| La Guerre d'Afrique du Nord
 

Témoignage d'un agent de la Banque
attaché à l'Etat-Major de Saïda

  Extrait d'un agenda individuel
trouvé après un accrochage
    
   
 

e jeudi 5 mars (1), au Poste Salem, nous nous levâmes à l'heure habituelle, mais nous entendîmes par moment le bruit des moteurs.

Le S/Lieutenant DAOUD et l'aspirant NOURREDINE se rendirent
à la sonnette (2) pour se rassurer, mais quand je vis revenir
le Sous Lieut., il avait sa thomson à la main et le visage pâle.
   
 

Préparez-vous, me lança-t-il, il y a des chars par là, ajouta-t'il.
Nous progressâmes en direction du N.O., mais nous nous arrêtâmes à 500 m
du poste,(3) il était 9 H 30.

L'encerclement semblait d'abord être à côté de nous, sans toutefois nous toucher.
A 13H30, nous reçûmes l'ordre de nous diriger vers le Nord ;
c'est ce que nous fîmes, mais au moment où nous traversâmes une clairière,
la "Morane" (4) nous vit, et, depuis cet instant, ne nous quitta plus.

D'autres avions, appelés par la "Morane", arrivèrent à la rescousse.

La Morane tourne au-dessus de nos têtes, elle ne veut plus nous quitter,
jusqu'au moment où les T6 (5) et les avions à réaction piquèrent sur nous
et lâchèrent leurs rafales.

Il était environ 15 H. La terre tremble sous nos pieds, des branches tombent
à côté de nous, arrachées par les projectiles. Le bruit assourdissant des avions
qui passent à quelques mètres du sol seulement, abrutit les djounouds.

Les avions ennemis nous prirent sous le feu nourri et continu de leurs mitrailleuses jusqu'à 18 H. Nous n'étions plus que 3, à 15 H 30 environ.

Le feu des armes nous coupa de nos frères de lutte. Le vieux SLIMAN m'adjura
de nous déplacer ; par malheur, aucun de nous ne connaissait le terrain.
Nous rampâmes tant que nous pûmes sous le feu des avions.

Nous nous installâmes enfin à 10 m environ de la piste traversant la clairière,
et les véhicules ennemis passent à quelques mètres de nous.

A 18 H 30, 2 half-track des transmissions s'arrêtent juste devant nous.
Après un bon moment, l'une partit et l'autre s'enfonça dans la forêt
dans une direction très dangereuse et qui n'était autre que la nôtre.
Le chauffeur s'arrêta à 4 m de nous, et les deux hommes descendirent
et se dirigèrent vers nous.

A ce moment, une grenade dégoupillée à la main, je pris une décision héroïque, je jouai le tout pour le tout ; je fuis suivi du vieux. Des rafales crépitèrent en notre honneur (6),
le troisième homme leva les mains et discuta avec les ennemis,
mais put néanmoins s'enfuir. Je descendis droit vers la forêt, je suivis le ruisseau, retenant mon souffle, au risque de me retrouver au milieu des loups (7).

L'half-track ronfle toujours ; après de nombreux détours où je changeai plusieurs fois de direction, sans savoir vers quelle direction je me dirigeais, je me trouvai nez à nez avec mes frères : le sous-lieutenant Nourrédine (8), l'aspirant Driss, l'adjudant Si Abbes et d'autres djounouds.

J'étais sauvé. Il était 19 H.

 
Ce récit est un peu plus qu'une tartarinade. Il montre à l'évidence que la consigne des chefs FLN est de refuser tout engagement, même lorsque le nombre est en leur faveur (contre les 2 hommes du half-track, ils étaient 3).
Il fallait impérativement conserver le maximum de combattants et d'armes pour le grand jour de la libération.
 
 
(1) 1959
(2) C'est le nom donné au djounoud désigné pour le guet et chargé de donner l'alerte en cas
de danger.
(3) Il va de soi qu'il s'agit d'un poste fellagah.
(4) Le morane est un avion léger de surveillance (périmé). Chez les fellagahs, ce nom désigne, par assimilation, les "pipers".
(5) le T6 est un avion d'entraînement américain ; armé de 2 mitrailleuses ou de 2 roquettes, le plancher légèrement blindé, nous l'utilisions comme avion d'assaut.
(6) Nos soldats l'ont manqué à 4 m!!!
(7) il n'y a pas de loup en Algérie
(8) aspirant en début de récit !
   

    
  Dans le même carnet, un texte très court,
qui à première lecture peut sembler ambigu :
  Pour soigner un muet
  Pour soigner un muet, faire cuire deux pastèques dans la cendre chaude
d'un Kanoun (1). Soulever le malade, le laisser tomber, les talons nus,
sur les pastèques, et le faire crier.

Ce texte est un procédé destiné à délier la langue d'un récalcitrant :
on lui enfonce les talons nus dans de la pulpe bouillante de pastèque, un procédé peut-être moins spectaculaire mais aussi efficace que l'hélicoptère dont il est question dans un autre récit, pour obtenir des aveux ou des informations

 
 
(1) Petit four en terre, destiné à la cuisson des galettes de pain.
   
    
  LA FIN DE DEUX SALAUDS
  Il peut sembler de la dernière inélégance de traiter de salauds
des ennemis morts mais l'un et l'autre sont des fourbes et des assassins
sur une grande échelle, même s'ils ne manquent pas d'intelligence
et pour le premier, parfois même de panache.
   

 

 

MOHAMED CHEIKH parade dans les jardins de la préfecture (devant les cages à lapins) où il est entré un jour de fermeture avec la complicité du gardien (photos prises et développées par les rebelles)


 

la médita dans le vieux Saîda, où se cachait Mohamed Cheikh et son commando de tueurs.

MOHAMED CHEIKH 

 

'est le chef du "commando action" fellagah du secteur de Saïda.
Les éléments de ce groupe, terriblement actif, sont les auteurs

de quelques actions d'éclat, mais aussi, hélas, de plus de 60 assassinats.
 
 

  CHIB TAYEB dit successivement
HADJ, MEJDOUB, ZAKARIA
  originaire de Tagremaret
 

Sous ces "alias" successifs se dissimule un individu redoutable
et investi de pouvoirs étendus par les rebelles.

Cet ancien sous-officier de l'armée française a servi en Indochine où il a été fait prisonnier par les viets et "endoctriné".

Il sait donc, par expérience et parce qu'on la lui a enseignée, la manière de conduire une guerilla révolutionnaire. Libéré, il est passé dès ses débuts, à la rebellion algérienne. Intelligent, cynique et rusé, il a rapidement gravi les échelons fellagahs.

En 1958, nommé par Alger à la tête d'une petite équipe de tortionnaires et de tueurs, il a été chargé de combattre l'épidémie de "bleuite", les "mous" et ce qui pouvait subsister de représentants du MNA. Il a si bien "réussi" dans la willaya d'Alger que, dans la foulée, il a été chargé du même travail dans celle d'Oran. A ces deux titres on dit, en forçant la note, qu'il a éliminé plus de fellagahs que le Colonel Bigeard au cours de ses opérations. Ce n'est qu'après sa mort que l'on se rendra compte que la note n'était pas aussi forçée qu'on le pensait.

En 1959-60, il est "commandant" assurant, à la tête de la willaya d'Oran, l'intérim du titulaire, un "colonel" débauché (Lotfi) planqué au Maroc et dont Boumédienne finira par se débarrasser.

