| La 2ème Guerre Mondiale
 

 

REFUS DES OFFICIERS DE RÉSERVE FRANÇAIS EN ALSACE 

DE SERVIR DANS LA WEHRMACHT

 

    
 
 

Jeune cadre de la Banque, je suis arrivé à Sélestat fin 1957, après mon retour d'Algérie et j’ai eu la chance de pouvoir nouer de solides liens d’amitié avec Monsieur WINLING, jeune caissier du Bureau qui m’a raconté en détail les événements dramatiques qu’il avait vécus depuis son incorporation de force dans la Wehrmacht jusqu’à sa blessure sous les murs de Colmar où il combattait dans une unité de la France Libre.  Lors de mon séjour en Alsace de 1956 à 1963, j’ai connu également M. Edmond PETTERMANN, ancien inspecteur du Trésor, qui a été un des rescapés de l'internement et de la déportation des OR Alsaciens ayant refusé de porter l'uniforme allemand. Cette histoire, peu connue m'avais vivement impressionné.

C'est en hommage à Charles FRANTZ, Chef de Comptabilité, mort en déportation dont le nom, oublié de tous, que j'ai tenu à vous rapporter le récit de cet épisode tragique et bouleversant. J'ai pu grâce à des amitiés conservées en Alsace avoir communication d'un document important (185 pages) publié par Monsieur. E. PETTERMANN, principale source de mon information.

L’écrasement de la France en 1940 va rapidement poser le problème des anciens OR (Officiers de Réserve)

Loin de mettre à profit le répit qu’a représenté le très lent démarrage d’une campagne militaire statique et dépourvue d’enthousiasme et de remédier au plus vite aux dysfonctionnements qui avaient montré les insuffisances de la préparation aux combats, les autorités militaires n’ont fait preuve d’aucun dynamisme pendant la première phase de ce que l’on a appelé "la drôle de guerre ". Tout était joué pour que l’on assistât à une catastrophe ; impréparation et absence de motivation ont été les ingrédients de ce grave échec.

En mai 1940,les événements iront très vite ; tout sera bâclé en cinq semaines. Mais pour l’Alsace, le Führer est très pressé, bafouant le Droit International il décide, au début du mois de juin1940, avant même la signature de l’Armistice que :

  • l’Alsace et la Lorraine seront immédiatement rattachées à la province de Bade ;
  • le Gauleiter de Fribourg aura droit de vie et de mort sur ses nouveaux administrés et n’en rendra compte directement qu’au Chancelier lui-même.

Concrètement, avant même que les armes se soient tues, dès le 2 juillet 1940, les communes seront dans l'obligation de  reprendre les noms germaniques qui étaient les leurs avant leur réintégration à la France ; tous les panneaux de signalisation devront être rapidement rectifiés, la seule langue parlée et écrite sera l’allemand et l’usage de la langue française sera un délit qui sera sanctionné ; la germanisation des noms patronymiques et des prénoms sera imposée et même dans certaines communes un grattage des inscriptions en langue française sur les pierres tombales sera au moins partiellement mis en oeuvre.

Quelques mois plus tard un nouveau train de mesures est lancé, plus coercitif que le premier. A partir de mai 1941 1e S.T.O. peut être imposé aux jeunes gens ayant atteint 17 ans.

 En août 1942, le Service Militaire obligatoire dans la Wehrmacht est décrété et en deux ans et demi, vingt classes d’âge seront ainsi incorporées de force. Revêtir l’uniforme honni touchera quelque 40.000 jeunes et cela va grandement perturber de très nombreuses familles alsaciennes avant, après l’incorporation et surtout lors du départ d’un fils pour un théâtre d’opérations sur le front de l’Est, notamment. Même si tous les mobilisés n’ont pas à subir cette épreuve tragique entre toutes, près de 40% d’entre eux ne reverront pas leur village. De surcroît, plus de 10.000 récalcitrants au S.T.O. ou à l’incorporation seront condamnés à des peines d’internement au camp de "rééducation du Struthof ". Grâce à cela, l’intégration " sic " avance ! Les Alsaciens et les Lorrains font partie du "Gross Reich ". Chacun peut imaginer comment cet effondrement des libertés publiques et individuelles, cette volonté d’écraser toute velléité de résistance en s’appuyant sur la délation, sur des dénonciations anonymes prises en compte sans aucune vérification a provoqué un choc dans les esprits; la peur de la répression a régénéré, si besoin en était, le sentiment d’avoir tout perdu en quittant le giron de la doulce France.

Dans ce contexte, le problème des anciens officiers de réserve n’allait pas tarder à se poser. 

En août 1942,la Gestapo a eu connaissance de l’existence du réseau " Le Front de la Jeunesse Alsacienne " qui avait diffusé les mots d’ordre de boycotter les conseils de révision allemands. Très rapidement les noms des principaux "meneurs " furent révélés. Vingt quatre d’entre eux furent arrêtes et traduits devant un tribunal ad hoc ; Alphonse ADAM et cinq de ses camarades furent fusillés en 1943, les dix huit autres envoyés en camp de redressement. Dans les premières semaines de 1943, un groupe de plus de deux cents garçons des villages du Sundgau (Sud de l’Alsace) réussirent un passage de nuit, en Suisse, sans rencontrer de difficultés ; la même aventure fut tentée le lendemain par des conscrits du village de Ballersdorf. Ces derniers, armés de fusils de chasse, furent interceptés par une patrouille ; il y eut un échange de coups de feu, des morts, des blessés. Hélas, la gendarmerie allemande eût tôt fait de retrouver les fuyards. Quatorze jeunes gens de 18 ans au plus ont ainsi comparu devant le tribunal militaire de Strasbourg ; quelques heures après le jugement, ils furent pendus au camp du Struthof et passés au four crématoire. La répression n’était pas suffisante, il fallait également punir les familles : plus de deux cents personnes ont été raflées et transférées sans jugement en Allemagne. Malgré la brutalité de ces réactions, les incidents ont été nombreux tout au long de cette première mise en place des incorporations de force : refus de se présenter, chants de la Marseillaise, inerties volontaires des conscrits. L’occupant y a répondu de diverses façons suivant l’humeur du moment et l’appréciation de la gravité des offenses : bastonnades, matraquages plus ou moins prolongés pouvant se traduire par des infirmités permanentes voire par la mort, assez rarement par un passage devant le tribunal, mais fréquemment par un envoi en camp de redressement (Schirmeck) pour une rééducation rapide. Bien sûr avec de telles méthodes, l’ordre fut rétabli. Aucune information n’a filtré en France sur ces événements, la Presse était bien muselée et la Gestapo veillait.

