| La Guerre d'Afrique du Nord
 

    
   

UN ESCADRON DE LA GENDARMERIE MOBILE DANS LA GUERRE D’ALGÉRIE

PREMIER DÉPLACEMENT

Pour venir en aide à mon épouse dont la santé est fragile et sur les conseils de sa tante, j’ai changé d’arme et opté pour la Gendarmerie afin de vivre en famille, ce qui n’est pas le cas dans la marine où le temps s’écoule en naviguant de port en port, loin de nos épouses et enfants.

Question taille, c’était juste. A cette époque, il fallait mesurer 1m64 pour être gendarme à cheval.

Connaissant bien le judo, ma carrière se déroulera comme instructeur des gendarmes dans le domaine de la self défense. Plus tard, le Colonel me désignera pour être moniteur de judo et représenter la gendarmerie à Lille.

La gendarmerie mobile est une subdivision de la gendarmerie nationale. Elle a pour mission d’assurer la sécurité intérieure du Territoire. Pour ce faire, elle dispose d’engins blindés et le personnel possède une formation militaire analogue aux officiers et sous-officiers de l’Armée de Terre.

Le capitaine Lemaire qui commande l’escadron est un homme absolument charmant et très aimé des gendarmes.

Notre première affectation est située à Duzerville, petite ville se trouvant près de Bône, dans le Constantinois. Dans notre cantonnement (une ancienne grande salle de cinéma), un peu en dehors de la rue principale, sont logés tous les gendarmes, soit un peu plus de 100 personnes. Nous y resterons environ trois mois.

Tous les soirs, vers 20 heures, nous nous rendons avec les engins blindés à Mondovi pour contacter un régiment de l’Armée de Terre et nous nous dirigeons ensemble près de la ligne électrifiée (la ligne Morice) séparant, sur quelques centaines de kilomètres, l’Algérie de la Tunisie. Cette ligne a pour but d’empêcher le ravitaillement en armes des fellagahas. Nous

circulons à vitesse réduite et, parfois, faisons des haltes d’une durée d’une heure. Vers 5 heures du matin, nous revenons à notre cantonnement. Etant donné que nous sommes au mois de janvier, il pleut souvent. En arrivant au cantonnement, nous dormons environ de 5 h 30 à 8 H 00, soit 2 H 30 par nuit. Naturellement, à l’issue de notre séjour à Duzerville, nous serons épuisés.

Parfois, l’après-midi, nous jouons au football. Avec nous, joue un jeune pied-noir avec lequel nous avons sympathisé. Gai et volubile, comme ses compatriotes, nous sommes devenus de bons copains. Quelques temps plus tard, nous avons appris qu’il avait été tué d’un façon ignoble et selon la coutume des fellouses, c’est à dire qu’ils l’ont égorgé. Nous avons monté une opération avec nos engins blindés pour appréhender l’auteur des faits mais malheureusement, cet individu n’a pu être découvert. Ayant rejoint le maquis, il ne restera plus qu’aux troupes françaises, lors des engagements de feu avec les fellaghas, qu’à tenter de le faire prisonnier.

DEPART DE DUZERVILLE

Enfin le départ est arrivé ; je ne vais pas regretter ce séjour à Duzerville. Nous partons aux mines de fer de Ouenza pour assurer la sécurité des ouvriers travaillant dans ces mines à ciel ouvert.

Puis retour en France.

DEUXIEME DEPLACEMENT

Au début du mois de décembre 1960, le lieutenant Morlière, commandant notre escadron, s’adresse à nous en ces termes : " Le Général de Gaulle est parti en Algérie, ce qui a provoqué un soulèvement de la population d’origine française et européenne. Nous allons donc nous rendre à Alger en embarquant sur un avion cargo " Nord Atlas " à l’aéroport de Cambrai. Dites à vos épouses que nous reviendrons certainement au plus tard dans huit jours".

Le lieutenant Morlière est un officier très estimé de tous les sous-officiers. C’est un homme énergique, généreux et capable. Entre nous, nous le croyons lorsqu’il nous déclare que nous reviendrons dans une semaine. Quant à moi, à part quatre ans d’interruption, je suis militaire depuis le début de l’année 1945. Je ne connais pas la vie de famille. Lorsque je suis revenu de mon premier séjour en Algérie, j’ai aperçu un petit garçon jouant dans la cour bordant notre immeuble. J’ai pensé que c’était le fils d’un voisin et c’était le mien. Quant je l’avais quitté, il était au berceau et je ne l’avais pas reconnu.

