèvres. Quatre mois durant, ses parents multiplièrent les démarches pour connaître le lieu de son emprisonnement. Ils furent tout d'abord engagés sur de fausses pistes. Sans se décourager, aidés de fidèles amis, M. et Mme Duhalde faisaient déposer, dans les principales prisons allemandes de France, des colis au nom de leur fille. Enfin, par un retour d'emballage, ils découvrirent quelques mots tracés avec une épingle ou une aiguille sur une boîte à rillettes vide. La prisonnière faisait savoir qu'elle était au secret et que bientôt elle serait jugée. Puis, à l'occasion d'un autre retour d'emballage, dans le double fond recollé d'une boîte vide, ils trouvèrent une lettre écrite au crayon. Elle venait de Fresnes:

   
 

Le 19 avril 1943.

Mes parents adorés,

Je marque ces quelques lignes, malgré les sévères punitions que j'aurais si j'étais prise, mais tant pis!

Votre chagrin doit être tellement grand et votre peine si profonde que je ne peux supporter plus longtemps la peine de votre souffrance.

Oh ! comme je voudrais être près de vous à vous câliner, à vous consoler. Dites-vous bien que votre petite fille ne cesse de penser à vous, de prier pour vous, pour le proche retour. Que la pensée du retour vous soutienne comme elle me soutient moi-même, car vous devez bien penser que je souffre moralement et tant, que parfois je me demande si je ne deviendrai pas folle dans cette tombe vivante.

Je suis seule dans une cellule, sans parler, sans sortir (10 minutes de promenade par semaine) sans affection et sans aucun travail quand vous ne m'en envoyez pas et ce depuis plus de quatre mois. Enfin j'étais trop heureuse et ne m'en apercevais pas ! aussi comme je vous aimerai et vous gâterai à mon retour (mais quand ?) faites tout ce que vous pouvez pour moi si vous pouvez me faire sortir d'ici ou même aller dans un camp de concentration, car où j'irai, je serai mieux qu'ici. Ne vous fatiguez pas, gardez intactes vos santés, et ne vous inquiétez pas pour moi si je suis malade on me soignera ou on m'enverra à l'hôpital. Merci pour vos colis car c'est pour moi mon grand réconfort, ici la ration est maigre, jus le matin à 4 heures, pain avec un peu de margarine et soupe sans légume, la viande une fois par semaine, je serai moins difficile en rentrant.

Recevez-vous mes lettres ? j'écris toutes les trois semaines. Vous, écrivez-moi souvent car c'est un grand rayon de joie qu'une lettre de vous dans mon isolement. Tout mon coeur est à vous et ma pensée vole jour et nuit vers vous. Ne mettez jamais de lettre dans vos colis car je ne pourrais plus en recevoir.

Envoyez-moi un sac à provisions ou de voyage car je n'ai rien pour mettre mes affaires si je pars d ici. Envoyez-moi une gaine et je vous remettrai celle que j'ai sur moi pour la faire réparer, mon turban, des épingles à cheveux, la veste de mon tailleur marron et surtout du travail: tricot, broderie, jours, couture, dans chaque colis car le temps est si long ici.

Envoyez-moi un peu de buis bénit, quelques fleurs si possible comme je voudrais pouvoir en cueillir avec vous et voir le beau jardin de mon petit papa, en ce printemps.

Ne soyez pas tristes à Pâques, je penserai à vous, je prierai avec vous et suis toujours près de vous (joyeuses Pâques quand même), l'année prochaine nous serons peut-être réunis pour la fêter.

Amitiés aux amis, à la Banque, baisers aux cousins, à la cousine et à toute la famille, pour vous, vous avez le meilleur de moi-même toute ma tendresse, mes baisers et mes caresses, je vous entoure de mes deux bras et vous embrasse de tout mon coeur. Celle qui restera pour toujours votre petite fille.

Paulette.

P. S. - Reconnaissance infinie, amitiés sincères à la famille Gambier. Veillez à ce que les tissus qui sont dans la valise et mes affaires ne s'abîment pas.

Que devient la D.A.S. ? Comme vous devez avoir du travail.

   
 

Le procès se déroula dix jours après l'envoi de cette lettre, du 1er au 1l mai 1943, à la prison même de Fresnes, sous la présidence d'un colonel allemand: le réseau Jeanne était considéré comme important et dangereux.

" Les inculpés ne nièrent pas leurs activités. Ils affirmèrent avoir voulu continuer de servir leur pays. Ce n'est d'ailleurs pas cela que leur reprocha l'accusation. Le procureur du Reich ira même dire que, placés dans une situation analogue, des Allemands auraient eu la même conduite qu'eux. Mais le préjudice causé à l'armée allemande est d'une telle importance - et l'accusation n'en pouvait encore mesurer toute l'étendue - que le Conseil de Guerre ne peut que se référer à l'impérieuse nécessité de protéger sans faiblesse le Reich et le peuple allemand (8)... ".

Aucun avocat français n'étant admis, Paulette Duhalde, pour sa part, fut défendue par le sergent Sttotmeister, commis d'office.

Plusieurs des co-accusés avaient " travaillé " ensemble au service du même réseau sans jamais avoir eu l'occasion de se voir. Ils firent connaissance dans le box. C'était le cas de Paulette et de la comtesse de Majo. " J'ai vécu seulement côte à côte avec Paulette Duhalde, dit aussi l'ingénieur Maury, pendant une semaine, celle du procès. Cela m'a amplement suffi pour l'admirer beaucoup (9).

Le 1l mai, le verdict fut rendu.

Lieutenant Robert Jeanne, chef du réseau et centralisateur des renseignements et des rapports condamné à mort. Il sera fusillé au Mont-Valérien dans les jours ou les deux semaines qui suivirent. Sa femme sera incarcérée à Fresnes et puis déportée (10).

Ingénieur Maury, envoyé dans une forteresse de Prusse, puis au camp d'Oranienburg, d'où il rentrera pesant 35 kilos.

Rouaud, également peine de prison criminelle.

Henri Brunet, de Caen, condamné à mort. Tombé malade, on ajourne son exécution. Pendant ce temps-là, sa femme multiplie les démarches pour le recours en grâce. Mais celui-ci sera refusé et Henri Brunet tombera sous les balles d'un peloton, le 20 septembre 1943, à l'aube, au Mont-Valérien.

Esparre, condamné à mort, exécuté au Mont-Valérien.

Doucet, de Caen, condamné à mort, exécuté au Mont-Valérien.

Suzanne Speisser, condamnée à mort, exécutée probablement au Mont-Valérien.

Comtesse Cécile de Majo, condamnée à mort. Elle sera graciée et sa peine transformée en détention perpétuelle. Mme de Majo se verra enfermée à la forteresse de Lubeck, puis à la prison de Kottbus, ensuite aux camps de Ravensbrùck et Matthausen, d'où elle sera libérée le 1er mai 1945 (11).

Et Paulette? Nous possédons deux témoignages sur son comportement devant le Conseil de Guerre:

L'ingénieur Maury : " J'ai gardé d'elle un souvenir merveilleux. Je la verrai toujours devant les Allemands, avec ses yeux magnifiques et son attitude courageuse qui étonna les officiers supérieurs de la Luftwaffe. J'avoue que souvent, depuis, je l'ai citée en exemple, tant son tranquille courage m'avait impressionné (12)."

Le comtesse de Majo " Paulette Duhalde a eu une attitude de grande patriote. Le colonel allemand, qui présidait notre Conseil de Guerre, lui dit, devant nous tous (nous étions neuf) : "Mademoiselle, en ma qualité d'officier allemand, ennemi de la France, je vais vous condamner, mais en tant que soldat, je m'incline devant votre attitude et je salue votre patriotisme. Je voudrais que les hommes ici présents aient la même dignité que vous...

Paulette était sans illusion : elle s'attendait à être fusillée.

A sa grande surprise, elle se vit infliger cinq ans de forteresse.

" Si elle n'a pas été condamnée à mort, ajoute la comtesse de Majo, c'est par égard à sa jeunesse-pas encore 22 ans - et aussi, je le répète, parce qu'elle a forcé l'admiration des Allemands eux-mêmes. "

Au sortir de la dernière audience, les neuf membres du réseau Jeanne furent séparés. La plupart d'entre eux ne se reverront plus, sauf Paulette et Mme de Majo.

La jeune fille, épuisée par ces onze jours de Conseil de Guerre, éclata en larmes dans sa cellule, " elle pleura beaucoup, car elle n'ignorait pas la dureté des prisons et se savait physiquement peu forte, mais elle était brave et surmonta cela très vite (13) ".

Dès lors, elle quitta "le secret" pour entrer en cellule commune. A ce moment-là, elle prit le surnom de Jojo qui était probablement celui qu'elle portait déjà dans la Résistance.

Une infirmière de la Croix-Rouge, amie de M. et Mme Groussard, garagistes à Flers, Mlle Pisco, aujourd'hui religieuse au Carmel du Havre, réussit audacieusement, en juin 1943, à visiter la prison de Fresnes. Elle vit, quelques minutes, Paulette, qui venait d'être jugée " Ma petite fille, lui dit-elle, vous pourrez maintenant recevoir de brèves visites, vous verrez votre papa et votre maman ! " Paulette joignit les mains et eut un regard extasié.

Ce même mois de juin, Mme Duhalde, avec quelle émotion, revit derrière les barreaux de fer, sa fille. Malgré la présence des gardiennes et des factionnaires, Paulette portait un ruban tricolore dans les cheveux et arborait un chemisier où il y avait du bleu, du blanc et du rouge...

