| La 2ème Guerre Mondiale
 

   
    

 

 

 

 

LES DERNIERS JOURS DE L'OCCUPATION - 1943.44
 

 

 

Odyssée d'une employée de la Banque de France

 

 

Madame X.. travaillait à la succursale de Rouen à l'époque des grands bombardements de cette ville.

Mutée à Evreux, elle se retrouve à nouveau aux premières loges. En effet, il existait à proximité un important camp d'aviation nazi que les alliés bombardaient souvent. Chaque raid se soldait par de la casse en ville et des morts et, certains matins, Madame X.. devait gagner la Banque en piétinant les gravats et en contournant les mares d'eau sorties des conduites crevées. Dans les ruines s'affairaient les sauveteurs.

Le travail n'était pas facile. En hiver, à défaut de chauffage, on se rapprochait, lorsque c'était possible, de deux poêles qui remplissaient d'autant plus mal leur office que les explosions avaient soufflé des vitres. Onglée ou non, il fallait assurer un minimum de service. Mme X.. fut notamment chargée de compter les billets retrouvés sur les morts. (1)

Lorsque les sirènes hurlaient l'alerte -dans les derniers temps, après la chute des premières bombes- il fallait ramasser et ranger à toute vitesse les documents dans les coffres puis se précipiter dans les caves. Le temps ainsi perdu se rattrapait en prolongeant le travail au delà de l'heure de sortie. La kommandantur ayant ordonné le couvre-feu, un laissez-passer (ausweiss) devenait nécessaire pour rentrer à la maison.

Après un bombardement, on découvrit un trou dans le jardin du Directeur. Pendant trois jours, on crut à l'existence d'une bombe à retardement avant d'apprendre qu'il ne s'agissait, fort heureusement, que d'une grosse pierre qu'une bombe, en explosant, avait projetée d'un immeuble voisin.

La ville était complétement désorganisée et manger devenait un problème quotidien. Les repas étaient pris à la "soupe populaire" où l'on retrouvait notamment les chanoines de la cathédrale, et.. les prisonniers de droit commun. Ils avaient été "libérés" par les nazis pour travailler dans les endroits les plus exposés du camp d'aviation avec la promesse -on sait depuis ce que valaient les promesses des nazis- d'une libération sans condition, s'ils s'en tiraient vivants, après la victoire. Les nazis perdirent la guerre et les prisonniers disparurent de leur propre chef dans la nature.

Bien qu'il y eut, parmi eux, des bandits et même des criminels, ils furent très gentils. Pour ne citer qu'un exemple, ils laissèrent à Madame X.. la disposition du verre et de la cuiller -il n'y avait qu'un verre et une cuiller par table- lorsqu'elle était amenée à prendre son repas en leur compagnie. L'un d'eux lui dit un jour que là où ils seraient, il n'y aurait pas de danger pour elle.. et ce fut vrai.

 

(1) Après la libération, mon père fut chargé d'un travail similaire à la Caisse Générale. Il s'agissait de la reconnaissance et du comptage de billets récupérés par les américains sur des déportés exterminés dans des camps de concentration. Billets maculés et malodorants dissimulés jusqu'aux derniers instants par des hommes ou des femmes qu'animait l'espoir de s'en sortir. Plus de quarante ans après, il en gardait le souvenir d'un profond écoeurement physique et d'une colère rentrée contre les bourreaux et même contre les allemands en général.

 

R. CHARBONNIER

(synthèse d'une lettre de Mme X..)