| La 2ème Guerre Mondiale
 

RÉCIT DE L’EXODE À BOULOGNE-SUR-MER

 

Vendredi 3 mai - Pendant deux heures de la nuit, plusieurs escadrilles d’avions allemands viennent successivement poser des mines à l’entrée du port. Violente riposte de notre DCA.

Du 4 au 9 mai - Alertes continuelles mais sans bombardement.

Vendredi 10 mai - Nuit du jeudi au vendredi bombardement par avions des côtes, du champ d’aviation, du port. Tentative de destruction des ponts sur la voie ferrée Boulogne-Calais traversant la ville. Des maisons sont atteintes, deux s’écroulent et ensevelissent leurs occupants. Vagues successives pendant plusieurs heures. Nous sentons que de graves événements se préparent.

Les jours qui suivent - Alertes presque continuelles de jour et de nuit.

Mercredi 15 mai - Les premières voitures belges passent à Boulogne. Nous commençons le change des billets. Dès l’après-midi, nous distribuons des numéros et faisons appel à l’Autorité militaire pour garder notre succursale. Nous ouvrons trois guichets et pourtant nous ne donnons satisfaction qu’à une très petite quantité de personnes. Sans succès, nous limitons les échanges, les membres d’une même famille se présentent individuellement. 2.000 personnes sont servies journellement par les six banques de la place, mais 1.500.000 passeront jusqu’à la fin de la semaine.

Longuet, concierge de la succursale, s’emploie à canaliser le public et fait preuve, en la circonstance, d’une ferme attitude digne d’éloges.

Nous citerons aussi les trois guichetiers MM. Heraud, caissier, Lepretre, sous-brigadier, et Libersat, agent de recettes qui fournissent jusqu’à une heure avancée un travail intense.

Par suite de la réglementation de la circulation depuis la frontière, la plus grande partie des évacués belges ou hollandais (par auto, en chemin de fer, à bicyclette, à pied) passent par Boulogne qui devient la première ville où ils peuvent se ravitailler. Ce flot qui grossira sans cesse au fur et à mesure que les événements se précipiteront, deviendra un véritable fléau lorsque la route d’évacuation sur Paris sera coupée par l’avance allemande en direction d’Abbeville, Montreuil, Étaples. Il y aura alors un mouvement de reflux très préjudiciable à la bonne évacuation de nos régions. Sans parler de la gêne très sérieuse apportée aux mouvements de notre armée, cette foule énorme entravera toutes les actions que nous serons appelés à entreprendre les jours suivants ; elle absorbera notre temps et notre pensée au point de ne plus pouvoir nous occuper de nos propres affaires, elle envahira les administrations, elle occupera toutes les autorités ; enfin dépourvue de vivres et logement, elle contribuera beaucoup à accentuer le pillage déjà considérable opéré par la population boulonnaise.

 

Vendredi 17 mai - Bombardement par avions. Quelques dégâts en ville.

 

Samedi 18 mai - Le matin, le directeur de Lille téléphone pour nous demander d’abriter à notre succursale, le contenu d’un camion qu’il expédie vers Paris mais il ne peut préciser le jour où nous en serons déchargés. Nous acceptons sans plaisir. Vers 16 heures, ce camion arrive. Nous déchargeons 101 sacs représentant une grosse partie de l’encaisse de Lille.

 

Dimanche 19 mai - Après un premier réveil à 1 heure pour servir le capitaine commandant le ravitaillement, qui nous confie que le frigorifique évacue. Passe à 4 heures 45 le directeur de Lille, accompagné du caissier principal et du contrôleur avec un camion. Le préfet du Nord lui a donné 1/2 heure pour partir. Le directeur de Lille nous prévient que le personnel passera en camion probablement dans la journée et regrette de ne pouvoir s’occuper du dépôt qu’il nous a confié.

 

À neuf heures, nous téléphonons à la Caisse générale pour lui demander de vouloir bien faire le nécessaire pour enlever ce dépôt. Vers quinze heures deux camions arrivent de Paris. Le premier repart avec le dépôt de Lille, notre encaisse argent et deux agents de Lille arrivés dans la journée. Le deuxième sur lequel est monté notre brigadier de recettes Blanc pour accompagner le chauffeur, se dirige, suivant les instructions téléphonées par la Caisse Générale, vers Doullens pour secourir le camion du bureau de Lens, en difficulté sur la route. Notre brigadier, déposé à Abbeville, doit rejoindre Boulogne par chemin de fer.

