| La 2ème Guerre Mondiale
 

 

 

Août 1944 : La libération, à Rosny s/Bois

 
 
    
 

 
   
 

 

Rosny sous Bois est une ville de banlieue située à l’Est de Paris ; sa libération a donc suivi celle de la capitale.

Comment a-t-elle été vécue ? Comme cela se produit souvent, les plus invraisemblables rumeurs, aisément décelables avec le recul du temps, côtoient les faits.

C’est ce que racontent les notes quotidiennes de mon père, employé de la Banque.

JEUDI 17 AOÛT

Le matin, faute de train, je reviens à la maison. Il y en a un à 13 h. Peu de travail à la Banque. Le départ du train de retour, prévu à 18 h 15 ne s’effectue qu’à 20 h 15 et le convoi s’arrête à 200 m de la gare de Rosny; je termine à pied.

Les allemands qui fuient devant l’avance alliée sont bloqués, faute de locomotives, à Rosny ou à la gare de l’Est.

Les alliés seraient à Corbeil et à Pontoise.

La nuit, on voit un incendie, accompagné d’explosions, à l’est de Paris.

VENDREDI 18 AOÛT

Toute la nuit, coupée par deux alertes aériennes, on a entendu des explosions ; d’immenses lueurs rouges trouent la nuit en direction du Bourget.

Je pars à 7 h 30 pour essayer d’avoir un train, mais ils sont tous supprimés. Repos forcé.

En revanche, les rumeurs circulent sanglants combats à Montreuil et à Paris, explosion d’un train de munitions entre Noisy et Pantin, destructions de ponts surmontant les voies ferrées. De lourds nuages de fumées s’élèvent en direction de Paris et un incendie rougeoie à Neuilly Plaisance.

Couvre-feu à 21 h.

A 22 h, on entend un violent bombardement à proximité de Rosny et la DCA allemande installée dans la gare des marchandises de Rosny tire sans discontinuer.

On apprend que les allemands bloqués à Rosny ont pillé un train de colis pour les prisonniers, lui aussi bloqué dans la gare des marchandises. Nécessité fait sans doute loi, mais on ne peut s’empêcher de penser à tous ces gens qui se sont privés d’un peu de leur nécessaire pour leurs prisonniers.

SAMEDI 19 AOÛT

La nuit, coupée par une alerte, est fertile en coups de feu et en explosions plus ou moins rapprochées. Des troupes allemandes passent en ville. Il y a un incendie au nord en direction de Pantin ou La Villette et un épais nuage de fumées couvre Rosny.

A 21 h, deux gros avions anglais passent au ras des toits ;

Beaucoup de boutiques sont fermées et Thérèse s’inscrit aux "plats cuisinés" distribués dans l'entrepôt de la maison Jacquier.

DIMANCHE 20 AOÛT

D’incessants coups de fusils ont ponctué la nuit. A la mairie de Rosny, les FFI se sont emparés de l’interprète allemand. A dix, ils ont sauté sur cet homme âgé qu’ils ont emmené, bien ficelé. Après cette action d’éclat, ils ont planté le drapeau tricolore sur le fronton de la mairie. Les allemands, qui venaient chercher leur compatriote, engagent un combat et la fusillade aurait fait 8 morts, d’autres disent 10, dans les rangs FFI.

LUNDI 21 AOÛT

Un collègue qui a le téléphone vient me dire que la Banque est en grève. La SNCF aussi.

Dans Rosny, un groupe de FFI pilote un militaire en uniforme kaki.

Un canonnade lointaine et de violentes explosions, plus proches, ébranlent la maison. A proximité, on entend le bruit de tirs d’armes automatiques et de coups de fusils. M. Peltier, maire de Rosny, est en fuite. Des collaborateurs et collaboratrices supposés sont arrêtés par les FFI dans notre quartier, rue Gambetta et rue Rochebrune.

Une fusillade a été déclenchée au Plateau d’Avron où les allemands ont une station de brouillage des émissions radio de Londres ou de Sottens. On dit qu’elle a fait trois morts, des "italiens" qui cambriolaient les logements des allemands.

On en sait un peu plus sur les fusillades de dimanche. Les allemands, furieux, ont tiré sur tout ce qui bouge. Ils ont en particulier assassiné, il n’y a pas d’autre mot, trois adolescents dont le seul tort a été de se trouver à la fête qui se tenait dans le square Richard Gardebled et de ne pas s’être enfuis à temps.

