| La 2ème Guerre Mondiale
   
    

SOUVENIRS DE L’ÉTÉ 1944

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Henri NOEL

 

C’est sur la suggestion de M. le Gouverneur de LAROSIÈRE et de quelques membres de 1’Inspect ion que je me permets de présenter ces souvenirs. Ils essaient de relater ce qu’ont été en 1944, pour un inspecteur chef de tournée, les semaines précédant puis suivant la Libération.

 

 

Cette vie mouvementée, où les préoccupations professionnelles se mêlaient à d’autres plus terre à terre (nourriture, logement , vêtements ...) on peut avoir quelque scrupule à la rapporter. Mais si cette existence quotidienne était faite d’éléments bien divers, sa description pourra évoquer, pour les camarades plus jeunes, ce qu’elle put alors, sur le tas, comporter de soucis variés, et aussi, parfois, de quelques risques.

 

 

Je n’aurais certes pas eu la possibilité, 46 ans après, de témoigner de ces journées avec quelque exactitude, si je n’avais pas disposé des lettres que j’écrivais chaque jour à ma femme et que celle-ci a conservées. A vrai dire, elles ne lui arrivaient qu’au bout de délais fort longs, mais peu ont été perdues.

 

 

J’ai fait de nombreuses coupures dans celles des mois de juin et de juillet (trop intimes ...) En revanche, pour le mois d’août, ce journal quoique régulièrement tenu et non envoyé du fait de l’interruption totale des communications post ales, a été reproduit tel quel, tout au plus allégé de quelques incidentes sentimentales. Rapporter ainsi la suite de ces journées a évidemment l’inconvénient de ne pas survoler de très haut les événements, de faire trop de part aux petits détails personnels ; ce récit peut , en revanche, avoir le mérite de rapporter des faits vécus, dans leur stricte immédiateté.

 

 

* *

En 1944, j’avais en charge (depuis février 1941) la tournée de Nantes, qui allait d’Angers à Quimper, plus (au Sud de la Loire) 1a Roche-sur-Yon et son bureau des Sables d’Olonne. Pour me déplacer dans la "zone côtière interdite" (départements du Finistère, Morbihan, Vendée, Loire inférieure), il me fallait disposer d’un permis spécial délivré par la Kommandantur

 

Certains de ces comptoirs avaient déjà subi de gros malheurs puisque, en 1942-1943 l’immeuble de Lorient avait été totalement incendié par les bombardements alliés, que le bureau de Saint-Nazaire avait subi des dégâts considérables ; la succursale de Nantes avait été également éprouvée. Bien qu’en ayant été partiellement témoin, je n’aborderai pas la suite de ces péripéties et me cantonnerai à l’été 1944.

 

Avant le débarquement, en avril ou mai, les inspecteurs chefs de secteur avaient reçu des instructions (verbales) de M. le Sous-Gouverneur VILLARD et du Chef de l’Inspection, M. BELIN, sur la conduite à tenir après le débarquement attendu, dans l’hypothèse, vraisemblable, où la coupure des comptoirs d’avec Paris ne permettrait plus la diffusion des instructions du Gouvernement de la Banque et des comptes rendus à celui-ci de la situation en province. Une mission essentielle, en dehors du maintien des liaisons, prendre contact avec les nouvelles autorités monétaires, au plus près de 1a libération. Les chefs de secteur devaient donc s’appliquer à rester près de leurs succursales. Mais cette attente se prolongeait et il me parut personnellement difficile de ne rien faire de notre métier habituel ; et c’est ainsi que je pris la décision d’effectuer la vérification d’une petite succursale (petite, pour ne pas trop engager l’avenir). Je choisis donc Cholet ; un adjoint m’était affecté REDOUIN, alors dans sa famille à Blois. Il devait me rejoindre par chemin de fer.

 

Il prit donc le train, mais par suite de gros retards la première partie de son voyage s’arrêta un soir à Saumur où il fut contraint de coucher. Dans la nuit, un bombardement atteignit son hôtel ("Le Roi René") Il dut se réfugier à la cave et l’incendie gagnant l’hôtel, il se retrouva en pyjama dans la rue. Je n’eus d’ailleurs connaissance de ses malheurs que plusieurs jours après ; je l’attendis donc vainement, et malgré l’incongruité d’une telle procédure pour un chef de tournée, je me résolus à commencer seul la vérification de la succursale de Cholet, ville que j’atteignis par la route en bicyclette, et dont je commençai seul l’inspection le 3 juin, sans me douter, il va de soi, de l’imminence du débarquement du 6 juin.

 

A ce propos, il convient de signaler que la Banque avait décidé d’allouer à chaque chef de secteur une voiture automobile. La mienne était une grosse américaine, d’avant-guerre, il va de soi, une Chevrolet qui devait être équipée d’un gazogène à bois.

 

  

 
     

Cette transformation effectuée à Angers ne devait s’achever, après bien des déboires, qu’au début d’août et jusqu’à cette date, à la suite de l’arrêt presque total de la circulation ferroviaire et de celle des cars, la plupart de mes déplacements se firent en bicyclette (et même après, comme on verra).

 

Peu sportif, je n’avais de cet engin qu’une expérience limitée, et les déplacements de plus de 20 km m’effrayaient un peu. Pour le premier de quelque importance que je devais faire pour rallier, de Cholet, Angers (la capitale n° 2 de mon secteur), j’appréhendais la longueur de la route (58 km) au point de la couper par une étape à mi-trajet. C’est ainsi que le samedi soir, une fois libéré pour 48 h de la contrainte de la "garde des clés’, je m’arrêtai à mi-course pour coucher à Chemillé avant d’arriver à Angers le dimanche matin.

 

A Angers, j’aperçois à la gare et ses environs les dégâts des bombardements, un peu partout. Rues vides, cafés et restaurants déserts. A la succursale, vu le Directeur, M. CHEVALLIER, le Chef de comptabilité, M. VOLLOT, travaillant tout son dimanche.

 

Je dois, à défaut d’autres ressources, accepter, pour le soir, l’hospitalité du directeur (M. CHEVALLIER est d’ailleurs sans sa famille, -évacuée-). Et mon retour à Cholet -où à la Banque, le lundi est chômé- se fait ce jour-là en une seule étape de 4 h 20, à la faveur d’un parcours parfois difficile. Pour terminer mes comptages de vérification, je dispose ensuite d’un agent de comptoir, venu de Nantes, d’un dévouement et d’une conscience exemplaires. Le vendredi 16 juin, je puis ainsi aller à Nantes (62 km) toujours en bicyclette, avec un arrêt-déjeuner à Clisson. Avant Nantes, je me donne le luxe, en pédalant fort, de dépasser 3 autochenilles de la Wehrmacht avant d’aborder quelques kilomètres d’horribles pavés et de franchir la Loire sur le pont de Pirmil qui venait d’être visé, sans résultat au but, par les bombardiers anglais, longeant un énorme trou de bombe, sommairement comblé.

 

Retour à Cholet le 17 juin, en apercevant au passage, à Nantes, la Bourse écrasée par le bombardement, un incendie faisant encore rage à côté de la Poste. Cantonné jusque là à l’Est de ma tournée, j’étais résolu à aller plus au centre, à l’Ouest, tout en appréhendant la longueur de la route je décidai pourtant d’essayer et le mercredi 21 juin, je roule d’abord de Cholet à Nantes, handicapé par des ennuis mécaniques réparés par le concierge de la succursale de Nantes. Nouvelles dévastations aperçues quai Brancas à côté du pont, la sacristie de la cathédrale écrasée (ça fumait encore). Pourtant, à la gare, quelques trains annoncés, mais c’était vers le Sud. Partant de Nantes, il me fallait me diriger vers le N.0., mais Vannes est à 110 km j’y parvins pourtant le jeudi 22 : 69 km le matin, 41 l’après-midi par temps froid et venteux le matin et constamment ensoleillé ensuite.

 

La route de Nantes à Pont-Château est rigoureusement plate et très bonne sans valoir tout à fait celle de Cholet à Nantes (qui est, par contre, plus accidentée). Croisé d’assez nombreux camions de l’Organisation Todt camouflés de feuillages, filant vers l’Est. Arrêt d’une demi-heure à Pont-Château au 50ème kilomètre. A la Roche Bernard, c’est le marché. Une affluence considérable due à ce marché au sujet duquel le bruit s’était répandu, jusqu’à la Baule, qu’on devait y trouver du beurre à 80 F le kilogramme. De fait, mainte paysanne, faute de la vente au "marché parallèle" (comme l’appelle pudiquement le ministre) ou d’envoi aux citadins, apportait son beurre, mais ne pouvant l’exposer au marché, plus d’une cherchait un coin tranquille et discret pour montrer sa marchandise et régler la transaction. Tous avaient choisi l’église et, dans celle-ci, les confessionnaux, si bien que le curé, révolté, dut chasser tout ce monde et fermer l’église. Plus d’un paysan était d’ailleurs accosté avant le pont sur la Villaine (tout le bourg est sur la rive gauche) par des gens qui s’offraient à acheter le beurre à 70 F au lieu de 40 F la livre comme au marché (d’où rectification ultérieure des prix sur la place de l’église). Ce ne fut pas facile pour moi de trouver à déjeuner. Rejeté successivement du café X (là où il "faut aller") et de deux hôtels, je réussis pourtant à apitoyer l’hôtelière du dernier et faire un repas très copieux, sinon très soigné.

 

Courte visite à l’église, sans caractère (toute désintéressée) et départ pour l’étape de l’après-midi qui me parut évidemment plus difficile compte tenu de la fatigue, des côtes, très sensibles, et de la chaleur. Mais je terminais relativement frais et moins fatigué que par mon premier raid Angers-Cholet (58 km) ou même moins excédé que la veille et les incidents de ce parcours Cholet-Nantes.

 

A Vannes, je retrouvais avec plaisir l’hôtel du Dauphin, toujours cordialement accueilli et le bienfait d’un bon bain froid. Dîner avec M. FLON (directeur de Lorient) par lequel je me fis accrocher dans la rue -couvre-feu de 21 h à 7 h-.

 

Vendredi, passage à la succursale rien de neuf, aucune nouvelle. Le Directeur, M. SALGUES, auquel je demandais de l’essence pour nettoyer mon pantalon considérablement enrichi de cambouis lors de mes démêlés avec ma bicyclette, insista pour le faire nettoyer chez lui et ce fut sa femme qui fit disparaître le plus voyant et le repassa. Fin d’après-midi consacré à un tour en ville.

 

Après un passage à la succursale, le samedi, je pars sur le route d’Auray. Non sans chercher, je découvre à 4 km de la ville, un coin de champ ombragé et parfaitement silencieux, loin de la plus proche maison un chemin herbeux au coin d’une haie épaisse, à la limite d’un champ de blé et de quelques sillons de pommes de terre. Un temps parfaitement beau ; pas d’autre tache au ciel que les derniers restes des traînées d’avions anglais et des quelques coups de la DCA qui les ont suivis ; loin au-dessus d’Auray ou même peut-être de Lorient. Le pays est calme. Il y aurait eu quelques échauffourées, mais il paraît que tout est fini. C’est là une impression du jour . . . Bien après, il s’avéra qu’il y eut des combats importants au centre de la Bretagne, mais on n’était alors à peu près sans autres nouvelles que des lieux les plus proches. Je notais alors "on apprend chaque jour -ou presque- de nouveaux bombardements qui, sauf les plus gros, ne sont connus que dans un faible rayon, par suite du peu de diffusion des nouvelles et de la rareté des journaux (ici seule une petite feuille de chou "le Nouvelliste du Morbihan") Ploërmel a été très dévastée (rasée et évacuée dit-on) ; le Nouvelliste publie une liste de 22 morts. Une affiche du maire de Vannes posée hier recommande l’évacuation des parties de la ville les plus proches de la gare, la succursale est comprise dans les quartiers dangereux.

 

Il y a quelques jours, des bombes à 1.500 m (délestage d’un avion en difficulté, essai sur la gare ??). A part cela calme sur place.

 

Ce samedi 24 juin, dîner chez les Salgues, tôt en raison du couvre-feu de 21 h. Mes hôtes se plaignent du manque de pain. La ration est réduite à 150 gr. par personne dans le Morbihan (pas de pain à mettre sous le beurre !) et ce pain de Vannes est une denrée affreusement mauvaise ...

 

-Absence de notes pour ce dimanche 25 juin-

 

Le 26 juin, je dois rejoindre l’Est de mon secteur, partant à 7 h pour arriver à midi et demi à Savenay sur le trajet, (avant Muzillac, si je me souviens bien ; je ne l’ai pas noté alors) sur une route déserte, en haut d’une lande, à un carrefour, je suis arrêté par un lieutenant allemand, seul (de la Wehrmacht pas de la Feldengendarmerie). Sévère, quoique courtois, il inspecte minutieusement le contenu de ma petite valise arrimée sur mon porte-bagage, et surtout le courrier de la Banque (de Vannes et Lorient vers Nantes et Paris).

 

Ce n’est que bien des semaines plus tard que je réalisai qu’alors, à quelques kilomètres de là, la bataille -qui devait être si meurtrière-, faisait rage entre les Allemands et les formations françaises (véritables bataillons ravitaillés par air, plus que des maquisards) rassemblés à St-Marcel.

 

La pluie sur une partie du parcours vers le 30ème km et après Pont-Château. A Savenay, j’ai fait environ 70 km et j’en ai encore 40 à faire. J’espère finir de sécher d’ici la fin du parcours. J’avais eu la satisfaction gastronomique, à 10 h, d’un bon petit déjeuner à La RocheBernard : café, pain, beurre. Le petit pot de beurre qui était sur la table était gros et j’ai eu de la peine à l’épuiser. Déjeuner correct à Savenay. Je suis assez chargé de courrier, en dehors d’un petit paquet familial.

 

Fin de parcours plus sèche vent et timides éclaircies. Accompagné 25 km durant par un ouvrier parigot assez bavard qui m’aida à tenir la cadence. A la succursale de Nantes, pas de courrier de Paris. Mais une lettre, datée du 21 et acheminée par un allemand, de mon voisin LARRIVE, chef du secteur de la Bretagne Nord (capitale Rennes) la succursale de Fougères détruite par le bombardement, le caissier, sa femme et sa fille tués. Les destructions de ponts continuent.

 

J’apprends qu’un nouvel attaché, MARQUIS, m’attend à Cholet.

 

Le mardi 27 juin, toujours à vélo Nantes-Cholet par Clisson. A Cholet, je "reçois" MARQUIS arrivé le vendredi 23. Enfin des nouvelles de REDOUIN, qui, après son épreuve, a reçu, à titre provisoire, un morceau de la tournée TARIEL (capitale Caen) Flers, l’Aigle, Alençon, ce qui semble devoir être assez "malsain" à bref délai. BOREAU de ROINCE, l’adjoint de TARIEL immobilisé à Caen, ainsi que son chef de tournée est maintenant, " ainsi que le Directeur de la succursale dans un village de la campagne normande ". Pas de précision, notée alors, sur le calvaire du chef de tournée TARIEL dans l’abri de la succursale pendant toute la bataille.

 

Nouveaux retards pour l’équipement final de ma voiture, faute d’oxygène liquide à Angers (il y en a bien à Nantes, mais on ne trouve pas de transporteur dont le métier est par trop dangereux).

 

Le jeudi 29 juin trajet Cholet-La Roche-sur-Yon, mais, fait insigne, par car. A La Roche-sur-Yon, vu le directeur, M. WATTEBLED encore tout ému par le mitraillage de la gare le dimanche précédent.

 

Puis le lendemain : la Roche-sur-Yon - les Sables d’Olonne, trajet que je parviens à faire par chemin de fer -ce qui m’a paru étrange-.

 

Fin de semaine (samedi 1er juillet, dimanche 2) aux Sables d’Olonne dans un hôtel de bord de mer que je connais bien depuis mes débuts dans la tournée, hôtel à peu près désert et d’accueil très cordial.

Repos, bains, en profitant des quelques mètres accessibles entre les poteaux d’interdiction (la plage est minée).

 

Et incursions pour "ravitaillement" notamment jusqu’à St-Jean-de-Monts. Solitude intégrale. St-Jean-de-Monts offre le spectacle plutôt triste de la résidence estivale abandonnée. Presque toutes les villas et à peu près toutes les boutiques sont fermées. Sur le front de mer, les volets des deux hôtels sont renforcés de barbelés. A quelques dizaines de mètres, le mur et les portes antichars classiques. Le sable envahit les avenues bordant la mer. A peu près aucun uniforme "feldgrau". Cependant, revenu aux Sables d’0lonne, j’aperçois les Allemands finissant d’installer des fils de fer destinés à empêcher tout à fait l’accès de la plage. Commentaire du moment "je ne sais, quand ils auront fini, par où on pourra descendre. Contre les Anglais, c’est une plaisanterie, contre les baigneurs, c’est plus sérieux".

 

Lundi 3 juillet après cette fin de semaine, retour à La Roche-sur-Yon (avant Cholet). J’apprends par une (vieille) lettre du Chef de bureau de Saint-Nazaire (replié à la Baule) que l’immeuble de Saint Nazaire malgré ses murs, grilles . . . a encore été "visité". Désespérant !

 

Ainsi, retour à Cholet où la vérification se poursuit.

 

Mercredi 5 juillet, multiples alertes auxquelles on ne prête plus guère attention (hier soir mardi à 22 h 45 survol de la gare par deux avions anglais volant lentement à 50 ou 100 m sans acte d’hostilité . . . ni réaction à terre).

 

Le soir Cholet-Angers que j’ai pu faire en car au prix de 3 h debout, mon vélo étant "en bagages".

 

Installé provisoirement chez le Directeur, mais je dois loger en ville, 13 rue d’Assas chez un particulier (15’ à pied, 5’ à vélo).

 

Là encore alerte cette nuit. Puis à 1 h 1/2 alerte due à 3 chasseurs (canadiens ?) des "maraudeurs" très nettement vus. C’est sans danger mais Angers est plus agité que Cholet. Le personnel aux abris. La défense passive, dans la rue, sifflant à bouche que veux-tu.