 

Cet ordre de mission que nous pressentons difficile dans son exécution et dans son issue est accepté par notre brigadier avec beaucoup de sang-froid de discipline.

 

Vers douze heures, M. l’inspecteur Bellouard nous donne l’ordre de préparer l’évacuation du premier échelon et de porter des billets à Dunkerque.

 

Ce second ordre est assuré par notre sous-brigadier de comptoir Lepret accompagné de l’agent de recettes Libersat. Ces deux agents, en qui nous avons toute confiance, exécutent leur mission avec ponctualité mais ne peuvent rentrer qu’à 22 heures, après avoir évité Calais bombardée.

 

Nous nous mettons en mesure d’opérer l’évacuation. Nous manquons toutefois de quatre agents, les trois de la caisse envoyés en mission et M. Demont, sous-chef de comptabilité. N’ayant pas été touché en temps voulu par l’ordre de travail pendant l’après-midi du dimanche, M. Demont a cru pouvoir se rendre à Douai pour sauver ses beaux-parents. L’incertitude de son retour nous oblige à confier à M. Roland, commis d’ordre principal, la direction du convoi.

 

Depuis avril dernier, les deux camions réquisitionnés dès 1938 n’étaient plus disponibles et un seul camion de remplacement avait été trouvé : un Chevrolet 5 tonnes, neuf et bien au point, appartenant à M. Leroy, marchand de grains à Saint-Martin-Les-Boulogne. Les formalités de réquisition n’étaient même pas terminées, mais M. Leroy nous assurait son concours. De fait, il se met immédiatement à notre disposition et demande à partir si possible à 20 heures pour traverser la zone suspecte pendant la nuit en profitant du clair de lune.

 

À 20 h 30 ce camion quitte la succursale transportant outre le personnel suivant M. Roland, commis d’ordre, chef du convoi et sa famille, Mme Demarez et ses enfants, Mlle Dehay, Mlle Butiaux et sa mère, Mlle Desmis, Mlle Biencourt. Le convoi comporte en outre une camionnette dans laquelle ont pris place M. Tellier stagiaire et Lepretre, groom, tous deux de la classe 1940.

 

Le camion de Lille évacuant le personnel était passé à Boulogne à 13 heures. Mais en raison du très petit nombre de personnes qu’il transportait et de l’appel téléphonique qui nous avait été adressé par le chef du convoi demeuré à Lille avec un très nombreux personnel, nous prenons sur nous de faire descendre les occupants, dont la moitié n’appartenait pas à la Banque, et de renvoyer le camion à Lille, chercher les oubliés. Nous versons une provision de 500 F à l’encaisseur Arnoux pour achat de gasoil et frais de route.

Lundi 20 mai - À 8 heures, le brigadier Blanc nous téléphone qu’il n’y a plus de train partant d’Abbeville pour Boulogne. Nous lui promettons du secours si possible et au cas où les événements s’aggraveraient de nous occuper de sa famille. Nous ne le reverrons plus.

Revenu de Douai dimanche soir, nous autorisons M. Demont à conduire sa famille à Fécamp. Il doit rentrer le soir. Les événements qui vont suivre nous feront comprendre pourquoi nous ne l’avons par revu. A 12 heures 1/2 M. Bellouard nous donne par téléphone l’ordre d’évacuer le deuxième échelon. M. Leroy avait promis de faire toute diligence et de rentrer dans la nuit du lundi au mardi. Mais nous ne comptions pas sur lui, en raison de la circulation intense, et dès dimanche après-midi, nous avions cherché, aidés de M. Douchet, directeur honoraire, d’autres véhicules susceptibles d’assurer notre deuxième départ. Nous poursuivons nos recherches dès lundi et n’aboutissons qu’à 18 heures, après de multiples démarches aux Ponts et Chaussées, à la sous-préfecture, à la place, auprès desquels nous devons nous imposer pour obtenir satisfaction.

I

Il nous est attribué un autocar de 32 places remisé à Marquise, un camion bâché de 2 tonnes 1/2, une camionnette de 1 tonne 1/2.

