| La 2ème Guerre Mondiale
 

LE SERVICE DU TRAVAIL OBLIGATOIRE
Témoignage de M. Robert FRAYSSE

 

 

    
 

 Je m'appelle Robert FRAYSSE. Je vécus toute mon enfance et mon adolescence dans l'Aveyron dont mon papa était originaire et nous habitions à Villefranche de Rouergue.

A l'époque où commence mon histoire, nous étions en 1943, au mois d'août et je venais d'échouer à la 2ème partie du baccalauréat,  de 3 points ; je devais le repasser au mois de septembre mais, comme vous allez le voir, le destin en a décidé autrement.

J'avais un ami, un ami d'enfance avec qui nous avions toutes les conversations de jeunes gens et d'adolescents qu'il était possible d'avoir ; il s'appelait Louis, familièrement Loulou et à cette époque-là, il était dans un garage et  apprenait le métier de mécanicien.

C'était donc en août 1943, la période des vacances ; nous étions dans une partie de la France, zone non occupée que nous baptisions "zone no-no" car les allemands à l' époque occupaient pratiquement  tout le territoire français et il était possible à l' époque de franchir la zone de démarcation entre la zone véritablement occupée suite aux conventions d'armistice de 1940 et  la zone où nous étions dite "non occupée" mais qui l'était tout de même et nous pouvions passer d'une zone à une autre  avec une simple carte d'identité.

Or mon ami Loulou et moi, nous avions décidé depuis longtemps d'aller visiter le château d'Henri IV à Pau qui se trouvait justement dans la zone occupée.           

Dans un premier temps, nous avions expédié, Loulou et moi, nos bicyclettes en gare de Pau : nous espérions bien faire aussi quelques excursions à vélo car à l'époque, lui et moi, nous avions l'habitude de parcourir pas mal de km, mais il était plus facile d'aller jusqu'à Pau avec le train et de se promener ensuite.    

Nous voilà donc partis et arrivés à Bordeaux, il fallait changer de train. Le train pour  Bordeaux-Dax-Bayonne-Pau ne partait que le lendemain et  nous nous trouvions à la gare de Bordeaux sans beaucoup d'argent pour passer la nuit. Mon copain Loulou, beaucoup plus débrouillard que moi dit : "On devrait essayer d'aller à la gare de marchandises, on pourrait trouver quelque chose pour dormir comme il faut". Nous sommes partis vers la gare de marchandises où nous avons trouvé un vieux sommier métallique ; nous nous sommes couchés là-dessus et nous avons très bien dormi. Le lendemain matin, le 26 août 1943, nous avons rassemblé nos petites affaires, en fait nous ne partions que pour trois ou quatre jours, dans notre esprit et nous sommes montés dans le train toujours bondé à cette l'époque. IL fallait obtenir des fiches d'admission  pour monter dans le train et fiche d'admission ou pas, nous n'avions pas de place et nous étions debout dans le couloir avec nos petites valises qui contenaient une paire d'espadrilles, une ou deux chemises, une culotte, pas grand-chose. 

Et là,  peu de temps après le départ de Bordeaux, deux hommes, entre 35 et 40 ans, l'air étranger, nous ont demandé nos papiers ; nous avons très bien compris qu'il s'agissait des allemands.

Plus tard, nous avons su qu'ils appartenaient à la police secrète, la SICHERHEITS-DIENST qui était à la SS ce que l'ABWEHR était à la  WEHRMACHT (service de la sécurité de la WEHRMACHT). Nous leur avons donné nos cartes d'identité ; ils les ont regardées très rapidement et ils nous ont dit : "Ce n'est rien, c'est juste pour une petite vérification". On les a suivis comme des moutons ; ils nous ont emmenés dans un compartiment luxueux de 1ère classe où se trouvaient un jeune homme blond, un belge, avec son amie qui se trouvait dans ce train , je ne sais plus pourquoi., et ils nous ont laissés dans ce compartiment et sont partis dans le couloir. Alors, Loulou me dit : "Robert, je crois que nous ferions mieux de nous échapper". Or, le train s'arrête à ce moment, en gare de Dax ; on ouvre la portière et sur le quai, il y avait un agent SNCF. Loulou lui explique ce qui vient de nous arriver. L'agent SNCF lui dit : "Ecoutez, ce qui va vous arriver est très simple ; Ils vont vous arrêter et vous emmener à Bayonne ou Biarritz et ils vont vous enfermer là-bas". Loulou se tourne vers moi et me dit " "Vraiment, que peut-on faire ? on descend là et on fiche le camp". J'étais encore bien naïf .  Je lui dis : "Nous avons nos papiers en règle, que veux-tu qu'il nous arrive et que peut-on faire, ils nous ont pris nos cartes d'identité et si on prend nos bagages, on va attirer l'attention". Bon, finalement, on se rasseoit et nous avons perdus là une bonne occasion de nous évader.

Le train s'est arrêté à Bayonne. Nous avons ensuite pris une navette pour Biarritz où  nous sommes descendus, Loulou, moi, le Belge et son amie.

Là, il y avait une voiture qui attendait avec des soldats allemands. Ils nous ont embarqués et nous ont emmenés dans un petit hôtel de dernier ordre, l'hôtel de la Paix.

On nous a rendu aucun papier, bien entendu et ils nous ont tout de suite fait monter au 1er étage dans une petite pièce  où se trouvaient  plusieurs châlits doubles avec des paillasses. Il y avait 2 ou 3 chaises ; la fenêtre était occultée par un auvent en biais qui laissait juste entrevoir un morceau de ciel et on nous a laissés avec des jeunes gens comme nous.

Il y en avait un qui avait été arrêté comme nous dans un train à Orthez. Il  habitait à Orthez et il allait dans une petite ville chercher des haricots.   