L'un des "hauts faits" (que l'on a fini par bien cerner) de MEJDOUB, est l'assassinat du Cheikh Ben Brahim dans sa zaouïa de Tagremaret. Il permet de comprendre la personnalité de Mejdoub. Le Cheikh Ben Brahim était une personnalité musulmane dont l'action avait, avant guerre, contribué à mettre fin à la Guerre du Rif. Sur ses vieux jours, il enseignait le coran dans sa zaouïa de Tagremaret. Compte tenu de la situation géographique de Tagremaret, dans le secteur de Tiaret mais à la limite de celui de Saïda (une filière de passage des fellaghas), peut-être ne pouvait-il être tout à fait neutre, mais nous ne l'avions jamais considéré comme un "rebelle". Son âge, sa notoriété. Quoi qu'il en soit, le cheikh était, pour Mejdoub, un homme du passé, de ceux dont il fallait se débarrasser si l'on voulait faire place nette pour que la révolution puisse bâtir un avenir socialiste. Qu'importe si les deux fils du Cheikh étaient dans la rebellion... à Tanger ce qui réduisait les risques. Mohamed Cheikh avait, à un échelon inférieur, agi de même avec quelques parents de fellagahs qui, n'ayant sans doute rien compris, avaient ensuite accepté de se rallier au sein du Commando Georges. Preuve de duplicité, s'il en fallait : après le meurtre, Mejdoub, devenu Zakaria, échangea son PM -une excellente arme de fabrication allemande- contre celui, beaucoup moins bon, d'un de ses subordonnés, reportant ainsi sur celui-ci la présomption du crime.

 

Photo prise par les fellaghas du côté de Tagremaret, et développée par nous :

à droite, MEJDOUL (ex épurateur aux multiples meurtres, des willayas d'Alger puis d'Oran, chef intérimaire de la willaya d'Oran) tenant par l'épaule Hocine (secrétaire). Au centre, Si Ali Chaïb El Ras, chef intérimaire zonal (secteur de Saïda et sud du secteur de Mascara). Deux gardes du corps de Mejdoub.

 

Le Colonel Bigeard, qui multipliait le nombre des opérations, faisait rechercher après chaque accrochage, Mejdoub, parmi les morts,, blessés et prisonniers. Mejdoub était facilement identifiable par une ancienne blessure à l'auriculaire... mais bien trop malin pour se faire prendre.

Un jour, pourtant, ce fut bien près. A l'issue d'un combat au cours duquel le médiocre chef de zone Si Ali Chaïb El Ras fut tué, nos soldats découvrent un appareil photo "Rolleiflex" (il ne fut pas perdu pour tous) et deux rouleaux de pellicules impressionnées qui, développées, révèleront la présence de Zakaria, de son "état major" et de sa protection rapprochée.

Me voici fraichement affecté à Saïda. Presque quotidiennement, nos informateurs ayant des antennes à l'est et au sud du secteur, font état d'un petit groupe bien armé qui se déplace constamment aux frontières des zones Saïda-Tiaret ou Saïda-Géryville.
A l'occasion d'une réunion des responsables des antennes ALAT à Oran, notre représentant, le capitaine Grégoire -un ancien de Normandie Niémen- a l'occasion d'en parler et de souligner le sérieux de nos informations qui, il faut bien le dire, n'ont pas ému le 2ème bureau de la brigade dont le PC est à Méchéria. Oran en revanche est intéressé et le capitaine, de retour à Saïda, me demande un exposé précis de ces renseignements, ce qui est fait dans la journée. Oran transmet à Alger où le 2ème bureau, les rapprochant des émissions quotidiennes d'un poste radio en direction du Maroc, présume la présence d'un "gros gibier".

Une opération est montée, mobilisant deux "bananes volantes"dans lesquelles s'entassent des soldats d'élite. Partant de deux points différents mais relativement proches du lieu d'émission supposé, guidées par une opération de radio-triangulation, les deux bananes se retrouvent au dessus du point émetteur. Une attaque violente décime le groupe fellagah en un instant. Parmi les morts, il y a Zakaria : il y avait tant
de papiers, de comptes rendus, que le 2ème bureau de Tiaret passe plusieurs semaines pour exploiter ce qui ne demandait pas de décision immédiate.

C'est là que l'on mesura l'ampleur de l'épuration opérée par ce sinistre individu et que les secteurs concernés cessèrent de se poser des questions sur des responsables FLN ou djounouds dont on n'entendait plus parler. Les "décédés en cours d'interrogatoire" étaient nombreux.

Un épisode mérite peut-être d'être rappelé. Dans nos listes de fellagahs à trouver figurait un certain Ali Koptère. Ce curieux surnom fellagah avait une origine singulière. Soupçonné de je ne sais quoi (on était vite suspect chez les fellagahs) l'intéressé avait été interrogé. La méthode des interrogateurs ne manquait pas d'originalité. Le suspect, complètement nu était attaché au niveau de l'estomac à une grosse corde passée sur une solide branche d'arbre. Sous lui, un feu était allumé. S'il acceptait de parler, on tirait la corde et le suspect ne percevait que la chaleur des flammes. S'il se montrait réticent, la corde était relachée et il se trouvait alors en contact avec les flammes elles-mêmes. Se débattant des bras et jambes en tous sens, il pouvait alors faire penser aux pales d'un hélico - l'arabe a l'imagination fertile - d'où son surnom d'Ali Koptère. Amusant ne trouvez vous pas ? Non ! manqueriez vous d'humour ? Comment avons nous appris cela ? Bonne question. Ali Koptère, déclaré innocent, et peu rancunier, reprit du service chez les fellagahs.. et une histoire comme celle-là, ça se raconte !

L'interrogatoire style hélicoptère n'était pas le seul existant : j'en ai recopié un autre, écrit par un fellagha.

Pour en revenir à la fin de Zakaria, elle fut le point de départ d'une cascade de décorations à Alger, Oran et bien entendu quelques miettes pour les soldats qui avaient mené l'assaut. La cascade s'arrêta un peu avant le secteur de Saïda... et cela valait mieux ! Aussi bien le capitaine Grégoire que moi-même, nous avions complètement oublié, même de simplement prévenir le Colonel Bigeard - qui avait si longtemps cherché Majdoub - très occupé à nettoyer avec le Commando Georges, le Commando Cobra et la Légion, les secteurs d'Aïn Sefra et de Geryville.

  R. CHARBONNIER
 
NB Autre preuve de la fourberie de Mejdoub-Zakaria : les deux rouleaux de pellicules photos saisis le montrent tenant amicalement par l'épaule son secrétaire Boualem dit Hocine. L'un et l'autre sont tout sourire et Hocine considérait son chef comme un père. Lorsque Hocine fut capturé, très gravement blessé - il devait en décéder - nous lui avons montré un petit papier sur lequel Mejdoub avait maladroitement écrit (1)
"Ah ce petit con de Hocine, s'il pouvait crever". Hocine devint pâle. S'il n'était pas mort, ces quelques mots auraient suffi pour le retourner en notre faveur et l'incorporer au Commando Georges.
 
 
(1) Mejdoub était illettré - ce qui ne l'empêchait pas d'être un excellent organisateur -
mais à force de travail et de volonté, il avait commencé à apprendre à écrire.
   
    
 

COPIE DES NOTES PERSONNELLES
DE TIMIMOUN SLIMANE

  Secrétaire de Charrédine
  RCM du S45 en Z6 de R2 (1)

13.10.1958 à 16 H 15 :
S/Lt 20, mortellement blessé, est capturé par l'ennemi aux environs de Whaïba

14.10.1958 à 15 H :
Violent accrochage entre 2e Cie (2) et les forces ennemies qui sont appuyées par 32 avions (3) ; 12 bombes de 500 kgs et napalm sont largués en plein milieu de la 2e Cie ; 43 moudjahids (4) tombent héroïquement au champ d'honneur.

