| La 2ème Guerre Mondiale
 

La campagne des 3 "EL"

   
    
   

Les paquebots partent en guerre

Voici une longue saga. Les péripéties qui vont suivre sont évoquées par M. Henri HOUARD lieutenant de vaisseau honoraire, qui fut, du 1er novembre 1939 au 10 octobre 1940, officier " trans " sur le paquebot " El Djezaïr ", devenu le croiseur-auxiliaire " X 17 " au début de la guerre. Les illustrations qui accompagnent ces souvenirs proviennent des albums photo de M. Michel Paquet dont l’oncle, François Ollive, fut commissaire à bord du même " El Djezaïr ".

Avant la Deuxième Guerre mondiale, le trafic, intense, entre l’Afrique du Nord et la métropole était assuré, pour la quasi-totalité, en ce qui concerne les passagers, par la Compagnie générale transatlantique et la Compagnie de navigation mixte. Sous le pavillon de cette dernière naviguaient trois petits paquebots portant les noms de El Djezaïr, El Mansour et El Kentara. Les deux premiers, les plus récents, étaient absolument semblables (" sister-ships " ), le troisième plus ancien, en différait un peu. C’était des bateaux de faible tonnage (3 à 4 000 t), mais rapides (20 noeuds) et d’un confort assez marqué, eu égard à la brièveté des traversées effectuées. Certes, ils n’avaient pas l’aspect imposant des grands de la Transat, les Ville d’Alger et Ville d’Oran, mais celui, plutôt, de gros yachts à la silhouette harmonieuse.

C’est ainsi qu’ils poursuivent leur carrière civile, taisant la navette entre Marseille, Port-Vendres, Alger et Tunis. Puis, en septembre 1939, tout bascula. Les tuyaux au sigle "  N.M. " disparurent de la Méditerranée.

Ces trois navires, sous leur allure racée, n’étaient pas si innocents que cela ! A leur construction, et probablement en contrepartie d’une aide de l’État (déjà !), ils avaient été conçus pour devenir, le cas échéant, des croiseurs auxiliaires. Les ponts, à l’emplacement prévu pour les plates-formes d’artillerie, étaient renforcés ; l’emplacement du poste central de conduite de tir restait libre ; les câbles électriques nécessaires étaient passés ; les soutes à munitions et leurs élévations avaient leur emplacement dans les cales ; enfin, l’équipement radio paraissait puissant, pour l’époque et pour des navires appelés à rester en Méditerranée.

 

De "El" à X

 

Dès septembre 1939 les trois "  EL " se retrouvaient aux chantiers de la Seyne pour devenir les trois " X " : respectivement X-17, X-06 et X 16. Une nuée d’ouvriers effectue les transformations nécessaires : modifications de la silhouette dans le sens de la discrétion ; à cet effet la cheminée arrière, présente pour une simple question d’esthétique, fut retirée et toutes les superstructures peintes en gris.

Puis on installa une puissante artillerie. Sept affûts de 130, deux de 75 A et deux affûts doubles de mitrailleuses 13.2. plus toutes les installations accessoires indispensables : télémètres, conduites de tir, ravitailleurs, etc. Les moyens de transmission optique furent aussi augmentés : projecteurs de signalisation et double maroquin pour la pavillonnerie.

 

Dans le courant du mois d’octobre, alors que les travaux tiraient à leur fin, l’armement en personnel fut complété. L’intégralité du personnel qui armait les bateaux en temps de paix fut maintenue et complétée par du personnel soit de réserve, soit d’active, surtout dans les spécialités d’armes et de transmission. Les commandants des trois navires ont conservé leurs fonctions et, officiers de réserve ou non, ont été dotés du grade de capitaine de frégate auxiliaire et provisoire. La même procédure a été adoptée pour les officiers en second avec le grade de lieutenant de vaisseau auxiliaire.

 

L’ "El Djezaïr " avec une seule cheminée, peu avant la seconde Guerre mondiale.