L’effectif total des officiers de réserve alsaciens dépassait un peu les six cents, chiffre brut non corrigé des dispenses pour situation familiale, pour motif professionnel, pour motif de santé. Au fur et à mesure de l’extension des fronts, l’armée allemande a considéré que le réservoir humain que constituait cette partie de la jeunesse alsacienne devait être exploité de manière intensive d’autant qu’aux yeux des occupants l’incorporation de cette élite locale était un moyen d’amalgamer plus rapidement la province nouvellement conquise. Dans le même temps, les états-majors considéraient les officiers de réserve français comme une catégorie à part qui avait droit à un certain respect mais qui également inspirait leur méfiance au même titre que la couche intellectuelle de la région. En tout état de cause, pensaient-ils, il serait prudent de mobiliser ces jeunes dans des unités spécifiques plutôt que prendre le risque de la contamination d’unités par une diffusion de la subversion. Progressivement, de 1942 à 1944, les conseils de révision allemands ont examiné le cas des anciens OR français et évalué les aptitudes physiques et l’état d’esprit des intéressés ; jusqu’à la fin de 1943, la Wehrmacht a différé d’appliquer la mobilisation pure et simple de ces derniers. Au début de 1944, le pas est franchi : convoqués de nouveau devant un conseil de révision, sous menaces explicites de représailles sur les familles en cas de désobéissance, les EOR subissent de fortes pressions de la part des officiers SS présents pour signer un engagement dans les Waffen-SS ; le piège était trop grossier et aucun volontaire ne se manifesta. Mais les dés étaient jetés, le 20 mai 1944, 60 OR répartis sur les deux ex départements alsaciens sont convoqués à Cernay.

Personne ne connaît la clef de la sélection car aucun de ces garçons n’avait connu auparavant un des présents ; après bien des discussions il a paru un moment que le point commun majoritaire du groupe pouvait concerner des ennuis le plus souvent mineurs avec l’administration allemande, mais on verra plus loin qu’il n’en est rien. Il ne s’agissait que d’un panel représentatif de la catégorie, donc en quelque sorte de cobayes dont l‘état d’esprit devait correspondre avec celui de ensemble des officiers de réserve.

 

Le camp de CERNAY

A Cernay, dix OR n’avaient pas rejoint le groupe aussi les cinquante présents furent répartis dans les deux baraques qui leur étaient destinées ; aucune sanction ne leur a été infligée devant leur refus d’accepter l’uniforme, car le camp ne comprenait que des volontaires européens incorporés dans les Waffen-SS ; une réponse improvisée à ce refus risquant de compromettre les opérations de recrutement dans les autres baraques, il était urgent d’attendre le lendemain. Un scandale aurait, il est vrai, risqué d’avoir le plus mauvais effet sur les hommes. Le lendemain matin, le commandant du camp accompagné de deux officiers français dont le commandant Couture chevalier de la Légion d’honneur est venu aux premières heures faire la morale aux alsaciens, développant le thème de la croisade anti-bolchevique ; les deux français ont vivement insisté sur le courage qu’il fallait manifester pour s’opposer à l’envahissement de l’Europe par ces hordes de sauvages qu’étaient les soviétiques. Après avoir adressé à la troupe un salut hitlérien auquel aucun des  O R n’a répondu, il a manifesté sa mauvaise humeur. S’étant enquis des professions des uns et des autres, il a demandé à nouveau s’il y avait des volontaires pour un engagement dans la croisade menée par le chancelier contre l’asservissement de l'Europe, puis a ajouté qu’en conséquence nous devions être considérés comme des allemands de souche résidant à l’étranger dont le sort devait être confié à des officiers SS aptes à récupérer " ce matériel humain de qualité ".

 

Le calme et l’absence de décision allait durer 6 jours durant lesquels les uns et les autres purent se déplacer librement, jouer aux cartes, lire ou faire un peu de sport. Mais, dans leurs coeurs les alsaciens étaient très inquiets. Le 5 juin, le groupe récupéra 9 retardataires : 5 médecins, 2 chirurgiens-dentistes, 1 pharmacien et 1 OR en déplacement privé qui n’avait reçu la convocation que tardivement. Un seul n’avait pas rejoint. Parmi les 9 retardataires, un certain MATHIS, médecin à HOERDT (Bas Rhin) s’est laissé influencer par les allemands et a signé son engagement dans les Waffen SS ; il a revêtu aussitôt son nouvel uniforme ; en récompense, il a pu obtenir un poste à Cernay et l’a conservé jusqu’à la débâcle dans une unité SS qu’il a suivie en Allemagne. Nul ne connaît le sort qui a été le sien, mais il n’a pas reparu à Hoerdt.

Le 6 juin 1944, par le bouche à oreille, la nouvelle du débarquement allié en Normandie s’est répandue dans le camp ; la certitude que le choix du refus avait été le bon choix s’est ancrée dans les coeurs, soulevés par une vague de joie et d’espoir. Un des OR dont l’épouse avait signalé son arrivée à Cernay a pu franchir sans mal le poste de garde du camp et retrouver sa femme avant la nuit. Ses camarades lui ont donné à son retour le sobriquet de " vol de nuit " qu’il a conservé jusqu’à la fin de la guerre.

