La 2ème Guerre Mondiale

 
 

UN REFRACTAIRE AU STO

   
    
   

RECIT de Annet Jean ACHARD

 

En Juin 1940, lors de l’arrivée des allemands sur Clermont, mon père, se rappelant ce que lui a dit son grand-père, qui était alsacien d’origine, sur l’incorporation des jeunes dans l’armée allemande, m’engage à me rendre chez mon oncle à Bordeaux.

Je pars donc dans cette direction et me trouve dans le flot de l’exode. Arrivé à Mussidan, nous sommes détournés sur Bergerac, les allemands ont été plus rapides que nous. Ils sont à Bordeaux et descendent sur Biarritz.

Je suis à Bergerac lors de la signature de l’armistice. Devant cet état de fait, je rentre sur Clermont, en compagnie des ouvriers de la SOLPA, une usine de conserves de Lorraine, qui rentrent chez eux. Je les quitte à Firbeix et reviens à Clermont par Aubusson et Pontgibaud.

A mon retour, la Banque de France fait des difficultés pour me reprendre, disant que j’aurais du rester sur place, que les ouvriers ont déjà repris le travail depuis longtemps. Enfin cela s’arrange et je reprends le travail.

Je ronge mon frein, je voudrais faire quelque chose. Pensant que l’armée d’armistice est peut-être la solution, le 1er juillet 1941, je démissionne de la Banque de France et contracte un engagement de trois ans au 8ème régiment de transmissions. On m’a offert d’aller à Hussein Dey en Algérie, j’ai refusé, je m’aperçois aujourd’hui, avec le recul, que ma vie aurait été différente si j’avais accepté.

Au 8ème génie, je fais mes classes et deviens exploitant radio sur camion ADH. Nous planquons à la barbe de la commission d’armistice, des camions, des armes, de l’essence. Il y a bien des militaires pétainistes mais ils sont une infime minorité.

Le 8 novembre 1942 les américains débarquent en Afrique du Nord, les allemands en profitent pour envahir la zone sud. Nous sommes placés en opérations. Pour ma part, avec quelques autres, nous rejoignons le 28ème RI à St Etienne : il doit se mettre en position à Vorey. Nous savons que nous sommes sacrifiés. Notre ambition : tenir assez longtemps pour permettre aux alliés d’établir une tête de pont dans le sud de la France. Malheureusement, c’est l’ordre de repli et nous devons rejoindre nos quartiers avec une certaine amertume.

Le 26 novembre les allemands attaquent notre quartier à cinq heures du matin, ils nous prennent au lit sans qu’il soit possible de résister. Le 28, nous sommes démobilisés et placés an congé d’armistice pour trois mois. Je fais aussitôt une demande de réintégration à la Banque de France.

Le 4 mars 1943, je reçois un ordre de réquisition pour le STO (Service du Travail Obligatoire). Je m’y rends, on m’établit un contrat mais je n’ai pas l’intention de partir. L’armée d’armistice a formé des compagnies de travailleurs qui vont effectuer des travaux en France, mais dont le but est de garder des gens sous la main, qui serviront le moment venu. Je m’y engage et pars pour Le Vigan, creuser des tranchées pour l’installation de câbles souterrains.

Sur ces entrefaites la Banque me fait rappeler. Je réponds que je veux bien revenir, mais que je ne veux pas partir an Allemagne. Il m’est dit : " Que je peux revenir, les ouvriers de la Banque ne partent pas en Allemagne. " Je reprends donc mon travail fin avril. Huit jours plus tard, je reçois un second ordre de réquisition, m’enjoignant de me rendre à la gare avec mes bagages. Je me rends au secrétariat de la Banque où je rappelle ce qui m’a été dit. On me répond : " Qu’on ne peut rien pour moi, qu’il faut que je parte. " Dans ces conditions, je quitte Clermont avec l’intention de passer an Espagne pour rejoindre l’Angleterre. J’ai envisagé la possibilité de rejoindre le maquis, mais il est encore à l’état embryonnaire et ne représente pas pour moi, les qualités requises à ce que j’attends.

Une nouvelle fois je me dirige sur Bordeaux, pensant trouver là ce que je cherche. Mon oncle m’engage à rejoindre l’Allemagne, comme il y a engagé son fils qui s’y trouve. Me rendant compte que je ne peux pas lui demander son aide, je m’adresse à des gens qui possèdent un hôtel. Ils acceptent de m’héberger chez eux, tout en déclarant me loger à 1’hôtel. Je cherche ensuite du travail car j’ai besoin d’argent. Je trouve une place chez un quincaillier, Monsieur DUBREUIL, qui m’emploie en me déclarant sous le nom d’un homme qui veut être déclaré mais ne pas travailler.

J’ouvre grandes les oreilles car je me rends compte que là, je trouverai ce que je cherche. Effectivement, vers la fin juin, j’entends une conversation qui m’engage à m’ouvrir à mon patron. Il me dit : " Pourquoi ne me l’as-tu pas dit tout de suite, la filière que je connaissais vient de se faire prendre, tu aurais pu passer avant. J’en connais une autre, mais il faut que tu te rendes à Biarritz par tes propres moyens. Il faut prendre le train de nuit afin de passer à Dax à une heure où la surveillance est moins grande. Tu te rendras à telle adresse, où tu rencontreras José SALEZA, le joueur de pelote basque, il te donnera les renseignements qui te sont nécessaires. "

Le 30 juin. je prends le train pour Biarritz en faisant enregistrer mon vélo. Je descends le lendemain matin à St Vincent de Tyrosse d’où je repars, à vélo, le jour suivant , pour Biarritz.