 

Je commence à craindre que je ne me servirai pas de ma voiture. Plus grave que le montage du gazo, sont les menaces de réquisition, ou plutôt l’interdiction quasi générale de circulation pour la plupart des véhicules utilitaires civils. Aurai-je mon permis de circuler ? D’autre part, l’agent de recette volontaire pour me servir de chauffeur s’est rétracté. Trop de dangers prévisibles. Mais j’ai un recours, c’est mon adjoint, MARQUIS, qui sait conduire et accepte d’avance .

 

Samedi 8 juillet à nouveau sans nouvelles (familiales ou de la Banque). Après-midi, 3 h de lecture à la bibliothèque. Enivrement de lectures intéressantes. On oublie tout .

 

Passé à la gare d’Angers, sinistre de solitude, de dévastation et d’abandon. Aucun train, dans aucun sens. On n’arrivait même plus aujourd’hui à écouler les trains militaires dans la dernière direction possible La Flèche.

 

Dimanche 9 juillet en arrivant à l’église de la Madeleine, ce matin à 8 h. j’ai été surpris par une alerte. Du vent, des nuages filant vite. Et j’ai vu les arrivées successives des escadrilles 4 je crois, d’une douzaine de bombardiers chacune volant assez bas en formations régulières, sans aucune réaction de DCA ou de chasse, faisant un grand tour autour de la ville puis revenant 2 ou 3 fois. Une fusée blanche dont la trace subsistait longtemps en volutes descendantes, et de 35 à 75 secondes après, arrivait le bruit des explosions. Visés (apparemment) : Bouchemaine, la Possonnière, l’entrée de la gare St-Laud vers Nantes et peut-être les Ponts de Cé ; sur ces derniers objectifs plus proches les éclatements faisaient vibrer portes et fenêtres y compris celles de l’église. Mais, dans le coin, aucun danger et d’ailleurs pas d’abri. La messe n’a été célébrée qu’à 9 h. A 10 h, nouveaux survols salués cette fois par quelques coups de DCA.

 

Passage à la cathédrale l’après-midi. Elle sent la guerre. Elle est entourée de trous de bombes. Le toit d’un petit bâtiment élevé contre le bas-côté N a été soufflé. Beaucoup de vitraux brisés apparemment quelques-uns du XVIe et des médiocres.

 

Les statues colonnes du portail de la façade O ont un peu souffert une barbe de prophète ébréchée, un autre personnage de l’Ancienne Loi à moitié décapité. L’édifice lui-même a eu une fameuse chance, un faible écart et il encaissait !

 

Quand on est à l’intérieur, on croit être resté en plein air. Par une journée comme aujourd’hui, le vent y pénètre de tous côtés, agitant les rideaux des confessionnaux, les nappes d’autel, les abat-jour en papier des lampes, les cheveux des enfants de choeur et des chanoines. Les grandes roses en verre blanc (ou en triplex) sont à moitié à claire-voie. Les hautes fenêtres de la nef, plus exposée au souffle, ont souffert encore davantage ; des armatures métalliques sont déformées ou même arrachées. Des morceaux de verre volent dans la nef de temps à autre, ce qui nous valait les paroles bienveillantes et bonhommes du chanoine dirigeant le chant des fidèles (à vêpres) et qui rassurait des jeunes filles effrayées. Peu de fidèles et encore moins de chanoines (5 ou 6).

 

Un petit tour du côté de la Maine et de la gare St-Serge qui en a "pris un coup’ elle aussi ; avant de terminer ce dimanche sur un banc du jardin des Plantes, bouquins en mains.

 

Lundi 10 juillet, noté dans ma correspondance familiale que j’ai dû recevoir (ou par fil ??) le souhait manifesté par M. BELIN de me voir rester à Angers (de préférence à une ville trop ‘en retrait’ ??). Désir très discret, mais j’ai compris . . . Il est vrai que les ponts sur la Loire sont coupés les uns après les autres, et que rester au Sud du fleuve me condamnerait à ne pouvoir remplir ma principale mission.

 

J’ai noté ce lundi 10 juillet "j’apprends que BROUSSE vient d’être adjoint à REDOUIN qui n’a pourtant que 3 succursales Fiers, l’Aigle, Alençon. Or la Banque tient à être représentée en zone anglaise. Or ni à Caen, ni à Cherbourg, il n’y a d’inspecteur". Etait-ce tout à fait exact ???

 

Mardi 1l juillet, journée passée dans l’appartement du directeur, M. CHEVALLIER, en pyjama, pendant que mon costume, qui avait trop récolté de cambouis, était aux mains du teinturier jusqu’au soir.

 

Parti de Paris depuis plusieurs semaines sans possibilité de renouveler mon seul vêtement. Problèmes humbles, certes, mais préoccupants.

 

Jeudi 13 juillet noté "d’après la lettre d’AVEL du 4 juillet, BOREAU de ROINCÉ a dû rentrer à Caen. Sans doute est-il donc " libéré de façon ou d’autre, maintenant ".

 

14 juillet, je relève dans une lettre familiale :

 

"Vous ne pouvez imaginer à quel point on est privé de nouvelles. Aucun journal de Paris postérieur au 5 juin n’est arrivé en Anjou ou en Bretagne. Heureusement, l’Agence Economique et Financière qui parvient à la succursale d’Angers avec le courrier de la Banque centrale, reçu avec beaucoup d’irrégularité, comporte quelquefois des nouvelles d’intérêt général, à côté des nouvelles financières. D’autre part, le parti DÉAT (R.N.P.) affiche le journal "l’Oeuvre". On a ainsi quelques nouvelles, si "orientées’ qu’elles soient, sur la capitale et le reste de la France. A part cela, les journaux régionaux sont tellement petits qu’ils n’arrivent même pas toujours, en dehors des articles de propagande imposés, a passer le communiqué militaire allemand en entier. Et une moitié est toujours consacrée aux ‘chiens écrasés locaux. Quant à la radio, les gens n’écoutent à peu près que les Anglais, et avec quelles difficultés Le courant électrique est à peu près totalement supprimé maintenant (le gaz depuis plus d’un mois)’.

 

Et je me souviens de la difficulté du fils du Directeur d’Angers à percevoir quelques émissions anglaises avec un poste à galène rudimentaire camouflé dans le grenier.

 

J’ai eu ces jours-ci quelques nouvelles de l’Inspection départs à la retraite de M. CORMIER et de M. FAVRE-GILLY.

 

AVEL me signalait aussi que j’étais actuellement le recordman des cyclistes de l’Inspection avec mes étapes de 110 km.

 

Sans nouvelles notables de ma voiture, je me préoccupe pourtant du carburant. Le gazo doit consommer 40 kg de bois aux 100 Km. J’ai à Angers un stock de 8 tonnes et je puis en avoir aisément à Vannes et Rosporden, peut-être à Nantes.

 

En ce 14 juillet, je me faisais des illusions sur les perspectives immédiates.

J’ai eu des nouvelles de Caen, déjà vieilles. Dans la ville (elles remontaient au 26 ou 27 juin), l’une des pertes monumentales qui m’ont le plus peiné dans l’écrasement de cette ville c’est celle de la cathédrale Saint-Pierre, très éprouvée contrairement à ce qu’ont dit les Anglais. Tout le quartier St-Louis (où est la succursale) n’est qu’une ruine.

Le samedi 15 juillet, retour en vélo à Cholet où mon adjoint MARQUIS a bien travaillé.

Nuits calmes faute d’électricité, les "alertes" sont devenues silencieuses.

Dimanche 16 marqué par une virée en vélo avec mon adjoint 40 km vers une forêt proche de Cholet (Vézins-Maulevrier) et le "cimetière des Martyrs" (souvenir de la guerre de Vendée) et l’étang "de Péronne".

17 juillet marqué, en dehors de la reprise habituelle du travail courant par la réception "en bloc" de courrier (et de photos) familial.

Est-i1 permis de faire ici allusion à ce que, jour après jour, on pouvait avoir de souci de nouvelles personnelles (ma femme était dans sa famille à Lyon avec notre bébé né en novembre 43) alors qu’une lettre mettant moins de 8 jours à parvenir à son destinataire était d’une rapidité exceptionnelle ?

 

Nouveaux bombardements sur Nantes (plus de 50 morts) et sur Rennes -notant ceux-là parce qu’ils figurent sur les journaux-. Antérieurement (lettre reçue de M. GUERIN, directeur à Nantes) assez vieille (12 juillet) bombardement ayant touché le quartier de la place Mellinet ; le pont de chemin de fer de la ligne de Pornic seul subsistant sur la Loire étant touché, plus de trains qu’à partir de Pont-Rousseau (donc sur la rive Sud). A condition pour un piéton de pouvoir franchir la Loire, on peut de Pont-Rousseau aller vers la Roche/Yon et La Rochelle. La vérification de Cholet touche à sa fin. J’ai lu ce matin au directeur le rapport qui ne lui est pas favorable du tout. Il a bien fait la grimace mais il ne pouvait beaucoup répondre.

 

19 juillet, je termine ce soir la vérification de Chalet. Grande corvée de la réception du personnel, assez amusante avec l’une des dames employées, Mlle X qui piquait presque une crise et pleurait quand elle apprenait, toute proposée qu’elle fut elle-même (de mon chef) pour le grade de sous-principale, qu’une autre l’était en même temps qu’elle (elle aurait voulu l’être seule).

 

Nous avons clôturé notre "séjour" choletais, mon adjoint et moi, par un excellent repas.

 

20 juillet, Cholet-Angers en vélo.

 

Me voici, avec seulement un contingent de notes de personnel à écrire et aussi quelques rapports aux services centraux et sans autre travail immédiat, qu’à attendre la libération.

 

21 juillet annonce par un communiqué placardé (en allemand) à la librairie allemande de l’attentat (manqué) contre Hitler. Lettre de M. GUERIN (d’hier). Fréquents survols par des bombardiers "piqueurs" et par des "forteresses volantes" dont deux ont été abattues le 19. C’est le quartier des ponts qui a encore souffert. A Rennes, le même jour 100 morts. Mon quartier (angevin) est d’un calme champêtre.

 

22-23 juillet j’apprends que le journal local "le Petit Courrier" entièrement sous le contrôle de la "Propagandastaffel" ayant des difficultés d’impression avec sa machine, se propose d’aller en chercher une à Lyon, et avec la bénédiction des autorités allemandes, va envoyer là-bas un camion, si elles peuvent en trouver et en réquisitionner un. Grâce à une démarche de M. CHEVALLIER auprès du directeur du Petit Courrier, j’obtiens la possibilité de faire partie du voyage qui me permettrait de faire une visite -si rapide qu’elle puisse être- à ma femme et à mon fils.

25 juillet, de ce voyage à Lyon, n’ayant pas eu à faire à ma femme le compte rendu épistolaire quotidien (la base essentielle de ces "mémoires") je n’ai sur certains points que des souvenirs imprécis, mais il m’est souvent revenu, depuis lors, à quel point il avait pu être hasardeux, chimérique et dangereux même, entrepris un mois et demi après le débarquement, alors que la bataille de Normandie faisait rage et que les actions des maquis s’accentuaient.

 

Le 25 après-midi, nous partons donc d’Angers dans un camion découvert, à plateau à ridelles, conduit par un chauffeur (réquisitionné ?). A bord un adjudant chef de la Propagandastaffel, un représentant du fabricant de parapluies d’Angers qui avait en vue l’achat de tissus pour ses fabrications et moi-même.

 

L’adjudant chef de la Propagandastaffel (un autrichien), gros homme bourru, parlant (un peu) le français et dénommé (au moins parmi nous) MERDALOR en raison de son emploi fréquent de ce juron, était bien entendu en uniforme. Il régentait son monde avec autorité et nous intima immédiatement de prendre le quart pour la surveillance du ciel. Toute apparition d’avion devait entraîner l’arrêt immédiat du camion et la planque des occupants dans les champs proches ou, sinon, dans le fossé.

 

Le premier soir, après un passage de la Loire (aux Ponts de Cé, si je me souviens bien, nous couchâmes dans la banlieue de Tours (à Joué ??).

 

26 juillet : nous fîmes ensuite le trajet Tours-Lyon par un itinéraire oublié, sans incident. Rares alertes "aériennes". Ciel bleu et très beau temps. Rien à dire sur l’inconfort (debout ou assis sur le plancher) surveillance du ciel. Circulation absolument nulle. Je n’avais aucune idée sur la présence des maquis dans les régions que nous traversâmes. Ce sous-officier allemand, seul avec trois civils français pouvait cependant sembler une cible assez facile.

 

Toujours est-il que nous arrivâmes sans encombre à Lyon où j’eus la joie immense de revoir (pour la première fois depuis trois mois) ma femme et mon fils auprès desquels je pus passer un jour et demi merveilleux.

 

Rendez-vous avait été pris pour le retour avec "Merdalor" qui s’était vu faire une très vive "engueulade" par les autorités de Lyon de la Propagandastaffel et de la Feldgendarmerie qui lui intimèrent d’abord l’ordre de rentrer à Angers en convoi militaire (sans d’ailleurs la machine à imprimer qui n’était plus disponible). Mais il protesta si vivement, faisant valoir qu’un convoi militaire sur ces routes était plus exposé qu’une voiture seule, qu’on lui permit finalement de rentrer par la même voie, mais à la condition d’obtenir des civils français une décharge de responsabilité écrite en raison des dangers encourus, ce que, bien entendu, mon compagnon de voyage et moi-même firent sur le champ, non sans réaliser ce qu’une pareille formalité pouvait avoir de presque comique.

 

Ce vendredi 28 juillet, nous voici ainsi repartis. A Tarare à 20 h. Nous arrivons à Roanne à 21 h 30, sans aucune mauvaise rencontre dans les Sauvages, que j’appréhendais pourtant (route absolument déserte . . . ). Arrêt dès avant Roanne même, au Côteau où je fis bande à part, pour aller vers la gare du Côteau où, malgré l’heure, je trouvai buffet froid et chambre confortable.

 

Le samedi 29, départ à 5 h direction vers La Palisse. Arrêt petit déjeuner puis pour plusieurs "coups de rouge" mais nous attendîmes Selles-sur-Mer à 15 h 30 pour déjeuner. Pas d’avions au ciel, sauf près de Bourges où ils ne firent qu’une brève apparition. A Tours cependant DCA et mitraillage sans alerte. A partir de Tours, la route semblait plus dangereuse et sentait plus la guerre. A Tours même, à un carrefour, arrêt et contrôle de la Feldgendarmerie dont des soldats faisaient ôter aux voitures françaises les draps blancs arborés sur le toit et destinés à signaler aux avions qu’il s’agissait de civils.

 

Si la route était plus dangereuse, rien ne se montra avant qu’on soit en face de Montsoreau. C’est alors que, juste comme notre camion venait de doubler une colonne de très gros chars (des "Tigres", je crois), on vit arriver à assez basse altitude (800 m ?) une escadrille canadienne (des "bi-queues").

 

Arrêt immédiat, plat-ventre à 50 m au moins du côté opposé à la Loire. Il m’arriva de jubiler et d’espérer que l’escadrille découvrirait les "Tigres" (ce n’était pas le sentiment du fabricant de parapluies rapportant 400.000 F de tissu). Mais l’alerte fut vaine. Les Canadiens ne virent pas les chars ou ils avaient une autre mission. Et nous ralliâmes Angers à 23 h, sans autre incident.

 

Dimanche 30 juillet : alerte cette nuit, qui me fit (pour la première fois, je crois) descendre à la cave. Une seule bombe (gare de Maître-Ecole ?).

 

Le 30 juillet j’apprends que ma voiture doit rouler lundi ou mardi. MARQUIS est toujours volontaire pour accepter la mission de chauffeur.

 

Lundi 31 juillet plusieurs alertes suivies de bombardements sur la banlieue d’Angers. Combat aérien du côté de Bouchemaine ; deux Allemands abattus.

 

Mardi 1er août MARQUIS a suivi le montage du gazogène de la voiture et étudié son fonctionnement. J’ai jeté un coup d’oeil sur ce dernier. C’est simple en théorie, mais il exige pas mal de précautions.

 

-Pas de courrier encore aujourd’hui- Il semble que la Bretagne doive être isolée ??

 

Noté "j’aurai tous mes papiers français. Allemands, miliciens (un sauf-conduit de "ces messieurs") un F sur le toit, un autre sur la bâche recouvrant les sacs de bois entassés sur le toit. J’ai droit à un petit panonceau tricolore à côté du n° 6.872 KA 3".

 

Mercredi soir 2 août derniers essais de la Chevrolet par le garagiste d’Angers. MARQUIS l’accompagne. Avec son propre bois et lui au volant sur la grande route de Paris, le garagiste lui fait rendre du 90 à l’heure. Nous devons donc partir le lendemain. Un premier voyage depuis longtemps envisagé devait nous permettre d’aller à Chailland, 15 km N de Laval, chercher une dame employée en panne là-bas depuis ses vacances avec son garçonnet. L’évolution de l’avance américaine rendait évidemment ce voyage plus risqué. Nous apprenons dès le matin du 2 que la route de Rennes est barrée par les rails anti-chars. En fin de matinée, arrivent quelques camions amenant de Rennes les miliciens et des cheminots Allemands de cette ville. Rennes aurait été prise dès le 1er au soir après un court bombardement.

