| La 2ème Guerre Mondiale

MONTBELIARD 1940

 

Nous n’avions pas jusqu’alors compris grand-chose à cette guerre.

En 1914 nous nous étions battus pour nous défendre.

Cette fois, nous étions partis pour secourir la Pologne et depuis longtemps déjà, la défaite de ce pays largement accomplie, nous nous étions retranchés derrière des fortifications qu’on disait imprenables.

L’hiver, puis le printemps étaient passés et il n’y avait dans les communiqués de nos armées " Rien à signaler ".

" Drôle de guerre ", disait-on et on attendait, on ne savait trop quel coup de théâtre.

Il y avait bien eu l’affaire de la Finlande et l’héroïque résistance de sa courageuse armée. Il y avait eu aussi l’invasion du Danemark et de la Norvège. Quelques semaines, abondamment trompés, nous avions pu croire qu’elle tournerait à notre avantage. " La route du fer est coupée, définitivement coupée ". " La suprématie navale de l’Angleterre s’affirme de jour en jour ", nous disait-on.

 

Hélas, il fallut bien se rendre à l’évidence. Les détachements alliés débarqués en Norvège avaient été contraints à une rapide retraite et l’occupation même de Narvik ne pouvait être regardée comme un grand succès.

On demeurait perplexe et le coeur serré par une sourde inquiétude. Le fait était qu’on n’y comprenait rien.

Vint le 10 mai. En une seule nuit tout changea et commencèrent alors de rudes semaines.

Nous apprîmes, coup sur coup, la rupture de nos lignes présentée comme une substitution de la guerre de mouvement à la guerre de position —l’expression était plaisante— puis la défection de l’armée belge, la prise de Dunkerque, le rembarquement —opération magnifique— des Anglais et des débris de notre armée de Belgique, l’occupation —après la Hollande et la Belgique— de tout le Nord de la France et nos tentatives de résistance sur la Somme et l’Aisne.

L’espoir était si tenace en nous que nous croyions encore qu’il serait possible de briser la ruée allemande. Nous avions Weygand. Nous avions encore confiance. Ce fut bientôt l’avance allemande sur la Seine et la Marne, l’abandon de Paris et la rupture de nos défenses sur l’Aisne sans compter l’entrée en guerre de l’Italie.

Nous comprimes alors que dans ce " pays de Montbéliard " nous n’avions plus guère de chances d’échapper à l’occupation allemande.

Depuis des mois on nous faisait redouter l’invasion par la Suisse, les bombardements par avions, les gaz. Contre ces dangers nous avions pris des précautions multiples.

Ce qui devait nous arriver était bien différent. L’invasion nous vint de l’ouest, par Besançon, sans bombardement ni gaz, presque sans combat.

 

Et cette invasion fut précédée d’une lamentable retraite de nos armées et d’une panique qui jeta sur nos routes, au milieu de troupes en désordre, une large partie de nos populations littéralement affolées.

 

C’était la mi-juin. Un été magnifique. Depuis des jours et des nuits, sans arrêt, nos soldats traversaient notre ville.

 

Nous les avions vus, quelques mois plus tôt, partir vers nos frontières. Ils quittaient maintenant notre belle Franche-Comté pour aller combattre à l’ouest ou au sud. C’était d’abord un dép1acement rapide de troupes et de matériel, ce fut bientôt une retraite puis une déroute dans un passage qui devenait de plus en plus étroit et difficile à mesure que s’accentuait la pression ennemie vers Besançon puis Pontarlier.

 

Combien en avons nous vu de ces soldats encore gais et courageux mais déjà tellement fatigués, de ces convois interminables qui se frayaient péniblement un passage sur des routes encombrées.

 

Le coeur lourd on les acclamait pourtant au passage, en leur distribuant quelques vivres, fruits et boissons. On ne pensait pas encore qu’ils seraient si tôt vaincus et désarmés.

 

L’angoisse pourtant était dans l’air. On savait peu de chose, mais d’heure en heure, le téléphone donnait de mauvaises nouvelles. "Vesoul ne répond plus ", "on se bat vers Gray ", " Belfort a été bombardé" et il y avait des rumeurs bien plus pessimistes venues d’on ne sait où, incontrôlables, que personne ne voulait croire mais que tous répétaient et encore la radio avec ses vérités et ses mensonges.

 

Dès le jeudi 13 juin on avait commencé de se ruer dans les banques. Le vendredi 14, on avait fait toutes les paies de quinzaine aux ouvriers de l’industrie.

L’ordre était venu de faire partir à Bordeaux, sans délai, tous les affectés spéciaux des usines Peugeot. Les autres hommes et jeunes gens, en âge de porter les armes, devaient eux aussi partir immédiatement par la route, avec trois jours de vivres pour gagner Mouchard: 150 kilomètres à pied.

 

Le samedi 15, dès l’ouverture des guichets, l’encaisse de la Banque de France était épuisée, il fallut, deux fois dans la journée, aller la reconstituer à Belfort pour répondre aux demandes de retraits de fonds. Tout le monde voulait avoir avec soi le maximum d’argent disponible.

 

Déjà beaucoup avaient fui, chargeant leurs voitures des bagages les plus invraisemblables. D’autres se préparaient à fuir, faisant et défaisant malles et valises sans parvenir à prendre une décision ni quant au moment de leur départ ni quant au choix des objets à emporter. D’autres encore qui n’avaient pas de voiture, partaient sans savoir où aller et restaient des heures à la gare à attendre un train.

 

Comment décrire ce lamentable exode, cette folle panique qui servait si bien les desseins de l’ennemi en chassant de leurs demeures hommes et femmes, enfants et vieillards et jetant partout le désordre.

Et sur tout cela les canons contre avions et les sirènes d’alarme étendaient leur vacarme.

 

Les alertes étaient de plus en plus fréquentes. On ne savait plus si le signal en annonçait la fin ou le commencement. Les nuits mêmes, si courtes, n’apportaient pas de répit. Les nerfs à bout, harassés de fatigue et d’émotion combien sont restés sans sommeil pendant ces journées tragiques des 13, 14 et 15 juin?

