| La Guerre d'Afrique du Nord
 

    
 
 

 

ALGERIE 1959 

A l'arrivée

 

 

10 OCTOBRE

Après avoir dîné à Rosny, je retourne en aronde à Paris, rue Ramey. Avec papa et Germaine, nous achevons de mettre l’appartement en " sécurité " pour l’hiver (isolation des tuyaux d’eau, calfeutrage des fenêtres et couverture des meubles avec un léger tissu de coton pour les isoler des poussières).Nous rentrons en auto à Rosny où je soupe. Après les adieux, je gagne en taxi la gare de Lyon où j’ai la surprise de trouver Deschamp, un ancien collègue de la Banque de France, lui aussi officier de réserve rappelé en Algérie.

 

11 OCTOBRE

Le voyage, en train, est sans histoire. Nous traversons la Provence sans même voir combien elle est belle et nous arrivons à Marseille à 7 h 30. Un car à limite d’usure, tout ferraillant, nous attend à la gare et nous porte à la caserne Bugeaud, boulevard Ney. Nous déposons nos cantines à la consigne militaire payante ; la somme réclamée, 50 francs, est modeste mais alimente des quolibets, à mon sens, justifiés. Puis avec Deschamps et deux ou trois autres, nous traînons notre ennui dans Marseille, ville morte à cette heure matinale.

A 14 heures, le même car pétaradant nous porte au port où nous embarquons sur le S/S Joffre. Ce fut un beau paquebot, bien dégradé par les incessants transports de troufions en Algérie. Il effectue –paraît-il- son dernier voyage avant de rejoindre un chantier de démolition en Italie.

Un remorqueur nous tire hors du port et, au fur et à mesure que nous gagnons la haute mer, la bonne mère nous adresse un au revoir de plus en plus distant. Le Golfe du Lion ne fait pas mentir sa mauvaise réputation. Le bateau est un peu chahuté et, au souper les rangs sont très, très clairsemés. Je n’ai pas le cœur bien en place, mais je soupe sans me priver et je vais me promener à l’air frais sur le pont. Le malaise cesse sans que je sache si j’ai choisi la bonne méthode ou si je suis plus résistant que les autres.

La nuit serait excellente sans les craquements cadencés du navire qui me réveillent à plusieurs reprises.

 

12 OCTOBRE

Le Commandant fait procéder à un exercice –réglementaire- de sauvetage (gilets en liège, canots…).

Le temps est interminable, aussi discutons-nous de nos métiers respectifs. Deschamp évoque son travail à la BUP où il en charge de quelques responsabilités. Son échec au concours des cadres de la Banque de France lui est en définitive bénéfique. Un jeune avocat traitant habituellement de petites causes, a vu sa clientèle le lâcher –et ses revenus s’effondrer- depuis deux mois, dès que la nouvelle de son rappel en Algérie a été connue. Un brasseur du Nord explique que le plus important, pour fabriquer de la bonne bière, c’est la qualité de l’eau…

Ves 14 heures, nous passons à proximité des Baléares. Curieux trajet !

Lorsque la nuit est tombée, nous constatons qu’une " chose lumineuse " suit le navire. Le commandant, alerté, avoue ne pas savoir de quoi il s’agit. Il fait modifier le cap et la " chose " disparaît. Dans l’ambiance du moment, cet incident (en est-ce un ?) a crée quelques instants d’inquiétude.

 

13 OCTOBRE

" Pour ne pas perdre de temps ", nous sommes réveillés à 5 heures. On commence à deviner Oran avec, sur la hauteur à droite, la silhouette d’un fort. Un remorqueur prend le bateau en charge et nous entrons dans le port. Sur le quai, en lettres blanches sur un immense calicot, ICI LA France. Nous sommes à quai à 7 heures et la traversée a duré 38 heures, ce qui paraît bien excessif à certains, plus expérimentés que moi. Le Commandant, un peu vexé, explique que l’autorité militaire lui a impérativement fixé les horaires de départ et d’arrivée. C’est le seul motif de la  "croisière aux Baléares" .

