| La 2ème Guerre Mondiale
   
    
 
 
   

GUSTAVE BONNET

par Simone BONNET

 

Mon père, Gustave, Lucien (prénom usité en famille) est né le 9 juillet 1905 à Paris XIIème de François Bonnet (Francisque), et de Françoise Bonnet, (Anaïs, de son prénom usuel), ses parents " Auvergnats de Paris " travaillant et logeant à l’hôpital Saint-Antoine. Ils sont venus habiter à Fontenay-sous-Bois en 1910 où toute la famille est restée. J’ai quitté les lieux en 1951, mon oncle et ma tante dans les années 1960 et mon frère en 1975.

A l’âge de 14 ans, il est rentré chez Rosengard, le fabricant d’automobiles, comme tourneur fraiseur. Il n’a pas été réintégré au retour de son service militaire car ses idées ne plaisaient pas à son patron. Il a dans sa période de chômage, étudié le chauffage, passé un examen à l’Assistance publique et y est entré comme chauffagiste. Puis il est entré comme garçon de recette à la Banque de France en 1931, l’année de ma naissance.

Il a rencontré ma mère, Marcelle Metas, à Nogent-sur-Marne où elle est née en 1905. Ils se sont mariés en février 1927. Mon frère est venu au monde en décembre et moi en juin 1931. Ma mère, sténodactylo chez un grand avoué de Paris a cessé de travailler à la naissance de mon frère car à l’époque, il était impensable qu’une mère n’élève pas elle-même son enfant. Elle a retravaillé comme femme de ménage à partir de. Nous vivions heureux, comme tout le monde quand la paye suffit aux besoins essentiels au sein d’une famille unie et non dispersée, mes grands-parents maternels habitant à un km de chez nous ainsi que le frère de ma mère et ses enfants avec qui on s’est élevés.

Mon père fut mobilisé le 3 septembre 1939. Ma mère, mon frère et moi, étions en Auvergne, en vacances dans la maison de mes grands-parents, à la déclaration de la guerre. Mon père devait nous rejoindre pendant ses congés fixés en septembre. Nous devions rentrer pour qu’il reprenne son travail le 1er octobre et nous l’école. Vu les événements, il est bien venu le 1er septembre mais il est parti le 2 pour rejoindre son corps d’armée où il était mobilisé le 3. Ce fut un triste moment.

Pendant deux mois nous avons eu quelques lettres, puis plus rien. Bien que ma mère ne voulut pas nous faire part de son angoisse, nous étions très inquiets. Nous allions à l’école du village d’une seule classe, ce qui nous changeait énormément de nos écoles de la banlieue parisienne. Au mois de mai, ma mère reçut une lettre laconique. Nous savions qu’il était toujours vivant et en bonne santé.

Au début du mois de juin 1940, la " débâcle " commençait et mes grand-parents Bonnet sont arrivés dans un train bondé à Clermont-Ferrand. Le frère de mon grand-père qui était marchand de vin en gros à Clermont, les a conduits avec son camion à Pérignat-sur-Allier, à la maison familiale. Quelques jours après, ce fut le tour de mes grands-parents Metas. Ma mère a vite loué la maison adjacente qui était inoccupée depuis longtemps et servait parfois de grenier à foin. Nous n’avions toujours pas de nouvelles de mon père. Nous interrogions tous les soldats qui passaient par là, mais sans résultat. Nous craignions qu’il soit devenu prisonnier de guerre.

 

Enfin, fin juillet, il est arrivé et nous a raconté.

En novembre 1939, il a déjà été arrêté, mis en prison et traduit devant un conseil de guerre parce qu’il avait pris contact avec des Républicains espagnols d’un camp de regroupement non loin de son casernement à Saint-Dié (Vosges). Il a fait six mois de prison. Libéré en avril, il a pu écrire une lettre avant la désagrégation de tous les services devant l’avance allemande. En juin, comme tout le monde, son régiment s’est replié vers le sud. Ils ont subi des mitraillages d’avions allemands contre lesquels ils ne pouvaient rien. Transportant des camions de fusils ceux chargés des munitions avaient un itinéraire différent. Une nuit qu’ils bivouaquaient dans un petit village appelé " La Charité ", il s’est aperçu que les officiers partaient en poussant leur voiture sans faire de bruit. En tant que brigadier, il a réveillé ses soldats et ils en ont fait autant avec leur camion ; les Allemands étaient à l’entrée nord du village. Ils sont donc partis sur les routes encombrées jusqu’à Cahors où il a été démobilisé le 22 juillet 1940. Il mit plusieurs jours pour nous rejoindre près de Clermont-Ferrand. De nouveau la famille était réunie, mais pas pour longtemps

 

Mon père s’est vite présenté à l’imprimerie de Chamalières où était repliée la majorité des Garçons de recette ". La Banque nous a rapatriés à la fin d’août. Nous sommes revenus à Paris dans un train qui, si mes souvenirs sont exacts, était spécial pour les employés de la Banque. Nous laissions au village mes grands-parents. Les Metas sont remontés quelques mois après, quand la situation a été stabilisée mais les Bonnet sont restés à Pérignat jusqu’à la fin de 1945.