 

 

Le dimanche 16 juin, il y eut encore de nombreux passages de troupes et de réfugiés venant d’Alsace, de Belfort et de la Haute-Saône, auxquels se joignirent de nombreuses personnes du pays qui, après de longues hésitations, se décidaient enfin à s’enfuir.

 

Le matin, de très bonne heure, j’avais fait partir en voiture, ma femme, ma fille aînée déjà évacuée de Strasbourg avec son bébé d’un an et ma plus jeune fille, conduites par un bon mécanicien.

 

C’était le commencement de cruelles épreuves car je devais rester sans aucune nouvelle d’elles pendant près d’un mois et cette inquiétude sur le sort de ceux qu’on aime, que tant d’autres connurent avec moi, fut l’un des plus durs tourments que nous eûmes à subir dans les semaines qui suivirent.

 

Dans la matinée, encore sous le coup de l’émotion que m’avait causée cette séparation, les yeux emplis de cette dernière vision : une voiture surchargée de bagages partant dans la brume et la pâle lueur du petit matin et emmenant vers l’inconnu des femmes en pleurs, j’avais appris que la route de Besançon, qu’elles devaient suivre, était déjà menacée sinon coupée et que la ville même de Besançon était peut-être déjà prise par les Allemands.

 

Quelques trains pourtant passaient encore dans cette direction, mais dès le début de l’après-midi il n’était plus possible —divers entretiens me le confirmèrent— d’avoir aucun doute sur l’imminence de l’arrivée de l’ennemi dans notre malheureux pays.

 

Une seule voie était encore possible, pour combien d’heures? Celle de Pontarlier par laquelle je pus au milieu de l’après-midi, faire partir une rapide voiture chargée des documents et valeurs qu’il était de mon devoir de mettre à l’abri hors de la zone des combats. Cette dernière évacuation eut lieu dans des circonstances particulièrement difficiles, en pleine alerte, vers quatre heures après-midi. Il fallut l’accomplir en très peu de temps et j’eus alors la cruelle obligation de contraindre certains de mes collaborateurs qui voulaient partir, à demeurer avec moi et d’autres qui voulaient rester, à partir en abandonnant leur famille.

 

La soirée fut plus calme et la nuit sans incident grave.

 

À l’angoisse et la peur allaient maintenant succéder la tristesse et la résignation.

 

Puisque l’arrivée des Allemands était inévitable et imminente, nous n’avions plus, ceux qui restaient, qu’à nous serrer les coudes et à attendre.

 

Un certain réconfort nous vint vite d’ailleurs de cette attitude : le sentiment de nous retrouver tous courageux et résolus devant le danger.

 

Groupés derrière les chefs restés à leur tête, les cadres des diverses administrations demeuraient à leur poste. Malgré les magasins et les maisons aux volets fermés, la ville était encore animée. il restait beaucoup de monde. Des boutiques et d’importantes maisons de commerce étaient ouvertes. On ne manquait de rien. On verrait bien. On n’avait qu’à attendre.

 

Cependant, ce lundi 17juin, dernier jour de notre liberté, le bruit des canons et des mitrailleuses se faisait d’heure en heure plus proche. Vers cinq heures de l’après-midi, j’appris par une communication téléphonique inattendue que les Allemands étaient à Bavans, à une dizaine de kilomètres de Montbéliard, venant de Besançon. " Impossible de partir disait-on, les Allemands sont dans le village. Si vous voulez je leur passe la communication. " N’ayant pas entendu moi-même ces propos, je ne voulais pas y croire, mais je n’eus plus de doute lorsque plus tard je vis dans la rue des jeunes gens arriver en courant, criant : " Les voilà, sauvez-vous. "

 

Et ce fut, comme on put le lire quelque temps après dans le journal "Le Pays de Montbéliard " du 6 juillet, dans un bruit infernal de moteurs, d’acier et de mitrailleuses que, vers 21 heures ce 17 juin, les premières troupes allemandes motorisées et blindées entrèrent à Montbéliard.

 

De cette arrivée je n’ai à vrai dire rien vu que plus tard, dans la nuit, une longue file d’automobiles blindées arrêtées dans la rue Cuvier. Accompagné du concierge de la Banque, je me rendais chez le caissier, de l’autre côté de la gare. Nous fîmes le trajet aller et retour sans être inquiétés. Je fus seulement interrogé, à l’entrée du passage sous la voie ferrée par un brave garde-voie qui me demanda fort innocemment s’il était vrai que les Allemands arrivaient. Ils étaient là depuis une heure.

 

Il n’y eut ce soir-là aucun combat dans notre quartier de la place Saint-Martin. Vers 21 heures nous avions entendu des détonations aux premières desquelles nous nous étions prudemment réfugiés dans notre abri. Elles furent suivies de violentes explosions. Le Génie faisait sauter des ponts, bien vainement d’ailleurs, et sans autre résultat que de nous priver de gaz et d’électricité et d’endommager les maisons voisines.

 

A dix heures le calme était revenu et la nuit fut à peine troublée par quelques coups de feu. Le lendemain nous devions apprendre qu’il n’en avait pas été de même dans toute la ville et notre quartier, jusqu’alors épargné, devint dès l’aube le lieu d’un sérieux engagement.

 

À leur arrivée, les Allemands avaient fait savoir qu’ils épargneraient la ville si l’occupation par leurs troupes ne rencontrait aucune résistance.

 

Dans la ville même, nous n’avions plus de soldats, mais quelques détachements français et polonais étaient prêts au combat dans les environs immédiats. Il fut possible dans la nuit d’en toucher certains auxquels, pour épargner la ville, on demanda de déposer les armes. Les uns acceptèrent, d’autres, des Polonais surtout, ne furent pas touchés ou ne voulurent rien entendre.

 

Farouchement résolus, bien que très inférieurs en nombre, ils s’avancèrent au lever du jour et attaquèrent les postes allemands aux abords de la place Saint-Martin. Ce fut aussitôt le commencement d’un combat de rues qui dura plus de deux heures et fut particulièrement violent.