Il y avait dans cet hôtel des jeunes gens comme nous qui avait été raflés par le service de la SS. Au bout de trois jours nous avions seulement mangé quelques tomates et un petit morceau de pain et là, le régime jockey commençait à se faire sérieusement sentir. On nous ouvrait la porte deux fois par jour pour faire, chacun notre tour, nos besoins. Au bout de 3 jours, on nous a appelés , à tour de rôle et là, on nous a fait vider nos poches. En ce qui me concerne,  je me suis retrouvé en face d'un policier en civil qui m'a demandé ce que représentait chacune des photographies trouvées dans mon portefeuille : il y avait la photographie d'un anglais. A cette époque, on avait des correspondants anglais quand on apprenait cette langue. J'avais reçu la photographie de mon correspondant anglais . Il était debout sur un rocher et cet Allemand m'a dit : "C'est un Anglais, vous vouliez passer en Espagne pour rejoindre des terroristes en Angleterre". Je lui ai dit : "Pas du tout, mon ami Loulou et moi, nous allions visiter le château d'Henri IV à Pau, nous avons déjà nos vélos en gare de Pau et c'est tout ce que nous voulions faire".

Cela s'est bien passé pour moi mais j'ai vu en passant devant une table un gros bâton tout abîmé à son extrémité et il y avait des débris de bois par terre et j'ai très bien compris que certains avaient été bastonnés. J'ai eu la chance mais en tout cas, on ne m'a pas battu. Loulou est ressorti et m'a raconté une histoire semblable à la mienne.

Nous sommes encore restés dans cet hôtel une dizaine de jours et, après, des soldats allemands nous ont emmenés en camionnette dans une autre maison plus grande : la maison blanche. Je suppose que c'était un autre hôtel.

On nous a d'abord mis tous les deux, Loulou et moi, dans une chambre minuscule, presque sans jour, et très froide malgré le début du mois de septembre ; quelques instants plus tard, un Allemand nous a apporté des couvertures qu'il fallait secouer car elles étaient pleines de poussières. On était crevés car nous ne mangions rien.

Après, on nous a emmenés dans une autre chambre plus grande où il y avait des lits de fer genre militaire de une place et une quinzaine de jeunes gens dont un pompier qui m'a appris une chansonnette : "Marchons gaiement......".

Nous parlions essentiellement de nourriture ; tout le monde avait des bonnes recettes surtout de macaronis, faute de viande à l'époque, et cela contribuait à nous faire venir l'eau à la bouche.

Nous mangions n'importe quoi : une sorte de soupe de légumes avec un tout petit bout de viande et un petit morceau de pain tous les matins. Dans la matinée, un Allemand nous apportait des journaux (les journaux de Vichy) et il proposait à ceux qui avaient de l'argent de les acheter.

Nous avons encore passé 7 ou 8 jours puis, sans prévenir, on nous dit : "bagages, bagages". Avec notre petite valise, nous sommes descendus et là un fourgon militaire allemand nous a transportés à Bayonne où il y avait d'autres fourgons semblables contenant des jeunes de 17 ans à 30 ans environ, raflés dans les mêmes conditions. Il se trouve que parmi eux, certains se trouvaient dans le train Bordeaux-Pau car ils avaient l'intention de franchir clandestinement la frontière espagnole et essayer de passer en Angleterre pour rejoindre l'armée du Général de Gaulle.

Mon copain et moi n'avions pas encore eu cette idée mais nous n'étions pas du côté des collaborateurs, bien au contraire. Bien plus tard, dans l'Aveyron et dans le Lot se sont formés des maquis très importants et plusieurs de mes camarades (dont beaucoup sont morts actuellement)  y sont partis mais ce n'était pas encore le moment et il n'y avait pas encore à ma connaissance d'organisation qui le faisait.

A Bayonne, nous étions là à attendre, au milieu d'une cinquantaine de jeunes gardés par 5 ou 6 soldats allemands. Là, j'ai un souvenir gravé dans mon cœur. Pendant que nous attendions, un train s'est arrêté et des soldats allemands en sont descendus. Ils se sont tous pressés vers la sortie de la gare mais tout d'un coup, un feldgendarme  s'est arrêté, a quitté ce groupe et il est venu vers nous. Il avait un visage très triste. Il a sorti un paquet de cigarettes de sa poche, nous a distribué des cigarettes et sans rien dire,  il est  parti en baissant la tête. Il nous a abandonné ses cigarettes.

Que Dieu bénisse cet homme, qui avait eu ce geste pour prouver sa solidarité envers nous.

Au bout de quelques heures, des officiers et des soldats allemands en plus grand nombre nous ont fait monter dans un train de voyageurs où ils nous ont casés par 8 ou 10 par compartiment. Ce train nous a amené à Bordeaux, le 10 ou le 11septembre 1943. Là, des soldats nous ont conduit à la prison du fort du HÂ.

La prison du Fort  n'existe plus aujourd'hui sauf la tour, très ancienne,  le reste a été démoli.. Elle comportait en grande partie le quartier allemand et le reste, un quart de la prison, restait sous régime français pour les délits de droit commun.

Là, on nous réunit dans un couloir. Nous sommes restés debout, en attente et petit à petit, nous sommes entrés dans un local où se trouvaient d'autres soldats fonctionnaires dont certains SS. Après un temps très long, sans eau ni café ni rien à 11 h du matin, Loulou et moi, toujours ensemble, sommes passés devant une sorte de greffe. On nous a pris ce qui nous restait, notre petite valise contenant le peu que nous avions et on nous a donné en échange un quart militaire en fer et une cuvette émaillée de couleur beige et on nous a dirigés vers de véritables cellules de prison. J'étais enfermé dans la cellule 59 où se trouvaient déjà trois prisonniers : un docker qui avait essayé de cambrioler un wagon de fromages sur les quais destiné à la Wehrmacht, un épicier qui avait travaillé en Allemagne et qui avait eu droit à une permission de quinze jours mais n'avait pas rejoint son usine à Bordeaux et un jeune,  raflé dans un autobus.

Mon ami Loulou a été mis malheureusement dans une autre cellule du même étage. 

Le docker, à mon arrivée, tout de suite m'a dit : "Tu sais ici, pour manger, c'est dégueulasse, la soupe est faite avec un peu de légumes pourris ; certains ont trouvé des crachats dedans, il faut avoir très faim". Il essayait de m'influencer pour m'écoeurer lors de l'arrivée de la soupe afin que je la laisse et qu'il puisse en bénéficier. La cellule mesurait 3 m sur 2 et nous étions 4. Plus tard est venu nous rejoindre un autre prisonnier d'une quarantaine d'année (j'ai su plus tard quand je l'ai retrouvé après la guerre, que c'était un héros de la résistance), puis un autre.