Oran, 8 heures. La ville étage ses maisons sur un coteau dont les pentes, en amphithéâtre, descendent sur le port.

A 9 heures, un car aux vitres protégées par des grillages (comme tous les bus de la ville : première perception de l’insécurité), nous porte à Arzent. Nous sommes répartis dans des " chalets " des baraquements métalliques et je me retrouve, ainsi que Deschamp, au C8 dans lequel sont répartis 22 lits gigognes. Le centre interarmes de préparation à la contre-guérilla (CIPCG) est construit sur une faible éminence, à l’écart de la ville. Sa mission consiste à donner une teinture de ce qui… attend les officiers de réserve rappelés. Dans l’immédiat, le reste de la matinée est consacré à l’installation et à la paperasse administrative.

Le prix des repas est payable d’avance –nouveaux quolibets- et l’eau, légèrement saumâtre, n’invite pas à la surconsommation. Le responsable du CIPCG est le colonel Huon de Kermadec.

La nuit est troublée par les hurlements des chacals dans la forêt voisine.

Les officiers rappelés effectuaient un rapide stage de mise en condition au CIPCG d'Arzew. Ici, une démonstration d'emploi des hélicoptères dits "bananes volantes".Chaque appareil pouvait porter une section d'assaut et son armement.

C'est avec 2 bananes volantes que sur renseignements fournis par l'auteur (vus par Oran puis contrôlés par alger), il fut mis fin aux sinistres exploits de Mejdoub (cf récit n°53)

 

 

14 OCTOBRE

La matinée est consacrée à l’étude (montage, démontage, nettoyage, utilisation) des différentes

Armes individuelles.

Le colonel Huon de Kermadec nous fait un discours assez plat si ce n’étaient deux phrases qui ne laissent insensible : " … vous êtes ici pour défendre un ordre périmé… " ; nous nous regardons, aurait-il dit le contraire de sa pensée. Peu après " … vous devrez mettre hors de combat les rebelles et si possible les tuer.. ". Nous n’avons, pour la plupart, je présume, aucune vocation à devenir des tueurs et cette parole engendre un malaise. Un autre propos, allusif, n’est pas réellement compris : " … vous pourrez voir ici ou là, des choses qui vous choqueront, c’est un travail qu’il faut laisser aux officiers d’active… ".

Dans l’après-midi, c’est le général Gambiez, qui commande le corps d’armées d’Oran, qui nous fait un amphi. Il est haut comme trois pommes et nous sommes quelques-uns uns à penser malicieusement que c’est bien pratique pour passer sous les balles (1). Il nous explique que le degré de pacification n’est pas le même dans toute l’Algérie. L’algérois, le mitidja et le nord oranais sont sécurisés (2). Dans le département de Saïda, le colonel Bigeard est en train de gagner la partie contre ce qui était un fief de la rébellion. En revanche, le Constantinois et l’Ouarsenis restent à pacifier. A l’est, comme à l’ouest, les barrages électrifiés constituent une bonne protection (3) contre les fellaghas stationnés en Tunisie (environ 12 000) ou au Maroc (5 000).

 

15 octobre

Lever à 5 h 30 : si les journées sont très chaudes, les matinées sont fraîches. Des élèves sous-officiers font des démonstrations de mouvements avec usage des armes.°

 

  1. On ne pouvait pas imaginer, alors, qu’il serait assassiné par l’OAS trois ans plus tard.
  2. Ce n’est pas totalement vrai. A l’occasion d’une permission à Mostaganem, j’ai retrouvé une infirmière rencontrée quelques années plus tôt dans un groupe " vacances tourisme ". Elle m’a dit que, chaque semaine, l’hôpital recevait des arabes blessés à coups de couteaux.
  3. Bigeard était contre. Il estimait que ces barrages devaient être judicieusement ouverts en des points précis, pour attirer les rebelles de Tunisie ou du Maroc et les détruire.
  4.  