18.12.1958 :
Section 2 Cie tombe dans embuscade ennemie.
2 frères (5) morts au champ d'honneur : Nasser et Cherif.

22.2.1959 :
Caïd Bibka doit verser un don de 200 000 francs dans les 8 jours.

Jeudi 1 janvier 1959 :
Qu'en ce jour heureux où je commence cet agenda, il me soit permis d'Espérer.
La première lettre que j'écris est destinée à mon frère (5) Smail. Journée froide, atmosphère lourde - ennemi est sur les dents, il a peur que nos éléments déclenchent
une attaque. Un avion patrouille dans le ciel ; durant toute la nuit,
il largue des fusées éclairantes.

Vendredi 2 janvier :
Avons passé la nuit à la belle étoile. Il faisait froid. Réveil de très bonne heure le matin. Nous sommes sur nos gardes. Pas d'encerclement ennemi. A 9 H 30, nous prenons notre café, avec gateaux et semoule.
La journée est calme. RAS.
J'ai reçu une lettre du frère Mahi qui me donne de ses nouvelles et celles du frère Mounir.
Roman d'espionnage : "Panique à Wake" de J. Bruer.

Samedi 3 janvier :
Avons passé la nuit dehors. Froid intense, brouillard. A l'aube, nous sommes
sur pied.
Pas d'opération ennemie - Journée très calme. J'ai écrit une lettre au frère Mahi et au frère Mounir.
La nuit, il pleut. Nous faisons une étape moyenne, marchant à travers champs. Nous passons la nuit dans une maison, bien au chaud, feu dans la cheminée, et bien couverte.

 
 
1) Responsable civil et militaire du secteur 45 en zone 6 de la région 2. La R2 était dans la willaya d'Oran. La Z6 regroupait le département de Saïda et le Sud du département
de Mascara. Le S45 couvrait un demi arrondissement à l'est de Saïda (Aïn Balloul,
Oum Djérane, Tircine et le djebel Hassasna).
2) Il s'agit d'une Katiba évoluant dans les S35 et 45
3) Le récit se situe à l'époque de l'application des réserves générales au secteur de Saïda,
ce qui explique le nombre important d'avions, cependant très surestimé.
4) Moudjahid, moudjahidin : combattant de la foi - djounoud : combattant du maquis
(le djich)
5) Il faut comprendre frère de combat, frère de race, frère de religion.
 

 

 

Dimanche 4 janvier :
De très bonne heure, la sentinelle nous réveille ; elle a aperçu un convoi. Nous nous levons en hâte et sortons de la maison. Un convoi immense circule sur la route. L'opération ennemie est dirigée vers Taffrent (1). Vers 11 h, nous nous déplaçons de la maison où nous avons passé la nuit. Ai fait connaissance du frère Ouahchelfalla. Après avoir soupé et bu du thé, nous faisons une étape d'environ 20 km. Nous nous déplacons à dos de mulet. Il fait un froid de canard (2). Arrivés au terme de notre étape, nous passons une bonne nuit. Chacun prend son tour de garde.
Ai envoyé une lettre à mes parents.

Lundi 5 janvier :
Début de matinée très calme. Temps ensoleillé. Nous avons du thé, du café, et du pain. Ai écrit une missive au frère Smaïl.
Journée très calme, sans aucun incident.
Avons rencontré Ba-Ali et Djillali (3) ; avons mangé du méchoui et un plat de haricots.
Nasser m'apporte des deniers que m'a envoyés une jeune fille de Fr.....(4).
A cette dernière, j'écris une lettre. Le soir, étape relativement courte puisqu'elle n'excède pas 1 km. Passons la nuit dans un gourbi. Le matin de très bonne heure,
nous nous déplacons.

Mardi 6 janvier :
Journée fraîche et ensoleillée.Le matin, nous avons du thé, du café et du pain. Journée très calme. Aucun mouvement ennemi. Nous nous déplaçons de très bonne heure. Etape extrêmement longue, environ 30 km. J'ai écrit à la soeur Djamila, jeune fille que j'ai contactée par l'intermédiaire d'un civil (Nasser). Cette jeune fille, instruite en français, compte m'envoyer des médicaments.
J'ai écrit à Keirounis de Sa.....(5) pour qu'il m'envoie un poste transistor portatif.
A 22 h, nous arrivons au poste des Mouss.....(6).

Mercredi 7 janvier :
Joie et gaité, tel est le climat qui règne chez les moussebilines.
Nous veillons très tard la nuit. Le frère Omar est le cuisinier de la poste.
Il fait le pain, les bouillons, le café, le thé.....
Je reçois une lettre des frères Smaïl et Abou... (7). Ils m'apprennent qu'ils sont en R3
et qu'ils ont rencontré le frère Abdel.... qui m'envoie le bonjour. Le soir, nous faisons une étape très longue. Je suis à dos de mulet.
Chez les moussebels, nous rencontrons les deux combattantes A.S. (8) du secteur. Nous discutons très longuement avec elles.

 
 
1) Massif montagneux de faible altitude au N.O de Saïda et nom d'un douar sur les pentes E du massif.
2) Timmimoun sort tout juste du collège et emploie de nombreuses tournures françaises.
3) Djillali, chef de la katiba 562, dénommée aussi 2ème Compagnie . Une katiba, c'est (en théorie mais rarement sur les faits), 130 à 150 fellagahs, 3 FM, une vingtaine de PM et une soixantaine de fusils de guerre ou de chasse
4) Franchetti
5) Saïda : la puérilité de ces abréviations et - bien d'autres - pour cause de secret, montre le manque de maturité de Timimoun
6) moussebel (pluriel moussebilines). Auxiliaires non armés de la rébellion. Hommes à tout faire, commis au fonctionnement des postes, des filières, à l'intendance de base, aux exactions mineures.
7) Aboubakr
8) Assistantes sociales, alors relativement qualifiées. par suite, simples compagnes de nuit des chefs, à l'origine de règlements de comptes et d'exactions, elles furent assez rapidement interdites de djich. A l'époque de la "paix des braves" quelques unes furent même physiquement éliminées.
   
  Jeudi 8 janvier :
Après avoir marché toute la nuit, nous ne rencontrons âme qui vive. Ce n'est qu'à l'aube que nous arrivons dans une région peuplée. Nous dormons toute la matinée car nous sommes extrêmement fatigués. Nous nous reveillons à 12 h. Nous prenons du café avec des gaufrettes. A 14 h, nous déjeunons (chorba et ragoût avec du lapin).
C'est un jour heureux pour moi ; c'est mon anniversaire ; j'y célèbre mes 22 ans.
J'ai rencontré le 120 Is ....(1). Il me connaît et connait toute ma famille. Sachant que c'est mon jour de fête, il m'offre son stylo, en souvenir, ainsi qu'un mouchoir neuf.
Je garderai un souvenir inoubliable de notre cher 120 Is....

Vendredi 9 janvier :
Temps froid et nuageux. Avons passé une très bonne nuit. J'ai rencontré la soeur Latifa qui me donne en souvenir un livre intitulé "Les rebelles algériens".
J'écris aux frères Sm..et abou...(2) auxquels j'envoie le journal l'Express (3).
Le soir, nous dînons ensemble avec le 120. Soirée pleine de joie et de gaîté.
Nous parlons de politique et du problème algérien.
A 23 h, nous prenons congé de Si Is.... Nous faisons une petite étape et rencontrons les soeurs Latifa et Salima.
Nous veillons très tard dans la nuit.