   
 

Jojo et ses camarades
ou la résistance
qui continue à Fresnes

Depuis sa condamnation, Paulette - alias Jojo -occupait, au troisième étage de la prison de Fresnes, la cellule n0 308 et partageait celle-ci avec trois autres résistantes. Dans le livre Six mois à Fresnes, Mme Noémi-Hanny Lefebvre, qui logea au n° 307, nous décrit ses voisines:

- Il y a (au 308) Eva. Elle est arrêtée depuis six mois et condamnée à mort (14). Nous parlons avec elle par un petit trou, ancienne canalisation sans doute, qui se trouve chez elle et chez nous, au-dessus du robinet de lavabo. On dit une phrase, puis on colle l'oreille au trou pour avoir la réponse. Eva a une voix douce, un cran magnifique ; elle m'explique qu'ici on a tous les avantages à être condamnée à mort car ainsi on a le droit aux visites, à des colis supplémentaires dans lesquels on peut même recevoir du vin et surtout on a le droit de fumer. Par le trou du mur, elle nous envoie parfois des bouffées qui parfument agréablement notre cellule.

~< Avec Eva, se trouve Monique. C'est une jeune Espagnole de vingt et un an qui a un pittoresque accent du Midi. Je l'ai aperçue à la promenade... Elle vient de Carcassonne où elle a été arrêtée à la place de son mari.

" La seconde camarade d'Eva a une voix si douce que c'est un plaisir de l'entendre. C'est Jojo. Elle est toute jeune. C'est elle, paraît-il, qui nous sert la soupe, mais je ne l'ai pas encore remarquée. Elle est dans la même affaire qu'Eva, mais seulement condamnée à cinq ans de réclusion en forteresse.

Enfin, la dernière, car elles sont quatre dans cette cellule, est la fille d'un général qui est allé rejoindre de Gaulle il y a un an. Comme les Allemands n'ont pas eu le père, ils les ont arrêtées, elle et sa mère. Toutes deux ont été au secret pendant six mois, sans colis, et, pendant trois mois, sans livre. Isabelle a dix-sept ans, elle ne se plaint jamais mais sa voix a parfois une intonation découragée (15) .

" Cette cellule 308 a une température variable. Parfois, une exubérance débordante de lire, de bruit. Puis des journées entières de silence. Heureusement, elles ont des cartes et font, paraît-il, des belotes interminables (16)."

En octobre 1943, les cellules communes seront transférées au second étage et recevront quatre et même cinq prisonnières, ce qui était excessif pour le cubage d'air, " mais la recrudescence des arrestations rendait cette mesure nécessaire ". C'est sans doute dans cette période que Paulette eut pour compagnes de cellule, Mme la générale Basse et sa fille.

Il faut se garder d'idéaliser l'atmosphère " souvent trouble et décevante " d'une prison allemande pour patriotes français. La promiscuité, dans un espace étroit, constituait, pour la plupart de ces femmes " une épreuve marquante ". Telles ou telles qui avaient manifesté un courage admirable, dans la Résistance et pendant leur procès, sentaient faiblir leur caractère sous l'effet du régime concentrationnaire. D'autres avaient été arrêtées par erreur et se lamentaient. Mais, presque toutes - Jojo était de celles-là - continuaient de résister, de croire à la victoire des Alliés et de le faire parfois sentir aux Allemands.

Elle n'avait pas peur. Au mois d'août suivant, M. Duhalde, accompagné de M. Couffon, vit, pendant dix minutes, sa fille, derrière les barreaux de fer. Paulette dût réprimer ses larmes. Reprenant son sang-froid, elle demanda à la gardienne allemande la faveur d'embrasser son père. Cette femme acquiesça et fit entrer la famille dans une petite pièce attenant au parloir. Paulette parut, bondit au cou de son père, tout en glissant dans la main de M. Couffon une lettre clandestine. Ni la gardienne ni les sentinelles ne s'en aperçurent, ou du moins elles fermèrent les yeux. Lors d'une autre visite, Paulette dit à haute voix : "Tu sais mon papa, j'étais Française. Je resterai toujours Française." L'officier allemand, qui écoutait, sembla suffoqué.

Plusieurs fois par jour, dans les couloirs de la prison, retentissait le bruit infernal des chariots venant de la cuisine. Le matin, à 6 heures, une gamelle de jus à 10 h 30, trois cents grammes de pain, avec un peu de margarine ou de beurre et un morceau de pâté surnommé " du nerveux ", à cause de sa fermeté. A 1l h 30, une gamelle de soupe aux carottes ou navets, ou aux pommes de terre non épluchées. Le dimanche une tranche de viande au lieu du " nerveux " et des nouilles dans la soupe. A 15 h 30 : une gamelle de " jus ". Et c'était tout jusqu'au lendemain. Il est juste d'ajouter que les Allemands laissaient pénétrer les colis des familles ou ceux de la Croix-Rouge et des Quakers.

Presqu'aussitôt après son jugement, Jojo, puis ensuite Monique et Isabelle, de la cellule 308, furent nommées Kalfactor, c'est-à-dire " préposées au chariot des cuisines ". Leur rôle consistait d'abord à faire le ménage des couloirs, puis à distribuer les colis et " la soupe ". Les chariots passaient devant les cellules et s'arrêtaient à chacune. La surveillante allemande ouvrait la porte, de l'autre côté de laquelle les détenues devaient se trouver, la gamelle à la main...

Le 30 août 1943, Jojo écrivit au crayon, à ses parents, cette lettre qui décrit sa vie et qui laisse entrevoir un rebondissement de son procès:

J'ai appris ces jours-ci que "notre affaire" avait un renouveau d'activité, ce qui fait que je ne sais toujours rien de neuf au sujet de ma condamnation à cinq années. Peu m'importe, je sais que je ne les ferai pas. Mais depuis neuf mois que j'ai quitté la maison, la séparation est bien longue et parfois le cafard fait irruption dans la cellule. Je suis avec trois gentilles camarades et j'ai toujours été privilégiée à ce sujet.

Voici l'emploi de mon temps à Fresnes :

6 heures, lever pour servir le café à l'eau à mes camarades. 7 heures, déjeuner. 

8 h 30 : on vient me chercher, je travaille au balayage, lavage et brossage des planchers, lessives, services divers, etc. 12 heures je distribue la soupe. 13 h 30: service comme le matin jusqu'à 16 heures. Je rentre alors en cellule jusqu'au lendemain. Nous dînons pour, à la tombée de la nuit, nous mettre au lit, car nous ignorons ce qu'est l'électricité, et, l'hiver dernier, je me suis vue forcée de me coucher à 17 heures, car pas d'éclairage. Quelle vie d'enfer ! Comme j'appréhende cet hiver ! J'espère ne pas le passer ici, il y fait tellement froid ! . . . Merci de tout ce que vous faites pour moi. Merci à tous les amis. Je prie avec vous et pour vous. Il y a un an, j'étais si heureuse et pourtant je n'ai pas le droit de me plaindre, à côté de toutes les misères que je côtoie ici...

Paulette.

   
 

Et le 2 septembre 1943, billet clandestin :

Papa, sois toujours très courageux et petite maman, souris comme tu sais si bien le faire. Ne vous faites pas de souci pour moi. C'est dur évidemment, mais comme ensuite la vie sera belle!

Toujours rien de neuf dans mon "affaire".

Sur son attitude dans la prison, les témoignages des anciennes détenues abondent:

Mme la générale Basse "Paulette était la meilleure des camarades. Son dévouement pour toutes celles qui étaient dans la peine était la consolation quotidienne. Toujours aimable, son sourire, en distribuant la soupe, était un rayon de soleil. Pour nous, qui avons partagé sa cellule, nous connaissons mieux sa grandeur morale..."

De la même " Tout ce qui se rapporte à notre chère Paulette m'est infiniment précieux. Je la considère comme une sainte et je la prie matin et soir. Pour moi, c'est la protectrice de mon foyer et en particulier de ma fille qui a bien besoin "de sa petite soeur de Fresnes". "

Madeleine Jeanne, veuve du chef de réseau de Paulette, fusillé au Mont-Valérien: " Paulette était un amour. A Fresnes, où chaque jour je la voyais, ses yeux et son sourire m'ont souvent aidée. Quand, plus tard, j'ai pu lui parler, je l'ai encore mieux appréciée. Elle avait un moral magnifique et son patriotisme ne s'est jamais démenti. L'aumônier l'aimait beaucoup et aux trois messes qui nous ont été faites, c'est elle qui a servi le prêtre. Elle me parlait bien souvent de vous... En tant que Kalfactor, elle avait de la liberté. Frau Bauer, la surveillante d'étage, l'aimait et disait "Paulette égal ma fille". Toutes ses camarades de cellule l'adoraient. Pour plusieurs, elle a été une vraie petite maman...

Mme M. Richard: "Paulette était une sainte. Si vous saviez tout le bien qu'elle a pu faire... Jamais je n'oublierai ses beaux yeux si droits et son sourire de jeunesse quand je lui disais à la prison de Fresnes " C'est vous que j'aurais aimé avoir comme une petite bru idéale. " Elle riait et redevenait triste en disant: " L'avenir pour moi n'est pas cela, hélas! " On aurait dit qu'elle savait...

"Mon mari, mon fils de vingt ans et moi, nous étions arrêtés et séparés. Elle me dit, me voyant tant de peine : " Je saurai où ils sont ! " Le lendemain, elle me donna leur numéro de cellule et elle ajouta "Préparez colis à telle heure avec des petits mots dedans". Au prix de quelle adresse, elle les fit passer...