Arrivé à Biarritz, j’entre dans un café où tout le monde me regarde par en dessous, j’en conclus qu’il ne faut pas traîner dans les rues, où se trouvent d’ailleurs pas mal de chevaux de frise.

Je me rends à l’adresse indiquée, c’est un grand immeuble et l’endroit où je dois m’adresser est au rez-de-chaussée. Personne ne répond à mon coup de sonnette, mais une dame âgée descend l’escalier et me demande ce que je désire. Je lui demande Monsieur SALEZA, elle me dit qu’il n’est pas là, qu’elle est sa tante. Je lui dis que je suis adressé par Monsieur DUBREUIL. Elle me demande où je suis descendu - Pour l’instant nulle part. - Il ne faut pas traîner dans les rues, vous allez vous mettre dans le jardin derrière l’immeuble, je vous donnerai de la lecture et demanderai à des amis s’ils peuvent vous coucher, vous verrez Monsieur SALEZA demain matin.

A midi elle m’invite à déjeuner. Je fais la connaissance de son frère qui est, comme elle, célibataire. Ils s’appellent BONNECARRERE.

Le soir elle me dit que ses amis ne peuvent pas m’héberger mais qu’elle va me donner une chambre dans un appartement inoccupé, qu’elle possède à l’étage au dessus.

Le lendemain elle vient me chercher pour me conduire à Monsieur SALEZA. C’est un homme grand et fort qui ne reste pas une minute à la même place, enfilant ses chaussures an marchant. Je comprends qu’il soit nerveux, ne sachant pas encore à qui il a à faire. Il m’interroge et je lui réponds le plus précisément possible. Il me demande si j’ai de l’argent, j’en ai très peu. Il me dit : " Comment croyez-vous que puissent vivre les passeurs ? " Sachant que j’ai un vélo, il me dit qu’il faudra le laisser dans un endroit précis, où le passeur pourra le récupérer. Il me précise ce qu’il faut faire, en me demandant de ne rien écrire, afin qu’en cas d’échec, rien ne puisse être compromettant.

Je dois partir sitôt que nous aurons acheté un nécessaire de pêche et me rendre à St-Jean-Pied-de-Port. Je dois passer à Cambo les Bains, où siège la kommandantur, au moment de midi. En arrivant à proximité de St Jean, je cacherai mon vélo et entrerai dans la Nive pour pêcher. Je remonterai le cours de la rivière et passerai sous le pont qui est à l’entrée. Arrivé dans la ville, je sortirai de l’eau vers l’église et me rendrai dans la maison qui est à sa droite. Il y a un escalier, j’appellerai Monsieur X qui est mon passeur, il me fera passer la frontière à Arneguy. Si le suis pris, je suis en congé de la Banque de France et je suis venu pour pêcher.

Tout se passe bien jusqu’à l’entrée de Bidarray où je suis arrêté par une patrouille allemande, au moment où j’allais cacher mon vélo. Ils m’amènent à leur cantonnement où je suis fouillé de fond en comble et interrogé. Lors de l’interrogatoire, je m’en tiens à ce qui a été convenu avec Monsieur SALEZA. Les allemands ne veulent pas me croire, ils m’emmènent à la kommandantur de Cambo où je suis à nouveau interrogé. Etant donné mon âge, on ne me croit pas. Je maintiens mes dires et on m’enferme dans la cave d’une villa où je trouve deux frères jumeaux, les frères BREMONT.

Au cours des interrogatoires qui suivent, par le SD (services spéciaux), personne ne pouvant me contredire, je m’en tiens à ce que j’ai dit, en précisant que j’ai agi seul. Il n’en est pas de même de mes compagnons qui sont mis en contradiction et battus, parce qu’ils ne disent pas la même chose.

Quelques jours après, le 6 juillet, nous sommes transférés à la caserne Boudet, annexe du fort du Hâa, à Bordeaux. Nous sommes mis dans des cellules différentes.

Je me trouve à la cellule 6, où sont enfermés douze compagnons : Baroume, Voirin, Vincent, Costa, Breton, Skorek, Bullo, Rouleau, Kugler.

Ma première impression n’est pas très bonne : voir l’allure de Baroume n’incite pas à l’optimisme. Il est très maigre. Je reprends tout de même le dessus et m’installe.

Le lendemain, mercredi 7, arrivent deux nouveaux compagnons : Pigère et Ponchut, ce dernier est déjà malade, il a un cafard fou qui lui fait dire : " Je vais crever. " Le jeudi 8 arrive un troisième, Garaut, un petit parisien très chic, avec qui je sympathise aussitôt. Il partage à peu près mes idées.

Les jours se mettent à défiler, trois libérations interviennent, dont la dernière est très intéressante pour nous, il emporte toutes nos adresses et promet d’écrire à nos familles. Il le fait, car je reçois deux colis de linge et une lettre. Le moral est meilleur. Nous chantons à tour de rôle, le mercredi et le dimanche, car nous recevons ces jours-là, des colis des Quackers, organisme qui s’occupe des prisonniers. C’est pour nous jour de fête. Les allemands an profitent pour nous supprimer les rations habituelles.

Comme distractions nous avons la chasse à la vermine dont nous n’arrivons pas à nous débarrasser et la cigarette quotidienne, depuis le 14 juillet, nous l’attendons avec impatience.

Quelques-uns d’entre-nous passent une visite médicale, ce qui indique un départ prochain.

Nous enregistrons d’autres arrivées, un espagnol, Lopez, un bordelais cheminot qui sera affreusement battu, urinera le sang et geindra à longueur de nuit, nous ne savons pas quoi faire pour l’aider. Un belge aussi qui nous remplit d’espoir par son moral et ses airs mystérieux, qui nous incitent, tout de même, à nous méfier de lui, c’est peut-être une mouche.