Il y avait un châlit fait de deux lits de bois superposés sur lesquels on avait posé une double paillasse (une sorte de sac en papier bourré de paille de bois) et une mince couverture de feutre. Il y avait une telle quantité de puces et de punaises que personne ne dormait sur les lits. Un jour, j'ai tué environ 80 puces.

On prenait ces paillasses et on les étendait sur le carrelage ; il n'y avait pas d'eau, pas de w.c, juste un seau hygiénique (vite plein), un vasistas avec un auvent en bois dans lequel les prisonniers qui nous avaient précédés avaient caché un bout de crayon et de petits morceaux de papier d'emballage récupérés auprès des coiffeurs qui nous rasaient tous les dix jours. Tous ceux qui se disaient coiffeurs pouvaient avoir la place.

Le matin, on nous donnait un quart de liquide baptisé café mais qui n'était que de l'eau dans laquelle on avait fait bouillir des pois chiches ou de l'orge grillé et la moitié d'une boule de pain de 12 cm de diamètre sur 4 cm d'épaisseur. A 11 heures, nous recevions dans nos cuvettes une soupe où nous trouvions toutes sortes de légumes mal épluchés mais très peu de pommes de terre. A 17 h, même chose jusqu'au lendemain matin.

Vers 7 h 30, souvent en même temps que le passage des prévôts, on nous faisait sortir de la cellule, au pas de course avec un bout de serviette et un gant et on se retrouvait dans une salle d'eau  où il y avait 2 ou 3 robinets, un w.c, et un trou pour vider le seau hygiénique. Entre le moment où on nous libérait et celui où on réintégrait à tour de rôle notre cellule au pas de course, il n'y avait pas plus de 3 minutes et demie, ce qui ne laissait pas trop de temps pour se laver la figure ; celui qui était chargé de vider et nettoyer le seau hygiénique, ce qui se faisait à tour de rôle, n'avait pas le temps de se laver.

Il y avait aussi dans la cellule voisine un prêtre en soutane, prisonnier comme nous, et quand nous étions dans cette salle d'eau qui servait à tout un couloir de la prison, cet homme, d'une soixantaine d'année, qui, par pudeur certainement, se refusait à faire ses besoins dans la cellule devant les autres prisonniers, arrivait avec un petit bout de tissu qu'il passait sous le robinet,  s'efforçait de faire ses besoins sur les W.C., se lavait ensuite avec le tissu puis repartait au pas de course avec son équipe.

Vers 10 h 30, on ouvrait toutes les cellule du couloir, tous les gardiens étaient là, les prisonniers étaient mis en rang, de chaque côté du couloir, regardant le mur. Un adjudant SS passait avec une cuvette remplie de cigarettes et on avait le droit d'en prendre une. Je ne fumais pas, je ne prenais pas de cigarette. Derrière l'adjudant passait un soldat avec un bout de journal enflammé pour allumer la cigarette que les fumeurs prenaient. Après 5 minutes accordées pour fumer, il fallait jeter les mégots dans une autre cuvette et on repartait pour notre cellule. Dans notre cellule, le docker me dit : "Prends la cigarette, tu l'allumes et tu me la donnes discrètement." J'ai fait comme cela et on ne s'est jamais fait prendre. C'était notre seule sortie.

Le dimanche, le régime était différent. Le matin, en même temps que la tisane-café, on nous distribuait une demi-boule de pain, quelques biscuits et une demi-pâte de fruit venant de la société religieuse anglo-américaine, les quaker's. Ces nourritures arrivaient à la prison sous le contrôle de la Croix-Rouge internationale. Pas de sortie cigarette ce jour. A 11 h : la soupe et rien de plus jusqu'au lendemain. J'étais tellement faible et accablé par la faim, qu'un jour, j'ai décidé de garder ma boule de pain, mes petits-beurre et ma pâte de fruits, pour tout manger avec la soupe de 11 h. Au moment de la distribution de la grosse louche de liquide avec ses légumes, j'ai émietté ma boule de pain dans ma soupe pour l'épaissir, je l'ai mangée et c'est la seule fois où je me suis senti le ventre plein ; mais déjà vers 15 h, j'avais le ventre qui me tirait et il fallait attendre le lendemain.

Dans cette cellule, nous n'avions aucun couteau ou ciseau ; il y avait une cuillère de fer dont on avait aiguisé le manche en le frottant recto-verso sur la mosaique du sol, de telle sorte qu'un côté tenait lieu de couteau avec lequel on pouvait se couper les ongles.

Comment se déroulaient ces interminables journées dans les cellules ? Comme nous n'avions aucun jeu, aucune distraction possible, nous parlions beaucoup. Le docker nous a raconté plusieurs fois comment, lui et ses copains, avaient fracturé un wagon pour voler des meules de fromage de gruyère destinées à la Wehrmacht.

L'épicier qui était, je crois, un séducteur, nous racontait sa vie d'autrefois. Sa famille était riche elle avait une voiture, chose très rare à l'époque.

La "bouffe" revenait souvent dans les conversations. Moins on a à manger et plus on parle de nourriture et là, c'était souvent de bonnes recettes de cuisine et cela ne faisait qu'augmenter notre faim.

Un jour, j'étais tellement faible que je suis allé à l'infirmerie où il y avait un jeune soldat  séminariste. Il m'a demandé ce que j'avais. "Je ne sais pas mais je me sens très faible, je ne peux pas tenir debout, etc". Nous étions seuls, il a été dans un placard chercher des tablettes de chocolat (5 ou 6 carrés) et il m'a dit : "mangez tout de suite et ne dites rien à personne" -Merci à lui- cela a été comme un petit arc en ciel au milieu de l'orage.

Dans la cellule, il y avait une façon de téléphoner : on cognait sur le mur, la cellule d'à côté entendait et un prisonnier de cette cellule  annonçait la nouvelle à travers l'auvent du vasistas ;  c'est ainsi qu'on apprenait qu'un tel avait été fusillé. Il ne faut pas oublier que tous nous étions des otages susceptibles d'être fusillés en fonction des décisions de l'armée allemande qui essayait de neutraliser la résistance française.

Un jour, dans la cellule voisine, un Allemand est entré puis sorti presqu'aussitôt ; un copain d'à côté a prévune le docker de notre cellule et lui a dit : "Ils vont me fusiller car le croque-mort est venu." En effet, quelques jours plus tard, cet homme a disparu.

