| La Guerre d'Afrique du Nord
 

M'sieu TOUBIB EN ALGÉRIE

    
 
 

 

   
 

Voici un épisode pas triste qui me fut raconté en 1960 à Saïda, en Algérie, par un appelé du contingent qui venait de terminer ses études d’infirmier. Il avait été affecté à l’A.M.G. (l’assistance médicale gratuite) et pour les personnes qu’il soignait, au même titre qu’un médecin, il était « toubib »

 Outre Saïda, son secteur d’action se situait sur le plateau à l’est de la ville, essentiellement les douars avec regroupements d’aîn Balloul : Oum Djeranee, Tamesna et Tircine.

Si Oum Djérane était destiné à devenir le chef-lieu de commune d’une des deux ethnies Hassasna, en 1960, la localité la plus importante du plateau était Aïn Balloul. La troupe, cantonnée dans une ancienne ferme fortifiée par les soldats, était aux ordres du commandant Dard, assisté par le capitaine Catillo. Celui-ci avait pris l’initiative de transformer une des pièces de la ferme en « hôpital » : cinq lits et du chauffage (lorsque le soleil ne brûle pas le plateau, il y fait plutôt frais). Un artiste du contingent avait été chargé de peindre –avec élégance, il faut le reconnaître- sur une planche bien rabotée et fixée ensuite au-dessus de la porte de l’ "hôpital" : Hôpital Marius Catillo. A tour de rôle, la vie n’étant guère alléchante à Aïn Balloul, l’un des infirmiers de Saïda était délégué à l’ »hôpital ».

Médecins ou infirmiers, on ne dira jamais assez tout le bien fait par ces jeunes diplômés au sein d’un population très pauvre, prématurément vieillie par des modes de travail et d’existence d’un autre âge. En ont-ils vu en consultation des femmes et des enfants du bled, de ces enfants aux yeux déjà fatigués par l’excès de lumière, le manque d’hygiène et les mouches. Il fallait apprendre au père à se servir d’un compte-gouttes, à en laisser tomber une après avoir légèrement tiré la paupière et surtout à ne pas toucher la surface de l’œil avec le verre. Ensuite, l’infirmier donnait un flacon au père en recommandant « revenez me voir dès qu’il sera vide, avec le petit ».

 Un jour, une femme vient consulter, bien évidemment accompagnée de son mari. Ce  n’est pas bien grave et, au cours de la conversation à bâtons rompus, notre infirmier apprend que le mari a deux femmes et qu’il s’apprête à en épouser une troisième, une jeunette tout juste sortie de la puberté. Certes, les deux premières, usées avant l’âge par tout ce qui est demandé à une femme du bled, ne sont plus des roses en bouton, mais que ce vieil homme prétende se marier avec une presque-enfant choque l’infirmier et une conversation ubuesque s’engage :

-          je te jure, m’sieu toubib, je me sens très bien

-          mais quel âge as-tu ?

-          environ 70 ans, mais je vais très, très bien

-          veux-tu faire une expérience ? Bien, vois-tu cette pastille ? Je t’en donne un quart, c’est suffisant. Tu l’avales après ton repas du soir et tu bois un grand verre d’eau. Si demain matin, ton urine est comme d’habitude, tu peux te marier.

Il s’agit d’une pastille de permanganate de potassium -un bon désinfectant- qui a l’inconvénient passager et sans danger de colorer l’urine en bleu.

Le lendemain matin, l’infirmier voit arriver l’homme, effondré :

-          m’sieu toubib, je suis foutu, je suis foutu

-          Que t’arrive-t-il, demande « m’sieu toubib » qui fait semblant d’avoir oublié l’entretien de la veille

-          J’ai pissé tout bleu ce matin, je suis foutu.

-          Ce n’est pas aussi grave que tu le crois. Bien sûr, tu n’es plus bon à marier, mais tu es encore solide et tu pourras vivre des années, mais d’une autre manière.

L’homme repartit, un peu rassuré, mais pas satisfait pour autant.. et il renonça à son troisième mariage.

                                                                                                    R. CHARBONNIER