MARDI 22 AOÛT

La Banque est toujours en grève. La ville est calme et quelques drapeaux sont apparus. Une affiche annonce les obsèques, demain à 10 h 30 des trois jeunes (19,17 et 16 ans) assassinés dimanche par les boches. D’autres affiches réglementent la vente du pain dans les 7 boulangeries encore ouvertes. En effet, toutes celles qui sont situées sur des voies "stratégiques" sont fermées ainsi que, dans notre quartier, celle des HBM où il s’est pratiqué trop de marché noir.

Une grosse canonnade s’entend vers le sud de Paris et se rapproche de nous, devenant de plus en plus violente. La maison tremble. Un combat très dur se déroule à Neuilly Plaisance. Couvre-feu à 19 h.

La radio annonce de violents affrontements place de la République et boulevard Bonne Nouvelle à Paris.

MERCREDI 23 AOÛT

Je vais aux obsèques des trois jeunes assassinés dimanche (André Ferbach 19 ans, Raymond Catenacci 17 ans et Roger Petitville 16 ans). Aux murs des affiches, rouges pour le Parti communiste, blanches pour les autres, appellent en termes violents à l’insurrection. Alors que je rentre, une patrouille boche traverse Rosny : en tête, une moto portant deux soldats, celui qui est sur le tan-sad pointe un PM ; derrière, une berline pleine de soldats armés de fusils, prêts à tirer ; puis un camion avec un canon de 77 long et ses servants, et enfin un camion plein de soldats, tous les armes à la main.  Ce n’est pas le moment de faire le zouave, ni de traîner et je m’écarte dans la rue Jeanne d’Arc le temps de laisser filer ce convoi sur Neuilly Plaisance.

Le couvre-feu est à 19 h et une patrouille allemande passe dans les rues tirant des coups de fusils ou des rafales de mitraillettes, affolant les gens qui rentrent chez eux. Je me dépêche d’en faire autant, espérant ne pas être vu.

Pas d’électricité.

On parle de violents combats dans Paris, en particulier à la mairie du 10ème, et de dégâts importants.

Thérèse a touché 125 grammes de beurre (3 enfants) et dulait caillé à la Croix Rouge.

JEUDI 24 AOÛT

Les nouvelles se bousculent à la radio. La Roumanie capitule et entre en guerre contre l’Allemagne et la Bulgarie négocie.

Paris est contrôlé par les FFI et les troupes du Général Leclerc entrent en ville. Les Américains sont à Meaux. Malgré un armistice, les combats reprennent dans Paris la canonnade est violente et le Grand Palais brûle.

A 20 h 30, un dépôt de munitions saute (violente explosion) derrière Fontenay Sous Bois. Des incendies se voient autour de Rosny, dont un à Noisy le Sec. Les explosions font rage et un grondement sourd vient de Paris.

Le couvre-feu reste fixé à 19 h, mais pas de patrouille boche, comme hier.

Dans la nuit, d’innombrables cloches sonnent la Libération.

VENDREDI 25 AOÛT

J’invite M. THIEYRE, c’est le chef du commando FFI qui a tenté de s’emparer de l’interprète à la mairie et c’est aussi un de nos voisins, à venir déguster une bouteille de vieux Corbières pour fêter la Llibération.

Deux chars allemands Tigre tombent en panne en traversant Rosny et les FFI espèrent les détruire... mais ils repartent.

 

Hier, les Grands Moulins de Pantin ont brûlé et ce matin, c’est au tour de ceux de Bobigny. La Gare de l’Est serait en feu et le Sacré Cœur aurait sauté. On se bat à Vincennes, à Nogent et les allemands auraient cerné la mairie de Rosny. D’autres sont réfugiés au Parc Montreau d’où ils tirent.

 

Le couvre-feu est ramené à 17 h.

 

Des véhicules boches tirent des coups de feu dans les rues de Rosny.

 

Le bruit de détonations nous parvient, en direction de Paris. La 2ème DB et les Américains sont dans la capitale.

 

Ce matin, les cloches ont à nouveau sonné à toute volée.

La nuit fait apparaître de grands incendies en direction de Villemonble et du Raincy tandis qu’une immense fumée noire gagne le ciel. Sept fortes explosions venant de Noisy le Sec ébranlent la maison.

Le Général de Gaulle est entré dans Paris.

SAMEDI 26 AOÛT

Une troupe allemande cantonnée sur les pentes du Fort de Rosny attend les ordres. On se bat à Villemomble.

Villemonble.