Donc, au lieu de revenir dans huit jours, nous devons attendre six mois. Nos cantines nous serons expédiées par nos femmes par bateau.

Arrivés à Alger, ce sera la fiesta. Les principales artères de ce port sont remplies de CRS, de gendarmes mobiles, d’éléments de corps de troupe, etc..

Les you-you des femmes arabes couvrent le bruit des moteurs de voitures. Nous ignorons si elles applaudissent ou si elles nous engueulent mais je pencherais pour la première hypothèse.

Des pieds noirs vont se révolter et tuer de nombreux gendarmes commandés par un Colonel, créant un épouvantable sentiment de chagrin et de révolte parmi tous les gendarmes français.

Etant toujours sur la brèche, nous n’avons pas le temps nécessaire pour déjeuner. Aussi, nous faisons les deux repas (déjeuner et dîner) à 17 h et 19 h, à l’intérieur des camions.

Nous dormons très peu. Vers 22 h, nous déplions nos lits et nous nous couchons. Vers 1 h du matin, nous sommes réveillés, nous repartons en manœuvre et nous revenons vers 2 h du matin et à nouveau, à 4 h du matin, nous repartons. Cela, pendant plusieurs jours jusqu’au départ du Général de Gaulle car la population, elle aussi fatiguée, va se calmer provisoirement.

Quant à nous, nous nous rendons dans un petit casernement situé à quelques dizaines de kilomètres d’Alger. Fini le maintien de l’ordre, nous revoici transformés en guerriers. Nous allons crapahuter dans le djebel, parfois avec des appelés.

UNE EMBUSCADE

Nous allons tomber dans une petite embuscade tenue par les fellouses, Une nuit, vers 4 h du matin, nous partons en patrouille (4 gendarmes et 3 appelés). Celui qui commande ce petit détachement est un vieux baroudeur âgé d’environ 45 ans.

Après avoir parcouru une quinzaine de kilomètres, nous revenons au cantonnement vers 7 heures. " Sim, sim, flac " font des balles nous sifflant aux oreilles ou frappant des troncs d’arbres ; ce sont des fellouses qui nous tirent dessus. " A plat ventre tout le monde " s’écrit le chef de patrouille. Examinant le terrain, nous apercevons, à environ 150 mètres de nous, une petite butte de terre derrière laquelle l’ennemi est caché.

Le chef des gendarmes, en rampant, s’est plongé derrière un arbre et tranquillement sort sa gourde, boit une bonne rasade de pinard, puis tranquillement, sort sa blague à tabac, roule une cigarette qu’il colle d’un geste énergique de la langue, avant de prendre la direction des opérations.

" Ne vous collez pas les uns à côté des autres, espacez de 7 à 8 mètres. Ensuite, vous allez me couvrir pendant que je vais, en rampant, jeter une grenade quadrillée sur ses salopards " nous lance –t-il. Pendant ce temps, l’ennemi nous envoie quelques rafales de pistolets mitrailleurs mais les balles passent au-dessus de nous.

Quant à moi, planqué derrière un arbuste (seul rempart efficace que j’ai pu découvrir, je surveille l’ennemi en tenant mon fusil. Pour nous sonder, un fellouse lève une petite étoffe fixée au bout d’un bâton. J’envoie une bastos en plein dedans.

Pendant ce temps, les collègues tirent en économisant leurs munitions, c’est à dire lorsqu’ils aperçoivent une tête de fellouse. Là, ils m’ont épaté les jeunes gendarmes et militaires du contingent, ils se conduisent en vrais guerriers. Ne s’affolant pas, ils restent maîtres de leurs nerfs.

Petit à petit, en rampant, son pistolet mitrailleur dans les bras (seul un chef en possède un, les autres ont des fusils MAS 36). Nous tirons malgré tout quelques cartouches destinées à immobiliser l’ennemi. Notre chef, un sacré malin, progresse vers l’ennemi, caché de celui-ci par un petit rocher situé à une dizaine de mètres de leur butte. Arrivé à une quinzaine de mètres de celle-ci, le chef sort une grenade accrochée à son ceinturon et, pendant que toutes les armes de notre groupe tirent, il la lance sur l’ennemi. Cela fait une belle explosion ainsi qu’une belle gerbe de terre s’élevant en l’air. Puis nous attendons quelques minutes. En rampant sur le ventre, nous nous approchons doucement du petit monticule derrière lequel étaient cachés les fellouses. Au loin, nous apercevons quatre hommes traînant un autre homme paraissant blessé. Effectivement, nous voyons des traces de sang sur les cailloux. Nous tirons quelques cartouches sur eux mais ils ont eu le temps de quitter les lieux pendant le temps que nous nous approchions d’eux en rampant. Nous n’avons pu les approcher car au loin, d’autres fellouses étaient " en couverture " et ont porté secours à leurs camarades.