 

Aux nouvelles le 2 après-midi avec M. CHEVALLIER, nous allons voir M. MORACCHINI, l’intendant régional de police qui n’a pas l’air d’en savoir beaucoup plus que nous. Pour notre voyage en Bretagne, il nous dit qu’il le croit sans difficultés ; quant à Laval sur laquelle courent divers bruits, il nous assure qu’il n’y a pas encore d’alliés dans le coin. Pendant que nous sommes chez lui un coup de fil des Transports Citroen fait part de la réquisition, le matin même, par la Milice d’un ou deux cars à Châteaubriant pour le transport de miliciens se repliant. Il nous conseille d’aller voir la Milice pour obtenir d’elle un papier nous évitant pareille mésaventure. Je vais voir le chef milicien régional en fin de soirée. Il me confirme l’évacuation totale de la Bretagne par la milice, me certifie donc qu’au cours de mon voyage je ne rencontrerai pas de miliciens, mais en roulant les yeux m’annonce que je n’ai pas une chance sur 10 d’arriver, que Nantes est une ville bloquée par le maquis de St-Nazaire . . . Il me déconseille ce voyage, s’il n’est pas ‘vital’, ‘on n’a qu’une peau" conclut-il. Après ce langage héroïque, je décide d’attendre au lendemain. Et jeudi matin comme dernier voyage d’essai avec le garagiste, nous partons à Saumur. Le garagiste (ou plutôt son adjoint) étant prudent, nous passons par une route secondaire Beaufort-en-Vallée, Longué. Rencontre avec de nombreuses charrettes de réfugiés de Normandie arborant toutes le drapeau blanc. Théories pitoyables dans ce beau soleil d’été. Aucune alerte d’avion. L’auto file assez bien. Il faut pourtant lui donner souvent à manger tous les 30 km. Saumur nous y arrivons à 1l h 20 par la route perpendiculaire à la Loire débouchant près de la gare. Le pont aperçu lors de mon retour de Lyon encore en réparations n’est pas encore rétabli. Il nous faut filer plus loin jusqu’à Varennes sur Loire, 10 km en amont, en face de Montsoreau. Nous traversons sur ce pont. Nous rechargeons en bois encore une fois au bout du pont. Nous nous rabattons sur Saumur où nous arrivons à Midi 20. Il y a maintenant quelques jours (le 29 juillet), 6 bombes ont encadré de près la succursale visant (et détruisant) un garage presque contigu où des camions allemands se faisaient réparer à 4 h du matin sous une verrière éclairée "a giorno".

A la succursale, plus de 100.000 F de dégâts portes, fenêtres, cloisons arrachées. Rapide contact avec le directeur, avec le chef de comptabilité de Nantes ; nous chargeons des caisses d’imprimés pour Nantes et nous rentrons vite, par la route de levée de la rive gauche, par Trèves, Cunault, Gennes dont on répare, tout en haut de la colline, la petite église victime de juin 40. Vu au passage le pont de Juigné-sur-Loire (pont de chemin de fer de la ligne Angers-Poitiers écrasé par un bombardement 24 h après sa remise en service, attendue depuis juin 40. De retour à 1 h 1/2. Déjeuner à 1 h 3/4. M. CHEVALLIER s’était renseigné auprès de la Préfecture régionale : Laval formellement déconseillé. Voisine de l’avance américaine maxima, la ville devait être le point de rassemblement d’une contre-attaque de 200 chars allemands. Nous aurions donc couru le risque de nous mêler à ces colonnes et de courir ainsi des risques désagréables. Nous décidons donc de partir sur Vannes tout de suite. Préparatifs : chargement de sacs de bois, d’une grande malle des Chevallier, de notre bâche blanche marquée F, des valises confectionnées en hâte. En fin de compte, départ à 6 h pour Nantes. Route directe. Route déserte. Temps très chaud, ciel serein. Le gazo file, sans trop de vitesse ni de régularité malheureusement. Cadavres de voitures çà et là. Traversée d’Ingrandes. St-Florent-le-Vieil aperçu de l’autre côté de la Loire. Peu après, survols par des bi-queues. Nous nous arrêtons une fois, puis plusieurs autres. Les appareils volent à 1 km environ mais ne nous aperçoivent pas ou ne s’intéressent pas à nous. Malheureusement, le gazo marche de moins en moins bien et il est 8 h 1/2 quand nous arrivons à la succursale non sans de vives alarmes dans la traversée de la ville. Une fois le moteur arrêté, il était en effet à peu près impossible de la faire repartir si ce n’était pas en haut d’une montée.

 

A la succursale de Nantes ce jeudi soir, M. GUERIN vint nous trouver. Plus de meubles, plus rien à dîner .

 

Nous allons au Chêne Vert qui avait plus de chambres que nous n’en voulions pour nous trois et par contre pas de ravitaillement. D’ailleurs, les cafés et restaurants devaient être fermés à 9 h. Nous partons cependant rechercher nos valises dans la voiture et en revenant parvenons à nous faire servir un dîner confortable alors que nous nous proposions de nous contenter du pain et du fromage achetés à Angers. Vendredi matin, nous étions de bonne heure à la succursale. MARQUIS faisait le plein du gazo et nous nous préparions à partir en échangeant

les derniers bobards avec M. GUERIN quand les employés qui arrivaient nous signalaient la fermeture des routes et notamment celle de Vannes déjà barrée par les rails antichars avec juste un sentier pour piétons et cyclistes (encore quelques-uns des hommes passant là étaient-ils requis pour poser des mines). Nous nous résignons donc, par force, à attendre.

Les nouvelles concernant l’avance américaine sont d’ailleurs de plus en plus nombreuses et semblent témoigner de la proximité des premiers éléments alliés. Impression encore plus forte l’après-midi (passée à attendre, à un petit tour à la librairie Coiffard et à un coup d’oeil derrière la cathédrale à la Feldkommandantur en train de déménager. Quelques curieux observent à bonne distance la rangée d’officiers, de soldats, de "souris grises’ attendant des voitures à côté de l’amoncellement de leurs valises, malles et colis). Le soir c’est une vraie procession vers la route de Rennes où la foule se porte comme pour une fête populaire, un défilé de 14 juillet. Tout Nantes va attendre les Américains. Combien de gens ont-ils des drapeaux, des "bannières étoilées" dans leur poche un peu plus bas que le Chêne Vert, au débouché sur les quais de l’Erdre comblée, de la rue de Rennes, on aperçoit des gens assis, qui sur des pliants, qui sur des chaises ou même des transats. On a même vu des loueurs de chaises et d’escabeaux filer là-bas dans l’espoir de bonnes affaires. A cette atmosphère de fête populaire (on dansa et pavoisa dans un quartier) se mêlent des scènes de pillage (pillage ou distribution par des soldats, du Soldatenheim de la rue de Rennes bouteilles de mousseux ou de cognac, lits, couvertures, draps, postes de radio et même vélos, parait-il).

 

Au Chêne Vert dont l’installation est aussi inconfortable qu’autrefois (à y ajouter le manque total d’eau, la distribution aux robinets de l’eau de la Loire étant interrompue depuis ce vendredi dans la journée), nuit un peu agitée. Coups de feu proches, apparemment de canons légers (antichars ?).

 

Samedi matin changement. Les ‘bobards’ ou les nouvelles (comment vérifier ?) sont moins précis. On donne pour assurée la présence à Nantes de 2.000 hommes de troupe que doit renforcer une division montant de Bordeaux. Au lieu du désarroi de la veille, on note dans l’attitude des occupants un net redressement. Plus de départs . . . rapides. Davantage de calme chez eux comme chez les nantais.

 

Nantes semble se préparer à soutenir un siège. On met en distribution dans les boutiques d’épicerie le "stock de sécurité" (200 gr de sucre, 350 gr de confiture, 300 gr de pâtes) que je touche ainsi que MARQUIS et le fils de M. CHEVALLIER. Je me soucie peu d’avoir en prévision de ce ‘siège’ un jeune homme sur les bras et je prends la décision de rentrer à Angers. Des ennuis avec le gazo, une longue attente d’un garagiste enfin procuré par l’aimable entremise du chef de galerie qui entre-temps tient à nous faire déguster son muscadet et nous partons à 6 h. Randonnée assez amusante. Règle absolue ne pas s’arrêter sinon en haut d’une descente. Nous passons le Pont de Pirmil, détournés à Pont-Rousseau par un bombardement récent, passons par de petites routes St Fiacre, Château-Thébaud avant de rejoindre la route de Clisson. Je décide de passer par Cholet préférant éviter la route de St-Florent (ne dit-on pas qu’Oudon près d’Ancenis est "américain") (Ancenis a en effet été occupé par les Américains la plus grande partie de la journée de samedi). Cholet, arrêt de 10’ pour réhydratation. Chemillé où un malencontreux arrêt des SS nous vaut 20’d’efforts avant de repartir et où ma montre s’arrête. Nous approchons d’Angers. Voici Erigné . . . Crevés. Il est 10 h 1/4 (couvre-feu à 10 h 1/2). Cric trop haut pour l’endroit où nous sommes arrêtés. Il nous faut sacrifier la chambre pour pouvoir réparer, à l’aide d’un cric prêté par le garage (réquisitionné) en face duquel nous nous sommes arrêtés. En fin de compte, grâce au coup de main de chacun nous arrivons à 10 h 20 dans la cour de la Banque à Angers. Force nous est alors à MARQUIS et à moi de demander l’hospitalité à M. CHEVALLIER qui nous restaure et nous accueille, fort surpris de nous voir alors qu’il nous croyait déjà américanisés ...

 

Couché à minuit 1/4. A minuit 20, le directeur de la Reichkreditkasse vient appeler le directeur pour prélever son compte. Je descends aider M. CHEVALLIER. Heureusement, c’est un prélèvement en écritures. Ce monsieur, avec son administration part pour Paris. Pendant que j’aide M. CHEVALLIER, les convois roulent sans arrêt sous les fenêtres de la succursale.

 

Nuit courte et bonne. Déménagement de mes affaires chez mes logeurs rue d’Assas.

 

Il fait un temps superbe. Nous déjeunons au Vert d’Eau, MARQUIS et moi, MARQUIS m’invitant pour fêter son 27ème anniversaire. A 5 h, nous nous acheminons vers la succursale pour faire du courrier. Nous apercevons alors M. CHEVALLIER fils en compagnie d’un homme qui marche à grandes enjambées et qui ressemble singulièrement à M. VILLARD, Sous-Gouverneur. Nous les rattrapons et c’est bien lui M. VILLARD parti de Paris le matin qui se propose d’approcher la zone occupée par les Alliés : le directeur est parti, invité. Nous accompagnons à la Préfecture Régionale M. VILLARD. Ce dernier voit M. DONATI le préfet régional qui lui donne les dernières nouvelles militaires : Segré occupé, Nantes menacé. Pas de retard si on veut y aller. Quelques coups de pédale pour aller chercher mes valises, y réentasser en toute vitesse mes affaires et nous repartons à 6 h. Le gazo du Gouverneur marche bien mieux que le mien (anthracite et charbon de bois). Par une route déserte et un temps très chaud, nous gagnons les Ponts de Cé Erigné Chemillé, bifurquons alors sur Beaupréau, Vallet où nous sommes survolés par des bi-queues et où le chauffeur change de roue. Nantes à 8 h 1/4. Dîner frugal à la cantine, après un vain essai au Boeuf Saignant (tous cafés ou cafés restaurants sont fermés en vertu d’un arrête préfectoral du samedi (les Américains auraient été trop fêtés, même par anticipation). Pendant ce temps, M. GUERIN et tous les cadres de la succursale réunis nous attendent. Courtes présentations. Nous regagnons ensuite l’hôtel Cholet, assez tard pour qu’on n’y voie plus rien.

 

Bonne nuit au point de vue calme extérieur, le quartier est toujours aussi mort. Quelques ronflements d’avions vers le matin, mais si lointains... Le lundi, jour d’attente. On relie toutes les informations reçues employés venus des banlieues plus ou moins lointaines, radios, bobards .. Les Américains semblent encore assez loin. Châteaubriant, Segré, Vannes même semblent bien pris. Au-delà, encore du doute... Avec M. VILLARD, nous allons invités, lui, M. GUERIN et moi, déjeuner à la Cigale (place Graslin) café brasserie : un bon déjeuner. L’après-midi se passe à discuter "comment faire pour aller voir ce qui se passe au point de vue monétaire et bancaire dans une grande ville occupée par les Américains ?".

 

Nous sortons ensuite faire un tour, passons à la librairie nantaise où j’achète "Le Pèlerinage aux sources" et "Via Mala". Un coup d’oeil rapide à un album d’estampes japonaises érotiques. Dîner à la Cigale.

 

Nuit encore bien calme extérieurement. Mais le silence du quartier n’est pas tout. Il faudrait encore le faire en soi-même. Et c’est moins facile... surtout quant l’esprit n’est pas seul en jeu.

 

Mardi, nouvelle journée d’attente. Il se confirme que toutes les routes vers le Nord sont fermées, qu’il faut avoir un laissez-passer spécial pour franchir les limites de la ville autres que celles du Sud de la Loire. Des nouvelles précises et fragmentaires par un rédacteur Gabriel LEFORT et une dame employée qui l’un a vu les Américains, l’autre est allé tout près d’eux et nous rapportent ainsi des renseignements sûrs. ‘Ils’ sont à Pouancé et Chateaubriant. Une colonne importante composée en partie de chars lourds est arrêtée à St-Vincent-des-Landes et attend du ravitaillement pour repartir. La Feldkommandantur est partie vendredi. Mais depuis samedi, un commandant de la place lui a été substitué.

 

Encore une après-midi passée à attendre. Le front ne bouge guère vite. Il semble pourtant que l’avance ait tendance à gagner vers l’Est (Laval) tandis qu’elle est moins rapide vers la Bretagne et la Loire.

 

M. VILLARD, voyant que MARQUIS n’arrive pas convient avec quelque dépit, après m’avoir reproché de ne pas avoir attendu la libération à Nantes, que l’attendre à Angers était une meilleure solution. Il décide ainsi de partir le lendemain pour Angers.

 

Mercredi matin 9, à 10 h après avoir pris connaissance des nouvelles (l’offensive allemande sur Mortain-Avranches commencée dimanche soir semble avoir avorté. C’est à elle qu’il faut sans doute imputer le ralentissement de l’avance sur Nantes). Nous sommes mercredi matin et les Américains qui y étaient attendus dès vendredi soir n’y sont pas encore. L’avance en Bretagne s’accélère et de même vers Paris. Ne dit-on pas qu’Angers serait pris ?

 

A 1l h 1/2 nous sommes à Cholet après un voyage sans encombre, rapide (personne sur les routes) par un beau temps, seulement brumeux un petit peu au départ. A Cholet, rapide visite à la succursale. On nous dit là aussi qu’Angers serait pris. Déjeuner chez Blanchard, exemplaire.

 

Redépart à 1 h 20. Temps de plus en plus beau et chaud. Route déserte, ciel aussi heureusement Nous faisons sensation partout ; les voitures doivent être rares. Pourrons-nous arriver à Angers à temps ? Arrêtés à Erigné par un poste allemand qui nous dit que nous pourrons arriver à Angers, mais pas plus loin

 

Ce n’est pas sans un peu d’émotion et de regards à gauche et à droite que nous traversons les ponts de Cé. Voici le Louet, le grand bras de la Loire, enfin le bras de St-Aubin. Personne Une chicane sur le dernier bras celui de l’Authion, serait-il coupé ? Non, on passe. Nous voici à Angers. Atmosphère de guerre. Une patrouille, ou plutôt un groupe de combat passe divisé en 2, une fraction sur chaque bord de la route, fusil au poing, casque camouflé, se dissimulant le plus possible dans des fourrés. En ville même c’est le régime de l’alerte, les gens de la Défense Passive en casque blanc. Quelques camions allemands, peu nombreux stationnent sous les arbres. Cela sent le départ. Déprédations partout. A la Banque à 14 h 30, je retrouve MARQUIS qui a pu réparer la roue accidentée mais le gazo fonctionne encore mal et la Chevrolet n’a pu repartir. Heureusement, dans un certain sens !

 

La bataille est toute proche, les coups de canon tonnent presque continuellement. Départs et arrivées se succèdent. De "l’observatoire" (grenier de la Banque) on distingue les coups de la batterie allemande, du côté d’Avrillé qui tire de l’autre côté de la Maine sur les Américains venus de l’Ouest qui tentent de traverser entre Bouchemaine et le pont de chemin de fer de la ligne de Segré. Plusieurs coups américains explosent sur les "châteaux d’eau" d’Avrillé sérieusement menacés par l’aviation les jours précédents.

 

Aucun courrier n’est arrivé à la Banque. En ville l’atmosphère, vue du côté allemand ne semble pas très rassurée. Des camions lourdement chargés stationnent sous les arbres le long et autour du Champ de Mars. Les "départs" et les "arrivées" qu’il n’est pas toujours possible de distinguer semblent de plus en plus proches. M. VILLARD va à la Préfecture où il doit être l’hôte de M. DONATI, préfet régional. Je l’accompagne et j’attends pendant sa longue entrevue avec son ancien collègue (M DONATI a été inspecteur des finances avant de devenir directeur Général de la Société Générale Alsacienne de Banque, puis préfet). L’entrevue finie, M. DONATI vient me chercher. Je lui suis présenté et nous quittons la Préfecture par le cloître de l’ancienne abbaye St-Aubin aux grandes arcades romanes intéressantes. Des artilleurs de DCA sont allongés sur les bancs près du boulevard, leurs pièces et les approvisionnements à côté d’eux. Des tas de munitions et d’équipements divers attendent le long du boulevard leur enlèvement. Angers sera-t-elle libérée ce soir même ? Les voitures allemandes sont des plus rares en ville et quand le soir je m’en retourne chez moi rue d’Assas, je me demande bien si la petite voiture que je vois filer vers Saumur n’est pas la dernière de celles qu’il m’aura été permis de voir. (Dîner à la Boule d’Or. Vu groupes de combat Allemands remontant de la Maine en colonnes, épuisés et poussiéreux, l’arme au poing). Nuit bruyante. Eclatements succèdent aux éclatements. Les Américains vont-ils entrer en ville ?

