| La 2ème Guerre Mondiale
 

La Banque au temps des barricades

   
    
   
 

'action modeste menée pendant l'occupation par une centaine d'agents de la Banque Centrale dans le cadre de la mission qui leur avait été confiée

par le Front national risque de manquer de relief aux yeux de lecteurs nourris depuis vingt cinq ans des exploits réels et imaginés de la Résistance.
   
  Je crois cependant devoir la conter pour rendre hommage, en ce vingt-cinquième anniversaire de la Libération au sacrifice de deux de nos camarades qui ont laissé leur vie dans l'aventure.
N'ai-je pas, d'autre part, à pallier le silence prévisible des chroniqueurs officiels de la Banque sur cette page pourtant unique de son histoire ?
En ne rapportant ici que les faits et gestes des résistants groupés au sein du Front National, je n'entends pas bien entendu minimiser la lutte menée collectivement ou individuellement par d'autres à Paris et en Province (et je salue ici au passage le combat des camarades de Chamalières) je laisse simplement à plus qualifié que moi le soin d'en parler.
A l'époque, nous nous ignorions les uns les autres et comment s'en étonnerait-on, puisque les adhérents du Front National de la Banque Centrale ne se connaissaient même pas entre eux et ne se découvrirent réciproquement qu'à la Libération. Jusqu'alors, chacun n'avait été en rapport qu'avec quelques-uns de ses camarades, un seul d'entre eux assurant la liaison avec l'échelon supérieur. 
Ces précautions, de règle dans les organisations de résistance, n'étaient pas superflues. Sans doute beaucoup de nos compatriotes rêvaient de Libération, mais c'étaient les autres, les collaborateurs, qui faisaient la loi. Un grand désarroi régnait depuis 1'armistice parmi les Français et il faut bien reconnaître que la majorité d'entre eux, impressionnée par le passé du Maréchal Pétain, le suivait dans la voie de la résignation.
Dans ce climat difficile, dans une Banque de France toute décorée des portraits du " Maréchal ", la première tâche consistait à lutter contre la propagande officielle, à rallier les sympathisants, à convaincre les bonnes volontés, de se traduire en actes. Qu'importait l'acte : qu'il fut propagande de bouche à oreille, diffusion de journaux clandestins, collecte de fonds pour les réfractaires, organisation de filière vers les maquis, le premier geste accompli libérait du dégoût que donnait la passivité devant le nazisme.
   
  On avait ainsi au fur et à mesure de l'évolution de la guerre, la joie de voir le prestige de Pétain décroître, le camp de la collaboration baisser le ton, celui de la résistance se renforcer.
Le débarquement des alliés en Normandie devait permettre à l'offensive intérieure de se déclencher. Le groupe du Front National put éditer et diffuser son propre journal ronéotypé " La Banque de la France Libre ". Sa milice patriotique se livra à des actes de sabotage contre les voitures allemandes, contre les panneaux de signalisation et à des coups de main pour "récupérer" sur des allemands, dans une piscine, dans un restaurant, les armes qui lui faisaient cruellement défaut.
De paisibles employés de la Banque se découvraient peu à peu une âme de saboteur et trouvaient dans leur action la joie de contribuer à leur libération. Le temps aidant ils auraient certainement fait mieux encore, mais après tout ils demandaient surtout au temps d'aller vite. Leur patience avait été longue.
Hélas ! Ce fut pendant cette période où le succès paraissait tout proche que notre camarade Chautagnat fut arrêté à la Banque même par des agents de la Gestapo que l'Administration de notre Maison dirigea sans difficulté ni hésitation vers celui qu'ils étaient chargés d'arrêter.
Avant lui, au début de la Résistance, c'est notre camarade Bonnet, militant communiste et syndicaliste, qui était tombé aux mains des Allemands.
Je salue ici la mémoire de ces deux hommes courageux qui n'ont pas eu la joie de vivre l'heure de la Libération pour laquelle ils avaient combattu et qui arrivait enfin pour les autres.
En tant que responsable du Front National, pour toutes les banques parisiennes, je reçus de mon organisation le 16 août la consigne d'étendre au maximum, dans mon secteur, le mouvement de grève insurrectionnelle qui était parti de la SNCF.
Les alliés approchaient, mais il fallait que Paris ne se contentât pas de les attendre; il devait se libérer lui-même. Il fallait, en arrêtant toute activité normale, priver l'occupant de l'aide forcée qu'il y puisait et permettre aux salariés qui formaient la grande majorité de la résistance d'entrer massivement dans la lutte armée " à temps complet ".
La grève de la Banque de France que suivrait celle des autres établissements de crédit pouvait, en suspendant les règlements, entraîner l'arrêt des autres activités. Elle permettrait en outre de soustraire l'encaisse aux exigences allemandes.
   