 Le dimanche, après la "toilette", le prêtre montait sur son châlit et disait une messe qu'il célébrait avec un morceau de sa boule de pain. L'un des prisonniers montait sur le châlit et par le "téléphone", on se communiquait ses paroles d'une cellule à l'autre..

Je suis resté jusqu'au 10 novembre 1943. Le 10 novembre, on nous dit : "Allez, gamelle, cuillère". Après avoir quitté notre cellule, on nous a conduits dans une pièce immense (plus de cinquante prisonniers) et j'ai retrouvé mon copain Loulou que je n'avais pas pu voir durant tout ce temps. Il m'a raconté sa vie, peu différente de la mienne. On est resté là  toute la journée jusqu'à 17 h, sans rien manger. Un officier allemand nous a rassemblés dans une cour pleine de soldats. Un prisonnier parlait allemand et, par son intermédiaire, l'officier nous a appris que nous allions être transportés ailleurs, on ne savait pas où, et que toute tentative de fuite se solderait par un tir sans sommation. 

Nous avons traversé Bordeaux dans deux camions vitrés de l'armée allemande. Cela faisait deux mois et demi que j'étais  enfermé et cela nous paraissait tout drôle de voir les gens, la ville, quel bonheur ! Nous sommes sortis de cette ville et les connaisseurs ont dit : "On doit aller à Mérignac" et en effet, nous y sommes allés ; à l'époque, à cet endroit,  il y avait un camp de concentration placé sous l'administration de Vichy, gardé par des gendarmes français et les matons, français aussi, portaient l'uniforme de gardiens de prisons.

On nous a fait rentrer dans la baraque d'accueil et les soldats allemands sont partis. On nous a donc livrés à l'administration de Vichy qui avait placé à sa tête le célèbre M. PAPON à qui on a fait un procès il y a quelques années. A cette époque, des personnes non juives aussi ont eu à souffrir de lui mais on nous a complètement oubliés..

Nous avons été conduits et enfermés, entre 50 et 60, dans la même baraque en bois avec 2 rangées de châlits, des paillasses contenant de la paille de bois, une grande table au milieu, un poêle, un gros tas de racines de bruyère et au fond, un réduit où se trouvait une tinette, (coffre de bois avec 2 bras sous lesquels on passait une perche pour aller la vider).

Quand nous avons été installés, on nous a apporté une soupe avec des légumes, pommes de terre, carottes, navets et un morceau de pain. Nous nous sommes régalés car nous étions tous affamés. Nous sommes tous allés uriner pendant la nuit, c'était un va-et-vient constant.

Dans le camp, il y avait deux Polonais internés depuis longtemps. Les prisonniers qui avaient de l'argent payaient ces Polonais pour vider les tinettes, nous libérant de cette corvée.

Nous sommes restés dans ce camp du 10 novembre jusqu'au mois de janvier.

Le 10 novembre, les copains nous ont prévenus que nous allions nous réunir à la barrière pour chanter la Marseillaise en l'honneur du 11 novembre. C'était une barrière entre le camp des hommes et celui des femmes. Dans le camp de femmes, il y avait seulement trois ou quatre baraques, quelques prostituées, des femmes qui avaient eu affaire avec des Allemands et quelques résistantes.

Le 11 novembre, tout le monde était à la barrière, il y avait un drapeau français, nous avons chanté la Marseillaise et après nous sommes rentrés.

Le régime du camp était plus favorable que dans la prison. Nous pouvions nous y promener. Nous pouvions aussi avoir des visites dans la baraque d'accueil et j'ai pu recevoir celle de ma sœur, de mon parrain et de mon père qui nous a apporté un gigot de mouton. Il a fallu trouver un récipient, une grande soupière récupérée auprès des vieux prisonniers de droit commun dans laquelle on a mis de l'eau. Dans le fond du camp, il y avait une vieille baraque, nous avons cassé des planches (nous avons fait du bruit mais personne n'a voulu nous entendre) et c'est ainsi que nous avons fait du feu pour faire bouillir le gigot. Les larmes coulaient. Ma sœur, vivant à Bordeaux, m'a apporté des pommes de terre cuites. Les parents de Loulou n'ont pas pu venir, mais ils ont confié à mon papa tout ce qu'ils avaient à dire à Loulou et ont participé à l'achat du gigot. 

Dans ce camp, on pouvait écrire et recevoir du courrier, bien que certains passages soient censurés. Toutes les lettres que nous envoyions ou recevions  étaient barrées de larges coups de pinceau  mais c'était agréable de pouvoir écrire à nos familles et aux parents de nos compagnons prisonniers qui étaient restés au Fort du Hâ et  recevoir des nouvelles

Puis, tous ceux qui avaient été raflés sont passés devant les Allemands qui recrutaient de la main-d'oeuvre pour aller en Allemagne. Ensuite, nous passions devant un médecin qui vérifiait si nous n'étions pas juifs. Ayant eu une circoncision suite à un phymosis, j'ai eu beaucoup de chance de ne pas être pris pour un juif car peut être que je ne serais pas là aujourd'hui. Nous avons alors appris que nous allions en Allemagne pour travailler en STO.

J'ai contacté la mère de mon fils qui est allée voir  le chef du camp et a obtenu que je ne parte pas par le premier convoi, mais elle n'a rien pu faire pour Loulou. Bref, quelques jours plus tard, en décembre, Louloui est parti avec d'autres, embarqués dans des autobus, par la police de Papon, conduits menottés à la gare de Bordeaux puis à la caserne de la Pépinière occupée par des Allemands. Louis m'a écrit : là, ils ont reçu une excellente nourriture et le lendemain, il est parti dans un convoi en direction de l'Allemagne. J'ai su plus tard qu'à un passage à niveau près de Lunéville, quelqu'un a réussi à ouvrir la porte de leur wagon. Les occupants ont couru à toutes jambes et mon copain a réussi à se réfugier dans une petite baraque de cheminot. Le lendemain, un cheminot français s'est occupé de lui et il est resté en Lorraine. Il a travaillé quelque temps puis il est reparti dans le Lot et il est entré dans le maquis où il a eu l'honneur de se battre pour notre pays.