"Elle se privait trop de ses colis de Croix-Rouge et je la grondais de tant donner aux autres... Je ne puis croire qu'elle ne rit plus. Elle rayonne encore dans mon souvenir et dans mon coeur."

Mme Noémi-Hanny Lefebvre: "J'habitais au 307, donc la cellule voisine de la sienne et nous nous parlâmes par le robinet d'eau. Je suis restée très longtemps au début à ne connaître de Jojo que sa voix : une voix si douce, si claire, si pure et qui savait toujours donner le conseil judicieux, l'encouragement que l'on attendait. Ce n'est qu'après quelques semaines que j'ai fait le rapprochement entre cette voix et les yeux si clairs de celle qui nous servait la soupe; et c'est ainsi que j'ai connu Jojo.

" ... J'étais enfermée toute la journée... Mais ce que je peux vous dire c'est le rôle admirable que Jojo joua en tant que Kalfactor et qui la mettait dans la possibilité de nous rendre à toutes les plus grands services. Il est bien certain qu'elle ne pouvait faire cela sans courir elle-même les plus grands risques. Mais jamais cette considération ne la fit hésiter une seconde, à faire ce qui était en son pouvoir pour aider une camarade, transmettre un message, passer une lettre, rechercher, dans les cellules anonymes, une camarade dont elle avait besoin. Qu'aurions-nous fait sans elle ? Et il faut comprendre que tout cela était dangereux, qu'elle risquait le cachot pour une peccadille.

" Je sais qu'après mon départ, elle a été jusqu'à avaler des messages qu'on lui avait confiés et qui risquaient de tomber aux mains des Allemands à la suite d'une fouille. Et tout cela avec cette simplicité tranquille, cette douceur vraiment angélique.

Nous avions décidé de faire une neuvaine pour la famille d'une camarade solitaire qui se trouvait au-dessus de ma cellule et dont le moral était très mauvais. Ce fut Jojo qui, tout naturellement, a accepté de réciter seule, à haute voix, les premières prières auxquelles nous répondions ensuite, de toutes les cellules, en même temps. Jamais les Allemands n'ont osé rien dire, bien que ce soit strictement défendu. Mais, pour cette chose, Jojo risquait le cachot. C'est elle aussi qui servait d'intermédiaire entre des camarades d'une même affaire, lorsque celles-ci avaient besoin de se faire savoir éventuellement ce qu'elles avaient dit à leur interrogatoire respectif, afin de ne pas se contredire. Et cela a évité à combien d'entre nous d'être condamnées et de partir en Allemagne.

" Il était étrange, au début, de constater à quel point cette camarade si jeune, si timide, si effacée, avait ensuite d'autorité sur la plupart des prisonnières. C'était facilement à elle que l'on se confiait, à elle que l'on demandait conseil. Même nos gardiens la respectaient et, je crois, l'admiraient. Elle avait su s'imposer.

" ... Laissez-moi vous dire toute la tendresse et l'admiration que j'avais pour notre petite sainte. Peut-être était-elle trop pure et trop belle pour vivre. Elle était tout éclairée par le dedans...

   
 

Odett Churchill, Agent secret 23, (nièce du Premier Britannique,) 17, Harcourt-Terrace, London. SW 10, à Mme Duhalde:

J'ai toujours eu pour Jojo la plus grande admiration. Son courage, sa bonté et sa patience imposaient le respect, même aux Allemands, malgré son jeune âge, et, pour moi, je la comparais toujours à sainte Thérèse de Lisieux.

Son séjour à Fresnes a été très adouci par la bonté de l'aumônier qui s'occupait beaucoup d'elle. Je sais qu'il avait pour elle une sincère affection. C'est un très saint homme dont je vous donne l'adresse Pfaner Paul Heinerz, Schweinfurt, Bayern. Vous devriez lui écrire en toute confiance.

... Je suis maman de trois filles et je comprends ce que vous devez souffrir... Je me permets de vous répéter une de mes dernières conversations avec Jojo. Nous discutions de l'avenir, car je lui disais toujours qu'elle avait toutes les chances de rentrer un jour près de vous, si elle consentait à se soigner un peu et surtout à manger. A ceci, elle m'a répondu, en me regardant avec ses grands yeux au regard si profond " Autant je souhaite revoir mes parents et les entourer de tendresse pour leur faire oublier ce qu'ils souffrent à cause de moi, autant je me demande ce que je ferai dans un monde si bouleversé. Je ne crois pas que je pourrais jamais être très heureuse moi-même. "

" Et je me souviens que, tout en essayant de lui faire croire qu'elle avait tort de raisonner ainsi, je dois dire que je pensais comme elle, et depuis..., lorsque je pense à elle - ce qui m'arrive très souvent - J' ai chaque fois la sensation qu'elle est heureuse selon son coeur, car je suis sûre qu'elle a une des plus belles places au Ciel, une des places qu'elle a tant fait pour obtenir... Il nous faut maintenant gagner la paix pour laquelle elle a donné sa vie.

" Pour moi, je me sentirai toujours en dette envers votre chère fille. Vous me donneriez une grande joie en m'envoyant une photo d'elle.

" Permettez-moi, chère Madame, de vous rendre un des nombreux baisers que Jojo m'a si souvent donnés dans les tristes jours de Fresnes en me disant " Odette, mon chou, c'est votre fille Françoise qui vous embrasse, ou bien Lily, ou bien Marianne... " (17)

Les jours s'écoulaient, interminables, dans l'angoisse de la déportation ou de la mort. Chaque jour, les "paniers à salade" déversaient de nouveaux captifs. On entendait parfois les cris s'échappant de la chambre de torture ; on voyait, aux fenêtres ouvertes, derrière les grilles, malgré la défense, des grappes de prisonnières cherchant à s'appeler ou à scruter, pardessus les murs d'enceinte, la campagne et les routes d'alentour, dans l'espoir d'apercevoir un visage ami, ou, du moins, celui d'un passant qui aurait le courage de leur crier les nouvelles de Londres. Le Conseil de Guerre siégeait dans un baraquement. Un jour, raconte Noémi-Hanny Lefebvre, dix-neuf communistes y sont traduits. Les inculpés sortent de l'audience et ils devinent que, derrière leurs carreaux dépolis, de nombreuses prisonnières les guettent pour connaître la sentence " Alors, avec un haussement d'épaules et un sourire, ils redressent le menton, passent le tranchant de leur main droite sur leur cou et laissent retomber leur bras le long du corps... Condamnés à mort. Puis ils descendent les marches et disparaissent... D'un commun accord, c'est nous qui entonnons La Marseillaise, puis L 'Internationale, tandis que les dix-neuf défilent et font le même geste... "(18)

Dans cette horrible ambiance, Jojo, malgré sa santé menacée, tient et résiste. De retour en cellule, après son travail de Kalfactor, il lui arrive de pouvoir coudre. A l'intention de ses parents, elle confectionne un modeste portefeuille d'étoffe ou deux mouchoirs marqués à leurs initiales. Elle ose même broder deux écussons où l'on voit cette inscription " Prison de Fresnes ", avec une grosse clef que recouvre un petit drapeau tricolore. Il est possible qu'elle les ait portés sur sa manche.

Elle réussit également à faire passer de Fresnes à Flers, un petit napperon, dont l'ourlet est bleu, l'étoffe blanche et le dessin central rouge. Or, ce dessin brodé représente une cage d'oiseau, dont s'échappe, par la porte ouverte, un vol de colombes!

En octobre 1943, la comtesse de Majo est envoyée de Fresnes à la forteresse de Lubeck, en otage. Le procès du réseau Jeanne rebondit: de nouvelles charges sont relevées. Jojo est privée de lettres et de visites. Quelques rares colis seulement lui parviennent. L'étau se resserre. Le 11 novembre, une immense Marseillaise jaillit du quartier des femmes. "Ruhe ! Silence là-haut ! Fermez LE BOUCHE !" vocifèrent les gardiennes " Mais leurs cris épais, relate Noémi-Hanny Lefebvre, se heurtent en vain contre l'unité et la puissance de notre chant qu'aucune menace ne saurait arrêter... Maintenant, c'est fini, nous avons chanté les trois couplets et, d'un accord tacite, un grand silence est observé dans les cellules. Et alors, après quelques instants, nous distinguons, lointaine mais combien menaçante, une seconde Marseillaise que nous écoutons, le coeur battant. Ce sont les hommes de la 3e Division qui nous répondent, et, de les entendre, nous donne un inexprimable courage. Nous sentons confusément que tant qu'il y aura des hommes et des femmes pour chanter La Marseillaise le1l novembre, la France vivra... " (19)

A Fresnes, les détenus avaient réussi à connaître la nouvelle du débarquement des Alliés en Afrique du Nord (1943) et en Normandie (1944). Jojo apprit, de façon imprécise, le bombardement de Flers.

Les Allemands sentaient que les Alliés approchaient de Paris. C'est la raison présumée de leur hâte à vider les prisons et à transférer en Allemagne les Résistants.

Mme Richard et d'autres détenues, par contre, furent libérées au début de juillet 44 : " Jojo, dit-elle, m'accompagna jusqu'au seuil de la porte où l'on signait la levée d'écrou. Peu après, je suis revenue lui apporter un colis de fil de coton et quelques friandises, en faisant appeler le sergent Brûder, comme c'était convenu. Hélas ! Jojo était partie depuis deux jours : " Déportée !" dit-il.