 

Nous nous sommes réinstallés chez nous, à Fontenay-sous-Bois. Mon père a repris son travail à la Banque centrale et nous l’école le 1er octobre. Nous commencions à subir les restrictions, d’abord alimentaires, puis, petit à petit, tout est venu à manquer. Dans le garage, à la place de la voiture, nous avions installé des cages avec des lapins. Pour les nourrir, nous allions chercher de l’herbe dans le bois de Vincennes ou dans un terrain à trois km de chez nous, que mon père avait loué et que nous cultivions. Nous récoltions quand les voleurs nous laissaient quelque chose. Quand nous mangions un lapin, nous conservions sa peau et nous la tannions pour faire des doublures de gilet ou des dessus de semelle de bois. Nous avions ainsi de beaux sabots bien chauds. Nous avions beaucoup de difficultés pour trouver des vêtements, comme tous les produits textiles. Un soir, mon père tout content nous rapporte du coton à repriser. Vite, le soir même, avec ma mère, nous nous mettons à repriser les chaussettes. Tout fiers, nous avons arboré des chaussettes sans trou pendant une semaine car au premier lavage, les trous sont revenus le " coton " se dissolvait dans l’eau.

 

La période des vacances scolaires arrivant, les agents de la Banque ayant de la famille en Auvergne, ont pu expédier leurs enfants par un convoi sous l’égide de la Croix-Rouge française dont les convoyeurs étaient des agents de la Banque. Un de ces convoyeurs était M. Benoit (garçon de recette) qui avait ses parents à Gerzat. Il avait fallu remplir des dossiers et nous portions accrochée sur notre poitrine une pancarte avec nos noms, adresses, provenance et destination comme des colis. Nous sommes restés longtemps en gare de Moulins, passage obligatoire de la ligne de démarcation où les Allemands nous ont comptés et recomptés, un peu bousculés. Nous avions assez peur qu’ils nous emmènent vers une " destination inconnue " car nous savions que ça existait. Après un mois et demi passé au grand air et surtout en mangeant à notre faim, nous sommes rentrés sur Paris avec la même angoisse en passant de nouveau la " Ligne ".

 

Un jour mon père a obtenu de la Banque un certificat, écrit en français et en allemand, pour obtenir auprès des services du ravitaillement un ticket pour avoir le droit d’acheter un vélo. Mon père, de type arverne, était du genre armoire à glace (1 m 85, 130 kg avant la guerre, vu les privations il n’en pesait plus que 80). Il a argué de sa corpulence pour se faire fabriquer un vélo sur mesure par un " ami ". Quelques jours après s’être servi de ce vélo, pendant le repas du soir, il me dit " Demain c’est jeudi. Tu en profiteras pour nettoyer mon vélo. Tu regarderas bien sous la selle, il y a peut-être de la boue puis tu iras dire bonjour à Louise Michel (déportée l’année suivante et morte au camp), elle te donnera des bonbons. " Me voilà contente car les bonbons étaient une denrée rare, il fallait des tickets de sucre pour les acheter, mais étonnée car il n’avait pas plu depuis plusieurs jours et je ne comprenais pas pourquoi il y aurait de la boue sous la selle du vélo. Comme nous étions dans une période où l’on ne posait pas de question surtout pour ce qui paraissait bizarre, je n’ai rien dit. Le lendemain, intriguée, j’ai été dans le garage, j’ai démonté le vélo et sous la selle, j’ai trouvé, dans le tube du cadre, des papiers roulés. Comprenant le secret de mon père, j’ai mis ces papiers sous ma robe, calés dans l’élastique de ma culotte et je suis allée chez Louise. Elle m’a effectivement donné des bonbons mais aussi d’autres papiers en échange de ceux que je lui apportais. Je suis revenue chez nous, j’ai mis ces papiers à l’endroit où j’avais trouvé les autres et j’ai tout remonté. Le soir, j’ai seulement dit à mon père " J’ai bien nettoyé ton vélo et tu verras que j’ai enlevé tout ce qu’il y avait sous la selle. " Nos regards se sont croisés, nous nous étions compris sans que ma mère ou mon frère entre dans la confidence. Ce fait s’est reproduit plusieurs fois.