Quant à notre chef, étant couché lorsqu’il a lancé sa grenade, il n’a pu la lancer avec précision (erreur des états-majors n’incluant pas, dans l’instruction militaire, l’apprentissage à lancer une grenade dans la position couchée). C’est la raison pour laquelle l’ennemi n’a eu qu’un blessé.

SÉJOUR A CONSTANTINE

En mai 1961, en compagnie de mes amis ROBERT, prénom Pierre, HOFFMAN et ROUGIER, je vais me rendre à Constantine. Notre escadron est divisé en 3 groupes : le premier peloton situé à Ben Badis près des magnifiques falaises, le second (le mien) dans le quartier arabe et le troisième près d’un hôpital.

Chaque peloton se compose d’environ 30 gendarmes. En ce qui nous concerne, nous sommes logés dans une petite maison, au rez-de-chaussée se composant de quatre pièces, ce qui nécessite de dormir dans des lits superposés.

Le cabinet de toilette ne se compose que d’un seul lavabo et d’une seule cuvette de W.C. Alors, bien souvent, on aperçoit un gendarme se lavant les dents, sortir en courant de cet endroit tant les odeurs nauséabondes se répandent dans ces lieux à la suite d’un collègue en train de déféquer.

Soudain, un matin, nous apercevons de nombreuses affiches collées sur les murs. On y aperçoit le sigle O.A.S. Il s’agit du début du conflit qui va opposer les militaires français aux ordres du Gouvernement et ceux partisans de l’Algérie française. Quant à nous, ayant aussitôt dès le début de ce conflit, opté pour notre fidélité " au grand Charles ", nous avons décidé de nous barricader en faisant de notre habitation un fort Chabrol, et de placer notre fusil-mitrailleur près de la fenêtre principale donnant dans la rue principale.

24 heures sur 24, deux militaires montent la garde, munis de nombreux chargeurs de F.M., de grenades quadrillées, sans compter les fusils, pistolets-mitrailleurs, ce qui donne une puissance de feu assez impressionnante. La nuit, nous continuons nos patrouilles et, dans la journée, en dehors de nos heures de fonction, nous jouons au volley-ball avec les enfants d’un professeur d’histoire et géographie, un Algérien distingué, assez réservé, mais néanmoins nous accordant de temps en temps une hospitalité feutrée, de bon aloi, en nous invitant à boire le thé.

Un après-midi, après avoir déjeuné à Ben Badis, vers 14 heures, étant à l’intérieur d’un 4x4, nous revenons à notre cantonnement lorsque soudain, pour éviter un accident, notre conducteur freine brusquement.

En effet, un véhicule conduit par un Arabe circulait en étant complètement sur sa gauche, c’est-à-dire face à notre voiture, ce qui est un comportement pour le moins bizarre de la part de son conducteur.

" Il se croit en Angleterre, ce mec ! " fait ROUGIER en rigolant.

Le chef interpelle l’arabe, lui fait signe de sortir de sa voiture et lui demande les raisons pour lesquelles il conduisait ainsi. Ce dernier ne paraissant pas dans son état normal, un gendarme le fouille d’une façon sommaire en ne découvrant aucune arme.

Un autre militaire, plus méticuleux, continue à la palper de la tête aux pieds et découvre, cachée dans son dos, une petite mitraillette italienne, une Berreta, un vrai petit bijou tant elle est de dimension réduite mais néanmoins très dangereuse.

Horreur et scandale !... heureusement que son possesseur ne s’en est pas servi .... Il aurait pu nous raffaler. C’est une sacrée chance que nous ne soyons pas tombés sur un dur à cuire. Afin de neutraliser le fellouse, un collègue lui fait une clef au bras, le " viens donc " ainsi que je l’ai appris à mes amis. Quant à moi, je lui en fais autant à l’autre bras et nous le conduisons ainsi jusqu’à notre cantonnement heureusement distant d’environ 200 mètres, sous les regards ahuris ou stupéfaits des passants.

Nous le descendons dans la cave de notre habitation en lui mettant les massenotes (menottes suivant l’appellation populaire), les mains derrière le dos.