 

Jeudi matin (10/8), les Allemands sont pourtant encore là. A vrai dire, tous les camions sont partis. Il reste encore quelques voitures de tourisme prêtes à la fuite, les tas de munitions et de ravitaillement ne sont pas encore enlevés. Le combat d’artillerie est actif. Il connaîtra une accalmie de 10 h à midi mais le reste du temps les départs et les arrivées tonnent sec. Aussi la circulation dans les rues est elle quasi nulle. A plusieurs reprises des avions américains, à quelques centaines de mètres, viennent faire un tour au-dessus de la ville. On distingue nettement les trois bandes parallèles et l’étoile noire. Aucune réaction de DCA. Ils se promènent lentement dans le beau ciel de ce jour d’été. De 10 h 1/2 à midi, conférence des banquiers de la place présidée par M. VILLARD, à laquelle j’assiste et où je suis amené à prendre la parole, au cours de la discussion. Sans intérêt sensationnel, M. VILLARD voulait inviter M. CHEVALLIER et son fils à déjeuner mais la rareté des restaurants ouverts le fait différer et c’est MARQUIS et moi qui sommes seuls bénéficiaires de l’invitation. Déjeuner au Welcome, seul ouvert, dans une atmosphère un peu pénible. Le silence de la salle presque vide est seulement barré par l’artillerie proche. La poste a été sabotée la nuit par les Allemands qui ont brûlé et fait sauter le central téléphonique. La canonnade a repris. M. VILLARD retourne à la Préfecture.

 

Nous revenons vers la Banque. Chaussée St-Pierre, à côté de la Place du Ralliement, on nous invite à courir pour traverser la rue qui descend vers la Maine. Les Américains maîtres de toute la partie d’Angers située de l’autre côté de la Maine tiraillent énergiquement et toute rue allant jusqu’à la rivière est dangereuse ainsi que l’attestent les dégâts (légers) à maints endroits. En arrivant place Freppel (derrière la cathédrale) sous les éclatements, contestation avec MARQUIS opinant pour des coups fusants. C’est lui qui avait raison. Un éclat de bombe à 2 ou 3 cm devant nous et en voulant le ramasser je me brûle le bout des doigts. Les rues sont absolument désertes. L’Angevin est vraiment froussard et pour l’avoir crié un peu fort, cela me vaut deux incidents pittoresques et véhéments. En arrivant au boulevard par la rue David, panique de tout un groupe d’agents voulant nous faire entrer dans des abris sous prétexte que les Américains balaient le boulevard depuis le carrefour proche de la gare. Je vais me poster derrière un arbre et ne vois pas plus d’Américains que d’anglais ou d’Allemands (les explosions qui crépitent, étaient en réalité les éclatements de munitions brûlées par les Allemands). Nous parvenons sans dommage à la Banque où le personnel est rare. Fusillade et canonnade persistent l’après-midi confondues avec l’éclatement des munitions que les Allemands ont allumées dans le jardin du Mail puis sur le boulevard. Les caisses de grenades et de petits obus de 2 cm explosent en un roulement discontinu. A 7 h 1/4, le silence s’étant fait, nous sortons avec MARQUIS reconduire M. VILLARD et nous tentons en vain de trouver un restaurant ou une boutique d’alimentation ouverts. Tout est fermé. Une "fillette" de rosé est tout ce que nous arrivons à dénicher, ce qui est bref car l’après-midi a été chaude. Finalement un vieux bout de pain joint à mes anciennes ressources doit constituer mon repas. J’obtiens de la concierge 2 poires et je rentre rue d’Assas (MARQUIS loge chez le directeur). J’entends dire que les Américains seraient entrés et je fais un détour pour rentrer ? Je vois ainsi arriver les premiers fantassins américains : ils ont traversé le pont de la Basse Chaîne, monté par le boulevard du Château et se trouvent alors avec une dizaine de civils au carrefour du boulevard du Roi René et du boulevard Foch, mais au lieu de poursuivre par ce dernier, ils continuent la rue Paul Bert. Je fais route avec eux jusqu’à la place André Leroy. Une file marche de chaque côté de la rue le long des maisons tenue kaki, blouson dans le pantalon, vaste casque, plus "cloche" encore que l’allemand, camouflé par des filets. La plupart de ces premiers arrivants ont des têtes plutôt sinistres, salis par le combat, pas rasés. Sans sac ni lourds impedimenta, ils marchent sans bruit grâce à leurs semelles crêpe. Parmi ces combattants de pointe, figurent un reporter photographe et un porteur d’appareil radio tout petit, pendu dans son dos et dont il se sert grâce à une petite antenne rigide pointée au-dessus de lui et un appareil téléphonique semblable à un combiné d’appareil urbain. (complément ultérieur : ce sont des agents de la Défense Passive qui traversèrent le pont de la Basse-Chaîne pour aller prévenir les Américains que les Allemands étaient partis et qu’ils pouvaient donc pénétrer an ville sans risques. J’essaie de leur dire quelques mots de bienvenue en anglais. Les premiers angevins qui les ont aperçus viennent leur serrer la main sans démonstrations très enthousiastes, ne croyant pas encore tout à fait à leur "1ibération".

 

Arrivés place André Leroy, un caporal montre sur son plan un détail de la topographie de la ville puis demande le boulevard Foch et la petite colonne revient sur ses pas. Je rentre rue d’Assas en annonçant la bonne nouvelle aux nombreux groupes de gens stationnés rue Volney et qui se demandaient, de loin, ce qui se passait. Je repars en ville. Quelque deux cents fantassins américains sont arrivés et se reposent affalés sur les trottoirs le long des murs boulevard Foch. Ils suscitent déjà une vive curiosité. Je vais à la Banque prévenir MARQUIS et M.CHEVALLIER qui, intrigués par les mouvements de foule, ne savaient encore rien et nous remontons ensemble le boulevard.

 

Premiers actes de pillage : nous assistons au défoncement de la Librairie allemande "Frontbuchandle" et à la dévastation de ses rayons. Quelques jeunes gens mettent le feu à des livres. D’autres emportent volumes, blocs de papier à lettres à pleines brassées. La police qui tout à l’heure interdisait farouchement qu’on touchât au moindre des équipements (sacs, manteaux, munitions ...), laissés en tas sur le boulevard, entre la rue d’Alsace et la rue David d’Angers, laisse maintenant complaisamment défoncer les grandes glaces de vitrine. Le portrait d’Hitler est sorti, le cadre cassé et le papier portant l’effigie du Führer tendu aux Américains qui passent et qui le percent de leur baïonnette l’un après l’autre. Plus loin au Soldatenheim, la foule s’est ruée dans la cave et déménage les bouteilles sancerre, champagne, bourgogne et bordeaux disparaissent vite. Certains des pillards en apportent tout de même aux Américains qui finissent par accepter et l’on voit des soldats s’inonder de mousse blanche avec de grands cris.

 

Les premières affiches (une proclamation du nouveau préfet FOURRE-CORMERAY et du nouveau commissaire régional de la République JACQUIER, une autre du "Comité" départemental de la Libération sont déjà apposées.

 

Nous allons devant la Préfecture, dont M. VILLARD devait être à ce moment même obligé de quitter l’appartement des hôtes au profit de M. FOURRE-CORMERAY. On a déjà commencé le pavoisement. Un personnage debout dans une voiture prononce quelques mots de circonstance. Je me propose, si personne ne le fait, de chanter la Marseillaise. Mais il y a déjà trop de partisanerie et de politicaillerie républicaine dans les dernières paroles et le "Allons Enfants de la Patrie" me reste dans la gorge. La voiture s’en va dans un vague brouhaha sans chanson. La répétition de ce laïus à la mairie devait être plus animé. Des soldats américains sont affalés en face de l’entrée de la Préfecture. L’un d’entre eux porteur de son petit appareil de radiotéléphonie reste à l’écoute et dit quelques mots dans son micro, de temps à autre. Un fil téléphonique déjà déroulé traîne à terre. Les curieux entourent le petit groupe. Nous revenons, MARQUIS et moi, par la rue St-Aubin où l’on peut encore voir quelques légers dégâts causés dans la journée par les obus américains.

 

Je rentre dans une atmosphère faite de plus de curiosité et d’hébétude (les deux ou trois journées ont été une épreuve pour beaucoup) que d’enthousiasme. Les gens du quartier continuent à arracher les pancartes allemandes indicatrices -cela a été le premier réflexe des angevins libérés qui manquent de bois-.

 

Nuit agitée. On tiraille encore pas loin et les sifflements d’obus ne sont pas rares. Comme la plupart des précédentes, cette nuit pour mes logeurs et maints de leurs voisins se passe dans la cave.

 

Le vendredi 11, l’occupation américaine s’affirme. Les autos roulent d’abord les petites " Jeep " à deux places dont avec M. VILLARD nous admirons le silencieux roulement, puis les camions à six roues et dix pneus, les chars (dont il passera une centaine dans la journée) aux chenilles munies de caoutchouc. Ces gros chars descendent à toute vitesse le boulevard en face de la mairie, presque sans ralentir tournent à angle droit en face de la Banque pour contourner la place et prendre la route de Paris. La foule est un peu plus animée et curieuse, la ville se pavoise déjà. Les convois sont prodigues de cigarettes lancées à toute volée et de gentils saluts. Déjeuner au Grand Vert d’Eau, sur invitation de M. VILLARD, avec M. CHEVALLIER et son fils ; quelques Américains déjeunent. La salle, vide les jours précédents, est pleine et bruyante. Cocardes, rubans, brassards, tenues à moitié militaires abondent. A une table voisine, des Américains nous offrent des cigarettes.

 

MARQUIS s’occupe l’après-midi de la mise en état de marche de la voiture. M. VILLARD doit partir pour Rennes le samedi et, pour nous, nous devons aller à Laval récupérer la dame employée toujours en panne là-bas. Un tour en ville avec notre Gouverneur vers la Maine dont les trois ponts sont sautés celui d’amont (au bas du boulevard Carnot) tout à fait détruit, les deux autres moins gravement abîmés. Les Américains passaient déjà dans la matinée sur celui de la Basse-Chaîne (le plus en aval, au pied du Château).

 

Un peu toute l’après-midi se poursuivent des cohortes entourant des femmes connues pour leurs relations avec les Allemands qu’on a tondues et barbouillées et qu’on promène, qu’on plonge dans le bassin du jardin du Mail -et peut-être pas toujours par un seul sentiment de justice ou de vengeance-.

 

Le soir avec M. VILLARD nous allons voir de près le matériel et les soldats américains. Nous ne discernons qu’avec peine, ou même pas du tout, les gradés. Canons de 57 à flèches ouvrantes montés sur gros pneus, jeeps munies de longues antennes mi-souples, penchées en arrière. Voici la jeep du "Chaptain" (aumônier protestant), celle de l’aumônier catholique, un gosse dont on ne distingue pas la tonsure, avec lequel en rassemblant des souvenirs d’anglais je puis échanger quelques mots (il ne dit sa messe que sur un autel de campagne).

 

La nuit suivante, de vendredi à samedi, est encore agitée. Les batteries américaines (assez lourdes, 105, 150 ?) tirent au-dessus du quartier. On entend le départ, le sifflement et l’écrasement de l’arrivée et cela un peu toute la nuit.

 

Le samedi 12, je vais m’occuper du laissez-passer nécessaire à M. VILLARD pour franchir le pont de la Basse-Chaîne. Un officier français, un capitaine en tenue américaine, m’affirme que le pont de Verdun, celui du centre, est libre à la circulation française.

 

Après pas mal d’ennuis de gazo, nous partons nous-mêmes pour Laval, 20 mn après M. VILLARD. Nous parvenons à démarrer et MARQUIS est assez habile pour ne pas "caler" sur le pont en franchissant la passerelle métallique posée par les Américains sur l’arche sautée. Nous avons rattrapé M. VILLARD qui roule juste devant nous jusqu’au Lion d’Angers.

 

En sortant d’Angers, voici Avrillé et son terrain d’aviation, bouleversé, les maisons éventrées ou brûlées ; les traces de la bataille autour de la ligne anti-chars. Le gazo file merveilleusement. Nous pourrions doubler si nous le voulions la voiture du Gouverneur. Voilà Château-Gontier où me reviennent des vieux souvenirs de 1930 (j’y ai cantonné alors que j’étais sous-lieutenant). Il faut passer un pont sur la Mayenne, sauté et que les Américains ont réparé en quelques heures. L’entrée du pont a souffert les maisons ont brûlé. Un gros char américain a subi le même sort. L’encombrement, le croisement de colonnes américaines lourdes nous vaut de "caler" avec notre voiture pas assez nerveuse, et la remise en marche sera dure. La route est belle, ensuite, bordée de grands arbres. Nous ‘calons’ encore et regrettons péniblement pour avoir voulu nous arrêter à une demande d’auto-stop, sans objet d’ailleurs. Des cadavres de véhicules allemands de temps à autre. Un beau soleil, pas d’autre préoccupation que les gaz de la voiture et le rechargement en bois (tous les 30 km). Voici enfin Laval, midi 1/2. La voiture cale devant la Préfecture et cela semble sans espoir. Je pars à pied vers la succursale, traversant presque toute la ville, fortement abîmée par les bombardements aériens (sauf Lorient et St-Nazaire détruits, la plus fortement touchée après Nantes). La rue centrale est anéantie. L’explosion des ponts a ajouté au désastre. Les Américains travaillent à la réparation ; il faut faire un grand détour pour en prendre un réservé aux civils et remonter dans le fracas des colonnes lourdes, dans la poussière et la chaleur de cette journée d’été pour arriver à la succursale. J’y trouve un directeur inconnu, mais complaisant. Je lui demande les renseignements requis par M. VILLARD et nous repartons pour essayer de dépanner MARQUIS. Les véhicules américains continuent à s’écouler. Beaucoup de camions conduits par des nègres. D’énormes canons sur des pneus géants (210 240 ?) roulent derrière leurs tracteurs comme de vulgaires remorques à vélos. Dans les rues étroites, ces mastodontes roulent sans encombre, montant sur les trottoirs, soulevant la poussière, s’arrêtant pile et repartant sur le champ. Tout cela file vers Le Mans et donne une impression de puissance et de régularité extraordinaires.

 

Nous retrouvons MARQUIS dépanné par ses moyens propres, et, avec le directeur, tentons vainement de déjeuner. Il est 1 h 1/2. Nous allons repartir sans déjeuner et aussi sans aller chercher la dame d’Angers. Notre gazo ne nous permet pas d’affronter le passage des ponts sur la Mayenne et l’encombrement de la route. Nous revenons donc ainsi sur Angers. A la sortie de Laval (en haut d’une côte, condition indispensable), nous nous arrêtons pour essayer de déjeuner et nous ne trouvons que du pain que nous joignons aux poires que j’avais emportées et au cidre qui est la seule boisson. Notre retour sera plus difficile, et la plus pénible (jusqu’à présent, 19 août) de nos randonnées en gazo. Nous nous arrêtons plusieurs fois, ouvrons la porte inférieure du gazo, après quoi il faut sous les rayons ardents du soleil et ceux plus ardents encore des cendres rouges, nettoyer le joint de la porte et la refermer. Finalement, nous arrivons à l’entrée d’Angers, calons encore une fois, et en refermant la porte, constatons qu’elle est faussée. Je descends prévenir le garagiste. Il est 6 h. Il semble qu’il fasse de plus en plus chaud. Je descends par la rue Lyonnaise qui aboutit à l’église de la Trinité et à ce quartier d’au-delà de la Maine où nous allâmes un dimanche après-midi. Le quartier grouille et plus encore les abords du pont. Il me faut attendre dans la cohue et la poussière au moins 1/4 d’heure avant de passer. Les convois américains remontent vers Segré ou Laval et bloquent toute circulation. Finalement, exténué, anhydre, j’arrive chez le garagiste. Il est heureusement là. Pas de dépannage possible ce soir-là. Nous repartons en vélo et nous aboutissons là-haut où nous attend MARQUIS. La voiture est remisée chez un monsieur complaisant et nous redescendons. Comme j’arrive en face de la succursale, je casse mon frein de vélo (ou plutôt je perds un écrou qui me rend le frein inutilisable). Mon vélo est heureusement assez vite réparé. Nous allons dîner avec MARQUIS et puisque je ne puis partir en voiture, et que j’ai promis à M. VILLARD de le rejoindre à Rennes après être passé à Nantes et Vannes, je partirai en vélo en essayant à Nantes d’abord, à Vannes ensuite de me faire conduire par les directeurs, en voiture.

 

Encore une nuit agitée que celle de samedi à dimanche. Les batteries américaines (je les croirai telles le lendemain) tirent fort. Voici les trois coups de départ et ce doit être des pièces longues ("l’onde de bouche" est nettement distincte du bruit de départ), le sifflement qui passe au-dessus de nous et les trois arrivées aux échos prolongés.

 

Comme tout le quartier, je crois plutôt que ce sont des batteries allemandes ; deux arrivées ébranleront la maison et feront trembler les vitres. Je désire assez sommeil et repos pour ne pas descendre à la cave, mais je dois avouer qu’après l’une des rafales, je me suis mis sous mon matelas.

 

Dimanche 13 août messe à 7 h à la Madeleine suivie d’un départ en vélo. Je passe à la succursale où je me charge en outre d’un paquet de carnets de chèques pour Nantes et je me lance sur la route. Il est 9 h quand je passe près du parc de la Garenne. Le temps est beau et chaud, la route est belle. Cadavres de voitures et de maisons, traces de la bataille autour du fossé et de la ligne antichars. Fils téléphoniques pendants, poteaux sciés ou atteints par des projectiles et que retiennent parfois suspendus les nappes des fils.. Les kilomètres filent. Vérification d’identité par des F.F.I. Je passe tout près d’Ingrandes.

 

La route ne passe pourtant pas par Ingrandes même. En dehors des localités, elle est rigoureusement déserte. De l’autre côté de la Loire voici Montjean et sa longue église aux arcs-boutants bien visibles. Ce n’est que dans les jours suivants que j’apprendrai que les Allemands qui tiennent encore la rive gauche tirent encore de temps à autre sur la route Angers-Nantes et c’est ce qui explique l’absence totale de circulation. Pas un américain, pas une "jeep", pas une voiture française et les cyclistes ne se voient qu’aux abords immédiats des bourgs ou des villages.