    16 octobre

    Ce matin, des officiers et sous-officiers font une démonstration de " tir instructif (fusil à la hanche, PM à la bretelle, PA). L’habilité d’un jeune lieutenant est stupéfiante. La cible est une boîte à conserve posée au sommet d’un poteau. Quelle que soit l’arme utilisée (à 2-300 m pour le fusil, 50-100 pour le PM ou 15-30 m pour Le PA, il fait mouche presque à tout coup).

    L’après-midi, des hélicos (bananes volantes) ou des camions GMC nous portent sur le plateau pour une démonstration d’appui – feu aérien.

    Un " piper " (4) particulièrement silencieux guide des T6 (5) grâce à des fumigènes largués sur l’objectif. Les T6 font feu (mitrailleuses ou roquettes) avec une précision terrifiante. Bien qu’on nous ait choisi des as, je remarque que le temps de visée des T6 est de 18 secondes. Les cours d’Idar Oberstein me reviennent en mémoire, 18 secondes c’est trop long et un tireur résolu, à terre, a le temps de faire de gros dégâts, le T6 n’étant pas blindé et le pilote n’étant protégé que par un plexiglas.

     

    17 OCTOBRE

    On commence déjà à s’installer dans des habitudes, au point que je n’ai même pas pensé à noter l’emploi du temps de la journée, sinon que j’ai demandé une permission pour ORAN, demain dimanche.

     

    18 OCTOBRE – dimanche

    Le CIPCG a affrété trois cars pour Oran et un pour Mostaganem. A notre arrivée à Oran, nous sommes attendus par une armée de petits cireurs et l’un d’entre nous se laisse apitoyer. Il sursaute néanmoins lorsque le " yaouleir " lui réclame 400 F. Après un minimum de palabres, le prix tombe à 100 F. Nous remarquons des mendiants à chaque coin de rue. Outre l’activité portuaire, Oran est un ville très animée –nombreux commerces et cafés- Elle est très fière de ses beaux jardins publics et nous en traversons un qui s’étire à flanc de coteau sous le bois des Planteurs. Deschamp et moi décidons de continuer jusqu’à Santa-Cruz.

    Lorsque nous grimpons, une 2 CV nous dépasse et s’arrête. un camarade (qui a retrouvé une de ses connaissance à Oran) nous invite à monter. La 2 CV peine un peu à repartir, mais nous porte au Fort. C’est un vrai nid d’aigle en pierres cuites par le soleil, jadis construit par les espagnoles, mais aujourd’hui sans intérêt militaire. En revanche, quelle allure, quel point de vue, notamment sur la rade de Mers el Kébir. Au centre, une tache brune : c’est l’épave du cuirassé Bretagne coulé par les Anglais en 1940. Au-dessus du Fort, la Vierge de Santa-Cruz est au cœur d’un pèlerinage très fréquenté. Un peu plus loin, nous découvrons un petit bâtiment blanc couvert par une coupole octogonale : c’est le marabout de Santa-cruz. Un gardien arabe, en tenue impeccable, nous convie à assister à une petite fête, avec musique locale.

    Puis le 2 CV nous descend sur Mers El Kébir. Au passage, le conducteur nous fait observer les entrées, à la base de la montagne sous laquelle la base navale anime une véritable ville. C’est l’heure de rentrer et nous revenons à Oran par le bord de mer. Il y a fête à l’aérodrome de La Sénia et la Patrouille de France passe au-dessus de nos têtes. Nous traversons le quartier Gambetta et ses immeubles de 25 étages dont les oranais sont fiers et la 2 CV nous dépose au rendez-vous des cars.

    Après avoir remercié notre obligeant chauffeur, nous regagnons Arzew.

