| La 2ème Guerre Mondiale
 

   

  

VINGT ANS EN 1934

Jacques Piollet : récit

 

   
    
 
   

 

Chapitre VII : La guerre.

Mon cas n’avait rien d’original ni d’extraordinaire ; des centaines de milliers de jeunes français se trouvaient dans la même situation que moi. D’autres centaines de milliers qui par la suite des menaces de la guerre avaient déjà été rappelés depuis six mois étaient dans une situation pire encore.

 

Il faut en parler ne serait-ce que pour faire comprendre à certains jeunes des générations d’aujourd’hui qui se plaignent de leur sort, qu’ils peuvent, eux, étudier, aimer, travailler, faire ou ne pas faire leurs quelques mois de service, et dans quelles conditions, sans d’autres soucis que celui de vivre le mieux possible, sans menace de guerre, sans guerre, sans camps de concentration ou de prisonniers, sans occupations ennemies, sans souffrir de la faim et du froid.

 

S’ils s’ennuient, qu’ils y songent et remercient plutôt la providence, leur bonne étoile, ou tout simplement la société dans laquelle ils ont le bonheur de vivre et qu’ils contestent sans raisons valables, sinon politiques.

 

C’est pourquoi je poursuivrai la relation, bien éclaircie d’ailleurs, de mes souvenirs militaires, afin qu’aujourd’hui chacun perçoive bien, que ces années là ont empoisonné notre jeunesse à nous et celles des êtres les plus chers dont nous avons été séparés contre nature durant des mois voire des années entières.

 

Mon régiment, le l41ème R.I.A. partit presque immédiatement pour le front, mais sans moi, mon capitaine ne pouvant se passer de mes services car il fallait procéder aux réquisitions des animaux destinés aux régiments de réservistes en formation notamment le 55ème R.I.A. auquel je fus affecté. Je partis donc avec mon capitaine et un officier vétérinaire pour le Haut Gard où nous passâmes une dizaine de jours à réquisitionner des mulets. Lorsque nous retournâmes à Marseille, le 55ème R.I.A. avait aussi rejoint le front sans moi : mon capitaine avait encore besoin de mes services. Mais il y a des limites à tout et je dus partir au mois de décembre rejoindre mon régiment qui se trouvait alors au repos à l’arrière à Vailly sur Aisne.

 

A mon arrivée, je fus affecté à la compagnie de mitrailleuses commandée par la capitaine Souville, un vieux briscard de capitaine sorti du rang, qui me désigna comme mitrailleur mécanicien dans sa compagnie, sans doute en raison de mes succès au tir, et me prit comme secrétaire, sans doute en raison de mon passage à l’état major. C’était logique. J’avoue que cette fonction ne me déplut pas car j’étais mon maître. Mon travail consistait essentiellement à prendre ses ordres par écrit le matin. Mon capitaine était très matinal, beaucoup plus que moi. Nous logions dans des maisons qui avaient été évacuées et pour me réveiller il jetait des cailloux contre les volets des fenêtres, jusqu’à ce que je donne signe de vie. Ensuite nous nous rendions dans un café voisin et il me dictait ses ordres pour la journée. Mon rôle consistait ensuite à les faire parvenir aux différents chefs de section. J’avais en outre, la responsabilité des munitions de la compagnie dont je tenais l’inventaire à jour.

 

A ma grande surprise et sans doute à l’ancienneté, je fus nommé caporal-chef. J’avais donc deux galons foncés et un doré ; je n’en étais pas plus fier pour ça.

 

Quelques temps après, nous partîmes pour le front, sans notre brave capitaine remplacé par un réserviste. C’était au mois d’avril; notre compagnie prit position en avant de la ligne Maginot dans le secteur de Bitche et à quelques kilomètres à l’est d’un petit village appelé Neunhoffen. Nous sommes restés là presque deux mois à l’orée d’une forêt de sapins prolongée par une prairie qui n’avait guère plus d’une centaine de mètres de large, bordée également de l’autre côté par une autre forêt de sapins où se tenaient les avant-postes allemands. Les nuits étaient noires comme de l’encre et cela nous surprenait d’autant plus qu’en Provence nous étions habitués à ces belles nuits claires, sous une voûte céleste criblée d’étoiles. Et certains camarades avaient peur que nos ennemis profitent de l’obscurité de la nuit pour nous attaquer. Aussi pour se protéger, ils imaginèrent de tendre au milieu de la prairie des fils de fer, auxquels ils suspendirent maintes boîtes de conserve, pensant que les allemands se prendraient les pieds dans les fils de fer et que le bruit des boîtes s’entrechoquant signalerait leur approche.

 

Le remède s’avéra pire que le mal, car le vent et les bêtes sauvages faisaient sans arrêt tinter les boîtes de conserve, si bien qu’il était devenu impossible de dormir. Il fut donc décidé de supprimer ce système d’alerte illusoire, certains d’ailleurs pensaient comme moi que si la nuit était noire pour nous, elle l’était également pour nos ennemis et que les ténèbres étaient par suite plutôt une protection qu’un danger.

 

Il y avait de temps en temps quelques tirs de mortiers ou de mitrailleuses, mais on sentait bien qu’il s’agissait de manoeuvres de harcèlement destinées à fixer les effectifs et la plupart du temps les hommes passaient leur temps à dormir au soleil sur les abris en rondins de sapin qui camouflaient nos mitrailleuses. Cette pratique faillit bien un jour être fatale aux dormeurs, si nous n’avions pas bénéficié d’un renseignement donné fortuitement par un camarade qui passait pour simple d’esprit.

 

Celui-ci avait en effet l’habitude d’aller se promener dans la forêt tout seul et sans arme en avant de nos positions. Revenant d’une de ses promenades en solitaire, il raconta qu’il avait aperçu un groupe d’allemands s’approchant de nos lignes avec un engin qui ressemblait à un gros fusil ventru. Notre chef de section pensa avec juste raison qu’il devait s’agir d’une mitrailleuse ou d’un mortier et donna aussitôt l’ordre à tout le monde de se mettre à l’abri.

 

Heureusement car presque au même instant la mitrailleuse se mit à tirer. Ils l’avaient pointée sur l’orifice aménagé dans un de nos abris pour permettre à notre propre mitrailleuse de tirer et les balles passant au dessus de la tête des servants de la pièce se fichaient dans la paroi opposée si bien qu’il était impossible aux hommes de se servir de leurs armes pour riposter.

 

A la demande de notre chef, l’artillerie déclencha un tir de barrage de 75 à la lisière de la forêt d’en face, puis tout retomba dans le calme. Une patrouille envoyée aussitôt après, ne trouva aucune trace de nos ennemis qui avaient dû décrocher avant le commencement du tir de barrage. Il n’y avait pas eu de victimes ni de notre côté, ni de l’autre semble-t-il.

 

Nous restâmes donc là à tirailler et à écouter anxieusement les nouvelles des attaques allemandes, de leur progression qui n’était jamais aussi grave disait-on qu’il le paraissait ; ce fut enfin la percée de Sedan. Cela commençait à sentir le roussi et nous ne fûmes pas étonnés du tout quand le 12 juin au soir nous abandonnâmes nos positions ; nous eûmes immédiatement le sentiment que nous battions en retraite sans direction bien déterminée. Nous marchions la nuit quelques heures dans un sens, quelques heures dans le sens opposé. On s’en rendait compte en s’orientant grâce aux étoiles, au vent ou aux arbres. Il y avait des haltes sans raison apparente. Dès le jour nous nous arrêtions; nous mettions nos mitrailleuses en batterie le long de la route et nous attendions. Le soir nous repartions. De nuit en nuit nous arrivâmes ainsi à Saralthrol dans les Vosges, où nous eûmes notre premier combat avec les avant-gardes allemandes qui nous avaient rejoints.

 

Il s’agissait d’une unité cycliste. Elle déboucha sur la route devant nos mitrailleuses qui ouvrirent le feu. Les cyclistes s’égayèrent dans la nature et nous aspergèrent sans précision ni grand dommage avec de petits mortiers. Cela dura ainsi jusqu’à la nuit. Nous décrochâmes à nouveau et le 18 juin 1940 nous arrivâmes à Lunéville après avoir parcouru à pieds 200 kilomètres environ en 6 nuits. La journée se passa à attendre des ordres ; nous nous savions maintenant pratiquement encerclés par les allemands. Il était impossible de savoir où ils se trouvaient exactement. Certains disaient à Dijon, d’autres à Mâcon, voire même à Lyon; qui fallait-il croire ? Car en effet, le soir même nous repartîmes vers le nord ouest. Le 19 juin au petit jour, notre compagnie prit position autour de Veho, petit village de la Meurthe et Moselle près du canal de la Marne au Rhin.

 

 

Au lever du soleil les allemands nous attaquèrent. Sous les bombardements et la pression de nos ennemis nous nous rendîmes vers 11 heures ; je dis nous car au cours de cette bataille et dès le moment où l’attaque s’est déclenchée aucun ordre ne nous a été donné. Chacun a agi pour le mieux, nos chefs avaient disparu. Pour ma part, j’avais fait mettre une mitrailleuse en batterie, pour essayer de démolir le "mouchard" qui nous survolait à basse altitude et réglait sans doute le tir de l’artillerie adverse. Je n’y ai pas réussi. Ou bien j’ai été maladroit, ou bien nos munitions antiaériennes ne valaient rien, ou bien le mouchard était efficacement blindé. Je penche pour cette dernière hypothèse car il était impossible que je l’eusse manqué d’aussi près ; il se déplaçait en effet très lentement et très bas.

 

J’ai ensuite tiraillé sur des allemands que j’apercevais au sommet d’une colline au nord du village, mitraillant des camarades qui fuyaient à travers les prairies entourant le village. Ils les tiraient comme des lapins et cela m’ôta l’envie que j’avais eu un moment de me replier dans de telles conditions. D’ailleurs pour aller où ? Nous étions tellement démoralisés. C’est à cet instant que si j’avais été officier j’aurais dû faire ce que d’autres n’ont pas fait. C’est à dire donner l’exemple, regrouper les hommes, ne jamais leur laisser l’impression que tout était fini sans espoir; les guider, les exhorter. Mais voilà, pourquoi se faire tuer quand tout craque autour de soi, quand aucune issue ne paraît possible, quand on se sent complètement abandonné.

 

Je dois dire d’ailleurs que je n’ai pas eu le temps de beaucoup y réfléchir. J’ai eu peur un moment, la sensation du bateau qui sombre sous vous, puis tout s’est très vite passé ; les allemands sont arrivés en hurlant au bout de la rue principale du bourg ; torse nu, cartouchières sur le ventre, casque surmonté de branchages, mitraillant à gauche et à droite.

 

Je m’étais abrité avec quelques camarades derrière l’église de Vého dans une sorte de petite remise ; mon attention avait été attirée un instant par un tableau de la Sainte Vierge vêtue d’une robe bleue et je me suis surpris à penser que peut-être elle allait nous protéger. Lâcheté direz-vous ? Peut-être mais qui sait ce que vous feriez dans un moment pareil ?

 

Vingt et un ans après, revenant d’Allemagne avec mes enfants j’ai voulu leur montrer le village où j’avais été fait prisonnier. Il était toujours le même, les impacts des balles et des éclats d’obus dans les murs des maisons n’avaient même pas été bouchés ; et, dans l’appentis derrière l’église la Sainte Vierge était toujours là dans sa robe bleue. Je suis resté figé, un grand moment, à la regarder. Et bien oui je l’ai remerciée. Puis j’ai été sur le point de l’emporter, mais j’ai renoncé à ce projet. Sa place était là. D’autres l’avaient vue, qui viendraient, la reverraient, auraient sans doute le même regard que moi.

 

Il est bon de croire ; cela soulage, cela aide. Quelques minutes avant de me réfugier dans cet appentis et pour éviter les obus allemands je m’étais précipitamment jeté dans un abri qui avait été construit par mes camarades avec des sacs de terre dans la cave d’une maison. Presque toute la population du village s’y trouvait déjà réunie, à genoux, les mains jointes, priant Dieu à haute voix "Notre Père qui êtes aux cieux...". Pensez ce que vous voudrez, je souhaite seulement que jamais vous ne vous trouviez dans de telles conditions car si vous vous dites incroyant il se pourrait bien que vous aussi à ce moment là...

 

Quand les allemands sont arrivés près de l’église je suis sorti de l’appentis, sans arme (j’avais enlevé la culasse de mon fusil auparavant pour le rendre inutilisable), et les mains en l’air comme mes camarades. Je vous assure que c’est un moment difficile à passer; mais je ne me souviens pas avoir ressenti de choc ou éprouvé un sentiment quelconque. Il s’agit davantage d une assimilation avec le comportement d’un animal traqué, pris au piège; ou d’une bête épuisée de fatigue, sans volonté ; ou encore d’un automate car on regarde sans rien pouvoir faire ces fusils braqués sur vous ; vont-ils tirer ces hommes qui nous menacent avec des flammes dans les yeux ? A ce moment-là on ne cherche pas à comprendre ; cela viendra plus tard quand on aura le temps de réfléchir. Des êtres humains ne devraient pas avoir à vivre de pareils moments.