En opération, ils devaient former une division sous les ordres du contre-amiral Cadart, de le 2ème section, qui hissa sa marque sur le X-17. Il fut donc doté d’un état-major comprenant chef d’E.M., officier trans (tous trois d’active), commissaire, médecin, dentiste et aumônier. Ceux qui, comme Henri Houard, ont vécu quotidiennement prés de lui, ne sont pas près d’oublier cette grande figure.

 

Ayant terminé sa carrière d’active en qualité de capitaine de vaisseau commandant un des trois Lorraine dans la flotte de l’Atlantique sous les ordres de l’amiral de Laborde — dure école— il symbolisait pour tous le vrai marin, la barbe " au carré ", une énorme pipe sans arrêt à la bouche. C’était l’officier de passerelle type, dont la carrière ne s’était pas faite dans les antichambres de la rue Royale. Pour tous, malgré une certaine rigidité dans le service, il était le " Père Cadart ", expression où il faut voir plus d’affection que de familiarité.

 

Dans cet équipage, un beau jour de novembre 39, les trois El doublèrent la pointe de Saint-Mandrier pour se livrer à quelques jours d’entraînement intensif avant de partir en opération.

 

La "police" de l’Atlantique

 

Après un peu de repos à Toulon et le complément d’approvisionnements, ce fut le départ pour Casablanca. Basée dans ce port, la division Cadart avait reçu pour mission d’ établir une sorte de barrage dans l’Atlantique. Dans cet océan que ces trois navires allaient fréquenter pour la première fois, la mission était claire : intercepter les cargos allemands ou naviguant sous un autre pavillon mais au profit de l’Allemagne.

 

Par hasard, soit sur renseignements, plusieurs cargos furent arraisonnés et dirigés sur Casablanca. D’autres furent laissés libres après examen des documents de bord et de la nature du fret, par une équipe d’un des trois croiseurs. Quelques coups de canon de semonce pour ramener a la raison ceux qui tardaient à stopper furent les seules actions guerrières de cette période qui dura jusqu’en février 1940.

 

C’est à ce moment que la division reçut à Casablanca l’ordre de rallier Brest sans autre précision. C’était la guerre. Aussitôt arrivés à Brest, les trois " X " furent pris en charge par l’arsenal.. De nouvelles transformations permirent d’avancer des suppositions sur le destin de la Division.

 

Projet Grand Nord

 

Conçus pour la navigation dans les douces eaux, sous le soleil de la Méditerranée ils ne pouvaient, en l’état, affronter les rigueurs du Septentrion. Les installations de chauffage furent renforcées, toutes les canalisations extérieures calorifugées et les hommes dotés de canadiennes et de bonnets de laine. En outre la défense antiaérienne fut accrue : deux affûts de 130 à l’avant furent remplacés par deux affûts doubles de 37 AA.

 

Tout était prévu pour le Grand Nord, mission réservée à la division Cadart par l’ Amirauté en accord avec les Anglais qui appréciaient vivement les qualités et les capacités de ces trois bateaux. " The thrée small And fast ships" disaient-ils. Il fallait porter secours à la Finlande, attaquée par l’ URSS et l’Allemagne.

 

A défaut de pouvoir atteindre la mer Blanche, par trop malsaine, le seul port possible était Petsamo sur l‘Océan glacial arctique, au-delà du cap Nord. Tout était prêt pour l’appareillage mais aucun ordre ne vint. L’expédition Petsamo fut annulée. Pourquoi ? Peut-être des renseignements ont-ils été recueillis sur la précarité du pacte germano-soviétique. Ou plus simplement, cette expédition a peut-être été jugée trop aventureuse ? D’autres projets ont-ils alors été échafaudés dans lesquels la division Cadart trouvait sa place ?

 

 

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El Mansour " vu du pont du " El Djezaïr".  

Sur la passerelle du " El Djezaïr ", le contre-amiral Cadart (à droite) et l’enseigne de vaisseau deuxième classe H. Houard narrateur de l’histoire
 

Nous interromprons —une seule \fois— le récit de M. Henri Houard, pour publier des extraits d’un livre épuisé, datant de 1957, écrit par le Père P. Parquin, qui fut aumônier à bord du croiseur auxiliaire "  X-17 " (avant guerre "  El Djezaïr ". Avec deux autres paquebots, l’"El Mansour" et l’ "El Kantara ", le "  X 17 " devait participer à des opérations de guerre dès 1939. Ces passages nous donnent l’occasion de présenter des photos supplémentaires.