Le jeudi 5 août, c’est le départ pour une destination inconnue. Nous voyageons en wagons à bestiaux, gardés par des allemands, pendant deux nuits et un jour, le deuxième jour, nous débarquons à Compiègne, où après une traversée de la ville, nous entrons dans un camp de concentration, le Frontstalag 122.

Nous arrivons là à nous débrouiller, nous sommes mieux que d’où nous venons. Nous organisons des séances théâtrales, dont le principal organisateur se nomme Gaunet, il s’y entend très bien. Je prends des cours d’espagnol, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Le 27 août c’est mon anniversaire, j’ai 21 ans, ce n’est pas gai.

Le vendredi 3 septembre, anniversaire de la déclaration de guerre, c’est le départ pour l’Allemagne. Nous sommes cette fois quatre vingts, dans des wagons plombés, seuls. Les cheminots qui circulent le long du convoi nous apprennent le débarquement en Sicile. Ils nous disent de laisser tomber à terre les lettres que nous voulons envoyer.

Durant le trajet, certains cherchent à s’évader, d’autres veulent les en empêcher, cela crée une perturbation qui fait échouer leur entreprise, car à Neubourg les allemands s’en aperçoivent. Ils nous font descendre et nous enlèvent nos chaussures.

Le voyage n’est pas très agréable, étant donné le nombre, nous ne pouvons nous asseoir que par moitié, et certains ne se plient que difficilement à cette discipline. L’air se raréfie, les fentes qui laissent passer un peu d’air extérieur sont très revendiquées.

Après deux jours et une nuit, où je suis pas mal arrosé par la tinette qui se trouve à côté de moi et qui déborde, nous arrivons à Weimar, où nous attendent des choses auxquelles nous n’aurions jamais pensé. Pour commencer, une descente plutôt brusque, accompagnée de coups et de cris. Des gens sont de l’autre côté des grilles, parmi eux des enfants, ils nous lancent des pierres et nous crachent dessus. On nous fait quitter nos chaussettes et nous voilà partis pour huit kilomètres au pas de course, avec distribution de coups de crosse, dont je suis particulièrement bénéficiaire, un feldgendarmen ayant cru que je parlais avec mon voisin. Nous sommes obligés de porter un camarade, qui a soixante dix ans et ne peut plus avancer.

Au bout, c’est l’arrivée au KLB Buchenwald qui se trouve en pleine forêt et n’est pas une merveille du régime. Nous apprenons que certains camarades qui cherchaient à s’évader ont été tués, mais nous ne savons pas lesquels.

Après une nuit presque blanche, une douche et la désinfection, noua avons un café chaud et à manger, mais il nous manque tout ce qui nous sert de poils, nos pieds nous font énormément souffrir et marcher devient un supplice. Au matin, nous apprenons les noms de ceux qui ont été tués, ils étaient dans ma chambre à Compiègne : Berthier, Chabannes et un autre dont j’ai oublié le nom. Il y a aussi deux blessés, un pompier de Paris qui a reçu une balle dans le bras et un autre qui a un doigt de pied de sectionné.

Nous passons quinze jours en quarantaine, où nous recevons l’autorisation d’écrire chez nous, mais suivant un modèle imposé, sans faire de sous entendu.

Pendant la quarantaine je me trouve au bloc 63, ensuite, dans le camp, au bloc 31. Nous commençons à travailler au jardin à transporter des pierres, à bêcher, à transporter des excréments humains que nous mettons dans les raies de choux rouges. Noue assistons là à des scènes de brutalité qui ne font pas honneur aux allemands.

Un jour où il pleut très fort, nous sommes complètement inondés, nous allons ainsi à la place d’appel, nous sommes gelés, il nous tarde de rentrer au bloc. Le lendemain il nous faudra remettre nos vêtements qui n’ont pas pu sécher au cours de la nuit.

Le 21 septembre arrive un convoi de Compiègne, il a dépassé en horreur ce que nous avons connu, ils étaient cent vingt dans certains wagons. Certains sont comme fous, ils mettront plusieurs jours à s’en remettre.

Vers la fin septembre, l’administration de Buchenwald réunit le convoi des 20000 devant l’arbeit statistik, elle demande des volontaires pour partir au transport "JULIUS". Elle dit aux volontaires de sortir des rangs et ajoute qu’un examen sera passé, que des sanctions seront prises contre ceux qui ne seront pas reçus. Certains rentrent dans le rang, ils sont peut-être partis à Dora pour y mourir.

Les examens ont été passés, il s’agissait de lire les dimensions sur un pied à coulisse et un palmer. C’est enfantin pour un métallo, mais pas si évident pour d’autres.

Après un stage dans un commando de terrasse, où j’ai droit à une distribution de coups par le kapo, nous partons, le jeudi 7 octobre, habillés en zèbre, pour Schönebeck. Il parait que c’est un bon commando, il se trouve à 17 km de Magdebourg. Pour y aller, nous voyageons comme pour Bordeaux-Compiègne. Nous sommes mis à la baraque 9, le chef de bloc est un politique allemand, Hans MULLER, c’est un brave type pacifique, qui aime bien les français, malheureusement pour nous, il est transféré à Mülhausen pour avoir couché avec une civile allemande et s’être fait prendre, à l’usine. Son successeur, le polonais Roman, pédéraste notoire, utilisant pour son vice le petit lithuanien Litvinov, le fait beaucoup regretter.