 

Par moments, tout une série de cadavres d’autos allemandes en général incindiées, cars, camions, voitures de tourisme. Dans une seule montée, 7 à la file, à gauche ou à droite. La route port. de nombreuses marques de mitraillage.

Vers midi 1/2 environ (toujours pas de montre depuis mon arrêt à Chemillé) me voici à Ancenis à 52 km d’Angers. La ville semble n’avoir pas souffert, mais quel silence ! Un seul drapeau dans toute la ville. Personne dans les rues (la ville a été le samedi 5 occupée par quelques "jeeps". Quelques prisonniers sont faits et un milicien avec. Pavoisement, enthousiasme. Le soir arrivent quelques chars allemands qui mitraillent, tuant 7 civils, délivrent les prisonniers, les Américains annonçant alors . . . qu’ils reviendront plus tard. La suite précise de la vie d’Ancenis m’est encore inconnue. Cela m’a été rapporté par M. GUERIN d’après un témoin oculaire).

 

Bon déjeuner à ce restaurant où nous mangeâmes ensemble il y a 2 ans (moins bien). Et c’est le départ pour une étape encore longue 37 km. Un char camouflé, à la sortie d’Ancenis, surveille la vallée. Il faut monter tout de suite. Le soleil tape dur et il n’y a pas un souffle. Voici Oudon et sa tour bien connue, après quoi s’amorce une dure montée, qui n’en finit plus, et sans ombre. Repos en haut à l’entrée ombreuse d’une allée de château où quatre enfants sont venus jouer et grimper aux sapins.

 

Les kilomètres se poursuivent dans une chaleur impitoyable et le nez au soleil sur une route droite et dénudée. Enfin tout arrive. Voici les destructions de la ligne antichars où l’on travaille encore aux mises en état de la route (les Allemands ont évacué vendredi). C’est ensuite les pavés que j’évite un peu en contournant par le boulevard qui mène à la gare. Je finis par aboutir, pas très frais, à l’hôtel Cholet dont la propriétaire a la bonne pensée de m’offrir une grande tasse de vrai café. Il est 6 h 1/2. Je vais à la succursale où j’apprends que les Allemands avant de partir ont prélevé 400 millions de plus qu’ils n’avaient (un trou !). Je trouve à dîner dans un petit restaurant, genre cabaret à matelots assez chic, proche du Boeuf Saignant, le Petit Comptoir. Le soir, dans le même hôtel que moi, j’entends arriver un lieutenant-colonel des F.F.I., un lieutenant de vaisseau (Jean Marin) et divers officiers aperçus tout à l’heure. Assez bonne nuit.

 

Lundi 14 août jour de "Pont". A la succursale, M. GUERIN, prévenu, est bien là mais il est à peu près seul. Il a essayé sur ma demande de faire partir sa voiture, mais les accus sont à plat ; le peu d’essence qui lui reste est de mauvaise qualité, il faudrait trouver un chauffeur, etc. Conclusion il vaudrait mieux essayer de trouver un moyen de transport par l’autorité militaire. Nous allons donc à la Préfecture où les gens que nous voulons atteindre sont absents ou inaccessibles et après des démarches un peu superflues de M. GUERIN à propos d’une histoire d’affiches signées Eisenhower au sujet de la "monnaie complémentaire", nous rentrons à la Banque bredouilles. Je décide donc de partir en vélo vers 5 h et de faire Nantes-Vannes en deux étapes, couchant par exemple à Pont-Château ou à la Roche Bernard. M. GUERIN m’invite à déjeuner -seule solution ou à peu près— et fait ouvrir à cette occasion un bocal de boeuf en sauce un peu.. . limite comme conservation. Bavardage après déjeuner et départ vers 5 h, contrôlé par des F.F.I. à la sortie de Nantes, je suis rassuré sur la sécurité de la route. Je roule vite. J’ai une grosse étape à couvrir. La forme est bonne. Voici Sautron, 10 km. La route est déserte. Pas une voiture, pas un cycliste. Je n’y attache d’ailleurs pas d’importance. Voici le Temple 22 km 1/2. Comme j’aborde les premières maisons, une voix me crie d’une maison où allez-vous ? Je réponds "à Pont Château" "attention à votre vélo, les Allemands sont dans le bourg et chipent les vélos" et on ajoute "tenez en voilà un là-bas". Je fais demi-tour à toute vitesse. Je tente de cacher mon vélo dans la grange qui est là mais on me crie : "non, ils perquisitionnent dans les maisons. Prenez plutôt la petite route de Vigneux". Ce que je fais, et à
une allure de champion cycliste. A 500 m du carrefour, je m’arrête, cache mon vélo dans un champ et j’observe. Passe un paysan à vélo que je crois charitable d’arrêter. Mais lui ne va pas au bourg. Nous discutons et il m’offre de laisser mon vélo dans sa ferme pendant que j’irai au bourg m’informer. Me voici donc pedibus au Temple où les gens se montrent au milieu de la route, devers l’église, un prêtre levant les bras au ciel. C’est le curé me dit-on dont les Allemands viennent de prendre le vélo, et qui semble courir après.... quelques secondes plus tard, un coup de
feu . . . dont je ne me soucie guère d’aller approfondir les raisons. On me confirme que la route n’est pas du tout sûre. Les Américains peu nombreux ne se risquent qu’en voiture et d’une façon très rapide. Mon paysan, tout à l’heure, m’ayant affirmé que toutes les petites routes sont minées, je décide de rentrer à Nantes. Il est 7 h 1/4.

 

Je m’arrête à Sautron où je cherche vainement quelque chose à manger. Je me contente de deux ou trois poires, un morceau de fromage, cadeau de MARQUIS, et d’un reste de pain. Je rentre à Nantes peu avant l’heure du couvre-feu. Ma logeuse, à l’hôtel Cholet, déplore mon contre temps et elle devait en parler aux officiers mes voisins, de sorte qu’à peine endormi vers 1l h 1/2, on me réveille et on me dit que si je veux partir pour Vannes, il me suffira de me lever vers 7 h 1/4 le lendemain. Nuit trop courte. Mitraillage ou bombardement pas très lointains.

 

Lever à 6 h 1/2 ce mardi 15 août. Vers 7 h 1/2 - 8 h 1/4, un lieutenant-colonel arrive et me dit d’aller caserne du Loguidy. Je pars en vélo, passe devant la Banque où je préviens le sous-chef JUMELAIS et même M. GUERIN aperçu par la fenêtre, et par un itinéraire fortement pavé je parviens là-bas. Des volontaires F.F.I. se rassemblent devant cette importante bâtisse qui est en réalité une école. Jeunes en civil, anciens maquisards, sans doute. "Mon" lieutenant-colonel arrive en voiture et me renvoie au garage Drouin. Je vais à celui de la route de Vannes puis à celui de la route de Rennes où j’arrive en même temps que lui. Là 3 ou 4 cars vides sont en partance. Le lieutenant-colonel qui me dit alors avoir été autrefois un commis de la Banque (colonel REMY) de deux promotions avant moi m’accueille très gentiment, me propose, puisqu’il part à Rennes, de prendre un mot pour M. VILLARD et me laisse partir avec un autre lieutenant-colonel que j’apprends être le lieutenant-colonel Morice commandant les F.F.I. du Morbihan. Sauf un ou deux soldats, FM en main, les voitures sont vides. Les cars partent en file par la route de Rennes (nous n’affronterons pas le Temple). J’apprends qu’à la Roche-Bernard on se bat encore et ferme. Il y a là-bas entre autres troupes 2.000 FFI du Morbihan. Nous quittons la route de Rennes à Héric et passons à Blain. Ensuite, c’est la forêt du Gavre dans laquelle soudain notre colonne s’arrête, immobilisée par des Américains en jeep. J’avais vainement tenté, invoquant mon expérience de la veille, de conseiller au Commandant Morice de contourner suffisamment vers le Nord, ce que par la suite on appellera la "poche de St-Nazaire". Les Allemands encore tout proches et qui tiennent peut-être des coins de la forêt ont posé la nuit dernière des mines sur la route et une citroen des FFI vient de sauter dessus. Les Américains surveillent la route et la forêt qui brûle. Des rafales d’armes automatiques dans la fumée blanche. Passerons-nous quand même ? En fin de compte demi-tour ; nous revenons à Blain et contournons par le Nord la forêt dangereuse (encore que nous en traversions un bon bout) par Guémené-Penfao. Voilà Redon qui semble, sauf le pont sur la Villaine, n’avoir pas souffert. De là nous passons par Rochefort-en-Terre pour piquer ensuite sur Vannes. Mais avec tout cela il est 2 heures passées. Pas de messe, pas de déjeuner ; le petit déjeuner a été remplacé par 2 ou 3 cuillerées de confiture.

 

A Vannes, en ce jour de fête, c’est la grande effervescence. La ville grouille de FFI, de parachutistes français (corps régulier venu de Grande-Bretagne, habillé et équipé à l’anglaise) et de quelques Américains. La ville est fortement pavoisée et les banderoles du 15 août s’ajoutent aux drapeaux français et alliés. A l’hôtel du Dauphin, les uniformes ont changé, mais l’hôtel est entièrement réquisitionné. Mais pour moi, que ne ferait-on pas On a bien encore une chambre. Je laisse vélo et bagages et vais m’efforcer de déjeuner, malgré les protestations de ces dames qui voulaient m’ouvrir une boite de pâté craignant que je ne trouve rien en ville. Malgré l’heure, il y a encore à déjeuner à l’hôtel de Bretagne où je fais un repas correct dans l’ambiance surchauffée et bruyante, où les uniformes des parachutistes français (à l’américaine, insignes de grade à l’épaulette, pas de galons à la Française) se mêlent au débraillé multiforme des FFI et aux brassards et rubans variés du public.

 

A la succursale, personne ni directeur, ni caissier, ni concierge. Le remplaçant de ce dernier ne connaît l’adresse de personne, même pas celle du Chef de comptabilité. Furieux, je rédige pour M. SALGUES un petit mot plutôt sec.. . Je remonte à mon hôtel et sur le conseil et le renseignement de l’une des gérantes, je vais chez l’un des garçons de recette, tenancier d’un débit, que je charge d’un mot pour le Chef de comptabilité. C’est près de l’église St-Patern où les vêpres viennent de finir. L’église est décorée et derrière l’autel un rideau fait de drapeaux tricolores est d’un heureux effet. Le public s’écoule dans une atmosphère de kermesse et l’on peut voir quelques très riches et belles tenues de bretonnes aux robes et tabliers somptueux.

 

Désespérant d’obtenir un moyen de déplacement auto pour Rennes, je vais essayer de profiter du tuyau donné par mon lieutenant-colonel du matin qui m’avait signalé une citerne montant de Vannes à Rennes. Je vais voir l’officier qui m’avait été désigné. C’est sur la place de la République, où la Felgendarmerie était installée. Autour des cars venus tout à l’heure se rassemblent des FFI destinés à la défense de Nantes. Un bataillon de Ploermel et une Compagnie d’Auray. Beaucoup de jeunes, mais quelques-uns sont plus âgés, par exemple ce grand au visage tanné, au petit béret, portant sur sa manche sous le brassard FFI le petit écusson rouge avec la faucille et le marteau. Si l’armement (fusils carabines et mitraillettes plus quelques fusils-mitrailleurs) semble bon, l’équipement est inexistant et officiers et sous-officiers sont dans le même cas. L’ensemble est pittoresque, mais peu militaire d’aspect.

 

Je parviens à voir le capitaine adjoint au commandant chef de bataillon qui me donne l’adresse de la caserne d’où part, en principe, la citerne. Je remonte vers la place tandis que très péniblement entassés dans les trois cars et une camionnette, les 300 FFI, après une énergique Marseillaise, démarrent. Une vision de guerre de Vendée. Pas de citerne. J’en serai réduit à la route en vélo (109 km !) et j’ai formellement promis à M. VILLARD.

 

Je remonte dans ma chambre pour me reposer un instant. La forme est médiocre... et ce que je viens de voir me fait pas mal réfléchir sur le devoir présent. . . Le communiqué annonce 1e débarquement en Provence. Un tour en ville pour porter une lettre qu’on m’a confiée à Nantes. J’essaie de tuer une soif due au foie et à la température et je vais dîner à l’hôtel de Bretagne où je suis atteint par M. FLON, directeur de Lorient. Il me narre les événements de Vannes et d’Auray. Les Allemands tiennent bon à Lorient et à Quiberon. Il en reste à Scaër et d’autres ont pris le maquis devers Pontivy. Le concierge ERRE, la veille de la libération de Vannes (réalisée par les FFI seuls), a été blessé par les Allemands (des Todt) d’une balle au bras qui a fracturé l’humérus. Il va bien maintenant.

 

M. FLON se fait fort de m’obtenir une " occasion " pour rejoindre Rennes en auto. Nous sortons faire un tour et en rentrant à l’hôtel je trouve le chef de comptabilité, GILARD, auprès duquel je recueille quelques informations, quand, ô surprise, je vois arriver MARQUIS. Le gazo réparé et marchant à merveille, parti à 3 h d’Angers vient d’arriver avec le fils CHEVALLIER. Ces messieurs dînent à l’hôtel de Bretagne où je dois les rejoindre après leur avoir cherché et trouvé un gîte à l’hôtel de la Gare. MARQUIS me conte ses dernières journées, son passage sur la route Angers-Nantes sans mitraillage, sa traversée de la forêt du Gavre, nettoyée apparemment, malgré l’incendie qui continuait. Le gazo a atteint 90 à l’heure en palier ! Mon déplacement à Rennes se fera plus aisément que prévu. Peu avant le couvre-feu je rentre à l’hôtel et je trouve M. SALGUES venu s’excuser, à son retour d’Arradon. Je lui donne rendez-vous pour le lendemain matin.

 

Bonne quoique trop courte nuit. Je profite de l’eau courante (chaude, pas de froide) dont j’ai été privé depuis longtemps. Le petit déjeuner pain, sucre, confiture, contraste avec celui de naguère bien que le pain (ration vannetaise portée de 150 à 250 gr) soit toujours une horreur indigeste.

 

A la Banque, M. SALGUES est prêt à m’accompagner auprès des autorités américaines, pendant que MARQUIS va faire réparer son pneu (il a crevé au départ d’Angers). Il faudra toute la matinée ou presque pour obtenir une "exemption aux mesures de sécurité" autrement dit un papier me permettant de quitter Vannes. Et pourtant l’appui du major Sainsbury, un Anglais (chargé des questions financières) qui est fort courtois et tout a fait gentil nous est tout acquis. Enfin de bureau en bureau, malgré la rudesse d’un 2e classe américain aussi incorrect envers les civils qu’envers un officier, nous obtenons le papier. Une fois prises en note les indications à fournir à M. VILLARD, la matinée de ce mercredi 16 août est déjà presque finie. Nous allons déjeuner et nous partons tout de suite après. Le gazo file bien (un peu moins que la veille). Nous passons déposer à Locqueitas à 15 ou 18 km au Nord de Vannes, le fils CHEVALLIER et sa lourde malle. Vu Mme CHEVALLIER et ses deux plus jeunes fils qui n’attendaient certes plus notre venue !

 

Et le gazo allégé repart vers Rennes. Voici Josselin. Une belle campagne, aux harmonieuses ondulations de forêts , de landes et de champs, d’assez fortes dénivellations et de brusques tournants. Ploërmel, quoique abîmé, tout de même pas détruit, comme on le disait en juin. Nous avons là le choix entre une route diverse traversant le camp de Coëtquidan et une plus petite et plus longue le contournant. Nous choisissons cette dernière. MARQUIS conduit très bien et nous épargne un calage avec le gazo dont le fonctionnement s’avère moins bon (toujours l’encrassement des éléments filtrants). Les approches de Rennes nous valent un peu plus de circulation, le survol par des avions d’observation quasi immobiles, et la vision des dévastations des abords de villes maintenant banales, autour de la ligne antichars. Pour parvenir à la succursale, nous n’avons pas trop de difficultés.

 

Nous apprenons là que M. VILLARD a envoyé FERRAS avec la camionnette de LARRIVE à mon devant . . . La succursale de Rennes est encombrée par les services de la Banque de Bretagne entièrement sinistrée à la suite de l’explosion des ponts sur la Villaine.

 

M. VILLARD est en conférence avec le lieutenant-colonel (ou plutôt l’inspecteur des Finances) RICQUEBOURG, délégué du commissaire aux Finances et avec le colonel américain Claiborne chef de la section monétaire du commandement interallié. Je suis présenté à ces messieurs pour leur faire le récit du "prélèvement" des 400 millions de Nantes. Et le colonel Claiborne m’annonce son intention de m’emmener le lendemain à Nantes et à Angers pour poursuivre son examen des succursales de la Banque dans la région.

 

M. VILLARD me raconte comment il est allé à Cherbourg, à Caen, St-Lô, Granville, sans encombre. Il me dit aussi (ou plutôt c’est le colonel Claiborne) comment LARRIVE, FERRAS, le colonel, sont allés à St Malo dans une auto militaire, afin de voir la succursale, Je regrette de ne pouvoir reproduire les précisions topographiques qui m’ont été données. Toujours est-il qu’arrivant tranquilles sur un boulevard de bord de mer, croyant la ville conquise, ils sont accueillis par une rafale de mitrailleuse venant de la citadelle (île de Cézembre) encore aux mains des Allemands. La voiture est vidée en un clin d’oeil, le chauffeur se met sous la voiture. Le colonel, le sergent et les deux civils se blottissent contre le parapet. A la mitrailleuse succède un canon léger qui met le feu à la voiture. Le chauffeur est brûlé vif, le sergent blessé, les autres s’en tirent sans mal (LARRIVE a pourtant perdu sa valise et sa serviette avec tous ses documents. Il allait relever le directeur. La Banque est très abîmée, pour ne pas dire détruite. Les employés ont sauvé l’immeuble de l’incendie).

