| La Guerre d'Afrique du Nord
 

MATCH NUL !

    

 

 

De son PC, le colonel NIELLY dirige une opération dans les collines boisées du côté de Charier

Saïda 1959. Je suis affecté par le CIPCG (Arzew) à Aïn Balloul, mais le Colonel Bigeard qui commande le secteur, me "rapatrie" après quelques jours à son PC à Saïda. Très vite, et Dieu seul sait pourquoi, j'ai gagné la confiance de Smaïne et Youcef, deux responsables du commando.

 

Au SOS (Secteur opérationnel de Saïda), Bigeard a très rapidement créé deux commandos.

"Cobra" est composé d'appelés, tous volontaires, 5O % de métropolitains et pieds-noirs, 50 % de musulmans. L'intégration sous les armes, ça marche, mais après…

 

A Saïda, lorsque l'on parle du "commando", il ne peut s'agir que du Commando Georges (d'autant plus que "cobra" est basé à 10 km au sud, à Aïn el Hadjar).

Après les opérations des "réserves générales" en 1958, la rébellion a reconstitué ses moyens dans le secteur de Saïda qui, en dépit de la baisse qualitative des hommes et des armes, reste l'un des bastions fellaghas. Aussi, Alger a-t-il nommé à Saïda une homme de terrain, Bigeard. Sous-jacente, il y a aussi une autre motivation, moins honorable : voir comment cette grande g…, si brillante dans les Aurès ou la bataille d'Alger, va-t-elle réussir, - ou échouer- avec les seuls appelés du contingent. On l'a vu et cela n'a pas traîné…! Bigeard sait que les marches harassantes contre un ennemi qui maîtrise le terrain, les forêts-refuges brûlées, resteront des manœuvres stériles aussi longtemps que l'on ne disposera pas d'informations fraîches et sûres aussitôt exploitées par des hommes résolus, rompus aux terrains difficiles du secteur.

C'est de cette évidence qu'est né le Commando Georges.

 

Qui est Georges ? Georges Grillot est un ancien sous-officier, lieutenant en 1959 à Saïda et futur général. Il a maintes fois prouvé son courage et son intelligence, servis par une belle baraka. Sergent, en Indochine, il commande un poste isolé au nord du Tonkin : un enclos, des baraquements pour dormir et manger et une tour de surveillance par précaution minée. Les Viets attaquent et comme ils ne font pas de quartier, nos hommes se défendent ferme, mais malgré les lourdes pertes infligées aux assaillants, sont submergés par le nombre. La tour, dernier refuge coûte cher en vies humaines aux Viets qui commencent à s'entasser dans l'escalier au prix de nouvelles et nombreuses pertes, Georges appuie alors sur le bouton et la tour explose ; puis c'est un grand silence de mort. Lorsque la colonne de secours arrive -après la tragédie, évidemment- un homme respire encore, c'est Georges. Sa baraka  le suit en Algérie le jour où une balle lui traverse la gorge, mais c'est une 5,5 Statti et les dégâts ne sont pas mortels. Georges fut aussi l'un des acteurs de la bataille d'Alger puis, en 1960, de celle des Ksours autour d'Aïn Sefa et Géryville.

 

C'est à cet homme d'exception que Bigeard confie la création du Commando. On cherche, dans le camp de prisonniers gardé par le 8ème RIM, des fellaghas intelligents, résolus, et n'ayant pas trempé dans des crimes de sang. Georges en sélectionne six, dont Youcef et Smaïne, et s'installe ave eux dans un camp sommaire en lisière de Saïda. Faut-il préciser que Georges ne dort que d'un œil les premiers jours… mais la confiance s'établit et ça marche. Ces six ex-fellaghas constituent la première ébauche du Commando dont l'effectif grimpera peu à peu au niveau d'une grosse compagnie.

 

Youcef est originaire de l'un des deux douars des Hassasnas, je ne sais plus si ce sont les Chéragas ou les Gherabas. Au sud-est de Saïda, l'une des "arch" est installée au nord des hauteurs boisée des Hassasnas, l'autre au sud. Homme de terrain, particulièrement doué (il sera élu conseiller général de Saïda), il avait atteint dans la rébellion le grade élevé d'adjudant. Lorsqu'il fut pris, il était tissal (facteur et guide) inter-willayas. Au commando, avec un grade de sous-lieutenant il était, à égalité avec Armand, le premier responsable sous l'autorité de Georges.

 

Ancien instituteur au Maroc, Smaïne était opérateur radio dans le maquis, une fonction que la panne de son matériel rendit vite sans objet. Ressemblant quelque peu à un européen, il fut plusieurs fois ligoté et interrogé par les enquêteurs fellaghas et sa foi dans le soulèvement FLN se ternit assez vite. Connaissant la psychologie du musulman, intelligent, il sait comment s'y prendre pour obtenir des résultats en fonction desquels il est tout de suite élu sergent -puis sergent-chef- à la tête d'un stick.

 

Pourquoi "match nul" ? arrivons aux faits.

 

Un aspirant, appelé du contingent, est en patrouille. Soit qu'il ait bien mené son affaire, soit l'effet du hasard et probablement les deux, il débusque un groupe de fellaghas. Disposant ses hommes à couvert, il fait tirer à tout va sur les rebelles. Ceux-ci ne doivent leur salut qu'à une fuite éperdue dans un terrain tourmenté qu'ils connaissent bien. Mais quelle "trouille". Parmi eux se trouve Smaïne. Jusque là, rien d'extraordinaire, la fuite dans une nature complice a sauvé maints fellaghas comme le confirme sans détours le carnet de route de Timimoun Slimane.

 

Quelques mois plus tard, Smaïne est dans notre camp, au Commando. Avec son stick, il part en embuscade -sur renseignements- sur une filière habituelle de circulation des fellaghas. Mais qui voit-il passer, à la tête de ses hommes, notre aspirant qui, entre chien et loup, se hâte de retourner dans son cantonnement à l'issue d'une patrouille stérile. Smaïne se concerte à voix basse avec ses hommes, puis fait déclencher le tir au-dessus et à côté de l'escouade, mais assez près pour que chacun entende siffler les balles. C'est au tour de l'aspi de fuir à toute vitesse pour se mettre à l'abri et regagner rapidement son cantonnement.

 

Smaïne a rendu la monnaie, on est quitte, match nul !

 

J'aurais dû, par curiosité, rechercher les deux C.R. d'opérations pour voir comment ils furent rédigés. Je ne l'ai pas fait par manque de temps. Je ne pense pas que Georges fut informé, même bien après, de cette petite vengeance.

 

Le vacarme de la fusillade avait rendu vaine l'embuscade projetée -déjà bien compromise par la présence inopportune de l'aspi et Smaïne n'avait plus qu'à rentrer. On lui pardonnera d'autant plus facilement cet échec, que, à côté de nombreuses opérations blanches, le Commando et Smaïne en particulier, avaient déjà beaucoup fait pour l'éradication de la rébellion armée et criminelle dans le secteur.

 

Est-ce Youcef ou Smaïne qui m'a révélé cette histoire. Sans en être très sûr, je crois que c'est Smaïne qui fut, avec l'aspirant, l'acteur principal de ce vaudeville sur fond de djebels.

 

Si Georges n'en sut rien, à fortiori le Colonel Bigeard et le Général de Gaulle, Président de la République, qui s'entretinrent longuement à Saïda quelques jours après, n'en eurent-t-ils aucun écho. Tant pis ! ce double épisode aurait probablement détendu l'atmosphère.

 

R. CHARBONNIER