J'étais toujours dans mon camp de Mérignac. Les Allemands, un jour, ont amené une cinquantaine de juifs. Ils sont restés là 2 ou 3 jours puis on est venu les chercher. Il y avait là des hommes, des femmes et des enfants. Mais 10 jours plus tard, fin décembre, je suis parti dans un autobus, à Bordeaux St Jean puis à Paris. Nous étions menottés deux par deux, en permanence, même pour aller aux toilettes, surveillés par des gardiens français. Nous avons été emmenés dans la  caserne de la Pépinière où un officier allemand, avec commisération, nous a fait retirer immédiatement nos menottes ; quelle honte pour les policiers français qui n'avaient même pas eu ce geste de charité.

Dans cette caserne, nous avons été nourris correctement, avec de la viande et des nouilles. Un matin, 3 jours après environ, des camions allemands nous ont embarqués à la gare de l'Est, conduits par des soldats allemands en armes. Les Allemands étaient très administratifs et il se trouve que dans le train , il manquait 6 places dans les wagons. Alors un officier allemand est passé devant la longue file des prisonniers et en a extrait six, moi compris. Nous étions sortis des registres de la prison et non encore comptabilisés dans les wagons . Alors, on  nous a fourrés dans un wagon de soldats allemands permissionnaires et dans le compartiment où nous étions de part et d'autre de la porte se trouvaient assis deux soldats. Nous étions bien gardés et même quand le train s'arrêtait, nous ne pouvions pas nous échapper car il y avait toujours un soldat devant la porte. 

En Allemagne, à la gare de Landau, tout le monde est descendu. La Croix Rouge allemande nous a distribué de la nourriture correcte, puis nous sommes remontés dans le train jusqu'à Leipzig. Un soir, dans le compartiment où j'étais, le soleil couchant répandait à travers la portière une lumière magnifique et un accordéoniste français du nom de Boursers joua  et chanta " L'amant de St Jean". Je suis toujours ému à cette évocation. A Leipzig, on nous a emmenés dans une brasserie et là, l'accordéon de ce pauvre jeune homme a été volé.

Puis, nous avons été expédiés dans diverses directions et j'ai été mis dans le train pour Berlin.  A Berlin, on nous a emmenés dans un camp de transit où étaient regroupés tous les travailleurs raflés en Europe et où les usines venaient faire leur choix ; c'était à Wilhelmshagen. Dans ce camp, j'ai retrouvé ce jeune belge blond et jovial  qui avait été arrêté en même temps que nous et qui avait distrait notre angoisse avec pas mal d'histoires drôles durant les premiers jours de captivité à l'hôtel de la Paix à Biarritz. Pour une surprise, c'était une surprise !

 Je ne me souviens pas quel avait été son périple pour aboutir là, probablement un périple analogue au mien puisque les Allemands agissaient de la même façon dans toute l'Europe, tous les prétextes étaient bons pour rafler les jeunes et les envoyer en Allemagne. Comme il parlait la langue, il avait pu se débrouiller assez bien pour devenir interprète dans ce village allemand où les entreprises berlinoises venaient recruter leur main-d'œuvre. Comme je travaillais à Berlin, j'ai pu le rencontrer quelquefois, puis il a disparu et je ne peux savoir ce qu'il est devenu aujourd'hui.

Nous sommes donc arrivés dans ce camp de triage où étaient regroupés beaucoup d'étrangers qui venaient de tous les coins d'Europe, bien plus de mille personnes. Il y avait aussi quelques travailleurs volontaires. A l'époque, beaucoup de gens se trouvaient au chômage et les Allemands avaient pu jouer là-dessus. En outre, ils faisaient miroiter auprès des Français le système dit de la relève ; ils disaient que pour trois travailleurs volontaires qui allaient travailler en Allemagne, on libérait un prisonnier de guerre français et c'est ainsi que des jeunes Français se sont engagés pour aller travailler en Allemagne. Lorsqu'ils signaient leur contrat, ils touchaient une prime intéressante et un salaire en marks qui leur permettait au change d'avoir un salaire supérieur au salaire français ; de sorte que les chargés de famille pouvaient envoyer de l'argent en France. Mais ils n'étaient qu'une minorité.

Donc, au bout de 3 ou 4 jours, j'ai été appelé auprès de l'administration du camp ainsi que deux autres Français faisant partie du convoi qui nous avait emmenés de la gare de Bordeaux St Jean à Paris et nous avons été embauchés par une firme allemande filiale de la Ste Sunnlicht (Sunlight en américain), qui s'appelait KLEINOL. Elle fabriquait des produits cosmétiques pour les coiffeurs (shampoings, teintures, etc). J'ai été embauché au service de l'expédition, les deux autres Français au service de la fabrication de savon liquide. Nous sommes arrivés dans cette fabrique de façon, si j'ose dire, libres, il n'y avait pas de soldats avec nous, seulement deux employés de la fabrique qui nous ont emmenés par le métro jusqu'à la station Bramerstrachen. Puis sont arrivés trois Hollandais volontaires qui avaient d'abord été embauchés en Hollande par l'organisation TODT, pour construire le mur de l'Atlantique censé empêcher l'invasion des troupes américaines et leurs alliés.  

Ce séjour en Allemagne a été dans son ensemble assez favorable comparé à celui de tant de Français condamnés comme moi à des travaux forcés. Mon séjour a été placé sous le signe de la chance et j'en remercie beaucoup le Seigneur. Dans le service des expéditions, mon travail consistait à récupérer les vieilles planches, à fabriquer des caisses et à les remplir de paille de bois et des produits divers pour les coiffeurs.

Il se trouve que j'étais le seul étranger dans ce service. Il y avait des Allemands âgés qui ne pouvaient plus être mobilisés ou des femmes allemandes déjà âgées ou veuves ou seules. Je n'ai pas été malheureux dans cette entreprise. En outre, il y avait un vieux chauffeur qui était chargé de la livraison des produits avec une petite camionnette. Nous avons sympathisé et un jour, il a eu besoin de quelqu'un pour charger et décharger une caisse assez lourde. Il a demandé au chef des expéditions de me prendre avec lui. Et là, nous avons bavardé. Il y avait déjà deux mois que j'étais dans ce service. Je commençais à parler allemand vu que tout le monde parlait allemand. Ultérieurement, ce vieux chauffeur qui s'appelait Herr KRAUSE a toujours trouvé des prétextes pour que je vienne l'aider et il me faisait faire des promenades dans Berlin. C'était le bon temps.

