| La 2ème Guerre Mondiale
 

Parcours de trois de nos adhérents qui ont gagné l'Afrique du Nord par l'Espagne, puis ont continué la lutte soit en Angleterre soit en Provence.

   
    
   

Allocution du 25 mai 1994, prononcée par M. Léon GIMET, membre du Prix de la Résistance et de la Déportation, Président des Forces Françaises Libres du Puy-de-Dôme.

Je voudrais remercier Madame FAYET, Présidente du Prix de la Résistance, qui m’a demandé en tant qu’ancien des Forces Françaises Libres, de prononcer l’allocution, avec l’accord de l’ensemble des représentants des Associations d’Anciens Mouvements de la Résistance.

Je dois dire que l’histoire de l’Occupation, de la Déportation et de la Résistance fût occultée jusqu’à nos jours auprès de la jeunesse par l’Education Nationale. C’est sous l’impulsion de M. AUGUY et des C.V.R. en 1958 que fût créé le Prix de la Résistance, afin de pallier, avec nos petits moyens, à la connaissance de notre passé. Je dois dire que certains professeurs et établissements scolaires firent souvent appel à notre Comité pour participer à la connaissance plutôt tragique dans bien des domaines, de la Résistance.

Pour faire l’historique de la France Libre qui s’est engagée dès le début dans cette lutte pour la Liberté, il faut remonter à la nomination du Maréchal Pétain comme Président du Conseil du Gouvernement Français le 16 juin 1940 et le 17, la demande par ce dernier de l’armistice qui est signé le 22 juin. Entre-temps, le 18 juin 1940, le Général de Gaulle lance son appel de Londres.

Le Général de Gaulle pensait, en effet, qu’il fallait remettre dans le Combat, non pas seulement des Français, mais la France entière. Ce qui divisa, et je dirai même jusqu’à nos jours, les Français, c’est la rencontre de Montoire le 24 octobre 1940, de Pétain et d’Hitler avec une chaleureuse poignée de mains pour sceller une collaboration des deux Pays. Une collaboration pleine et entière pour grand nombre de Français. La France avait à l’époque près de deux millions de prisonniers et plus tard, lors de l’occupation de la zone libre, les Allemands instauraient le travail obligatoire pour certaines classes de notre jeunesse, ce qui priva, j’en suis persuadé, la Résistance de forces vives en plus grand nombre.

En ce qui concerne l’Appel du 18 juin, un sondage a révélé, qu’un Français libre sur sept seulement avait entendu l’appel avant d’arriver à Londres.

Pour continuer la lutte, il leur fallait accepter d’être coupés de leurs familles, qualifiés de déserteurs et menacés de mort par le gouvernement de Vichy ; non pas pour avoir abandonné le combat mais au contraire pour vouloir le poursuivre.

Ceux qui agissaient en France, dans les réseaux de renseignements ou comme radio, pouvaient craindre la torture, les camps de concentration ou le peloton d’exécution. Ils étaient au nombre de 3.600, hommes ou femmes (les femmes furent nombreuses dans la Résistance et assumèrent des missions très dangereuses). Des 3.600, 800 ont été torturés ou fusillés ou sont morts en déportation. Sur 97 radios clandestins, 38 sont morts surpris en pleine émission ; ils ont été abattus sur leur poste radio par la Gestapo.

Pour ceux qui rejoignirent le Général de Gaulle sur le territoire anglais ou en Afrique, celui-ci écrit dans ses mémoires Tome 1 "j’espérais qu’allaient me rejoindre des têtes des grandes Administrations, des Eglises et des Etats Majors, ceux qui avaient mandat et se trouvaient à Londres. Je les ai vus reprendre le bateau un à un, et puis j’ai vu arriver les pauvres types, les sans grade, les marins de Dunkerque, et les pêcheurs de l’île de Sein, des petites gens. Finalement, j’ai pu bâtir la France Libre avec eux et quelques autres, il est vrai, mais d’abord avec le peuple."

Le 31 juillet 1943, les FFL fusionnèrent avec l’armée d’armistice en Afrique du Nord. La France Combattante, de ce fait, disparaît et cède la place à la France remise en guerre.