Samedi 10 janvier :
Après notre réveil le matin, nous prenons café et thé. Ensuite, c'est une longue discussion pleine de gaîté, avec les AS. C'est l'occasion pour moi d'avoir sur mon carnet personnel, la très belle écriture arabe de la soeur Salima. Elle m'écrit le très beau chant algérien intitulé "Kasaman".
Temps nuageux et pluvieux.
Vers 17 h 30, nous nous déplaçons. Nous rencontrons le frère H.B.
Puis nous soupons ensemble avec le 120.
La joie règne. Lecture des versets du Coran, chants, discussions politiques.
Nous nous séparons vers 14 h.
Le 120 Ism.... m'apprend qu'il est mon cousin. Il connaît mes parents et toute ma famille, mais je ne me rappelle pas de lui. Sans doute, mon jeune âge.

Dimanche 11 janvier :
Réveil à 9 h. Temps brumeux et froid. Nous avons du café avec des "insemen".
Nous sommes avec le frère Mustapha, CParch (4). Il a un poste portatif, ce qui nous permet de passer d'agréables moments.
Départ vers 19 h ; nous avons une très longue étape à faire, d'autant plus que le brouillard vient gêner notre marche, ce qui fait que, très vite, nous perdons le sentier, nous faisons un détour qui augmente considérablement notre chemin. Nous arrivons à la poste des moussebilines où nous nous reposons.
Le cuisinier nous fait du thé et du pain.
Vers 1 h du matin, nous continuons notre étape qui s'avère très dure.
Beaucoup de djebels à grimper.

 
 
1) probablement le chef de la zone 6, le capitaine Ismaïl, ex clerc de notaire. Sensible,
très cultivé, il fut dernier grand chef de la zone 6.
2) Smaïne, Aboubakr
3) l'Express était très demandé au djich ainsi que le Monde, France Observateur et El Moujahid.
4) Le commissaire politique (CP) d'arch était le chef d'une "famille" au sens très large de ce mot en Algérie, qui correspond à peu près à tribu. Chargé du recrutement, de l'endoctrinement, de la perception de "l'impôt révolutionnaire", c'est un élément très important, considéré comme le dernier des militaires et le premier des civils.
   
  Lundi 12 janvier.
Vers 7 h 30, nous arrivons à la poste des moussebilines. Nous prenons le thé chaud
et des gâteaux.
Nous sommes exténués de fatigue, car nous avons marché toute la nuit, une étape longue de 30 km. Nous rencontrons le St Lt 20 Bou.... (1) et le frère Hocine (2)
Omar, chef de poste, est un type épatant. Il fait fonction de cuisinier, et vraiment il nous gate. Nous avons notre part de naïr et pour déjeuner, de la viande grillée.
A 17 h 30, après avoir soupé, nous prenons congé des moussebels, et nous faisons une étape d'environ 25 km.
Arrivés dans une maison vers 22 h, nous nous chauffons au feu de cheminée pour sécher nos habits, car il a plu pendant que nous marchions.

Mardi 13 janvier.
Réveil de très bonne heure. Temps brumeux et froid. Journée très calme..Vers 18 h00, nous nous déplaçons. Etape très courte. Au moment où nous allons nous coucher, nous recevons une lettre du 80 Si M...(3). Nous le rejoignons et passons la nuit ensemble. C'est alors que notre cher Lt M... nous apprend qu'il est muté pour avancement dans une autre zone (4). Cette nouvelle nous fait beaucoup de peine,
car vraiment 80 est estimé de tous les moujahids de la zone 6.

Mercredi 14 janvier.
Nous nous réveillons très tôt. Beau temps. Journée calme.
Vers 15 h 00, 80 prend congé de nous et c'est avec amertume et peine qu'il nous quitte, se dirigeant vers la zone...(4). Dans la soirée a lieu le conseil de commandement sectoral.
Nous nous séparons vers 2 h 00 du matin. L'aspirant CPR Si Ali (5) est avec nous.

Jeudi 15 janvier.
Journée calme
J'écris une lettre à BAO et K......, que Aïssa est chargée de leur remettre, dans laquelle je demande à tante Kahla de m'envoyer un briquet à gaz.

Vendredi 16 janvier.
Journée calme.
Nous sommes avec le RLS Boualem (6) qui nous quitte vers 9 h00. Nous allons nous déplacer, lorsqu'arrive l'aspirant RMR Nad... (7). Nous déjeunons ensemble, puis vers 14 H 30, nous prenons congé de lui. Sur notre chemin, nous rencontrons notre intendant sectoral. Le reste de la journée est absolument calme. Le soir, petit déplacement.
Nous passons une bonne nuit, bien au chaud.
J'ai reçu une lettre du frère Aboubakr ; il m'apprend sa séparation avec le frère Smaïme (8). Il se dirige vers le PC Z (9).

 
 
1) Boucena Ali dit Ali Bouziane, un tueur, bon militaire (ancien sous off en Indochine),
à l'époque chef de région(R2 Z6) ou déjà promu responsable militaire zonal (AM Z6) sera récupéré par le Commando Georges.
2) Mohamed Boualam, dit Hocine, secrétaire zonal (Z6). Aurait pu être récupéré.
3) Mejdoub, adjoint du chef de zone -. bon militaire (ancien sous-off en Indochine) mais assassin cruel, dangereux et fourbe. Très intelligent. Epurant ultérieurement la zone 6, y faisant, disait-on, plus de morts que les opérations des forces de l'ordre.
4) Mejdoub venait d'être promu chef de la zone 8 (Géryville)
5) Si Ali Chaïb el Ras, ex-coiffeur à Mascara, passé à la rebellion par sectarisme religieux
6) adjoint liaisons-renseignements sectoral
7) Nadj. Ancien d'Indochine, rompu aux ruses de guerre - sera récupéré par le commando Georges
8) ancien instituteur au Maroc, spécialiste radio très ami avec Aboubakr et Timimoun -
passera au Commando Georges
9) PC de zone
   
  Samedi 17 janvier.
Le matin vers 5 h00, nous sortons de la maison et nous allons nous installer dans un oued. Il fait très froid. toutefois, nous ne tardons pas à nous endormir.
Nous nous réveillons vers les 10 h 30 et nous regagnons la maison où nous avons passé la nuit. Nous sommes en train de marcher lorsque, soudain, nous entendons une formidable explosion. C'est une mine placée par nos éléments qui vient d'exploser au passage du train de marchandises Perrégaux-Saïda, à côté de la base de Nazereg (1). Le train déraille. 5 wagons chargés de voitures civiles et militaires se couchent sur le ballast. Dégats matériels très importants. Nombre de morts très élevé (2).

Dimanche 18 janvier.
Nous sommes avec le n° 20 (3), commandant la R2 et le RMR Nadji.
C'est un vrai rassemblement de responsables sectoraux et régionaux.
Heureusement la journée n'est marquée par aucun incident. Pas d'opération ennemie.
Le soir, je me sépare du frère charhéddine, qui est personnellement chargé de mission par le commandant de la R2 (4).
Et c'est ainsi qu'accompagné par le RLS Bonalem, je prends congé du n° 20 Bou...
Nous faisons une étape ultra courte. Nous passons une très bonne nuit.
Le matin vers 6h 00, nous nous déplaçons à nouveau vers une autre maison;

Lundi 19 janvier.
Rien à signaler. Pas d'opération ennemie.
Réveil vers 9 H 00. On apporte le thé et des "insemen".
Nous transmettons des directives et consignes aux responsables secteurs.
J'écris une lettre au frère Aboubakr ; je lui envoie également des journaux
(Le Monde, Paris Match, l'Express, France Observateur).
Le soir, nous attaquons une étape très longue. Elle est d'autant plus difficile qu'un vent violent et froid nous souffle dans le visage.
Nous arrivons à notre lieu de destination à 2 H 15 du matin. Nous sommes bien accueillis ; on nous fait immédiatement du café.
Lorsque nous nous endormons, il est 3 H 00 du matin.