 

Le ravitaillement devenait de plus en plus difficile. Nous faisions la queue devant des étals vides en attendant l’approvisionnement ou devant les épiceries ou les crémeries. Nous avons abordé le deuxième hiver, très froid, sans charbon. Il était tombé tellement de neige qu’une de nos voisines qui avait des skis, chose rare à l’époque, s’en servait pour aller faire ses courses. Nous avons commencé à avoir des engelures aux mains et aux pieds à cause du froid et du manque de matières grasses et de vitamines. Pour ressemeler les chaussures, mon grand-père maternel, cordonnier-bottier, pouvait avoir des semelles de bois sans ticket. Nous avons tanné nos peaux de lapins. Avec des chutes de liures pour les paquets de billets que mon père rapportait de la Banque, je faisais des tresses que mon grand-père ajustait sur la peau de lapin et il nous faisait des sabots avec lesquels nous n’avions pas trop froid aux pieds. Dans le grenier de mes grands-parents paternels, nous avions trouvé des capes noires en ratine, que mon père et son frère portaient pour aller à l’école. Nous les avons adoptées et nous étions de ceux qui avaient le moins froid. Le gaz étant contingenté et fourni sans pression, le marchand de vélos nous avait fabriqué une tire-gaz, c’est-à-dire des tubes percés sur le dessus, soudés en croix, ajustés sur des petits pieds permettant d’y poser un récipient. De plus mon père avait fait une marmite norvégienne une caisse capitonnée avec un vieil édredon ainsi que le couvercle dans laquelle nous mettions le récipient avec les aliments à moitié cuits. Ça mijotait pendant plusieurs heures et finissait de cuire.

Le printemps revenu, nous avons repris le chemin du "jardin " tous les soirs car les restrictions étaient de plus en plus grandes. Mon père maigrissait de plus en plus. Il était descendu à 60 kg, la moitié de son poids normal. Il partait très souvent travailler en vélo et me demandait parfois de le nettoyer !

 

L’été arrivant, un convoi d’enfants pour la zone libre fut organisé de nouveau dans les mêmes conditions. Nous sommes partis de Paris le 8 juillet 1942. La veille au soir, nos parents nous ont photographiés avec eux dans la cour du petit immeuble où nous logions devant le jardinet de mes grands-parents Bonnet. C’est notre dernière photo de famille. Le passage de la Ligne de démarcation fut très pénible. Pour participer à ce convoi, il fallait avoir moins de 15 ans. Mon frère n’avait que 14 ans 1/2 mais, lui aussi, est un grand gabarit et les Allemands ne voulaient pas croire qu’il n’avait pas 15 ans. Après nous avoir comptés et recomptés, ils l’ont fait descendre et je pensais ne plus le revoir. Au bout d’un temps qui m’a paru très long, mon frère est revenu et presque une heure après, le train est enfin reparti. Nous étions restés quatre ou cinq heures en gare de Moulins. Nous sommes arrivés à Pérignat vers 21 h 30 au clocher du village. Les campagnes étaient restées à l’heure française, les villes étaient à l’heure allemande cela faisait deux heures de décalage. Ma grand-mère nous a accueillis avec un ragoût de navets sans viande. C’était sans doute pour que nous n’oublions pas le goût des rutabagas, seuls légumes non contingentés et pour lesquels nous devions quand même faire la queue car il n’y en avait pas pour tout le monde.

 

La correspondance entre les deux zones était réglementée dans le même genre que celle avec les prisonniers de guerre entre la zone nord et les stalags. Nous ne pouvions que remplir les espaces libres de cartes déjà à moitié imprimées. Il ne fallait pas mettre grand chose car tout le courrier passait à la censure. Le courrier mettait plusieurs jours pour arriver. Le séjour étant relativement court, nous n’attendions pas trop de courrier. Nous devions rentrer le 20 septembre sur Paris. Un matin, ma grand-mère se lève en me racontant qu’elle avait fait un mauvais rêve elle avait ouvert la porte au facteur qui apportait un cercueil, et, au fur et à mesure qu’il rentrait le cercueil dans la maison, celui-ci s’allongeait et l’extrémité restait dans la rue. Pépé lui dit qu’elle avait sans doute mal digéré, et donc, mal dormi. Son rêve devait être prémonitoire car quelques jours après, vers le 10 ou 12 septembre, le facteur nous apporte une carte de la zone occupée. Nous nous précipitons aussitôt pour avoir les nouvelles. Mémé lit " La famille Metas va bien. Nous espérons que les enfants passeront un bon hiver en Auvergne ". Elle relit et s’exclame " Les Metas ont perdu la tête puisque vous repartez la semaine prochaine. Vos parents ont la flemme d’écrire eux-mêmes !" Et moi, j’ai explosé " Tu ne comprends donc pas qu’ils sont arrêtés et qu’on risque de ne plus les revoir. " Mémé, hébétée, s’assoit en haussant les épaules se demandant ce que je raconte. Mon frère confirme. Pépé dit "Il faut les croire car ils savent mieux que nous ce qu’il se passe là-haut. " Pépé a vite pris contact avec le responsable du voyage de retour à la Croix-Rouge qui lui a conseillé de nous garder. Le jour du départ prévu, il a été donné une lettre à M. Benoit pour mes grands-parents Metas et nous sommes restés à Pérïgnat. 1l a fallu nous installer, nous vêtir, nous inscrire à l’école. Mon frère prenait le car pour aller à Cournon (7 km) au " cours complémentaire ", l’ancêtre du collège où il a passé avec succès, le Brevet élémentaire en juin 1943 ; et moi, je suis retournée à l’école du village où je préparais le DEPP (Diplôme d’étude primaire préparatoire) qui se passait à 12 ans. Ce diplôme était décidé par Pétain en remplacement du Certificat d’études supprimé.