  Mais comment cent clandestins, inconnus du personnel, pourraient-ils convaincre d'arrêter le travail, 2500 personnes dont la presque totalité aspirait certes à la Libération, mais qui jamais encore n'avaient fait grève et qui pouvaient craindre de se priver de ressources, pour une durée indéterminée ? Tel était le problème qui se posait à nous.
Nous étions certes décidés à lancer l'ordre dans quelque circonstance que ce fut, comptant pour faire le reste sur le souffle de libération qui passait sur Paris, mais nous résolûmes pour augmenter nos chances de succès, d'obtenir bon gré mal gré de la direction de la Banque, les mesures propres à faciliter la réussite de notre entreprise. Ce soutien n'allait pas de soi, croyez-le. La Banque ne s'était pas contentée pendant l'occupation d'afficher partout les portraits du Maréchal de la collaboration et de suivre allègrement sa politique. Son attitude avait laissé à désirer en certaines occasions majeures et son Gouverneur devait d'ailleurs être révoqué à la Libération (Rappelons par exemple que l'or confié à la Banque de France par la Banque de Belgique fut rapporté d'Afrique où il était en sûreté pour être remis aux Allemands).
Mais notre groupe clandestin avait pour lui de représenter cette résistance qui demain allait peut-être prendre le pouvoir et qui en attendant ne paraissait pas devoir reculer devant l'emploi de moyens énergiques, voire expéditifs.
Aussi les dirigeants de la Banque, à qui nous fîmes savoir ce que nous attendions d'eux (il s'agissait notamment de verser d'avance au personnel le traitement du mois d'août), se contentèrent-ils de donner à leur opposition la forme administrative dilatoire et réglementaire, chère à des responsables également soucieux de leur présent et de leur avenir.
On tenta ainsi de nous mettre en opposition avec le groupe de résistants du Ministère des Finances et de susciter la division dans notre propre organisation, de faire valoir les dangers que cette " provocation " allait faire courir aux 40 milliards d'encaisse, l'impossibilité de mettre ceux-ci à l'abri, on tâcha de gagner une heure, un jour. Rien n'y fit. Quand l'administration de la Banque fut persuadée de notre détermination, elle céda. Les traitements d'août furent réglés. L'ordre de grève fut lancé le 18 août. La décision de fermeture de la Banque suivit.
La Banque Centrale fut occupée dès le 18 au soir par un faible détachement et le 19 par les 150 hommes de la milice patriotique qui la prit sous son contrôle à partir de ce moment. Bien que " la vieille dame " de la rue La Vrillère ait traversé bien des révolutions, elle n'avait jamais connu chose pareille.
Dès le samedi 19, les billets furent mis hors de portée des Allemands dans les caves souterraines en 3 heures par 20 hommes, alors que la veille, le Secrétaire Général objectait que l'opération exigerait 3 jours et 60 hommes. Le drapeau français fut solennellement hissé sur toutes les portes extérieures. Celui-là même qui avait dû l'amener en 1940, accomplit le geste réparateur et l'on peut difficilement aujourd'hui concevoir l'émotion qui nous étreignit tous.
Paris ne devait être libéré que sept jours plus tard. Cependant, le drapeau resta désormais en place. Les blindés allemands firent des incursions aux alentours le 20 et le 23. Mais, jour après jour, notre dispositif de défense commencé avec des moyens de fortune se renforçait. A partir du 23, il fut complété par six barricades élevées tout autour de la Banque.
Nous pûmes à ce moment mettre fin, en les faisant prisonniers, à la grande peur de deux soldats allemands qui gardaient un prodigieux dépôt de rhum et de cigares entassé par l'armée d'occupation dans le nouvel immeuble. Ce dépôt nous avait beaucoup inquiétés dès le premier jour, non pas à cause des deux Allemands, mais en raison des convoitises qu'il devait susciter dans le quartier et même dans tout Paris. Nous le prîmes sous notre contrôle et dès ce moment de nombreux concours et notamment celui de la Garde Républicaine voisine s'offrirent à nous. Nous eûmes beaucoup de mal à protéger le dépôt contre ses protecteurs jusqu'à la remise entre les mains des Domaines.
La Banque paraissait désormais n'avoir plus à redouter un coup de main ennemi. Notre milice put patrouiller aux alentours, libérer des locaux occupés par les Allemands qui furent faits prisonniers.
Enfin, le 25 août, le commandant du " Gross Paris " capitula et le lundi 28 août, la Banque rouvrit ses portes (pendant la semaine précédente nous avions seulement autorisé et effectué les retraits de fonds destinés à des règlements de salaires). La Libération de la France tout entière suivit.
Le but principal que s'était donné la Résistance française était atteint et les 150 du Front National de la Banque étaient heureux d'avoir rempli la mission qui leur avait été confiée et d'avoir connu cette fraternité dans le combat qu'ils ne devaient plus oublier. Mais d'autres objectifs subsistaient que le Conseil National de la Résistance avait intégrés dans son programme : il fallait tirer les conclusions du désastre de 1940 et surtout de la démission, voire de la trahison, des classes dirigeantes devant le nazisme. Trahison dont on ne parle plus beaucoup maintenant, mais qui pendant quatre ans avait éclaté au grand jour.
   