Ce sous-officier l'ayant prise en pitié, ne la maltraitait pas. Il lui laissait une certaine liberté de circuler dans la prison. Il l'avait empêchée, le plus longtemps possible, de partir en Allemagne. (20)

   
 

Quatre jours avant d'embarquer, Jojo réussit à faire passer une lettre qui fut son testament :

Mes Parents bien aimés et chéris,

C'est le coeur déchiré que je vous écris cette dernière lettre sur le sol de France, car je partirai lundi matin à 5 heures pour l'Allemagne (destination inconnue). Je m'y attendais, depuis longtemps, mais je ne peux me résigner à accepter, pour vous, cette horrible chose.

OH ! MES PARENTS ADORÉS, PARDONNEZ-MOI D'AVOIR PENSÉ À MON PAYS AVANT D'AVOIR PENSÉ À VOUS ; pardonnez-moi tout ce dont je suis coupable envers vous et ne restez surtout pas anéantis sous le poids de votre douleur.

Songez combien j'ai été protégée jusqu'ici et qu'il n'y a aucune raison pour que cela ne continue pas. La guerre, d'autre part, ne durera plus longtemps maintenant et, bientôt, j'en suis sûre, nous serons réunis.

J'espère que vous êtes en bonne santé et à l'abri. Ne songez qu'à vous, abandonnez le reste qui ne compte pas. Gardez tout votre sang-froid, en toute occasion, et faites confiance à la Providence.

Chaque instant de ma vie d'exil sera offerte à vos intentions. PENSEZ QUE NOTRE LIBERTE FUTURE ET LA VIE DE LA NATION DOIVENT S'ACHETER PAR DE TELS SACRIFICES, et, quoi qu'il arrive, n'ayez jamais aucun ressentiment contre ceux de mes amis qui m'ont entraînée là.

J'espère avoir de vos nouvelles avant de partir et pouvoir, là-bas, vous faire parvenir des miennes officiellement. Je ne saurais trop vous dire combien tout le monde a été gentil pour moi, je ne saurais jamais assez les remercier. Surtout ne dites à personne que vous avez reçu cette lettre et comment elle vous est parvenue car les plus graves ennuis menaceraient la personne qui m'a fait cette complaisance.

Si la guerre finissait et que je puisse sortir de la forteresse où je vais, j'irai aussitôt à l'adresse suivante:

Evêché de Wurtzburg (Main) ou F 7 Gutleutrasse à Worms (Hesse) à: Rhein.

Dites à tous les amis combien je pense à eux et dites à M.-T. Mortier, si vous la voyez toujours, que je compte sur elle pour me remplacer auprès de vous.

Adieu mes parents adorés, VOTRE PETITE FILLE, QUOI QU'IL ARRIVE, RESTERA DIGNE DE VOUS, MONTREZ-VOUS A LA HAUTEUR DU SACRIFICE QUI VOUS EST DEMANDÉ EN L'ACCEPTANT SANS AUCUNE DÉFAILLANCE.

Je vais vous faire parvenir toutes mes affaires car, là-bas, j'aurai l'uniforme. Toutes les nouvelles que je vous ferai parvenir, vous les aurez chez mon oncle, c'est là que j'adresserai tout le courrier, puisque Fiers est détruit, je crois.

Merci pour toutes vos gâteries. Vivez l'un pour l'autre de mon souvenir. Gardez votre santé intacte.

Votre petite fille monte sur vos genoux, vous entoure de ses petits bras et dépose sur vos joues de gros baisers. Elle vous couvre de ses plus tendres caresses et ne cessera de penser à vous. Courage, confiance, espoir.

Celle qui, toujours, restera votre petite Paulette.

P. S. Pour tonton Paul et tante Yvonne:

Je vous demande d'entourer d'affection mes chers parents. Consolez-les et guidez-les. Je pense à vous et j'espère vous revoir un jour. Affectueux baisers. Paulette.

Mon affectueux souvenir aux amis de la Préfecture, des Ponts et Chaussées, Warin, Fautrel, Institution Notre-Dame, Banque de France, Lecoq, Maisonnier, Couffon, Maubert, Jourdan, et tous ceux que j'oublie car j'ai la tête en feu.

Ma reconnaissance va à tous ceux qui vous ont aidés et témoigné de la sympathie. Ils en seront un jour récompensés.

   
 

Le 14 juillet 1944, elle quitte Fresnes, avec plusieurs centaines de camarades. Odett Churchill fait partie de l'un de ces convois, peut-être du même, qui part d'une gare de banlieue voisine. Et c'est le 11 août que le dernier convoi de déportés quittera la gare du Drancy. Quelques jours plus tard, Leclerc, venant d'Argentan, va libérer Paris. Les déportés et les morts du réseau Jeanne, pour leur humble part, n'ont pas lutté et souffert en vain.

Nacht und nebel

"Nuit et brouillard"

Dans le courant de juillet 1944, alors que la bataille de Normandie faisait rage et que Flers n'était plus, dans son centre, qu'un champ de ruines, le convoi des prisonnières, venant de Fresnes, parvint, après bien des détours dus aux bombardements, à la vaste prison de Kottbus, qui se trouve dans la région est de Leipzig.

Jojo eut la surprise réconfortante de retrouver d'anciennes camarades. L'une d'elles, Mme Legrand, témoigne " Je l'avais connue à Fresnes comme Kalfactor. Puis, un jour nous l'avons vue apparaître à la prison de Kottbus, où je me trouvais depuis deux mois. La vie n'y était pas trop dure. Jojo se portait encore bien et elle avait tout à fait bon moral. "

C'était, à peu près, le même régime qu'à Fresnes. Les prisonnières, à raison de quatre ou cinq, demeuraient enfermées dans les cellules.

Le comtesse de Majo, du réseau Jeanne, était là également, mais depuis huit mois. Elle se " débrouilla " pour que Jojo vînt " habiter " avec elle.

C'est ainsi que l'été et l'automne s'écoulèrent. Peu de nouvelles précises de France. Pas de colis. Pas de lettres de Flers. Cependant, les prisonnières se berçaient de l'espoir d'être bientôt délivrées par l'avance des Alliés, dont les forteresses volantes passaient, par vagues, à haute altitude.

Or, en novembre 1944, ce fut, tout au contraire, l'annonce de la déportation!

A nouveau, il fallut embarquer pour l'inconnu !

Odett Churchill rencontra Jojo, pour la dernière fois, sur le quai de la gare, mais les deux amies ne purent réussir à voyager ensemble, ni à se retrouver à l'arrivée (21).

A raison de quarante femmes par wagon à bestiaux, le train prit la direction de la PrusseOrientale, fit une pause dans un faubourg de Berlin, où nombreuses apparurent les maisons bombardées, puis s'enfonça vers le nord-est. Voyage monotone et lent, avec de longs arrêts. Voyage horrible dans la promiscuité, la faim, J'angoisse, le froid. Par les lucarnes, des prisonnières tâchaient de lire des poteaux indicateurs. Maintenant, le convoi roulait dans une région " interminable " de marais et de forêts " immenses ". Le 21 novembre, il parvint à la gare de Furstenberg, dans la province de Mecklembourg. Les portes des wagons furent roulées de l'extérieur et les prisonnières mirent pied à terre. Il faisait un vent glacial et il pleuvait.

En colonnes par cinq, escortées de SS féminins et masculins, elles marchèrent trois quarts d'heure, traversèrent un bois, longèrent un lac où se miraient des villas rustiques, arrivèrent en vue de hauts murs verdâtres, couronnés de barbelés, franchirent une double porte, aperçurent des baraques et des miradors c'était Ravensbrück, dont le nom signifie Pont des Corbeaux. Dans le ciel bas et gris, ceux-ci se déplaçaient par bandes et ils étaient à peu près les seuls oiseaux à survoler ce lieu, où, comme dans l'Enfer du Dante, il fallait laisser, sur le seuil, toute espérance.

Le camp - d'une superficie d'environ 60 hectares - était propriété de Himmler, auquel, pour chaque prisonnière, le Reich payait une redevance. Les baraques ou blocs avaient été construits sur l'emplacement d'un marais malsain que les premières prisonnières avaient dû assécher. Il comportait environ 12.000 places. Or, en cet hiver 1944, où les Nazis vidaient les prisons de l'Ouest, on y comptait environ 40.000 personnes. Jojo et la comtesse de Majo recevront un matricule dans la série des 53.000 ou des 63.000 Le camp était rempli de femmes françaises, anglaises, belges, russes, hollandaises, tchèques, hongroises, autrichiennes, polonaises, juives gitanes... La plupart succomberont et leurs cendres seront jetées dans les marais voisins. On apercevait, en effet, " une grande cheminée ", à laquelle sortait, jour et nuit, une flamme immense et fumeuse, dont l'âcre odeur se répandait sur le camp " le four crématoire (22) ". Bientôt, un second four sera construit. Il y avait une chambre " de désinfection " qui servait aussi de chambre " à gaz ". Les conditions de travail, de nourriture, de climat, d'hygiène et de brutalités étaient devenues telles que la mortalité ne cessait d'augmenter, que la morgue ne désemplissait pas, et que, chaque matin, dans les infirmeries, on chargeait à plein camion en vrac, les mortes de la nuit et que parfois, en attendant, on les entassait, on les empilait.