     

  5. Le " piper " est un avion léger de reconnaissance US. Il est très discret et très maniable. Plus tard, ils seront remplacés par un avion français, le Nord, beaucoup moins souple. Au point qu’un pilote de l’ALAT de Saïda fera, au cours d’un exercice de démonstration en 1960, une glissade sur l’aile, décrochera et trouvera la mort.

(5) Le T6 est un avion d’entraînement US. Nous l’utiliserons comme avion d’assaut. Pour cela, après un léger et bien insuffisant blindage du plancher, il était armé d’une mitrailleuse ou de deux lance-roquettes armés avant décollage. Quelle que soit le déroulement de l’action, les deux roquettes devaient être tirées avant le retour de l’avion à sa base.

19 octobre

Lever à 5h et départ à 6 heures pour la montagne des Lions (après nous être gelés sur place dans la pagaille). La route serpente dans une superbe forêt. Au passage, les instructeurs nous expliquent ce qu’il ne faut pas faire pour ne pas tomber dans une embuscade. Sur la montagne des Lions (un bien grand mot pour cette petite éminence dont les lions avaient déjà disparu du temps de Tartarin), nous assistons à nouveau au travail des pipers pour la surveillance du terrain. Ces petits avions débouchent du col en planant dans un quasi-silence et si des fellaghas étaient à notre place, ils n’auraient pu qu’être repérés par surprise. Ensuite, c’est nous qui montons, conseilles ou corrigés par les instructeurs, des embuscades. Nous entrons à 13 heures au camp.

L’après-midi est réservé à des exposés en salle.

 

20 octobre

A 5 h 30, nous repartons pour la montagne des Lions : l’instruction porte encore sur l’embuscade, ce qu’il fait faire, ce qu’il faut éviter (imprudence = anéantissement. L’importance de l’instruction sur ce thème de l’embuscade a sûrement des fondements.

Nous y voilà ! Le colonel LAPEYRE (ex commandant des secteur de Saïda, actuellement adjoint du colonel Huon de Kermadec) nous fait part de son expérience personnelle … en matière d’imprudences (6). Un jour, un drame se produit à l’issue d’un ratissage stérile. En réalité, une katiba s’était intercalée dans le dispositif de ratissage. Elle disposait d’un poste radio 510 sur lequel elle écoutait les ordres du commandement, ce qui lui permettait de crapahuter en toute sécurité. A l’arrivée, les fellaghas de la katiba foncent sur le camion autour duquel il y a le plus de désordre, tuent tous les nôtres, récupèrent les armes et les treillis, incendient le GMC et prennent la fuite sans aucune perte. Dans un autre cas, la situation était plus favorable. Nos hommes avaient encerclé une katiba. La nuit arrivant, des ordres sont donnés pour maintenir l’encerclement et organiser la sécurité pendant la nuit. Au petit matin, on ne peut que constater que tous les fellaghas sont parvenus à traverser nos lignes sans bruit et sans pertes et que la nasse est vide. Le troisième exemple est épouvantable. Une section avait été envoyée en patrouille dans l’Oued Tiff rit. C’est une gorge tourmentée et truffée de grottes à une vingtaine de km de Saïda et ce n’est pas une section qu’il aurait fallu envoyer, mais au moins quatre compagnies. Embuscade fellaghas, tous les soldats sont tués puis mutilés de façon atroce.

L’après-midi est consacré à la guerre psychologique.

 

23 OCTOBRE

Sortie dans la nature sous le commandement du Colonel Lapeyre ; thème : comment condure un ratissage et se garder d’une embuscade ? Si l’on est pris par la nuit, comment établir un bivouac et se protéger.

 

24 OCTOBRE

C’est notre dernier jour d’instruction au CIPCG et il est consacré à une " tournée de pacification.