 

Nous avons été aussitôt rassemblés en colonne et poussés vers le nord au pas de gymnastique, les mains sur la tête, après avoir été délestés de tout ce que nous portions musette, montre, couteau, stylo notamment. Un allemand qui trouvait sans doute que je ne mettais pas assez d’empressement à me débarrasser de ma musette me donna un coup de baïonnette dans le dos. Heureusement il frappa juste sur mon ceinturon en cuir qui en fut transpercé mais m’évita une blessure qui aurait sans doute été grave, je me le tins pour dit.

 

Nous arrivâmes ainsi à un carrefour de plusieurs routes, où de nombreux prisonniers se trouvaient déjà rassemblés et où d’autres colonnes nous rejoignirent. Une sorte de point de centralisation. On se comptait, on reconnaissait des camarades, on se questionnait Qu’est devenu un tel ? et un tel ? mort, blessé, je ne sais pas.

 

C’est alors que vous vîmes défiler sur la route, les engins, l’artillerie tractée, les troupes portées qui fonçaient vers le sud. Et sur chacun de nos visages, la stupeur se lisait. Toutes ces armes modernes et cette mécanisation, alors que depuis huit jours nous avions reculé à pieds, harassés de fatigue, accrochés souvent par paquet de quatre ou cinq hommes aux harnachements et à la queue des 90 mulets de notre compagnie...

 

Je commençais à penser à tout ce temps perdu par nos gouvernants et nos chefs militaires, à leur irresponsabilité, à leur négligence, à leurs fautes criminelles, à ces deux années inutiles de service militaire et c’est dans l’amertume et la haine que nous reprîmes la route en silence, impuissants, sous les vociférations de nos gardiens. Une réprobation muette, triste et pleine de mépris se voyait sur tous les visages.

 

Le convoi se dirigeait vers l’est me semblait-il ; nos gardiens continuaient à l’escorter en hurlant, l’arme toujours pointée vers nous, ce qui procure une sensation fort désagréable, au début surtout, ensuite on s’y habitue. A un moment donné le convoi s’arrêta ; un officier allemand entouré de soldats se mit à nous invectiver en français, ironisant sur la belle et courageuse armée française que nous représentions et ce faisant, il fit sortir du convoi pour bien nous les montrer trois malheureux noirs martiniquais qui se trouvaient parmi nous. Après les avoir copieusement injuriés, il les fit abattre par ses hommes à coups de fusils et de revolvers.

 

Je ne sais pas si vous avez assisté à une pareille scène ? Pour ma part je me suis senti impuissant et misérable, j’allais dire méprisable. Impuissant cela va de soi, que faire sans arme ; nous aurions été cloués au sol à la moindre tentative pour tenter de sauver nos frères d’armes ou plutôt nos frères tout court même si leur couleur était différente. Misérables parce que même pas un murmure ne s’est élevé dans nos rangs, la peur aux entrailles, voilà ce que nous avons ressenti devant ces assassinats sous nos yeux. Personne n’a bougé, personne n’a crié. On aurait voulu, mais on est resté là, cloués sur place par la frousse et l’horreur, avec au fond des yeux un mépris infini pour cette démonstration de la puissance nazie et de sa cruauté raciale.

 

Le convoi se remit en marche. Au long des kilomètres, nous pouvions voir les traces des combats qui avaient eu lieu après ce qu’on a appelé la trouée de Sedan : maisons éventrées et pillées, trous d’obus, carcasses de véhicules, animaux morts gonflés par la putréfaction. Le spectacle désolant de la guerre.

 

Une nouvelle sale besogne nous était réservée. Il semblait bien qu’aux abords de ce bourg anonyme les nôtres s’étaient défendus avec acharnement. Il y avait des cadavres un peu partout dans les champs, impossible de savoir à quel régiment ils pouvaient appartenir puisqu’en temps de guerre les uniformes ne portent pas d’écussons. Il n’était pas question de faire participer tous les hommes du convoi à la corvée d’enterrement, nos gardes n’auraient pas été assez nombreux pour la surveillance ; déjà se manifestaient des velléités d’évasion. Au hasard ils nous désignèrent pour ce boulot morbide, en nous sortant des rangs avec le canon de leur fusil, une habitude ; je fus du lot.

 

Nous étions au mois de juin, il faisait très chaud, les combats remontaient sûrement à plusieurs jours vu l’état de décomposition avancé des cadavres couverts de mouches vertes. L’odeur était atroce, souvent à la limite du supportable malgré les mouchoirs ou les chiffons noués sur le nez et la bouche. Il fallait récupérer d’abord, quand nous en trouvions, les papiers et la plaque du mort qui avait été dépouillé, on se demande par qui, d’une partie de ses vêtements, capote et vareuse, et de ses souliers. Quand nous trouvions un portefeuille, des lettres ou des papiers, il fallait les remettre aussitôt au gardien sans les consulter.

 

Ensuite nous creusions un trou sommaire pour y mettre notre pauvre camarade méconnaissable, défiguré par la putréfaction. Nous plantions à la tête un piquet de bois misérable, sans nom, sans inscription, sur lequel nous posions son casque. Sur ce casque, je remarquai qu’à la place de la grenade qui ornait les nôtres il y avait un aigle, les ailes déployées, peint en blanc. Je compris alors que ces hommes avaient appartenu à une unité polonaise, venue combattre en France après l’envahissement de la Pologne par les nazis. Et je sus alors, pourquoi ces hommes s’étaient fait tuer, plutôt que de se rendre ; je compris la raison de ces cadavres putréfiés, de ces sépultures sommaires et anonymes, je devinais pourquoi ces morts n’avaient pas d’identité ; afin que les bourreaux nazis ne puissent pas effectuer de représailles sur leurs parents, leurs épouses ou leurs enfants. Quelle honte pour ce régime et pour ceux qui l’ont soutenu.

 

Pendant ce travail, le convoi était reparti. Nous devions le rejoindre à Battaville où les prisonniers avaient été parqués dans une ancienne usine de chaussures. La nuit tombait enfin pour moi, au soir du 19 juin 1940 sur la journée la plus longue et la plus dure de ma vie. Nous n’avions ni bu ni mangé depuis l’aube, mais nous n’y pensions pas encore. J’étais pour ma part physiquement épuisé et moralement complètement vidé. Pour soulager mes pieds meurtris je quittai mes souliers que j‘attachai ensemble par les lacets et je les plaçai sous ma tête pour me servir d’oreiller et aussi pour qu’on ne me les vole pas pendant mon sommeil, sachant par expérience, combien ils pouvaient être précieux. Sur la dalle en ciment de l’usine je dormis jusqu’au matin, d’un sommeil d’animal, à se mépriser. Trois jours plus tard, le 22 juin 1940 l’armistice était signée à Rethondes par le général Huntziger pour la France et le maréchal Keitel pour l’Allemagne, le même qui signera plus tard la capitulation du Reich le 8 mai 1945.

 

Cette page étant tournée, il n’entre pas dans mes intentions de vous narrer ma captivité par le détail. Ce serait fastidieux pour beaucoup, nous sommes tellement nombreux à avoir été prisonniers, un million huit cent mille. Mais je voudrais vous parler quand même un peu du comportement des prisonniers physiquement et moralement.

 

 

Chapitre VIII - Prisonnier

 

C’est physiquement que le prisonnier réagit le plus vite, par obligation, quand tout danger contre sa vie paraît écarté. L’instinct de conservation en somme. Les allemands lui ont tout pris. Alors, petit à petit il s’équipe, ramasse tout ce qu’il trouve, comme une fourmi. Tout ce qui traîne, tout ce qui peut servir ; il ne sait pas d’ailleurs exactement à quoi. Un bout de métal qui aiguisé sur une pierre avec patience, car il en a le temps, servira de couteau; une boîte de conserve vide dans laquelle il pourra recevoir la soupe distribuée avec parcimonie. J’ai vu des camarades tendre leurs mains jointes ou leur béret retourné en guise de gamelle. Des bouts de ficelle pour remplacer les lacets défaillants, ou coudre des morceaux d’étoffe qui serviront à confectionner une musette ; des morceaux de chiffon qui, coupés en lanières, permettront de se bander les pieds à défaut de chaussettes. Tout est ramassé, stocké.

 

Le prisonnier devient ingénieux, il fait du troc objets nécessaires contre pain, biscuits, cigarettes que certains prisonniers ont réussi à conserver malgré la fouille. Une circulation des produits les plus divers s’instaure dans le camp. Un coiffeur s’installe grâce au rasoir qu’il a trouvé ou conservé; un autre débite en petits morceaux une "pierre" de savon. de Marseille.

 

Il s’agit de survivre et d’améliorer ses conditions de vie. Comme la fourmi, le prisonnier entasse tout, il est souvent obligé de faire un tri dans son trésor (il ne peut tout emporter) et d’abandonner le reste. Plus tard, quand tous soucis matériels et de subsistance seront écartés, que la vie du prisonnier sera organisée, stabilisée, le moment viendra de rechercher une occupation physique pour ses loisirs, en un mot pour tuer le temps.

 

Alors il va travailler le métal, tresser des chaînes, confectionner des briquets, tailler la pierre, sculpter le bois, broder, le tout avec des moyens rudimentaires, une patience et une ingéniosité inimaginables. Ecrire aussi son journal dès qu’il a pu se procurer crayon et papier.

 

Pour certains ces diverses occupations suffisent à meubler leur existence en quelque sorte passive et attentiste. Pour d’autres, au contraire, c’est une question de caractère, la réflexion, le désir de savoir, de comprendre, d’imaginer leur devenir, occupe tous leurs instants et ils sont nombreux dans ce cas. Cela devient une obsession. C’est ce que j’appellerai le comportement moral du prisonnier.

 

Il résulte d’un état d’esprit, du fait que l’on refuse de vivre comme un animal parqué, que la pensée l’emporte sur l’estomac. Qu’on a besoin de savoir, d’avoir des nouvelles. Cet état d’esprit est d’ailleurs tellement important qu’il est savamment étudié, entretenu et dirigé par nos ennemis. Ils procèdent par rumeurs, fausses et vraies nouvelles, répandues à bon escient et qui se colportent, souvent déformées avec une rapidité incroyable à travers le camp. Il y a toujours des prisonniers mieux informés que les autres. L’interprète qui a le privilège de comprendre l’allemand et qui est naturellement le plus informé puisqu’il écoute et comprend les conversations des gardiens qu’il déforme parfois. Le responsable du camp ensuite, chargé des intérêts des prisonniers et de transmettre les ordres des gardiens qui ne se font pas faute de lui glisser des tuyaux plus ou moins orientés ; enfin, ceux qui ont des nouvelles, on ne sait trop comment d’ailleurs. On les voit tourner autour des gardiens, lier conversation avec eux, obtenir parfois d’eux une cigarette, un biscuit, une friandise. On apprend ainsi que la paix a été signée. Où et comment et par qui? On ne le dit pas. Mais cela sous-entend, puisque la paix a été signée, que la libération des prisonniers est proche. Ils ne vont pas nous garder après ? Pourquoi faire ? On se le demande. D’où meilleur moral dans le camp; la propagande en profite, on oublie un peu vite ce qui s’est passé. On leur cherche des excuses. Ensuite on nous annonce la distribution de cartes à expédier à nos familles. Ces bons allemands, ils pensent à l’inquiétude de nos parents à notre sujet. Pourquoi pas au martyr infligé aux êtres aimés qui depuis des semaines et des mois ne savent pas s’ils doivent pleurer ou espérer. Comme cette carte va leur faire plaisir ! Quelle joie elle va leur procurer ! Il n’y a donc plus lieu de se faire du mauvais sang. D’ailleurs le commandant du camp doit venir nous parler et c’est sûrement pour nous annoncer notre libération prochaine.

 

Le commandant ne vient pas, mais les cartes sont bien distribuées. On ne doit rien écrire dessus. Pour quelle raison ? On ne le dit pas ; hormis l’adresse et la signature. C’est peu mais cela veut tout dire n’est-ce pas ? Cela veut dire aussi, que de cette façon les allemands posséderont l’adresse des nôtres, on ne sait jamais en cas de recherches ou de représailles. C’est tellement vrai que cette fameuse carte n’est parvenue à ma femme que deux cents jours après sa signature, soit bien après mon évasion. On avait eu tout le temps de la ficher et compulser.

 

Par suite de cette intoxication permanente, le camp est au bout d’un certain temps divisé en factions. Celle de ceux qui ont compris que toute cette campagne de fausses et plus ou moins vraies nouvelles est orchestrée pour faciliter la surveillance des prisonniers et leur faire admettre leur sort. Car il n’est pas toujours facile de garder des centaines de milliers d’hommes qui s’interrogent. Pas facile aussi, parce qu’il faut de nombreux gardiens. Et il n’est pas besoin d’être un observateur clairvoyant pour remarquer que nos gardiens vieillissent rapidement; qu’ils sont ce que nous appelons chez nous des services auxiliaires; qu’ils boitent quelquefois. C’est donc que les fronts sont meurtriers, que la résistance alliée s’accentue, que nos ennemis ont peut-être perdu l’initiative des combats, que par suite, des renforts sont nécessaires et que les hommes indispensables pour nous garder, sont de plus en plus difficiles à trouver. Certains sont autrichiens ou tchèques mélangés à de purs aryens, la confiance ne règne pas. Les alsaciens viennent d’être libérés dit-on. Peut-être est-ce bien vrai, mais ce qu’on ne nous dit pas, c’est que cette libération conditionnelle est assortie d’un enrôlement dans la Wehrmacht, plus de 30.000 alsaciens et mosellans ont été ainsi incorporés de force dans l’armée allemande. Environ 14.000 sont disparus.