Ces voitures seront toutes devant la Banque au petit jour. En même temps, les bureaux composés d’un personnel restreint, doivent assurer de très nombreuses opérations : échanges belges, gros versements, prélèvements de la clientèle, puis le soir, confection des colis sous un éclairage très restreint, le tout sous un bombardement fréquent qui nous oblige même de temps en temps à nous réfugier dans les caves. M. Heraud, caissier de la succursale, Lepretre, sous-brigadier et l’agent de recettes Libersat font preuve pendant toutes les opérations d’une courageuse attitude. Journée pénible qui ne prend fin qu’à 3 heures du matin.

 

À 14 heures arrive le camion retour de Lille. Il reprend les passagers déposés hier, à l’exception de six personnes qui ne trouvent pas de place : M. et Mme Lesage, parents d’une dame titulaire, Mme Beligny, dame retraitée et sa belle-fille, M. et Mme Desprez, agent de comptoir et dame employée. Ces derniers ne peuvent poursuivre leur route en raison de l’état de santé de Mme Desprez, récemment opérée.

 

À 20 heures, passage d’un camion de Calais transportant du personnel. Nous lui confions six sacs d’archives et lui demandons de prendre à bord le brigadier Blanc en passant à Abbeville.

 

À 21 heures, le chef de comptabilité de Calais passe seul en auto particulière. Nous lui renouvelons nos instructions concernant Blanc.

 

Mardi 21 mai - À 2 heures, M. l’inspecteur Bellouard nous téléphone de Saint-Omer de presser notre départ. La subdivision de Saint-Omer lui annonce l’avance allemande sur Abbeville, Saint-Valéry, Étaples ; la route d’évacuation est peut-être coupée ; la succursale de Saint-Omer essaiera de partir à 4 heures 1/2-5 heures. Le commandant de la place n’est prévenu qu’à la même heure, un enseigne de vaisseau nous en avisera, confidentiellement presque aussitôt, mais en fait, il était déjà trop tard.

 

À 6 heures, notre convoi est prêt. Pendant le chargement, nous avons vu les autorités qui refusent de donner l’ordre d’évacuation. Nos craintes sont exactes, nous sommes prisonniers.

 

Nous reprenons les pourparlers pour un bateau, pour lequel nous avions fait des démarches la semaine dernière. Suivant les indications de l’administrateur de la marine, nous avions envisagé la location du " Holland ", seul vapeur capable de transporter aisément notre encaisse et le personnel (tous les grands chalutiers de haute mer ayant été réquisitionnés dès le début de la guerre).

 

L’administrateur délégué de la société Franco-Hollano-Américaine nous avait donné son assentiment, mais il fallait obtenir l’autorisation du capitaine de vaisseau, commandant la place et la Marine de Guerre de Boulogne. Nous n’avions pas obtenu de réponse et pour cause ce 21 mai le "Holland " avait embarqué la Marine à l’exception de quelques défenseurs du fort. Personnellement nous n’envisagions pas un départ sur un petit chalutier en bois mu par un moteur.

 

À midi, M. l’inspecteur Bellouard arrive à Boulogne en même temps que le camion de Calais transportant le deuxième échelon. Sans perdre de temps, M. Bellouard, aidé de M. Daudier s’emploie à la recherche d’un bateau. Un hasard nous fait rencontrer le directeur de la Banque Barclays de Boulogne qui, accompagné de M. Bellouard, voit le consul d’Angleterre pour tâcher d’obtenir le passage sur le dernier paquebot anglais. Leur tentative échoue.

 

M. Bellouard reprend l’idée d’un petit chalutier et s’entend avec un patron. M. Daudier prend la garde, tandis que M. Bellouard revient à la Banque et nous demande d’envoyer immédiatement aux quais les encaisses de Calais et Boulogne. Il est convenu que M. Bellouard, M. Daudier, et suivant la place disponible, M. Heraud et M. Blanchon monteront à bord, car en plus du personnel non évacué de Boulogne et le directeur, nous abritons alors les six personnes de Lille, quatre agent d’Armentières refoulés à Boulogne pendant leur évacuation par chemin de fer, les agents de Calais et ceux de Dunkerque qui venaient d’arriver.

 

Lorsque notre camion parvient aux quais, le bateau est déjà occupé par les familles des marins et il n’est pas possible d’embarquer. En principe les pêcheurs n’ont emmené que leurs familles et celles des armateurs, et les "Pêcheries de la Morinie " le personnel de la société qui doit s’installer dans un autre port. Le bruit a couru à Boulogne que plusieurs bateaux avaient été coulés par les avions, notamment le " Holland " et la " Morinie ". Ces bruits n’ont reçu jusqu’à présent aucune confirmation.