Voici, pour commencer, le " bureau des chicayas " dont la mission est de résoudre les petits différents entre arabes;  un peu plus loin, c’est un bureau AMG (assistance médicale gratuite) qui ne manque pas de travail. A la SAU (section administrative urbaine), on fait un travail semblable mais dans le domaine administratif, rédaction d’actes privés, de lettres et même remplir une feuille de déclaration de revenus. Puis nous allons dans un centre sportif dont l’objet est d’éviter l’oisiveté des jeunes en leur proposant du sport… ce qui marche très bien. Nous avons droit à une séance de " hula hoop " exécutée par des fillettes en uniforme (des sortes de majorettes). Nous découvrons encore un centre de formation de la jeunesse africaine : le travail est immense, à commencer par la lutte contre l’illettrisme. Il y a aussi l’apprentissage de métiers, travail du bois, maçonnerie ainsi qu’un ouvroir pour les jeunes filles.

Nous déjeunons dans la salle des fêtes de Sainte Barbe du ……… Les sandwiches préparés par le CIPCG tiennent du béton et il faut se précipiter au comptoir pour acheter des canettes de bière.

En repartant, nous admirons des jardins maraîchers bien entretenus. Au regroupement de Lartigues, en fin de matinée, nous avons visité une des nombreuses maisons construites par l’armée (avec le concours actif et payé des arabes) afin de sédentariser la partie mouvante de la population. Les Arabes sont très demandeurs, mais si ces maisons sont réellement bon marché, les possibilités financières de l’armée ont des limites.

A ………..La pacification est très avancée et le village est organisé en autodéfense, avec tour de guet, enceinte grillagée et cinq hommes armés (fusils de chasse). Un troupeau de vaches part au pacage : elles sont visiblement en bonne santé.

Nous rentrons fatigués et poudrés par les poussières de la route. Tout ce que nous avons vu est réconfortant, mais quelles en sont les limites, ne serait-ce pas l’arbre qui cache la forêt ? (7).

Demain, dimanche, je retournerai à Oran. Le CIPCG m’a nommé à Aïn-Balloul, chez Bigeard, ce qui m’inquiète un peu (7). Mais auparavant, je devrais faire un nouveau stage d’application, dans le secteur de Tiaret, à Prévost Paradol.

 

(7) C’est très à tort que je m’inquiétais, Bigeard connaît son métier, est efficace et ménage la vie de ses hommes. En quelques mois il a, en grande partie, détruit la rébellion dans l’un de ses fiefs et, lui aussi, a commencé à faire bâtir des maisons en dur pour les " FSNA " (français de souches nord-africaines).

 
 

Au départ

 
 
 

 

Un mois avant le terme de notre temps de rappel en Algérie, le Haut commandement fait organiser, pendant trois jours, une réunion générale des officiers de réserve -sauf les six tués en opérations- pour un ultime briefing avant retour en métropole.

A Saïda, nous sommes quatre, Janet, Wormser et moi, ainsi qu'un pied-noir en poste à l'aérodrome de Nazereg et que nous ne connaissons que par des contacts pris à l'occasion de missions en "piper" ou en "alouette". Disposant de sa voiture personnelle, c'est cependant lui qui nous propose de voyager par la route, ce qui est plus agréable et beaucoup plus rapide que le train. Un ou deux ans plus tôt, il n'en aurait pas été question et cela montre que dans cette partie de l'Algérie (oranais, mitidja, algérois) la pacification est arrivée à peu près à son terme.

A peu près, en effet ! Arrivés au village de Charrier, nous découvrons un grand rassemblement de tous les hommes. Sur place, le spectacle est affreux. Trois musulmans, une femme et deux hommes, gisent à terre, égorgés, dans les postures indécentes des dernières souffrances. (1). Je demande à celui qui paraît être le chef du groupe qui est l'auteur de ces assassinats et j'évoque le nom de Voh, le tueur fellagha, ex-garçon boucher à Oran. Je suis sûr que c'est lui et l'avenir le prouvera. Bien entendu, mon interlocuteur reste muet comme une carpe… mais ne proteste pas en entendant le nom de Voh. Celui-ci, armé de son seul couteau, n'a pu, à lui seul, massacrer trois personnes encore jeunes et a manifestement bénéficié de complicités, probablement dans le village même, c'est à dire d'individus actuellement dans le rassemblement. Pendant ce temps, Janet prend deux ou trois photos des victimes. Je sais bien que la gendarmerie en fera autant par nécessité professionnelle, mais pour ma part, je ne peux pas me résoudre à garder un souvenir d'une pareille horreur.