Le lendemain, à l’usine, on nous classe. Je suis affecté à un contrôle de petites

pièces, cela me va, la neige peut venir, j’ai moins d’appréhension.

Les lieux de travaux sont dénommés : Halle, Presswerk, Gieserei, Herterei, Lagerkommando, Schrotlager.

A la Halle, il y a des tours, des fraiseuses, des rectifieuses, des perceuses, un magasin, un atelier de contrôle ; on y travaille à la chaîne sur les fameux kugelpfan.

A la Presswerk, des presses à emboutir, des poinçonneuses, des tours à repousser, un atelier de formeurs, des bacs et des fours à trempe, un atelier de fabrication de matrices et de gabariteurs, un magasin ; l’emboutissage et le poinçonnage se font à la chaîne.

A la Gieserei, des fours et des lieux de coulée, c’est une fonderie d’aluminium.

A la Herterei, un atelier de galvanoplastie et de bains.

Le Lagerkommando s’occupe de l’entretien des bâtiments : il fabriquera des éléments creux qui seront remplis de sable, pour constituer des murs entre les machines contre les bombardements éventuels, beaucoup d’outillage disparaîtra dans leurs flans.

Le Schrotlager s’occupe des déchets qui sortent des machines.

Nous avons de temps on temps des alertes, la DCA pète fort. Les échos des bombardements nous parviennent très bien.

Où je me trouve, notre travail consiste à contrôler avec des pieds à coulisse, des palmers, des comparateurs, des tampons, calibres et autres appareils, les pièces qui sortent des machines et voir si elles sont conformes aux normes établies. Bien entendu, pour nous, il s’agit d’entraver la production sans prendre de risques inutiles. Le plus facile est de ne pas produire en donnant l’impression de travailler, paraître toujours occupé alors que l’on ne fait rien. Au contrôle, nous sortons toutes les pièces qui ne sont pas à la dimension exacte, l’allemand qui est là pour surcontrôler dit alors: "Cela est bon". Alors tout part, bonnes et mauvaises, cela crée des difficultés au montage, les pièces reviennent et la responsabilité est endossée par le surcontrôleur.

Il y a huit jours, nous avons eu le droit d’écrire pour la deuxième fois, les premiers colis et lettres sont arrivés. J’espère avoir bientôt quelque chose qui me fera connaître que tout va bien à la maison.

Je vais essayer de retracer maintenant les événements journaliers de notre vie, qui se partage entre le bloc, les appels et l’usine où nous travaillons douze heures par jour de 6h à 18h, avec ¼ d’heure à 8h30, ¾ d’heure à 12h30, et ¼ d’heure à 15h30, un appel a lieu à chaque arrêt. Ceux qui sont aux machines travaillent aussi de nuit en alternance. Au contrôle nous sommes toujours de jour.

Aujourd’hui, samedi 20 novembre 1943, le personnel civil finit à 12h30, pour nous, il y a travail jusqu’à 16 h.

Après le travail et l’appel, nous rentrons au bloc, mangeons notre 1/6 de boule et du pâté, puis chacun bricole jusqu’au coucher. Pour ma part, je mets ce mémoire à jour et vais me coucher. Demain, bien que dimanche, nous travaillons jusqu’à midi et nous nous levons comme d’habitude à cinq heures. Je ne sais si ce que j’écris est assez clair, la mémoire nous fait par moment défaut, c’est la raison pour laquelle des noms sont restés en blanc.

Dimanche 21 novembre, après la soupe de midi, je trouve une cigarette à fumer et discute tout l’après-midi avec l’un et l’autre.

Ce soir n’est pas comme les autres, j’ai une lettre. Je suis heureux d’apprendre que tout le monde va bien à la maison. Ils devaient se demander ce que j’étais devenu, depuis le temps que je ne leur ai pas donné signe de vie. J’ai reçu en même temps une feuille pour établir une procuration, afin de toucher de l’argent de l’armée.

Lundi 22 novembre. Je suis allé voir le dolmetcher pour ma procuration, il va

communiquer le papier au commandant.

Aujourd’hui, je pense à notre liberté future qui je l’espère sera proche.

Mardi 23 novembre, hier soir j’ai été interrompu par une alerte, les avions passaient au-dessus de nous et la DCA pétait. Cela va certainement recommencer ce soir car nous sommes déjà en préalarme.

Mercredi 24 novembre, alerte comme annoncé hier. Cette fois le bombardement était plus proche, le sol et nos baraques tremblaient, nous étions fortement secoués, ce pourrait bien être pour nous un de ces jours.

Quelques colis sont arrivés, il n’y avait rien pour moi, je pense que ce sera vers le 28 novembre.

II y a eu appel de nuit, hier et avant-hier, il n’y en avait pas eu à cause des alertes. Maintenant le chef de bloc nous presse, l’équipe de nuit va arriver pour manger, nous ne devons pas être mélangés, nous pourrions en profiter pour nous évader.

Jeudi 25 novembre, dans un mois c’est Noël, nous qui espérions être libres pour cette fête, nos espoirs sont déçus.

Aujourd’hui notre meister était en pétard, cela ne devait pas être grave, l’après-midi c’était passé. J’en ai l’explication, des pièces sont revenues du montage, je me suis fait engueuler, ce n’est pas grave.

Après le travail, nous avons pris une douche, sans savon ni soude ce n’est pas facile.

Au repas du soir j’ai acheté des oignons crus avec les bons de cantine que nous touchons à l’usine. Il parait que c’est très bon pour la santé, j’en ai mangés comme jamais de ma vie, ça garnit l’estomac mais quelles brûlures, ce n’est pas facile à digérer.