Pour " dresser " les arrivantes, la coutume de Ravensbrück voulait que celles-ci demeurassent debout, à l'entrée du camp, pendant des heures et des heures. " Plusieurs convois n'avaient-ils pas stationné deux jours et deux nuits dans cette cour ? (23) ". Ce que fut pour Jojo et ses compagnes cette brimade, Mme Michèle Goldschmidt l'évoque en termes mesurés : " Nous faisions partie du même transport. Mme de Majo, qui "en était aussi", a dû vous dire que les arrivées à Ravensbrück étaient particulièrement pénibles ; longue attente et piétinement dehors, sous la pluie, en plein vent, le ventre creux, fatiguées par un voyage long et angoissant, déprimées par le spectacle de la brutalité qui était relativement nouveau pour nous..."

Jojo avait-elle pu emporter de Fresnes la toque et le manteau de fourrure qu'une camarade libérée, Mme Richard, lui fit passer ? Peut-être. Au plus tard, à la fouille d'entrée au camp, elle en sera dépouillée. Mais un bienfait n'est jamais perdu à Fresnes, elle avait été " tellement chic " pour ses camarades que plusieurs de celles-là qui l'avaient précédée à Ravensbrück, s'efforcèrent, à leur tour, de l'aider. Mlle Huget, par exemple, fera l'impossible, à ses risques et périls, pour lui " procurer " secrètement quelques vêtements chauds, " car il faisait très froid ". Le thermomètre, en cet hiver 1944-45, descendit à moins 18, à moins 26. Et il y eut des chutes et des rafales de neige. Le vent du nord ou de l'est traversait littéralement les malheureuses qui n'étaient pas préparées à subir le climat continental.

Mme Michèle Goldschmidt le laisse encore entendre "Ces appels dans la nuit, pendant des heures, peu vêtues... (Croyez bien que je n'exagère rien ; je ménage au contraire...). Ces appels ont été, pour la plupart d'entre nous, insupportables (24)..."

Jojo put contempler des défilés prometteurs comme celui-ci " Une sirène retentit... Des centaines de femmes, toutes habillées de la même manière: robe aux larges raies gris et bleu... Toutes efflanquées, aux jambes nues dans des sabots, au crâne souvent tondu. Elles marchaient au pas avec difficulté, en rangs serrés de cinq, et se faisaient harceler par les Aufseherinnen ou leurs chefs de colonnes. Christine s'informa : " Ce sont certaines colonnes de travail qui reviennent au "camp pour la soupe de midi", lui répondit-on. Colonnes de travail ! Ah ! nous allions les connaître ; colonnes du sable à extraire, colonnes du déchargement des wagons, colonnes du charbonnage, colonnes du dessèchement des marais, colonnes de la petite et grande forêt. Des centaines et des milliers de femmes passaient. Ouvrières des usines Siemens (à 10 minutes du camp), des ateliers de sabots ou de vêtements, corvéables du fumier et des ordures, prisonnières du Strafblock (bloc des punies), obligées de marcher en chantant, quels que soient l'heure, le jour, le temps, soumises aux travaux les plus répugnants et les plus rudes. (En ce moment, la générale L... est au Strafblock et a eu les cheveux rasés...) " Bleues " que nous sommes, nous regardons avec des yeux agrandis de surprise et des coeurs inquiets ce défilé fantomatique, nous demandant tout bas : " Compterai-je bientôt, moi aussi, parmi ces femmes ? Serait-ce possible ? Leur aspect est pire que celui des "bagnards" (25)...

Les prisonnières portaient, sur la manche, leur numéro matricule, avec une étoile jaune pour les juives, un triangle violet pour les coupables d'objection de conscience, un triangle rouge pour les condamnées politiques, un triangle vert ou noir pour les condamnées de droit commun. Parfois, le triangle vert était surmonté d'un Z qui signifiait " criminelle ".

Jojo reçut le costume rayé et les sabots de bois, et aussi le triangle rouge sur la manche, comme Geneviève de Gaulle, Marie-Claude Vaillant-Couturier et d'autres résistantes qui l'avaient précédée au camp.

Cependant, parmi les femmes qui arboraient ce triangle rouge, " beaucoup n'avaient pas travaillé pour leur patrie. Elles étaient là tout simplement comme sorte d'otages, parce que leur mari, frère ou cousin avaient pris le maquis... ". Certaines avaient été arrêtées par suite d'une erreur... " Avouons-le sincèrement, bien peu de détenues, de quelque nationalité qu'elles soient, avaient joué un rôle actif dans la défense de leur pays. Même dans le bloc des condamnées à mort, on voyait des femmes qui n'avaient rien fait contre le grand Reich (26). "

Au fond du camp, se trouvait le bloc 32. C'est là que Jojo et la comtesse de Majo furent tout d'abord affectées. La surveillante, que l'on appelait la blokowa, était une Polonaise collaboratrice, du nom de Clara, " un véritable monstre ". C'est dans ce même bloc 32 que fut jetée la femme du général allemand Wagner qui venait d'être exécuté pour avoir trempé dans le complot contre Hitler. Les prisonnières de Ravensbrück virent passer dans leur camp, menottes aux mains, des officiers de la Vehrmacht, compromis dans le même attentat. Quelques jours plus tard, ils furent, paraît-il, fusillés (27).

On sait l'ambiance de ces blocs peints en vert, aux lits formant trois étages. Toutes les langues d'Europe y étaient parlées dans une épuisante confusion de Babel. Régnaient le bruit incessant, le surpeuplement, les odeurs fétides, la faim, la gale, la dysenterie, le vol, les puces, les punaises, les poux...

Au hurlement des sirènes annonçant l'appel ou le départ au travail de jour ou de nuit, se mêlaient les injures des surveillantes et des SS qui, à la moindre infraction, et même sans aucun motif, frappaient, à coup de bâton ou de lanière, les prisonnières ou soumettaient celles-ci à des brimades avilissantes.

Jojo fut aperçue, pendant quelques jours, aux usines Siemens mais elle n'eut pas la force physique d'y travailler. Elle se vit, avec la comtesse de Majo, classée dans les N. N. - Nacht und Nebel. Les déportées de ce groupe avaient le privilège, si l'on peut dire, de ne pas aller, à l'extérieur du camp, en kommando d'usine, mais elles ne recevaient ni lettre ni colis et, en cas de représailles, elles serviraient d'otages et seraient transformées en Nacht und Nebel, c'est-à-dire " en nuit et brouillard ".

Enfer des femmes

- Los !.. Los. !... Schneller !

- Achtung !... Achtung!

Le commandant du camp de Ravensbrück s'appelait Zauer et demeurait dans une villa paisible à l'extérieur des murailles et des barbelés. On le voyait peu. Il avait sous ses ordres un état-major et un certain effectif de SS. hommes et femmes, qui, eux-mêmes, supervisaient des surveillantes et des chefs de block, recrutées parmi les triangles verts ou noirs, c'est-à-dire parmi les condamnées de droit commun, le plus souvent des Polonaises ou des Tchèques. Ces " collaboratrices ", tout en demeurant prisonnières, avaient un sort adouci, montraient des complaisances pour leurs compatriotes, mais, d'ordinaire, aucune pitié pour les Françaises, triangle rouge. Un croquis de Françoise Audoul, rescapée de Ravensbrück, montre un paysage où se profilent un mirador et quelques sapins noirs. Des femmes, en costume rayé et sabots de bois, piochent ou chargent du sable dans des wagonnets à voie étroite. A la façon dont elles tiennent leur outil, à leurs épaules voûtées, à leurs membres tremblants et amaigris, on sent leur épuisement. L'une de ces femmes est secouée par un surveillant botté, sanglé et encapuchonné, cependant qu'une surveillante, elle-même chaudement vêtue et tenant en laisse un chien policier, considère d'un air morne et méchant le misérable chantier. Un autre croquis représente le départ au travail de plusieurs centaines d'autres femmes, encadrées de SS et de chiens. Une vieille déportée en haillons traîne ses sabots éculés et s'appuie au bras d'une jeune fille. Une autre vieille tombe à genoux sur la route ; elle est relevée à coups de bottes...

- Los !... Los !.. Schneller!

- Achtung !... Achtung!

" Depuis qu'il y avait une chrétienté et une Europe, la société se prévalait d'honorer la femme comme nulle autre ne l'avait fait auparavant. On ne sait à quelle histoire barbare il faudrait recourir pour imaginer un camp destiné à l'humiliation et à la torture des femmes. "Corps féminin qui tant est tendre", chantait Villon. C'est le symbole même de cette honte et de cette horreur qui s'inscrit dans le nom de Ravensbrück (28)."

A peine arrivée au camp, Jojo, saisie par le froid terrible, contracta une pneumonie et fut admise au block 1 ou 2 qui dépendait de l'infirmerie centrale appelée Revier dont le médecin-chef était " le fameux docteur Treit, maître des destinées de l'immense horde de malades et de mourantes (29) ". Il y avait des doctoresses allemandes sous ses ordres, mais aussi des déportées qui possédaient le diplôme de médecin ou d'infirmière. C'est ainsi que Jojo, dont l'état était grave, eut la chance d'être soignée par Mme Alice Simonet, femme d'un universitaire. La nuit de Noël 1944, le thermomètre descendit à 26 au-dessous de 0. En janvier 1945, une autre camarade qui vit Jojo " convalescente ", la représente très amaigrie et déprimée. Mais " ce cafard " n'était que passager. " Pendant sa déportation à Ravensbrück, comme pendant son internement à Fresnes et à Kottbus, elle a montré le plus grand courage, et, par sa gentillesse et sa bonne humeur, remontait le moral de ses camarades. Elle ne se plaignait jamais, et malgré les conditions de vie et... d'inconfort, trouvait le moyen d'être toujours propre et, souriante. Elle a fait l'admiration de toutes ses camarades (30)."