Le 10 juin, la nouvelle d’un transfert de tout le groupe dans la région de DANTZIG en Pologne a bouleversé nombre d’entre eux. Fort heureusement l’horaire a permis à chacun d’aviser les familles par courrier et de préparer son maigre balluchon. In extremis, les membres du corps de santé, sur intervention de l’ordre des médecins, ont pu regagner leurs foyers. Le groupe était donc ramené à 52 personnes. A la gare de Cernay, 2 wagons de 3° classe étaient à quai ; ils en prirent possession à raison de 4 hommes par compartiment. L’escorte allemande se limitait à 1 officier et l sous-officier par wagon. Le voyage, somme toute relativement confortable, a duré 4 jours, entrecoupés d’alertes aériennes et d’une évasion qui n’a pas suscité de grande réaction de la part des officiers allemands prochainement affectés en Russie. L’un d’entre eux a seulement sorti son revolver et l’a ostensiblement armé. La nourriture a été distribuée chaque jour et n’était pas à critiquer. La destination finale était KONITZ, pour le camp de BRUSS situé à 30 kilomètres de Dantzig. En montant dans les camions qui les attendaient à la sortie de la gare, les OR ont pris conscience que les choses sérieuses allaient commencer ; ils s’étaient tous tenus coi dans la crainte de représailles sur des membres de leurs familles et la chance leur avait souri lors de l’évasion d’un de leurs camarades au cours du déplacement. Ils pressentaient en apercevant des femmes en tenue de déportées que leur vie allait prendre une toute autre tournure. L’évadé avait bénéficié du fait que la liste des partants avait déjà été modifiée manuellement et l’officier responsable voulait éviter les histoires. Ce garçon s’appelait Mugler il est rentré en Alsace sans encombre, en voyageant clandestinement. Etant en costume civil, il a pu échapper à tout contrôle. Ceci dit, son geste improvisé aurait pu se terminer tragiquement pour lui et pour ses camarades.

Le camp de BRUSS (14 juin - 24 juillet1944)

Le séjour au camp de Bruss a duré 50 jours au cours desquels le groupe des 52 fut soumis à un traitement éprouvant : périodes de flatteries, de fausse compréhension, de fausse tolérance suivies brutalement d’un revirement total avec cris, hurlements, menaces à mots couverts et même menaces de représailles sur les familles. Successivement, 4 puis 6 des OR ont craqué et ont accepté d’endosser l’uniforme allemand. Une série de lettres de protestation signées des 42 irréductibles et destinées au Président de la commission française d’armistice, le général HUNTZINGER, au chargé d’affaires de l’Ambassade de France à Berlin et au Chancelier du Reich, ont été transmises par la voie hiérarchique. La rupture était totale et le refus irréversible ; le commandant du camp était manifestement las des tergiversations et de la faiblesse que laissait apparaître la passivité de ses supérieurs, il trouva une échappatoire dans l’opportunité d’un transfert du groupe à Konitz où se trouvait la gare la plus proche. Dans ce lieu de transit, le commandement s’exerçait avec brutalité, à telle enseigne que chaque matin les alsaciens étaient persuadés de faire bientôt connaissance avec un peloton d’exécution. Trois jours plus tard c’était un départ pour une destination inconnue. La petite troupe fut conduite sur un quai d’embarquement encadrée par des SS et des maîtres-chiens, accompagnés de leurs molosses. Deux wagons à bestiaux réformés étaient destinés à nos OR ; ils y furent répartis par moitié avec deux officiers SS armés et deux sous-officiers. A la nuit tombante, le train se forma et s’ébranla vers Orienbourg ; après un fort long arrêt dans cette bourgade, nouvel arrêt à Bergedorf, à une quarantaine de kilomètres de Hambourg, nombreuses manoeuvres et changement de locomotive pour emprunter une voie secondaire à travers champs jusqu’au camp de concentration de NEUEENGAMME. Au cours de ce périple chacun avait pu apercevoir des femmes en vêtements de bagnard qui leur faisaient des signes incompréhensibles. C’est dans ce camp qu’allait commencer leur épouvantable calvaire d'où plus de la moitié d'entre eux ne revinrent pas.

 

Le camp de NEUENGAMME et ses Kommandos

(3 août 1944 - mai 1945)

Dès l’arrêt du tortillard, les portes des wagons furent ouvertes avec brutalité et au milieu des cris, des hurlements des sous-officiers et des aboiements des molosses, il fallut sauter sur le ballast la peur au ventre. La faim la soif étaient oubliés. Les membres du groupe passèrent aussitôt devant le secrétaire du camp pour un bref questionnaire et l’attribution d’un numéro matricule inscrit sur une plaque métallique enfilée sur une petite ficelle ; cette plaque devait constamment être portée autour du cou par chaque détenu. Le numéro matricule était précédé d’un triangle rouge, pointe en bas qui signifiait 1’appartenance des détenus à la catégorie des politiques ; le triangle contenait la lettre F pour français. Bien entendu, chaque fois qu’il faudrait se présenter à un gardien, il serait indispensable d’utiliser le matricule et non le patronyme.

La seconde étape fut un passage à la douche, à l’épouillage et au rasage complet du tout le système pileux des individus. Puis à chaque détenu furent lancés des vêtements civils usagés et une ficelle pour faire tenir le pantalon, tandis que les vêtements précédemment enlevés étaient portés à la désinfection et que l’argent, les bagues ou chevalières, les montres stylos et autres objets personnels récupérés lors des déshabillages étaient emmenés également par les geôliers.

Alors seulement, les anciens EOR furent conduits à leur baraque réservée en priorité aux français et accessoirement aux polonais ; contents de se trouver en compagnie de compatriotes, ils s’insérèrent dans les groupes constitués et se trouvèrent une paillasse. Très rapidement il apparut que cette affectation était privilégiée ne fut ce parce que chacun d’eux était exonéré des formalités répétitives et usantes des appels du matin et du soir ainsi que de la course aux abris en cas d’alerte aérienne. Par ailleurs ils étaient dispensés du travail forcé et leur gros problème était de tuer le temps, sans livres, sans jeu de cartes. Aussi, des cycles de conférences et d’exposés, voire des cours de mathématiques et de langues furent-ils organisés avec un réel succès car chacun sentait la nécessité de conserver son moral pour ne pas ressasser en permanence ses peurs et ses soucis.