 

Nous déchargeons le camion revenu à la Banque tandis que M. Bellouard se rend à Saint-Omer et que M. Daudier reprend son camion avec le personnel et l’encaisse de Calais.

À 22 heures arrive la succursale de Saint-Omer dont le camion a été refoulé par les armées. Le directeur nous demande à décharger ses colis pour la nuit, tandis qu’il ira coucher avec son personnel dans un abri de la ville, notre succursale n’ayant plus une place disponible. Nous réussissons l’opération entre deux alertes. Ces dernières n’avaient d’ailleurs guère cessé de la journée, la plus violente avait eu lieu vers 18 heures et entravé sérieusement l’embarquement des services anglais. Ceux-ci partis, la ville semble vide, nous avons l’impression d’être abandonnés.

Mercredi 22 mai - À partir de ce jour, l’étau se resserre et la bataille pour Boulogne se poursuit avec intensité. La ville est entourée, de violents combats se déroulent principalement à l’est et au sud. Des troupes anglaises qui semblent fraîchement débarquées nous donnent cependant l’espoir que Boulogne ne verra pas l’envahisseur.

À 7 heures, le directeur de Saint-Omer revient à la succursale, porteur de mauvaises nouvelles. D’après lui, Boulogne est presque encerclée et Saint-Omer est menacée. Désirant regagner immédiatement sa succursale, M. Renard nous demande de garder ses colis, sans nous en indiquer le nombre et de brûler ses billets. Nous faisons quelques objections et n’acceptons qu’avec froideur. Accompagné de M. Sinoquet, caissier de Saint-Omer, M. Renard commence l’incinération, puis transmet la suite de l’opération à M. Sinoquet en remettant à Mlle Verschaffel une situation de caisse, un bordereau de remise des billets à Dunkerque, puis signe une prise en charge de 200 MF et repart pour sa succursale. (Mlle Verschaffel suppléait M. Heraud, caissier, présent pendant quelques instants mais rappelé au rez-de-chaussée pour servir le Trésor et quelques clients). M. Sinoquet continue l’incinération de quelques paquets mais vu la lenteur de l’opération, il abandonne, rassemble le personnel et commande le départ. En fin de journée, nous établissons le procès-verbal d’incinération des billets brûlés en notre présence.

M. Moisson, chef du convoi de Dunkerque nous consulte alors pour savoir ce qu’il doit faire. Nous lui conseillons de retourner à Dunkerque où le personnel rentré chez lui, trouvera plus facilement un ravitaillement qui, ici, s’avère déjà difficile.

Aidés par Mlle Verschaffel, dame titulaire d’Armentières, dont la conduite est vraiment dévouée, nous parvenons à brûler péniblement, dans notre unique chaudière, tous les gros billets de Saint-Omer. Cette opération qui durera tard le soir retardera d’autant l’incinération de nos propres billets.

Nous assistons vers la fin de la journée au retour de personnes qui, parties dans l’après-midi du 20 ou dans la nuit du 20 au 21 mai, c’est-à-dire même avant notre essai, ont tenté le passage par Montreuil ou Étaples et ont dû revenir. De cette région jusqu’à la frontière belge, la circulation n’est plus possible.

Soldats, piétons, cyclistes sont confondus et mitraillés, plusieurs milliers de voitures abandonnées par les propriétaires tombent, ainsi que l’essence, au pouvoir des Allemands.

À l’exception du directeur de la banque Barclays parti avec ses compatriotes, du directeur du Crédit du Nord qui a filé dès lundi matin en auto, du directeur de la Société Générale parti seul en bateau, les directeurs des banques, tous les fonctionnaires sont à leur poste. Il y a lieu d’ajouter les fonctionnaires et les cheminots d’autres villes du Nord refoulés sur Boulogne.