 

Ce même mois de janvier, toutes les Françaises furent regroupées au block 27. "Une tempête de neige sévissait. Le vent soufflait lançant des tourbillons qui vous faisaient presque tomber... En hâte, relate Simone Saint-Clair, nous avons roulé nos frusques et, munies de notre vaisselle, nous sommes rangées devant le bloc. Nous sommes restées ainsi trois heures pétrifiées, transformées en statues de neige... Devant le 27, nous avons encore attendu deux autres heures...". L'intérieur du bloc était rempli d'immondes paillasses. Pas d'électricité, sauf dans le réfectoire. Pas d'eau au lavabo. On se lave avec de la neige. Les puces et les poux pullulent.

Jojo est vue au tri des wagons qui, de toute l'Europe, apportent en vrac des objets volés (31). Mais elle fait une rechute et rentre au Revier, après avoir fait la queue devant la porte.

Plusieurs de ses anciennes camarades de Fresnes la recherchent partout. C'est ainsi qu'en février 45, l'une d'elles, Mme Claudine Masse, finit par la découvrir dans une salle réservée " à la typhoïde ", et réussit à l'amener dans le block où elle est elle-même employée comme infirmière. " Chaque jour, j'ai pu apporter à Jojo quelques pommes de terre que nous achetions avec du pain et que je faisais cuire à la dérobée. " De son côté, la comtesse de Majo venait, en se cachant des surveillantes polonaises, faire des visites. " Tout le monde sachant mon affection pour Jojo me chargeait de messages et de petits cadeaux, lainages ou autres, qu'il nous était possible de nous faire au camp. "

L'hygiène était " épouvantable ". Certaines infirmières et filles de salle volaient les malades et les traitaient brutalement. Le dévouement des autres rachetait cette ignominie. Jojo faisait de la température. Une doctoresse beige, Mme Claude Goldschmitd, et une infirmière, Michèle Goldschmitd, la soignaient, autant qu'elles le pouvaient et avec beaucoup d'affection.

Cependant, la situation du Reich se dégradait. Les forteresses volantes bombardaient Berlin et parfois venaient faire, autour du camp de Ravensbrück, un tour d'honneur pour saluer les déportées. A cause de ces raids, tout le camp, et même le Revier, étaient plongés la nuit dans les ténèbres.

Les SS sentaient se lever le vent de la défaite. Ils " vidaient " certains blocks et organisaient des " transports " de déportées vers des lieux inconnus. A ce sujet, les hypothèses les plus variées couraient le camp. On disait : " C'est par vengeance, pour nous exterminer avant l'arrivée des Alliés. " On ajoutait: " Non, c'est pour décongestionner le camp surpeuplé, pour le ramener de 40.000 à 12.000, de telle sorte que les Russes, a leur arrivée, trouveront un camp à effectif normal et bien tenu. 

"A preuve, on repeignait les volets. .

Quoi qu'il en soit de ces " bouteillons " ou bobards, au printemps de 1945, " les grandes sélections " se multiplièrent à un rythme précipité et insensé. Mme Michèle Goidschmitd en donne brièvement l'explication: " Les déportées en trop mauvais état étaient choisies pour être gazées. " Les femmes valides embarquaient pour un autre camp. C'est ainsi que la comtesse de Majo se retrouva à Matthausen, Michèle Rollin, à Zwodav... Le départ de telles amies fut, pour Jojo, " un coup très dur ", un déchirement.

Les sélections se faisaient maintenant lit par lit. La terreur régnait. Claudine Masse et Michèle Goldschmidt jugèrent plus prudent de faire sortir Jojo du block des malades, mais elle fit rechute sur rechute : angine, grippe, après typhoïde assez dure, enfin dysenterie que rien ne pouvait conjurer. " Les Allemands, dit Cécile Goldet, appelaient Lager Krankheit (maladie du camp) cet état général d'épuisement... Comment espérer guérir ces malades, dont la base du mal est la famine et l'impossibilité d'assimiler l'éternelle soupe de rutabagas, dont l'odeur seule les écoeure... Il y a bien le schleim, soupe de régime, qui est une eau grise sans sel, dans lequel flotte un peu d'orge, et les malades l'avalent péniblement. Seules y ont droit, celles qui ont la dysenterie et elles doivent payer cette faveur en abandonnant la moitié de leur pain. Le tanin, seul médicament employé, manque..."

Jour et nuit, il y a maintenant des " transports ", c'est-à-dire des départs inquiétants. De son côté, la morgue devient insuffisante. Mme Leboucher, de Caen, déportée, estime qu'il meurt chaque jour environ 150 femmes rien qu'au Revier. Il n'y a qu'à contempler, pour s'en rendre compte, les deux fours crématoires qui flamboient et qui fument.

Les camps de la mort ! On a tout dit de leur horrible bilan d'ensemble : nombre de déportés, 10 à 12 millions. Déportés non juifs revenus, 25 %. Juifs exterminés, 6 millions.

Vingt ans après, M. Luebke, président de la République d'Allemagne de l'Ouest, visitant l'emplacement de l'un de ces camps, a dit que ce n'est pas en jetant un voile sur ces crimes nazis que le peuple allemand retrouvera la confiance du monde, mais en réparant, selon ses forces et dans la mesure du possible, l'injustice commise au nom de l'Allemagne. Les Alliés ont, certes, commis des fautes graves, ajouta-t-il, par exemple ce bombardement de Dresde qui fit autant de victimes que la bombe d'Hiroshima, mais " la différence entre les mesures prises par nos anciens adversaires et la conduite de l'Allemagne consiste dans le fait que les ruptures du droit, le mépris de la dignité humaine et finalement la construction planifiée d'une machinerie de la mort s'étaient produits dans le régime nazi avec des moyens d'Etat ".

M. Luebke fit cependant remarquer que le nazisme n'était pas toute l'Allemagne, à preuve ces officiers qui, le 20 juillet 1944, tentèrent d'abattre Hitler. Il existait une résistance allemande au nazisme, tel ce réseau de la Rose blanche, dont les dirigeants (une jeune fille et un jeune homme) furent décapités à la hache. Il existait aussi une résistance autrichienne (35.000 déportés), une résistance yougoslave, une résistance tchèque, une résistance hongroise, une résistance roumaine, une résistance polonaise... Les résistants d'Europe centrale rejoignaient, dans leur lutte obscure, celle des résistants de France, de Belgique, d'Angleterre, de Russie voués, corps et âmes, à sauver tout ce qui fait la noblesse et la liberté de l'homme.

Il est juste aussi de rappeler que ces camps de la mort lente avaient été ouverts par Hitler dès 1933 et que, jusqu'en 1939, ils reçurent un million d'Allemands, coupables de s'opposer à la dictature du fuhrer. " Et quand les résistants européens y furent jetés, écrit Le Monde du 13 avril 1965, ce furent les détenus politiques allemands qui les accueillirent au sein d'organisations qui continuaient la lutte clandestine."

Le même journal remarque avec raison que l'Allemagne nazie n'a pas eu le monopole des camps. Staline possédait les siens pour loger ses adversaires : " Il y eut aussi le camp du Vernet où la France interna les émigrés étrangers qui avaient fait confiance à son hospitalité et qu'elle livra à l'Allemagne ; les camps de concentration des militants du F.L.N. et ceux où furent jetés ensuite les soldats algériens qui avaient cru que le destin de leur pays était de rester français. Tous, si différentes qu'aient été les intentions qui inspirèrent leur ouverture, se ressemblent dans leur résultat: ils ne se distinguent que par le degré où sont poussés les moyens d'abaisser la victime..."

Mais revenons à Ravensbrück, en ce printemps 1945, où l'on entendait maintenant le grondement du canon russe qui se rapprochait. Jojo est toujours au Revier. Elle va mourir au moment où le camp sera libéré. " Elle a été une compagne magnifique ", écrit en pleurant Mme Yvonne de La Rochefoucauld.

   
 

La mort lente
de Jojo

Plusieurs fois, Michèle Goldschmidt et Claudine Masse réussirent, de justesse, à camoufler Jojo, pendant les " sélections ".

Le 25 mars 1945, Claudine Masse fut désignée pour faire partie d'un " transport" de femmes encore valides, à destination inconnue ".

Au début d'avril, éclata comme une bombe la nouvelle qu'un certain nombre de Françaises seraient rapatriées par la Suisse. Mme le Dr Claude Goldschmidt devait accompagner le convoi. Encore une amie qui s'en allait!

Jojo, elle, continuait d'être malade. Vers cette même date, elle dut se présenter à la grossa visita, devant un médecin allemand qui, d'un coup de crayon, la mit " sortante " de l'infirmerie Entlassung. Or, elle avait, ce jour-là, 39 de fièvre. Quittant le Revier elle revint dans un block surpeuplé parmi des camarades inconnues. Elle n'y resta que quatre jours. Il lui fallut, à peine vêtue, pieds nus dans les sabots, frissonnante, subir un long appel, dehors, debout, en plein vent (32). Elle s'écroula et fut ramenée au Revier, cette fois dans le block 8. Une camarade qui s'y trouvait déjà, la baronne hollandaise Van Boctrealer, estime que Jojo aurait eu des chances de faire partie du convoi des Françaises rapatriées par la Croix-Rouge suisse, si elle n'avait pas été mise sortante de l'infirmerie avec tant de fièvre " Elle ne se releva pas de ce coup-là... " Michèle Goldschmidt pense au contraire que Jojo n'avait guère d'espoir de rentrer par la Suisse, " car c'était un échange et les Allemands ne laissaient partir que les femmes en meilleur état ".

