| La Guerre d'Afrique du Nord

LES EMBUSCADES (1960)

Il y a un an à peine, les "fellouzes" étaient redoutables dans le secteur de Saïda considéré comme inexpugnable. L'application des réserves générales en 1958 leur a porté un rude coup, mais ils sont restés bien implantés dans les djebels qui dominent Saïda et les villages où nos garnisons sont casernées. Ils ont même pu se permettre, un jour, de descendre la grande rue de Saïda en mitraillant les piétons par les fenêtres de leur voiture. Les déplacements des troupes s'opèrent par grandes unités -une patrouille faite par une section a viré au désastre total- et les tournées d'officiers, par hélicoptères. Si nos postes, bien gardés, sont en sécurité, ils ont plutôt une position d'assiégés et non de bases d'attaques.

De son PC, le colonel Nielly dirige une opération dans les collines boisées du côté de Charier

 

Le drame de la section exterminée est révélateur. Aïn Balloul envoie une section patrouiller dans l'Oued Tiffrit dont la vallée est particulièrement tourmentée. Ce n'est même pas de l'imprudence, c'est de la folie car une section n'a pas "la pointure" suffisante pour traiter ce qui peut se révéler un redoutable repaire. Et ce qui devait arriver arriva. L'opération qui suivit permit de retrouver tous nos hommes, égorgés, entièrement nus, dans un état dont la description heurterait la décence. Le Colonel en poste à Saïda, les voyant "tomba dans les pommes". Il n'était pas fait pour cette guerre et il fallut l'évacuer en hélicoptère. Les cercueils plombés sont arrivés en France bien fermés et les parents, les mères, n'ont charitablement jamais vu dans quel état étaients leurs enfants morts.

 

Le Lieutenant-colonel Bigeard -Bruno- est nommé à la tête du SOS (secteur opérationnel de Saïda) et tout change. D'abord restaurer le physique et le moral des troupes. Défilé en ville, en tenues impeccables, en armes, toutes les semaines, y compris dans les trois "villages nègres" des faubourgs, pour montrer sa force avec fierté. Dès le lendemain de son arrivée, footing pour tous, y compris les officiers. Les "pépères ventripotents" et galonnés ne tardent pas à demander leur mutation ; c'est précisément ce que voulait Bruno. Finies les sorties hasardeuses, on met la pointure, c'est à dire un nombre d'hommes très supérieur au potentiel fellaghas. S'il y a accrochage, pas de comportements bravaches : on fixe les fells par le feu, le temps que Bruno rameute toutes les réserves disponibles. Comment s'est opéré ce miracle ? tout le monde est opérationnel et il ne reste dans les cantonnements que le strict indispensable et quelques "bras cassés". Et surtout, multiplication des opérations, jusqu'à 4 à 6 par jour.

 

A ce rythme, les fellagas, quelles que soient leur résistance et leur aptitude à se déplacer, calent assez rapidement. Les accrochages se multiplient au fil des jours en dépit des efforts des fells pour les éviter. Bruno, parfait homme de terrain, coordonne les mouvements et le feu au niveau des sections. Cette surprenante méthode qui semble court-circuiter les capitaines et les commandants permet aux hommes de coller littéralement au terrain, sans couloirs par où l'ennemi pourrait s'infiltrer et assure en définitive une sécurité accrue. Bruno a toujours été spécialement attentif à la vie de ses hommes et ses résultats sont rapides et importants. Les chefs fellaghas tombent les uns après les autres, certains postes ne sont plus pourvus, les infrastructures se désagrègent et les caches vidées de leur contenu, enfin les katibas fondent.

Ah ! ces katibas. En 1959, avant l'application des réserves générales, une katiba, c'est 130 hommes, trois FM, une dizaine de PM accaparés par les gradés, des fusils de guerre, quelques pistolets, des fusils de chasse et un poste émetteur. il y en a 3 sur le territoire du SOS, la 5.6.1, la 5.6.2. et la 5.6.3. appelées généralement sur place, la K1, K2 et K3. A cette époque, une katiba est mieux armée qu'une de nos compagnies. sur le papier du moins, car la disparité des armes qui nécessite des munitions variées est un handicap : certaines armes n'ont plus de cartouches adaptées, la confusion, facile à faire, entre des cartouches de 7.5 et de 7.65 a mis hors service certaines armes, notamment un FM. Désagrégées par les réserves générales, la K1, la K2 et la K3 se sont reconstituées de telle sorte que Bruno, à son arrivée, avait 500 fellaghas entraînés et armés (moins que précédemment toutefois) "face" à lui. Après quelques mois d'opération, il ne serait plus que trois embryons de katibas.