 

Pendant toute la journée nous sommes fréquemment gênés par les avions et le canon et nous devons nous abriter dans la cave. Encore un copieux arrosage sur le port vers 18 heures. À partir de ce jour, nous n’avons plus ni eau, ni gaz, ni électricité et le pain manque totalement. Depuis dimanche, les nuits se passent entièrement dans les caves le personnel qui est resté à Boulogne s’y réfugie ainsi que les familles car certains logements n’offrent aucune protection. Seule, Mme Jacquet, dame titulaire, est demeurée avec les siens. Outre le Directeur, nous abritons M. Heraud, caissier, M. Longuet, Concierge, sa femme, sa fille, Mlle Lemaitre, dame titulaire et sa soeur retraitée, Mme DUBOIS, dame titulaire, sa mère, sa belle-mère, Mlle Henon, dame stabilisée, Mlle Butez, dame auxiliaire, sa mère, sa sœur, Mlle Richard, dame temporaire, ses parents, ses deux frères (leur maison bombardée est inhabitable), Libersat, agent de recettes, sa femme, trois enfants, un enfant de six mois, Fourcroy, garçon de bureau, sa femme, ses parents, sa sœur, Mme Blanc, femme du brigadier de recettes, ses deux filles, son beau-fils, un petit enfant, les évacués de Lille M. et Mme Desprez, tous deux employés à la Succursale de Lille, Mme Deligny, dame retraitée et sa belle-fille, M. et Mme Lesage, parents d’une dame employée partie dans le convoi du 20 mai. Les évacués d’Armentières M. Vermout, rédacteur, Mlles J. et M. Verschaffel, dames titulaires, Mlle Coquelaere, dame titulaire. Soit 44 personnes et deux enfants de six mois.

 

Chacun conserve un bon moral et s’emploie de son mieux à améliorer l’existence. Malgré le bombardement et les tirs, les hommes présents font preuve de beaucoup de dévouement et de courage n’hésitant pas à sortir pour trouver de l’eau et quelques aliments. Libersat, agent de recettes, accomplit quatre kilomètres dans la basse ville pour rapporter du lait pour les petits enfants et de l’eau. De la source où il s’approvisionne, notre agent ne voit pas que les canons sont braqués sur la ville, face à lui-même.

 

Jeudi 23 mai - Nous continuons dès le matin, l’incinération des gros billets que nous prélevons maintenant sur notre encaisse. L’opération est difficile et lente, la fumée gêne beaucoup tant dans les caves que la toiture où elle paraît insolite ; des papiers calcinés volent un peu de tous les côtés, véhiculés par le vent. Nous comprendrons plus tard les ennuis qu’ils auraient pu nous attirer. De la mer nous viennent des obus tirés par des grosses pièces de marine qui bombardent les positions allemandes sur le plateau situé au nord-est de Boulogne. Les avions survolent sans cesse la ville ; nous assistons à un combat dans lequel deux appareils sont descendus. Enfin dans la basse ville, des soldats anglais recherchent les ennemis entrés par surprise. La curiosité nous pousse à regarder au-dessus du terrain vague une de ces opérations : une escouade est mitraillée du haut d’un étage rue Victor-Hugo. Les hommes se réfugient sous un camion et tirent à leur tour, puis vient l’assaut.

 

Vers midi 1/2, tandis que quelques-uns d’entre nous se trouvent sous la fausse porte côté cour, nous voyons un avion piquant sur notre toiture et lâchant ses quatre bombes en une seule fois deux percutantes et deux incendiaires. Elles tombent heureusement à quelques mètres dans une cour mitoyenne, les unes éclatent contre un grand mur qui en arrête les effets, les deux autres s’éteignent sans causer d’incendie. Nous comprenons qu’elles nous étaient destinées et en avons la certitude l’après-midi, quand des coups de feu sont tirés sur les toitures des immeubles mitoyens. Nous avions été repérés et signalés par d’invisibles voisins.

 

Nous finissons vers le soir de brûler nos gros billets, mais nous ne continuons plus par les petites coupures ; au surplus la vie dans la cave devient pénible à cause de la fumée. Par contre, nous annulons tout notre stock de Bons d’Armement.

 

Le soir venu, des combles du cinéma, on tire avec une mitraillette et malheur à celui qui s’aventure dans la rue. Nous entendons les plaintes d’un blessé et regardons à nouveau par notre guet. Nous voudrions assurer de la fermeture de la porte sur le terrain, Fourcroy tente la vérification mais doit rebrousser chemin.

 

Nous avons aussi le témoignage de M. Douchet, directeur honoraire, qui, pendant le siège de la haute ville a entendu constamment le déclic d’un appareil avertisseur. Lorsque le dernier soir, il eut abrité quelques soldats français, sa maison fut bombardée peu après et s’écroula sur la cave, heureusement sans dommage pour ses occupants.