Puisque depuis quelques années nous entendons souvent des discussions sur la torture en Algérie, je dois dire que dans la marine, où j’ai combattu en Indochine, ainsi que dans la gendarmerie en A.F.N., nous nous sommes toujours bien conduit avec les combattants du camp adverse. Dans ces deux armes d’élite, nous avons été constamment corrects avec les prisonniers ennemis. D’ailleurs tous les militaires ayant servi avec moi pourront le témoigner. Quant au pauvre adolescent tué devant mes yeux en Indochine, le criminel était un Cambodgien et non un Français.

Quant à notre hôte, que nous avons descendu à la cave, il sera questionné pendant quelques instants et, sachant qu’il lui est impossible de nier les faits, se montrera coopératif. Il alimentait en armes ses camarades combattant dans le djebel, en leur apportant, à chaque randonnée, des armes et des munitions.

Chacun son tour, jusqu'à une heure avancée du soir, nous garderons ce fellouse allongé sur le sol de la cave. Lorsque mon tour est arrivé, il s’est plaint d’avoir soif. Je suis monté au rez-de-chaussée prendre une bouteille d’eau et, redescendant à la cave, je lui ai, levé la tète en le faisant boire. Dans ses yeux, j’ai lu un signe d e reconnaissance. Puis, vers 22 heures, des officiers de service des renseignements sont venus prendre possession de ce fellouse.

Pendant un certain temps, je vais travailler au fichier avec mon ami Tintin, pour recenser la population. Ayant 10 ou 15 enfants, les chefs de famille ne connaissent même pas les prénoms de tous leurs enfants. Nous nous rendons parfois en pleine médina pour prendre des douches avec les arabes. Aucun attentat ne sera commis contre nous. Nous pouvons apercevoir les prémices de la mise en application de l’autodétermination et malheureusement, nous allons vivre des épreuves bien cruelles qui opposeront, les uns contre les autres, des français : ceux qui seront partisans de l’Algérie Française et les autres qui seront fidèles au Gouvernement de la République.

En Algérie, plus d’un million de français habitaient ce pays considéré comme étant une seconde France. Ce sera bien triste lorsque tous ces pauvres gens devront être rapatriés avec leurs seules valises pour tout bien, en laissant derrière eux leurs habitations, fruit d’un labeur de toute une vie, ainsi que leurs parents décédés dans ces merveilleux départements français qu’étaient le Constantinois, l’Algérois et l’Oranais. Il serait également injuste de ne pas avoir une pensée reconnaissante envers ces pauvres harkis qui ont combattu à nos côtés. Ils étaient fiers d’être français et ont cru que l’Algérie resterait française.

TROISIEME DEPLACEMENT

Tout l’escadron se trouve à Sétif (dans le Constantinois). Dans la journée, nous faisons des patrouilles à pied et nous passons souvent devant la pharmacie du Leader FERHAT ABBAS. L’atmosphère, le contact et les rapports avec la population arabe évoluent de plus en plus en des termes amicaux. Nous sommes au mois de janvier 1962 et dans 6 mois l’indépendance de l’Algérie sera proclamée.

Mais en six mois, que de drames, de révoltes, de souffrances nous allons connaître !..

La nuit, nous faisons des patrouilles en camions. Sétif est situé à 1000 mètres d’altitude environ et il fait très froid. Pendant plusieurs jours, la neige va tomber et nous serons immobilisés sur place. Impossible de circuler avec les automitrailleuses. Celles-ci sont parfois enlisées dans des terrains boueux et ce sont des half-tracks semi-chenillés qui les ramènent sur la terre ferme à l’aide d’une élingue. C’est sur le tas que l’on s’aperçoit des erreurs commises par les ingénieurs lors de la construction des engins blindés ou autre armes. L’hiver, ces automitrailleuses, équipées de roues, sont inefficaces pour se déplacer en terrain détrempé.

Ayant reçu le commandement de nous rendre à Oran où de sérieux combats se déroulent entre l’Armée fidèle aux ordres du gouvernement et les commandos de l’OAS, nous allons mettre trois jours avec notre convoi se composant de camions, d’automitrailleuses et des half-tracks pour traverser cette Algérie pratiquement de l’est à l’Ouest. Le dernier jour, il pleut sans interruption et les gendarmes se trouvant dans les half-tracks ne possèdent pas de bâches pour se protéger. Le soir, en arrivant dans le cantonnement, trempés comme des canards, le cuir de leur ceinturon en sera retourné sur lui-même.