 

Aussi le colonel Claiborne m’annonce-t-il qu’il compte être prudent sur la route. C’est un grand, bien découplé, de 50-55 ans, dont 5 sur 6 des ancêtres étaient Français ou d’origine française. Il parle bien le français ; il était jusqu’en 1941 directeur de la Guaranty Trust en Belgique. C’est un louisianais de la Nouvelle-Orléans.

 

A la succursale, j’ai retrouvé le directeur, M. BAILLY (inspecté en 36 à Annonay) et divers jeunes. M. VILLARD me donne ses instructions.

 

Nous attendons FERRAS qui tarde à rentrer et finissons par demander à dîner à la petite popote de l’inspection (rien à faire en ville, paraît-il). Nous prenons au dépourvu la cuisinière qui finit par nous faire un dîner des plus confortables. FERRAS arrive, qui nous a manqués (qui m’a manqué devrais-je dire) et pour cause. Il a eu, lui aussi, un ennui mécanique. Je retrouve avec plaisir ce camarade vif et très gentil.

 

Après dîner en allant à l’hôtel, je puis apercevoir les dégâts considérables causés par l’explosion des ponts à laquelle les Allemands consacrèrent 3 ou 4 fois trop d’explosif.

 

Sur les quais, les maisons sont vidées. Les plus solides ont gardé leurs plafonds et leurs toits , le reste est détruit.

 

A l’hôtel, la chambre sent le plâtre mais elle est propre et il y a eau et électricité !

 

Jeudi matin 17, j’ai rendez-vous avec le colonel Claiborne à 8 heures (MARQUIS ne doit, d’après les instructions de M. VILLARD, me suivre qu’au bout de 24 h). La popote m’offre un café au lait crémeux avec pain blanc et beurre splendides. Ainsi muni je pars avec le colonel dans une auto découverte, une espèce de jeep, mais de plus grand modèle une "command-car". Le chauffeur est un soldat assez âgé, catholique en apparence, car il porte une petite croix au cou, aussi peu imbu d’esprit hiérarchique que la généralité des Américains (il est vrai que le colonel n’a pas l’esprit militaire !). A la sortie de Rennes, pour profiter du soleil, le colonel fait enlever le toit en toile de la voiture et nous subissons ainsi pendant les 250 km de la journée tout le vent de la marche.

 

Nous sommes tous 2 assis à l’arrière. Le colonel a les cheveux en brosse, mais pour moi il en va autrement et l’on peut deviner dans quel état se trouve vite ma chevelure.

 

Route sans incident qui me permet de voir combien l’auto américaine recueille de saluts et de sourires. Le chauffeur y répond inlassablement (le colonel aussi d’ailleurs) et il n’est guère de rencontres femmes et enfants au moins qu’il ne salue d’un geste de la main. La voiture marche bien. Les reprises sont d’une prestesse que j’admire. Nous sommes à 10 h à Nantes sans incident, et après un passage à l’hôtel de la Duchesse Anne, siège d’un bureau de l’administration américaine, nous arrivons à la succursale où M. GUERIN est malheureusement absent, à une conférence à la Préfecture qui ne finira qu’à midi.

 

En son absence, c’est le contrôleur qui vient fournir au colonel les renseignements dont il a besoin. M. GUERIN arrive à midi 1/4 et nous allons, le colonel, le chauffeur et moi déjeuner à La Cigale. Nous nous mettons à la même table, le colonel et moi, et nous échangeons nos idées sur l’économie française. Vue du colonel la France, pays des productions de choix, ne doit pas faire de grande industrie... Au point de vue monétaire, le Gouvernement de Gaulle voudrait faire une déflation massive, qu’il estime, personnellement, irréalisable.

 

L’après-midi, conférence de tous les banquiers à laquelle assiste le commandant (major) SOUTHEY, l’Anglais chargé des questions financières à Vannes, roux, rogue, ne parlant pas français et exigeant.

 

Nous repartons pour Angers à 6 heures, toujours cinglés par le vent de la marche. Avant Oudon, arrêt. Le chauffeur, puis le colonel vont interroger une formation d’auto-mitrailleuses (devise "toujours prêts" avec la fleur de lys) sur l’état de la route directe "les Allemands sont toujours en face, et ils tirent bien". Le colonel décide donc, contrairement à mon itinéraire de dimanche et à celui de MARQUIS de mardi d’éviter cette route et de passer par Candé. Route étroite, toute de paix, elle. Pas de destructions. Rares voitures militaires. De beaux arbres, des frondaisons nobles et paisibles, une campagne bien française.

 

Nous arrivons à Angers à 7 h 1/2.

 

Enfin, rentré, pour pas longtemps sans doute, mais c’est bien agréable de retrouver une vie plus reposante, plus réglée, un confort moins hypothétique eau, électricité (celle-ci est rétablie depuis l’entrée des Américains, dans mon quartier du moins).

 

Vendredi 18 il ne se passe rien, puisque je ne bouge pas. La nuit a encore été bruyante. Mes logeurs sont allées à la cave. Les batteries américaines tirent toujours.

 

A 9 heures, le colonel me présente le capitaine SULLIVAN, un américain charge des questions financières (subordonné toutefois à un major anglais). Conférence avec M. CHEVALLIER jusqu’à 10 h. passées.

 

Journée calme et reposante.

 

De même, samedi 19. MARQUIS n’est pas encore revenu de Rennes. Je mets à jour ces quelques notes. Les nouvelles vont assez vite pour être intéressantes. Gagnerai-je mon pari (la "fin" pour novembre) ?

 

MARQUIS rentre comme je déjeune. Il me rapporte les dernières instructions de M. VILLARD. Il a voyagé sans difficulté ni incident.

 

Samedi après-midi calme. J’essaie (en vain, elle est fermée) d’aller à la bibliothèque.

 

Les Allemands sont toujours à Erigné. Aussi cela bombarde-t-il un peu toute la nuit. Mes propriétaires continuent à aller à la cave.

 

Lundi 21 encore à Angers. Dernier Jour sédentaire de quelque temps.

 

Visite à Saint-Serge dont j’admire une fois de plus la sobre élégance et le calme recueilli dans cette après-midi d’été. Préparatifs de départ. Nous devons MARQUIS et moi partir le lendemain matin. Objectifs : Chailland, au nord de Laval et La Flèche. Me méfiant des péripéties de la route je me munis de ravitaillement (poires surtout).

 

Mardi 22. Nous devions partir à 8 h. A 8 h 1/4, assis dans la voiture assez lourdement chargée, nous démarrons sans difficulté. Le gazo tourne rond et sur la route de Paris nous frisons le 90, par pointes... Peu après 9 h, nous touchons La Flèche, une petite ville quiète où une auto civile ne passe pas inaperçue. Occupation américaine nulle en apparence. Nous allons voir le chef de bureau que je ne connaissais pas (La Flèche est du secteur de LARRIVE et c’est sur les instructions de M. VILLARD que j’y venais). Je lui transmets les prescriptions édictées par le Sous-Gouverneur. M. De Place (c’est son nom) me dit les conditions dans lesquelles La Flèche a été libérée, sans heurt et sans mal -à peine quelques vitres cassées-. Le départ des Allemands qui a précédé de 2 jours l’arrivée des Américains a été des plus pittoresque. Il en est qui ont utilisé des tombereaux de ferme, et même un groupe a emprunté le corbillard !

 

Un peu avant 10 h nous quittons La Flèche, non sans acheter du pain. Le temps est clair et chaud, la route quoique assez bosselée, bonne et peu fréquentée. Pas de convois !

 

Une dizaine de kilomètres avant Sablé, une pancarte nous annonce que le pont sur la Sarthe est coupé et nous empruntons une petite route qui nous fait passer par Parcé. Je demande à MARQUIS de m’arrêter dans le pays, mais il rate l’arrêt et on ne s’en aperçoit vraiment qu’après avoir franchi le pont. Craignant alors de n’avoir pas le temps, je fais poursuivre la marche, remettant à une autre fois cette visite. Ce détour nous permet de passer par Juigné et de là à Sablé d’apercevoir Solesmes et l’abbaye de l’autre côté de la Sarthe. Le pont de Juigné à Solesmes a sauté. Coupé aussi le viaduc de chemin de fer. C’est avec émotion, cette fois encore, que je revois la masse familière de la grande maison bénédictine. Nous remontons dans la petite ville de Sablé et piquons sur Laval. Les cadavres de voitures sont nombreux dans les fossés et des traces de mitraillage attestent en outre les attaques qu’ont dû subir les colonnes allemandes.

 

A Laval, atteinte sans encombre (presque pas de voitures américaines, pas d’ennuis de gazo qui semble bien commencer à devenir familier à son chauffeur), gros rassemblement devant la préfecture. Ville très pavoisée et abords du pont encombrés. Malgré tout, nous parvenons à passer, non sans un peu d’émotion. Le gazo en était seul cause et Charles de Gaulle accueilli par le chef-lieu de la Mayenne n’y était pour rien.

 

Nous montons jusqu’à la succursale où nous trouvons des bureaux vides, le directeur est dans son salon avec le procureur et les directeurs des Contributions pour voir passer le général Ils l’ont vu une seconde, dans sa voiture et s’en réjouissent en buvant un vin blanc d’honneur auquel je suis invité à participer. Nous repartons à midi et c’est vers midi 45 qu’après de petites routes à quelque 22 km nous arrivons dans ce gros village où nous trouvons sans peine Mme ROCHAIS, la dame employée que nous sommes venus chercher (ses parents, du moins).

 

Nous nous mettons en quête d’un restaurant et nous échouons à l’auberge (épicerie, débit, mercerie...). Il est 1 h (soit donc midi du lieu resté fidèle à l’heure "française"). Nous déjeunons très confortablement. Nous achetons trois superbes miches de pain tout blanc sortant du four sans tickets, il va de soi, et nous rejoignons la Chevrolet. Après avoir embarqué Mme ROCHAIS et son garçonnet, fait un petit détour (intéressé) par une minoterie proche, nous reprenons la route mais elle est fréquentée, cette fois ; nous sommes dans un convoi de voitures lourdes conduites par des nègres et si nous en remontons un ou deux c’est pour tomber sur un autre. La traversée de Laval sera des plus pénibles et longues... Nous nous en sortons enfin. Je passe à la succursale prendre une lettre et j’apprends alors que j’ai raté Brousse de 10 mn (il allait du Mans à Rennes en voiture à essence). Le général de Gaulle nous vaut encore attente et encombrements mais nous parvenons à quitter Laval avant lui. Tout le long de la route, maintenant nous allons passer devant les gens qui sont venus le voir passer (il doit être à Angers le soir). Notre grosse voiture américaine a grande allure. Un fanion tricolore flotte à l’avant (recommandé par le colonel commandant les FFI du Morbihan). Aussi nous prend-on sur tout le trajet sinon pour le général lui-même, du moins pour un personnage important de sa suite.

On nous acclame, tous se lèvent à notre passage, les petit drapeaux s’agitent... quand nous sommes passés aucune illusion ne doit subsister. Le gazo doit les faire disparaître. Nais nous ne regardons pas par derrière et nous voyons seulement dans les bourgs, les villages et même en pleine campagne, aux carrefours ou sur le talus, les gens endimanchés et le brouhaha que cause l’approche de la voiture.

Arrêt à Château-Gontier pour essayer d’avoir du bois (nous craignons la panne sèche). En vain, toutes les boutiques sont fermées pou cause de passage de Chef de l’Etat (pardon... de président de la république... ). La sortie de Château-Gontier, où nous apprenons pourtant que de Gaulle n’ira pas à Angers mais se rendra directement au Mans, en raison de la rapidité de l’avance américaine, présente une foule record une vraie atmosphère de défilé de 14 juillet. Nous nous amusons bien. Au Lion d’Angers, nous parvenons à trouver du bois et la fin du trajet s’accomplit sans incident. Nous déposons chez elle, dans une cité-jardin coquette, et tout à fait en lisière de la campagne, Mme ROCHAIS, son garçonnet et ses paquets et nous rentrons en ville.

Mercredi 23 grand départ. Nous devions démarrer à 7 h. Je ne suis qu’à 7 h 1/4 à la succursale et nous démarrons. Nous passons la Maine mais, sur le pont provisoirement réparé, la voiture trop chargée accroche par l’arrière et la tige de fermeture de la porte inférieure de 1a chaudière du gazo est brisée. Il faut réparer. MARQUIS et moi parvenons à fermer provisoirement la porte mais nous ne pouvons partir ainsi. MARQUIS monte en ville et à 8 h 10 il est de retour avec la pièce de remplacement et répare lui-même.

Il n’en résultera qu’une heure de retard.

Les nouvelles militaires sont bonnes ; les troupes américaine filent très vite vers Paris et les FFI se battent dans la ville même . Nous allons rejoindre M. VILLARD à Rennes ainsi qu’il me l’a prescrit. Mais je dois lui apporter des nouvelles fraîches de Nantes et Vannes et nous avons donc un long parcours à faire. Nous évitons encore la route directe réputée dangereuse parce qu’en vue de la rive gauche de la Loire encore occupée par les Allemands, et nous faisons le détour de Candé. Route déserte, campagne pacifique aux belles frondaisons.

Nous sommes satisfaits du gazo mais c’est toujours l’arrêt chaque 30 km pour recharger. Nous en prenons l’habitude, d’ailleurs ce n’est pas trop désagréable. A l’occasion nous cueillons des mûres avant de repartir.

 

Nantes 10 h 1/4 : M. GUERIN est sorti et nous ne le voyons que lorsque nous sommes sur le point de repartir. Rien de très neuf sinon présence des Allemands dans l’île, entre deux ponts. On dit même qu’une patrouille serait venue en ville l’autre nuit jusqu’aux abords du théâtre. Occupation américaine très faible, presque exclusivement des FFI.

Nous sortons par la route de Rennes que nous ne quittons qu’à Héric pour nous rabattre direction N.0. vers Blain. Nous traversons si incident la forêt du Gavre où les Allemands avaient opéré 8 jours avant. Nous apercevons la voiture FFI sautée sur la mine. La forêt a brûlé sur quelques arpents. Une petite pointe d’émotion (on nous a conseillé plutôt un itinéraire plus au nord, sans nous interdire pourtant celui-ci) mais nous ne verrons personne. Nous arrivons à Redon peu après midi. Nous voyons assez rapidement le chef de bureau et nous repartons passant Villaine au pont de St-Perreux, nous dirigeant sur Rochefort-en-Terre. Voici les landes, les bois de pins, les étendues d’ajoncs et de bruyère où on s’arrêterait bien volontiers... La crête rocheuse de Rochefort apparaît, nous entrons dans le bourg extraordinairement pavoisé, mais il y a autre chose que la victoire anglo-américaine. Les panonceaux "Regina Pacis ora pro nobis" me font penser à la Vierge de Boulogne et c’est bien sa statue en effet que Rochefort accueille en ce jour. Comme nous allons finir par arriver au centre même de la ville, nous rejoignons procession qu’il nous faut doubler en pleine montée. Heureusement, avant de parvenir à la statue elle-même une petite place s’offre et nous allons nous y ranger. La procession s’écoule, les prêtres en aube dirigeant choeur des fidèles, les bretonnes en coiffe et sous leurs plus beaux atours (plusieurs robes, corsages et tabliers riches et ornés, certains fort beaux).

 

Nous parvenons à l’hôtel où la patronne me reconnaît, en déplorant le départ de ses bonnes pour la procession.

 

Nous finirons bien par déjeuner à 1 h 1/2, non sans avoir eu le temps d’aller jeter un coup d’oeil aux maisons anciennes plus fleuries et banderolées que jamais et au grouillement de fête de la bourgade endimanchée. Les FFI sont nombreux, le Morbihan s’est bien battu et là, les mitraillettes ont servi à autre chose qu’à la parade. Passe une "corvée" conduite par un FFI : 6 prisonniers Allemands dont un sous-lieutenant. Oh quantum mutati !

 

L’arrivée de la Vierge de Boulogne, une affluence qui sans être considérable est tout de même inusitée nous valent un déjeuner un peu moins soigné que d’habitude, quoique encore très honorable. Mais il est 3 h, quand il est possible de repartir. Vaine tentative pour faire réparer le klaxon en panne, et nous démarrons non sans peine pour Vannes. Un temps chaud, mais avec visibilité étendue car il a un peu plu vers 1 h (c’est quelque chose d’obligé à Rochefort !). Il est près de 4 h quand nous arrivons à Vannes. MARQUIS va droit chez un garagiste. Je m’achemine vers la succursale. Rien de neuf, M. SALGUES et moi attendons MARQUIS, puis ne le voyant pas venir, le rejoignons. Un ouvrier s’excite en vain sur le klaxon et ne parviendra qu’à grande peine à réparer. Le temps de remettre à M. SALGUES la superbe miche de pain blanc acquise la veille à Chailland à son intention, d’embarquer un sac du bois que j’avais demandé d’acheter et nous partons.

 

Bonne route. Le gazo est dans ses bons jours. Nous traversons Josselin et Ploërmel. Nous approchons de Rennes (après avoir traversé le camp de Coëtquidan) et nous comptons y être à 8 h (M. VILLARD et l’inspection nous y attendent, heureusement) quand, à quelques kilomètres crevaison. Le changement de roue est difficile et nous évitons de peu un vrai accident (le cric glissait pendant qu’on enlevait la roue accidentée). Au total, arrivée à 8 h 1/2. LARRIVE, FERRAS, REDOUIN, BROUSSE dînaient déjà à la popote avec un invité, ami de LARRIVE, M. De VERINAS.

 

L’accident arrivé le matin sur le pont d’Angers se renouvelle comme la voiture passe le seuil et il faut requérir l’aide de tous pour pousser la grosse Chevrolet. C’est alors que LARRIVE m’apprend une nouvelle plutôt sensationnelle. M. VILLARD a été arrêté la veille, d’ordre des autorités d’Alger. Pourquoi exactement ? C’est évidemment encore une inconnue. Notre Sous-Gouverneur est dans une caserne transformée en camp de prisonniers en compagnie de détenus politiques comme lui mais aussi de trafiquants du marché noir, de miliciens, de femmes tondues.