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Fin novembre 1942, vers 21 heures, mon frère était parti à la mairie chercher les tickets d’alimentation pour le mois suivant. Le maire travaillant aux champs et chez Michelin ne pouvait pas effectuer cette distribution dans la journée. Pépé était déjà couché, je tricotais avec Mémé en attendant le retour de mon frère avant de finir de fermer les portes. Tout à coup nous entendons du bruit sur la route. Mémé se demandait ce que c’était mais moi, j’ai tout de suite reconnu le bruit caractéristique des bottes allemandes et je me suis précipitée sur la manette du compteur électrique pour le fermer. Mémé ne comprenait pas et rouspétait, Pépé est vite descendu de son lit et je leur ai expliqué que la défense passive exigeait qu’il n’y ait pas de rai de lumière qui filtre au dehors, que si les Allemands voyaient la moindre lueur, ils risquaient de se faire ouvrir la porte avec fracas et nous risquions le même sort que mes parents. Nous étions inquiets pour mon frère. Lui et moi avions l’expérience du couvre-feu et nous savions que les jeunes risquaient plus que les autres d’être embarqués. J’ai donc été rouvrir la porte de derrière la maison qui donnait sur une ruelle qui menait dans la cour de la ferme des voisins. Heureusement mon frère avait entendu aussi les bottes de loin, Il avait fait éteindre les lumières de la mairie et était revenu par la rue des caves et les champs pour rentrer par la cour de la ferme qui ne donnait pas sur la rue. A notre attitude, mes grands-parents ont commencé à se douter de ce que nous pouvions subir en zone occupée.

La ligne de démarcation avait été abolie le1l novembre 1942. C’est ce qui avait amené les Allemands jusque dans nos campagnes. Les cartes de correspondance interzone ont été supprimées et nous avons pu écrire normalement sur du papier dans une enveloppe. Mes grands-parents maternels nous parlaient du temps, des restrictions mais pas de nos parents à cause de la censure. Il a fallu attendre le mois de décembre pour avoir la première lettre de ma mère. Nous avons deviné qu’elle était libérée mais pas mon père.

Je travaillais bien à l’école. Je devais passer mon DEPP le 25 juin, jour de mon anniversaire, mais Pétain l’a fait avancer au 25 mai. Ce jour-là, ma grand-tante, plus jeune et plus alerte que mon grand-père, m’emmena à Clermont par le car puisqu’il n’y avait pas d’essence pour les particuliers et que sa voiture restait sur cales. Les épreuves se déroulaient le matin et nous avons eu les résultats en fin d’après-midi, ce qui permettait de prendre le dernier car pour rentrer. L’institutrice était venue et elle n’était pas peu fière à l’annonce des résultats. J’ai été reçue la première du département pour les rurales Nous sommes revenues toutes les trois. J’étais bien fatiguée. Le lendemain, sans doute à cause du sucre, du chocolat et de l’angoisse, j’ai eu les intestins dérangés par une belle crise de foie et j’ai du courir maintes fois dans les champs puisqu’à l’époque, dans les campagnes, on ne connaissait pas les " commodités."

A partir de ce moment j’ai demandé à ma mère, dans chaque lettre mensuelle, de me faire remonter à Fontenay pour aller à l’école au cours complémentaire à Nogent-sur-Marne. Je ne voulais pas aller en pension chez les bonnes soeurs à Billom et mes grands-parents n’auraient pas pu payer. Aussi ma mère est venue me chercher en septembre pour que je puisse reprendre l’école au cours complémentaire de Nogent-sur-Marne le 1er octobre 1943. Elle est arrivée à la gare de Clermont par un bel après-midi ensoleillé. Mon frère était parti la chercher avec son vélo auquel on attelait une " remorque Michelin ", l’équivalent du vélo-taxi parisien. Quand ma mère est descendue de la remorque, en guise de bonjour, elle m’a fait des reproches pour mes fautes d’orthographe. J’ai été très blessée et je fais toujours des fautes d’orthographe. Malgré la déception de l’accueil j’étais heureuse de revoir ma mère et de quitter la maison où j’étais comme " Cosette " depuis 14 mois.