Voici le block 8... Une odeur aigre et suffoquante vous saisit à la gorge dès l'entrée. Il y a, dans les " cageots " à trois étages, cent cinquante femmes, entassées à raison de deux par lit. Presque toutes souffrent d'épuisement, d'oedème, de dysenterie...

Jojo est mise dans le lit de Mme Robejus. Le lit, c'est-à-dire une paillasse pouilleuse et une couverture pour deux, " au premier étage ", près de la fenêtre, presque toujours fermée à cause du froid extérieur.

Parmi ces femmes, certaines ne luttent même plus, " se laissent glisser ", gisent amorphes, les yeux hagards... ou délirent. D'autres réagissent et se raccrochent à la vie. Mais " les sélections " possibles font planer une angoisse continuelle. On entend, dans les block voisins, le sinistre camion bâché qui emporte " son lot de femmes condamnées ". D'ordinaire, en huit minutes, le camion revient vide. Et la nuit, dans le block, plongé dans l'obscurité totale, seule, la lueur des fours éclaire les fenêtres (33).

 

C'est alors qu'une autre ancienne de Fresnes, Mme Nicolet, fait la découverte de Jojo :

" Nous étions de bonnes amies... La dernière fois que je l'avais vue à Fresnes, c'était quand je partis pour l'Allemagne.

" J'aperçus à la dernière minute, Paulette dite Jojo en train de laver les grands couloirs de la prison. Elle me fit un signe de tête pour me faire comprendre que ce serait bientôt son tour aussi. Alors j'embarquais pour le camp d'extermination de Ravensbrück. Chaque fois qu'un convoi de Françaises y arrivait, j'allais voir si je ne voyais pas arriver Paulette parmi ces malheureuses.

" Les mois passèrent...

" Un beau jour, m'étant levée pour respirer un peu l'air (car nous faisions équipe de nuit dans une usine) et passant devant le block 8, frappée de stupeur, j'aperçus, parmi toutes ces malades ma chère Paulette qui, elle aussi, me reconnut de suite. Tout à coup, se redressant sur son lit, elle me dit " Oh! Bertille! " De grosses larmes coulèrent sur ses joues. La fenêtre était fermée et nous n'avions pas le droit d'avancer près des baraquements des malades. Je lui envoyais un baiser en lui disant: " Courage ! Je reviendrai demain, je ne peux rester en ce moment car la police me surveille. " Puis, je repartis dans mon baraquement, le coeur bien gros.

" Le lendemain, je suis revenue la voir. Enjambant la fenêtre, car son lit se trouvait juste à côté, je la pris dans mes bras, l'embrassant sur le front. Je lui dis " Encore un peu de courage, ma chérie. Il paraît que les Russes sont à Berlin. " Elle eut encore la force de me sourire, puis, parmi quelques phrases entrecoupées, elle me dit : "Tu diras à mes parents que j'ai pensé à eux jusqu'à la dernière minute." Et, ne pouvant plus parler, elle me faisait signe d'ouvrir la fenêtre, car il me semblait qu'elle étouffait. J'essayai de lui faire boire un peu de bouillon de ces rutabagas. Pensez, une aussi horrible nourriture pour ces pauvres malheureuses, car elles étaient des milliers dans le même cas. Alors, le lendemain, je revins la voir. Elle me paraissait très faible. Je lui soulevais un peu la tête pour remonter sa paillasse. Je lui portai quelques chiffons que j'avais volés à l'usine où je travaillais. Puis, je l'embrassais pour la dernière fois... C'était la plus noble jeune fille que l'on puisse voir (34).

Mme Robejus (35) elle-même malade et partageant le même sort, fut conquise " par la douceur et la gentillesse" de sa petite compagne de lit.

Le soir, dans l'obscurité, Jojo, d'une voie affaiblie, lui parle de Flers de ses parents... Elle raconte sa vie, puis elle écoute son aînée qui lui décrit ses enfants et sa maison...

" Mes plus beaux souvenirs, dit la petite Flérienne, c'est quand j'allais à la campagne, le dimanche, avec papa et maman... "

Et Mme Robejus témoigne:

" Ma petite fille adoptive était pure, et les souffrance horribles du camp avaient embelli son âme.

" Les derniers temps, j'ai dû complètement la soigner, la laver, lui donner à manger comme à une enfant. Le soir, je m'agenouillais près de son lit et nous récitions ensemble notre prière.

" Un jour, elle me confia qu'elle avait voulu entrer au couvent, mais qu'elle n'eut pas la volonté de suivre son idéal. Aussi, elle voulait réparer cette faiblesse elle me demanda de lui composer un acte d'abandon à la volonté de Dieu et elle fit le sacrifice de sa vie pour son pays. Dieu accepta sa générosité...

" Les beaux yeux foncés de Paulette me suivent sans cesse. Je crois parfois encore sentir ses cheveux noirs si difficiles à peigner et à ordonner..."

Une camarade - peut-être est-ce France Audoul - dessina le visage de Jojo malade. Une autre, Mme Guinche (d'Alençon), donne ce détail : " Jojo avait réussi à garder ses cheveux coupés à la Jeanne d'Arc.

Dans les baraques de libérables, on chantait, on dansait, on s'embrassait. Tout " l'enfer de Ravensbrück " attendait, d'un jour à l'autre, la nouvelle de l'effondrement d'Hitler. Au Revier on continuait de souffrir et de mourir.

Il n'y avait pas de prêtres à Ravensbrück. Ceux qui étaient déportés se trouvaient, presque tous, rassemblés à Dachau. Jojo aurait tant voulu être assistée, à ses derniers moments, par l'un d'eux, et réconfortée par les Sacrements...

Selon son désir, la baronne Van Boctrealer réussit à trouver, malgré les interdictions formelles, un livre pour réciter les prières des agonisants. Jojo s'y unit avec ferveur et remercia d'un sourire. Puis elle dit : " Je suis heureuse de mourir, car j'aurai plus de bonheur au Ciel que sur terre. Mon seul chagrin, c'est la pensée de la peine qu'éprouveront mes parents...

Le 15 avril, Claudine Masse revint à Ravensbrück. " Le transport ", dont elle faisait partie, avait rencontré des voies coupées par les bombardements ou bien s'était heurté aux premiers éléments des armées soviétiques.

Le premier soin de Claudine fut de rechercher Jojo qu'elle découvrit au block 8 " Mais dans quel état je la retrouvais ! Il n'y avait plus que ses grands yeux verts, frangés de cils noirs, d'immenses cernes autour, dans un visage blanc, complètement fondu, émacié. Elle se vidait de dysenterie. Elle venait de recevoir un gros paquet de la Croix-Rouge américaine et elle le grignotait. Je lui ai donné le plus de réconfort possible nous allions partir bientôt et elle allait aller mieux ; bref, j'ai souri et ri pour qu'elle tienne, mais j'avoue que j'étais sans espoir. Avec une amie, nous avons pu avoir du Cardiozol on a soutenu son coeur jusqu'à la fin mais, chaque jour, elle baissait...

Les chars russes étaient arrivés dans la région de Ravensbrück.

Le dimanche 22 avril, dans l'après-midi, Claudine Masse revint voir Jojo que veillaient Mme Robejus, la baronne Boctrealer, Michèle Goldschmidt et plusieurs autres camarades.

Jojo regarda longtemps Claudine Masse avant de la reconnaître. Ses yeux étaient vitreux et elle ne parlait plus. Pourtant, comme Claudine l'embrassait et essayait de la bercer d'espoir, elle murmura péniblement " Fini... embrasse... dites tout... " Ses yeux se sont fermés mais elle a continué de respirer.

" Ce 22 avril, raconte, de son côté, Michèle Goldschmidt, je l'ai quittée, m'attendant à la voir mourir d'une heure à l'autre. Je ne suis partie qu'après avoir discuté avec nos gardiens et avoir obtenu la promesse que les malades seraient également rapatriées ou tout au moins délivrées.

C'est dans la nuit du dimanche 22 au lundi 23 que Jojo rendit son âme à Dieu (36).

Claudine Masse à M. et Mme Edouard Duhalde, Flers (Orne). :

" ... N'ayez aucun espoir de revoir vôtre petite fille ou de ramener son corps. Ne vous laissez surtout pas escroquer par quelque filou qui exploiterait votre douleur. Tout le monde était brûlé et surtout à ce moment-là: le crématoire brûlait nuit et jour mortes et vivantes. Pardonnez-moi si je vous parais brutale ou cruelle. Hélas, j'ai dix-huit mois de Ravensbrück au Revier et j'en connais toutes les horreurs et les dessous. Dans l'heure qui suivait sa mort, il ne restait pas un vêtement, pas un souvenir, à moins de l'avoir fait mettre de côté avant et le camion venait chercher les mortes, ou bien nous devions les porter nous-mêmes tout de suite au caveau où, de là, on les portait au crématoire.

" Ne pleurez pas, pensez au contraire que Dieu a fait une grande grâce à Paulette car elle est heureuse auprès de Lui et elle ne connaît plus nos peines et nos difficultés. Croyez-moi, Madame, oubliez votre peine et essayez de soulager toutes celles qui souffrent... Paulette en sera heureuse : ce n'est qu'en pensant beaucoup aux autres et en les aidant que l'on a pu supporter Ravensbrück.

" Laissez-moi vous embrasser en espérant vous donner toute la joie et toute la douceur que Paulette a eues en nous quittant..."