L’alimentation était devenue nettement insuffisante, mais grâce à la restitution rapide par le gardiens de l’argent de poche confisqué, il était possible d’améliorer l’ordinaire en achetant de petits tonnelets de légumes crus et salés (choux rouges et rutabagas) ainsi que des poissons salés. Au bout de 2 mois, toutes les économies étant épuisées, la faim commença à tenailler les estomacs. Pour le chef du camp, la pompe à " finance" étant désamorcée, il fallait modifier l’organisation du camp.

Deux semaines après leur arrivée dans le camp, les Français furent déplacés dans une ancienne écurie désaffectée et mal entretenue, sans moyen de chauffage, sans aucun confort, avec un toit mal joint qui laissait passer pluie et vent. Le local était meublé de lits superposés à 3 étages, le plus élevé n’étant qu’à une trentaine de centimètres de la charpente. En novembre 1944, interrogatoire détaillé par un officier SS qui s’efforçait de cerner les sentiments de chacun. Le 27 novembre, le groupe est versé en totalité dans les blocks de travailleurs N und N (nuit et brouillard). C’est la condamnation sans appel (et sans jugement) à l’extermination lente des morts en sursis. Nouveau passage à la douche et rasage intégral de tout le système pileux. Suppression des chaussures et remplacement par des claquettes à semelle de bois. Plus de bas ni de chaussettes. Répartition dans des châlits à 3 étages. Il y a 1.000 détenus par baraque pour 300 paillasses. La nuit il faut s’étendre la plupart du temps sur une planche nue de 70 à 75 cms de large, avec une petite couverture par personne. Il n’y’ a pas d’oreiller ni de traversin, il faut donc plier sa veste (souvent mouillée) et y inclure ses claquettes faute de quoi elles sont volées et on peut marcher pieds nus pendant plusieurs jours. N’oublions pas que dans la région de Hambourg, la température extérieure descend fréquemment en dessous de -20° ; heureusement, l’insuffisance des places de couchage impose de dormir à 3 par paillasse, tête bêche, de manière à bénéficier de la chaleur des voisins. Le matin c’est la course aux W-C : 20 trous ronds percés dans une planche. Pas ou peu d’eau ; se laver au réveil relève de l’exploit car la cohue est grande, provoquant souvent des accidents. Le savon n’existe pas, de surcroît, les toilettes servent de morgue provisoire à ceux qui ont été trouvés morts le matin (souvent ceux des 3° étages des châlits). Le petit déjeuner, c’est une décoction de ronces et d’orties plus ou moins chaude et de couleur noire. Pas de pain, pas de féculent, pas de sucre, aucun solide, bref pratiquement zéro calorie. Une demi heure plus tard, c’est le départ du camp, tous groupés en 5 colonnes, de manière à rendre le comptage plus facile (10 détenus tous le deux rangs). La troupe des bagnards revient du travail à midi ; des camarades de corvée ont cherché les bouteillons de soupe d’où ils ont pu prélever pour eux qui une pomme de terre, qui un morceau de légume. Et la distribution s’effectue dans le plus grand ordre, chacun recevant une louche du liquide qui quoique fort peu nourrissant doit être avalé ou lapé le plus rapidement possible faute de quoi on peut en être délesté par un voisin. La pause dure globalement 1 heure et c’est le départ en colonnes par 5 avec le bruit des claquettes sur le pavé (quand il n’y a pas de neige).

Le soir, après une journée de 12 heures, les détenus rentrent ; ils doivent se rassembler en bon ordre devant leur baraque car ils ne pourront recevoir leur morceau de pain et pénétrer dans leur dortoir que sur signal des gardiens. Il est primordial de ne les irriter d’aucune manière, chacun est à leur merci l’appel ou plutôt le comptage peut durer plus d’une heure, debout dans le froid, recrus de fatigue et affamés.

Ce martyre devenait quasiment insupportable lorsque des gardiens, pris de boissons, avaient l’idée de forcer les prisonniers à effectuer des mouvements d’ensemble. Puis, normalement, lorsqu’ils avaient satisfait à leurs caprices, c’était la distribution du pain noir, environ 150 gr. par bagnard, mais au moins une heure de sommeil avait été perdue.

En cas d’alerte aérienne, il fallait tous sortir des baraques avec sa petite couverture et ses petits trésors personnels et filer en courant vers le seul abri du camp qui ne comprenait que deux ouvertures. Les gardiens pensaient accélérer le mouvement en matraquant à tout va les dos courbés qui passaient près d’eux. Dans les abris l’air était quasiment irrespirable en raison du manque d’hygiène dont tous souffraient mais la température devenait vite douce du fait de l’entassement. Pour éviter les évasions, les gardiens étaient persuadés qu’il était indispensable de faire régner dans le camp un climat de peur et d’insécurité. La crainte étant le commencement de la discipline pensaient-ils.