Ma mère a expliqué comment les flics du commissariat de Nogent-sur-Marne avaient fait irruption à la maison le soir du 27 août 1942. Mon père avait ramené une provision de tracts et n’avait pas fini la distribution. Une cousine, âgée, était là avec un plein cabas de ces tracts. Elle a eu le réflexe de partir quand les policiers se sont rués à la suite de mon père qui a essayé de se sauver par la chambre qui donnait sur une autre rue. Le quartier était cerné. Mon père n’a pu s’échapper mais la cousine est passée au travers du filet. Prenant le prétexte qu’il fallait fermer le robinet d’arrosage dans le jardin du pavillon des grands-parents, ma mère a caché dans la gargouille, dans les solives du sous sol, les tracts qui étaient là et les policiers n’ont jamais rien trouvé.

 

Après une nuit passée au commissariat, en tenue d’été car ils n’avaient pas eu le droit d’emporter quoi que ce soit, ils ont été conduits au " dépôt " de la Préfecture de Police de Paris. Ils y sont restés une dizaine de jours ponctués d’interrogatoires, en compagnie des autres membres du groupe de résistance dont mon père faisait partie. Les policiers les suivaient de tellement près qu’ils ne voulaient pas que ma mère ferme la porte des " cabinets ". Comme elle demandait pourquoi, il lui a été répondu que c’était pour surveiller qu’elle ne se suicide pas. Elle a dit que c’était ridicule car si elle voulait se suicider, elle n’avait qu’à avaler le flacon de digitaline qui était dans son sac et dont elle usait à petites doses ayant le coeur malade. Aussitôt ce médicament lui a été retiré. Elle a donc refait des syncopes cardiaques où elle tombait blanche et raide et qui pouvaient durer très longtemps. A la première crise, le soir, elle a été descendue à l’infirmerie du " dépôt " tenue par des soeurs. Elle a été projetée dans une cellule déjà occupée par une fille qui avait été ramassée sur le trottoir dans l’après-midi. Pour la soigner, cette fille s’est servie de leurs culottes comme compresse qu’elle trempait dans la cuvette d’aisance et lui mettait sur le coeur pour remplacer les vessies de glace habituelles. Au matin, quand la soeur de service est venue ouvrir le judas, en constatant que ma mère vivait toujours, elle s’est exclamée " Mais elle n’est donc pas encore crevée, celle-là. " Pour ma mère qui avait été élevée dans la religion, ce fut un choc qui l’a conforté dans la perte de sa croyance.

 

Le 8 septembre 1942, mes parents furent transférés au fort de Romainville, au nord de Paris, chez les Allemands. Mes grands-parents Metas étaient toujours sans nouvelles depuis l’arrestation qu’ils avaient apprise par la cousine le lendemain. Ma grand-mère était vite venue à la maison. Elle y a trouvé des policiers qui occupaient les lieux et qui pillaient petit à petit, mais assez grossièrement car les voisins s’en apercevaient. Toutefois ils n’ont pas touché aux lapins qui étaient dans le garage à la place de la " C4 " et dont ma grand-mère est allée s’occuper journellement.

 

Le surlendemain de l’arrestation de mes parents, il y avait grand émoi dans le quartier et peur des policiers qui venaient de procéder à l’arrestation d’un nommé Rozinoer (qui a fini ses jours à Mauthausen). Cet homme avait participé à l’attentat contre les pylônes de transmission de Sainte-Assise (raconté dans le livre " Nous retournons cueillir les jonquilles " de Jean Laffitte). N’ayant pas pu retrouver son point de chute prévu, il était revenu où le groupe avait couché la veille de l’action. Malheureusement les arrestations ayant eu lieu, il fut pris dans la souricière. Une femme l’accompagnait, elle a jeté ses souliers dans la figure des policiers pour les retarder et est partie en courant en direction du bois de Vincennes. Personne n’a pu dire qui elle était, ni ce qu’il lui est advenu.

 

Un matin, ma grand-mère sortait d’une cage le fumier des lapins et se fait tomber sur les pieds un objet lourd. Elle regarde et voit un revolver, au même moment, elle sent une présence derrière elle. Pensant aux flics qui occupaient les lieux, elle défaille et tombe dans les bras d’un collègue garçon de recette qui venait aux nouvelles. Il habitait à Nogent, rue Briet et a fini ses jours à l’Oasis à Arcachon. Je pense qu’il faisait aussi partie du groupe de résistants. Il a emporté le revolver et a dit s’en être débarrassé.