 

Coups de feu, cris et plaintes des blessés au début, puis éclatements de grenades, canons anti-chars, mitrailleuses firent un vacarme dont je garderai longtemps le souvenir. Les tanks allemands étaient entrés en action. L’un d’eux fut incendié par des Polonais qui, s’avançant en rampant, l’arrosèrent d’essence. Il s’en fallut de peu que l’incendie ne gagnât dans une maison voisine tout un dépôt de droguerie.

 

L’affaire devenait sérieuse. Les Polonais tenaient bon et immobilisaient les chars allemands. Les mitrailleuses prenaient les rues d’enfilade. Les vitres volaient en éclats. Pour s’abriter, des soldats enfonçaient des portes. Les Allemands tiraient dans les fenêtres. Réfugiés dans leurs abris les habitants du quartier se demandaient anxieux comment tout cela allait tourner.

 

Vers six heures, brusquement, le combat cessa. Nous avons su par la suite que, sur la menace du bombardement de la ville, et après une intervention personnelle et courageuse du sous-préfet et du maire, nos combattants très éprouvés avaient accepté de mettre fin à leur héroïque, mais vaine, résistance.

 

Je vis effectivement, devant notre porte, le long des murs du temple quelques uns des nôtres désarmés par les Allemands. Ils abandonnaient leurs équipements, ceinturons et cartouchières et livraient leurs armes. Saisissant les fusils par le canon, les Allemands les brisaient d’un coup en frappant la crosse sur le trottoir.

 

Nos soldats avaient subi de lourdes pertes, les Allemands de plus légères. Il y avait aussi des victimes parmi les civils. Les façades de quelques maisons étaient criblées de balles. Les rues étaient jonchées de débris de verre, de cartouches, de vêtements et équipements de toute sorte. Aux fenêtres des vitres étaient brisées. Des balles avaient à l’intérieur traversé quatre ou cinq cloisons.

 

On avait relevé les morts et les blessés, mais il y avait encore çà et là de larges flaques de sang. Près du tank allemand incendié la devanture d’un café brûlait encore. Cela sentait la poudre, le métal chaud, la paille, le caoutchouc et le bois brûlés.

 

N’entendant plus rien les gens, hommes, femmes et enfants, traits tirés figures défaites, commençaient à sortir de leurs maisons.

 

On voulait savoir. On allait aux nouvelles. C’était fini. La guerre une fois de plus venait de passer et nous étions désormais sous la domination allemande.

 

Dans les heures et les journées qui suivirent, de redoutables menaces ne cessèrent de peser sur notre malheureuse ville.

 

Au début, ce fut le désordre et la confusion. Les Allemands, après avoir désarmé nos soldats, les rassemblaient et les conduisaient dans un camp improvisé, à l’ancien tissage des Neuf Moulins.

 

Ils avaient aussi désarmé la police et fait prisonniers les gendarmes.

 

Triomphants, ils dénombraient leur butin. Déjà, sur la place Saint-Martin s’amoncelaient armes brisées, munitions, casques et vêtements, mais il y avait un peu partout de ces pauvres choses abandonnées par les nôtres et même de pleines voitures chargées de vivres et de bagages et aussi des maisons et des magasins sans gardien.

 

Le pillage était facile. Il fut bientôt commencé sans qu’on put savoir par qui ni comment. Ce fut une peine de plus de voir que des hommes et des femmes chez nous, peu nombreux il est vrai, avaient assez peu de fierté pour accepter ce que, fort généreusement, les Allemands leur offraient et que d’autres étaient assez dépourvus de scrupules pour s’approprier eux-mêmes tout ce qu’ils pouvaient saisir et emporter.

 

J’ai vu des hommes emplir des sacs et des femmes tendre les mains vers un Allemand qui, debout sur une voiture, puisait en riant dans une cantine d’officier. J’en ai vu d’autres, près du centre d’accueil, accepter des vivres souriant, alors qu’à quelques mètres à peine le corps d’un officier français gisait encore, un capitaine qui n’avait pas voulu se rendre.

 

Mais, j’ai vu aussi, et ceci m’a un peu consolé de cela, quelqu’un ramasser discrètement et emporter pour les détruire des lettres éparpillées avec quelques photographies au milieu du contenu dispersé d’un sac de soldat.

 

Il est juste de dire que ces pillages furent le fait de quelques uns seulement et qu’il y fut rapidement mis fin. Certains, ceux du Cercle Hôtel Peugeot et de la Coopérative militaire, étaient graves. Les Allemands avaient ouvert les portes. Des gens s’y précipitaient tandis qu’un opérateur de cinéma, un Allemand, descendu fort à propos de sa motocyclette, tournait un film.

Ces excès ne se renouvelèrent pas car une police civile fut vite organisée. Composée d’anciens combattants elle eut tôt fait de découvrir les pillards et d’arrêter leurs tristes exploits.

Cependant dans les maisons et les logements abandonnés par les habitants, des Allemands pénétraient déjà. ils y menaient un beau tapage. Chargés de victuailles ils entraient bien en conquérants. Ceux qui plus tard sont rentrés chez eux ont vu de beaux spectacles vaisselle brisée, bouteilles vides, matelas souillés, armoires vides et je ne parle pas des cuisines et autres lieux.

Dans les maisons habitées pourtant ils se montraient plus réservés. A part quelques exceptions, ils n’insistaient pas. Ils avaient manifestement reçu des ordres pour se montrer " corrects" disait-on. Je me rappelle la réflexion d’un négociant dont les magasins avaient été visités " Evidemment ils sont corrects, ils ne pillent pas, ils prélèvent."

Partout où ils ne rencontraient personne, dans les maisons les plus riches et les mieux meublées, dans les châteaux des environs, ils se comportaient en maîtres. Ceux qui sont partis, disaient-ils, ont manqué de courage, ce sont de mauvais Français. Façon de dire " Servons-nous, tant pis pour eux. "

À ceux qui protestaient, ils disaient que, pendant la dernière occupation de la Sarre et de la Ruhr, les Français avaient fait bien pis. Ils auraient aussi bien pu rappeler le sac du Palatinat. Mais ils ne nous en voulaient pas. ils n’avaient pas de méchantes intentions. Ils désiraient seulement nous corriger de nos mauvaises habitudes et nous protéger, et bientôt ils collèrent sur nos murs de belles affiches représentant un soldat allemand tenant gentiment dans ses bras un enfant d’ouvrier gratifié généreusement d’une belle tartine. "Populations abandonnées ! Faites confiance aux soldats allemands ! "

Nos populations n’étaient pas abandonnées et les enfants du pays n’avaient pas faim... mais tel était leur programme.