Vendredi 26 au lundi 29 novembre. Voici trois jours que je n’ai pas écrit, il y avait un tel bazar. Des alertes continuelles, l’arrivée d’un convoi de français de Buchenwald et quel événement, deux détenus se sont évadés. Quel énervement aussi ces appels qui gagnent en nombre et en longueur. Je suis d’un tempérament plutôt calme, j’ai cependant vu le moment où mon poing partait dans la figure d’un polonais. Qu’est-ce que cette race peut me dégoûter. Je ne voudrais pas me battre, mais je crois que ça finira par arriver, la patience a des limites. Il faut monter la garde auprès de sa couverture, surveiller les distributions de nourriture, transporter son car, sa gamelle et sa cuillère pour ne pas qu’on nous les vole. A quand la fin de ce cauchemar.

Mardi 30 novembre. Aujourd’hui, de bonnes nouvelles de la guerre et le calme enfin revenu. Les couvertures ont été numérotées, on sera peut-être tranquille maintenant.

Il y a eu un an avant-hier que j’ai été démobilisé, le temps passe tout de même.

Mercredi 1er décembre. Nous entamons le mois que nous espérions être celui de notre libération, il ne le sera pas, aussi bonnes que puissent être les nouvelles. Espérons la fin prochaine tout de même.

Ce matin, ce que je redoutais est arrivé, je me suis choqué avec un russe. J’ai eu tort de m’emporter, mais il m’avait tellement énervé. Ils me sont tombés à trois dessus, bien entendu je n’ai pas eu la loi, je m’en suis tiré sans casse c’est déjà beau.

A midi, j’ai touché dix cigarettes, avec de l’argent que j’ai emprunté. J’espère on vendre six pour pouvoir acheter les prochaines.

Les nouvelles de la guerre sont toujours aussi bonnes si cela continue comme ça, la liberté viendra vite, patience.

Jeudi 2 au mardi 7 décembre, le 4, j’ai reçu un colis avec mon pull, mes souliers de l’armée, des cigarettes et un peu de nourriture. J’étais heureux, je suis paré pour l’hiver. Hier j’ai reçu un nouveau colis, je l’ai partagé avec deux copains qui sont de bons camarades : MAYET et DURAN.

J’ai arrêté d’écrire. Avec des hauts et des bas la captivité se poursuit.

Je suis muté à la Presswerk comme gabariteur, c’est un travail plus en rapport avec mes aptitudes. Il y a avec moi COFLER et BECKRICH, nous sommes avec quatre allemands : le meister, un SA plutôt idiot, le vorarbeiter, intelligent, qui me donnera d’ailleurs raison, lors d’un conflit avec WILNER, un salopard qui a vécu vingt ans en France, parle l’argot bientôt mieux que nous, mais hait les français dont il est jaloux. Je le soupçonne d’avoir fait partie de la cinquième colonne, car rien ne justifie sa présence à l’usine, sinon qu’il est planqué là pour services rendus. Il y a aussi SCHULTZE qui, sollicité pour monter un magasin de pièces mères, me prendra avec lui. Il est très chic avec moi et m’apporte quelques fois une ou deux tartines. Nous sommes dans un local au premier étage de la Presswerk, il n’y a qu’un escalier pour y monter, ce qui nous permet de savoir immédiatement lorsque quelqu’un vient. Je reparle maintenant couramment l’allemand, nous causons souvent avec SCHULTZE. Il me dit que seul à seul il peut parler avec moi, mais que sitôt qu’il y a un autre allemand, il ne peut plus le faire. Il est social-démocrate et entrera comme tel à la mairie de SALZELM à la libération.

Les bombardements se sont intensifiés, nous comptons les jours où nous avons alerte. Trente-deux soirs de suite nous sommes obligés d’aller nous coucher à huit heures car la lumière est coupée et les baraques fermées pendant ce temps. Cela n’empêche pas les alertes dans la journée. Les alliés ne chôment pas.

Lors du bombardement de DRESDE, la direction du camp fait brancher les hauts parleurs dans les baraques, ce qui nous permet de le suivre au fur et à mesure de son déroulement et de nous rendre compte combien il est meurtrier.

Nous apprenons que les alliés ont demandé que les camps qui sont à proximité des usines soient éclairés. Bien entendu, les allemands éclairent les usines et laissent les camps dans le noir. C’est la raison pour laquelle le commandant fait creuser des tranchées, toujours à l’initiative des alliés, entourées de barbelés, au bord de l’Elbe, où nous sommes conduits pendant les alertes. Seulement, ces tranchées se trouvent au milieu de fortifications dressées pour résister à l’avance alliée, ce qui nous vaut un jour d’être la cible d’un bombardement. Au risque de nous faire tuer, nous sortons des tranchées pour acclamer le bombardement, cela met nos gardiens dans une rage folle, dans leur colère, ils lancent leurs casques sur nous. Personne n’est touché.

Nos gardiens, qui n’étaient pas au début des SS, mais des aviateurs, avaient des contacts avec nous pour les arrivées ou départs du camp pour l’usine, les appels, la distribution des colis ou les sanctions à prendre parce que nous étions en faute. Par comparaison avec Buchenwald, les relations étaient meilleures, mais lorsqu’on les a transformés en SS, elles se sont dégradées. Les interventions de l’usine étaient aussi pour beaucoup dans ce fait. Par exemple, lorsque l’appel du matin se prolongeait et que nous arrivions en retard au travail, la direction intervenait auprès du commandant pour que nous soyons à l’heure. Quand on sait combien était pénible la station debout dans le froid, peu vêtu, en sortant du lit, C’était tout de même appréciable.