La 5.6.3 -la K3- objet de ce récit est commandée par un sinistre individu dont le nom de guerre, Barbot, ne laisse aucun doute sur ses occupations antérieures. Rusé plus qu'intelligent, fourbe, assassin à maintes reprises, il a, à ce jour, déjoué tous les pièges. Il est assisté par trois adjoints commandant une dizaine d'hommes, au total 14 fels assistés -mais ce n'est pas bien certain- par une vingtaine de moussebels pas toujours présents et sans armes. Le K3 dispose d'un FM tchèque, de 3 PM et de 6 fusils de guerre que nous aimerions bien récupérer, surtout les armes automatiques. Depuis des mois, en interrogeant les prisonniers, par des renseignements donnés par nos informateurs (toujours après coup), nous suivons l'itinéraire de la K3 sur les cartes d'état major. Ce sont toujours les mêmes circuits -trois- imposés d'ailleurs par la configuration du terrain et la nécessité de trouver de la nourriture.

Une embuscade peut donc être montée avec quelques chances de succès.

La veille du jour J, nous opérons un ratissage lourd, englobant le lieu choisi pour l'embuscade. Les camions sont arrêtés sur le bord de la route, largement visibles. Le rateau est composé de 8 compagnies étirées sur un front de deux km. Les hommes progressent lentement, l'arme à l'épaule, plaisantant à haute voix, lâchant un coup de fusil dans un buisson pour faire plus militaire ou ajustant un lièvre qui détale. Si la K3 est, comme on l'espère, dans le secteur, elle ne peut manquer d'observer ce remue-ménage, bruyant et stérile. En réalité, il s'agit d'une mise en scène organisée par Bruno et ses adjoints -Bruno n'est pas sur le terrain ; tout le monde sait, y compris les fellaghas, qu'il n'aurait pas toléré ce laissez-aller- C'est dans le plus grand désordre que les hommes remontent dans les camions qui étaient tout de même soigneusement gardés pendant tout le temps du ratissage.

Les fellaghas doivent normalement penser que nous ne reviendrons pas demain sur la zone ratissée. Au surplus, la pagaille organisée n'a d'autre objet que de dissimuler l'évanouissement dans la nature de deux groupes qui vont s'installer pendant que le "rateau", toujours aussi bruyant, regagne ses cantonnements.

D'une part, une cinquantaine d'hommes, bien choisis et bien encadrés profitent des accidents de terrain pour se poster en embuscade face à un point de passage obligé et découvert de la K3. D'autre part, deux sticks de Commando Georges, se dissimulent avec pour horizon une centaine de mètres dégagés, seul point de fuite possible pour la K3. Les deux éléments de l'embuscade sont distants de moins d'un km. Interdiction de parler ou de fumer ; d'ailleurs, les "cons de service" ont été éliminés du premier groupe. Quant aux deux sticks de Georges, d'ex-fellaghas ralliés, commandés par Dida Ben Dida et Riguette, ils savent à quoi s'en tenir. Dida, qui a "une gueule à faire peur" est un homme très intelligent, de ceux dont l'Algérie, quoi qu'il arrive, aura besoin demain. Riguette est beaucoup plus discutable, mais il est efficace. Bien entendu, le silence radio est de rigueur. Les communications indispensables se feront, si besoin, par le maniement sans bruit d'un minuscule point lumineux bricolé sur trois postes, ceux des deux groupes et celui du PC de Bruno : 1 coup, il se passe quelque chose, deux coups, alerte, trois on ouvre le feu.