Début octobre, il s’est produit un fait inexplicable et inexpliqué. En fin de matinée, mes grands-parents voient une voiture allemande s’arrêter devant la cordonnerie. Un soldat descend pour ouvrir la portière à un haut gradé qui entre dans la boutique et s’exprimant dans un français impeccable demande à être conduit chez mes parents pour leur prendre des vêtements chauds. Ils n’avaient que les vêtements de leur arrestation en pleine chaleur du mois d’août. Mes grands-parents, interloqués, lui demandent quand même des explications. Avec superbe, ce haut gradé répond qu’il ne peut dire où ils sont mais qu’ils sont en bonne santé et qu’il ne faut pas se faire de souci pour eux car ils sont bien traités. Ma grand-mère a dit qu’elle avait ce qu’il fallait sous la main et elle a donné des vêtements à elle et à son mari et la couverture de son lit. Ces objets sont bien parvenus à mes parents et ma mère très étonnée a bien reconnu les vêtements et la couverture. Quand elle a été libérée, fin octobre, vu la description de l’individu qui s’était présenté ainsi que de celle du chauffeur et du soldat, elle a confirmé qu’il s’agissait bien d’un haut gradé puisque c’était le commandant du camp en personne (un de la Cinquième colonne, industriel à Creil) qui s’était déplacé. Dans quel but, pourquoi ?

Pendant sa détention, ma mère continuait à avoir des crises cardiaques. Elle était dans la chambrée (50 femmes) de Danièle Casanova, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Maria Rabatté, Geneviève Cadras, etc... qui lui évitaient toutes corvées. Les Allemands avaient coupé le bâtiment du fort en deux parties d’un côté les hommes, de l’autre les femmes. La rangée des cabinets qui étaient au rez-de-chaussée était coupée par une cloison et quand on parlait dans le trou du dernier, on pouvait correspondre avec celui qui était dans le cabinet de l’autre côté. C’était un moyen utilisé par tous les couples qui se trouvaient là. Un jour mon père a fait savoir à ma mère qu’elle devait rester en arrière en remontant de la récréation et qu’ils pourraient se voir. En effet, elle a traîné sous le regard d’un soldat, un vieux qui avait fait la guerre de 14, et qui ne l’a pas renvoyée. Mon père s’était arrangé pour faire avancer une corvée de " bouteillons " de soupe et ils ont pu se voir quelques secondes.

Après son retour, ma mère, aidée de ses parents, a confectionné des colis qu’elle a portés au camp pendant plusieurs mois. Le premier lui a été refusé sous prétexte que le destinataire n’était pas au camp. C’était le premier contact avec un interné dans ce camp. Ma mère a osé demander à voir le commandant. Elle lui a dit qu’elle savait que mon père était là car les fenêtres des chambrées donnaient sur la cour où elle le voyait pendant les récréations des hommes. Son colis fut accepté mais un mois plus tard, on lui dit qu’il était parti. Elle savait que non, car avec des jumelles, depuis les glacis, elle le voyait à une fenêtre. A partir de ce moment, elle allait d’abord sur les glacis et notait lettre par lettre et chiffre par chiffre le nom et le matricule d’un interné que mon père lui indiquait sur un vieux fond de valise noire avec pour écrire un bout de plâtre déniché je ne sais où. Parfois il donnait une adresse, ce qui signifiait qu’il fallait aller prévenir la famille que le résistant arrêté était arrivé là. Puis, le 1er avril 1943, ma mère a vu partir du fort des voitures cellulaires et mon père n’est plus jamais reparu à la fenêtre. Elle l’a cherché dans toutes les prisons de la région, sans grand espoir. Un jour, à Fresnes, on lui dit qu’il était là et on lui donne un bon de parloir. Quand elle s’est trouvée en face du prisonnier qui s’appelait Bonnet Gustave Lucien, né en 1905, elle a vu un homonyme, truand, qui rouspétait parce qu’on l’avait dérangé.