Les effectifs FFL, entre le 18 juin 1940 et le 31 juillet 1943, se décomposent comme suit :

Forces terrestres FFL 31.900 — Tués ou disparus 5.200
Forces navales 9.800 — Tués ou disparus 1.000
Forces aériennes 3.500 — Naviguants non rentrés 563
Marine marchande 4.000 — 1/4 périt en mer 1.000
Cela nous fait un total de 49.200 dont 7.763 disparus ou tués.

Avec les réseaux dont je vous ai parlé auparavant, le total représente 52.000 hommes dans les Forces Combattantes pour 8.663 tués ou disparus.

Je m’excuse pour les chiffres mais l’on se rend compte que les volontaires ne furent pas nombreux, car dans ce petit exposé, je ne fais pas de différence entre les Français de souche, et ceux du Tchad, de Somalie, de Madagascar et du Gabon. Pour tout dire, ces gens de couleur qui voulaient défendre la mère Patrie.

Depuis la fin de l’année 1941 environ, nous étions quelques camarades, avec mon frère Edmond, à nous réunir pour parler de la Résistance active à laquelle nous pourrions participer.

Aussi, la solution de rejoindre le Général de Gaulle était la meilleure pour nous, car à l’époque la résistance intérieure n’était pas très organisée.

C’est ainsi que je fus amené à réunir, pour mon compte, huit camarades qui partageaient mon idéal dont Riberolle et Salas, employés comme moi à la Banque de France.

En novembre 1942, la zone libre fut occupée, suite au débarquement américain en Afrique du Nord. A ce moment-là, les choses se précipitèrent.

Pour passer la frontière espagnole, il était nécessaire de connaître un passeur. Après plusieurs contacts autour de moi, ce fût un camarade habitant tout près de la Place de la Liberté, lieu de mon domicile (tout un symbole bien sûr) il s’appelait Planeix et était Surveillant Maître Nageur à l’A.S.M., endroit que je fréquentais assidûment.

Au mois de janvier 1943, nous partions Ribérolle et moi pour Luchon (nous avions 19 ans). Là, il fallait s’adresser à l’Auberge du Cheval Blanc et envoyer un télégrammme à nos 7 autres copains restés à Clermont-Ferrand, libellé soit : "grand-mère malade et venir nous rejoindre" ; soit "grand-mère bien portante et attendre plus tard pour nous rejoindre". Seul mon frère Edmond était au courant de notre départ. A mon retour, j’ai appris que ma mère avait eu quelques ennuis avec la police française et aussi que mon frère dit le "Pitch" dans le maquis, participa avec le Commandant Judex, à plusieurs faits d’armes dans la résistance intérieure. Pour nous, le passage des Pyrénées fût plutôt difficile, mais cela était le seul itinéraire pour rejoindre l’Afrique du Nord.

Sur les 33.000 personnes qui tentèrent l’aventure, 3.860 furent pris par les Allemands, ou la police française et déportés. Autres 320 sont morts au passage des Pyrénées. Sur le total, 23.000 hommes seulement s’engagèrent en Afrique du Nord ou en Angleterre. Pour notre part, nous avons mis trois jours pour aller de Luchon à Viella en Espagne, dans la neige et le froid, car arrivés à Luchon, le passeur que l’on devait trouver venait d’être arrêté et de ce fait, il nous fallut trouver la solution pour pouvoir franchir la frontière nous-mêmes et à notre grand regret empêcher la venue de nos autres camarades restés à Clermont. Ensuite, la police espagnole devait soi-disant nous conduire à Barcelone et de là, nous devions rejoindre directement l’Angleterre. Mais voilà, au bout de trois jours de marche et de voyage en camion, nous avons été conduits devant une vieille bâtisse à Lérida où il était inscrit sur le fronton Seminario Viero" (en français Vieux Séminaire).