A cette lettre, fait écho celle d'une travailleuse, Mlle Huget, emprisonnée à Fresnes, déportée à Ravensbrück et qui vit mourir près d'elle sa soeur et sa mère :

J'ai été changée de camp, puis libérée ; je suis arrivée en Suède et je demandais où était Jojo ! Mes camarades m'ont garanti qu'elle avait été libérée le même jour que nous, mais pour s'en aller auprès de Dieu qu'elle avait tant prié. Madame, votre fille servait les messes à Fresnes, je suis sûre que c'est un petit ange.

" Soyez bien fière d'elle, ce fut une grande Française, un bon soldat, elle est morte au champ de bataille des grands...

   
  FIN
 
   
 
 

(1) Ce fait a été raconté par le lieutenant Jeanne, à la comtesse Cécile de Majo, membre du réseau, et de qui nous le tenons. (1965)

(2) Général d'armée Pédron, article du 18 septembre 1963, dans un hebdomadaire parisien, dont nous n'avons pu, a ce jour, retrouver le titre. (Probablement L'Express ou L 'Observateur)

(3) Général d'armée Pédron.

(4) Comtesse de Majo, officier de la Légion d'honneur, ancienne déportée.

(5) M. l'Abbé Maurice Guibet, ancien vicaire de Flers et ancien aumônier de l'Ecole Notre-Dame, se souvient de Paulette Duhalde : " Elle est certainement, l'une des plus belles âmes que j'ai rencontrées. Je ne lui connaissais pas de réel défaut. Sa simplicité était exquise ".

(6) Général Pédron, op. cit.

(7) Mme Claudine Masse, voisine de cellule à Fresnes, puis déportée à Ravensbrück.

(8) Général Pédron.

(9) A Mme Duhalde.

(10) Une plaque a été posée à Versailles, sur la maison de ses beaux-parents : " Ici a vécu Robert Jeanne, martyr de la Résistance...

(11) Croix de Guerre avec palme, médaille de la Résistance, officier de la Légion d'honneur.

(12) A Mme Ed. Duhalde.

(13) Mme Claudine Masse.

(14) En principe, les Allemands ne fusillaient pas les femmes. Il est possible qu'Eva soit le pseudonyme de Suzanne Speisser, du réseau Jeanne, comme Paulette. Elle partira, en juillet 1943, vers une destination inconnue : Mont-Valérien ou déportation. On ne l'a jamais revue.

(15) Selon toute vraisemblance, il s'agit de Mme la générale Basse et de sa fille.

(16) Six mois à Fresnes, p. 44, Paris, Flammarion, 1946.

(17) Mme Odett Churchill quittera Fresnes pour le camp de Ravensbrück. Quelques années après la Libération, un film intitulé " Odette, agent secret 23 ", projeté en Angleterre et en France, évoquera le rôle héroïque de la nièce de Churchill dans la France occupée et les tortures qu'elle subit. (On lui arracha les ongles.) Plus qu'un spectacle, ce film sobre, fidèle au sujet, est un témoignage qui porte la marque de l'authentique.

(18) Six mois à Fresnes, p. 158.

(19) Six mois à Fresnes, p. 205.

(20) Témoignage de Mlle Huguet, rue Aug-Barbier, Fontainebleau, déportée ensuite avec sa mère et sa soeur à Ravensbrück.

(21) Odett Churchill à Mme Duhalde, 9 mars 1947.

A Ravensbruck, Odett Churchill fut mise dans la prison du camp. Du fait de cet isolement, Paulette Duhalde ne la revit jamais.

(22) Simone Saint-Clair, Ravensbrück, l'enfer des femmes, Tallandier, p. 96. Ce livre personnel de souvenirs est appuyé des témoignages de Mmes Goldet, infirmière F.F.I. Leboucher, présidente de la Croix-Rouge de Caen, et Marie-Claude Vaillant Couturier, déportées dans le même camp. Nous leur empruntons plusieurs de ces choses vues.

(23) Id., p. 61.

(24) A Mme Duhalde 14 août 1945

(25) "S. Saint-Clair ", op. cit., p. 66.80

(26) "S. Saint-Clair ", op. cit, p. 85-86

(27) "S. Saint-Clair ", op. cit, p. 102.

(28) André Rousseaux, Le Figaro du 12 décembre 1946.

(29) Cécile Goldet, infirmière F.F.I. du Vercors, déportée à Ravensbrück.

(30) Comtesse de Majo. Mme Germaine Tillon, écrit dans le même sens : A Fresnes d'abord, puis à Ravensbrück, où elle était dans le même block que moi (24, block des N.N. (nuit et brouillard), j'ai beaucoup connu et aimé Paulette Duhalde, qui était une petite fille extrêmement droite et courageuse, passionnément patriote et toujours prête à aider ses camarades... "...Elle était très faible en avril 1945 et tout à fait persuadée qu'elle ne reverrait pas la France. Comme elle était très aimée de nous toutes, on essayait de lui faire plaisir, de l'aider, on la cachait pour les appels, pour les sélections..."

(31 ) Mlle Noélle, infirmière déportée à Ravensbrück.

(32) Elle racontera ce fait à Claudine Masse, le 15 avril 1945.

(33) Cécile Goldet, infirmière au block 8, dans Ravensbrück, l'enfer des femmes, pp. 216-220, op. cit

(34) Mme Nicolet, de Bergerac, condamnée à mort, déportée à Ravensbrück. Son mari, déporté à Dachau, y est mort du typhus, le 8 octobre 1944. Sa fille également déportée.

(35) De Tongres. (Belgique)

(36) "A l'âge où mourait la vierge lorraine, Paulette Duhalde s'était vouée dans le secret de son coeur au service du pays et elle en avait accepté tous les risques, et, pendant des années, elle sut soutenir ce rôle avec l'élan, le courage, l'espoir et aussi la gentillesse qu'inspire la jeunesse la dignité dans l'adversité d'une âme fière, et, quand elle sentit ses forces épuisées, l'abnégation d'une croyante. " (Emile Dron, Orne Combattante, 30 septembre 1945.)

"Paulette Duhalde était une patriote convaincue, elle avait un idéal élevé et c'est dans sa foi qu'il faut chercher le secret de sa grandeur."

" La ville de Flers a le droit d'être fière de ses héros de la Déportation, mais il apparaît que la pure figure de Paulette Duhalde ait une splendeur particulière due à son caractère de jeune fille... " (Henri Robbes, maire de Flers, ancien résistant,1945.)

 
 
 

Points de repère

Paulette Duhalde, née le 23 juillet 1921, à Flers, 14, rue du Moulin, et baptisée en la vieille église St-Germain.

Fille unique de M. et Mme Edouard Duhalde, qui tenaient place du Marché, une auto-école et le café "de l'Auto". Leur domicile particulier rue du Champ-de-Foire.

De 1927 à 1937. Elève à l'école Notre-Dame, de Flers. Brevet élémentaire. Militante de la "Croisade eucharistique', puis de la "Jeunesse étudiante chrétienne" (J.E.C.)

Le 11 décembre 1939. "Dame stagiaire provisoire", à la Banque de France, succursale de Flers.

Le 10 octobre 1940. Doit quitter provisoirement la Banque de France, qui a ralenti ses activités à cause de l'occupation allemande.

Du 28 novembre 1940 au 31 août 1942, secrétaire très estimée, de M. Alphonse Warcin, industriel, rue Simons à Flers.

Février 1941. Adhère à la Résistance à l'occupation allemande (Réseau Jeanne), accomplit des missions secrètes périlleuses, d'où, parfois, l'humour n'est pas exclu.

Le 12 septembre 1942. La Banque de France, de Flers, fait de nouveau appel à elle (secrétaire comptable). "Très estimée de tous dans son milieu de travail".

Le 9 décembre 1942. Trahie par une "barbouze" et arrêtée. par la Gestapo, dans les bureaux de la Banque de France, à Flers, emprisonnée à Fresnes.

Le 71 niai 1943. Condamnée à 5 ans de réclusion en forteresse.

Le 10 juillet 1944. Déportée en Allemagne orientale, à la prison de Kottbus près de Leipzig.

Le 21 novembre 1944. Déportée au camp de Ravensbrück, au sud-ouest de Berlin.

Le 23 avril 1945. Elle meurt d'épuisement, à Ravensbrück, à l'âge de 23 ans et 9 mois.

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A titre posthume, citée à l'ordre de l'armée, décorée de la médaille de la Résistance et de la Légion d'honneur. Sa citation révèle qu'elle avait le grade de sous-lieutenant des Forces Françaises de l'Intérieur.

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La place du Marché, à Flers, porte son nom depuis le 1er mars 1947.

" La ville de Flers a le droit d'être fière de ses héros de la déportation mais il apparaît que la jeune figure de Paulette Duhalde ait une splendeur particulière due à son caractère de jeune fille. "

Henri Robbes, maire de Flers, 1945.

Sous le nom de Jojo, à 19 ans, en pleine occupation allemande, dans la France bâillonnée, elle fait partie d'un réseau de résistance qui prépare le débarquement des Alliés.

Trahie, emprisonnée, déportée, elle meurt au camp de Ravensbrück à 23 ans. La clarté de son regard, le courage de ses attitudes, la chaleur de ses amitiés, l'attention qu'elle porte aux autres frappent ses compagnes de captivité. L'une d'elle, Odett Churchill, résume leur impression " J'avais pour elle la plus grande admiration. ".

  Avec l'aimable autorisation de l'Orne Combattante