Pour revenir sur Paris, nous avons pris le train le 8 septembre 1943 à Clermont-Ferrand, dans la matinée. Il n’y en avait qu’un qui venait de Béziers et arrivait évidemment, déjà plein. Et quand je dis " plein " ce n’est pas un euphémisme. C’était comme le métro bondé à l’heure de pointe. Nous avons eu la chance de nous trouver devant une portière qui a bien voulu s’ouvrir quand le train s’est arrêté car quelqu’un descendait. Sinon, nous aurions dû passer par une fenêtre. Au moment où le train a démarré, une religieuse était coincée dans la fenêtre. Les voyageurs debout dans le couloir la tiraient pendant que les cheminots sur le quai la poussaient. Il a fallu un bon moment pour la mettre à la verticale. Il était impossible de circuler ni même de pénétrer dans les waters où les bagages étaient empilés pour laisser un peu de place dans le couloir. Il fallait faire ses besoins dans une boite ou sur un papier que l’on jetait par la fenêtre. Nous avions établi un tour pour occuper les places assises à tour de rôle car nous avions mis 14 heures pour parcourir 400 km. Mon frère nous a rejoint un mois plus tard.

Une fois arrivée à Fontenay-sous-Bois, j’ai fait connaissance, sans jamais leur adresser la parole, avec les policiers qui nous ont filé jusqu’à la Libération. Ils n’avaient aucune discrétion. Ils nous attendaient devant la porte et nous emboîtaient le pas dès que nous sortions. C’est comme ça qu’un certain jeudi du printemps 1944, où ma mère et moi devions venir à la Banque centrale, à notre étonnement, nous n’étions pas surveillées. Nous avons traversé le bois de Vincennes à pied car il n’y avait pas d’autobus par manque de carburant. Quand nous sommes arrivées à la station du métro Château de Vincennes, nous les avons aperçus sur le quai. Ils se tenaient comme des badauds. Sans nous concerter, nous avons fait un détour et nous sommes vite rentrées à la maison, sachant qu’une rafle se préparait. Nous étions très inquiètes pour mon frère qui allait à l’école des Métiers d’Art dans le quartier du Temple à Paris. Il avait 17 ans et risquait beaucoup d’être ramassé. Il est rentré vers 10 heures du soir alors que le couvre-feu était à 18 heures. Il s’était attardé chez les filles et était rentré par les rues désertes d’après rafle. Le lendemain nous avons su qu’il s’agissait de représailles à un attentat contre Hérold Paqui, un chroniqueur de Radio-Paris qui commençait toujours ses causeries par la phrase : " L’Angleterre, comme Carthage sera détruite. " Il fréquentait avec ses amis allemands les guinguettes des bords de Marne.

Très inquiète sur le sort de mon père, ma mère avait suivi les conseils d’une voisine et avait été voir une radiesthésiste ! Une science que nous considérions comme occulte et à laquelle nous ne croyions pas mais il fallait bien se raccrocher à quelque chose. Cette femme, très âgée, a demandé un chapeau de mon père pour prendre les ondes dans la partie marquée par la sueur avec une plaquette de verre. Après plusieurs jours, elle a promené son pendule sur des cartes d’état-major clandestines car nous n’avions pas le droit d’en posséder à cette époque. Elle nous a déclaré que le propriétaire du chapeau avait voyagé pendant environ quatre jours avant d’arriver dans un petit village touristique d’Autriche qui s’appelle Mauthausen. Pour ma mère, il était évident que c’était une erreur grossière car les prisonniers partaient en Allemagne et non en Autriche où nous ne voyions pas ce qu’ils pourraient y faire ! ! !

Ma mère avait trouvé du travail, une semaine par mois, à la mairie de la commune, au service du ravitaillement où elle aidait à la distribution des tickets de ravitaillement. Ce service ne délivrait aucun aliment ou objet mais seulement des tickets qui permettaient de se procurer les denrées contingentées auprès des commerçants chez lesquels il fallait être inscrit pour avoir le droit de faire valoir nos tickets quand il y avait un arrivage.

La Libération est arrivée. L’armée du général Leclerc était aux portes sud de Paris mais n’avait pas le droit d’y rentrer car il fallait attendre l’armée de Patton qui arrivait par Chartres. Trois longs jours se sont écoulés pendant lesquels les Allemands qui s’enfuyaient tiraient sur tout ce qui bougeait. Ils ont mis le feu au poste de la Croix-Rouge installé au rond point de Neuilly-Plaisance. Ils ont emmené en déportation les bénévoles du poste et ont tiré sur les gens qui sautaient par les fenêtres pour ne pas brûler vifs. Une douzaine de tireurs d’élite étaient retranchés dans le fort de Nogent et tiraient sur tout ce qu’ils voyaient. Ils ont tué une grand-mère qui allait chercher un peu de pain, tiré sur une fillette qui fermait ses volets. Ils ont abattu trois Franciscains secouristes qui ramassaient les blessés sur les glacis du fort. Ils ont fait sauter la partie du fort de Vincennes où était internés les prisonniers qu’ils n’avaient pas le temps de fusiller. Un voisin, résistant, commissaire de police a réussi à s’échapper du fort de Vincennes avec cinq ou six autres détenus juste avant l’explosion, aidé par un vieux soldat allemand qui avait mis des matelas par terre et les a fait sauter du deuxième étage. Le lendemain il a été blessé dans la bataille sur le pont de Joinville. Et pendant ce temps-là, les troupes américaines attendaient que le terrain soit libre pour avancer car leur chef ne voulait pas de " pertes humaines ". La population ne comprenait pas cette attitude.