Il faut que je vous parle d'un autre personnage qui est devenu mon ami avec qui je suis encore en relation aujourd'hui. Il s'agit de Gérard Kloos qui était Hollandais et qui était déjà là lorsque je suis arrivé dans cette usine. Gérard avait été envoyé d'office, comme nous, en Allemagne et comme il était chimiste, il avait été employé dans le laboratoire qui contrôlait les produits fabriqués. Il avait appris le français à l'école mais nous nous expliquions surtout en anglais et nous avons vraiment sympathisé tous les deux. Nous n'avons pas eu de contact avec les deux autres Français que je ne trouvais pas très fréquentables. Du reste, ces deux Français et les trois Hollandais se sont unis pour, une nuit, dérober toute un fût de savon noir afin de  le revendre au marché noir. Ils ont été surpris ; les trois Hollandais ont été envoyés dans un camp et les deux Français se sont échappés et je ne les ai pas revus.

Nous voici donc seuls étrangers, Gérard et moi.

Il y avait aussi dans ce camp, quoique nous n'ayons pas beaucoup de contact avec elles, une soixantaine de filles ukrainiennes qui travaillaient à diverses tâches de manœuvre.

Dès que les Hollandais et les deux autres Français ont disparu, les Allemands nous ont donnés une chambre avec chacun un lit de bois et nous n'étions pas trop mal. En ce qui concerne la nourriture, j'ai toujours eu faim, excepté lors d'un séjour en Pologne où j'ai pu manger à peu près correctement.

Je ne peux pas dire que j'ai été maltraité ou que j'ai souffert dans cette usine.

Le temps passait, nous arrivions vers le milieu de l'été 1944, les bombardements américains et anglais s'intensifiaient. Les Américains envoyaient des bombes incendiaires au phosphore par caisses entières. Une de ces caisses est tombée dans la cour de l'usine, elle s'est fracassée mais aucune bombe n'a explosé. Elles occasionnaient des brûlures extrêmement graves aux personnes qui étaient atteintes. Le chef du laboratoire  a inventé une pommade contre ces brûlures. Comme les matières premières se trouvaient de plus en plus rares, le travail normal de cette entreprise ne pouvait se faire,t le chef a mis en marche le service de fabrication de cette pommade au phosphore. On m'a installé auprès du contremaître qui la fabriquait et c'est ainsi que j'ai quitté cette usine où j'avais trouvé une vie plus agréable qu'ailleurs. La firme Kleinol possédait, dans la partie germanisée de la Pologne, une petite usine et le chef du laboratoire a décidé d'y implanter aussi la fabrication de cette fameuse pommade parce que les besoins devenaient de plus en plus grands et la fabrication de Berlin ne suffisait plus. Mon ami Gérard et moi avons été expédiés dans cette petite usine en Pologne où j'ai été mis en contact avec un allemand assez vieux qui m'a mis complètement au courant de la fabrication. Cet allemand s'en allait en retraite et c'est ainsi que je suis devenu, malgré moi,  le contremaître de la fabrication de ce produit qui s'appelait HAUTENTGIFTUNGSALBE. Il était fabriqué dans 5 ou 6 cuves chauffées à la vapeur dans lesquelles on vidait des sacs de produits à la chloramine ; on faisait cuire tout cela et il fallait remuer constamment jusqu'à ce que le produit soit homogène puis il était emballé dans des petits flacons de plastique. C'était un travail extrêmement dur et, en outre, il fallait manipuler ces sacs de chloramine. C'était une poudre blanche très fine à base de chlore et malgré un petit masque de mousse, les yeux me piquaient horriblement et les poumons me brûlaient. Toute cette poussière blanche volait autour de moi et c'était très dur ; aujourd'hui, étant déjà bronchiteux, à 78 ans, j'ai beaucoup de mal à respirer.

Cependant, ce travail en Pologne a été aussi l'occasion de rencontrer les gens qui étaient là et qui se sont toujours montrés très chaleureux vis-à-vis de Gérard et moi. Nous avions été logés dans une grande pièce d'une ancienne ferme polonaise dont le reste était occupé par des paysans venus d'Allemagne.

Dans ce petit village, il n'y avait pratiquement pas de travailleurs étrangers, il n'y avait que des Allemands et des Polonais. Il y avait deux types de cartes d'alimentation. On nous a donné des cartes de nourriture allemande assez généreuse et nous étions suffisamment nourris.

Je suis resté là de l'été 1944 à la mi-décembre. A ce moment, l'armée soviétique avait avancé son offensive de printemps à la demande de Churchill afin d'aller soulager ce front de l'Ouest;  et Staline l'avait fait. Les Anglo-Américains  étaient enlisés dans leur bataille d'Arnhem et dans les Ardennes où ils avaient reculé et où les Allemands commençaient à refluer vers la France.  L'armée soviétique avançait. Elle était déjà aux frontières de l'ancienne Pologne au moment où j'ai été renvoyé à Berlin ainsi que mon ami Gérard et certains Allemands. Nous nous sommes retrouvés dans la capitale du "Grand Reich" qui n'était plus qu'un territoire assez restreint parce que, au début de l'année 1945, les anglais et les américains étaient entrés d'un côté de la ville et les Russes de l'autre ; le siège de Berlin se préparait. Les matières premières faisaient défaut et il n'y avait plus de travail. L'armée allemande nous envoyait tous les jours, y compris le dimanche, autour de la ville de Berlin pour  creuser d'énormes tranchées afin d'isoler la capitale de l'attaque des tanks soviétiques. Le plus dur, en plus de ce travail harassant, était le manque de nourriture. En cette période de mars-avril, il n'y avait plus rien à manger à Berlin. La nourriture consistait essentiellement en betteraves rouges ou jaunes. Quand on a faim et qu'on peut avoir une betterave avec un petit morceau de pain, c'est délicieux.