  Puisque le sursaut national était parti du peuple, c'est celui-ci qui devait assumer désormais les responsabilités. Il importait de chasser des postes de responsabilité ceux qui avaient collaboré, punir ceux qui pendant quatre ans avaient joué la carte allemande et surtout créer une société nouvelle plus juste dans laquelle le peuple trouverait une place conforme au rôle qu'il avait joué.
Le moins que l'on puisse dire est que cette deuxième partie du programme ne fut que faiblement réalisée. Au nom de la guerre qui continuait, les Gouvernants remirent à plus tard les changements économiques et politiques qui avaient été promis. Ils durent bien entendu jeter un peu de lest et c'est ainsi que furent obtenus la Sécurité Sociale, quelques nationalisations, le vote des femmes. Ils créèrent aussi des organismes pour juger les collaborateurs, mais seul le menu fretin des coupables fut abandonné à des commissions composées en majorité de résistants. Les personnages les plus importants qui par conséquent avaient encouru les plus grandes responsabilités, furent remis aux bons soins de jurys d'honneur où siégeaient notamment des hommes qui avaient prêté serment de fidélité à Pétain et ce fut ainsi que des petites faiblesses furent souvent punies plus sévèrement que de grosses fautes.
Plus le temps passa et plus on vit revenir à la surface des hommes qui à la Libération s'attendaient au pire. La France avait été libérée des nazis mais non des forces d'oppression traditionnelles et cette libération-là reste à faire.
La Résistance cependant avait découvert ce qu'avaient constaté avant eux les travailleurs unis en 1936, ce que devaient commencer à démontrer de nouveau les étudiants en mai 1968, que l'apparente force des dirigeants est bien fragile, que leur superbe ne fleurit que dans un climat de sécurité, de respect de l'ordre établi. S'ils croient entendre sonner l'heure du risque et de la reddition des comptes, ils jettent tout le lest du bord pour élever le débat. Les plus compromis se terrent, les autres vous promettent tout ce que vous leur demandez. Mais, si vous les croyez, si vous les laissez en place, ils savent bien vite reprendre ce qu'ils ont dû momentanément abandonner.
La Résistance avait gagné une bataille, elle n'avait pas gagné la guerre.