Les Allemands que nous voyions alors étaient pour la plupart des jeunes gens, de beaux garçons gais et vigoureux. Ils appartenaient à des unités de combat, leurs troupes d’assaut, je crois. Dommage seulement qu’ils n’eussent au col et sur le béret d’autres insignes qu’une tête de mort avec des tibias croisés.

 

Ils étaient vainqueurs. Que faire ? Ceux-là ne firent d’ailleurs que passer mais nous n’oublierons pas de sitôt leur passage.

 

Le contraste, en effet entre ces troupes victorieuses, disciplinées, munies d’un matériel puissant et celles que nous avions vu battre en retraite quelques jours plus tôt —les nôtres !— était bien fait pour frapper nos esprits et meurtrir nos coeurs.

 

Un après-midi, des heures durant, dans un ordre impeccable sans un à-coup, sans un arrêt, nous avons vu dans la rue Cuvier, passer dans un bruit tonnerre, une partie de leurs fameuses divisions motorisées. Les voitures se succédaient à 80 km à l’heure, toujours à la même distance l’une de la précédente. Et quel matériel, parfaitement étudié et mis au point pour la guerre qu’il devait faire : des voitures sans élégance mais solides, découvertes, sans portes, transportant chacune quelques soldats armés et prêts au combat et des mitrailleuses, des mortiers, des canons et des camions de vivres, de bagages, de munitions et d’essence.

 

 

Contenant mal notre émotion, les poings serrés, les traits crispés nous les regardions passer. Il fallait bien nous avouer devant ce défilé que nous étions battus.

 

Battus certes mais non découragés. Pour nous l’invasion tant redoutée était un fait accompli. Le coup était porté mais avec lui la crainte était passée et déjà l’on commençait à réagir.

 

Dans les rues on rencontrait beaucoup de monde. On ne travaillait plus. Personne n’avait plus rien à faire à l’usine, au bureau ou à l’atelier, juste un peu à la maison ou au jardin. Il faisait beau temps. La curiosité l’emportait, on sortait. Les gens se rencontraient, s’abordaient et échangeaient leurs impressions. Ils se félicitaient de n’être pas partis.

 

Quelques-uns, le danger passé, faisaient un peu les fanfarons. On allait voir amis et parents et on faisait un détour pour passer près du pont du canal que le Génie avait fait sauter. C’était un beau travail car on n’avait pas ménagé la poudre. A la place du pont-levis il y avait un énorme entonnoir. Les ferrailles, la maçonnerie, la terre et l’eau avaient été projetés tout autour. On pataugeait dans la boue et les décombres. Quelques voitures arrêtées là étaient à demi ensevelies. Le quartier tout entier avec ses maisons sans toiture, portes et fenêtre arrachées, ressemblait à l’un de ces pauvres villages bombardés dans. lesquels en 1915 ou 1916 nous cantonnions près des tranchées.

 

Sur les figures les plus jeunes on lisait surtout l’insouciance et la curiosité. Les visages de ceux et de celles qui avaient vu l’autre guerre étaient plus graves. Chez les anciens combattants en particulier on sentait la souffrance et la volonté de se raidir. Pour eux l’épreuve était encore plus cruelle que pour l’autre. Ils l’acceptaient comme une fatalité avec au fond du coeur encore plus de pitié pour notre France que d’hostilité pour nos vainqueurs. Nous avons été trompés et trahis pensaient-ils mais nous n’aurions jamais du laisser gâcher les victoires que nous avions si chèrement acquises.

 

C’en est fait pourtant. Anous maintenant de réagir et chez la plupart d’entre eux, la défaite, comme un coup de cravache, stimulait le courage et la volonté de servir.

 

Or, la besogne ne manquait pas pour les hommes de bonne volonté.

 

Nous nous étions attendus à une mainmise brutale et rapide de l’ennemi sur nos personnes et nos biens, nous avions cru que, dès les premières heures de l’occupation nous allions être privés de toute liberté et obligés à tout instant de leur obéir. Les heures passaient et la réalité nous apparaissait bien différente. Dans la mesure où nous n’apportions aucune gêne à l’activité et à la subsistance de leurs troupes, ils paraissaient au contraire fort peu se soucier de nous.

 

Ils s’installaient et se ravitaillaient à nos dépens bien entendu, mais pour le reste ils nous laissaient aller à notre guise nous interdisant seulement de sortir la nuit.

 

Ce n’était que le début, bien sûr. Des mesures de police et d’administration devaient venir par la suite, mais dans ces tout premiers jours nous comprimes vite qu’il nous appartenait, à nous seuls par nos propres moyens, de faire face aux difficultés qui se présentaient d’instant en instant plus pressantes.

 

Il fallait se hâter car on sentait bien que sous leur apparente indifférence ils nous surveillaient de près. Le premier soir ils avaient arrêté comme otages, le maire et le sous-préfet. Ils les avaient libérés le lendemain, après une nuit à la prison et ils avaient aussi été très violents à l’égard de tel ou tel commerçant qui ne leur livrait pas assez vite les vivres qu’ils exigeaient.

 

Nous n’avions plus ni gaz, ni électricité. Les usines heureusement étaient intactes. Une énergique et opportune intervention du sous-préfet avait le soir du 17 juin, empêché au dernier moment la destruction du pont du chemin de fer qui aurait entraîné celle des gazomètres tout proches.

 

En quelques jours à peine les conduites de gaz rompues et les lignes de distribution d’électricité coupées furent rétablies par de courageux ouvriers et ingénieurs qui surent, au péril de leur vie parfois, prendre d’eux-mêmes toutes les initiatives nécessaires.