Entre temps, l'avancée des Soviétiques avait chassé de Pologne un grand nombre de Polonais qui avaient peur des bolchéviques et sont arrivés une vingtaine d' hommes, femmes, enfants. Toutes les pièces d'habitation de l'usine étaient saturées ; ils habitaient à plus de 20 là où nous habition au début : 3 Français et  3 Hollandais. Puis, la guerre avançait. Jusque là, nous n'avions été bombardés que par des avions américains, peut-être anglais et vers le 10 avril, nous avons été bombardés par les avions soviétiques que nous n'avions encore jamais vus et cela n'arrêtait pas. Ils volaient assez bas, ils défiaient la mort et le bruit des explosions était constant ; les canalisations étaient détruites par les bombardements : plus d'eau, plus d'électricité. Par chance, un contremaître de l'usine avait trouvé dans la cour une source qu'il avait mise en exploitation avec une pompe pour pouvoir boire et nous laver un peu. L'hygiène était sommaire. Il n'était plus question d'être dehors et tout le monde s'est retrouvé dans la cave de l'usine : les allemands qui étaient logés dans l'usine ainsi qu'une cinquantaine de filles ukrainiennes, les polonais, Gérard et moi. Sous les bombardements incessants, la vie était difficile, sans nourriture, sans eau, sans toilettes. En cas de besoins, il fallait sortir dans la cour à nos risques et périls. Un jour, j'ai reçu entre mes jambes un éclat d'obus qui a glissé sur le sol de la cour ; c'était un morceau d'obus brûlant.

Nous n'avions rien à manger. Un Polonais a dit "A côté, il y a un moulin et nous pourrions y trouver un peu de farine pour faire du pain". Il n'y avait pas beaucoup de volontaires. Mon ami Gérard, mon ami polonais et moi sommes partis, en courant. A peine après avoir fait quelques mètres, un jeune soldat allemand de 18 ou 20 ans, se traînant, couvert de sang nous a demandé "Où est le poste de secours le plus proche ?" Nous ne savions quoi répondre ni quoi faire et nous  sommes passés. Nous avons fait encore 200 mètres jusqu'au moulin. Pas de trace de farine. Au 1er étage, il y avait une dizaine de soldats allemands très sales, aux mains noires, au visage couvert de crasse. Ils étaient là, fusil en main, guettant l'ennemi et nous avons eu assez peur car en temps de guerre, toute tentative de pillage était punie de mort. Gérard dit : "Excusez-nous, nous avons faim. On a pensé qu'on pourrait trouver un peu de farine dans ce moulin". Un soldat s'est retourné et nous a dit "Faites ce que vous voulez". Nous avons raclé deux pétrins et nous avons ramassé 2 ou 3 kilos de farine avec autant d'échardes de bois et nous sommes repartis en courant sous les balles et les bombes. C'est un souvenir épouvantable. Dans la cave, nous avons confié le peu que nous avions trouvé à un jeune polonais qui a réussi à tout faire cuire et nous avons mangé alors une espèce de pain mais en quantité insuffisante.

Puis, le 24 avril 1945, des Ukrainiennes ont couru vers l'abri où nous étions en criant : "Ils sont là". Elles ont ouvert les portails de l'usine et j'ai vu les premiers soldats soviétiques. Ils étaient 4 ou 5 , ils couraient et poussaient un petit canon : la KATIUSCHA. Ils sont passés sans nous regarder et passé le portail, ils nous ont fait signe de rentrer à l'abri. C'était la guerre dans Berlin, nous étions toujours dans cette cave, des soldats russes y arrivaient, notamment un blessé que les femmes ont soigné et nous n'avons plus entendu que des explosions éloignées. 

Pendant cette période du siège de Berlin, Hitler avait mis sur pied le fameux VOLKSTURM, le "sursaut populaire"; c'est à dire qu'il a voulu mobiliser tout ce qui pouvait être mobilisable : les vieux, les soldats démobilisés même blessés,  les jeunes âgés de moins de 16 ans en espérant que ces hommes pourraient défendre pouce par pouce le sol allemand. Les nazis ont raflé tout ce qui pouvait constituer des victuailles pour constituer des dépôts de vivres nécessaires pour nourrir le VOLKSTURM.

Dans notre cave avait été constitué un de ces dépôts. Quand les premiers soldats soviétiques sont arrivés, nous avons demandé au responsable de l'usine d'en ouvrir la porte et il s'est laissé assez facilement convaincre. Une fois la porte ouverte, une centaine de personnes, affamées, se sont précipitées ; on se bousculait à la porte et, là, chacun s'est servi tant qu'il a pu. On piétinait dans la margarine, les sacs de sucre étaient éventrés, il y a eu un gaspillage énorme mais petit à petit, cette nouvelle s'est répandue dans le quartier et nous avons vu arriver des têtes inconnues qui se sont servies largement. En tout cas Gérard, moi et les Polonais avec qui nous étions, nous avons pu nous servir correctement et heureusement car nous en avons eu vraiment besoin par la suite.

Entre-temps, était réapparu l'un des hollandais qui avaient été arrêtés et emprisonnés dans cette affaire de vol de savon. Il s'appelait Meinko. Il s'était évadé à l'occasion de la bataille du camp de concentration où on les avait enfermés et il était arrivé jusqu'à la fabrique car il était amoureux d'une des jeunes filles ukrainiennes prisonnières et il espérait pouvoir la ramener avec lui en Hollande. C'était un brave type, un peu voyou mais très débrouillard. Le 30 avril, un officier soviétique est passé dans toute la zone industrielle ; il cherchait les étrangers. Il a dit : "Vous êtes libres. Demain, vous allez sortir et rentrer chez vous ". Nous avons replié nos affaires. Meinko est parti dans le quartier et a trouvé une petite charrette à bras ; c'est là-dessus que lui, Gérard, deux autres Français qui travaillaient dans une usine voisine et moi-même, nous avons déposé notre barda.

Et nous voilà partis, le 1er mai à travers les rues de Berlin. Là, nous avons vu dans tous les quartiers de la ville des banderoles à la gloire du 1er mai et des travailleurs. Nous avons marché et vu des gens de toutes nationalités (Grecs, Italiens, français, etc). Nous étions des centaines et, peu à peu, des milliers à marcher dans Berlin où on continuait à se battre. Puis, nous sommes sortis de l'agglomération. On entendait de temps à autre des détonations. A certains points de la route se trouvaient des tables avec diverses sortes de nourriture et, surprise, des graines de tournesol car les gens de l'Est mangent des graines de tournesol comme nous mastiquons des bonbons.