Travaux auxquels les OR ont été contraints

  1. Pour les blessés et les convalescents : confection de " défenses " pour la marine fluviale allemande. Un ensemble de boules de papier serrées par des ficelles et encordées les unes aux autres le tout entassé au maximum dans des sortes de grosses nasses dont l’utilisation devait amortir les chocs des bateaux sur les quais et des bateaux entre eux. Chaque détenu était astreint à utiliser les 50 mètres de corde qui lui étaient remis en début de journée. Les allemands veillaient à ce que régulièrement des hommes quittent cet atelier si leur état de santé s’améliorait.
  2. Chargement et déchargement de péniches : travail de force. Déchargement de sacs de  plâtre ou de ciment de 50Kg à dos d’homme en passant sur une planche de 30 cms qui ployait sous la charge pour passer sur le quai ; même chose pour le déchargement de gravats dans des couffins. Le chargement des péniches était plus pénible encore, c'était l'expédition de la production de la briqueterie du camp ; les briques étaient lancées deux par deux, à un autre détenu qui se tenait à 3 mètres, mais la réception des deux briques s’accompagnait d’un râpage et d’une griffure des mains, en sang au bout de 20 minutes de ce petit jeu. Les gardiens étaient là pour punir les maladresses, les lenteurs ou accélérer les cadences. Ces opérations de chargement pouvaient durer deux jours consécutifs.
  3. Commando des wagonnets : travail épuisant. Il fallait soit pousser ou freiner les wagonnets pleins de gravats ou d’argile alors que le sol n’avait pas été préalablement aplani, soit déplacer une ligne existante avec une pioche et une pelle alors que le sol était constitué d’une argile extrêmement lourde dans lequel le rail était profondément enfoncé. Le chantier sans doute le plus dur surtout pour un bureaucrate ou pour un membre d’une profession libérale. Le caractère d'urgence du déplacement excitait la hargne des geôliers qui se montraient sans pitié.
  4. Travaux de terrassement - Travail également épuisant "N et N " : être sous la pluie, la neige et l’eau et creuser des drains ou des fondations dans une argile compacte dont chaque pelletée pesait un poids considérable auquel il fallait ajouter la force que demande l’arrachement avec des claquettes aux pieds (et des engelures ouvertes) c’était 1’ épuisement garanti avant la fin du temps de travail. Parfois, mais à intervalles irréguliers et imprévisibles, il y avait une demi-journée de repos. Ces jours là, de nombreux détenus erraient dans le camp, faute de place dans les baraques, ils marchaient pour moins subir la morsure du froid. Dans la cour défilait la fanfare, servie par des bagnards jouant des airs entraînants et des marches militaires. Pour intéresser le public, un sous officier SS avait sorti d’une baraque un sénégalais énorme par la taille et l’avait hissé sur une plate-forme, comme si cela était un podium ; il défiait les détenus de se mesurer à la boxe avec ce géant, en promettant une tranche de pain aux volontaires, bien que le KO en soit le prix à payer. Il y avait toujours un affamé qui se portait candidat, mais cela ne présentait guère d’intérêt, sauf pour les surveillants qui trouvaient le spectacle désopilant.

Il y avait d’autres ateliers de travaux dans le camp mais ceux-ci n’étaient pas accessibles aux français, nous ne ferons donc que les citer : la briqueterie (extraction de la glaise, moulage, séchage), un atelier de production d’éléments d’armes, enfin un atelier de montage d’armes.

Pour déchirer la cohésion du groupe français qui avait la particularité d’exaspérer les allemands, il fut décidé de faire éclater sa résistance en le dispersant à travers le Reich ; la quasi totalité d’entre eux fut ainsi ventilée dans de nombreux " kommandos extérieurs " Là-bas ce fut le véritable enfer duquel plus de la moitié de nos compatriotes ne revinrent pas.

L’enfer des " kommandos extérieurs "du camp de Neuengamme

Sur les 42 détenus OR ayant refusé de revêtir l’uniforme allemand, un seul ne fut pas affecté à un "kommando extérieur", mais c’était sur ordre de la gestapo, il s’agissait de l’officier de réserve MANTZER Alfred sur lequel pesait des soupçons d’appartenance à un réseau de résistance en Alsace. Avant même de constituer des mini groupes de 2 à 3 personnes, MANTZER fut muté au transport des gravats par wagonnets. Pour bien lui faire comprendre que le " bon temps " était révolu, au premier signe de fatigue, il reçut un violent coup de barre de fer sur la main qui lui brisa les os et provoqua sa déformation. Après beaucoup de souffrances et une poussée de phlegmons, il fut envoyé à Ravensbruck, mais pas pour se faire soigner. Heureusement, sa robuste constitution lui permit de tenir jusqu’au 8 Mai 1945. Il ne pesait plus alors que 35 Kg et avait assisté à des scènes horribles de cannibalisme et à la mort de milliers de déportés. Ses jours semblaient comptés, mais une fois rentré chez lui, sa bonne santé reprit le dessus.

Les affectations  de ses camarades aux kommandos extérieurs furent bientôt connues ; c’est ici que le facteur chance a le plus joué ; ceux qui partaient à deux ou à trois n’étaient ni plus ni moins favorisés que celui qui rejoignait seul un autre groupe inconnu car l’entraide était pratiquement impossible et, de surcroît, le centre destinataire se faisait un devoir de disperser les arrivants dans des dortoirs éloignés.

Deux OR furent envoyés très rapidement à Ravensbruck en raison de leur mauvais état général. Il leur fallait du repos, ce serait la solution finale. Il s’agit des EOR BOLLENBACH Jean, Comptable d’entreprise, 4 enfants et ZEMB Paul, Ingénieur Electricien. Le premier de Colmar, le second de Strasbourg ; leur état de santé était devenu extrêmement précaire et ils tombèrent tous deux d’épuisement total à peine débarqués du train.

HARTMANN Charles, Magistrat à Mulhouse et LITHARD Robert, juge cantonal à Kaysersberg, 2 enfants dont 1 le 18 juin 1944, ont tous deux été envoyés mourants à Bergen-Belsen ; nul n’a retrouvé trace de leur passage.

BINNERT Lucien, Instituteur, 1 enfant et MULLER Alphonse, Ingénieur ont tous deux eu en charge des travaux qui excédaient leurs capacités physiques, l’un à Bremen-Farge, l’autre à Dessauerufer. BINNERT a été mis à l’infirmerie pour oedème, jaunisse et faiblesse généralisée ; ils ont ensuite été expédiés à Sandbostel ; le pauvre MULLER n’avait plus de dents et plus de capacité de résistance ; il n’a jamais pu voir son enfant.

GSELL Jean, étudiant, 1 enfant et ROHMER Joseph, Huissier de Justice, 1 enfant également ont été désignés pour Hambourg au chantier de déblayage de la ville paralysée par de terribles bombardements, une affectation d’autant plus intolérable que l’alimentation y était encore plus chiche qu’à Neuengamme. Un seul repas par jour ; ni l’un ni l’autre n’ont pu tenir plus de 2 à 3 semaines. Ils sont morts d’épuisement total.

ADOLF Robert, Huissier de Justice, 1 enfant, est parti pour le terrible chantier de construction d’un abri pour sous-marins à Brème, chantier redouté pour ses conditions de travail et pour la longueur excessive des horaires. Ce chantier a néanmoins été abandonné après un violent bombardement qui a perforé les murs de béton les plus résistants. Sans forces, il a succombé lors de son transfert à pied vers une autre destination.