 

Les vivres ne manquaient pas mais c’était tout juste. Il était grand temps d’arrêter les pillages, de garder les dépôts et de rassurer les gens qui, craignant de manquer se pressaient chez les détaillants. Une commission fut créée à la municipalité pour s’occuper spécialement du ravitaillement. La farine et les denrées de première nécessité furent recensées chez les grossistes et les distributions aux détaillants surveillées du mieux que l’on put.

 

C’était la belle saison, les jardins étaient en plein rapport. En fait, dans ces premiers jours, personne ne souffrit beaucoup de la faim. La question la plus angoissante, pour l’avenir, était celle de la reconstitution des stocks car toute communication avec les producteurs était impossible. Il n’y avait plus ni poste, ni télégraphe, ni téléphone, ni chemin de fer, ni canaux praticables tout juste quelques camions et le peu d’essence qu’on avait pu garder.

 

Les pillages arrêtés, les commerçants dans la ville continuaient leurs ventes.

 

Les allemands avaient ordonné " La vie économique continue. Les magasins doivent rester ouverts comme d’habitude. "

 

Il restait heureusement des boulangers, des bouchers, des épiciers et pas mal d’autres commerçants. Presque tous avaient quelques approvisionnements ou purent s’en procurer chez les grossistes de la ville. La clientèle était nombreuse. Surtout celle des Allemands car ils se ruaient dans toutes les boutiques ouvertes. Que n’ont-ils acheté dont ils paraissaient privés depuis longtemps ? Victuailles et fruits, qu’ils consommaient gloutonnement sur place, charcuterie, graisse, beurre, lait, oeufs, crème, lingerie, bonneterie, vêtements, chaussures, bijouterie.., que sais-je encore et que n’ont-ils expédié en Allemagne?

 

Ils payaient en marks car ils avaient aussi ordonné : la monnaie en vigueur comprend :

 

la monnaie française;

 

_les billets de crédit édités par le Gouvernement allemand pour les territoires occupés —autrement dit les marks d’occupation— au cours de un mark pour vingt francs.

 

Ils avaient bien préparé leur affaire et depuis longtemps, Car j’ai vu par la suite des paquets entiers de ces billets portant comme date de Contrôle mars ou avril 1935.

 

Ils en étaient, dès leur arrivée, abondamment pourvus. Je crois qu’un simple soldat recevait deux marks et demi par jour ce qui lui permettait de se procurer, gratuitement, pour cinquante francs de nos marchandises chaque jour. Un moment, la circulation de ce papier avait soulevé des difficultés. Il fallait bien l’accepter, mais on se demandait comment s’en débarrasser et il n était pas possible de l’échanger dans les banques : elles étaient fermées, ni aux caisses publiques : elles étaient vides.

 

Il fut cependant possible de prendre rapidement les initiatives nécessaires pour éviter tout incident. On fit savoir aux hésitants que ces billets imposés par les Allemands devaient être acceptés par tout le monde en paiement et qu’au surplus, les caisses publiques et les banques ne manqueraient pas d’en assurer l’échange dès qu’elles auraient reconstitué leurs encaisses ce qui put effectivement être réalisé en très peu de temps. Presque tout de suite les marks circulèrent sans difficulté et moins de quinze jours après l’arrivée des Allemands, la recette des Finances d’abord, puis la Banque de France, la Caisse d’Épargne, la recette municipale et quelques autres établissements, avaient repris leurs paiements, sans qu’ il eut été nécessaire dans l’intervalle, de recourir à l’émission d’autres signes monétaires, billets de chambres de commerce ou autres.

 

Toutes ces difficultés n’étaient pas les plus graves. Il en était d’autres dont le nombre et l’importance subitement grossis dépassaient de loin toutes les prévisions.

 

Il fallut, dès le 18 juin et en toute hâte, s’occuper de nos prisonniers, de nos blessés et des réfugiés que l’avance ennemie avait arrêtés dans leur exode et contraints de rester dans notre ville.

 

Nos prisonniers étaient nombreux et, pour la plupart dépourvus de vivres.

 

Nous avions vu dans la matinée du 18 juin rassembler ceux qui avaient combattu dans notre quartier. Il y en avait beaucoup d’autres capturés à l’issue d’autres combats et il en arriva encore dans la soirée venant de la direction d’Héricourt en une longue colonne qui s’arrêta dans notre rue. Ces malheureux durent passer la nuit assis ou couchés â même le trottoir. Nous avions voulu leur faire ouvrir les portes du temple Saint-Martin pour qu’ils aient au moins un banc et un abri. L’un de nous avait demandé aux Allemands de les laisser y pénétrer et, accompagné d’un jeune aspirant qui les conduisait, il avait voulu aller chercher la clef du temple chez le pasteur dans une rue toute proche. En sortant du passage voûté conduisant dans cette rue il avait rencontré un groupe de soldats allemands fort excités qui, prenant sans doute l’aspirant pour un fuyard, avaient voulu l’arrêter et l’affaire avait failli tourner mal. La nuit tombait. Tous les civils durent bien vite rentrer chez eux et j’entends encore un Allemand qui, sans ménagement, me disait " Vous, civil, à la maison ! "

Ils craignaient bien sûr que nous ne tentions de cacher et de faire fuir quelques-uns de nos pauvres soldats. On les avait bien un peu ravitaillés mais il fut bien cruel de ne pouvoir faire davantage pour eux.

Un peu plus tard les portes du temple furent ouvertes, mais par les Allemands et pour les leurs et le lendemain matin le rassemblement des prisonniers continua.

Ils étaient peut-être 4 000 au camp des Neuf Moulins. Les Allemands avaient dit "Ce sont les vôtres. Nourrissez-les".

On leur conduisit des cuisines roulantes abandonnées. On leur distribua du pain, des pommes de terre et un peu de viande. On les ravitailla ainsi du mieux que l’on put pendant quelques jours puis les Allemands les emmenèrent ailleurs.

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Je n’ai pas vu leur camp mais je les ai vus partir quand leur longue et triste colonne encadrée d’Allemands traversa la ville. Ce défilé, non plus, je ne l’oublierai jamais. A leur passage, tous se taisaient. On n’entendait que le bruit de leurs pas et les sanglots des femmes. Les hommes les plus endurcis avaient la gorge serrée et maîtrisaient à peine leur émotion.