Les sept détonations hier : ce sont les aiguillages des grandes lignes qui ont sauté entre Noisy et Bondy.

Hier aussi, à 10 h, trois hommes en patrouille rue de Neuilly ont été tués, deux jeunes et le marbrier Van der Eyden.

Dans l’après-midi, de violents affrontements se déroulent à Neuilly Plaisance entre FFI et 200 allemands retranchés dans l’usine Thomson et la nuit révèle un grand incendie dans cette direction. On entend toujours des coups de canon, des rafales d’armes automatiques et des coups de fusils.

Trois ou quatre balles sifflent à nos oreilles alors que nous regardons à la fenêtre et nous nous dépêchons de fermer les volets.

La TSF annonce les cérémonies que de Gaulle a prévues à Paris.

Des coups de feu continuent à claquer à la Maltournée.

Le bruit court que les boches ont empoisonné l’eau et tout le monde est inquiet.

A 23 h, alerte, un avion allemand volant bas vient sur Paris. Très peu de DCA. Des bombes incendiaires sont lâchées sur Paris et Montreuil et de grandes lueurs révèlent des foyers d’incendie.

DIMANCHE 27 AOÛT

La nuit est coupée vers 2 h par une alerte provoquée par un avion isolé. Des incendies brûlent toujours dans Paris.

En revenant de la messe, Thérèse va toucher 2 kg. de biscuits de soldats chez un boulanger.

A 10 h, je vais à Neuilly Plaisance, à la Maltournée le calme est revenu. De nombreux FFI et des soldats américains sont postés le long de la route protégée par une douzaine de gros tanks. La foule des civils et des curieux est en liesse.

A 16 h, défilé des véhicules et blindés américains. Des drapeaux français, anglais, américains, soviétiques ornent toutes les fenêtres, certains avec des Croix de Lorraine. L’enthousiasme est général.

A Neuilly Plaisance, les boches ont fait sauter les ponts sur la Marne. Le grand boulevard porte la trace de nombreux impacts de balles, ainsi que la porte et les murs de l’usine Thomson qui en sont criblés. Le pont sur la route, miné par les allemands est en partie détruit mais tient encore. La chaussée, crevée par une explosion, est inondée par l’eau des canalisations.

Un convoi américain avec jeeps, camions, automitrailleuses, tanks, passe. Les allemands se battent à Chelles.

ROSNY EST LIBÉRÉ et calme ; il y a des drapeaux, cachés pendant quatre ans, à toutes les fenêtres.

Pas d’eau certains quartiers n’en ont pas (conduites crevées) et beaucoup n’enÉ veulent pas (eau empoisonnée). Aussi, les pompiers passent-ils dans les carrefours avec une citerne pour distribuer une eau saine puisée au robinet.

J’ai acheté un nouveau journal "Franc-Tireur".

LUNDI 28 AOÛT

Repos forcé, toujours pas de train. L’électricité n’est rétablie qu’à 22 h 45.

La canonnade s’entend toujours au nord de Paris, en direction de Saint Denis. On parle de plusieurs milliers de victimes à Paris et l’hôpital Bichat serait en feu.

MARDI 29 AOÛT

La nuit est interrompue par une alerte ; il n’y a toujours pas de train et le repos forcé continue.

Tout serait calme sans une canonnade au nord.

Devant l’école, les FFI ont tondu dix femmes accusées d’avoir été vues avec des allemands ; curieuses et peu honorables pratiques.

MERCREDI 30 AOÛT

Il n’y a toujours pas de transports et, malgré le mauvais temps, je pars à pied à la Banque par la rue d’Avron, Montreuil, le Bd Voltaire, la République, Les Boulevards et la rue d’Aboukir. J’arrive à 10 h 45.

Tout au long du chemin, il y a de nombreuses traces de combat, des barricades de pavés, des autos démolies, des arbres coupés et des vitrines en miettes. Mais partout des véhicules FFI et des drapeaux à toutes le fenêtres.

 

A la pause de midi, je vais sur les quais un tank incendié, un cadavre de civil dans une mare de sang, un milicien ayant tiré sur des soldats américains, me dit-on.

Il y a peu d’agents à la Banque (je suis le seul banlieusard) et encore moins de travail. Je pars à 16 h 15 sous la pluie et j’arrive à la maison, trois heures plus tard.

S’il n’y a pas de trains demain, je ne recommencerai pas cette expérience épuisante.

R. CHARBONNIER

(Mise en forme de Lucien Charbonnier)