 

Vendredi 24 mai - Les mêmes scènes se reproduisent pendant toute la journée obus, bombes, tirs de mitrailleuses se succèdent presque sans interruption. Un obus vient frapper le second étage de l’immeuble. Le linteau de la dernière fenêtre est atteint, la corniche crevée, quelques grosse pierres tombent dans la rue, mais le mur résiste à l’intérieur et la salle de bains ne subit que des dégâts peu importants. Tous les carreaux de la façade sont naturellement brisés.

 

La bataille se livre maintenant dans la haute ville. Le dernier combat aura lieu dans la nuit autour du vieux château et de l’enceinte fortifiée qui l’entoure. Des éléments français et écossais y prennent part, mais insuffisamment armés devant des unités motorisées disposant d’un nombreux matériel ; ils ne peuvent tenir longtemps et se rendent le samedi matin. Le boulevard Manette et les promenade offrent un tableau saisissant du champ de bataille ; maisons écroulées ou brûlées (notamment celle de M. Aublant, chef de comptabilité) autos et camions renversés et incendiés, armes, casques, uniformes abandonnés, débris de toute sorte.

 

D’après une indication émanant du service de Santé, les pertes de la population civile au cours de ces journées s’élevaient à environ 400 morts et 800 blessés.

 

Dès le 22 mai, les PTT nous avaient supprimé l’usage de l’inter et le 23 toutes demandes de communication. Nous avions reçu la conversation téléphonée de M. Bellouard, sans pouvoir lui rendre compte de notre mission. M. l’inspecteur nous demandait de tenter une démarche auprès du consul d’Angleterre pour essayer de faire passer nos billets belges par son pays. Nous saisissons l’occasion pour annoncer à M. Bellouard que nous avons brûlé tous les gros billets de Boulogne et Saint-Omer et nous recevons son approbation. Nous nous rendons auprès du consul, mais nous n’obtenons même pas d’être reçus, malgré notre insistance. Nous essayons encore de répondre à M. Bellouard, l’inter nous est refusé.

 

Samedi 25 mai - Vers 8 heures, nous voyons les premiers soldats allemands apparaître dans la rue Victor-Hugo. Nous détruisons rapidement les comptes de la clientèle et les pièces de caisse laissées par Saint-Omer, puisque nous n’avions pas reconnu le dépôt.

 

Ils longent les murs et visitent au fur et à mesure les maisons qu’ils se font ouvrir. Ils sont précédés d’un vicaire d’une paroisse de la ville, pris comme interprète, qui agite un drapeau blanc et accompagnés d’automitrailleuses. Ils frappent à notre porte, nous ouvrons et quatre soldats commandés par un infirmier, revolver à la main, visitent sommairement la cour et s’installent sous la grand porte. Les soldats qui suivent sont arrêtés au carrefour de la rue et des quais par des coups de feu tirés de la direction du port par les derniers défenseurs. Un canon et une mitrailleuse sont mis en batterie, notre vestibule est bientôt transformé en poste de secours où quelques blessés sont amenés. Aussitôt pansés, on les place sur la voiture ambulance dont chaque groupe est pourvu et emportés aussitôt. L’organisation est bien comprise, l’exécution a demandé le minimum de temps.

 

Dimanche 26 mai - L’immeuble est visité en entier par une escouade de soldats allemands qui, en la circonstance, opèrent avec beaucoup de correction.

 

Comme la nuit précédente, nous assurons pendant toute la nuit une garde de deux hommes qui se tiennent dans la loge prêts à répondre à une demande d’ouverture de la porte.

 

Lundi 27 mai - Les familles regagnent leur domicile respectif. Les six personnes de Lille sont accueillies par Mme Butez. Mme Desprez est conduite à Saint-Martin dans une poussette "Caïffa ". Mme Dubois mère, qui, malgré son grand âge, a su supporter sur une chaise, un séjour de quatre jours et quatre nuits dans la cave, est transportée, presque mourante, par le même moyen. Les trois dames d’Armentières demeurent à la Banque.

 

M. Vermout, rédacteur, tente l’après-midi un départ vers Dieppe que nous croyons libre. Depuis, nous n’avons plus de nouvelles de lui. Nous avons du pain au déjeuner grâce au bois que nous avons fourni au boulanger voisin.