 

Si tout marche comme espéré, c'est le groupe des 50 qui ouvrira un feu nourri pour obliger la K3 -ou ce qu'il en restera- à fuir par les fourrés en direction du passage contrôlé par les deux sticks du Commando. On peut leur faire confiance, ils connaissent toutes les ruses des fellaghas pour les avoir pratiquées. De son côté, Bruno garde trois compagnies sous pression, en cas de besoin : les gars dorment tout habillés et les camions ne sont pas rangés.

 

La nuit est belle et claire comme elle peut l'être dans ce pays si beau. Pendant des heures, on entend que les bruits nocturnes de la nature et de temps à autre, l'aboiement lointain de quelque chien. C'est très dur de rester aux aguets des heures, sans bouger ni parler, mais c'est la condition indispensable d'un éventuel succès.

 

Soudain, vers deux heures, une silhouette hésitante se découpe au clair de lune. On prévient le Commando par un appel lumineux, mais on ne bouge pas, pour ne pas faire capoter une opération qu'il serait difficile de renouveler. Un instant plus tard, deux individus apparaissent, dont un armé d'un fusil. Ce sont des éclaireurs et c'est plus sérieux : les copains sont prévenus par un double appel. Bruno, informé en même temps, fait réveiller ses hommes et mettre les moteurs des GMC en route. Se croyant en sécurité, le reste de la K3 avance. Triple appel lumineux et ordre de la main, d'ouvrir le feu. Les 50 fusils claquent dans la nuit et tous les fellaghas tombent à terre sans que l'on sache s'ils sont touchés ou s'ils se sont d'eux-mêmes jetés à terre par instinct de survie. Les ordres sont à présent criés à haute voix : balayer la portion de terrain découverte de tirs continus, lâcher quelques rafales de FM pour que les fells fuient "naturellement" vers le second point d'embuscade que sa longueur rend plus meurtrier et où ils sont attendus par les Georges. Au cantonnement, Bruno, son capitaine du 2e bureau, le sergent interprète et les trois compagnies sont déjà en route. Une petite demi-heure après l'ouverture du feu, ce sont les deux sticks du commando qui commencent à tirer. Bruno arrive et déploie les trois compagnies du 8e RIM en bouclage. Dès la première lueur du jour, le ratissage fin commence.

L'embuscade, cette fois-ci, a parfaitement fonctionné. Des fels sont tombés aussi bien face au groupe des 50 que sous le feu des Georges. Ce matin, ce n'est plus l'Oued Tiffrit ! Le bilan est lourd pour les fellaghas : Barbot a son compte ainsi que deux de ses chefs de section et quatre hommes. Deux autres sont prisonniers, blessés sans gravité. Nous récupérons le FM tchèque (en état de marche mais presque sans munitions), deux des trois PM et quatre fusils. on apprend que le troisième PM est inutisable. Quant aux autres fellaghas, ils sont parvenus à se sauver : ces hommes passeraient par un trou de souris ! Nous récupérons aussi une sacoche de documents immédiatement exploités par le capitaine et l'interprète, avec le concours de deux prisonniers, un peu abrutis par ce qui vient de se produire et de ce fait plutôt coopératifs.

Tout est terminé à 7 heures et l'on rentre. Les deux prisonniers sont de pauvres bougres partis au djich autant par contrainte que par conviction. La K3 est détruite, ce qu'il en reste n'a plus de cadres ni d'armes. Les moussebels n'étaient pas là et ne reviendront pas de sitôt au maquis. Les camions rentrent dans Saïda et celui du commando fait, comme d'habitude, un tapage bruyant : klaxon, crosses d'armes contre les ridelles, cris... et toute la ville sait qu'une nouvelle victoire vient d'être remportée.

Dans deux ou trois heures, une estrade sera dressée place des palmiers. Les armes saisies et surtout le FM apparaîtront bien en évidence ; Bruno fera parler les prisonniers et commentera le succès devant la foule des musulmans de Saïda.Mais que pensent-ils réellement?

 

R. Charbonnier

LES RATAGES

 

Les deux récits qui suivent décrivent des ratages. Ils m'ont été racontés, l'un par Smaïne et le second par le sous-lieutenant Lavergne qui fut un temps mon adjoint à Saïda.