La première nuit, je suis de garde de 2 h à 4 h à côté des engins blindés à droite de la terrasse où se trouve un poste de surveillance. Un camarade, Hoffman est à gauche à environ 50 mètres de moi. Soudain, deux charges de plastic explosent, la première sur ma droite à environ 60 mètres, la seconde à côté d’Hoffman. Nous sommes sains et saufs mais naturellement, tout l’escadron est réveillé. Les rues étant désertes, l’escadron va se recoucher.

Le lendemain après-midi, je sors du cantonnement avec un ami corse et le lieutenant Marlière lorsque c’est l’embuscade. Une voiture dans laquelle ont pris place plusieurs commandos de l’OAS nous allument avec leurs pistolets mitrailleurs. Le lieutenant, mon copain et moi, nous nous accroupissons chacun derrière une jeep. Les balles passent au-dessus de notre tête et j’aperçois des gerbes de pierre s’éparpillant dans tous les sens. C’est impressionnant de constater la puissance de destruction d’une simple petite balle de calibre 9 mm.

Dans la journée, nous protégeons les postes de garde en remplissant des petits sacs de sable que nous empilons les uns par dessus les autres jusqu’à une hauteur d’environ 1 m 50 pour permettre d’y placer nos armes individuelles.

Quelques temps plus tard va se dérouler une sacrée fusillade de part et d’autres des antagonistes. Les commandos de l’OAS nous accrochent avec leurs pistolets mitrailleurs. Nous ignorons d’où ils viennent, l’effet de surprise a joué en leur faveur. Des immeubles bordent notre cantonnement. Hauts de 7 à 8 étages, les façades sont criblées de balles de fusils, des CRS nous ayant précédés.

A ce moment là, les gars de chez nous deviennent incontrôlables par les officiers. Grimpant dans les engins blindés, ils tirent à la mitrailleuse, un peu partout, dans la rue, sur les immeubles. " halte au feu, halte au feu " crie le lieutenant Morlière. Mais les gendarmes ne veulent pas obéir aux ordres de notre commandant. Certains, munis de leur fusils, ont envahi un immeuble nous faisant face pour se bagarrer avec les combattants OAS qu’ils ont cru apercevoir à l’intérieur de ce bâtiment. Un gendarme se trouvant dans la cour, à côté de moi, s’écrit : " j’ai vu un commandant de l’OAS " ; heureusement, l’intéressé est un gendarme que j’ai reconnu. " Ne tire pas " dis-je à celui qui voulait le flinguer, en poussant son fusil. La balle part dans la nature. Le gendarme est sauf.

Parfois, à l’intérieur de nos blindés, nous circulons dans la ville arabe, en évitant naturellement celle dite européenne. Nous fouillons les pieds-noirs. Ceux-ci se laissent faire, fatalistes.

Depuis notre arrivée à Oran, toutes les vitres des fenêtres ont été volatilisées par la mitraille qui fait rage. Aussi, le bruit provenant de la nuit est décuplée. Naturellement, nous dormons tout habillés avec nos grenades attachées à nos ceintures. Nous vivons sur les nerfs qui nous tiennent. Absolument épuisés, surtout par le manque de sommeil, ainsi que par cet état de tension permanente due au harcèlement de l’ennemi. Il est vrai que les combats de rues à l’intérieur d’une ville sont très pénibles pour les combattants. On ignore où se cache l’ennemi qui a l’avantage de se camoufler, de faire usage de son arme puis de changer d’emplacement. Les nerfs sont soumis à rude épreuve.

Nous resterons deux mois à Oran, toujours sur la brèche, en attendant l’ennemi. Avec un grand soulagement, nous quittons Oran. Nous allons mettre quatre jours pour traverser l’Algérie dans le sens Ouest-Est. Parfois, dans des nuages de poussière, en circulant sur des pistes caillouteuses. Hirsutes, sales, les yeux cernés, le visage amaigri, mais néanmoins heureux. Notre destination est Philippeville, port situé pas très loin de la Tunisie. Nous sommes au mois de mai 1962 et nous allons rester un peu plus de cinq semaines dans cette jolie petite ville agréable où les combats sont terminés avec l’OAS.

Cela fait trois ans que je porte ma tenue de combat (bariolée pour certains) et ma casquette Bigeard. C’est avec un brin de nostalgie que je vais la quitter pour revêtir bientôt la tenue de la gendarmerie départementale.

COLIN Bernard