 

Nos gardiens sont maintenant armés de fusils français récupérés, ils sont beaucoup moins hargneux qu’au début, c’est donc que les purs sont partis ailleurs, combler les vides sur le front et que les armes allemandes modernes manquent, qu’elles sont réservées pour ceux qui combattent.

 

Cette faction du camp réfléchit, déduit, et bientôt elle acquiert une certitude. Elle ne doit s’attendre à aucune libération anticipée ou pas. On ne libère pas ses ennemis tant que la victoire n’est pas définitive. On ne libère pas des hommes jeunes qui feront des enfants tandis que les jeunes allemands, les beaux aryens se font tuer. On ne libère pas des hommes jeunes qui vont aller travailler dans leur pays alors que l’industrie allemande manque de bras; cela tombe sous le bon sens ; c’est le fruit de la réflexion la plus élémentaire.

 

D’ailleurs aucun journal ne pénètre dans le camp. C’est le black-out total. Le motif est facile à deviner.

 

Puis il y a l’autre faction du camp, celle des incrédules, des naïfs et des innocents qui refusent de réfléchir et d’admettre l’évidence. La masse de ceux qui n’écoutent que les fausses nouvelles et les tiennent pour vraies envers et contre tout.

 

Et tenez pas plus tard qu’hier, ils ont libéré les bretons et vont renvoyer chez eux les prisonniers qui habitent dans un rayon de cent kilomètres autour du camp. C’est bien vrai puisqu’ils nous ont fait remplir un questionnaire sur nos activités professionnelles. De fait, certains groupes sont formés et quittent le camp. Mais personne ne connaît la destination de ces hommes. On ne les revoit jamais d’ailleurs.

 

De cette faction du camp, que j’appellerai opportuniste, il n’y a rien à tirer ; elle accepte son sort sans sourciller et se cramponne mordicus à cette fausse espérance de libération prochaine entretenue par la propagande ennemie.

 

Tandis que petit à petit, parmi ceux qui font partie de l’autre bord, composé par ceux qui refusent d’accepter cet état de chose, s’instaure une certitude ; pas de libération prochaine, donc une seule issue possible, immédiate : l’évasion.

 

Alors on commence à y penser sérieusement, sans en parler, car on se méfie les uns des autres. En cas d’évasion, les allemands exercent des représailles sur ceux qui restent. Du genre corvées supplémentaires, privation de nourriture. Pour n’avoir pas à subir ces représailles bénignes, certains en sont arrivés à une aberration lamentable qui consiste à dénoncer le camarade qui les a mis dans le secret de ses projets d’évasion.

 

Voilà à quoi est parvenue cette saloperie de propagande nazie faire dénoncer un prisonnier français par un autre prisonnier français par crainte d’avoir un peu moins de nourriture ou un peu plus de travail. Un peu d’ailleurs comme celle pratiquée chez eux par le parti nazi qui avait pour résultat dans de nombreux cas de faire dénoncer, par leurs propres enfants, l’activité anti-naziste de parents ou seulement leur tiédeur à soutenir le régime. Phénomène lamentable que nous avons eu bien souvent l’occasion de constater aussi en France pendant l’occupation allemande, et il n’y a pas lieu d’en être fier.

 

S’évader, il y a deux façons de le faire : en solitaire ou à plusieurs, sur un coup de cafard ou après une minutieuse préparation. Dans les deux cas il y a eu des échecs et des réussites. Le succès d’une évasion préparée ou non est fonction de beaucoup de choses, du facteur chance notamment. Mais il est certain qu’en entretenant parmi les prisonniers l’idée que leur captivité sera de courte durée, les allemands limitaient au minimum les tentatives d’évasion. Elles deviendront de plus en plus nombreuses au fur et à mesure que le temps passera. On ne s’évade pas quand la libération est proche et quand les conditions de détention sont acceptables.

 

Des centaines de milliers de prisonniers se sont évadées (il y avait près de 1.845.000 prisonniers à l’armistice, il n’y en avait plus que 1.490.000 fin 1941, 1.110.000 fin 1942, 983.000 fin 1943, 944.000 fin 1944, ces chiffres tenant compte des libérations et des décès) parce qu’ils avaient horreur des barbelés, des gardes chiourmes, de la soupe au fil de sacs, en un mot parce qu’ils étaient des hommes libres et entendaient le rester.

 

Les barbelés ? Sans doute en avez-vous déjà vu. Mais d’habitude on les trouve autour des parcs à bestiaux, afin de protéger les cultures avoisinantes. Oui, mais surtout pour les empêcher de s’échapper. Eh bien en ce qui concerne les hommes c’est la même chose quand on veut les empêcher de retourner à leur état naturel d’êtres libres, d’aller et venir où bon leur semble ; à cette différence près que les rangs de barbelés sont plus serrés, atteignent une plus grande hauteur, que parfois ces fils sont également électrifiés pour tuer ceux qui les toucheront et non pas seulement les faire reculer comme des bestiaux ; qu’à chaque angle des clôtures des tours surmontées d’une plate forme, appelées miradors, ont été édifiées. Que sur la plate-forme de ces tours se trouvent un ou plusieurs gardes-chiourmes armés de fusils ou mieux de mitraillettes, prêts à tirer sans sommation, autre que le "Halt" bien connu, sur quiconque s’avisera d’essayer de les franchir, ces barbelés.

 

Quand on se trouve à l’extérieur de l’enclos l’optique est différente. On ne se sent pas concerné. C’est de l’intérieur et sachant que désormais votre univers est limité sans rémission par cette ferraille épineuse que vous prenez une saine vision de la société et des hommes qui la composent. Et si vous êtes un être humain digne de ce nom vous n’avez p1us qu’une pensée qui devient vite une obsession comment en sortir ? Comment m’enfuir ?

 

Pour ma part, j’avais pris très tôt la décision de me sauver tout seul. Mais je ne voulais le faire que lorsque j’aurais mis de mon côté toutes les chances de succès. Car ceux qui étaient repris subissaient des représailles du genre prison ou camp de travail, rendant beaucoup plus difficile toute nouvelle tentative. Il fallait avoir le temps de penser à cette évasion, de la préparer, de se procurer une carte, une boussole, de l’argent, des vivres et connaître les embûches possibles, tout au moins certaines.

 

Nous changions souvent de camp et chaque fois il fallait réétudier la question. A Dieuze, j’avais pu me procurer une carte des P.T.T. que j’avais extraite d’un vieil almanach qui avait été jeté aux ordures. Je n’avais pas de boussole mais en France cela ne me paraissait pas indispensable. Notre séjour au camp de Dieuze fut de courte durée. Je partis ainsi que de nombreux camarades pour le camp de Ste Ménéhould dans la Marne où se trouvaient réunis quarante à cinquante mille prisonniers. Une sorte de camp de triage. Les conditions de détention n’étaient pas favorables à une évasion.

 

Le camp était coupé en deux par une palissade faite de barbelés dans laquelle plusieurs passages avaient été aménagés et où les allemands distribuaient la soupe : une sorte de bouillie brune dans laquelle nageaient des filaments douteux. Mais il fallait bien manger ce que des cochons n’auraient peut-être pas voulu. Et quand on le pouvait, essayer d’en obtenir davantage, c’est cela avoir faim.

 

Dès le matin, les prisonniers formaient la queue à chacun des passages, compte tenu du nombre, cela durait toute la matinée. Leur ration obtenue et mangée (c’était vite fait) ils reformaient la queue de l’autre côté de la palissade pour attendre la distribution de la ration du soir. On ne pouvait guère penser à autre chose. Cela me rappelle une anecdote amusante si l’on veut. J’avais réussi à me procurer une deuxième boîte de conserve et j’ai tout de suite pensé que grâce à elle je pourrais peut-être obtenir davantage de cette soupe affreuse qui était pourtant notre seul moyen de subsister. Alors je faisais la queue ma capote jetée sur les épaules cachant les bras, je tenais une boîte de conserve dans chaque main. En arrivant devant l’allemand qui distribuait la soupe je tendais d’abord la main gauche ; sitôt la boîte remplie, sans bouger de place et pendant que l’allemand plongeait sa louche dans la marmite, je tendais l’autre boîte de conserve de la main droite. Chaque fois j’ai ainsi obtenu deux rations, j’en partageais une avec mon camarade Franck et nous avions ainsi chacun une ration et demie. L’allemand ne s’est jamais aperçu de rien.

 

Quelques jours après notre arrivée à Ste Ménéhould, les allemands demandèrent des volontaires pour travailler au ramassage des récoltes. Je fus candidat, avec quelques centaines d’autres camarades parmi lesquels Franck, authentique viticulteur de Milhaud dans le Gard.

 

Sortir de cette masse de prisonniers faciliterait certainement mes projets d’évasion. Plusieurs commandos furent ainsi constitués et le nôtre arriva après une longue et pénible marche par Fléville et Grandpré dans un petit village des Ardennes appelé la Croix au Bois, sur la route de Vouziers à Stenay. Il n’y avait plus un seul civil ; les maisons étaient abandonnées, pillées pour la plupart, meubles éventrés, linge éparpillé sur le sol. Une véritable misère. Je pensais aux pauvres gens qui retrouveraient leurs biens dans cet état.

 

Mais pour l’instant nous en profitions; nous avons pu ainsi en fouinant ici et là reconstituer notamment tout l’arsenal indispensable à la toilette, savon, serviette, rasoir, blaireau, etc...

 

Après les grands camps où nous avions connu toutes sortes de restrictions c’était quand même la vie de château : logement au sec, nourriture plus abondante, conditions d’hygiène presque satisfaisantes. Le travail aux champs n’était pas très pénible et la discipline moins stricte, nos gardiens étaient plus calmes, se sentant sans doute moins surveillés.

 

Celui qui avait en charge notre groupe d’une douzaine d’hommes était semble-t-il un cas particulier, sans doute un anti-nazi, sûrement un homme courageux.

 

Un jour, à notre grande stupéfaction, il proposa à quelques uns d’entre nous de faire le lendemain matin une battue aux sangliers qui foisonnent dans cette région. Nous restâmes sceptiques, mais quelle ne fut pas notre surprise d’être réveillés vers trois heures du matin par Hans, c’était son prénom, qui nous remit à chacun un fusil de guerre et une poignée de cartouches. Puis il nous demanda de ne pas faire de bruit et de ne parler de cette battue à qui que ce soit, à cause de ses chefs. Cela allait de soi et nous voilà partis, seuls avec lui, dans la forêt ardennaise à plusieurs kilomètres du village, armés et en pleine nuit. Evidemment les conditions presque idéales pour s’évader se trouvaient réunies. Je pensais que notre gardien Hans était bougrement culotté. Mais personne ne profita de la situation pour s’enfuir, question d’honnêteté et puis surtout, je crois que nous avions été pris un peu au dépourvu.

 

Au fond Hans avait dû spéculer sur la surprise et le défaut de préparation d’une évasion éventuelle. Ou tout simplement nous avait-il fait confiance. Je penchais pour cette dernière alternative. On ne tira pas de sanglier, mais l’un de nous tua un chevreuil qui améliora sensiblement l’ordinaire du commando. L’aventure resta secrète, Hans devînt un camarade plutôt qu’un gardien, ses réticences à parler de la guerre, ses mimiques, ses silences sur le déroulement des opérations sur le front, me confirmèrent que tout n’allait pas pour les nazis aussi bien qu’ils le disaient et que nous resterions prisonniers longtemps encore faute d’une issue rapide de la guerre. Il fallait donc que je m’évade au plus tôt, car petit à petit, nous nous approchions de la frontière.

 

Quelques temps après, les récoltes terminées et rentrées, nous quittâmes la Croix au Bois pour aller plus à l’est à Buzancy, chef lieu de canton des Ardennes. Ce fut le dernier camp où je devais séjourner car je m’en suis évadé le 22 décembre 1940.

 

 

Chapitre IX - L’évasion

 

A Buzancy nous fûmes parqués dans la gendarmerie dont l’immeuble situé à la sortie du bourg sur la route de Stenay avait été au préalable entouré par une clôture en fils de fer barbelés pour faciliter la surveillance et décourager les tentatives d’évasion. Les diverses pièces avaient été complètement vidées des meubles qu’elles avaient pu contenir et nous couchâmes la première nuit à même le sol.

 

Ce n’était pas agréable et depuis quelques semaines nous avions pris des habitudes de nababs qui rendaient cette situation vraiment insupportable. Aussi dès le lendemain nous décidâmes d’y porter remède. Nous profitâmes des corvées de nettoyage exécutées au bourg pour installer le cantonnement de nos gardiens, pour nous emparer des matelas que nous trouvions dans les maisons abandonnées et les transportâmes à la gendarmerie sous le nez des sentinelles qui n’y firent pas obstacle, ignorant si ce manège ne résultait pas d’ordres donnés par leurs supérieurs.

 

 

Si bien qu’au soir du deuxième jour suivant notre arrivée à Buzancy tous les prisonniers avaient un matelas pour dormir. Mais il y eu des fuites, ou bien les sentinelles mouchardèrent auprès de leurs chefs et nous ne fûmes pas autrement surpris de voir arriver un feldwebel hurlant et tonitruant (mais nous en avions pris l’habitude) nous enjoignant de rapporter les matelas où nous les avions pris.