Pour 8 OR, nul ne connaît les circonstances de leur mort qui est survenue dans des conditions malheureusement tout aussi atroces que pour les autres. Il faut citer FRANTZ Charles, 1 enfant, Chef de comptabilité  qu’un de ses camarades a aperçu, couvert d’oedèmes, de DOSSINGER Robert, Directeur d’assurances, muté à Bremen, un chantier catastrophique (cf. supra BINNERT Lucien) Nous savons seulement qu’il a pu adresser une lettre à ses parents en date du 30 juillet 1944. GROSHENS Ernest, Ingénieur ICS affecté au Kommando de Blumental où il a attrapé un énorme phlegmon à la main. Vraisemblablement envoyé à Ravensbruck après un transit à Neuengamme, il a du y décéder à moins que ce ne soit durant son transfert. RIEHL Charles juriste dont le sort était lié à celui de NUSSBAUM Alphonse, instituteur sont tous deux partis pour le complexe industriel Hermann Goëring semblent selon toute vraisemblance avoir été tués lors d’un bombardement. MULLER Alphonse Ingénieur, ainsi que MATTERN Frédéric, Instituteur, 1 enfant, affectés tous deux au chantier de Hambourg ont disparu sans laisser de traces. Ont-ils été fusillés lors de l’abandon de l’exploitation du chantier, se seraient-ils évadés car une croix porte le nom d’un homonyme de MULLER au cimetière du Struthof ? MATTER Emile serait mort à Neuengamme dernier endroit où on l’ait aperçu, mais les archives du camp ont été très mal tenues de sorte que l’on ne dispose guère d’informations sur sa fin. Il convient également d’indiquer les noms de HAUSSWIRTH Paul, Avocat, que son camarade PETTERMANN Edmond a rencontré dans un état d’extrême épuisement et qui est vraisemblablement mort à Woebbelin et enterré dans une fosse commune ainsi que le nom de KIRRMANN Marcel tellement épuisé à Neuengamme qu’il a pu y mourir avant de partir dans un kommando et celui de WERTZ Constant Magistrat, 2 enfants qui aurait été aperçu agonisant à Lubeck. Au total, c’est bien 22 OR sur 42 qui ont donné leur vie plutôt que d’accepter la honte d’endosser l’uniforme allemand. Leur supplice a été physiquement atroce, mais il s’est superposé à une souffrance morale énorme, la peur constante que des retombées atteignent leurs familles. Bref ce sont d’authentiques héros dont le souvenir ne doit pas être effacé de nos mémoires.

Lorsque l’on se penche sur l’histoire des survivants après les grandes souffrances éprouvées déjà au camp de Neuengamme, il apparaît que pour un peu plus de la moitié d’entre eux, il fallait que la libération intervienne rapidement ; d’ailleurs, 12 des rescapés étaient atteints ou porteurs du germe de l’épidémie du typhus qui s’est alors manifestée au pire des moments. Car le facteur chance a joué pour beaucoup ; chaque fois qu’un site était abandonné, des gardiens n’hésitaient pas à tirer sans sommations à la mitraillette sur tout ce qui ne leur plaisait pas ; s’évader présentait encore plus de risques dans la déroute que dans le calme ; pourtant deux OR ayant sans doute eu l’intuition de l’approche d’un grand danger n’ont pas hésité à franchir le pas : l’un a évité à Lubeck d’être embarqué sur une péniche métallique qui a été coulée peu de temps plus tard avec 5.000 détenus à bord, l’autre s’évade au cours d’un transfert, par bonheur il arrive à rejoindre les lignes anglaises et gagne trois semaines de liberté par rapport à ses camarades. Bien sûr la forme physique a également constitué un atout, accroissant les capacités de résistance. Mais surtout, le système D et l’attention portée à l’environnement qui permet de profiter des opportunités.

NOUS N’OUBLIERONS PAS !

 

Déportés morts pour la France

 

1

ADOLPH Robert

Ingénieur

13.02.17 Drusenheim

16.12.44 en Kommando

2

BINNERT Lucien

Professeur technique

17.07.17 Mutzenhouse

16.12.45 à Sandbestal

3

BOLLENBACH Robert

Instituteur

06.05.14 Agolsheim

Fin.04.45 à Ravensbruck

4

DOSSINGER Robert

Direct. Assurances

08.06.14 Strasbourg

Mars 45 à Neuengamme

5

FRANTZ Charles

Chef Compt. Bque France

25.10.13 Strasbourg

Avril 45 à Neuengamme

6

GROHENS Ernest

Ingénieur

16.10.16 Netzwiller

Avril 45 en transport

7

GSELL Jean

Chercheur

03.19.18 Sigolsheim

Vers 03.45 à Hambourg

8

HARTMANN Charles

Magistrat

08.14.14 Mulhouse

28.04.45 à Bergen Belsen

9

HAUSSWIRTH Paul

Magistrat

 

28.04.45 à Woebbelin

10

HUEBER Eugène

Secrétaire de direction

03.07.15 Mulhouse

Février 45 à Bergen Belsen

11

KIRMANN Marcel

Employé

18.04.15 Bischoffsheim

Février 45 à Neuengamme

12

LITHARD Robert

Magistrat

11.03.13 Hastatt

15.04.45 à Bergen Belsen

13

MATTER Antoine

Professeur

11.06.14 Hohenecken

Avril 45 à Woebbelin

14

MATTER Emile

Secrétaire

26.06.16

Avril 45 à Woebbelin

15

MATTER Frédéric

Professeur

31.08.16

Avril 45 ? ?

16

MATTERN Frédéric

Professeur

26.03.14

 

17

MULLER Alphonse

Ingénieur

16.06.16 Colmar

Avril 45 ? ?

18

NUSSBAUM Adolphe

Directeur d’Ecole

25.02.17 Otterswiller

Avril 45 ? ?