Mardi 20 janvier.
Réveil à 08 H 00. On nous apporte du café et du pain chaud ;
à 09 H 30, nous faisons un petit déplacement. Nous rencontrons l'intendant du secteur
à qui je demande un pantalon.
Déjeuner excellent, pommes frites avec poulet, salade de pommes de terre,
salade de laitue.
J'écris une lettre à la soeur AS Lima. J'écris également au frère Smaïne auquel,
j'envoie des journaux. Le soir, petit déplacement.
Nous passons la nuit dans un buisson, il fait très froid.

Mercredi 21 janvier.
Le matin, vers 8 h 00, nous rejoignons la maison où nous preons le café et du pain chaud. J'écris une lettre au Lt 60 Mas... Le frère 45 Chah... m'envoie un colis contenant - 6 paquets de cigarettes, 1 caleçon long, 1 tricot de peau, 1 chemise, 1 écharpe,
1 paire de gants, 1 boite de cartouches pour stylo, ainsi qu'une photo de ma petite soeur Fatima. J'ai écrit une lettre pour inciter quelques soldats algériens à déserter du poste M.F. Noir (5).

 
 
1) terrain d'aviation militaire de Saïda
2) exagération tout à fait "normale". En réalité, 1 blessé et destruction de la "rame-choc" (2 plates-formes chargées de buses, placées devant la locomotive).
3) Ali Bouziane
4) Charhéddine était un tueur et sa mission un assassinat terroriste, ce que Timimoun évite de préciser.
5) comprendre poste militaire français
   
 

Jeudi 22 Janvier.
Après avoir passé la nuit dans un khechab, nous nous levons vers 09 H 30.
Un civil nous apporte le café dans un thermos et des petits beurres. A 10 H30, nous allons dans une maison. Après avoir bien déjeuné, nous passons une très bonne journée.
Beau temps.
Le soir, nous faisons une étape moyenne. Nous passons la nuit dans un marabout.
Je me suis acheté (1) une paire de souliers Arima, 1 tube dentifrice Gibbs à la chlorophylle, 4 paquets de chewing-gum, 1 coupe-ongles.

Vendredi 23 janvier.
Réveil le matin de très bonne heure, vers 05 H 00 ;
nous faisons un petit déplacement. Nous arrivons dans une maison à 07 H 45.
On nous apporte du café au lait et du pain chaud.
Beau temps. après-midi calme
Au crépuscule, nous faisons un petit déplacement. Nous arrivons à une maison
et après avoir soupé et bu du thé, nous prenons une couverture et allons passer la nuit dans une grotte, au flanc du djebel.

Samedi 24 janvier.
Sur pied de bonne heure, nous surveillons les routes. Les convois ennemis viennent
de partout, les véhicules pullulent, il y en a partout. Les voitures, soudain, éteignent leurs phares. Les ronflements des moteurs sont abasourdissants. Il y a un ratissage.
Le nombre impressionnant de voitures militaires nous prouve que l'ennemi a l'intention de monter une opération d'envergure. Le soleil n'est pas encore levé.
Rapidement, nous nous déplaçons ; nous arrivons à une maison où nous espérons prendre le café. Mais hélas, sitôt arrivés que l'alerte est donnée. Les soldats arrivent
de partout.
Vite, nous faisons l'insihab dans une "coca".
Dieu nous a protégés.

Dimanche 25 janvier.
Réveil très tôt le matin. Nous faisons un déplacement ultra-court pour tromper les civils (2). Arrivés dans un mahal, on nous apporte immédiatement du thé et du pain.
Après quoi, nous faisons un petit somme. Vers 10 H 00, un avion morane vient troubler notre sommeil, mais il n'y a rien à signaler...
J'ai écrit une lettre aux soldats de Himar pour les inciter à déserter par l'intermédiaire
de Abdelkader Benaouda de Douaba.
Le soir, nous faisons une étape moyenne. Arrivés dans une maison, nous passons la nuit dehors.

Lundi 26 janvier.
Réveil très tôt le matin. Nous faisons un déplacement ultra-court. Il fait encore nuit lorsque nous apercevons sur la nationale Saïda Mascara, un convoi ennemi.
Arrivés dans une Keïma (3), nous buvons du thé.
A 17 h 30, les véhicules militaires montent une opération à Ouled Khaled (4).
Vingt mètres seulement nous séparent de l'ennemi.
Nous réussissons "grâce à Dieu" à nous esquiver sans éveiller l'attention des soldats.

 
 
1) dans une épicerie arabe, cela va de soi
2) preuve qu'ils n'étaient pas tous amis
3) une tente de nomade
4) tribu implantée autour des Eaux Chaudes, très noyautée par le F.L.N.
   
 

Mardi 27 janvier.
Journée très calme. RAS
J'ai déposé chez Belahouel 2 livres et un appareil photo.

Mercredi 28 janvier.
Réveil très tard le matin à 9 h 30.
Journée très calme. RAS
J'ai des nouvelles de ma famille. Suis très content.
Le soir, nous rencontrons un groupe de djounouds chargés d'éxécuter un traitre.
Nous faisons route ensemble ; nous nous couchons très tard, vers 3 h 00 du matin.

Jeudi 29 janvier.
Réveil très tard le matin, vers 10 h 00. On nous apporte du café, du pain d'orge
et des oeufs durs.
Nous déjeunons : chorba avec poulet.
Journée absolument calme.
Le CP arch est avec nous.
Le soir, le frère Saïd (1) nous apporte un paquet de biscuits et de bonbons ; à moi, il m'a apporté une petite quille (2).
Déplacement assez long ; nous passons la nuit dehors.

Vendredi 30 janvier.
Le matin, réveil de très bonne heure. On apporte du café, du thé et du pain chaud.
Beau temps ensoleillé. Matinée très calme.
Nous déjeunons : pommes frites, salade ; après quoi on nous sert du thé à la menthe.
Me sentant légèrement fatigué, je fais une petite sieste jusqu'à 16 h 00.
Le soir, après avoir dîné (soupe légère), lorsque nous nous mettons en marche, il fait nuit noire. Nous avons failli tomber dans une embuscade ennemie.
Nous rebroussons chemin.

Samedi 31 janvier.
Il est 0 h 30, lorsque j'aperçois, sur la route nationale Saïda-Mascara, un convoi immense.
Couché vers 3 h 00 du matin, je ne me suis réveillé qu'à 11 h 30.
Ennemi bombarde Taffrent (3).
Je reçois une lettre du frère Smaïne.
Le soir, le civil Ahmed nous fait une soupe de roi. Après avoir pris le thé,
nous nous déplaçons.
Nous rencontrons l'aspirant Nadji, ainsi que deux autres frères.
Dans la gaité et la joie, nous veillons très tard dans la nuit.
Il y a un poste qui diffuse informations et musique.

Dimanche 1er février 1959. (4)
Lorsque nous commençons à nous déplacer, il est 2 h 00 du matin.
Sur la route Saïda-Mascara, un convoi militaire immense circule. L'opération ennemie est dirigée vers Taffrent.
Beau temps. Journée calme.
Le soir, étape très longue et très dure, par rapport aux accidents du terrain.
Arrivés vers 23 h00, on nous sert du café et du couscous. Après un bref repos, nous continuons notre étape.

Arrivés à destination, nous rencontrons le frère Tayeb (5). Il est malade aux dents ce qui le fait terriblement souffrir.
J'ai écrit au frère Abdelnouar pour qu'il charge Saïd de m'acheter "L'affaire des officiers algériens" (6).