 

 

Sans nous concerter chacun de nous chargea son matelas sur son dos, sortit de l’immeuble de la gendarmerie par la porte de derrière, fit le tour du bâtiment, rentra par la porte de devant et reposa le matelas à l’endroit où il l’avait enlevé. Ce ballet de matelas dura un bon quart d’heure, après quoi le sous-off allemand parut satisfait et s’en alla. Nous n’entendîmes plus parler des matelas. A vous de comprendre.

 

Au cours d’une corvée de nettoyage que j’effectuais à la kommandatur, j’ai été témoin de la punition infligée à un soldat allemand pour un motif qui m’est resté inconnu. C’était au mois de décembre et il faisait très froid. L’homme était agenouillé, torse nu, devant la fenêtre ouverte, les pieds liés et les poignets attachés derrière son dos. Je n’en fus pas autrement surpris connaissant les méthodes des nazis. Je voulais en savoir davantage mais ignorant sa langue je lui posai quelques questions en français sur le motif de sa punition. Je n’obtins pas de réponse soit qu’il n’ait pas compris soit qu’il n’ait pas voulu me répondre par crainte de ses chefs. Peut-être avait-il refusé de chanter comme ses camarades qui défilaient dans la rue en ce moment au pas cadencé aux accents de "Erika" cette chanson bien scandée que tous les français ont entendue dans les rues des villes ou des villages et qui vante les petites fleurs bleues et la nature. Dans la bouche de ces soldats casqués, armés et bottés cet hymne pastoral sonnait faux, bien que son orchestration ne soit pas désagréable à l’oreille.

 

Peu après notre arrivée à Buzancy les allemands demandèrent des électriciens volontaires pour réparer les lignes à haute tension de la région qui avaient été sectionnées ou détruites par les bombardements. Nous nous trouvions dans le secteur de Montmédy-Réthel où la résistance française à la percée allemande avait été la plus vive. Je me déclarai donc électricien pensant ainsi sortir du camp de la gendarmerie, ce qui serait sûrement de nature à faciliter mon projet d’évasion.

 

L’équipe des électriciens, une douzaine d’hommes, avait été placée sous la surveillance d’un contremaître civil français, agent de I’E.D.F. nommé "La Douce". Nous partions avec lui pour la journée dans la campagne, à pied ou à vélo suivant l’éloignement du camp de notre lieu de travail; notre retour au camp avait lieu un peu avant l’appel du soir.

 

Ce fut un de ces soirs de décembre 1940, à notre retour, que j’ai éprouvé une sensation de peur vraiment pénible, je n’ai pas honte de le dire. Il faisait nuit, les prisonniers étaient rassemblés devant la gendarmerie, en rangs par trois, pour le comptage journalier habituel de vérification. Je compris tout de suite que l’un de nous manquait à l’appel, car ce comptage n’en finissait pas. "Fin, zwei, dry... ein. zwei, dry". Il fallut se rendre à l’évidence l’un de nous avait pris la fuite.

 

Devant nous et à quelques pas se tenait le chef de détachement de nos gardiens, entouré des sentinelles tenant leur fusil braqué sur nous. Il était très agité et tenait lui-même son arme pointée vers nous, vociférant des imprécations à notre égard, comme seuls des allemands peuvent le faire, menaces de punitions et invectives que l’interprète placé à ses côtés n’avait pas le temps de nous traduire intégralement.

 

Dans la pénombre je ne voyais pas très bien ce qu’il faisait, mais comme tous mes camarades, je l’entendis manoeuvrer la culasse de son fusil comme on est obligé de le faire pour introduire une balle dans le canon. Presque aussitôt après le coup partit et non loin de moi un de mes camarades s’affaissa. Une panique générale s’empara de nous, tous les prisonniers s’enfuirent comme une volée de moineaux pour se mettre à l’abri derrière les piliers du préau et à l’intérieur de la gendarmerie. Les sentinelles ne tirèrent pas, et ce fut une chance, surprises par ce reflux rapide et inattendu. Il fallut que l’interprète vienne nous convaincre un par un de regagner les rangs en nous expliquant qu’il s’agissait d’un accident et que le sous-off n’avait pas tiré sur notre camarade qui avait été blessé par une pierre projetée par la balle pénétrant dans le sol. Mais l’alerte avait été chaude. Nous avions tous pensé qu’il avait effectivement tiré sur nous de manière délibérée, ce qui avait provoqué notre fuite éperdue dans un réflexe de peur.

 

Au cours de nos sorties avec La Douce je visitais les fermes abandonnées et je ramassais les effets civils qui m’étaient nécessaires et que je cachais ensuite au village dans le local qui nous servait d’atelier. Par La Douce je pus faire parvenir une lettre à mon frère aîné ingénieur à l’E.D.F., en poste à Bourges, et correspondre avec ma femme qui reçut par cette filière les premières nouvelles de moi. Après plus de six mois d’incertitude, de doutes, d’alternances d’espoir et de découragement. Où était-il, blessé, vivant, mort peut-être ? Cette lettre a été pour elle une délivrance, la sortie d’un long cauchemar, le début d’une espérance sans fin. Il faut l’avoir vécue pour comprendre.

 

Mon frère se rendit à Vouziers en zone occupée, pour y rencontrer son collègue chargé du secteur où nous effectuions nos travaux. Ensemble ils vinrent à Buzancy où je pris contact avec eux dans notre atelier. Mon frère m’avait apporté un pardessus, une fausse carte d’identité et un ordre de mission, visé par la kommandatur de Bourges, enjoignant à l’ouvrier qualifié Pardigon, c’était moi, titulaire de cette carte, de se rendre à Bourges pour y effectuer des travaux urgents d’étalonnage. Je ne savais même pas de quoi il s’agissait.

 

Désormais j’avais mis toutes les chances de mon côté pour réussir mon évasion. Je décidai sans en parler à personne de partir le dimanche 22 décembre 1940. En semaine cela n’était pas possible car c’est notre contremaître La Douce qui aurait été inquiété, puisqu’il était responsable des électriciens sous ses ordres et je ne le voulais à aucun prix. Nous réparions les lignes à haute tension sur ses conseils et non sans danger car il fallait réunir au moyen d’épissures les extrémités de câbles en laiton de bonne épaisseur rompus, que nous avions au préalable retendus au moyen de mouflettes. Ces opérations étaient effectuées au sommet de pylônes en béton, à environ quinze mètres du sol, auxquels il fallait d’abord grimper, puis sur lesquels nous devions travailler sans être attachés. Et tout cela par des températures de -10 à -20 degrés, car l’hiver 1940-41 avait été particulièrement précoce et froid.

 

Franck faisait partie de notre équipe; il était passé maître en épissures. Il s’est évadé quelques semaines après moi par la même filière. Dans notre équipe il y avait aussi un homme auquel je veux rendre hommage : Caron. C’était un brave. Un jour il est tombé du haut d’un pylône au sommet duquel il réparait un câble. Il savait que le courant n’avait pas été coupé dans les autres câbles. Il a perdu l’équilibre, a fait un geste malheureux pour le rétablir et heurté un des câbles sous tension. Il est tombé d’une quinzaine de mètres de hauteur. Plus de quatre vingts kilos ; sa jambe et le moignon se sont enfoncés dans la terre comme un pieux. La gangrène s’est déclarée, il en est mort. A la gendarmerie avant d’être électricien il faisait la cuisine et nous distribuait nos rations par dessus un comptoir. Un jour une sentinelle allemande lui cassait les pieds dans sa cuisine. Il la prit par la taille et d’un seul coup la balança par dessus le comptoir. L’autre n’en revînt pas, mais se plaignit à ses chefs. Caron avait été champion de France militaire de boxe catégorie poids lourds. Il était grand et fort. Les allemands l’enfermèrent dans la cellule de la gendarmerie où il ne pouvait même pas se tenir debout. Qu’à cela ne tienne, il chantait toute la journée à tue-tête. Exaspérés ils le relâchèrent.

 

Pendant que nous travaillions au sommet des pylônes, La Douce ne restait pas inactif, il cherchait dans les maisons et dans les bois, ramassait les munitions et les armes ainsi que les sacs de poudre abandonnés dans des caissons métalliques par les artilleurs au moment de la retraite et cachait le tout provisoirement dans une cabane de forestier. Il revenait ensuite les chercher pour les remettre à ses camarades de la résistance.

 

La Douce connaissait mes intentions et les approuvait ; il me donna l’adresse à Vouziers d’un camarade possédant une vieille camionnette avec laquelle il transportait les prisonniers évadés. Il fallait en effet être sûr de la personne à laquelle on se confierait, car certains évadés ont été dénoncés par des français, aussi détestable et impensable que cela puisse vous paraître.

 

Bien longtemps après mon évasion, j’appris par mes camarades du commando, évadés comme moi, que La Douce avait été fusillé par les allemands. Sur dénonciation, ils avaient découvert sa cachette d’armes et l’avait piégé. Cette nouvelle me fit beaucoup de peine ; elle me fut confirmée par sa veuve. Celle-ci dénuée de toutes ressources ne pouvaient obtenir, faute de preuves, une pension de l’État français. Ayant eu mon adresse sans doute par l’E.D.F., elle m’écrivit afin que j’apporte mon témoignage sur la conduite héroïque de son mari en qualité de résistant. Ce que je fis bien sûr, en vomissant l’ordure de français qui l’avait dénoncé.

 

J’avais donc décidé de partir le 22 décembre 1940 au matin. Comme nous ne pouvions pas sortir de la gendarmerie le dimanche, il fallait avoir recours à un stratagème.

 

Les appels n’avaient lieu que deux fois par jour; au rassemblement du matin et celui du soir. Une fois parti après le rassemblement du matin ma fuite ne serait découverte que le soir vers six heures. J’aurais donc toute la journée pour mettre des kilomètres entre le camp et moi.

 

Mais il fallait sortir du camp de la gendarmerie, enclos de barbelés qu’il n’était pas possible de franchir sans être repéré. L’infirmerie qui se trouvait dans le village à plusieurs centaines de mètres de la gendarmerie m’en donna l’occasion. Au rassemblement du matin, je déclarai être malade et me tenant le ventre à deux mains, je sortis sans être escorté par une sentinelle, première chance, pour me rendre à l’infirmerie. Mais au lieu d’y aller, je gagnai notre atelier dans le village où je troquai ma tenue militaire kaki frappée du KG (Krieg Gefangener) peint en lettres blanches de quarante centimètres de hauteur, contre les effets civils que j’y avais cachés.

 

J’enfourchai un des vélos qui servaient au déplacement des électriciens et gagnai à quelques kilomètres de là un petit hameau où m’attendait, prévenu par La Douce, l’ingénieur de I’E.D.F. de Vouziers avec sa voiture. La Douce devait ensuite récupérer le vélo.

 

Nous avons passé la ligne de démarcation devant Vouziers, pénétrant de zone interdite en zone occupée sans difficulté grâce à mes faux papiers et mon ordre de mission. Je me rendis à l’adresse indiquée par La Douce et son camarade, sans me demander des explications, me transporta à Reims avec sa camionnette. Là, après m’être renseigné, je pris un car qui me conduisit sans histoire à Epernay. Il faisait presque nuit, je gagnai la gare où j’appris qu’il n’y avait qu’un train pour Paris le lendemain matin très tôt. Je décidai donc de coucher à l’hôtel toujours sous ma fausse identité; en cas de contrôle, il y avait très peu de chance que je sois soupçonné d’être un évadé.

 

Coucher dans des draps et un bon lit inconnus depuis quelques huit mois, cela procure une sensation indéfinissable, presque oubliée; mais j’étais dans un état d’excitation tel qu’il me fut impossible d’en profiter et de m’endormir. Je n’y croyais pas, je me posais des questions. Le camp était loin et j’étais bien un civil parmi d’autres civils.

 

Le lendemain dans l’express qui m’emportait dans la nuit vers Paris, il n’y eut pas de contrôle, ni français que je ne craignais pas, ni allemand que je redoutais. Ce contrôle allemand existait bien, mais je ne l’avais pas prévu de cette manière. J’aurais dû y penser plus tôt ce train venant de l’est était normalement emprunté par tous les prisonniers évadés arrivant en France et que les allemands n’avaient qu’à cueillir à leur arrivée à la gare de l’est.

 

A ma descente du train, je suivis le flot des voyageurs se dirigeant vers la sortie, mais arrivé là, au moment de remettre mon ticket, par dessus la tête et au travers de ceux qui me précédaient, dans la pénombre incertaine du petit matin, il devait être sept heures environ, j’aperçus les grilles en fer et la barrière faite par les sentinelles allemandes contrôlant les voyageurs.

 

Je sentis une sueur froide m’envahir, je pris peur et rentrai sans brusquerie à l’intérieur de la gare. Ma présence sur les quais maintenant déserts était une anomalie et une accusation qu’une patrouille allemande n’aurait pas manqué de remarquer. Aussi je gagnai rapidement le bout du quai et me cachai dans une lampisterie. Le plus urgent était de ne pas se faire repérer. J’aurais aussi le temps de réfléchir sur la décision à prendre. Attendre qu’il fasse plein jour; qu’un autre train arrive en gare.