 

Une note de 1989 à propos de l‘arrestation de M. VILLARD, permet, je crois, de reconstituer ainsi les événements.

 

M. VILLARD avait quitté Paris sans en avoir prévenu les directeurs Généraux. Ceux-ci ont pu ainsi avoir l’impression qu’il allait "chercher à se dédouaner" auprès des autorités de la "France Libre" en excusant l’action du Gouvernement de la Banque (M. de BOISANGER et lui-même) et en faisant reporter la responsabitité des décisions éventuellement contestables sur ses directeurs généraux.

 

D’où l’initiative, pour le contrer, de le faire arrêter. Rappelons que M. BELIN avait fait abriter dans un bureau de la Banque centrale, le Chef de l’Armée Secrète, le Général REVERS, comme employé chargé d’études ; ce bureau étant ironiquement voisin de celui du commissaire de la Reichsbank auprès de la Banque de France, le Dr SCHACHT (est-ce l’orthographe exacte ?)

 

C’est, à la demande de M.BELIN, une radio du Général REVERS au Comité Français de Libération Nationale à Alger, qui obtint l’ordre d’arrestation de M. VILLARD et son incarcération à Rennes.

 

C’est, je crois, un "collègue" du Palais-Bourbon, M. LE GORGEU, Commissaire de la République à Rennes, qui vint notifier son arrestation à M. VILLARD. Ce dernier avant d’être sous-Gouverneur avait été à la tête d’une des directions du Ministère des Finances (Trésor ? Budget ?) et avait été assez longtemps le conseiller technique du Ministre des Finances dans les débats parlementaires. Il connaissait bien, ainsi, un grand nombre de députés de la défunte Chambre de la 3ème République et notamment, entre beaucoup d’autres, le radical socialiste (je crois) LE GORGEU.

 

Mais cela n’empêcha pas le commissaire de la République à Rennes d’exécuter l’ordre du C.F.L.N. d’Alger.

 

Si mes souvenirs sont exacts, M. VILLARD devait être libéré quelques semaines après (en septembre ?).

 

Cela ne nous empêche pas, MARQUIS et moi de faire honneur au repas, dans une ambiance de camaraderie agréable. Je suis surtout heureux de retrouver BROUSSE qui n’a rien perdu de son dynamisme et de sa gaieté. La popote, à Rennes, se tient sous un porche plutôt destiné à remiser un camion. Le décor : une petite cour qui sert de basse cour, de hangar à bois, n’est pas luxueux et la table est un tréteau, mais la cuisinière est bonne, et Rennes a des ressources extraordinaires (le beurre à volonté à 75 ou 80 F le Kg, fromage blanc comme avant-guerre, viande à peu près illimitée). Seuls les fruits sont plus rares qu’à Angers.

 

Nous devons partir le colonel Claiborne et moi à 8 h 1/2 pour Vannes et Quimper. Les rennais nous conduisent en voiture à nos chambres (chez un particulier) où il y a électricité et eau courante !

 

Jeudi 24 : déjeuner à la popote. Peu après 8 h 1/2 arrive le colonel Claiborne qui nous dit, d’après les nouvelles du journal qui vient de paraître (Ouest-France, remplaçant l’Ouest-Eclair) et qui annonce "Paris délivré," qu’il serait préférable d’aller voir ce qui se passe dans la capitale plutôt qu’en Bretagne. Bien entendu LARRIVE et moi acceptons d’emblée. LARRIVE demande une heure pour se préparer. Mes affaires, à moi, sont prêtes. Je fais acheter 4 kg de beurre, quelques fromages .

 

Nous partons à 10 h, toujours dans l’auto découverte. Il fait heureusement beau temps. A toute vitesse (50 ou 60 milles à l’heure, soit 80 ou 100 km) nous atteignons Vitré puis Laval. Nous doublons ou croisons de lourds et rapides convois. Avant Laval, et surtout entre Laval et Le Mans, nous rencontrons de nombreux témoins allemands de la bataille aux environs de Laval, ce sont surtout des pièces antiaériennes de tout calibre de 20 à 88 et peut-être même au-delà. Elles s’échelonnent avec régularité, pointées vers le ciel quand elles n’ont pas été culbutées. Atteintes par les attaques aériennes ou terrestres, gisant sur le talus, elles sont environnées encore des chargeurs ou douilles vides et d’un matériel le plus souvent calciné. Plus près du Mans, à intervalles réguliers, ce sont de gros chars (des Tigres ?) que le feu semble avoir atteints pour la plupart. La bataille faisait rage 12 jours avant. Mais les Américains ont déjà rétabli sur des dizaines de kilomètres le réseau téléphonique aérien. Ils ont reconstruit les poteaux et jusqu’au Mans (depuis avant Laval, ce me semble) on peut voir leur travail poteaux plus bas que les nôtres (peut-être les ont-ils remployés ?) 2 barres transversales plus longues que les nôtres, poutres de verre blanc, fils de cuivre tout neufs brillant au soleil dont les nappes n’ont cure de la route quand celle-ci est tortueuse et qui filent à travers prés et champs.

 

Quand nous arrivons au Mans, il est plus d’une heure et quart. Nous passons à la succursale où nous voyons M. et Mme SANSON (le directeur est un ancien de l’Inspection) qui se gardent bien de nous offrir à déjeuner, pendant que le chauffeur du colonel Claiborne se "tape la cloche" chez le concierge.

 

Confrontation orageuse avec un commis de Nantes en panne au Mans, Sanson et son contrôleur au cours de laquelle je suis amené à me fâcher tout rouge.

 

Nous partons à 2 h 1/2, nantis de tomates et de poires que le concierge est allé acheter pour nous (et "les Parisiens").

 

Nous passons par cette avenue Léon Bollée et la "route de Paris" qui n’évoque guère pour moi que des balades à cheval ou des exercices militaires. La dernière fois que j’y avais passé, c’est en juin 1940 et je me vois encore arrêté par des civils pour leur raconter notre passage en Angleterre. C’est encore dans un véhicule militaire que j’y passe aujourd’hui, mais je suis en civil et l’auto n’est pas de chez nous.

 

Yvré l’Evêque, où mon régiment fut formé en 1939, a souffert et plusieurs maisons sont éventrées.

 

Nous nous arrêtons au camp d’Auvours. Ce n’est heureusement plus le camp de prisonniers Français ou coloniaux de l’occupation allemande, mais un dépôt d’essence. Là où les batteries du 106 tiraient, lorsque j’étais sous-Lieutenant au 106ème Régiment d’Artillerie du Mans, ce sont des étendues de bidons (le bidon plat si analogue à l’allemand). Il existe évidemment plusieurs de ces dépôts épars au milieu de la lande ou au milieu des pins. Il nous faut aller prendre de l’essence et pendant que l’auto "fait la queue" nous déjeunons, le colonel, LARRIVE et moi à l’aide des "rations" américaines des boîtes en carton, certaines doublées d’un carton paraffiné contenant boites de conserve (viande et légumes en purée homogène, fromage (une crème de Chester délicieux), sachets de sucre, de chocolat, de chewing-gum, de comprimés de sucre de dextrose ou de lait malté, des sachets de poudre de café, des étuis de 5 cigarettes.

 

Il est temps pour déjeuner (plus de 3 h) et nous mangeons cela avec appétit sur la bruyère et le sable de ce camp familier. On y ajoute tomates et poires, et on repart ; après quelques mètres, on allume une cigarette et au lieu de reprendre la route de Paris, nous filons vers Orléans, le colonel désirant voir ce qui s’est passé là-bas. La route est droite, et malgré voitures et convois, le chauffeur file à pleine vitesse, ce qui n’empêche pas LARRIVE et moi, étourdis par le vent (et la chaleur sensible lors des ralentissements) de somnoler. St-Calais pavoisé et acclamant, une fois passé c’est une plaine monotone. La moisson est faite mais non encore toute rentrée. Nous approchons d’Orléans. Avant d’y arriver, nous voyons sur le bord de la route, de chaque côté, une position d’artillerie, véhicules tentes d’une part, pièces d’autre part à même les prairies, camouflés par de grands filets. Les canons semblent d’ailleurs en cours de tir, bien que nous n’entendions rien quand nous passons devant.

 

Nous entrons dans Orléans sévèrement dévastée. On distingue bien les dévastations de 1940 sur lesquelles, comme à Tours, l’herbe a déjà bien poussé et d’autres plus récentes en majeure partie, sans doute oeuvres des bombardements aériens.

 

A la succursale, pas trop de mal et même rien, sauf des vitres. Vu M. DECHET, le directeur, déjà aperçu à la Banque centrale. Le colonel Claiborne convoque l’officier des "Affaires Civiles", chargé des questions financières un lieutenant d’origine italienne, ce que son nom et son physique soulignent suffisamment. Ce dernier nous invite tous à la popote des Affaires Civiles.

 

Là, dans une maison proche de la Banque, naguère occupée par les Allemands, il est encore tôt pour dîner. La popote est généreuse en whisky et je ne sors pas enthousiasmé de cette première rencontre avec ce breuvage (c’était pourtant d’une bonne marque "White Horse").

 

Le dîner est pittoresque une bonne partie est fournie par les "rations" américaines, y compris la boisson (café au lait, fait avec leur poudre de café et leur lait concentré). Je dois d’ailleurs dire que je partageai mon attention entre les mets et la conversation soutenue avec les hôtes, Américains et Anglais, en français et même en anglais, surtout avec un jeune lieutenant américain plus cultivé et plus policé en apparence que maint de ses camarades et avec un major (commandant anglais) un policier de Scotland Yard qui ne sachant pas un mot de français dut subir mon anglais.

 

Ambiance sympathique et agréable, des plus courtoises à notre égard. Nous reprenons la route, traversant le quartier au nord de la gare, particulièrement dévasté et dans l’air du soir de plus en plus frais, par une très belle fin de journée, pure et calme (vent de l’auto exclu, cela va de soi), nous roulons à pleins gaz à travers la Beauce. Le jour tombant, voilà la Cathédrale qui apparaît. Peut-on la voir sans émotion quand elle apparaît ainsi au-dessus de la plaine ? On ne peut s’empêcher d’invoquer Celle à qui elle est consacrée. Les flèches de son sanctuaire dominent et protègent la plaine et on les retrouve avec grande joie.

 

La nuit est près d’être tout à fait tombée quand nous entrons dans la ville. Les Chartrains sont en foule dans la rue pour voir ou acclamer les Convois américains. La ville semble fortement endommagée. A la succursale (sans vitres) et obscure, nous trouvons CHANEL, un attaché de la dernière promotion, le directeur, BRENIER, présent à Chartres, est vite convoqué malgré l’heure du couvre-feu par son adjoint. Conversation générale d’une demi-heure dans la nuit de plus en plus profonde mal combattue par une bougie ; un cognac à l’eau se superpose au whisky à l’eau de tout à l’heure, mais je m’abstiens.

 

La ville est archi-comble et en raison de l’heure, LARRIVE accepte la moitié du lit de BRENIER et je fais de même avec CHANEL. Il est près de minuit quand lassé de bavarder (et du voyage), je m’endors.

 

Réveil, le vendredi 25 à 6 h. C’est le jour de la Saint-Louis. Raison supplémentaire pour aller à la messe. D’ailleurs oserais-je ne pas le faire en ce jour où j’ai la chance d’être à Chartres/ Je m’habille avec le moins de bruit possible sans faire aucune toilette (il ne peut en être question, faute d’eau).

 

Le temps est clair, le ciel parfaitement serein "Tout le plaisir des jours est dans leurs matinées . . .". Voici la haute façade et la montée des deux flèches. Le Portail Royal est barricadé de sacs de sable. Toutes portes closes, grille aussi. Je vais au portail Nord où je trouve une porte ouverte qui descend à la crypte. Faute de mieux, je descends et dans le vénéré sanctuaire de Notre-Dame-sous-Terre brûlent quelques cierges ou bougies. Une messe va être dite. C’est moi qui la sers. On ne peut lire l’office dans le missel. L’ombre du prêtre m’en empêche. Il fait si sombre qu’il me faut accompagner, cierge en main, le prêtre lorsqu’il donne la Communion.

 

Quand je sors, je suis quelque peu ébloui par la clarté de la nef de la cathédrale dont l’atmosphère se ressent évidemment de la suppression des vitraux remplacés par du vitrex. Les armatures de ce dernier ont été soufflées à plusieurs endroits, notamment dans le transept. C’est un vrai contentement de retrouver ce beau vaisseau. La sobre simplicité de la nef sans chapelles, le vaste déambulatoire, et je m’enchante de la maîtrise ample et fière de cet artiste d’architecte qui a su développer ainsi de si beaux volumes de pierre.

 

Au dehors, on ne peut qu’apercevoir, et bien mal, les statues des porches ; un coup d’oeil cependant à la petite Judith du portail Nord qui fut longtemps l’une de mes préférées, dans sa simplicité menue et un peu sèche. Mais quelle joie à revoir le Clocher Vieux se dresser ainsi blanc et pur dans la lumière neuve de cette rayonnante matinée. Adossé contre l’une des maisons proches, je ne me lasse pas de le contempler, jouissant avec plénitude de sa montée harmonieuse si forte et si élégante à la fois, j’éprouve alors un vrai bonheur qui aurait été parfait si je ne l’avais pas ressenti seul en ce matin de guerre.

 

De retour à la chambre de CHANEL, puis à la succursale, je retrouve les camarades mais nous ne partirons pas avant 10 h. Le colonel Claiborne ne semble pas pressé. Il a appris que la veille des officiers partis pour Paris ont été arrêtés sur la route à Rambouillet, je crois, et ont dû faire demi-tour. Recommandations et consignes au directeur de la succursale et nous démarrons. Nous sommes trois sur la banquette arrière, LARRIVE, BRENIER et moi.

 

Le colonel qui avait passé une heure à la cathédrale le matin même, y fait repasser la voiture pour que le chauffeur puisse la voir. Ce dernier y entre, pendant que restés assis nous pouvons encore contempler la "flèche unique au monde" (PEGUY). Nous apercevons en partant la forte ébréchure d’un pinacle (d’amortissement de contrefort) à la tour Nord, seul dégât causé à la cathédrale lors de la prise de la ville. Les drapeaux français et américain flottent en haut du clocher Neuf.

 

Nous traversons des quartiers détruits par les bombardements aériens puis c’est la route de Paris, dans la plate Beauce et le "pays imprenable en photos". La fraîcheur de la matinée se double de celle que nous vaut la vitesse de la voiture.

 

A Maintenon (ou Epernon, ces deux villes ont bien souffert) un bien mauvais passage de route un trou de bombe juste au milieu très mal comblé a été envahi par l’eau et la boue, et l’auto s’en tire cependant.

 

Un peu après, attente un camion américain flambe. On amène bien un tuyau et une voiture de pompiers mais ce semble lent et inopérant. En fin de compte, après un arrêt important nous passons en vitesse chauffés pourtant par la chaleur du brasier.

 

Voici Rambouillet bien encombré où les chars de la division Leclerc voisinent avec des voitures FFI et de divers officiels. Ville en fête et groupes autour de la grille du château (préparatifs de l’entrée à Paris du Général de Gaulle). Nous sortons de Rambouillet par la route vers Paris ; mais au lieu des convois précédemment suivis, nous sommes seuls sur la route. Le colonel s’en émeut, interroge des M.P. puis des cyclistes, apprend qu’on se bat encore à Trappes et Versailles et fait faire demi-tour pour voyager "en convoi militaire". Nous rentrons presque à Rambouillet et nous infléchissons vers l’Est pour entrer à Paris par le Sud, petites routes, Cernay-la-Ville puis une route nationale encombrée de convois, Limours et nous atteignons à Arpajon la route Paris-Orléans.

 

Les voitures de la division Leclerc montent sur Paris. Nous naviguerons au milieu d’elles jusqu’au bout : jeeps, chars, auto-mitrailleuses, camions. Il est au moins 1 h de l’après-midi. La foule un peu partout pressée au bord de la route acclame follement les voitures. Des groupes (de femmes surtout) se rangeant à peine au passage, alignés sur la route même brandissent fleurs et drapeaux. Le colonel s’arrête plusieurs fois ne voulant pas s’engager dans une bagarre, car des civils venus de Paris racontent qu’on s’y bat encore et que sur le trajet même on tire. Les Allemands tiendraient le bois de Verrières. On tiraillerait à la Vache Noire (Montrouge, tout près de Paris). Le colonel hésite, entend autant d’avis contradictoires que de gens, puis se décide à repartir. Nous roulons au milieu du fracas des chars de la division Leclerc, des acclamations de la foule assaillant la voiture qui passe en vagues de son.