 

Depuis le début de la campagne, les trois El ont déjà servi pour la marine de guerre, employés qu’ils furent à un convoi de troupes à destination de Beyrouth. Un tragique accident de mer a marqué ce début. Dans la nuit, deux convois se sont abordés. Dans le déchaînement des sirènes, des hurlements rauques de klaxons, des timbres de chadburn, des cris " Arrière toute ! " Des bâtiments s’entrechoquent, des tôles se froissent et des corps humains sont broyés. Le paquebot Chenonceaux débarqua à Malte une quinzaine de morts et le contre-torpilleur Vautour, dont la passerelle rabota, par bâbord, l’avant du " El Djezaïr ", eut six blessés graves. Depuis, notre coque porte, en renforcement dans la tôle, une très longue éraflure sur bâbord avant, évocation d’une nuit d’épouvante.

 

Linguistique maritime

 

Le père Parquin évoque l’origine des noms donnés aux trois paquebots. Rappelons que le vocable dont le bateau s’orne à l’étrave et à la poupe (El Djezaïr) est le terme arabe désignant la ville d’Alger. Libre aux linguistes de décliner les différentes phases du mot africain pour parvenir au substantif français. Dans notre style maritime, le nom du bateau, peu sujet à être transformé en diminutif, resta intact. En mer, sa fonction prenant le pas sur le mot algérien, le faisait désigner du nom du chef de la division : l’ "Amiral ", abréviation du terme générique bateau amiral..

El Mansour signifie le grand, le magnifique. Au cours de l’histoire nord-africaine, ce qualificatif a été attribué à nombre de sultans du Maroc. A côté de Tlemcen se trouvent les ruines de la ville d’El Mansour. Elle avait été bâtie par un sultan du Maroc venu mettre le siège devant Tlemcen. Il lui laissa son nom. Dans le langage courant de la division, le bateau ne se vit modifier que l’article algérien "  El "  pour la traduction française de ces deux lettres. C est pourquoi, évitant la rencontre des deux labiales " L " et " M ", la facilité de prononciation décida à l’unanimité le choix du vocable Le Mansour.

 

" X-16 " El Kantara reçut le nom d’ un défilé situé dans le sud algérien, aux confins du Sahara. près de Biskra. L’appellation arabe veut dire la porte du désert.

 

Un bouche à oreille capital

 

Viennent les transformations aux chantiers de la Seyne précédemment décrites par M. Henri Houard. Pour le Père Parquin, il ne régnait pas à bord un silence monacal...

L’El Mansour ne veut pas être en reste avec le bateau amiral. Et, de l’autre côté, les deux torpilleurs sur cale, Corsaire et Epée, qui étalent à nu leur arête de poisson pas encore étoffée, vibrent, dans leurs membrures pointées vers le ciel comme des tuyaux d’orgue. Au milieu de tout ce vacarme, et dans toutes ces vibrations, celui qui peut travailler à son bureau est un privilégié. Tout le bateau en vient tellement à trembler la fièvre que s’il vous arrive, par lassitude de fermer les yeux, vous pouvez vous croire transporté sur le fauteuil du dentiste lorsque mèches et forets vous vrillent le cerveau.

Un certain dimanche 22 octobre, un marteau pneumatique, à coup sûr démoniaque, n’arrêta pas de fonctionner près de nous, pendant toute la messe. Pour les chants, ce n’était que moindre mal. Pour le sermon, ce fut un désastre au moins pour ma voix.

On parle tout de même dans ce bateau, mais bouche grande ouverte et dans le cornet de l’oreille de votre auditeur. Du fond de la coursive qui dessert les cabines de la Majorité (Etat-Major), entendez à travers deux ou trois portes fermées, quelqu’un qui parle comme sur une passerelle en pleine tempête :

— Voyez-vous commandant, si on pose ce canon-là sur le pont comme l’indique le plan, la pièce arrachera le plancher dès le premier obus. Il va falloir épontiller ce pont-là jusqu’à fond de cale !