 

Quelques instants plus tard un cheminot pénétra dans ce local sans me voir abrité derrière la porte. Je remuai, il m’aperçut, eut un réflexe de peur car dans mon regard il avait dû lire ma détermination devant l’éventualité d’une dénonciation. Puis rapidement "ne crains rien, je vais te faire sortir de là". Après s’être assuré que la voie était libre, il me conduisit à l’extrémité des quais et me fit sortir de la gare par une petite porte en fer dont il avait la clef, donnant sur la rue du Faubourg Saint Martin qui longe les voies ferrées. Cela ne devait pas être la première fois.

 

Après l’avoir remercié d’un regard, car je n’avais presque plus d’argent sur moi et il ne l’aurait sans doute pas pris, je filai vers la station de métro la plus proche dans le but de me rendre au 59 du boulevard des Invalides où habitait alors le seul parent que j’avais à Paris et auquel je comptais demander de l’argent pour continuer mon voyage car mes maigres réserves étaient épuisées.

 

Je voulais au plus tôt gagner Bourges par le train si possible, afin de rejoindre mon frère qui devait ensuite me faire passer la deuxième ligne de démarcation qui séparait le zone occupée de la zone libre.

 

Vers huit heures, il faisait à peine jour, je grimpai les escaliers du 59, n’ayant pas voulu prendre l’ascenseur, jusqu’au dernier étage où habitait mon oncle. En réalité, ce n’était pas un véritable oncle mais seulement le cousin germain de ma mère. C’était un monsieur important, directeur de banque, président de divers conseils d’administration, naguère inscrit sur la liste des deux cents familles. A la maison nous n’en parlions qu’avec le respect dû aux gens arrivés.

 

En réalité, il s’agissait d’un égoïste forcené, ignorant tout courage et esprit de familial. Il avait fait l’autre guerre, "la Grande", dans l’intendance comme tous les planqués de l’époque, grâce aux protections des relations de son père, ancien préfet. C’est dans ce corps d’élite, nécessaire il est vrai, qu’il avait fait la connaissance d’un certain de Wendel qui lui servit de marchepied pour le reste de sa carrière pour laquelle d’ailleurs il avait ce qu’il fallait pour réussir, étant instruit, intelligent, opportuniste et bel homme.

 

Je sonnai donc à sa porte un peu inquiet, il faut le dire. Sans réponse immédiate vu l’heure assez matinale, j’attendis un moment puis je résonnai; je n’avais pas d’autre alternative. J’entendis alors des pas assourdis par les tapis du couloir, une hésitation, puis un craintif "qui est là ?" "ton neveu... Jacques". Réponse incongrue nécessitant réflexion car il savait que j’étais prisonnier du genre "prudence qu’est-ce que cela cache ?". Puis, le bruit d’une serrure, puis d’une deuxième, la porte qui s’ouvre à peine, juste pour permettre de voir, retenue par une chaîne de sécurité. Un regard soupçonneux qui me détaille. Pas de doute malgré mon accoutrement, c’est bien le neveu. Et puis "qu’est-ce que tu veux ?" "je me suis évadé, je n’ai plus d’argent" "alors attends" la porte reste bloquée par la chaîne, les pas s’éloignent puis reviennent. Par l’entrebâillement de la porte une main qui me tend rapidement un billet de 500 francs d’alors "tiens", puis d’une voix mal assurée "personne ne t’as vu ?" "mais non mon oncle" "alors c’est bien, pars vite, surtout ne te fais pas voir". C’est tout, la porte se referme et je reste interloqué et déçu, mon billet de 500 francs à la main. J’ai failli m’asseoir sur les marches de l’escalier pour prendre le temps de réaliser et de récupérer.

 

500 francs c’était évidemment une somme rondelette à l’époque. Je n’en attendais pas autant et n’en avais pas besoin. J’aurais préféré un contact humain, chaud, réconfortant ; me faire entrer, asseoir, me demander des nouvelles de ma santé, si j’avais froid ou faim, m’offrir un bol de café, un lit pour me reposer un moment. Rien de tout cela ; de l’argent, c’est tout. Une sorte de paiement pour le débarrasser de ma présence compromettante. Et encore l’impression de le gêner, de le mettre en danger. Et tout cela venant d’un membre de ma famille, d’un français, quelle désillusion !

 

Je gagnai aussitôt la gare de Montparnasse et je pris le premier train pour Bourges où mon frère m’attendait pour me faire passer en zone libre. Son réseau était à cheval sur les deux zones et il franchissait fréquemment la ligne de démarcation pour accompagner ses ouvriers sur les chantiers situés en zone libre et les ramener. Nous partîmes donc, dans sa traction avant avec une jeune femme alsacienne qui devait nous servir d’interprète, éventuellement. Elle se révéla, en effet, fort utile.

 

Au passage frontière, la sentinelle allemande nous fit descendre de la voiture et nous conduisit au poste pour vérifier nos papiers. Quelque chose lui paraissait louche. Une sorte d’intuition. Discussion en allemand avec l’alsacienne qui apparemment n’avait pas réussi à le convaincre. "Il veut fouiller la voiture" nous dit-elle, et effectivement, la sentinelle nous reconduisit vers la traction dans cette intention évidente car elle montrait le coffre arrière à mon frère avec un geste sur lequel il était impossible de se méprendre. Je compris, mais trop tard, l’erreur que j’avais faite d’emporter une musette placée dans le coffre de la voiture et dans laquelle se trouvaient mes souvenirs de prisonnier les plus chers ; journal notamment et diverses bricoles que j’avais confectionnées comme tous les prisonniers.

 

Mais la chance était encore une fois avec moi car à ce même instant, arriva le feldwebel, chef de poste qui demanda le pourquoi de cette discussion. L’alsacienne ne rata pas l’occasion et se lança dans des explications du genre "votre sentinelle nous fait perdre notre temps, nous passons tous les jours, nos papiers sont en règle, elle les a vus". Alors le gradé fit preuve de son importance et de sa supériorité au lieu de vérifier l’exactitude des doutes de son subalterne, il nous dit avec l’accent bien connu "good, good, vous bouvez basser". Voilà ce que c’est que la chance : une seconde de plus et mon frère ouvrait la malle, j’étais repris je me demande quel aurait été le sort de notre amie alsacienne à laquelle je dois beaucoup et de mon frère ? Camp de concentration probablement, mort peut-être. C’est ça le courage, ça ne se mesure pas. Mon frère fut d’ailleurs conduit à la Gestapo et questionné quelques mois plus tard car les policiers allemands avaient trouvé son adresse sur plusieurs prisonniers, et de là à conclure que... il n’y avait qu’un pas. Mais ils ne purent rien prouver. Mon frère avait fait passer plusieurs dizaines de personnes, prisonniers évadés ou civils ayant besoin de se rendre en zone libre, la filière était éventée ; il sentit que le danger devenait trop grand. Il demanda et obtint rapidement sa mutation en zone libre. Mais aucune croix n’a récompensé son courage ; il ne l’a pas fait pour ça, mais parce qu’il était français et qu’il considérait comme un devoir d’aider les siens puisqu’il en avait la possibilité.

 

L’autorisation de passer en zone libre obtenue, nous repartîmes pour Saint-Florent du Cher où mon frère me quitta. Cette fois-ci j’étais bien libre ; j’éprouvais un immense soulagement, je pris une chambre d’hôtel à la gare en attendant le départ du train pour Lyon et Marseille le lendemain matin.

 

C’était la nuit de Noël, j’étais heureux, je dormis comme il y avait bien longtemps que cela ne m’était pas arrivé.

 

Chapitre X - Libre .... enfin

 

Il est difficile de décrire l’émotion que je ressentais au fur et à mesure que le train s’approchait de Marseille ; le tunnel du Rove, l’Estaque, la mer, les îles au loin, les ports, le convoi qui n’en finit pas de ralentir, passe au-dessus de la caserne du l4lème, grince pour prendre la bonne voie, s’immobilise enfin. Mes yeux exorbités, anxieux, qui scrutent le quai de la gare ; une silhouette familière parmi la foule, oui c’est bien elle ; de grands signes de la main ; les premiers baisers d’une épouse que l’on serre dans ses bras, son parfum si souvent évoqué, la curiosité d’une petite fille qui a tellement grandi. Un choc dont l’intensité vous laisse un moment pantelant, la gorge sèche, à court de mots.

 

Ce bonheur des retrouvailles j’ai voulu simplement le mentionner en passant, car tous ceux qui rentrèrent après des mois, voire des années d’absence, libérés ou évadés, n’ont pas eu la même chance. Combien d’entre eux n’ont pas retrouvé leur épouse, leur enfant, leurs parents, tués dans les bombardements ou simplement décédés de maladie ou morts de faim et de froid comme ce fut le cas de nombreux vieillards sous-alimentés.

 

Combien d’entre eux ont été trompés ou abandonnés par une épouse ou une fiancée sans nouvelles, lasses d’attendre en vain ! souvent cinq ans ! C’est trop long, c’est inhumain. On ne peut leur jeter la pierre.

 

 

Mon premier souci d’homme libre fut de me faire démobiliser, et, dans ce but, je me présentai donc le 2 janvier 1941 au bureau du Centre Démobilisateur de Marseille où je fus accueilli d’une drôle de façon par l’officier des Détails (?) préposé à ces fonctions.

 

Dans ma naïveté et ne connaissant pas encore la mentalité de beaucoup de mes compatriotes, je pensais être félicité, cajolé, accueilli à bras ouverts. Hélas, au lieu de cela j’eus l’impression de déranger un fonctionnaire, militaire de surcroît, qui se foutait pas mal des états d’âme d’un évadé et dont la première question fut "pourquoi vous êtes-vous évadé ?". Venant de la part d’un officier français c’était pour le moins saugrenu et inattendu. Je restai quelques secondes interloqué. Il s’aperçut rapidement que la moutarde me montait au nez sans aucun doute possible et il enchaîna presqu’aussïtôt par une nouvelle question tout aussi farfelue "Avez-vous des preuves de ce que vous avancez ?". C’était un comble, ou il faisait l’imbécile ou bien il me prenait pour un simple d’esprit. Je lui répondis simplement qu’avant de partir j’avais oublié de demander à mes gardiens allemands de me délivrer un certificat. Il comprit sans doute que je commençais à en avoir marre de ses questions idiotes et que je me payais sa tête. Je le lui dis d’ailleurs : "Vous pensez bien que je suis venu ici dans votre bureau pour faire un brin de causette, histoire de tuer le temps, comme ça en passant", puis une pause et brutalement "alors vous voulez me démobiliser ou non ?".

 

Il me tendit un imprimé à remplir et à certifier exact sur l’honneur. Je dus indiquer mon itinéraire d’évasion, le point de passage en zone libre, exhiber mes faux papiers, mentionner mon grade, mon unité, le nom de mes camarades.

 

Il aurait pu éviter son cirque et commencer par là, sans commentaires superflus, dont je n’avais que faire. Alors il fut obligé de calculer le rappel de solde mensuelle de caporal chef auquel j’avais droit car j’étais sous les drapeaux au dessus de la durée légale de service militaire. Le montant, le prix de mes souffrances au service du pays 1.857,50 f, j’allai aussitôt l’encaisser chez le trésorier du Centre. J’en avais bien besoin.

 

Puis je m’en allai, mon argent en poche, enfin civil cette fois après si, si longtemps, quarante mois de ma vie, de ma jeunesse, perdus inutilement, gâchés sans rémission ; mes plus belles années ! et encore je devais m’estimer heureux. J’étais parmi les favorisés du sort. D’autres, nombreux, étaient toujours en Allemagne derrière les barbelés à attendre leur libération. Les plus défavorisés y resteront encore quatre ans, privés des leurs, privés de liberté, la chose la plus précieuse.

 

Chapitre XI - Matraquage.

 

Dès les premiers jours de ma vie civile, je m’aperçus des difficultés éprouvées par les Français de la zone libre dans tous les domaines, mais surtout au point de vue matériel. Il fallait subsister le mieux possible. C’était la précaution numéro 1 de tous les instants. Pour le reste, le maréchal y pourvoirait, peu importait de quelle façon. Les français en étaient là.

 

Tranquillisée par Vichy, il semble bien qu’une grande partie de la population avait le moral du vaincu. Une sorte de résignation collective. Elle s’était installée dans cette situation sans chercher à en sortir craignant d’indisposer le vainqueur et ses représailles éventuelles, évitant d’essayer de comprendre, refusant d’espérer autre chose que son bon vouloir, l’excusant parfois ; un comble !

 

D’ailleurs, à quoi bon se faire du mauvais sang puisque nous avions à Vichy un gouvernement, fantoche il est vrai, qui gérait si bien nos affaires et endormait les soupçons et les craintes du peuple français par une propagande tranquillisante adéquate.

 

Seulement voilà, il y avait ceux qui n’étaient pas d’accord et le disaient par l’intermédiaire des radios clandestines ou étrangères. Il y avait un certain général De Gaulle, dont jamais personne n’avait entendu parler auparavant, qui prétendait que nous n’avions pas perdu la guerre ; qui avait formé à Londres un autre gouvernement français ; celui de la France libre ; qui levait une armée française, et qui par sa radio, brouillée par les nazis et par Vichy disait la vérité aux français, leur redonnait confiance et espoir, leur demandait de se joindre à lui contre l’occupant.