Nous avons connu une courte occupation par l’armée américaine, mais ça nous a suffi pour nous faire une idée de leur façon de vivre et surtout de la volonté de leur gouvernement. Quand ils étaient cantonnés au Fort de Vincennes, plusieurs femmes ont été trouvées mortes dans le bois. Leurs véhicules roulaient comme des fous et ne s’arrêtaient pas quand ils écrasaient quelqu’un. Le fils des voisins, 12 ans, a été chercher un corde pour son violon,

en vélo. Il a rencontré un camion américain. Bien qu’il se soit jeté sur le trottoir, il a été écrasé, littéralement, par le camion qui était monté sur le trottoir. Pour toutes les exactions, il n’y avait aucun recours contre l’armée américaine, ils étaient les maîtres. Nous avions seulement changé d’occupants. Ils avaient apporté des billets de monnaie en francs en papier vert. Ils avaient prévu des hommes pour gouverner la France. Heureusement que nous avons eu la Résistance, avec le Programme commun de la Résistance qui avait tout prévu pour les instances gouvernementales et administratives ainsi que nos lois sociales.

Avec la Libération, il n’y avait plus de courrier venant des prisonniers de guerre. Il n’y avait plus d’arrestation, ni de départs en déportation. Nous avions enterré les détenus massacrés dans les prisons françaises. On a retrouvé dans les casemates du fort de Romainville, ceux qui n’avaient pas été déportés, massacrés, mutilés et ma mère me disait " C’est peut-être une chance que ton père soit parti en Allemagne, il est certainement encore vivant. " On avait connaissance des camps de concentration par les antifascistes allemands qui avaient fui l’Allemagne hitlérienne, mais on était loin de s’imaginer ce qui s’y passait. Aussi, grand a été notre désarroi quand en mai 1945, nous avons vu arriver les premiers survivants à l’hôtel Lutétia où ils étaient accueillis et où ils avaient beaucoup de mal à supporter toutes les formalités qui leur étaient imposées et tous les questionnaires nécessaires pour essayer d’éviter que les bourreaux ne se fassent blanchir dans les rangs des survivants.

Mon père ne rentrait toujours pas. Son frère, Henri Bonnet est revenu de son stalag le 10 mai. Nous étions heureux de le voir après sept ans d’absence. Né en 1917, il finissait son service militaire à la déclaration de guerre. Il a été fait prisonnier dans la " ligne Maginot ". Il était vieilli et aigri. Il a disputé ma mère qui s’inquiétait pour mon père en lui disant qu’il n’y avait que les prisonniers de guerre qui avaient été malheureux, que les autres travaillaient normalement comme civils. Il n’a jamais changé d’avis. C’était le commencement de la dislocation de la famille.

Vers fin juin 1944, nous avons reçu la visite de deux survivants qui ont eu le pénible devoir de nous apprendre que mon père ne reviendrait pas. Ils l’avaient assisté jusqu’à son dernier souffle dans le camp de Gusen, un Kommando de Mautahausen. En plus du chagrin causé par cette nouvelle, imaginez-vous l’émotion de se dire la radiesthésiste nous l’avait dit, il y a deux ans et nous ne l’avons pas cru.

 

Il a fallu trouver un troisième témoin pour faire les attestations nécessaires pour entamer la procédure à l’état civil et auprès du Ministère des anciens combattants. Nous avons beaucoup été aidés par l’Amicale des anciens et familles de Mauthausen. Les survivants se sont regroupés pour défendre leurs droits à réparation mais aussi ceux des familles. La transcription est intervenue seulement le 1er octobre 1946 sur les registres de l’état civil. Les enfants ont été reconnus comme Pupilles de la Nation, titre à peine honorifique qui n’a apporté aucune aide à la plupart d’entre nous. Nous avons juste eu le malheur de ne plus avoir de parents pour nous payer des études ou nous aider à nous "établir " dans la vie.

 

Nous avons vécu 50 ans de PAIX relative et nous savons à la faveur des événements comme la guerre du Golfe et celle de Yougoslavie que " le ventre est encore fécond d’où est sorti la bête humaine ".

 

 

 

 
 

Simone Bonnet

Avril 1999.

Récit publié dans "Les Cahiers anecdotiques de la Banque de France"

Autorisation donnée par la Banque de France le 20.06.2000