— C’est exact, amiral, hurle confidentiellement le commandant Charpentier.

Timide entretien dont l‘enjeu est capital.

 

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Les trois "El" en enfilade. "  El Mansour " au fond, " El Kantara " entre les deux, et " El Djezaïr " au premier plan.

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Un fusil-mitrailleur antiaérien sur "  El Djezaïr ".

La division Cadart, formée de divers navires dont les croiseurs auxiliaires " El Djezaîr ", " El Mansour " et " El Kantara ", doit, en avril 1940, appareiller de Brest pour rallier le nord de la Norvège et y débarquer des troupes. Mais la mission est annulée. A bord, on s’interroge: d’autres projets attendent-ils la division ? C’est à cette question que répond, ici, l’officier "  Trans " d’ "El Djezaïr ", M. Henri Houard.

 

Cette interrogation trouva vite une réponse : ce fut l’opération de Norvège. Il fallait couper la route aux troupes allemandes débarquées dans le sud du pays qui devaient remonter vers le nord pour protéger la route de fer. Un minerai extrait au nord de la Suède, indispensable à l’industrie de guerre allemande. Des troupes françaises et anglaises furent donc débarquées à Narvik, notamment par de vieilles connaissances, les " Villes d’Alger " et " Ville d’Oran ", de la Transat.

Le division Cadart, elle, fut chargée d’une mission de diversion sur les arrières allemands : débarquement de troupes (des chasseurs alpins) dans le fjord de Namsons, à 100 nautiques au note de Trondheim. L’embarquement de ces troupes et de leur équipement se fit à Brest. La division mit le cap sur la Norvège escortée par le contre-torpilleur " Bison " et le croiseur léger " Emile-Bertin ".  "Les pauvres gars " ajoute M Houard en évoquant les chasseurs alpins  n’avaient jamais vu la mer. lls ne voulaient pas embarquer. Il fallait les porter sur l’échelle de coupée ! "

 

Coincés dans un fjord

 

Traversée sans histoire. A l’arrivée à la nuit tombante, le 27 avril 1940, un pilote norvégien prit en charge le convoi à l’entrée du fjord. Les escorteurs restèrent au-dehors afin de garder leur liberté de manoeuvre. Pour le marin habitué aux vastes horizons de la pleine mer, l’entrée et le parcours dans le fjord donnaient l’impression d’être pris au piège Au fond, une petite ville coquette groupée autour de son église, des gens aimables et accueillants, enfin, une impression de calme et de douceur de vivre, bien éloignée de la guerre.

 

Le débarquement se fit dans la nu t sur un petit appontement en bois où chacun des trois bateaux accosta à son tour. Puis cap sur la sortie avec un gros " Ouf ! "  de soulagement.

Le secret de l’opération Namsos avait été bien gardé. S’ils l’avaient connu, les allemands auraient pu attaquer par avion, à l’intérieur du fjord, loin de toute DCA. C’eût été un massacre. Prise de formation du convoi retour, vide de ses troupes, et en route en zigzag vers Scapa Flow dans les Orcades à l’abri des filets et de la DCA de la flotte anglaise.

Les allemands attaquèrent le fjord seulement le lendemain et les jours suivants. Les troupes débarquées ayant pu

se déployer, les pertes furent insignifiantes. Quant au village de Namsos, il n’en resta qu’un tas de cendres.

Mais le repos de notre groupe à Scapa Flow fut de courte durée. En effet, la situation se dégradait rapidement en Norvège. La division Cadart, toujours disponible, fut réexpédiée à Namsos pour y embarquer le 3 mai , non pas les chasseurs alpins français mais des troupes britanniques refoulées par les allemands et complètement démoralisées.

 

Le Namsos que nous retrouvâmes en ruines une semaine plus tard, Namsos pimpant et accueillant dont nous avions gardé le souvenir. Après un rembarquernent en catastrophe pendant la nuit, la sortie du fjord eut lieu au petit matin. Formation du convoi sous la protection des destroyers anglais et route sur la Grande-Bretagne. C’est à ce moment que les choses s envenimèrent.

