| La 2ème Guerre Mondiale
 

   
    

 

 

 

1943 - L'OCCUPATION

 

 

Voici venue l'époque des vacances scolaires et, avec mon frère, nous allons à Tailhac aider aux gros travaux agricoles -fenaison, moissons, battages et, si le soleil le veut bien, vendanges- et aussi pour manger à notre faim. La ligne de démarcation a, en effet, été supprimée, non par un excès de bonté d'Adolf, mais parce que les nazis ont envahi en 1942 la "zone libre".

 

Nous sommes dans le train entre Moulins et Clermont Ferrand. Les couloirs sont encombrés de voyageurs et de valises et notre compartiment est complet. Il y a parmi nous un soldat allemand, très jeune, moins de vingt ans probablement, et sa présence engendre une gêne indéfinissable qui se traduit par un silence pesant. Aussi, tour à tour, les voyageurs français font-ils semblant d'aller se dégourdir les jambes -mais en réalité l'esprit- dans le couloir, en dépit des obstacles, pieds et valises, qu'il faut enjamber.

 

Peu avant Clermont, le soldat se sent un creux à l'estomac car il sort une petite boîte métallique pleine de beurre qu'il s'applique à tartiner sur une tranche de pain blanc comme on n'en voit plus depuis trois ans. Il se rend assez vite compte que les regards convergent vers ce pain et ce beurre et, gêné, propose, d'un geste timide et gauche, de partager cet en-cas avec les autres voyageurs du compartiment. Malgré l'envie et peut-être la faim, c'est un refus muet. Le jeune soldat est visiblement mal à l'aise et ses voisins le sont tout autant. La guerre, ce n'est pas seulement des fusils et des morts, mais aussi les fossés, et celui-là était un petit, qu'elle creuse entre les peuples. Il est temps d'arriver à Clermont !

 

Clermont Ferrand, tout le monde descend ! Il faut en effet changer de train. Les hauts parleurs nazillent des informations difficiles à saisir (c'est une maladie chronique de la SNCF) et les voyageurs se pressent pour aller consulter les panneaux en tête des quais afin de rejoindre leur train.

 

Un soldat allemand, fusil à l'épaule, croit sans doute gagner du temps en traversant les voies. C'est compter sans un cheminot clermontois qui lui intime du bras et de la voix l'ordre dépourvu d'aménité de faire comme tout le monde et appuie ce rappel à la discipline par un vigoureux coup de pied au derrière. Puissance de la discipline dans l'armée allemande, le soldat obtempère sans mot dire. Et voilà un des représentants de cette armée "victorieuse sur tous les fronts" qui revient sur ses pas pour regagner le quai et s'en va faire le tour des voies, parce que c'est un ordre.

 

Il est probable que ces deux soldats n'avaient pas bien assimilé le concept de "race supérieure" pourtant assez proclamé sur les ondes nazies depuis dix ans !

 

R. CHARBONNIER