 

L’enthousiasme grandit au fur et à mesure qu’on approche de Paris. Au moindre arrêt, la voiture est presque prise d’assaut. Nous sommes pris BRENIER, LARRIVE et moi pour des orateurs de la radio de Londres (!). On offre des fleurs au chauffeur. Finalement, voici la porte d’Orléans. Encore du monde dans la rue, mais c’est plus clairsemé. On nous dit que ça tiraille encore depuis les toits, et de fait, les rues, par leur milieu, sont assez désertes. Au Lion de Denfert, une échelle de pompier est dressée au maximum, au carrefour. En haut, un pompier plus haut que les toits voisins, surveille. Le carrefour est vide. Nous nous engageons vers l’avenue de l’Observatoire. Avant le carrefour Montparnasse-Observatoire, arrêt. Boulevard vide, on entend des coups de feu. Un poste d’infirmiers est sur le pas de la porte d’un immeuble. On nous dit de faire attention. Les Allemands seraient dans le métro Port-Royal et tireraient de là. Palabres, hésitations. Finalement, nous partons, traversons le carrefour désert, mais au lieu de nous engager vers le Luxembourg et le Boulevard St-Michel, zones dangereuses, nous allons stopper dans une petite rue à droite. Des coups de feu claquent. Les gens rentrent. Nous sommes pourtant environnés par une petite grappe de gens dont plusieurs s’évertuent en anglais à nous demander ce que nous voulons. Finalement, nous prenons sur le capot deux jeunes gens qui doivent nous "guider". Nous passons devant le Val de Grâce et aboutissons rue St-Jacques juste avant la rue Soufflot où on nous fait signe d’arrêter. Un char allemand dans les jardins du Luxembourg balaie la rue Soufflot. On nous fait donc passer par la rue Lhomond et la place du Panthéon et reprendre la rue St-Jacques. Encore un poste de secours, infirmiers et brancard dehors à la Faculté de Droit en face du collège Sainte-Barbe. Nous descendons la rue St-Jacques toute parsemée des éclats de pierre arrachés par la fusillade à la Sorbonne et au lycée Louis-le-Grand. Des barricades boulevard St-Germain, Rue Dante, Notre Dame. La Préfecture de Police aux fenêtres barricadées, aux murailles égratignées sent encore la bataille. Boulevard du Palais, nous passons devant un détachement de sapeurs-pompiers en grande tenue alignés et sur le point, semble-t-il, de présenter les armes. Contraste comique et héroïque -au choix- avec la bataille proche que ce déploiement de parade. Un jeune adjudant se détache de la foule qui nous entoure à ce moment-là et monte sur notre voiture pour nous conduire.

 

Voici les quais déserts, et ce paysage urbain des quais de la Seine pour lequel en cette heure agitée, c’est le moins qu’on puisse dire, on se sent tout à coup une grande tendresse. Le Châtelet est entouré de barricades. Voici la rue Rivoli chaussée vide, quelques personnes le long des murs. Je me lève dans 1a voiture pour voir ce qui se passe. Au loin tout devant nous, là-bas à 1a place de la Concorde, la masse blanche du palais de Gabriel le ministère de la Marine de la Marine allemande sur lequel flotte le drapeau. Beaucoup plus près de nous, voici des gens qui, traversant devant la rue du Louvre, s’affaissent soudain à terre, se "planquant’. Je pense immédiatement aux Allemands qui tiennent encore le ministère de la Marine et je fais arrêter brusquement la voiture devant le magasin Esders puis la fais rentrer dans la première petite rue transversale. Notre "guide" un peu ignorant décidément des points dangereux nous fait alors passer par les Halles et aboutir à la Banque que nous retrouvons avec un certain soulagement.

 

Une barricade rue de la Vrillère. Toutes les lourdes portes fermées. LARRIVE et moi passons rue Radziwill. La porte est entrebâillée. Un second vantail barre l’entrée. Des FFI à brassard et armés sont là avec quelques plantons. On nous demande nos noms que nous déclinons en déclarant que nous arrivons de Bretagne. On nous laisse alors entrer et nous allons faire ouvrir la grande porte de la rue de la Vrillère, ce que nous n’obtenons pas sans peine. La voiture avec BRENIER et le colonel peuvent alors entrer. Nos deux Américains sont alors entourés, embrassés, fêtés. Nous menons le colonel aux "huiles" M. BELIN, GARGAM, etc. Nous apprenons alors que M. De BOISANGER a été suspendu de ses fonctions mais qu’il est en liberté, lui . . . que c’est M. De BLETTERIE qui a été nommé Gouverneur par intérim. Dans les couloirs, les FFI (Front National) qui se sont installés à la Banque à la place des commissaires allemands passent paradant et menaçants, déclamant contre le gouvernement de la Banque qui ose vouloir faire rouvrir la Banque (en grève générale comme toute la capitale depuis une semaine déjà). Ils auraient menacé M. BELIN d’arrestation. GARGAM veut nous consigner dans un cabinet tranquille, celui de M. BOLGERT. J’ose émettre une timide suggestion, celle d’aller déjeuner. Il est 3 h. Et nous finissons par aboutir au Buffet passant devant l’immeuble en construction où quelques Allemands décidés tiennent toujours, au centre, autour des caisses de cognac et autres denrées. Au buffet, un bon déjeuner, splendidement arrosé et gratuit. Le colonel vient nous rejoindre, fêté comme il sied, et savourant, comme elle le mérite, la belle entrecôte et le reste, dont un cognac très correct. Quelques autres personnages rencontrés dans le couloir, bavardages. Coup de fil à St-Cloud (à ma mère) pour annoncer ma venue. Puis départ avec BRENIER chargé de ma valise et de ma serviette, à pied bien entendu, accompagnés par ROUX. Pendant que nous déjeunions au buffet, nous avons appris la capitulation du général commandant Paris et vu passer des groupes de prisonniers, certains importants, d’autres plus réduits comme celui qui extrait sans doute de l’immeuble de la Banque (3 ou 4) marchait précédé d’un infirmier ~ blouse blanche et porteur d’un grand drapeau ~ croix rouge.

 

Dans les couloirs de la Banque, rencontré aussi un soldat prisonnier accompagné de quelques FFI qui parlaient de le fusiller.

 

Dans la rue, il fait beau et chaud. La ville dans ses petites rues a une odeur de fête. Après plusieurs jours de contention, d’inquiétude et de lutte, on sent que Paris s’ébroue. Les maisons sont pavoisées comme les corsages des parisiennes. Que de brassards et de gens armés, par ailleurs ! Autour de l’Opéra, un grand rassemblement se prépare. Nous passons rue du Faubourg St-Honoré, aboutissons carrefour St-Philippe du Roule, puis avenue des Champs-Elysées. Les, coups de feu partis des toits (comme dans le coin de l’immeuble St-Gobain rue Cambacérès). Des FFI et des agents se précipitent dans les maisons. Bousculade pour voir (ou écharper) un allemand ou un milicien qu’on aurait saisi. Des gens pour arrêter la ruée ont grand peine à fermer la grille d’une entrée d’immeuble.

 

Nous continuons, exténués par la longueur du chemin et le poids des valises conjugués avec la chaleur. Pas de nouveaux coups de feu, ensuite voici le Trocadéro, la rue de Passy ; traces de bataille au carrefour de La Muette. Je décide sur les conseils de BRENIER de laisser mes affaires chez lui et d’aller chercher mon vélo chez nous. J’habitais Porte de St-Cloud, ma mère, mon frère Marcel et mes soeurs à St-Cloud. Avenue Mozart, égratignures à plusieurs façades. Mais la situation et l’atmosphère sont meilleures. Des chars de Leclerc sont déjà là et entourés par une foule curieuse.

 

Je suis harassé (et par ailleurs noir et bronzé) quand j’arrive chez nous. A la place de la Porte, on s’est battu aussi. Rien à notre chez nous. Je monte à notre 6ème prévenir par fil maman que je serai en retard. Je vais prendre le vélo de ma femme, non sans 5 mn de conversation avec la concierge. Je me repose à pédaler. Je vide chez BRENIER ma valise dans les sacoches et reprends le chemin de St-Cloud. Je prends la route de la Reine. Rien de changé par là que les drapeaux aux fenêtres et les restes des barricades Devant la Banque, à Boulogne, voila que je vois tout à coup tout proches mon frère Marcel et mes deux grandes venus m’attendre. Quels bons moments ! Ça tiraillait encore en face de chez nous devers Issy, personne sur le quai. Nous bavardons tard. Comme c’est bon de se retrouver ensemble en famille. Une bonne et courte nuit suivie d’un bon bain froid espéré depuis longtemps

 

En ce samedi 26, je descends à Paris en vélo, par la Porte, l’avenue de Versailles, les quais. Belle matinée d’été. Que le cours La Reine est beau Le Grand Palais qu’on disait incendié ne porte que dans sa coupole des traces de feu. La Place de la Concorde voit enfin flotter le drapeau français. Les traces de la bataille sont encore là. Un char calciné devant l’entrée des Tuileries, les colonnes brisées du palais de Gabriel jonchent la rue ; les éclats de pierre arrachés par les balles ou les petits obus des canons antichars tachent la chaussée d’éclats blancs. De larges flots de cyclistes s’épandent dans les rues délivrées du cauchemar de la bataille. Des chars de Leclerc campent dans les Tuileries. Les hommes au calot rouge et à l’uniforme américain, le matériel (chars aux noms français Bourgogne, Berry, Franche-Comté ou aux noms de bataille Bir-Hakeim . . ou (hélas) Guadalajara ou Teruel ) sont admirés de derrière les grilles car le jardin reste fermé.

 

On semble s’être bagarré ferme près de la place des Pyramides, rue du 29 juillet. Voici la place du Palais Royal inchangée, la BDF qui, elle, apparemment n’a reçu que quelques balles perdues.

 

On me laisse entrer, le piquet de grève me reconnaissant, ou plutôt entendant mon nom. J’essaie vainement de voir M. BELIN ou M. FAVRE-GILLY. Je vois des gens de la Caisse Générale. Je passe salle n° 1 où je serai finalement rejoint par LARRIVE, ROUX et quelques autres (M. SEBILLEAU, M. HUGUES et quelques détachés).

 

J’avais appris la veille la mort de M. de SEZE père qui avait été tué dans la rue par une rafale de mitrailleuse allemande le jour où l’armistice Allemands-FFI fut rompu. J’apprends que nous devons repartir dimanche matin Les joies sont brèves. Tachons d’en jouir !

 

ROUX nous fait alors ouvrir son champagne (gain de pari) un brut 1929 parfait que nous avons le plaisir d’offrir au colonel Claiborne venu, suivant sa promesse, faire visite à la salle de l’Inspection. Bavardage sympathique qui l’aurait été davantage si de bons camarades ou anciens comme LACROIX, BRENIER, FRANCOIS, etc. avaient été présents. Je comptais m’échapper et rentrer à St-Cloud quand on m’invite à déjeuner avec LARRIVE et le colonel au Buffet des Régents. Il était difficile de refuser. Je préviens Mme Le GOUER, une voisine de ma mère, et j’accepte. Tous les chefs principaux, sauf M. FAVRE-GILLY, étaient là. M. de  BLETTERIE présidait. S'invitèrent par téléphone, le seul "régent" présent (conseiller d'escompte pour employer le terme légal depuis 1936), M. BRUNET, directeur du Trésor, et son adjoint HERRENSCHMIDT. Le dîner fut des plus corrects (il comporta en particulier un beau pain blanc, fabrication 100 X BDF) arrosé comme il se devait (pour la première fois de son histoire que la Banque recevait un officier américain !). Au dessert, toast, M. BRUNET présentant le sien à Roosevelt, le colonel Claiborne à la réconciliation de tous les Français. M. de BLETTERIE offrit alors au colonel deux médailles en argent l’une celle de Bonaparte rappelant la fondation de la Banque, l’autre celle du centenaire frappée en 1900 (cette dernière gravée au nom du colonel).

 

Parti en vélo, j’eus de la peine à éviter la foule allant assister au Te Deum et au défilé sur les Champs-Elysées. Jour de fête et de rayonnement général. La rue du Faubourg était pleine et la circulation peu aisée. Rien à faire pour traverser et je dus remonter jusque derrière l’Arc de Triomphe pour revenir sur le Trocadéro, la rue de la Muette, prendre ma valise vide, perdre encore 20 mn avec Mme BRENIER restée là avec ses enfants.

 

Je prends mes affaires dans notre chez nous si tristement abandonné et je monte à St-Cloud où il est bien près de 6 h quand j’y arrive.

 

Cette nuit doit être agitée.

 

A 1l h 1/2, alerte. Je n’entendais pas la sirène. C’est ma soeur Mado qui me tire de mon premier sommeil en ébranlant la porte. Je me lève. Des lueurs, des bombes et des incendies sur Paris. Une autre devait se produire plus tard dans la nuit. Réveil ce dimanche 27 août tôt, 5 h 1/2 du matin, toilette dans le noir ou presque (électricité coupée depuis l’alerte).

 

Départ vers 6 h 1/2 en vélo. Je passe chez nous compléter mes paquets et je repars pour la Banque. Le colonel nous a donné rendez-vous pour 8 h. J’y arrive juste. Lui est fidèle à quelques minutes près à l’heure assignée, LARRIVE à un quart d’heure près. Mais impossible de mettre la main sur le chauffeur qui n’arrivera que peu avant 9 h. Un FFI de la Banque lui avait procuré pour ces quelques heures de séjour à Paris, une compagne qui lui avait fait oublier l’heure. Le colonel avait fait très ample honneur aux boissons du buffet de la Banque le vendredi soir fêtant à sa façon la libération de Paris et son retour dans la capitale. Nous apprenons par les journaux et par les gens qui ont bavardé avec nous l’importance des dégâts causés par les bombardements allemands de la nuit la Halle aux Vins et divers autres quartiers dont Le Marais ont été touchés. Nous partons à 9 h par le Boulevard St-Michel (vu la librairie "Rive Gauche" pillée), la Porte d’Orléans. Peu après, nous rencontrons un cortège de voitures américaines dont une (au moins) fermée, et pourvue à l’avant d’un petit bandeau rouge à quatre étoiles dorées : le général EISENHOWER. Sensiblement même chemin qu’à l’aller. Route moins fréquentée et plus paisible. Changement d’itinéraire après Limours et nous traversons de très beaux coins, pacifiques au possible, de la forêt de Rambouillet sous le soleil de ce dimanche d’été.

 

Arrêt à Rambouillet pour voir le chef de bureau BORRY, qui est à la messe, et que, conduits par ses deux petites filles, fières de monter dans une voiture américaine, nous allons chercher à l’église, juste avant l’heure de l’office. Le colonel l’interviewe sur le parvis même et nous repartons. Rambouillet-Chartres. C’est ensuite un détournement par de petites routes. Nous rattrapons la Nationale après Courville. Convois lourds, des citernes notamment conduites par des nègres. Arrêt au camp d’Auvours, comme à l’aller ; il est 2 h. Déjeuner sur le pouce avec les "rations". Après Le Mans traversé sans encombre, le chauffeur pousse la voiture au maximum, malgré l’encombrement de la route souvent occupée par des balades dominicales de citadins. Il abat Le Mans Rennes en 2 h environ. Il est vrai que le colonel veut être le soir à Cherbourg. Quand nous arrivons à Rennes, nous apprenons que tous nos adjoints (quatre en tout) sont partis pour la Bretagne dans la Chevrolet. Le colonel convoque le major BROWN, l’Anglais chargé des questions financières à Rennes, et lui fait le point.

 

Pour me loger, je prends la suite de M. VILLARD qui n’a d’ailleurs pas abandonné sa chambre, une grande chambre dans un appartement loué par pièces séparées, confortable quoique assez déplaisante parce que sombre et au rez-de-chaussée dans une rue passagère. Dîner dans une brasserie, seul.

 

Lundi 28. Ennui et désoeuvrement à la succursale où je suis obligé d’attendre le retour des "4 mousquetaires" et où malheureusement je n’ai ni bureau, ni coin calme. Déjeuner à la popote avec LARRIVE.

 

Mardi 29 août. Le temps se gâte. Les "jeunes" vaguement attendus à midi ne sont pas encore rentrés. A la succursale, vu le lieutenant BOURHIS, un rennais mobilisé dans un état-major, chargé de faire des recherches dans les documents et matériel (importants) laissés par les Allemands qui occupaient de vastes locaux à la succursale. Ont été trouvés des correspondances féminines ("collaboratrices" écrivant à des officiers allemands) et des documents d’un intérêt particulier sur les défenses de Brest. Il pleut .

 

En fin d’après-midi, arrive la Chevrolet. REDOUIN et les trois adjoints sont allés d’abord jusque tout près de Brest (aux positions d’artillerie américaines) puis à Vannes, Quimper et Douarnenez 800 km, paraît-il, au total. Ils ont d’ailleurs oublié de donner à Quimper le courrier dont je m’étais chargé. Dîner avec deux invités : les époux Le COCONIER.

 

Mercredi 30 août. Il me faut avant de partir obtenir une autorisation de circuler délivrée par les Américains et pour ce faire, nous invitons le soir à dîner le major BROWN qui me sera utile pour l’obtention de ce papier.

 

 

 

Encore une journée ennuyeuse. Je sors l’après-midi malgré la pluie intermittente. Sur le quai de la Villaine, un mutilé dans sa voiture, à laquelle est attaché un chien dérape, dans un rail de tram et la voiture se couche sur le côté. Je me précipite et malgré les aboiements furieux du chien et les conseils de prudence des gens -d’ailleurs non entendus— je me mets à relever la voiture quand le chien me plante ses crocs dans la main : deux trous dans le gant et dans le gras de la paume, sans grande importance. Une infirmière qui passait m’emmène à une clinique proche où elle me fait un pansement sommaire.

 

Dîner à la popote avec le major BROWN, un brave type qui parle assez bien le français et qui raconte des histoires dont certaines ne sont pas très aimables pour les Américains.

 

Jeudi 31 août. Retour à Angers via Nantes.

 

A cette date, j’arrête là ces "souvenirs" qui, ensuite, n’auraient pas grand intérêt, et pour lesquels je ne dispose pas de beaucoup de documentation.

 

Nos déplacements ultérieurs furent facilités par les modifications apportées à la Chevrolet qui fut équipée d’un double carburateur (à essence et gaz de bois) de sorte qu’au prix d’une modique consommation d’essence (2 1 aux 100 km) le chauffeur pouvait en "passant sur essence" dans les endroits difficiles, éviter de caler et assurer les reprises nécessaires.

 

Cette voiture eut d’ailleurs une fin (provisoire, je crois) lorsque, MARQUIS et moi, nous entreprîmes de partir "en vacances" en ralliant lui Clermont-Ferrand, et moi Lyon. Un soir pluvieux de septembre sur la R.N.7 un dérapage amena la voiture contre un platane, sans, à peu près, d’autres dégâts que matériels, mais le dépannage fut une oeuvre de longue haleine. Je ne devais d’ailleurs pas la revoir, et mes déplacements dépendirent ensuite exclusivement du chemin de fer, ce qui, dans la France libérée, ne devait pas pendant longtemps être particulièrement avisé.