| La Guerre d'Afrique du Nord
 

SFAX (1952)

    
   
 
 

Engagé en septembre 1945, j’ai été envoyé dans les Forces Amphibies Indochine Sud (F.A.I.S.), comme radio. Après deux années passées dans ce merveilleux pays où de nombreux copains ont laissé leur vie, j’ai été rapatrié dans mes foyers en Tunisie ; j’habitais alors à Sfax dans le sud tunisien.

 

De 1949 à 1955, un semblant de paix était revenu, bien que des émeutes et des échauffourées se produisirent de temps en temps. Les Européens étaient attaqués sur les routes ; dans la ville française de Sfax, des bandes de jeunes descendaient de la Casbah saccager les magasins. Nous étions heureusement gardés par les hommes du 5ème RTT en batterie tout autour de la ville arabe. En état d’alerte, nous faisions partie d’une garde territoriale de jour comme de nuit.

 

Je fus rappelé à la Capitainerie du port de Sfax pour veiller aux installations et signaler tout fait qui aurait paru insolite. Un soir du mois de mars 1952, alors que j’avais pris mon poste, après mon travail vers 20 heures, il se produisit un fait vraiment rocambolesque, si je puis m’exprimer ainsi.

 

Seul dans les locaux de la Capitainerie, j’effectuais des écoutes en graphie et en phonie avec des vedettes rapides qui longeaient les côtes du Golfe de Gabès pour surveiller les mouvements des fellaghas et leur trafic d’armes. Cette nuit, tout semblait se passer bien ; quand soudain la porte de la vaste salle s’ouvrit brusquement. Un marin, affolé, bondit comme un diable, paniqué à ce que je voyais. Il balbutiait d’une voix monocorde : " ils m’ont eu, ils m’ont attaqué, ils m’ont pris mon arme, ma mitraillette ; mais, j’ai pu avant en descendre un. Je l’ai entendu crier sur le chalutier qui prenait la fuite, tous feux éteints ". Tout cela dit si vite que je demandais au marin de se calmer et de tout me raconter. C’est ce qu’il fit, posément, en reprenant son souffle.

 

Voici les faits : faisant partie de l’équipage d’une vedette de surveillance de la marine, armée d’un canon de 20 m/m, patrouillant le long des côtes, ce matelot était de garde et seul à bord. Soudain, il vit s’avancer vers lui un type qui voulait un renseignement ; Le gars se méfia, mais trop tard, deux autres hommes l’assommèrent par derrière et montèrent sur un chalutier qui, sans bruit, avait accosté tout prêt de la vedette. Les attaquants, en partant, avaient fauché la mitraillette du pauvre gars. Revenu à lui et voyant s’enfuir le chalutier, il eut la présence d’esprit d’aller sur la vedette et prit son fusil, ajusta et tira en direction du chalutier. Là, il entendit comme un cri et me dit qu’il avait touché quelqu’un. Aussitôt, je lui dis de rester au poste et partis voir le commandant Guillaume qui commandait le port de Sfax. Il me remercia et dut prévenir les autorités ou la gendarmerie car, revenu vers mon gars, les gendarmes territoriaux, vêtus de kaki, arrivèrent et le traitèrent sans ménagement en disant qu’il avait trop bu et qu’il avait perdu sa mitraillette dans l’eau profonde du port. Ensuite, les gendarmes l’amenèrent avec eux. Tout rentra dans l’ordre vers 1 heure du matin ; je me retrouvais seul devant mon poste H.F. pour le restant de la nuit.

 

J’eus pourtant une intuition qui me trotta dans la tête. Je me dis : " si le bateau est parti, il lui faut forcément revenir avant le jour, pour ne pas donner l’éveil sur son escapade. "

 

Je mis donc mon poste sur haut-parleur afin d’avoir toujours le contact avec mes vedettes et me mis à observer l’horizon avec ma jumelle marine.

 

Les vedettes croisaient en mer, essayant en vain de retrouver le chalutier. Vers 4 heures du matin la lune venait de se lever, une pleine lune aussi grosse qu’un ballon de basket, et qui vois-je au beau milieu de cette luminosité, un chalutier tous feux éteints, prenant la direction du chenal et du port. Il devait être à peu près à douze milles nautiques ; une bonne heure et demie le séparait du port. Pas de doute, c’était bien mon chalutier. Aussi sec, je vais réveiller mon commandant qui, heureusement, habitait à quelques encablures et lui fis mon récit. Il me félicita et dut mettre en place un dispositif de réception parce que, entre temps, le chalutier ne vint pas accoster dans le port des pêcheurs, mais dans un lieu appelé à l’époque " Madagascar ", parce que ce bout de terre et Sfax étaient séparés. Depuis cet îlot, en face du port des pêcheurs, avait été relié à la terre ferme, lorsque le port de phosphate de Sfax prit son essor. Dès lors ce nom lui était resté. Endroit isolé à cette heure matinale où l’on pouvait tout à loisir se dissimuler entre les vieilles carcasses de voiliers, c’était un cimetière de coques en même temps qu’un port de radoub.

 

Je ne connus la fin de cette nuit folle et tourmentée que par bribes. Les gendarmes retrouvèrent un cadavre, le matelot avait bien blessé un homme qui mourut d’hémorragie. Il retrouvèrent également la mitraillette volée. Le malheureux marin agressé par l’équipage du chalutier se remit de ses émotions avec des félicitations et une permission exceptionnelle de trente jours. Et moi, après trois ans de bons et loyaux services dans la Royale en T.O.E. (théâtre opérations extérieures), je fus démobilisé comme quartier maître chef.

 

Le gibier pris devait être de taille car le rafiot et tout son équipage, patron en tête, devaient être transférés la semaine d’après à Bizerte pour je ne sais quelle raison. L’affaire resta secrète.

 

Ainsi prit fin cette histoire insolite.

 

Georges DÉGOUTE