 

Ainsi, les allemands avaient réussi comme dans les camps de prisonniers à couper la France en deux camps, celui des "collabos vichyssois" qui acceptaient la défaite, la domination allemande et ses conséquences contre celui de ceux qui refusaient de s’y résigner et s’accrochaient désespérément aux espoirs que la France libre avait fait naître.

 

On aurait pu comparer la France à un grand camp de prisonniers avec pour chef de camp un maréchal qui n’avait pas plus de pouvoirs que ceux que nous avions connus dans les stalags.

 

Mais les sceptiques devenaient de plus en plus nombreux au fur et à mesure que le temps, travaillant pour les alliés, la victoire nazie devenait de plus en plus incertaine. La résistance s’organisait, bien des jeunes préféraient le maquis au S.T.O. (Service du Travail Obligatoire). On sentait que l’empire nazi commençait à faire eau. Un coup dur lui fut encore porté par la défection de son allié fasciste, l'Italie, en 1943. Je fus à cette occasion le témoin d’une opération éclair qui me remplit d’aise.

 

L’occupation allemande était la conséquence d’une victoire durement ressentie certes, provisoire, c’était de plus en plus évident, mais indiscutable. L’occupation italienne n’était justifiée par aucune victoire et la morgue des troupes italiennes intolérable.

 

En septembre 1943, j’avais été délégué à la succursale de Gap de la Banque de France en fonctions intérimaires. La ville était occupée par un régiment de Bersaglieri cantonnés dans la caserne située au centre de la cité et dont les soldats et les officiers paradaient la plume au chapeau au long des rues et dans tous les cafés du centre. Il y avait aussi près de Gap une poignée de soldats allemands qui, au petit matin du jour qui suivit la défection des fascistes, prirent position autour de la caserne et se rendirent maître pratiquement sans résistance de tout le régiment italien.

 

Dès la fin de la fusillade, je m’étais rendu à proximité de la caserne d’où je vis sortir par centaines nos vaniteux italiens sans chapeau à plume et les bras en l’air comme il se doit. C’était peut-être méchant de ma part, mais j’éprouvais une sorte de jubilation. Je pensais aux conséquences de la déconfiture italienne, notamment aux difficultés accrues qui allaient en résulter pour les nazis augmentant d’autant les possibilités d’une victoire rapide des alliés.

 

J’étais d’autant plus ravi que c’était en quelque sorte une revanche, ma revanche, contre ces italiens orgueilleux et peureux qui n avaient été bons qu’à massacrer de pauvres éthiopiens armés de vieux fusils, de lances et de flèches, qu’à nous poignarder dans le dos en juin 1940 en nous déclarant la guerre mais sans jamais pouvoir avancer plus avant en territoire français que les faubourgs de Menton malgré les difficultés éprouvées à cette époque par notre armée. Il y eut 631 italiens tués dans ces combats contre 37 français. Ou bien, du côté de la Loire, à mitrailler avec leurs avions les colonnes de pauvres gens, vieillards, femmes et enfants sans défense qui fuyaient devant la ruée nazie, sans risque d’être contre-attaqués par l’aviation ou la D.C.A. françaises complètement absentes. Ou encore à matraquer à quatre contre un, sans raison valable, un civil sans arme, j’en avait fait la cuisante expérience quelques temps auparavant.

 

Il est bon de rappeler qu’au moment de la signature de l’armistice le 20 juin 1940, nos faux frères latins n’avaient réclamé rien moins que la livraison de toute la flotte de guerre française, le cession de la Corse et de la Tunisie. Sans succès d’ailleurs, car les nazis avaient trouvé ces prétentions exagérées, compte tenu du peu d’efficacité de l’armée italienne et aussi parce qu’ils n’avaient pas une confiance sans limite dans la fidélité de leurs alliés fascistes ; l’Histoire était là pour dicter cette méfiance que les événements politiques qui secouèrent l’Italie en 1943 allaient pleinement justifier.

 

Quoi qu’il en soit le 1l novembre 1942 les allemands prirent prétexte du débarquement anglo-américain au Maroc et en Algérie ainsi que de l’attitude équivoque du gouvernement de Vichy qui avait refusé de déclarer la guerre aux américains, par on ne sait quel soubresaut de patriotisme, pour envahir la zone dite libre, de concert avec leurs alliés italiens. Ces derniers occupèrent la zone allant de l’est du Rhône de Lyon à Marseille. Les allemands tout le reste.

 

Le semblant d’armée française reconstituée par Vichy fut désarmé aussitôt, bien sûr sans résistance, à part l’anecdote bien connue du canon de 75 symboliquement mis en batterie à l’entrée de Montpellier par le général de Lattre de Tassigny contre les troupes allemandes et naturellement le sabordage stupide de pratiquement tout ce qui restait de la flotte française massée à Toulon, à l’exception de quelques petites unités dont le courageux sous-marin "Casabianca" qui prit la haute mer pour se joindre aux forces françaises libres. Ce que les autres navires auraient certainement fait si l’amiral, commandant la flotte, n’avait pas complètement perdu l’exacte notion de son devoir envers la patrie, par suite de l’intoxication vichyssoise et peut-être l’anglophobie bien connue de la "Royale".

 

Cette occupation totale de notre territoire eut pour résultat de montrer le peu de poids du gouvernement de Vichy et d’augmenter considérablement le nombre des résistants à l’envahisseur dont la puissance se trouvait à nouveau affaiblie par suite de l’éparpillement de ses troupes et de l’allongement de ses voies de communications sans cesse attaquées par la résistance française.

 

Donc, au cours de l’été 1943 nous décidâmes de quitter Alès où nous habitions pour aller passer nos vacances dans la propriété familiale d’Anneyron dans la Drôme aux confins du département de l’Isère. Mais en raison des difficultés de transport nous choisîmes de gagner la vallée du Rhône à vélo, espérant y trouver plus facilement un train qui nous conduirait vers le nord. Ma femme avait placé notre fille cadette, qui avait deux ans, dans le panier suspendu au guidon de sa bicyclette, comme cela se faisait fréquemment à cette époque et j’avais installé notre fille aînée, âgée d’un peu plus de quatre ans, dans la petite remorque attelée à mon vélo, dans laquelle se trouvait aussi nos bagages. Le tout pesait sûrement plus de cinquante kilos et nul doute que notre convoi familial devait ressembler à un groupe de maquisards en quête d’un mauvais coup contre les soldats d’occupation !

 

C’est dans cet équipage que nous arrivâmes à Pont-Saint-Esprit sans autres difficultés que celles d’appuyer fortement sur les pédales. Là, il fallait franchir le pont enjambant le Rhône. Il était gardé du côté ouest par un poste allemand qui contrôla nos papiers et nous laissa continuer notre route. Ce pont était à dos d’âne dans la descente vers l’est qui décrit une courbe nos vélos avaient pris de la vitesse, quand soudain, presque au bas de la descente, des soldats italiens que nous avions aperçus trop tard nous firent signe de stopper. La vitesse acquise et le poids ne nous permirent pas de le faire sur place et je dépassai les sentinelles d’une trentaine de mètres de même que ma femme. Je mis alors pied à terre et remontai vers les soldats poussant bicyclette et remorque. Arrivé près d’eux un petit italien gringalet et armé me fit des observations, me reprochant notamment véhémentement de ne pas m’être arrêté immédiatement. Sans écouter mes explications il m’ordonna d’enlever les lunettes noires de soleil que je portais. Ce que je fis, les mettant dans la poche de ma chemise tandis que je tenais le guidon de mon vélo de la main gauche. Au même instant il projeta violemment son poing vers ma figure. J’étais sportif et costaud, j’eus un réflexe malheureux il est vrai, mais naturel de ma main droite restée libre, je parai le coup sèchement; tellement que mon agresseur en perdit l’équilibre et tomba malencontreusement sur le dos. Les autres soldats, derrière moi, se méprirent sur mon geste, mais j’en doute, en tout cas, tous m’assommèrent littéralement de coups que ceux-là je n’avais pu parer, les recevant notamment par derrière. Je tombai complètement sonné sous le regard horrifié de mes petites filles et de ma femme. Sur son intervention, les choses en restèrent là. Ayant repris mes esprits je me relevai serrant les dents de rage, en épongeant le sang qui coulait sur ma figure et en jurant bien qu’un jour j’aurais ma revanche.

 

Après cet épisode imprévu et douloureux au sens physique et moral notre voyage à la campagne se termina sans encombre. Outre le plaisir de nous retrouver en famille à la campagne, c’était aussi le lait, le beurre, les fruits, les légumes à volonté et ça comptait à cette époque, croyez-moi.

 

Ceux qui ont vécu à ce moment-là comprendront. Pour les autres je vais préciser les choses, car cela en vaut la peine. Ce sera une nouvelle occasion de stigmatiser toutes les saloperies dont nous avons été les témoins et les victimes.

 

Chapitre XII - La faim.

 

Il y avait donc pendant cette drôle de guerre, sous l’occupation nazie, qui pour certains dura plus de quatre ans, toute notre jeunesse, deux espèces d’individus : les pourvus ou profiteurs, les dépourvus ou exploités.

 

Les pourvus, il y en avait des quantités : fonctionnaires du service de ravitaillement ou employés municipaux possédant les tickets de rationnement qu’ils avaient toujours en rabiot par le fait des morts, des absents, des truquages d’états, etc... et qu’ils vendaient au marché noir, au plus offrant.

 

Les paysans, qui possédaient le cochon, le blé, les pommes de terre, les légumes, le lait, les oeufs, les lapins, le beurre, le fromage et ne se gênaient pas pour les vendre à des prix plus que rémunérateurs ; juste revanche me direz-vous.

 

Les commerçants, détenteurs des marchandises rares ou contingentées, comme le pain de chaque jour, la viande (2 à 300 grammes par mois et par personne), le sucre, l’huile, le savon pour se laver, le charbon pour se chauffer, et qui avaient toujours des excédents à écouler aux plus offrants.

 

Les fortunés, qui pouvaient se procurer au marché noir à des prix exorbitants à peu près tout ce dont ils avaient besoin grâce aux intermédiaires.

 

Les intermédiaires enfin, dont le rôle comme leur nom l’indique, était de servir de trait d’union entre les pourvus et les dépourvus en prélevant leur bénéfice au passage et quel bénéfice ! Une véritable organisation clandestine avec ses filières, ses dépôts, sou service de ramassage et de livraison.

 

Tout ce beau monde spéculait sur la faim, le froid, la misère des autres, s’enrichissait à leurs dépens. Des trafiquants ni plus ni moins, à mettre tous dans le même panier, c’est le cas de le dire.

 

Mais cet état de chose n’a fait qu’envenimer les rapports entre les français, aiguiser la haine et donner des raisons aux règlements de comptes qui ont suivi la libération, à croire que les motifs politiques de rivalité n’étaient pas suffisant. 40.000 personnes ont été condamnées pour collaboration et exécutées par la résistance. On se demande comment les français ont pu si rapidement oublier ? Peut-être n’en pensent-ils pas moins : notamment ces mères de famille qui passaient la plus grande partie de leur temps à faire la queue pour obtenir un peu, mais si peu, de tout ce qui est indispensable dans une maison, surtout lorsqu’il y a des enfants à nourrir ; je vous ferai grâce de la liste. Elles étaient aux aguets et dans les rues on voyait leurs files interminables, d’un côté les prioritaires, de l’autre les non prioritaires, se former aux portes d’un commerce souvent sans qu’elles sachent la marchandise qui pourrait être distribuée. Un camion avait été vu déchargeant des pommes de terre. Et souvent pour se voir claquer la porte au nez quand enfin arrivait leur tour, sans autres explications qu’un "c’est fini pour aujourd’hui, revenez demain". Et, stoïques, elles revenaient le lendemain sans une plainte, sans un mot, parce que résignées, et tous les jours ainsi avec la faim au ventre.

 

Rentrées à la maison après des heures d’attente, au froid, au vent, sous la pluie devant les divers commerçants, elles devaient faire la cuisine en humectant la poêle avec un tampon d’huile, la vaisselle à l’eau chaude (sans machine), et sans produits détergents, laver le linge de la famille avec de la cendre de bois faute de savon (et bien sûr sans machine), ramasser tous les matins dans un bol, avant de faire déjeuner les petits la crème de lait pour en faire toutes les semaines un minuscule morceau de beurre et j’en passe.

 

 

Les plus malheureux, furent certainement les habitants des grandes villes ; c’est dans les agglomérations importantes que les privations ont été le plus durement ressenties, que la faim et le froid ont fait les plus nombreuses victimes. Les statistiques montrent que pendant cette période le pourcentage de mortalité a été beaucoup plus élevé dans les villes que dans les campagnes, ce fut la cas à Marseille.

 

Je me souviens que pour nous chauffer un peu plus nous achetions à prix d’or du poussier de charbon que nous malaxions dans de l’eau avec du papier journal déchiqueté ; nous en faisions ensuite des boules bien pressées que nous brûlions dans la cuisinière après les avoir fait sécher.

 

En 1941, après mon évasion et pour échapper aux représailles j’avais été nommé en zone libre à la succursale de la Banque de France de Marseille. La vie était tellement dure dans cette ville qu’après la naissance en novembre de notre fille cadette, je demandai à être muté dans une agglomération moins importante dans l’espoir d’y trouver des conditions matérielles d’existence plus acceptables.