 
 
1) Saïd Bendjelloud, neveu de Nadji, 19 ans alors. Partira au djich et deviendra RCM du secteur 35. Fait prisonnier, Nadji le ralliera au commando Trident.
2) Symbole de retour à la vie civile.... dans l'armée française
3) Massif montagneux au NO de Saïda et douar du même nom
4) Date à laquelle le lieutenant/colonel Bigeard prend le commandement du SOS (Secteur opérationnel de Saïda)
5)

Adjoint au chef du commando zonal. futur chef de la Katiba 2 -évacué en base 15 (?)

6) pamphlet autobiographique amer et injuste. Ouvrage de propagande.
   
  Lundi 2 février.
Réveil le matin vers 7 h 10. Tout est calme. Temps nuageux. Très bonne nourriture. J'écris une lettre au frère Smaïne et je lui envoie un bouquin policier. "Retour de flamme".
Le frère civil Si Miloud (1) promet de m'acheter une casquette de velours. Je lui donne 1000 francs (2) pour qu'il m'achète le livre du Lt Rahmani "L'affaire des officiers algériens".

Mardi 3 février.
Temps pluvieux. Il fait froid. Le matin, café et insemen. Matinée très calme.
L'après-midi, vers 16 h 00, 3 jeeps ennemis font une tournée dans les nahias.
Les soldats vont mendier des oeufs dans les maisons (3).
Quant à nous, nous faisons l'insihab dans Wama Adraka. Nous en sortons vers 17 h 00. L'ennemi est parti. On nous apporte du thé et du café, des "insemen". Le frère Si Miloud m'offre une petite lampe électrique.
Nous faisons une étape relativement facile, puisque nous sommes dans la plaine.

Mercredi 4 février.
Profitant du calme, nous prenons un repos bien mérité, nécessaire à éliminer les fatigues des jours antérieurs.
Il fait très froid. Le vent souffle. Nous sommes dans une maison avec plafond et carrelage. J'écris une lettre au frère Aboubakr et je lui envoie une petit colis contenant Paris Match et l'Echo d'Oran.

Jeudi 5 février.
Il a plu toute la nuit. Il fait très froid. Le matin on nous apporte du café au lait et des gâteaux. RAS. Le frère civil Si Miloud m'offre une chemisette avec des poches.

Vendredi 6 février.
Vers 5 h 00 du matin, arrivée dans la maison, où nous dormons,
du CP arch Kaddour et de Tayeb. Journée très calme. Aucun mouvement ennemi.
Des officiers ennemis se rendent au poste Isidor.
J'écris une lettre aux colons pour les organiser et les inciter à verser 200 000 Frs
et 30 000 frs par mois chacun (2). Ce sont (4) Pierre Mig, Oscar, Hector Tango Oscar. Yolande Alpha et Albert Lima Oscar Papa Echo Zoulou. C'est le frère Tayeb qui est chargé de les transmettre.
J'ai écrit à Boumédienne (5) pour qu'il nous apporte -urgent- une machine à écrire.
Ai écrit à Bentoba pour qu'il active d'apporter casquette et chevillères. Miloud est porteur de lettres.

 
 
1) futur chef de poste, puis PM Arch, puis RM du S45. Mejdoub le fera égorger (MNA et suspect de "paix des braves".
2) francs anciens (respectivement 10, 2000 et 300 NF). Le nouveau franc est mis en service le 1/1/1960.
3) auto-intoxication ; en fait vérifications d'identité
4) Pierre Montoya et Albert Lopez. Beaucoup de "colons" ont cotisé par peur ; certains ont trahi
5) Ce n'est pas le futur Président de l'Algérie qui était en base 15 (Maroc)
   
  Samedi 7 février.
Journée froide, temps pluvieux. Miloud nous apporte les journaux. LExpress, France Observateur... etc
Passons d'agréables moments à la lecture.
J'écris une lettre au frère Abdelnouar pour qu'il fasse activer Saïd de me procurer "L'affaire des officiers Algériens". Rappel à Abdelnouar pour la chemise.
Le soir, nous rencontrons la 2e section de la 2ème Cie, avec les frères Djillali, Kadda, Bagdad, Benyaya... etc. Nous passons la nuit ensemble.

Dimanche 8 février.
Le matin, vers 4 h 00, c'est la séparation. Après avoir pris du café, la section prend congé de nous et se déplace. Nous aussi nous faisons un petit déplacement.
Comme nous n'avons pas dormi toute la nuit, nous mettons à profit le calme de la matinée pour nous reposer.
Le soir, nous sommes invités chez un brave homme. Il nous fait un repas succulent. Ensuite, café au lait avec gâteau. Le fils de ce brave homme est prisonnier chez l'ennemi.
Nous veillons tard dans la nuit.

Lundi 9 février.
Le matin, réveil à 05 H 00. On nous apporte du café et des beignets. Après quoi, nous prenons congé de Si Bravo Lima et nous faisons un petit déplacement.
La matinée est calme et nous permet de nous reposer.
Temps nuageux, il fait froid.
Le soir, nous faisons une étape très longue et très pénible. Il pleut à torrent. Il fait très froid. Le brouillard nous gêne énormément. A plusieurs reprises, nous nous égarons.
Plus de 6 h de marche.

Mardi 10 février.
RAS
Nous arrivons vers 03 H 00 du matin. Nous installons des sentinelles et nous prenons un repas bien mérité.
La section est tout près de nous . Nous rencontrons frère Djillali, Ct de Compagnie et Kadda, chef de section.
Le soir, nous sommes avec les frères Abdelnouar, Abdelmalek, Kaddour, Tayeb et Mohamed Nouar.
Nous veillons tard dans la nuit.

Mercredi 11 février.
RAS
Lorsque nous nous séparons, il est environ 01 H 00. Nous sommes 4 à partir dans la même direction.
Arrivons à destination vers 03 H 30. Nous prenons notre repas dans "wasma". Nous sommes invités par le CP arch. Il nous fait un déjeuner succulent. Journée très calme.
Dans l'après-midi, il nous apprend que les frères 9 et 45 sont tout près de nous. Le soir, nous sommes tous là, autour d'un même repas. Le poste TSF du 9 diffuse une musique très douce. La veillée continue...

Jeudi 12 février.
Lorsque nous nous séparons, il est 05 H 00. Nous faisons une étape de 2 h de marche, et nous couchons dans une "wama".
A notre réveil, il est 14 h 00. On nous apporte du café et du couscous.
Le soir, vers 22 H 00, je reçois une lettre du frère Si Abdelkader CP secteur 35 dans laquelle il me fait savoir que mon père viendra me voir le 13 2 59.
Pas de chance, le rendez-vous est manqué.
Le soir, étape moyenne.

Vendredi 13 février.
Nous sommes éveillés jusqu'à 02 H 00 du matin. Après avoir bu du thé, nous sombrons dans un profond sommeil. Nous nous réveillons vers 08 H 00.

Belle journée ensoleillée.
Déjeuner très léger (chorba), ensuite thé avec arachides.
J'écris une lettre au frère CPS 35, Si abdelkader
Rencontre et connaissance avec Saïd (Mosta)
Nouvelles de la famille
J'envoie une lettre à mes parents.

Samedi 14 février.
Journée absolument calme. RAS
Souper chez Saïd, frère de NB de Mosta
Je charge le frère Moktar de contacter le frère Hamar pour qu'il m'envoie un PA avec munitions (1).