Nous avons marché jusqu'au 8 mai 1945 et ce jour, un factionnaire soviétique nous a barré la route et nous a appris que la guerre était finie et que nous devions retourner à Berlin pour être regroupés et ramenés par des convois dans nos pays. A Berlin, dans un camp Gérard, Meinko (abandonné par la jeune fille qui était retournée avec ses copines dans son pays) et les deux Français, nous nous sommes regroupés dans un baraquement en ruines et nous avons fabriqué un toit de fortune avec des tôles. C'était un grand bonheur. Dans ce camp, tous les jours, on nous distribuait une soupe épaisse, copieuse mais dans un très grand désordre. Le cuistot russe, d'une taille considérable,  la distribuait avec une énorme louche qu'il puisait dans un tonneau. Quelques prisonniers italiens arrivent devant ce russe qui leur demande : "Combien êtes-vous" ; mais les italiens et le russe ne se comprenaient pas. Cela s'est tout de même arrangé.

Au bout de quelques jours, des officiers soviétiques sont arrivés, ont rassemblé les étrangers. Ils nous ont dit que le lendemain, nous partions vers l'Ouest et que des camions allaient nous y emmener. Il a fallu se séparer des autres étrangers, de Meinko, des Polonais que nous avions connus durant cet exode.

Nous nous sommes retrouvés sur le bord de la route et nous sommes montés, une quinzaine par camions, des DODGE fournis à l'armée soviétique par les américains. Les chauffeurs étaient russes et on est parti de Berlin jusqu'à la ligne de démarcation. Là se trouvait une estrade de fortune sur laquelle il y avait des officiers de l'armée russe et des opérateurs nous filmaient. Nous sommes arrivés de l'autre côté et nous avons été "accueillis" par des officiers français en uniforme. L'accueil a été glacial. On nous a fait descendre ; on nous a dirigés vers des bureaux en plein air où il y avait un gradé et des soldats qui prenaient note. On nous a demandé nos papiers mais les allemands nous les avaient  pris et nous n'avions plus rien. Ceux d'entre nous qui avaient des marks se les ont vu confisquer et, à la place, selon nos déclarations, on nous a donné une espèce de carton plié en deux qui était la carte de rapatriés.

Sans nourriture, on nous a enfournés dans un train de marchandises sur un wagon plate-forme pendant plus d'une semaine, en raison des difficultés liées à la guerre. Jamais durant ce temps, les Français ou les Américains ne nous ont donné  la moindre nourriture ou boisson. Nous avons eu la chance, les deux Français et moi, de pouvoir nous nourrir avec ce que nous avions récupéré dans la cave. Une seule fois, on nous a descendus dans un centre d'accueil américain où nous avons pu nous laver et on nous a donné une collation. Nous sommes arrivés en Hollande, à Maastricht et nous sommes montés dans un autre train qui allait vers la France. Ce train nous a amenés à Mézières-Charleville. Nous y avons connu le 1er appel français véritable. Le Secours National nous a accueillis, donné à manger : de la soupe, un repas consistant avec de la viande, du fromage et du vin à volonté. J'avais 20 ans, très peu bu de vin dans ma vie et tout à coup, me voilà avec un quart de vin. Nous sommes retournés dans le train et nous avons bu. Tout à coup, ma tête a tourné et je me suis réveillé à Paris. Là, j'ai été dirigé vers la gare d'Austerlitz car j'habitais à Villefranche de Rouergue et je suis parti dans un train normal, seul.

Je me suis retrouvé avec des gens qui m'ont interrogé sur la vie que j'avais menée et m'ont donné des cigarettes américaines car j'avais appris à fumer, hélas. Je suis arrivé à Villefranche où nous avons été accueillis. On a voulu m'emmener dans un hôtel où il donnait à manger à tous ces rapatriés mais j'étais tellement pressé de revoir me parents et mon petit frère de 13 ans que j'ai refusé. Je suis parti à pieds. J'avais une paire de lunettes noires, un sac sur le dos et un restant de nourriture. Je suis arrivé à ma maison, située dans un corps de ferme avec une cour entourée par trois bâtiments et au 1er étage du logement, une grande salle. De la cour, je vois ma mère qui était en train de repasser près de la fenêtre. Elle me voit mais elle ne me reconnaît pas. Je monte l'escalier, j'ouvre la porte et je dis : "Bonjour, Maman, c'est moi". Ma pauvre maman est tombée sur une chaise. Je vous laisse à penser comme on s'est embrassé. "Tu te rappelles, quand tu es parti, sur la table, il y avait un grillon et j'ai dit : "cela porte malheur" mais tu m'as dit : "Comment veux-tu qu'un grillon porte malheur? ". Mon jeune frère Maurice est parti prévenir papa qui était dans le jardin et il a eu le même réflexe que Maman, il s'est assis sur une grosse pierre.

Je termine mon récit par un rappel.

Dans le camp de Mérignac où j'ai été interné, ont été amenés un jour une centaine de juifs, hommes, femmes, enfants, qui ont été enfermés dans la grande baraque d'arrivée ; ils sont restés 2 ou 3 jours. L'un d'eux s'est suicidé pendant cette période. Puis on les a emmenés, dieu sait où .

Ils doivent faire partie des ces millions de juifs partis en camp de concentration et assassinés dans les fours crématoires et sans doute il ne faut pas oublier. Mais d'autres sont partis.

Chacun se souvient de ce village d'Oradour où la division S.S. DAS REICH a rassemblé toute la population et les a tous fusillés ou brûlés dans l'église.     .  L'écrivain Michel Tournier nous rappelait que, rien qu'en ex-union soviétique, il y a eu 600 villages détruits comme Oradour, 25 millions de soviétiques militaires, partisans ou civils assassinés, brûlés vifs, exterminés. 

Il y a eu également la tentative d'extermination des tziganes, des résistants de tous les pays : français, grecs, allemands, hollandais, polonais,  enfermés dans les camps de concentration, MAUTHAUSEN, BUCHENWALD, ORANIENBURG, etc. Il y a eu tous ces communistes fusillés à travers l'Europe et on a dit par exemple du parti communiste français que c'était le parti des "100 000 fusillés". Il y a eu les fusillés du Mont Valérien. 

La Shoa était une chose épouvantable mais ce n'est qu'une faible partie de tous ceux qui ont souffert sous la botte hitlérienne.

Mais de tous ceux là on ne parle plus ..... !!!  Comme s'ils ne comptaient pas.

 

Le 10 juin 2005.

 

Robert FRAYSSE

 

 

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