Nous repartons pour nous arrêter, un peu plus loin, devant le cantonnement de Charrier. Je vais jusqu'au poste de garde où je demande que l'on alerte le capitaine sur ce que nous venons de découvrir (ainsi que le 2ème bureau à Saïda).

Au niveau de Franchetti, je remarque une nouvelle fois cette avancée en forme de promontoire du plateau des Griss, bordée à droite par la route de Palikao et à gauche par la nationale de Mascara-Oran. Toute la pente est plantée de ceps de vigne (le fameux vin de mascara) et le sommet est couronné par trois mechtas. Quel poste merveilleux d'observation remarquablement protégé par les vignes cela ferait pour des fellaghas ! Belle mais stérile intuition ! Revenu depuis peu à Paris, une lettre du capitaine en charge du 2ème bureau à Saïda m'apprenait qu'on y avait fait prisonnier le chef fellagha (sans troupe, il n'avait plus personne avec lui).

Nous voyons défiler les paysages prospères de la Mitidja et on a du mal à imaginer qu'il y a cent ans, il n'y avait là que des marais paludéens dont l'assainissement et la mise en culture coûtèrent de nombreuses vies humaines. Nous longeons une grande orangeraie ; les arbres sont pleins de fruits bien que beaucoup soient tombés à terre. Nous nous arrêtons et en ramassons chacun un sur la paille pour nous rafraîchir et constatons, par la même occasion, que la propriété est gardée.

Nous arrivons enfin en vue d'Alger et nous sommes hébergés dans le camp de Zéralda, un fief de la Légion étrangère. Les briefings débutent aussitôt. En gros, on nous explique que le travail des réserves générales (une conception du Général Challes), relayé par l'action méthodique des commandants de secteur, a éradiqué la rébellion armée dans une grande partie de l'Algérie. Il reste encore quelques îlots difficiles à traiter, comme les Aurès ou la montagne Kabyle. Il aurait pu ajouter les Ksours entre Aïn- Sefra et Geryville, dont s'occupe en ce moment même le colonel Bigeard. Une révélation d'un responsable des 2ème bureaux m'intéresse particulièrement. J'avais lu, sur des documents saisis au cours d'opérations, à quatre reprises différentes, qu'une "grande bataille s'était déroulée, à l'est, à la frontière tunisienne". Faute d'information dans les communiqués officiels, j'avais, dans mes analyses, laissé de côté cette "information" n'intéressant pas directement le secteur et dont je pensais qu'il pouvait s'agir d'auto-intoxication. J'apprends ici que le GPRA, pour faire parler de lui à l'occasion d'une session de l'ONU, avait décidé une attaque, montée depuis la Tunisie, contre le barrage électrifié et la zone qu'il protégeait. Cette bataille eut bien lieu et les fellaghas furent contraints de regagner leur base tunisienne après avoir subi de lourdes pertes. En dépit de cet échec, le GPRA comptait sur nos communiqués de victoire - qu'il aurait naturellement contesté- pour atteindre l'objectif initial. Peine perdue : le haut commandement flaira la manœuvre et décida d'un black-out total sur cette opération. Le GPRA perdait ainsi des hommes et l'espoir d'un coup publicitaire. Après coup, je me félicitais d'avoir laissé tomber mes quatre documents, un peu vexé néanmoins, de ne pas avoir soupçonné un début de vérité.