Mardi 28 mai - Les magasins doivent ouvrir. Ceux qui le peuvent, car beaucoup on été systématiquement pillés ; les rues Thiers et Victor-Hugo, entre autres, présentant un spectacle lamentable : portes enfoncées, vitres brisées, débris de toutes sortes jonchent les trottoirs ; le commerce de luxe a souffert autant que ceux de l’habillement et de l’alimentation. Presque toutes les maisons d’habitation abandonnées par leurs propriétaires, sont en partie vidées par les réfugiés ou des Boulonnais.

 

La Kommandantur fixe le cours des monnaies Reichkreditkasse 20 frs ; franc beige 1 F.

Mercredi 29 mai - L’eau de la ville est distribuée à nouveau. Nous accueillons cette mesure avec le plus grand plaisir.

Vendredi 31 mai - La visite dans nos bureaux à laquelle nous nous attendions n’est toujours pas faite. Aussi, d’accord avec quelques autorités, nous essayons une réorganisation des administrations. Conversations privées à ce sujet. Nous envisageons avec le receveur des finances la possibilité de distribuer notre encaisse en la mettant à la disposition du Trésor par l’intermédiaire du sous-préfet agissant comme représentant du Gouvernement français.

Mardi 4 juin - Présenté par ces deux fonctionnaires, notre projet est approuvé par le commandant de la place qui indique lui-même, l’ordre dans lequel auront lieu les paiements  :

allocations militaires aux familles des mobilisés,

assistance aux vieillards, familles nombreuses etc.,

pensions civiles et militaires échues,

rentes viagères,

traitements échus des fonctionnaires présents.

"Agissant en qualité d’autorité administrative civile supérieure, le sous-préfet prend le 4 juin un arrêté approuvé par le K dans le but d’utiliser au mieux des circonstances actuelles, les ressources financières actuellement à la disposition du Trésor public. "

Il est dit notamment au paragraphe 3 que les ressources à la disposition du receveur des Finances, y compris les crédits à ouvrir chez la Banque de France par décision du sous-préfet, seront affectées aux dépenses par ordre de priorité ci-dessus.

Notre encaisse en francs français (petits billets et monnaies) bloquée par décision du sous-préfet, se trouve ainsi protégée des visites inopportunes dont la BNCI et la recette des Finances ont été les victimes dès les premiers jours de l’occupation ; elle rend, dès le début, des services appréciables à de nombreuses personnes qui, privées de salaire ou d’allocation se trouveraient dépourvues de ressources. Elle permet au commerce d’être souvent encore payé en francs français, mesure qui rétablit l’équilibre des diverses monnaies figurent dans les caisses et lui facilite ses achats. En fait, nous constatons fin juin que les marks décaissés par les soldats allemands et nos francs français suffisent au besoins monétaires de la place et relèguent au second plan le franc belge dont personne ne veut plus depuis la hausse à 2 F du 1er juin.

Depuis le 4 juin, les réfugiés belges regagnent leur pays au fur et à mesure des possibilités de transport.

Mercredi 12 juin - À 17 heures, des avions alliés bombardent un établissement militaire, prés du port (7 morts, 23 blessés).

Jeudi 13 juin - Bombardement des vedettes dans le port.

Vendredi 14 juin - Bombardement des ponts du chemin de fer. Maisons détruites rue du Four à Chaux.

Samedi 15 juin - Dimanche 16 juin - Dans la nuit, bombardement vers le port.

Ces divers bombardements ont à nouveau rendu inquiète la population qui reprend, dès le 12 juin, le chemin des caves. On parle aussi d’une évacuation totale de la ville. Gros émoi pour tous.

Lundi 17 juin - Retour du sous-brigadier Lepretre parti le 21 mai, mais qui naturellement avait été arrêté.

Vendredi 21 juin - Les six réfugiés de Lille et les trois d’Armentières rejoignent leur résidence par un autocar faisant le service des évacués.

Samedi 22 juin - Réinstallation dans les appartements. Les avions anglais continueront à bombarder presque chaque jour mais viseront exclusivement la côte, le port et la défense.

Jeudi 1l juillet - À 14 heures, bombes près de la Poste et rue de la Lampe. À 23 h 1/2, nouvelles victimes civiles, quartier Saint-Pierre - six tués, trois blessés graves - neuf blessés.

Jeudi 18 juillet - À 20 heures, bombes quartier Saint-Pierre - nouvelles victimes civiles.

 

 

Récit publié dans "Les Cahiers anecdotiques de la Banque de France"

Autorisation donnée par la Banque de France le 20.06.2000