 

Je n’ai pas eu le courage d’attendre le passage du dernier avant de m’en aller.

 

Il y avait aussi nos blessés ceux des combats qui s’étaient déroulés sous nos yeux et ceux beaucoup plus nombreux d’un convoi que l’arrivée des Allemands avait immobilisé à la gare de Montbéliard.

 

Une grande caserne, toute neuve, à peine terminée à la déclaration d guerre, le quartier Pajol, située hors de la ville un peu au-delà de l’hôpital civil, avait été au début de l’hiver aménagée en hôpital militaire. D’importantes formations sanitaires, groupe d’ambulances d’une armée, je crois l’occupaient.

 

Jusqu’à l’arrivée des Allemands, cette armée gardant nos frontières de Suisse et du Rhin avait à peine combattu et notre hôpital n’avait pas eu un bien gros travail à accomplir. Des malades et des blessés, pour la plupart légers, s’y succédaient qu’on allait visiter.

 

En revenant on passait près du stand pour voir le lion. Car Montbéliard, mieux que Belfort, avait son lion, son lion vivant, un fauve authentique et résistant qui avait hiverné là. C’était l’unique gagne-pain d’une foraine que la mobilisation avait arrêtée à Montbéliard en la séparant de son mari. Le lion sans dompteur était dans une cage, près du campement de la femme. Au début, sa présence et ses rugissements avaient effrayé les habitants des maisons d’alentour. On avait décidé de s’en débarrasser. La foraine avait protesté et comme personne n’avait voulu se charger de l’exécuter, ni l’armée, ni la police, ni les pompiers. les choses en étaient restées là. Le lion aussi et dans l’hôpital, chirurgiens, médecins, infirmiers et malades, tous le connaissaient comme l’une des rares distractions du secteur.

 

Quand vint la débâcle, il s’agit bien d’une autre affaire. Le médecin-chef, par bonheur, eut l’énergie suffisante pour arrêter à la porte de son hôpital la panique qui gagnait la ville. Sous ses ordres tout le monde resta à son poste et l’on frémit aujourd’hui en pensant à ce qui serait arrivé si cet hôpital avait été comme d’autres, évacué entièrement ou seulement abandonné par une partie de son personnel.

 

Il suffit de relire la citation dont fut l’objet son ambulance chirurgicale :

 

" Est resté à son poste et a donné un magnifique exemple de courage militaire, de dévouement aux blessés, de qualités professionnelles ainsi que des plus hautes vertus traditionnelles du Corps de Santé militaire français.

 

Pendant les combats qui se déroulèrent à Montbéliard et dans les villes environnantes et à l’arrivée d’un train sanitaire de 300 blessés venant de Lorraine, a fait l’admiration de tous prodiguant ses soins à plus de 650 blessés et malades et opérant 360 blessés en trois jours et deux nuits sans discontinuer."

 

L’un des chirurgiens m’a dit plus tard qu’il changeait de gants toutes les cinq ou six opérations seulement pour ne pas perdre de temps. La gangrène gagnait des plaies depuis trop longtemps sans soins et il fallait souvent se résoudre à amputer. Quand il était trop las, il sortait quelques minutes, fumait une cigarette au grand air et venait reprendre son dur travail.

 

Et tout cela, transport des blessés depuis la gare, arrivée à l’hôpital, opérations, avait commencé pendant qu’on se battait dans les rues et continuait tandis que l’ennemi occupait la ville et l’hôpital lui-même.

 

De tous ces blessés, comme des prisonniers, les allemands avaient dit : " Ce sont les vôtres. Occupez-vous en. "

 

L’hôpital était bien installé, les blessés y recevaient les soins nécessaires mais il fallait assurer leur ravitaillement. Et je revois, dans les premiers jours de l’occupation, le médecin-chef suivi par un Allemand, entrant dans le cabinet du maire pour lui dire qu’ils étaient là-haut plus d’un millier qui ne mangeaient pas à leur faim et qui n’avaient plus ni pain ni viande pour le lendemain.

Ceux-là aussi furent ravitaillés tout de suite et du mieux qu’il fut possible. Bientôt, pour améliorer leur sort et augmenter un peu leur nourriture, une large collecte fut organisée en leur faveur par les anciens combattants. Elle réunit en peu de temps des sommes importantes. D’autres généreuses initiatives furent prises. Pour nos blessés, tout le monde voulait faire quelque chose. Ceux qui ne pouvaient donner un peu d’argent pour acheter des vivres ou des vêtements, leur portaient des fruits qu’ils distribuaient aux plus valides à travers les grilles, car ils étaient dans cet hôpital comme dans une prison. Les Allemands gardaient les portes et occupaient eux-mêmes une partie des bâtiments. Seuls pouvaient sortir quelques médecins-officiers pour leur service et ceux qui étaient chargés du ravitaillement et leurs uniformes français faisaient bien plaisir à voir dans nos rues et nos maisons quand on pouvait les y recueillir.

 

Quelques personnes dévouées et charitables avaient à grand-peine, avec quelques anciens combattants, obtenu la permission d’aller visiter les blessés qui ne pouvaient quitter leur lit. Il fut ainsi possible de procurer à tous qui restèrent dans cet hôpital pendant de longues semaines un peu de tout qui leur manquait. En partant, les uns libres, les autres encore captifs, il ont dit qu’ils n’oublieraient pas ce que les gens de Montbéliard avaient fait pour eux. Nous non plus ne les oublierons pas et nous n’oublierons pas davantage ceux qui sont restés dans le petit cimetière proche où de pieuses mains ont commencé de fleurir les tombes.

 

Le train sanitaire avec ses 300 blessés venant de Lorraine, n’était que l’un des convois arrêtés par l’avance ennemie, sur la voie ferrée, près de notre ville. Il y en avait je ne sais combien, les uns chargés de canons, de voitures et de matériels, d’autres emplis de réfugiés.