Concernant les sanctions, qui ne se rappelle pas les stations prolongées sur le coin de la fosse à ordures, les bras en ailes de papillon derrière la tête et de celui qui étant tombé de fatigue dans la fosse, en est ressorti à grands coups de gumi pour reprendre sa station.

Pour la nourriture, il y a eu plusieurs périodes. Les boules de pain qui pesaient 1,500 kg ou 2 kg ont été partagées en 6, 8 ou douze suivant le moment. Lorsque le manque de nourriture a influé sur la production, l’usine a fait distribuer des vitamines. Certains ne s’en rappellent plus, mais je précise que c’était des cachets roses de 1 cm à 1,5cm de côté qui avaient un goût acide de vitamines C. On nous les donnait pour une semaine à la fois.

Les relations avec nos camarades étrangers ont évolué avec la suppression de la barrière des langues. Chacun sait qu’un vocabulaire spécifique des camps s’est créé et a permis une meilleure compréhension. Dans l’ensemble nos relations avec les tchèques ont été les meilleures, celles avec les polonais les plus déplorables. Cela tient à ce qu’ils acceptaient de participer à la production de guerre, des postes de blockaltester ou de kapo qu’ils remplissaient dictatorialement, administrant de véritables raclées à ceux qui ne leur plaisaient pas ou refusaient de passer par leur volonté. Quant aux russes, au début, lorsque nous entrions en conflit avec l’un d’eux, ils étaient plusieurs à nous tomber dessus, alors qu’aucun français ne venait nous aider. Par la suite, nous avons obtenu que les deux antagonistes règlent leur conflit seul à seul. Ne recevant pas de colis, ils se débrouillaient soit par les cuisines, les combines ou le vol. Nous avons convenu entre nous qu’ils bénéficieraient du rabiot et que nous laisserions une dime sur nos colis qu’ils se partageraient. Par la suite, s’ils étaient pris à nous voler, ils étaient condamnés à plusieurs coups de serviette mouillée, sur le derrière. Lorsque nous n’avons plus eu de colis, ils auraient bien aimé que la distribution continue, mais ce n’était plus possible.

Entre français, il y avait bien entendu des affinités qui se traduisaient par la mise en popote où parfois était accueilli un de nous qui ne recevait pas de colis. Il y avait aussi des affrontements de caractère, mais dans l’ensemble les relations étaient bonnes, c’est d’ailleurs ce qui a permis la constitution du bloc 4 des français et l’organisation de la fête de Noël 1944. Il y a eu aussi l’organisation du combat de boxe ou le professeur a été mis KO par l’élève.

De temps en temps, la présence de punaises et de poux a donné lieu à une visite à l’étuve qui se trouvait en dehors du camp, pour les poux, et la sortie hors des baraques de tout le matériel de couchage et du réfectoire pour les punaises. On a même vu un élevage de poux dans une boîte d’allumettes pour les produire à l’appui d’une demande de désinfection.

Comme événements importants, on peut citer : la mort des russes qui avaient distillé de l’acétone pour la boire, l’évasion par les barbelés où la sentinelle du mirador a tué un werkschuss, l’appel prolongé pour qu’un coupable se dénonce, l’aveu de DEHANT alors que ce n’était pas lui, une gifle qui l’a mis à terre, donnée par l’arbre à claques. Le 1l avril 1945, le commandant a décidé d’évacuer le camp, contrairement à ce qui paraissait prévu. En effet, nous ne doutons pas que la piscine qui a été creusée, était en fait une fosse commune, où nous devions être enterrés. Il semble que le commandant, devant la proximité des armées alliées, ait renoncé à exécuter les ordres d’extermination, par peur des suites que cela risquait d’entraîner pour lui.

A 15h, l’ordre nous a été donné de nous rassembler sur la place d’appel pour le départ. Devant notre inertie, les SS sont entrés dans les baraques pour nous en faire sortir, mais lorsque nous étions dehors nous revenions par les fenêtres. Nous ne voulions pas partir, le canon tonnait au loin, nous espérions tenir jusqu’à ce que les alliés arrivent.

Lorsque les SS arrivaient à nous grouper dans un coin, JAOUEN qui se trouvait à l’avant nous entraînait dans une autre coin et ainsi de suite jusqu’à un passage devant le bloc où nous entrions à nouveau, c’était la confusion. Les polonais s’étaient eux mis en rang. Soudain un coup de feu est parti, c’était un SS qui avait tiré en l’air avec son revolver. Cela a provoqué un moment de stupéfaction qui a permis aux SS de nous entourer et de nous intégrer à la colonne des polonais qui a aussitôt démarré.

La colonne est sortie du camp et s’est dirigée sur BARBIE, il faisait déjà nuit, certains tentaient de s’évader, des coups de feu claquaient, on ne savait pas s’ils touchaient leur but. Voilà un pont de chemin de fer avec un passage pour piétons sur le bord, il a été franchi et nous sommes arrivés sur la place de ZERBST où nous nous sommes arrêtés pour passer la nuit. Lorsque nous sommes repartis il faisait à peine jour. Un mot d’ordre a été transmis : parler avec les gardiens, faire marcher celui de l’avant, ralentir celui de derrière afin de faire étirer la colonne. Nous avons marché toute la journée et avons couché le soir dans une grange à REUDEN.