19

RICHL Charles

Juriste

13.04.18 Bisheim

28.11.44 à Hambourg

20

ROHMER Joseph

Greffier de Justice

01.09.14 Turkheim

28.12.44 à Luebeck

21

WERTZ Constant

Magistrat

21.05.13 Colmar

28.04.45 à Luebeck

22

ZEMB Paul

Ingénieur

27.09.17 Strasbourg

Fin 04.45 à Ravensbruck

Les " rescapés "

 

1

BLAES Emile

Magistrat

  1. Vallerdingen

2

HERHARD Jean

Professeur

18.11.14 Strasbourg

3

GILLIG Cyrille

Ingénieur

12.03.18 Schiltigheim

4

HABERER Lucien

Cultivateur

25.01.17 Bischoffsheim

5

HENTRICH Paul

Forestier Principal

27.01.17 Bischoffsheim

6

HERING Alfred

Oenologue

17.06.14 Barr

7

HIS René

Ingénieur agronome

21.03.13 Strasbourg

8

KIENTZLER François

Ingénieur agronome

03.06.19 Ribeauvillé

9

KIPPER Léon

Magistrat

26.05.14 Strasbourg

10

MENTZER Antoine

Grossiste en papier

10.11.12 Colmar

11

MAURER Marcel

Fonctionnaire

08.13.11

12

PETTERMANN Edmond

Inspecteur

20.05.13 Houssen

13

ROMBOURG Albert

Instituteur

17.01.14 Reichhhoffen 

14

SIBLER Robert

Instituteur

19.11.12 Wintzenheim

15

STOLL Martin

Professeur de lycée

07.09.13 Kaysersberg

16

THUET François

Contrôleur des douanes

18.04.14 Colmar

17

VOGEL Henri

Agriculteur technique

08.18.12 Ste Marie aux Mines

18

WETTERWALD Charles

Agent de bureau

13.11.15 Fessenheim

19

WILL Ernest

Cadre de Préfecture

05.03.15 Strasbourg

20

WOLFENSPERGER Alphonse

Maraîcher

24.07.11 Volgensheim

-ANNEXE-

  1. au Tribunal Militaire de Strasbourg par devant le juge Cdt JADIN

Dialogue entre un EOR rentrant de Neuengamme, témoin et l’ex-Gauleiter WAGNER

EOR Interné : Pourquoi ma déposition est-elle fausse ?

WAGNER : Parce que je ne suis pas l’instigateur de l’introduction du service militaire obligatoire en Alsace. EOR Interné : Qui est-ce d’autre ?

WAGNER : C’est Adolphe HITLER qui l’a ordonnée.

EOR Interné : Selon quelle argumentation ?

WAGNER : Pour les A1saciens cela allait de soi.

EOR Interné : Comment ? Mais nous sommes des Français.

WAGNER : Nous avons de tout temps considéré les Alsaciens comme étant des Allemands.

EOR Interné : Depuis quand ?

WAGNER : Les Alsaciens sont une population foncièrement al1emande.

EOR Interné : Depuis quand ?

WAGNER : Depuis plus de trois cents ans

EOR Interné : Assez !

WAGNER : En 1940 je suis venu en Alsace fortement persuadé que les Alsaciens étaient des Allemands ; c’est pourquoi j’ai toujours considéré les gens d’ici comme Allemands et je les ai traités comme tels. EOR Interné : Mais pourquoi a-t-on voulu incorporer les officiers et 1es sous-officiers de l’armée française sans leur conserver leur grade et leur arme ?

WAGNER : J’ai toujours été contre cette pratique. J’ai persévéré dans 1’ idée qu’il fallait donner à ces personnes le même rang et la même arme que ceux qu’ils détenaient dans l’armée française. C’est la Wehmacht qui s‘y est opposée.

EOR Interné : Et comment avez-vous réagi ?

WAGNER : J’ai dû m’incliner. Les sous-officiers furent incorporés comme simples soldats et les officiers ne furent pas inquiétés.

EOR Interné : Mais pourquoi, dans la suite, les officiers furent-ils sollicités à souscrire un engagement volontaire ?

WAGNER : J’ai eu avec HIMMLER plusieurs entretiens, notamment à MUNICH, où je lui ai soumis le problème des officiers. Nous avions en effet constaté, comme le témoin l’a évoqué très justement, que les officiers alsaciens représentaient un élément de troubles préjudiciable à la sûreté de l’Etat.

EOR Interné : Je constate avec plaisir que grâce à vos mouchards vous soyez arrivés à une telle conclusion. Et comment pensiez-vous remédier à ces menaces à la sécurité de l’Etat ?

WAGNER : HIMMLER ordonna de faire une enquête sur chaque officier. Après, ces messieurs devaient être incorporés dans la Wehrmacht ou la Waffen-SS, ou être transplantés.

EOR Interné : J’aurais préféré la transplantation au camp de concentration.

Cdt JADIN : Vous avez de drôles de manières pour faire disparaître les gens.

EOR Interné : Et quelle est la solution que HIMMLER a préconisée ?

WAGNER : Au printemps 1943 HIMMLER a ordonné de susciter parmi les officiers des engagements volontaires. Après quoi plusieurs officiers se sont signalés.

EOR Interné : A ma connaissance, aucun ne s’est signalé.

WAGNER : Si, si, il y en avait même beaucoup.

EOR Interné : Admettons. Pourquoi HIMMLER ne se sentait-il pas satisfait de ce résultat ?

WAGNER : Au printemps 1944 il sollicita une nouvelle fois les officiers. Cette fois aucun n’a réagi.

EOR Interné : Comment en est-on arrivé à 1’ incorporation de 50 officiers le 01.06.1944 ?

WAGNER : C’est HMMLER qui a décidé d’incorporer une cinquantaine d’officiers ; du comportement de ces derniers dépendait le sort des autres officiers de réserve alsaciens.

EOR Interné : Comment cela ?

WAGNER : Si les 50 officiers s’étaient déclarés volontaires, tous les autres officiers résidant en Alsace auraient été incorporés sans autre forme de procès ; ce serait devenu pour eux un devoir. Mais comme vous avez refusé 1’ incorporation, ils ont pu rester dans leurs foyers.