Ces pauvres gens qui venaient de la Lorraine et des Vosges terminaient à Montbéliard un pénible voyage. Leurs trains avaient échappé de justesse aux bombardements, franchissant tout doucement les ponts qui sautaient derrière eux et n’avançant que lentement par petites étapes après de longues stations loin des gares.

Depuis plusieurs jours, ils étaient enfermés dans leurs wagons, étendus sur un peu de paille, pêle-mêle avec leurs bagages. Arrêtés près de la gare, ils avaient assisté aux combats et à l’occupation de la ville sans oser bouger. Les combats finis, ils descendaient sur la voie à la recherche d’un peu d’eau, de vivres et d’abris.

Ils étaient plusieurs milliers auxquels se joignirent dans nos rues ceux qui étaient venus en voiture d’Alsace, de la Meuse, des Ardennes... et s’étaient arrêtés chez nous et ceux aussi qui, étant allés un peu plus loin, avaient déjà fait demi-tour. Au total, peut-être six ou sept mille personnes en quête de nourriture et de logement.

Les plus malheureux étaient ceux qui descendaient des trains. Ils étaient partis très vite, emportant peu de chose. Leur fatigue et leur détresse faisaient peine. Il y avait beaucoup de femmes et d’enfants, des vieillards, des infirmes et aussi tout un groupe de familles entières : un train complet des services du chemin de fer de Toul.

Vite on leur donna des dortoirs : de la paille par terre dans deux grandes salles du château : une pour les femmes, une pour les hommes. On installa aussi une cantine pour leur distribuer à manger, du pain, des pommes de terre, du bouillon, du café. La queue était longue à la porte et malgré le dévouement des dames et des infirmières qui les servaient, dans les premiers jours beaucoup durent se contenter de peu.

Il y avait de nombreux logements vacants, tout meublés que les Allemands n’avaient pas encore visités ni occupés. On en fit ouvrir les portes par les voisins ou par un brave serrurier qui, avec son trousseau de fausses clefs à la main dut faire pendant ces quelques jours beaucoup de chemin et gravir je ne sais combien d’escaliers.

 

Dans ces logements qui n’étaient pas dépourvus de confort, car ceux qui avaient quittés n’étaient pas les moins à l’aise, on installa le plus qu’on put de ces pauvres gens tout heureux d’y trouver de l’eau pour se laver et des lits avec des draps pour dormir.

 

Beaucoup d’entre nous qui avaient des chambres libres les donnèrent. On allait chercher quelques isolés, un ménage, une famille qu’on ramenait du train, du dortoir ou de la cantine avec ses bagages.

 

On continuait dans chaque quartier de chercher des logements libres. On ouvrait vite les volets et l’on se hâtait d’y abriter quelqu’un car, à la satisfaction de faire une bonne action, s’ajoutait celle de devancer les Allemands dans la recherche et l’occupation des locaux non habités.

 

Quelques semaines ces réfugiés furent ainsi nos hôtes. Resté seul dans mon foyer j’y avais reçu toute une famille, le père, la mère et quatre enfants. Le premier jour ils m’avaient dit que j’étais leur providence. Ma maison m’a semblé bien vide quand ils sont partis.

 

Les boutiques ouvertes, le ravitaillement assuré au moins pour quelques semaines, nos blessés soignés et nos réfugiés nourris et logés, on avait paré plus pressé.

 

L’armistice maintenant était signé. Les conditions en étaient dures mais pouvait-on espérer mieux ? La raison disait qu’on avait bien fait de déposer les armes. Le coeur pourtant parlait un autre langage. Meurtris par notre défaite et par le spectacle quotidien de l’occupation de notre pays par Allemands, on ne pouvait se résoudre à croire à la victoire complète et définitive de l’ennemi et l’espoir restait de voir quelque jour, à la faveur d’on ne savait quelles circonstances, ses armées quitter notre sol plus vite encore qu’elles ne l’avaient envahi.

 

En attendant, le plus sage paraissait d’accepter les conditions imposées et de poursuivre, chacun à sa petite place, les efforts commencés pour remettre de l’ordre dans la maison et ce parti pouvait aussi paraître le plus courageux car il faut déjà beaucoup de vertu pour accomplir raisonnablement, chaque jour, dans des conditions difficiles, des travaux utiles, nombreux et sans gloire.

 

Il importait en premier lieu que tout le monde se remit le plus vite possible au travail.

 

Les Allemands l’avaient prescrit dès les premiers jours : " La vie économique continue. Toutes les usines doivent reprendre leur fonctionnement dans la mesure du possible. "

 

C’était pour une région essentiellement industrielle comme la nôtre un gros problème dont la solution se heurtait à deux groupes de difficultés :

— liquidation des marchés en cours portant sur des fournitures de guerre désormais interdites et adaptation à de nouvelles fabrications d’une part ;

— approvisionnements en matières premières et expédition des objets fabriqués d’autre part.

 

Au début, seules purent se remettre au travail sans trop tarder les entreprises, peu nombreuses, dont les dirigeants étaient demeurés et dont les fabrications n’étaient que dans une faible mesure destinées aux besoins de nos armées.

 

Dans les autres, les plus importantes, les dirigeants et le personnel de maîtrise revinrent les uns après les autres. On commença par des travaux de nettoyage et de remise en état car les Allemands avaient laissé diverses traces de leur passage. On reprit ensuite progressivement le travail —sous la surveillance et le contrôle des Allemands— en s’attachant à le répartir équitablement (un ouvrier pour quatre personnes à nourrir) et en en limitant la durée : 24 ou 30 heures par semaine, pour occuper le plus grand nombre possible.

 

On se mit par ailleurs, toujours sous le contrôle et la surveillance des Allemands, parfois même sous leurs ordres directs, à refaire les ponts et réparer les voies de communication, routes et chemins de fer.

 

Bientôt quelques trains purent de nouveau circuler sur des parcours limités. Au début des transbordements étaient nécessaires ou de grands détours pour franchir les rivières. Pour aller à Besançon on passait par Belfort, Lure et Vesoul. Il fallait une demi-journée.