 

C’est ainsi que je fus envoyé à Alès en juin 1942, mais l’amélioration souhaitée fut à peine perceptible dans cette région minière où la demande était vive et l’agriculture à base de vigne presque exclusivement. Ces conditions s’aggravèrent considérablement après l’arrivée des allemands (les sauterelles ou les doryphores, à votre choix) au point que par trois fois, nous eûmes recours à une solution désespérée, pour trouver à tout prix de la nourriture, au cours de l’hiver 1942-1943, de l’été 1943, et de l’été 1944.

 

La première fois, ce fut ma femme qui partit. C’était l’hiver, nous n’avions plus rien à la maison et se contenter des rations était impossible avec des enfants en bas âge. Il fallait prendre une décision, mon salaire ne me permettant pas d’acheter quoi que soit au marché noir. Nous avions entendu dire que dans la montagne, c’était bien vague mais quand on a faim (pensez-y jeunes d’aujourd’hui qui vous plaignez et ne souffrez de rien quoi qu’en dise vos syndicats), les paysans avaient des marchandises à troquer beurre, oeufs, fromages, lard. Mais contre quoi ? Nous n’avions rien à leur offrir, même pas de savon, que notre argent et encore pas tellement.

 

A tout hasard, ma femme acheta un peu de vaisselle, des bols, quelques écuelles dont elle remplit son panier. Elle prit le train de Langogne, allant de Nîmes à Clermont-Ferrand. Il était archi-comble de pauvres gens partis pour la même aventure et avec le même espoir. Arrivée à Langogne, elle s’en alla à travers la montagne jusqu’à un petit bourg où parait-il (un renseignement ne coûte rien) elle avait quelques chances de remplir son cabas.

 

Hélas, il avait neigé, les paysans étaient sur le pas de leur porte, goguenards :

-Qu’est-ce que vous avez ?

-de la vaisselle

-on a pas besoin

-cependant, pour mes enfants auriez-vous quelque chose à me vendre ?

-on a rien

Même pas une parole humaine, un geste. Ne parlons pas bien sûr du "mais entrez donc ma petite dame vous réchauffer un peu, vous prendrez bien quelque chose". C’eut été trop beau. A une autre époque peut-être. Mais alors ils étaient tellement sollicités.

 

Dans certaines cours de fermes les chiens étaient lâchés et il était impossible de s’approcher de la maison. Personne pour les faire taire ou les retenir, de cette façon on n’était pas dérangé.

 

Ma femme passa toute la journée à solliciter sans succès d’une ferme à l’autre, puis revint à Langogne, grelottant de froid, son cabas vide de toute nourriture. Elle fut obligé, à la nuit, de se caser dans les soufflets glacials reliant les wagons d’un train encore plus bondé qu’à l’aller, où personne ne se parlait, où les uns et les autres se surveillaient avec une sorte de convoitise haineuse comme pour deviner celui ou celle qui avait eu le plus de chance. Elle rentra à la maison gelée, éreintée, pleurant, complètement découragée. Les petites et moi l’attendions, en vain hélas.

 

Au cours de l’été 1943 nous avons profité de nos vacances pour aller à la campagne chez mes parents où nous avions pu nous ravitailler. C’est au cours de ce voyage que j’eus à subir le matraquage que je vous ai raconté. La nécessité de trouver de la nourriture coûte que coûte se fit à nouveau ressentir pour la troisième fois au cours de l’été 1944, en août exactement. Il ne m’était pas possible de prendre un congé, aussi je décidai de profiter du samedi et du dimanche 15 août pour aller au ravitaillement; mais je ne voulais pas revenir bredouille comme ma femme, il fallait que je me rende jusque chez mes parents dont la propriété se trouvait située dans la Drôme à plus de deux cents kilomètres d’Alès. Prendre le train ne me sembla pas possible : il y en avait trop peu, leurs horaires étaient irréguliers, le plus souvent inconnus, il fallait attendre sur le quai qu’il en passe un ; les correspondances étaient rares et incertaines.

 

Je décidai donc de partir par la route avec mon vélo. Mais il fallait que je sois de retour le dimanche soir pour être à mon travail le lundi matin. A aucun moment je n’avais envisagé de demander un jour de congé qui m’aurait sans doute été refusé à cette période de l’année où une bonne partie du personnel est en vacances et où tout le monde avait les mêmes problèmes à résoudre.

 

J’effectuai le voyage aller sans histoire. Je passai à nouveau par Pont Saint-Esprit, où sur le pont il n’y avait plus ni poste allemand inutile, puisque depuis la débandade italienne la Wehrmacht occupait toute la France (ou tout au moins une partie car les alliés avaient débarqué en Normandie eu mai 1944, repris Paris, continuant leur avance vers l’est) et avaient fort à faire ailleurs, ni poste italien et je souriai au passage, évoquant la déconfiture de l’armée italienne et l’avance alliée victorieuse dans la péninsule.

 

De là je gagnai la nationale 7 et m’accrochai vers Montélimar derrière un camion à gazo-bois qui remontait sur Valence, rempli de civils. Il roulait à une vitesse acceptable et je pus ainsi sans fatigue gagner un temps précieux.

 

Aussitôt arrivé chez mes parents, en fin d’après-midi, je chargeai sur le porte bagage de mon vélo, dans les sacoches, sous le cadre et dans mon sac tyrolien tout ce que je pus trouver de nourriture à la maison et chez des voisins complaisants, une trentaine de kilos de victuailles diverses, pommes de terre, pain, beurre, lard, fromages, etc... Je jubilais par avance en pensant aux yeux que feraient ma femme et les petites quand je déballerais ces provisions devant elles.

 

Je pris le chemin du retour le lendemain dimanche au petit matin, trois heures environ. Pour ne pas aller bien loin hélas. Je fus retardé bien inopportunément près de Beaussemblant à quelques kilomètres de chez nous par des maquisards qui m’arrêtèrent pour me mettre à l’abri sous le prétexte d’une attaque projetée contre les colonnes allemandes qui remontaient vers le nord par la nationale 7.

 

J’ignorais en effet que les alliés avaient débarqué à Saint-Tropez ce dimanche 15 août et repoussé victorieusement les troupes allemandes. J’ignorais aussi tout bien évidemment que le grand quartier général de la Wehrmacht avait ordonné à toutes les grandes unités de se regrouper dans la région de Dijon en ne laissant derrière elles que des éléments de couverture destinés à retarder l’avance des alliés dans le midi de la France.

 

Profitant de l’obscurité et de l’inattention des résistants, je repris la route et gagnai la nationale 7 où effectivement je croisai de nombreux soldats allemands qui se repliaient, en bon ordre d’ailleurs, et avaient d’autres chats à fouetter que de s’occuper d’un civil transportant des victuailles sur son vélo. Il était bien évident que les maquisards ne pouvaient pas beaucoup les inquiéter. Mon intention était de franchir le Rhône à Valence puis de descendre la vallée par la route de la rive droite où je pensais être plus tranquille. En arrivant à Valence je dus déchanter, car l’unique pont sur le fleuve avait été détruit par les bombes des avions américains.

 

Renseignements pris auprès de voyageurs qui arrivaient du sud, j’eus bientôt acquis la certitude qu’il ne restait plus qu’un seul pont debout sur le Rhône, celui de Pont Saint-Esprit bien connu de moi.

 

Je repris donc la nationale 7 et me présentai aux abords de ce pont en fin d’après-midi, très fatigué mais nullement découragé.

 

 

Ce pont était formé en partant de la rive droite d’abord d’une grande arche en acier franchissant le gros du fleuve, puis d’une suite d’arches en maçonnerie beaucoup plus petites au nombre d’une vingtaine, supportant la route pour le franchissement des launes, ces sortes d’étangs qui bordent le fleuve, le tout atteignant en longueur un kilomètre environ.

 

Ce pont est très vieux; sa construction dura 44 ans ; commencée en 1265 elle fut achevée en 1309. En 1856 les deux premières arches en pierre à l’ouest furent supprimées pour améliorer la navigation et remplacées par une seule arche métallique. C’est dans cet état que le pont se trouvait lorsque je m’y engageai à bicyclette en partant de la rive gauche.

 

J’étais en vue de l’arche métallique quand j’entendis des avions que j’aperçus très vite venant du sud. Il s’agissait de deux forteresses volantes américaines volant très bas sans doute dans le but d’attaquer à vue leur objectif contrairement à leur habitude qui était d’effectuer leurs bombardements à très haute altitude pour échapper à la D.C.A., mais au détriment de la précision.

 

Devinant leur intention, je stoppai immédiatement à une cinquantaine de mètres de l’arche métallique et me couchai contre le parapet bordant la route juste à temps pour apercevoir les deux avions lâchant leurs chapelets de bombes sur le pont. J’ai eu quelques secondes d’affolement. Les déflagrations assourdissantes des bombes qui explosent me faisaient taper la tête contre le ciment et m’aplatissaient contre le parapet dans un dernier réflexe de défense. Il en tomba beaucoup dans le fleuve mais il y en eu cependant qui firent mouche sur l’arche métallique qui s’effondra avec fracas en soulevant une masse d’eau imposante. Mais d’autres bombes étaient également tombées dans les launes projetant dans les airs une multitude de cailloux qui retombèrent en partie sur la route. Les bras croisés au dessus de ma tête pour me protéger je m’étais recroquevillé au maximum. Par chance je ne fus pas atteint par cette grêle de pierres ayant été protégé par le parapet en maçonnerie bordant la chaussée. Mon vélo avait eu quelques égratignures sans gravité.

 

Le danger écarté je constatai avec désespoir qu’il m’était impossible d’aller plus loin et je revins sur mes pas, poussant mon vélo au milieu des cailloux et des projectiles divers qui encombraient la route.

 

Peu après la sortie du pont et à gauche en regardant vers l’est j’avisai une ferme au bord de la route et là j’appris des paysans apeurés qu’il existait un bac à quelques kilomètres plus au sud et qu’on y parvenait par la route de Montdragon et le mauvais chemin bordant le Rhône emprunté autrefois par les chevaux qui halaient les péniches remontant le fleuve.

 

Je le pris donc et je trouvai effectivement l’emplacement du bac grâce au filin tendu entre les deux rives. Il faisait maintenant complètement nuit et le fleuve est trop large à cet endroit pour que des appels puissent être entendus de l’autre côté par le passeur qui de plus pouvait fort bien être rentré chez lui à cette heure tardive de la journée.

 

J’étais dans une attente perplexe et anxieuse quand il me sembla remarquer que le filin bougeait. Comme il n’y avait pas de vent, j’en déduisis que cela pouvait bien être le bac qui provoquait ce mouvement. Au bout de quelques minutes j’aperçus en effet dans l’obscurité une masse sombre qui s’approchait de la berge avec un clapotis significatif.

 

C’était bien le bac transportant un officier allemand et sa voiture de liaison, probablement surpris comme moi par l’effondrement du pont. Le passeur me fit embarquer et nous accostâmes sur la rive opposée quelques minutes plus tard. J’étais ravi de cette aubaine inespérée, car un moment j’avais été persuade que j’allais être contraint de passer la nuit àla belle étoile.

 

Je repris enfin la route d’Alès où j’arrivai entre onze heures et minuit, après avoir parcouru une cinquantaine de kilomètres. J’entamai la longue descente qui conduit à l’entrée de la ville pressé de rentrer à la maison. Chargé comme je l’étais, je pris rapidement de la vitesse lorsqu’à peu près au milieu de la descente, là où se trouve le cimetière, j’aperçus un signal de lampe électrique m’invitant à stopper. Il n’en était pas question, car l’heure du couvre feu avait sonné depuis longtemps. Il était trop tard de toutes façons pour que je puisse m’arrêter à temps devant le poste allemand que je dépassai en trombe, courbant l’échine sur mon vélo, car je pensai que la sentinelle allemande allait me tirer dessus.

 

Il n’en fut rien, soit qu’elle n’ait pas eu le temps de se saisir de son arme et de me mettre en joue, soit que la surprise et l’obscurité aidant, j’étais déjà trop loin quand elle s’est trouvée en mesure de faire usage de son arme. Peut-être aussi que la volonté n’y était pas, compte tenu du déroulement des opérations en cours, mais j’avais eu chaud.

 

J’étais attendu anxieusement par ma femme qui avait eu connaissance par la radio du débarquement allié en Provence et s’inquiétait naturellement beaucoup à mon égard et davantage au fur et à mesure que les heures passaient. Sa joie et celle des petites devant les provisions que je rapportais me récompensèrent de toute ma peine. J’avais tout de même parcouru 500 kilomètres, en moins de deux jours, sur un vélo ordinaire, chargé comme un baudet. Il fallait avoir faim pour décider une pareille randonnée et beaucoup de chance pour la réussir dans de telles conditions.

 

Nous avions fait connaissance à Alès avec un jeune garçon Jean Pierre B... qui, réfractaire au travail obligatoire, se cachait chez sa grand’mère dans la banlieue de la ville. Sa famille habitait Marseille. Nous nous étions pris d’amitié pour lui et il nous le rendait bien. Il passait presque tout son temps à jouer des tours aux allemands avec un culot monstre ; crevant les pneus de leurs voitures ou les sabotant de diverses manières, coupant les lignes téléphoniques, répandant de fausses nouvelles, inventant toutes sortes de pièges et de tracasseries ! Un jour il nous apportait une plaquette de beurre ou du chocolat pour les enfants, un autre jour un morceau de savon ou du sucre qu’il avait piqué aux allemands nous n’avons jamais su comment. C’était très irrégulier, mais il est inutile de dire que l’amélioration qui en résultait pour notre ordinaire, était vivement appréciée.