Dimanche 15 février.
CR
Le vent souffle. Il fait très froid. Vers 09 H 00, nous rencontrons le CP arch Abdelnouar.
Journée calme dans l'ensemble. Pas de sortie ennemie de notre côté.
J'écris une lettre à oncle K... pour pantalon trié (2), 4 boîtes de thon, poste portatif Kahla.
Une lettre au frère OM pour liste des secteurs postaux (3) et liste des noms des soldats algériens dans les rangs ennemis.

Lundi 16 février.
Réveil à 04 H 30. Nous prenons du café chaud, après quoi nous faisons une petite étape. Dehors un vent glacial souffle.
Je reçois une lettre du frère Charrédine. Hélas, il est trop tard, je ne peux aller au rendez-vous.
J'écris une lettre à Si Abdelkader, CP 535, pour qu'il lui dise de ne pas m'attendre.
Lettre identique pour Charrédine.

Mardi 17 février.
Arrivée à destination vers 01 H 00, nous couchons dans une warna.
Le matin, réveil vers 09 H 00. Il fait froid, très froid.
Mais je me chauffe près du feu en lisant des journaux.
L'après-midi, je fais une bonne sieste qui me permet de récupérer.
Le soir, déplacement vers 20 H 00. Arrivée vers 22 H 00.
Rencontre avec Abdelkader, Intendant, qui m'apporte des nouvelles de daddy. Je lui écris une lettre qu'il transmettra.
Arrivée vers 23 h00 du Ct de Cie Djillali.Nous faisons échange de pantalons (4).
Reçu une lettre du 45 qui nous fixe rendez-vous pour le 18.12.59 à 08 H 00.

 
 
1) à l'époque, cette époque relève du rêve !
2) pantalon de treillis
3) affaire grave, un employé des PTT relevait, sur les lettres, les noms et SP des soldats musulmans, en vue de pressions, en menaçant la vie de leurs parents
4) "normal" au djich où un supérieur pouvait tout exiger d'un inférieur.
   
  Mercredi 18 février.
Allons nous reposer ves 01 H 00; le matin nous sommes brusquement réveillés par Djillali. Alerte ! L'ennemi monte une opération. Néanmoins nous réussissons à tromper l'ennemi.
Nous prenons du café vers 12 h 00. La journée est belle, ensoleillée.
Le soir, nous rencontrons le CP Abdelnouar et le frère 45. Eux aussi s'en sont sortis du ratissage ennemi.
Nous passons la nuit ensemble dans une "wama".

Jeudi 19 février.
Journée absolument calme. RAS Nous soupons chez la mère du frère 45.
Ensuite Abdelnouar et moi, allons faire une enquête sur un type qui aurait avoué à l'ennemi. Enquête sans résultat. Le type est innocent (1).
Là, nous rencontrons le commando Ramdane avec qui nous passons quelques instants.
Nous partons vers 23 h 30. Rencontre avec le 20, un frère B.. et une soeur. Le 20 me donne des nouvelles de mon dady.

Vendredi 20 février.
Coucher vers 01 H 30. Réveil vers 08 H 00.
Beau temps, journée ensoleillée.
Rencontre avec le 20 et le S/LT Bent.. bet (2). Amusant et divertissements. Nous jouons un jeu : cacher un petit objet dans les mains fermées, essayer de le découvrir.

Samedi 21 février.
RAS journée calme.
Amusement avec le 20 et Ben..;
Le commando Ramdane est avec nous.

Dimanche 22 février.
Journée identique aux précédentes.
Le soir, c'est la séparation.
L'étape que nous faisons, le 45 et moi, est très longue.

Lundi 23 février.
Arrivons à destination vers 04 H 30. Sommeillons jusqu'à 12 H 00.
Au réveil, café au lait et "insemen".
Je reçois 2 lettres, une de Smaïne, et l'autre de mon frère Abdelkrim. J'écris une lettre au frère 23.
Lettre à Calu (3) ; doit verser 20 000 frs, puis 80 000, puis 10 000 par mois, plus mensuellement des médicaments.
Lettre au Caïd Bibka ; doit verser 200 000 Frs dans un délai de 8 jours.

Mardi 24 février.
La plaine! que c'est beau ! Vraiment ça nous change un peu. Quelle différence avec les djebels !
Matinée calme. Beau temps

Jeudi 26 février.
Une journée de plus dans la plaine. Aujourd'hui, nous sommes à côté des "planes" (4)
Le soir, diverses réunions au Peuple. Nous récupérons un PA 6,35.
Le chemin du retour est long.

 
 
1) Timmimoun est sans doute lui-même "innocent", mais la présence à ses côtés d'Abdelnouar, un tueur sans pitié, fait pencher la balance du côté de "l'innocence du type interrogé".
2) Benthabet, commissaire politique de la Zone 6
3) Lucas, propriétaire des cars de Saïda (saïda Oran- Saïda Géryville)
4) Avions de la base de Thiersville. La magnifique plaine est le plateau à l'est de Mascara, dénommée par les musulmans "Plaine des Griss" ou "Plaine d'Egriss".
   
  Vendredi 27 février.
RAS

Samedi 28 février.
Nous passons une très bonne journée, Chikhi, Benthabet, Nadji et quelques autres.
Le soir, nous rencontrons Ramdame. Il est promu Ct de Cie (1). Vers 23 H 30, nous nous séparons ; avec le 45, nous faisons une très longue étape, à dos de mulet.

Dimanche 1er mars 1959.
(2) Arrivons à destination vers 04 H 30, complétement exténués.
Vers 6 H 00 du matin, nous entendons un bruit formidable de ronflement de moteurs.
Vite nous sommes dehors.
Des convois immenses de véhicules ennemis circulent sur toutes les routes. Il fait encore nuit.
Tout à coup, des détonations. L'ennemi nous tire dessus. Nous descendons un versant ; nous sommes face à face avec les soldats. Vite nous plongeons dans des buissons. Nous sommes sauvés. Dieu nous a protégé.
Merci, seigneur tout puissant. J'étais avec le frère 45
Lundi 2 mars. Très agréable journée. Beau temps. Aucune présence ennemie.
Le frère Saïd m'apporte des journaux : l'Express, Le Monde...etc, ainsi que 3 paquets de biscuits. Le soir, rencontre avec Kahla. Elle nous apporte des gâteaux, des fruits, des mouchoirs, des chaussettes, des semelles de mousse.
Nous nous séparons vers 23 H 00.
Etape très courte. Nous passons la nuit dans une "wama".

Mardi 3 mars.
J'ai laissé l'appareil photographique chez Aïssa et je lui ai demandé de m'acheter deux pellicules.

Mercredi 4 mars.
Nous sommes en réserve avec les frères moussebilines, en pleine forêt.
C'est la bonne vie !
Le cuisinier Moussa, nous fait des haricots avec du lapin, et de la salade aux olives.
Le soir, très longue étape à dos de mulet.
Nous nous dirigeons vers Takmaret (3).

Jeudi 5 mars.
Avons passé une bonne nuit. Réveil vers 08 H 00
Le frère Charrédine et moi prenons un bain (4)
Nous écrivons au frère 20. Moi, j'envoie au frère Smaïne deux journaux.

Vendredi 6 mars.
Journée ordinaire

Samedi 7 mars.
Journée calme, beau temps. Le frère Abdelmalek (5), nouveau CPS, est avec nous.
Le soir nous rencontrons un adjudant de la zone 2 qui était en permission en zone 7 (6).

Les journaux que j'avais envoyés au frère Smaïne (7) me sont retournés. On m'apprend que mon cher frère a été fait prisonnier par l'ennemi. Cette nouvelle est pénible pour moi. Je reçois une gentille lettre de la part de Si Ali.