Là, nous avons retrouvé d’autres Français qui avaient déjà quelques mois de détention et dans les pires conditions. Les statistiques officielles font état de 130 internés décédés dans les camps ou prisons espagnols ; d’ailleurs, nous partagions notre sort avec les prisonniers politiques de la guerre civile espagnole. Riberolle est sorti au mois d’avril et moi j’ai dû attendre le mois de juin. Nous avons été pris en charge par le Consulat d’Angleterre à Barcelone. Début juillet, un convoi fut formé, mais là encore, je fus séparé de mon ami RIBEROLLE, suite à une petite blessure qu’il s’était faite à un pied ; le service sanitaire du convoi lui refusa son départ.

Riberolle nous rejoindra plus tard avec notre copain Salas qui avait passé la frontière au mois de juillet caché dans un train par un cheminot.

Nous avons rejoint Lisbonne au Portugal et le lendemain nous avons embarqué sur de vieux rafiots avec des équipages qui étaient restés fidèles à PETAIN, après le coup de Mers-el-Kebir, et pendant toute la traversée, ils souhaitaient que nos deux bateaux soient coulés par les Allemands. La réception fut chaleureuse à Casablanca, avec musique des armés et festivités. Mais là aussi, surprise : le plus dur fut de nous engager dans les FFL, car les officiers de l’armée d’Afrique voulaient nous récupérer. Nous avons fait mouvement sur l’Algérie jusqu’à Dellys, petit port tout près de Tizi-Ouzou. Là, vraiment, nous nous sommes tous révoltés. La caserne qui nous fût attribuée était complètement saccagée, les lits étaient brisés, les fils électriques et téléphoniques arrachés. Enfin, l’accueil le plus chaleureux que l’on pouvait nous faire, je ne peux pas en dire davantage, mais je pense que, pour beaucoup de Français, le combat du Général de Gaulle et de ses compagnons n’était pas très apprécié. "Maréchal nous voilà était plus d’actualité". 

Le 19 août, un mois après mon arrivée, je dus être hospitalisé car j’avais la fièvre typhoïde. Je suis resté jusqu’à Noël 1943 à l’hopital Maillot à Alger, ayant fait deux rechutes et condamné par le corps médical. Le médecin kabyle qui m’a soigné et le médecin chef, quand je suis sorti, n’en revenaient pas et me dirent que je ne devais ce sursis qu’à ma forte constitution.

Après ma convalescence chez un colon où je fus remarquablement bien soigné, j’ai pu rejoindre mon cantonnement et apprendre le maniement des armes. Depuis mon hospitalisation, je n’avais plus de nouvelles de mon camarade RIBEROLLE. J’ai ensuite débarqué en Provence en septembre 1944 et ce fut la grande joie de remettre les pieds sur cette terre de France après tant de péripéties. Ensuite, avec mon Régiment "d’A.E.F. et Somalie", nous avons participé au combat pour réduire les poches de résistance de la Côte Atlantique, avec hélas, de grosses pertes humaines.

L’armistice était déjà signé, et pourtant nous étions encore face à face aux Allemands qui ne voulaient pas accepter leur défaite, et ce, entre Niort et La Rochelle.

A ma première permission, j’ai retrouvé une maman avec des cheveux blancs, et je le ressens bien avec le recul, car elle avait deux de ses fils qui pouvaient très bien ne pas en revenir. Je suis descendu, en suivant, voir les parents de Marcel RIBEROLLE, et là, j’ai reçu le coup le plus dur de ma vie, ses parents, et sa maman en particulier, étaient effondrés pour m’annoncer que ce brave Marcel avait été tué en Normandie avec les troupes de Leclerc. Pour ce qui est de Salas, il fit la guerre comme Radio dans l’aviation (Royal Air Force) et rentra sain et sauf de ce périple. Voilà le parcours effectué par trois français libres pour la Liberté.

Cinquante ans après, en vous faisant ce récit, je pense à tous ces jeunes et moins jeunes, hommes ou femmes, des forces armées extérieures ou ceux des maquis, aux Internés et Déportés, qui ont donné leur sang pour que la France soit fière de son drapeau, qui pendant les quatre années d’occupation, certains, et ils furent nombreux, en avaient fait un torchon pour plaire à l’occupant.