EOR Interné : Ainsi donc, nous avons été des cobayes ?

WAGNER : Oui.

Cdt JADIN : C’est quand même malheureux que l’on ait eu recours à des ballons d’essai.

EOR Interné : Je suis content d’avoir entendu de la bouche même de WAGNER ce dont nous nous doutions depuis toujours. Mais pourquoi avons-nous été transférés en camp de concentration et avons-nous été condamnés à mort ?

WAGNER : J’ignore ce qui vous est arrivé. Je ne savais même pas que vous aviez été incorporés. La première fois que j’ai eu connaissance de votre infortune, c’est après mon arrestation.

Cdt JADIN : Curieux qu’un homme comme vous n’ait pas été au courant d’un pareil fait.

WAGNER : Si je devais tout savoir, je devrais être un homme à dix têtes.

EOR Interné : Peut-être que l’une d’elle aurait eu un peu de bon sens. WAGNER, avez-vous le courage d’avouer ? Sinon... (je tire la matraque de ma poche). Connaissez-vous cet instrument ?

WAGNER : C’était l’arme de la police d’état prussienne avant 1933 ; elle a été supprimée en 1943.

EOR Interné : Oui. Et en Alsace, n’a-t-on pas utilisé de tels instruments au siège de la Gestapo à STRASBOURG, au camp de redressement de SCHIPMECK, au camp de concentration du STRUTHOF ?

WAGNER : A ma connaissance, non. J’ai d’ailleurs toujours désapprouvé les méthodes des SS et de la Gestapo.

LAZARUS : Voici que vous commencez à devenir tendre. Autant que vous étiez brutal autrefois.

EOR Interné : Vous souvenez-vous de la phrase que vous avez prononcée en 1943 " Encore plus de têtes doivent tomber, car celui qui n’est pas avec nous est contre nous et celui qui est contre nous sera anéanti ".

WAGNER : Je n’ai jamais proféré ces mots.

EOR Interné : Cela suffit ! Voulez-vous que je joue un peu de mon instrument ?

WAGNER : J’aimerais bien savoir ce que vous me voulez ; je suis aussi innocent qu’un nouveau-né. En outre je n’ai fait que mon devoir de fonctionnaire allemand. Si vous avez dû souffrir des choses fâcheuses je ne peux que vous plaindre profondément. Car je déplore sincèrement que vous ayez été torturés et suppliciés au camp de concentration.

EOR Interné : Jamais je ne me laisserai plaindre par un Allemand.

Cdt JADIN : Pouviez-vous, WAGNER, admettre que des gens soient battus avec un pareil instrument ?

WAGNER : Je n’y suis pour rien. Je me suis borné à exécuter et à faire exécuter les ordres que je recevais.

LAZARUS : Vous étiez pourtant un fonctionnaire de haute autorité.

WAGNER : Non, je n’étais qu’un petit fonctionnaire,.. Je vous comprends bien, mais je ne suis pas coupable. Ce n est pas moi qui ai mis l’affaire en marche. De plus, j’aimerais bien savoir pourquoi je me trouve ici, pourquoi on m’accuse. Je n’ai été qu’un simple organe d’exécution. Et aujourd’hui je suis victime de la tragédie d’une région frontière, l’Alsace.

LAZARUS : C’est un fait bien connu qu’aujourd’hui les criminels allemands se déclarent tous innocents.

Cdt JADIN : Lieutenant GILLIG, avez-vous quelque chose à ajouter ?

EOR Interné : Oui, je voudrais qu’au procès-verbal, on ajoute la phrase suivante " WAGNER s’est fait l’assassin de la jeunesse alsacienne en 1’incorporant de force dans la Wehrmacht ou la Waffen- SS. Il est l’assassin de 22 officiers français morts au Camp de NEUENGAMME. WAGNER est le bourreau de l’Alsace."

 

Il est midi. LAZARUS fait la lecture du procès-verbal. WAGNER signe à gauche. Je signe à droite. Je prends congé, en reprenant ma matraque.

En avril/mai 1946 eut lieu au Tribunal Militaire, siégeant à la Cour d’Assises du Palais de Justice de STASBOURG, le procès de l’ex-Gauleiter Robert WAGNER et de ses acolytes.

I. t GILLIG

Le 26 avril à 15h le lieutenant Cyrille GILLIG est appelé à témoigner. Dans sa déposition notre camarade retrace brièvement l’historique de notre drame et rappelle notre calvaire. Il termine en disant :

" Par notre attitude, nous avons sauvé nos camarades officiers de l’incorporation dans l’armée allemande. Mais 22 de nos camarades ont payé de leur vie leur fidélité à la France. C’est au nom des 42 victimes vivantes et mortes que j’accuse WAGNER. Nous avions été condamnés à mort, parce que nous avions eu l’ " audace " de rester fidèles à notre patrie ".

Le Président : WAGNER, qu’avez-vous à dire ?

WAGNER : Je répète que ce n’est pas moi qui ai exigé 1' incorporation, mais Adolphe HITLER.

GAEDECKE, un des adjoints de WAGNER essaie de sauver sa tête et demande la parole " Je n’ai pas cessé de rendre WAGNER attentif aux dangers que comportait la mobilisation des Alsaciens bien que je lui aie répété que des gens que l’on oblige à porter l’uniforme allemand ne seront jamais de bons soldats, WAGNER n’a jamais voulu m’écouter ".

WAGNER avoue que son seul crime pourrait résider dans le fait qu’il n’a rien entrepris pour empêcher la déportation des officiers. Il déplore une nouvelle fois que ces derniers aient dû endurer d’aussi abominables atrocités.

Le 4 mai 1946 le verdict tombe WAGNER et trois de ses adjoints, ROEHN, SCHUPPEL et GAEDECKE sont condamnés à mort, leurs complices à des peines de prison.

Le 14 août au petit matin les quatre sus-nommés sont conduits au Fort Ney, dans la Forêt du Rhin, pour y être fusillés. Les exécutions ont eu lieu à l’endroit où fin novembre 1944 le général allemand VATEERODT offrit sa reddition et celle de la ville de STRASBOURG au général LECLERC.