 

Quelle ne fut pas notre surprise quand un matin il vînt me demander de lui prêter la remorque de mon vélo.

-Pour quoi faire ?

-Vous verrez, ce soir je vous apporterai un cochon.

Devant mon étonnement, il m’expliqua qu’un wagon de ces animaux était arrivé en gare d’Alès pour les troupes d’occupation et qu’il en prendrait un à la nuit tombée.

-Comment ?

Je n’avais pas à m’en soucier

-Laissez-moi faire

J’essayai en vain de l’en dissuader ; aussi le soir je guettai son arrivée, toujours à cause du couvre feu, par la porte entrebâillée du couloir de notre immeuble qui ouvrait sur la rue d’Avejean. Je le vis bientôt arriver tranquillement traînant ma remorque derrière lui, dans laquelle la bête vivante était enveloppée dans un sac.

 

Ce fut encore une chance qu’elle ne gueule pas. Nous dûmes la tuer dans la baignoire de la salle de bains. Jean-Pierre s’en chargea. Nous avions peur que la pauvre bête ne se mette à hurler, car nos voisins de palier qui étaient des collaborateurs, auraient pu nous dénoncer. Heureusement tout se passa bien. Une brave femme amenée par notre ami découpa la bête et confectionna les saucissons. Pour que personne ne s’aperçoive de rien nous avions fourré tous les déchets dans un sac lesté que je suis allé jeter de très bonne heure dans le Gardon le lendemain matin.

 

Jean-Pierre était de famille aisée, il ne voulait pas d’argent et faisait cela pour nous être agréable, mais aussi, j’en suis certain, pour le plaisir de duper nos occupants, et avec une désinvolture, une audace propres à la jeunesse. Je ne sus jamais comment il avait pu réaliser son coup.

 

Chapitre XIII - Hold-up à la Banque de France.

 

C’est également à Alès, que j’ai vécu les deux aventures professionnelles que je vais vous raconter.

 

La première fut assez cocasse, vous allez pouvoir en juger. L’approvisionnement en billets de banque de la succursale de la Banque de France d’Alès se faisait très irrégulièrement par suite des difficultés de l’imprimerie et surtout des transports. Aussi notre provision de billets étant épuisée le Directeur me chargea d’aller à Montpellier avec une camionnette bâchée, louée pour l’occasion, chercher une quinzaine de sacs de billets de montants divers qui représentaient une somme très importante de l’ordre de 300 millions de francs de l’époque.

 

Ce véhicule, fonctionnait au gaz de bois, au moyen d’un appareil qu’on appelait gazogène. Pour ceux qui n’ont pas connu cette source d’énergie, dont entre parenthèse il ne serait pas ridicule de se servir aujourd’hui, avec des améliorations mécaniques, pour diminuer la consommation de pétrole (idée à soumettre à ceux qui ont la charge de nous gouverner), je préciserai qu’il y avait sur le côté du véhicule un four cylindrique dans lequel il suffisait de faire brûler du bois. La combustion dégageait des gaz qui étaient stockés et conduits dans les cylindres du moteur où en explosant, mélangés à l’oxygène de l’air, ils produisaient les mêmes effets que l’essence, bien que la nervosité soit moindre.

 

Mais les départs n’étaient pas toujours faciles, car il fallait réchauffer le moteur et les pannes assez fréquentes.

 

Nous partîmes donc un matin, le chauffeur qui était le mari d’une des employés de notre établissement Mme B..., un employé de la caisse et moi. Le voyage aller, à vide, eut lieu normalement. Notre véhicule fut garé dans la cour de la Banque de France de Montpellier, le chargement des sacs ne devant avoir lieu qu’au début de l’après-midi ce qui fut fait.

 

Le départ vers 15 heures s’effectua sans trop de mal. Je m’installai à côté du chauffeur, ayant placé mon collègue de la caisse à l’arrière du véhicule pour veiller sur les sacs de billets. Nous étions tous les deux armés d’un pistolet pour nous défendre contre une attaque éventuelle. Les premiers kilomètres furent cependant pénibles. Le moteur de notre véhicule pétaradait, s’arrêtait, repartait, je redoutais la panne. Elle ne tarda pas à se produire à une vingtaine de kilomètres de Montpellier. Nous voilà stoppés au bord de la route nationale avec notre précieux chargement. Que fallait-il faire? Malgré tous nos efforts réunis, mais il faut le dire pas très compétents, il nous fut impossible de remettre le moteur en marche. Tout était à craindre si la nature de notre chargement était découverte. Et ce n’est pas nos deux pistolets, qui auraient pu grand’chose contre une attaque en force des maquisards par exemple.

 

Heureusement personne ne pouvait se douter du genre de marchandises que nous transportions dans cette camionnette bâchée d’allure plutôt minable. Nous essayâmes encore, mais en vain, de faire repartir le moteur et nous dûmes nous résigner à attendre. Nous ne savions pas quoi d’ailleurs.

 

A cette époque la circulation était extrêmement réduite, voire pratiquement nulle, donc peu ou aucun espoir de voir arriver un véhicule qui aurait pu donner l’alerte. D’autre part, je ne voulais pas m’éloigner de ce chargement dont j’étais responsable ; nous avions calculé que la poste la plus proche se trouvait à six kilomètres au moins, soit plus de deux heures de marche aller et retour. Par ailleurs, il était presque dix sept heures quand la panne nous avait immobilisés. Je ne voulais pas non plus me séparer du chauffeur et de mon collègue dont je pourrais avoir éventuellement besoin. Je décidai donc de ne pas bouger estimant que le secours viendrait par la route.

 

C’est ce qui arriva effectivement verts dix neuf heures sous la forme d’un car reliant Alès à Montpellier. L’ayant arrêté nous demandâmes à son chauffeur de nous aider à dépanner notre véhicule, sans autres commentaires. Il se déclara incompétent, vu que lui marchait à l’essence, le veinard, et il préféra nous proposer de nous prendre en remorque.

 

J’acceptai son offre. Un câble fut amarré à notre camionnette et nous voilà repartis. Je pensais à la tête du chauffeur du car et à celle des voyageurs s’ils avaient connu la nature du chargement du véhicule qu’ils tiraient derrière eux. Mais le chauffeur avait omis de nous signaler qu’il ne rejoignait pas Alès directement et qu’au contraire son car desservait une bonne partie des petits villages de la région situés sur la route nationale. Ce qui n’aurait d’ailleurs rien changé à la chose car nous n’avions pas le choix des moyens.

 

Nous voilà donc, sillonnant la campagne à petite vitesse et avec des à-coups de traction que vous imaginez : arrêts prolongés par-ci, par-là, ce car faisait aussi le service de la poste, discussions, buvette à l’occasion, bref ce n’est vers que vingt et une heures seulement que nous arrivâmes sur la place devant la Banque de France où notre convoyeur nous abandonna sans avoir eu à aucun moment la moindre idée de notre chargement.

 

Notre directeur en nous voyant arriver devant la banque poussa un soupir de soulagement. Il avait alerté toutes les brigades de gendarmeries qui nous recherchaient sur la route nationale pendant que nous nous promenions sur tous les petits chemins campagnards de la région.

 

La deuxième aventure professionnelle que j’aie vécue à Alès n’est pas drôle du tout. Elle se situe quelques jours après la libération d’Alès par les troupes françaises, alors qu’il n’y avait bien sûr plus d’allemands dans cette ville.

 

C’était un samedi après-midi ; la banque était fermée, j’étais dans l’appartement que nous occupions dans un immeuble mitoyen avec celui de la Banque de France. Le concierge de la banque vînt me demander de me rendre immédiatement au bureau où mon directeur, Monsieur H..., voulait me voir. J’y allai aussitôt. Devant la banque il y avait quatre tractions avant noires en stationnement. Dans le bureau du directeur, où se trouvait aussi mon collègue caissier, j’aperçus une dizaine d’hommes armés en tenue vaguement militaire que j’identifiai tout de suite pour des maquisards. Ils disaient appartenir à l’organisation des Francs tireurs et partisans français et avaient sommé notre directeur de leur remettre toute l’encaisse en billets de banque que nous possédions, entreposés dans nos salles fortes. Ce dernier n’avait pas l’intention de se laisser faire et cherchait à gagner du temps en discutant et parlementant. Mais il fut cependant obligé d’obtempérer sous la menace des armes de nos agresseurs. Accompagnés par ces derniers nous descendîmes, le directeur, le caissier et moi dans les salles fortes qui se trouvent au sous-sol et force nous fut de laisser nos agresseurs enlever tous les sacs de billets qui s’y trouvaient. Ils commencèrent par vider la première salle, mais il y en avait une deuxième dont aucun de nous n’avait fait mention et dans laquelle se trouvait une bonne partie des sacs de réserve.

 

C’est alors qu’un des hommes du commando signala à ses camarades l’existence de cette deuxième salle forte qu’ils nous obligèrent à ouvrir et bien entendu ils emportèrent les sacs de billets qu’elle contenait, à l’exception de quelques uns, que notre directeur réussit à conserver arguant du fait qu’il fallait bien qu’il puisse assurer la paye des ouvriers des mines du bassin d’Alès. Cet homme connaissait les lieux, il était très jeune, je l’identifiai tout de suite l’ayant déjà rencontré dans les rues d’Alès. Effectivement c’était le fils d’un ancien directeur de la Banque de c France d’Alès, Monsieur A..., ceci expliquait cela.

 

Quoi qu’il en soit nos agresseurs emportèrent presque toute notre encaisse en billets de banque, cela représentait une somme considérable de l’ordre de huit cents millions de l’époque si mes souvenirs sont exacts. Ils prétendirent que cet argent était destiné à payer les troupes de la résistance. Notre directeur les prit au mot et puisqu’il s’agissait selon eux, d’un prélèvement régulier, leur demanda de faire signer par le receveur des finances d’Alès un chèque tiré sur le compte du Trésor Public d’un montant équivalent à ce prélèvement.

 

Ce qui fut fait bon gré mal gré par le receveur des finances et le chèque remis à notre directeur qui par ce truchement avait réussi à transformer un hold-up pur et simple en un prélèvement cocasse mais effectué par le Trésor Public sur la signature d’un de ses fonctionnaires ; artifice évidemment sans grande valeur, mais qui prouvait que nous ne nous étions pas laissé dépouiller sans discuter âprement avec nos agresseurs.

 

Qu’est devenu cet argent ? Je l’ignore, mais tout le monde sait que l’organisation des Francs tireurs et partisans français avait été fondée par un communiste notoire de l’époque Ch. T... Puisqu’il est encore de ce monde et qu’il y a prescription, il pourrait peut-être s’expliquer là-dessus. Et aussi sur le hold-up effectué dans les mêmes conditions par le même commando à la succursale de la Banque de France de Nîmes quelques jours après, au cours duquel, le directeur Monsieur L... fut quelque peu molesté par ses agresseurs pour n’avoir pas voulu obtempérer aussi rapidement qu’ils le désiraient. Le coup du chèque ne fut pas renouvelé sans doute c’était là une trace gênante qu’il valait mieux ne pas laisser tramer derrière soi et il n’était plus question de jouer la légalité.

 

Mais aucune enquête, ni poursuites judiciaires ne furent effectuées à ma connaissance. Elles auraient pourtant été faciles, tout au moins en ce qui concerne le hold-up d’Alès.

 

Outre que j’avais identifié l’un de nos ravisseurs en la personne du jeune A... j’eus l’occasion quelques temps plus tard d’en reconnaître deux autres et de les faire appréhender par les gendarmes, en pure perte il est vrai, sauf les menaces de mort me concernant qui furent adressées par lettre à mon directeur.

 

Cela se passait en 1945 au moment de l’échange des billets. J’avais été chargé de surveiller les opérations du bureau d’échange, qui avait été installé spécialement dans un local de la succursale de la Banque de France d’Alès appelé "galerie des recettes’’ et que deux gendarmes gardaient en permanence. Je me tenais à côté des gendarmes près de la porte d’entrée ; je vis deux hommes s’approcher d’un guichet, j’eus aussitôt la certitude de les avoir déjà aperçus quelque part. J’en fis la remarque aux gendarmes : l’un d’eux eut cette réflexion :

- ‘‘ce serait pas en militaire par hasard ?’’

La remarque réveilla mes souvenirs, ce n’était pas véritablement en militaire que je les avais vus, mais nos ravisseurs de billets portaient des bérets et des vestes d’allure militaire avec un ceinturon et des armes. J’y étais :

"oui dis-je, ces hommes faisaient parti du commando qui a dévalisé la Banque à la libération".

 

Les gendarmes les appréhendèrent aussitôt et les emmenèrent à la gendarmerie. Mon directeur informé par mes soins, s’enquit quelques jours plus tard du sort de ces individus. Il apprit ainsi qu’ils avaient été relâchés à la suite d’une intervention, dont on ne lui précisa pas l’origine. Je n’en ai jamais su davantage.