Smaïne, titulaire de la première partie du bac, était instituteur au Maroc avant de rejoindre assez tardivement la rebellion. Son travail consistait à servir un poste émetteur-récepteur qui fut rapidement HS, de telle sorte qu'il se sentit très vite inutile. Par ailleurs, son type "européen" lui valut à plusieurs reprises d'être ligoté et interrogé par les fellagahs eux-mêmes. Aussi, lorsqu'il fut fait prisonnier, rejoignit-il les fellagahs ralliés du Commando Georges. Son intelligence des hommes et du terrain, son efficacité, il fut rapidement élu chef du stick, avec le grade de sergent-chef et la solde correspondante.

Alors qu'il était encore dans le maquis, il fut surpris, ainsi que tous ceux avec qui il était, par un immense ratissage du Djebel Taffrent par le 8ème RIM. L'action se déroulait avant l'application des réserves générales au secteur de Saïda et par malchance les trois katibas de la Zone 6 étaient réunies avec quelques cadres FLN. A l'époque, cela représentait quelques 400 hommes, avec un armement sans doute disparate mais qui comprenait tout de même six ou sept FM en état de marche, une trentaine de PM et de nombreux fusils de guerre. De son côté, le 8e RIM était plus nombreux et mieux armé, mais vulnérable à une attaque surprise qui aurait fait beaucoup de mal. Il ne se passa rien, tous les fellagahs étant dissimulés dans des fourrés ou des buissons. Smaïne me dit que si un seul coup de feu était parti, peu importe de quel bord, c'était le début d'un massacre général. Pour ma part, il me fut impossible de croire que parmi ces jeunes venus de la campagne, presque tous chasseurs, aucun n'ait rien vu. C'était aussi l'avis de Smaïne qui était en face et qui savait de quoi il me parlait.

Lavergne était sous-lieutenant du contingent et accomplissait son service militaire. C'était le contraire d'un mou et l'épisode qu'il me raconta survint peu après la nomination du lieutenant-colonel Bigeard à la tête du secteur opérationnel de Saïda. Deux commandos furent immédiatement constitués, Georges et Cobra. Ce dernier était formé de volontaires du contingent, moitié venant de l'hexagone, moitié musulmans d'Algérie. Patrouillant sur le plateau à l'est de Saïda, ce commando s'acheminait vers une opération blanche et se disloquait pour gagner les camions. "L'éclatement" d'une unité après un vain ratissage est toujours une opération à risques : se croyant en sécurité, les hommes sont inconsciemment moins attentifs et il se produit un peu de désordre. Tous les officiers et sous-officiers avaient appris qu'il existait au moins un cas où les fellagahs avaient attendu cet instant propice pour attaquer une section -la plus indisciplinée- tuer nos hommes, incendier le GMC et s'enfuir impunément avec les armes. Mais rien n'y fait, la décompression accompagne toujours la fin d'un ratissage et c'est à l'encadrement d'en tenir compte. Or, ce jour là, les fellagahs surveillaient les mouvements de Cobra et, contrairement à leurs habitudes, profitèrent de l'instant de la fin de manoeuvre, pour nous attaquer. Surprise totale, quatre hommes sont tués, d'autres blessés dont le lieutenant chef du commando qui s'en sortira mais sera contraint d'abandonner la carrière des armes. Bigeard (le lieutenant colonel), prévenu dès le début de l'attaque, se fait poser par l'Alouette au milieu du commando Cobra. Il organise la défense et ensuite passe à l'attaque. Les fellagahs laissent à leur tour quelques hommes sur le terrain et s'enfuient.

Cet épisode montre le courage et la détermination de Bigeard qui n'hésite pas, dans une situation difficile, à prendre le relais d'un lieutenant et à sauver la mise et surtout la vie de ses hommes, ce à quoi il était très attaché. Ces quatre morts furent longtemps l'essentiel de ses pertes (6 hommes dont deux pour avoir fait les imbéciles avec un véhicule militaire). En 1960, il en perdit quelques autres, un adjudant en particulier, dans l'attaque des ksours près d'Aïn Sefra.

Pour pénibles que soient ces morts, Bigeard était connu, à juste titre, pour utiliser avec efficacité ses moyens humains tout en les ménageant.

 

R. CHARBONNIER