Avec DURAN, ARRIGONI, WIOLAND, DUPONT Bernard nous avons décidé de partir aujourd’hui. J’ai invité MOUSSET à nous suivre, il n’a pas voulu. Je l’ai retrouvé au centre d’accueil à ROYAT, dans un état pitoyable qui me fera lui dire : " Tu as bien l’air fin maintenant. "

Nous marchions sur une route quand tout à coup la colonne a tourné à gauche dans un lé de bois, une voie de chemin de fer sur la droite. Nous sommes devenus attentifs, nous nous sommes placés dans le dos d’un gardien, celui qui suivait était loin derrière. Nous avons scruté le côté gauche, assez épais de végétation. Tout à coup un clair, c’était le moment. Un cri étouffé : " La fille. " Nous voila courant le plus vite possible sautant des fûts d’arbres couchés. La surprise a été totale, pas un coup de feu. En sautant un des arbres, WIOLAND perd une musette et s’arrête. " Non Henri, laisse, ne t’arrête pas. " Des coups de feu, nous voyons à notre arrière gauche courir le dolmetcher tchèque, ses dictionnaires sous le bras. Devant nous des buissons épais. Nous nous engouffrons dessous, y entrant jusqu’au plus profond. Là, nous restons tapis, reprenant notre souffle, écoutant très attentivement. Des voix étouffés nous parviennent, nous apprendrons plus tard que la colonne a fait une pause à proximité.

Tout à coup des bruits de branches cassées, des pas. "Ca y est, on nous recherche." Nous nous aplatissons en regardant en direction des bruits. Que découvrons-nous ? Une laie et ses petits qui fougent la terre de leur groin. Quelle frousse elle nous a faite. Nous ne bougeons pas pour ne pas l’effaroucher, elle s’en va entraînant sa progéniture.

Nous sommes le vendredi 13 avril, c’est un jour de chance. Nous sortons de nos buissons et nous nous mettons an route. Nous avons perdu Jacques ARRIGONI, nous le reverrons dans un train parallèle au nôtre, lors de notre retour sur la France. Nous marchons face au soleil, en suivant les bois.

Le soir nous arrivons devant une pinède, à terre une belle herbe, que la nuit va être confortable là-dessus. Eh bien ! Pas si confortable. L’herbe s’est tassée sous notre poids, nous sommes couchés dans l’eau, nous sommes gelés. Cela ne fait rien, nous marchons vers la liberté et le soleil vient nous réchauffer. Nous suivons toujours les bois, le soleil dans le dos le matin, de face l’après-midi. Lorsque nous ne pouvons pas faire autrement, nous traversons une plaine le plus rapidement possible. Des mouchards volent au dessus de nous, DUPONT en a une peur panique, c’est tout juste s’il ne court pas. Ce sont ses souvenirs de la guerre d’Espagne qui lui reviennent. Nous sommes à l’orée d’un bois, une route y entre à 2 ou 300 mètres de nous et des blindés allemands sont sur la route. Nous nous cachons dans des fourrés et attendons. Nous entendons des cris et des bruits de bidons. La colonne blindée est en train de se ravitailler sous le couvert. Elle repart, nous aussi. Au moment où nous franchissons la route, un avion pique en mitraillant. Tout le monde saute dans le fossé et se tapit. Ce serait trop bête de se faire tuer maintenant par un avion allié. Ce n’est pas nous d’ailleurs qu’il vise, mais la colonne blindée, il a pris la route en enfilade.

Nous repartons et nous dirigeons vers un mamelon où se trouve une meule de paille. Nous y aménageons une niche pour y passer la nuit qui n’est pas encore tombée. Tout à coup des coups de feu, d’autres leurs répondent, puis, le silence. Cela se passe dans un village qui est au pied du petit mont où nous nous trouvons. Vingt minutes plus tard, des avions piquent sur le village et c’est l’enfer. Les maisons brûlent, les vaches meuglent, les chevaux hennissent, on les détache, ils courent sur la route affolés. C’est à nouveau le silence.

Nous repartons le lendemain et entrons dans un autre bois, les arbres sont hachés, ça a chauffé par là. Nous marchons sur un chemin bordé par un petit ru à gauche. Sur la droite une petite maison, elle est ouverte, nous y entrons, dedans un cadavre de soldat allemand, en face de la maison, sur la pente du ru, un autre, la tête presque dans l’eau. Nous n’y touchons pas mais leur prenons leurs sacs où se trouve de la nourriture qui commence à nous manquer. Hier soir nous avons mangé de la confiture du camp. avec des pommes de terre crues que nous avons trouvées sous la meule. Il n’était pas question d’allumer du feu pour les faire cuire, bien entendu.

Nous continuons à marcher dans le bois, quand soudain nous apercevons un soldat allemand couché sur un monticule, la casquette sur la figure, nous pensons qu’il dort. Nous l’encerclons et sommes prêt à lui faire un mauvais parti, quand celui qui se trouve de l’autre côté dît : " Il est mort. " En effet, il a un énorme trou dans la tempe droite, nous pensons qu’il a reçu une balle de mitrailleuse d’avion. Il a encore ses bijoux sur lui mais nous n’y touchons pas.

Nous poursuivons notre chemin et marchons maintenant sur un terrain assez accidenté, plein de petits arbres, de buissons, laissant le ciel dégagé, avec un soleil resplendissant. Nous trouvons là un magnifique lièvre à qui il manque la tête et le coeur, il a du être attaqué par une buse qui a du être dérangée et n’a pu l’emmener.

Nous décidons de le dépouiller et de le faire cuire sur un trépied de branches, aussitôt dit, aussitôt fait. Nous faisons un magnifique repas. Un tel festin donne sommeil, nous voici en train de somnoler au soleil quand une patrouille de SS panzerdivision nous tombe dessus. Ils ont du être attirés par la fumée, que nous avons pourtant essayé de dissiper. Ils nous demandent ce que nous faisons là. Nous répondons que nous faisions partie d’une colonne d’évacuation et que nous l’avons perdue. Ils nous disent d’aller vers les américains et partent. Ouf ! Nous avons eu chaud. Du coup, nous voilà immédiatement en route, il vaut mieux ne pas traîner dans le coin.