 

Les navires d’escorte étaient bien là, fidèles au poste. Ils se livraient à de brusques évolutions car des sous-marins ennemis avaient été signalés. L’attaque vint du ciel. Le convoi fut la cible de chasseurs-bombardiers Messerschmitt 109 déferlant en vagues successives pendant toute la journée du 3 mai. Soit qu’ils aient eu la baraka ou qu’ils soient très maniables, ils surent manoeuvrer pour éviter les bombes, les trois "  El " s’en tirèrent intacts. Il n’en fut pas de même pour l’ escorte : le " Bison " fut coulé, l’ "Emile-Bertlin " avarié par une bombe qui l’avait traversé du haut en bas sans exploser. Plusieurs avions ennemis furent abattus.

 

A l’avant d’ "El Djezaïr ", on aperçoit les plates-formes d’artillerie.

Les anciens paquebots transportent des troupes britanniques qu’il s’agit de rapatrier. Sous la protection de destroyers anglais, ils font route sur Greenock.

 

Arriva bientôt le 8 mai 40 : la ruée des divisions mécaniques allemandes à travers la Belgique ; la percée de Sedan ; l’encerclement des forces franco-anglaises et Dunkerque. Des troupes françaises se trouvent en Angleterre. Dans l’espoir, vain d’ailleurs, de les opposer aux forces allemandes déferlant sur la France, décision fut prise de les ramener à Brest. Les trois "  El "  étaient encore disponibles pour assurer en partie ce transport. C’est ainsi que les " fast and small ships" se retrouvèrent à Brest au début du mois de juin.

Avec les événements en cours, on pouvait croire leur carrière militaire terminée. Il n’en fut rien. Dans la débâcle générale, il fallait sauver tout ce qu’il était possible de sauver, et entre autres choses, l’or de la Banque de France entreposé dans des forts entourant Brest. Là encore, la Division Cadart fut mise à contribution pour assurer le transport vers l’Afrique.

L’or à Dakar

 

Pendant 48 heures, tandis que tout ce qui pouvait flotter quittait Brest, sautant parfois sur les mines magnétiques lancées par avion par les Allemands, une noria de camions civils réquisitionnés, réalisa jour et nuit le déménagement des caisses de lingots, depuis les forts jusqu’au quai de Lannion. Au début, les camions étaient escortés par des gardes mobiles ensuite, il ne resta que le chauffeur quand les troupes eurent évacué la ville.

Un contrôleur de la Banque de France se trouvait sur place pour pointer les caisses. Il embarqua sur l’El Djezaïr avec elles. Le plus extraordinaire dans tout cela, c’est qu’à l’exception d’une caisse vraisemblablement échappée d’un filet et tombée à l’eau, il n’y eut aucun manque !

Appareillage le 18 juin, quelques heures avant l’arrivée des Allemands, avec ordre de rejoindre Casablanca sans escorte de protection. Traversée sans histoire.

L’Armistice a été signé. Devant les convoitises que pouvait engendrer le chargement des trois " El ", tant de la part des Allemands que celle des Anglais, il fut décidé d’aller mettre l’or à l’abri à Dakar. Et les trois " El " de reprendre la mer, toujours sans protection et avec l’ordre d’éviter une croisière anglaise susceptible de s’intéresser d’un peu trop près au chargement... C’est en longeant la côte au plus près et à l’abri d’un vent de sable providentiel qui limitait la visibilité à quelques milles (les radars n’existaient pas à cette époque) que la Division parvint à destination. Elle y retrouva le Richelieu parti de Brest quelques jours avant elle.

L’or put être débarqué et enfoui au fort de Thiès, perdu dans les sables. où il resta jusqu’en 1945. C’est ainsi que se termina la campagne de la Division Cadart. Les navires furent désarmés, les équipages renvoyés dans leurs foyers, sauf le personnel nécessaire au gardiennage et à la sécurité. Présents à Dakar lors de l’attaque des 23, 24 et 25 septembre 1940, ils n’y ont pris aucune part.

Les trois croiseurs auxiliaires ont été cités deux fois à l’ordre de la Nation, à l’occasion des opérations de Norvège.

 

Le viseur d’ "El Djezaïr ", fanal discret de signalisation, a été construit à bord, d’après les plans d’Henri Houard.