Dimanche 8 mars.
Vers 05 H 00 du matin, des convois ennemis circulent sur les routes. Les arrêts de convois sont fréquents.
Cela veut dire que les soldats ennemis mettent pied à terre. L'opération est imminente. Rapidement, nous nous déplaçons et, ainsi, dans une*, nous réussissons à échapper.

Lundi 9 mars 1959.
Timimoun est tué dans une opération des F.O.

 
 
1) Djillali a été tué le 24/2.59 avec 5 djounnouds
2) autrefois jour de repos. Bigeard en fait une journée d'opérations pour tromper les fellagah
3) Tagremaret, Dominique Luciani pour les européens.
4) chez le cheikh Ben Brahim dont les 2 fils sont dans la rebellion... à Tanger. Ce qui n'empêchera pas Mejdoub de l'assassiner.
5) un sinistre tueur, pire que Charrédine, et dont le "travail" nous attira bien des informateurs.
6) Youcef, adjudant inter-willaya, originaire des Hassasnas - futur chef du Commando Georges.
7)

marocain (Marrakech). Instituteur, 1ère partie du bac. Intelligent mais -selon lui- paresseux. Recruté par le commando Georges dont il sera l'un des meilleurs éléments

   
 

Sur une page séparée du carnet
TS Mémorendum TS

Ai rejoint le maquis le 20 07 1958.
par la voie de l'organisation FLN, suis dirigé vers le PC R3, où je rencontre mes premiers frères :
S/Lt Mus.... - Aspt Hadj Abdelkader - Abdelkrim, Smaïne, Aboubakr, Mohamed

Je passe la nuit avec eux. Ensuite, avec la Cie de Abdel..., suis dirigé au PC Z où nous arrivons après deux nuits de marches. Là je fais connaissance avec le capitaine Ism...
et le Lt T... N...

Avec une lettre d'introduction, on m'envoie vers le S/Lt commandant a R2 Abder...

Je le cherche et fais connaissance avec l'aspirant militaire Nad...

Je passe quelques jours avec Abdelkader, puis je suis affecté à la 1ère section, commandée par Lakdar.

Une vingtaine de jours après, je suis affecté à la 2ème Cie, où je passe encore 2 mois.Gaité, joie, courage, héroïsme, angoisse, désespoir, voilà quels ont été mes sentiments à la Cie.

Le 1er septembre 1958, le Lt M...(80) (2) s'aperçoit de ma forte instruction. Par son ordre, je quitte la 2° Cie et vais à sa rencontre.

Après 20 j de marche, je n'ai eu, à aucun moment, l'occasion de rencontrer le 80.

C'est alors que je rencontre l'aspirant RL Bou..(3). Nous passons quelques jours dans la joie. Après le référendum, je rencontre le Lt T... N... 100 et les frères Smaïne et Aboubakr.

Ensemble, nous nous dirigeons vers le S/Lt Ct la R2 Abden... 20

Le Lt 100 procède à l'installation du PC R2, dont je deviens le secrétaire.

Smaïne, Aboubakr et moi formons, dès le début, un trio d'une fraternité sincère à laquelle prend part le S/Lt 20.

Notre travail marche à merveille jusqu'au 13.10.58, début d'un grand ratissage ennemi qui se termine le 18 10 1958 (4).

Le 13.10.58 à 16 h 45 très exactement, nous perdons notre chef de région qui, mortellement blessé, est capturé par l'ennemi.

 
 
1) TS - très secret (puéril)
2) Mejdoub
3) Ali Bouziane
4) C'est l'époque de l'application des réserves générales. Elles font mal au FLN mais ne le détruisent pas. Les cadres, les 3 katibas et le commando zonal, sont rapidement reconstitués, mais pas à l'identique, aussi bien en qualité qu'en quantité (hommes, armes).
   
 

Quelques jours plus tard, nous accueillons un nouveau chef de région : Antar.
Ce dernier ne tarde pas à s'apercevoir de mes capacités : instruction, esprit d'initiative, méthode... C'est alors qu'il m'envoie au S 45 avec mission de rester en permanence au PC S45 afin de fournir au PC R2 des rapports clairs et méthodiques (1).
Ainsi au S45, je rencontre Habib B... Nous restons ensemble un mois, à la tête du secteur.
Néanmoins, une séparation des frères Smaïne et Aboubakr me remplit d'amertume. Aboubakr fut dirigé vers le PC Z et Smaïne vers le PC R3. Cette séparation fut à l'origine d'une correspondance plus que fraternelle.Smaïne m'apprend que sa boite (2) en panne, il est sans travail. Le frère 45 est souvent envoyé en mission dans le secteur (3) et je reste seul au PC du S 45

 
 
1) Timimoun ne voit pas (ou feint de ne pas voir ?) qu'en passant de la fonction de secrétaire de région à celle de secrétaire de secteur, il est rétrogradé. Les intellectuels étaient déjà suspects... et Antar n'en était pas un.
2) son poste émetteur, récepteur
3) Charrédine (45) chef du secteur 45 était un tueur inculte et ses missions étaient, soit d'épuration (assassinats), soit d'attentats terroristes.
   
  COMMENTAIRES
 

En janvier, malgré le froid, c'est la belle vie, un peu ternie toutefois par les opérations des réserves générales en octobre 1958. Il est exact, et j'en ai eu des échos par un cousin qui était dans le secteur, que la peur était dans le camp français. Par exemple, une patrouille plus qu'imprudente dans l'Oued Tiffrit, se termina par l'extermination (un mot faible) de tous les gars d'une section par les fellagahs. Nos hommes étaient dans un état tel que le colonel en poste à Saïda faillit tomber dans les pommes et qu'il fallut l'évacuer en Alouette : il n'était pas fait pour cette guerre ! Néanmoins, je crois bien que c'est lui qui commandait par la suite le CIPCG (Centre inter-armées de préparation à la contre-guerilla) d'Arzew où les officiers rappelés recevaient une teinture de ce qui les attendait.

Mais en février, Bigeard est nommé à Saïda. Le temps d'organiser, de remettre en forme physique tout le personnel (les officiers bedonnants demandent rapidement leur mutation!) et c'est 4 à 6 opérations par jour. Les fellagahs n'ont pas les moyens physiques de tenir. C'est encore plus vrai pour les intellectuels comme le capitaine Ismaïl ou Timimoun. Par chance, les poseurs de mines sont tués et Bigeard le fait savoir : ceux qui restent se font porter pâles et sont évacués en base 15 (Maroc) ; les routes redeviennent saines, ce qui est essentiel. La peur change de camp. Les intellectuels, qui n'avaient ni les qualités physiques, ni la détermination psychologique pour s'imposer et même durer au djich, passent sous les ordres des "durs", puis sont éliminés. Le sens de la révolution FLN s'en trouve profondément modifié, du moins dans ses éléments internes à l'Algérie, mais l'action brutale et criminelle des durs permet de maintenir un semblant d'organisation.

Smaïne m'a donné un avis négatif sur Timimoun : paresseux et incapable. Sa sortie du collège (sans diplôme) à 19/20 ans va dans le sens de ce jugement qui me semble un peu sévère. Timimoun possède, à l'évidence, bien le français (peu de fautes d'orthographe ou de français).

Direct, enthousiaste, romantique, ce carnet révèle la foi de son auteur et sa mort, comme celle de ceux qui lui ressemblaient, fut sans doute une perte pour l'Algérie, quelle qu'ait été une évolution alors non prévisible.

Il va de soi que les commentaires, en italique, n'engagent que leur auteur néanmoins bien placé pour les faire.

Ce journal, c'est la vie d'un P.C., en perpétuel mouvement, refusant par principe le contact avec les F.O.