Je ne me rappelle plus où nous avons couché ce soir là mais le lendemain nous sommes encore dans un bois et nous tombons sur quatre ou cinq hitlerjugen qui nous font peur car ils ont des fusils et paraissent très nerveux, il ne suffirait que d’un rien pour qu’ils tirent. Enfin chacun repart de son côté.

Sur le soir, nous arrivons devant une prairie assez importante, au fond, une maison et pas très loin un petit avion. C’est le dilemme. Que faire ? Il est décidé que WIOLAND, qui parle le mieux l’allemand, va aller voir.

Il n’y a personne dans l’avion, la maison se trouve au bord d’un chemin, à proximité d’une rivière qui ne peut-être que l’Elbe, elle parait inhabitée. Nous appelons, pas de réponse mais nous voyons apparaître une tête de femme apeurée à une ouverture sous le toit. Nous lui demandons des renseignements. Elle nous apprend que les américains sont passés sur la route vers Barbie mais qu’ils ne se sont pas arrêtés. Nous allons alors au bord de la rivière et que voyons-nous à 6 ou 800 mètres sur la gauche ? Le pont de Barbie sur lequel nous sommes passés au départ, seulement, il est maintenant dans l’eau. Nous sommes joyeux et décidons de nous diriger dans sa direction, lorsque nous entendons des appels de l’autre cote de l’eau : "  Hello ! Hello Fritz ! " Et puis soudain des balles qui s’écrasent dans la berge avec des ploufs ! Il est idiot celui de l’autre côté ! Nous nous retirons du bord et nous engageons sur le chemin qui longe le bord de l’Elbe, à couvert. C’est le crépuscule.

Nous marchons depuis un moment lorsqu’un fil barre la route. "  Attention ! " Trop tard, l’un de nous a cassé le fil et c’est le feu d’artifice. Chacun de nous part dans une direction à toutes jambes. Rien ne se passe, ce n’est qu’une fusée éclairante. Nous nous retournons et voyons DUPONT, les bras an l’air, un chiffon blanc dans une main qu’il agite et qui crie : " Fais pas le con merde ! " Il est tenu en joue par des américains qui viennent de sortir d’une tranchée.

Nous levons les bras et avançons vers eux. Pas un ne parle français ou allemand. Finalement ils nous emmènent en jeep et nous mettent dans un camp de prisonniers allemands, dans le village de ZERBST. Nous protestons, mais personne ne nous répond. Des allemands viennent nous parler, nous les rabrouons et nous tenons à part.

Au bout d’un certain temps, on vient nous chercher pour nous mener auprès d’officiers américains, auprès de qui se tient un interprète qui parle français. Nous disons qui nous sommes, d’où nous venons. Ils nous demandent si nous avons rencontré des soldats allemands et où. Nous leurs disons ce que nous savons. Ils nous disent alors : " Vous êtes libres ". " Comment nous sommes libres, où allons-nous dormir, manger ? Débrouillez-vous. "

Nous voila partis à travers le village, nous errons ça et là. Nous avisons des prisonniers de guerre français dans une grange, nous parlons avec eux, ils nous hébergent et nous donnent à manger.

Le village est un lieu de repos pour les troupes de chars. Quand ils reviennent de la bataille, ils balaient tout ce qui se trouve sur leur char et touchent de nouvelles rations de nourriture, de munitions, de carburant, pour repartir. Inutile de dire qu’ils sont très entourés, car on peut récupérer de tout.

Nous restons là deux ou trois jours, nous sommes ensuite embarqués dans des camions qui passent l’Elbe sur un pont de bateaux, qui a été construit à côté du pont effondré.

On nous amène au village d’Eikendorf où nous sommes placés chez l’habitant, pour nous une grosse ferme. Nous apprenons là que le camp de Schönebeck est occupé par nos camarades russes, que nos camarades français évadés se trouvent au camp de prisonniers de guerre français de SALZELM. Nous décidons d’aller les rejoindre. Après un ou deux jours, nous voilà repartis et nous nous retrouvons avec les autres. Ils ont pillé des magasins de l’armée allemande et le ravitaillement ne manque pas. Nous avons des pommes de terre à discrétion, un pain entier par jour, des conserves, de la margarine. Il y a une table garnie de cigarettes, nous nous servons quand nous n’en avons plus. Comme tout bon français nous préparons des frites et nous régalons. Certains mangent à la cuiller la graisse qui se trouve sur le dessus des boîtes de conserve de porc, il s’ensuit des dysenteries terribles.

Dans la journée nous nous promenons et allons même chez des allemands. Pour ma part je rends visite à SCHULZE qui m’a aidé pendant la captivité. Il est très occupé. Comme social-démocrate, il a été nommé à la mairie. Il est très heureux de me voir.

Le 7 mai des camions viennent nous prendre, pour nous amener à une gare assez éloignée. Nous sommes debouts sur la plate-forme et je ne sais si c’est le vent de la vitesse mais j’éprouve là un sentiment de liberté intense, mes poumons se gonflent, je respire à fond.

Nous sommes embarqués dans des wagons à bestiaux, mélangés aux volontaires, STO, ETC., nous éprouvons un sentiment d’amertume.

Enfin le 8 mai, après avoir traversé la Hollande et la Belgique, nous nous retrouvons au centre d’accueil de Maubeuge, où nous fêtons le soir la victoire.