 

C’était déjà une amélioration, mais nous restions encore dans un pénible état d’isolement. La Poste surtout n’allait pas du tout, ni lettres, ni télégraphe, ni téléphone. Dans chaque famille on attendait des nouvelles. Tous les foyers étaient dispersés. Tantôt le mari seul était resté après avoir fait partir femme et enfants, tantôt la femme et les enfants étaient restés, le mari parti pour rejoindre Mouchard ou Bordeaux. Ailleurs les jeunes gens seuls avaient fui. Bien peu n’étaient pas en souci sur le sort de l’un des leurs.

 

Tous les jours cependant il en revenait quelques-uns. L’avance allemande les avait arrêtés. Ils rentraient comme ils pouvaient, en voiture, à bicyclette ou à pied.

 

On avait su par eux qu’un train de réfugiés avait été bombardé un peu plus loin que Mouchard, vers Saint-Amour et qu’il y avait beaucoup de victimes. On entendait dire aussi beaucoup de choses sur les bombardements des routes, des villes, les accidents, les incendies... Le danger passé on disait des absents " S’ils étaient restés, ils seraient indemnes comme nous-mêmes " Où sont-ils ? Dans quels périls se sont-ils jetés ? Quand donc aurons-nous de leurs nouvelles ? ".

Chacun cependant continuait d’organiser sa vie comme il pouvait.

A défaut de famille on trouvait des amis car rien ne vaut l’infortune pour donner du prix à l’amitié.

Sortant de sa réserve habituelle chacun se montrait sous son véritable aspect et de chaudes sympathies se développaient alors bien plus facilement.

Travaillant peu, on sortait, on bavardait beaucoup et les conversations prenaient vite une ampleur et une vivacité dont on avait perdu l’habitude dans la vie maussade de ces dernières années.

Chaque fois qu’on se rencontrait, on se racontait ce qu’on avait vu ou entendu depuis le dernier entretien. Il s’agissait de choses simples et vécues. On prenait plaisir à ces bavardages et l’esprit s’y détendait d’autant mieux que ces rencontres avaient souvent lieu dans des endroits parfaitement paisibles et encore fort confortables.

On parlait naturellement beaucoup des Allemands, de ceux que l’on voyait car, à défaut de journaux, dont on se passait fort bien, on ne savait pas grand chose de ce qui se passait ailleurs.

Leurs gendarmes avaient, en un rien de temps, réglementé, à coup d’amendes, la circulation jusqu’alors impossible dans la rue Cuvier. Ils furent ainsi les héros de nombreuses anecdotes : "Vingt francs pour la bicyclette et vingt francs pour le Merde." Avec les gestes et l’accent cela faisait passer un bon moment.

Il y avait aussi leur façon de marcher au pas la jambe tendue, la relève de leurs sentinelles, leurs parades, leurs chants (qu’ils exécutaient fort bien, mais trop souvent à notre gré —et toujours au commandement..) les concerts qu’ils s’obstinaient à donner le dimanche sur des places vides, les moyens qu’on employait pour les envoyer chercher des chambres ailleurs : " Il y a de la scarlatine dans le quartier ! " Leurs questions : " Vous n’êtes pas juive Madame ?" avant de s’installer dans la chambre retenue par l’ordonnance.

 

Quelques répliques assez fières pour leur en imposer : " Je ne savais pas, Monsieur, qu’il y eut des pillards dans l’armée allemande ", et mille autres petits faits au récit desquels il nous arrivait de ne plus penser à nos malheurs

Cela ne dura pas longtemps car il y avait bien d’autres faits qui nous attristaient ou nous révoltaient.

Nous parlions aussi beaucoup de nos absents : nos soldats, dont beaucoup devaient être prisonniers, et nos évacués sur le sort desquels on faisait mille hypothèses. Quelle joie quand on apprenait que tel ou tel était sauf ! Ainsi les journées passaient apportant chacune quelque événement nouveau et imprévu. Tantôt un nouvel incident avec les Allemands, tantôt le retour de parents ou d’amis qu’on se hâtait d’aller voir. On leur demandait le récit de leurs aventures. Mais en arrivant ils n’étaient pas encore au bout de leurs peines car ils trouvaient souvent leur logis occupé par les Allemands et ne pouvaient les en faire sortir et rentrer eux-mêmes chez eux qu’après de multiples démarches.

On les réconfortait. On les accueillait pendant quelques jours au bout desquels, après avoir fait leur inventaire et récupéré tout ou partie du mobilier que les Allemands avaient dispersé, ils oubliaient leurs émotions, perdaient leur teint basané de campeurs et reprenaient une vie plus normale.

Un jour le grand camion de meunier avait pu aller jusqu’à Lons-Ie-Saunier et Saint-Amour chercher quelques-uns des gens du pays immobilisés dans le train que les Allemands ou les Italiens, je crois, avaient atteint de leurs bombes. D’autres convois furent organisés les jours suivants et tous purent ainsi rentrer. Ils avaient perdu à peu près tous leurs bagages mais un nombre incroyable de malles et de valises n’était toutefois pas parti. Il y en avait à la gare même, plein la consigne et les salles d’attente.

Tous ces colis avaient été ouverts et en partie pillés. On se serait cru dans un dépôt de chiffonnage. Je suis allé un jour accompagner un ami dans ses recherches. Le tableau ne manquait pas de pittoresque : tout autour de la salle, des malles et valises ouvertes dans lesquelles chacun puisait. Au milieu un grand tas de vêtements, linge et autres objets les plus divers. Le tout surveillé par un employé de la gare qui recommandait qu’on veuille bien ne pas mettre de désordre. En fin de séance, il remettait dans les malles et valises tout ce qui était au milieu de la salle et lendemain on recommençait.

 

Il est arrivé que certains après avoir retrouvé leurs valises ont également réussi à en retrouver le contenu mais les confusions ainsi produites ont été parfois bien amusantes.

 

Maintenant tous ces souvenirs s’éloignent. Quelques mois ont passé depuis l’invasion. Nous entrons dans l’hiver.

Qui sait comment nous en sortirons ?

 

Récit publié dans "Les Cahiers anecdotiques de la Banque de France"

Autorisation donnée par la Banque de France le 20.06.2000