Une visite est organisée pour nous montrer un résultat tangible de la pacification. C'est sur les hauts d'Alger, à la limite supérieure de la Casbah. Nous voyons un grand bâtiment, récent, mais dans le style de la vieille cité corsaire. L'intérieur ouvre ses fenêtres sur une vaste cour et tous les appartements sont reliés entre eux par un long balcon continu qui fait le tour intérieur de la bâtisse… ce qui facilite tous les bavardages. Les habitants, invisibles de l'extérieur -l'intimité maghrébine directement héritée de la conception romaine de l'habitat- vont, viennent, les femmes non voilées. Ce sont des familles harkis sélectionnées qui sont installées dans ce bâtiment destiné à être montré. C'est trop beau et trop démonstratif pour être complètement convaincant.

Le commandement qui sait que, pour la plupart, nous ne connaissons pas Alger et ses environs, nous laisse les après-midi libres. Wormser, qui a repéré un bon petit restaurant, a loué une voiture et nous invite. C'est à La Pêcherie et le patron nous sert, à chacun, une demie langouste, énorme et savoureuse, à un prix dérisoire comparé aux usages métropolitains. Ce bon repas terminé, Wormser m'invite à prendre le volant pour aller visiter les ruines de Tipasa. La route, très large, est tracée et goudronnée à la perfection. Néanmoins la voiture, une dauphine, semble flotter de l'avant et me fait un peu peur. Aussi, je n'appuie guère sur le champignon ! Le champ de ruines de Tipasa, en bord de mer, révèle l'existence d'une importante ville romaine. On y remarque, en particulier, l'emplacement de ce qui fut une grande basilique chrétienne. Au retour, c'est Wormser qui conduit et, bien qu'il aille plus vite que moi, je n'ai plus, à l'arrière, la même impression désagréable.

Je consacre mes deux autres après-midi de liberté à une visite sommaire de la ville. Le port est immense et ses installations superbes abritent de gros navires. La jetée englobe un îlot qui fut, jadis, une place forte espagnole. L'ancienne caserne des Janissaires échelonne ses belles arcades et ses arbres séculaires sur la pente vers la mer. La cathédrale est un grand bâtiment avec un dôme doré, construit à l'emplacement d'une ancienne mosquée. Elle sera bientôt abandonnée pour redevenir mosquée, au profit d'un édifice moderne érigé en bordure d'une grande artère de la ville. Je suis autorisé à jeter un regard aussi furtif que discret sur les superbes bâtiments à arcades qui abritent encore les services de l'évêché.

Je m'aventure dans la rue principale de la Casbah. Rue est un grand mot : il faudrait plutôt parler de boyau et même de coupe-gorge, une ambiance à la Pépé le Moko. On a du mal à imaginer que ce fut, au temps de Barberousse, le quartier chic d'El Djezaïr. Je demande à un flâneur musulman de m'indiquer l'emplacement du "cimetière des princesses". Il préfère m'y conduire avec empressement. C'est un petit carré de verdure, en plein cœur de la Casbah, entre les bâtiments ; il abrite tout au plus une douzaine de tombes arabes. Côte à côte, deux petits rectangles, deux pierres levées garnies de jasmin, ce sont les tombes des deux princesses ; qu'est-il arrivé à ces deux enfants, on se prend à rêver et ce minuscule cimetière est très émouvant.

Sorti de la Casbah, sur la hauteur, on découvre le célèbre jardin d'acclimatation d'Alger. On n'a pas ménagé la place et les larges allées sont bordées d'essences pour la plupart inconnues en métropole, notamment des bananiers et des dattiers, stériles en ce lieu.

Il est temps de rentrer à Zéralda, les yeux pleins de ces merveilles et de cette lumière exceptionnelle qui inspira tant d'artistes.

Le lendemain, retour à Saïda avec toujours cette même pensée : vivement la fin de cette horrible guerre civile pour que ce magnifique pays puisse enfin s'ouvrir au tourisme et au développement.

R. CHARBONNIER

 

  1. le "motif" de cette tuerie fut connu plus tard. L'un des deux hommes avait fait un stage sur les problèmes à traiter pour diriger une communauté. Les deux autres étaient des témoins gênants.