Ce que sont devenus " El Djezaïr " , " El Mansour " et " El Kantara " après les voyages en Norvège puis à Dakar en 1940, vous est indiqué pour finir .

 

Le paquebot " El Mansour " croisant en Méditerranée après-guerre (sa remise en service date du 15 août 1948). Il n ‘a plus qu’une cheminée à la suite de sa transformation en 1938.

 

Déréquisitionné le 16 novembre 1940, après les événements de Dakar, El Djezaïr gagne Marseille en compagnie des deux autres El. Les chantiers de la Méditerranée à La Seyne se chargeront de sa remise en état. En compagnie de son frère El Mansour et de leur ainé El Kantara, il assure, dès 1941 quelques liaisons avec l’Afrique du Nord, puis désarmé à Marseille, il reprend la mer en 1942.

 

Saisi par les Allemands en 1943, ceux-ci le cèdent aux Italiens sous le nom de Casino. Repris par les Allemands à la fin de la même année, il est désarmé dans l’étang de Thau. En juin 144, au cours d’un bombardement de l’aviation alliée, El Djezaïr reçoit des bombes, brûle et chavire.

 

La vie de ce valeureux nvire n’es pas complètement finie car, en 1950, l’épave sera renflouée et vendue en Italie. Ses machines récupérées seront transplantées sur un nouvel El.

 

Sauvetage du " Littoria "

 

L’existence de son sister-ship El Mansour sera beaucoup plus longue et heureuse. Construit aux chantiers de la Méditerranée à la Seyne, mis en service en 1933, il sera pendant plus de trente ans, un des navires les plus rapides et confortables de la Méditerranée. El Mansour, jaugeant 5 835 tx pour une longueur de 122 m, embarquera 383 passagers et sa vitesse sera de plus de 20 nœuds. Il connaîtra les félicitations du gouvernement italien pour avoir sauvé l’équipage de l’hydravion Littoria et des obus des Républicains espagnoles en 1938.

 

Pendant la guerre, il partagea le destin de son cadet El Djezaïr de la 1ère division de croiseurs auxiliaires (DCX) puis fut saisi par les allemands en 1943. Un moment italien comme Amagni puis de nouveau allemand, sabordé par eux en août 1944 dans le port de Marseille, renfloué en 1946, il subit une refonte de deux ans à la Ciotat.

 

De 1948 à 1963, date de sa vente à la Marine nationale, il fera honneur à son pavillon, à ses armateurs et à ses chantiers. La Marine le transforme en bâtiment base sous le nom de Maine ; il servira donc encore, à Tahiti, pour les essais de la bombe atomique du Pacifique.

 

Deux Cheminées basses

 

En 1974, il sera rayé de la liste de la flotte et coulé au canon par un avisa le 3 avril. La fin du El Mansour comme bateau but attristera tous les amoureux des navires, et particulièrement tous ceux qui l’on connu.

 

L’existence de l’aîné de El sera, elle aussi, fort animée. El Kantara, construit en 1932 aux chantiers Swan Hunter en Grande-Bretagne, fut en quelque sorte le prototype de la série. Dès sa mise en service sur la ligne Port-Vendres-Alger, son élégante silhouette, avec ses deux cheminées basses et son arrière de croiseur rallie tous les suffrages. Ses caractéristiques : 5080 tx, longueur 121 m, vitesse : plus de 20 nœuds, passagers : 360.

 

Il se sortira d’un échouage en 1936 avec l’aide de son cousin El Mansour. En janvier 1943, il sera lui aussi, saisi pars les autorités allemandes puis livré aux italiens ; Le 23 avril suivant, Aquino (c’est son nouveau nom) transportant des troupes de Livourne à Tunis, sera bombardé et incendié par la Royal Air Force.

 

Rarement un trio de paquebots aura eu autant de succès auprès de la clientèle des deux côtés de la Méditerranée. La mise en service de ces trois El aura symbolisé l’apogée de la compagnie de Navigation mixte.

 

Les lecteurs désirant plus de détails pourront se reporter au livre de Bernard Bernadac sur l’histoire de la Compagnie de navigation mixte.