| La Guerre d'Afrique du Nord
 

    
 
 

Introduction:

Jugé apte au service armé par le conseil de révision en 1951, j'ai demandé à être sursitaire, afin d'achever mes études ; en revanche, il m’a fallu consacrer une partie de mes week-end à la préparation militaire, puis à la préparation militaire supérieure (3 ans au total).

Mon service militaire proprement dit a commencé le 27 avril 1955, dans l'école de cavalerie de Saumur. 

Je savais que je n'y ferai pas de cheval, mais que j'apprendrai à utiliser les chars d'assaut, qui me paraissaient des engins très prestigieux.

  Après 5 mois de formation intensive, j'ai passé l' examen donnant accès au grade d'aspirant de réserve et au choix d'une unité d'affectation, le 151ème RIM (régiment d'infanterie motorisée ).

Avant de rejoindre mon corps, en Algérie, j'ai transité par Metz, puis par Marseille, ce qui m'a laissé le temps de voir le tailleur afin d'ajuster ma tenue, de coudre galons, fourragère et autres fanfreluches. L'angoisse a été de choisir la bonne couleur pour les boutons : étant incorporé dans un régiment d’infanterie, la couleur laiton s’imposait à moi, mais cela m’autorisait-il à renier la couleur argent réservée à la cavalerie dont je faisait partie ? En d’autres termes, me fallait-il respecter la couleur de mon escadron, ou celle de mon régiment? Le tailleur n'en sachant rien, nous avons choisi la couleur laiton, ce qui fait que lorsque je suis arrivé dans mon escadron, je me suis fait sèchement rabrouer, et j’ai eu droit à quelque chose qui ressemblait assez à une espèce de bizutage.

Arrivée à Kellermann

 

Après une traversée un peu maussade et nauséeuse sur " Le Chanzy ", les renforts débarquent à Bône. En ce qui me concerne, j’apprends que je suis attendu à Kellermann, dans le secteur de GUELMA.

 


Situé à quelques kilomètres de Guelma, ce village a été bâti comme tous les villages que l’on construisait en France à l’époque : une seule rue, bordée de maisons modestes, une église, avec son nid de cigognes, et une école, en face de l’église.
Depuis le cimetière, situé sur une petite colline à quelques centaines de mètres, on dominait la plaine de Guelma au milieu de laquelle serpentait la Seybouse. 
La population ne devait pas dépasser quelques dizaines d’européens, plus des arabes dont le nombre est plus difficile à estimer, car leurs logements enchevêtrés étaient situés en dehors du périmètre de sécurité. L’ensemble vivait sous l’autorité d’un maire, et la férule du garde champêtre.

 

Les jours de marché à Guelma, Kellermann s’animait quelque peu, car c’était un lieu de passage. Par acquis de conscience, les postes de garde contrôlaient les identités et fouillaient les chargements.

 

L’habillement du soldat

 

Comme tous les soldats français de cette époque, la tenue variait suivant la nature de la mission :

  • le treillis, dit aussi "tenue de combat" : en tissu très serré (coton probablement), solide et apte à subir d'innombrables lavages, il était assez léger pour laisser les mouvements libres et pour supporter les températures souvent caniculaires de l'endroit.
  • la tenue de sortie : en drap, plus chaude et plus engoncée, on la mettait quand fallait être beau.
  • la capote : en drap également, elle pouvait recouvrir les 2 tenues précédentes, quand il faisait froid ou quand il pleuvait.

- la coiffure variait selon les situations et l’humeur du moment : calot, képi, chapeau de brousse, casque en cuir des équipages de chars , ou casque américain (1)… Une seule chose était rigoureusement proscrite : sortir tête nue !

- les chaussures étaient des brodequins de type américain. Précisons à ce sujet que nos godillots avaient des semelles de caoutchouc, contrairement aux soldats des autres armes ( fantassins, artilleurs…) qui avaient des godillots cloutés; c'était un privilège dont nous étions très fiers et qui permettait accessoirement de faire moins de bruit au cours de nos déplacements.

 

 

(1) Ce casque comportait 2 coques emboîtées, l'une en acier à l'extérieur, l'autre en plastique à l'intérieur. C’était l’outil multifonctions par excellence: on pouvait par exemple l’utiliser pour faire la toilette du matin,

Armes individuelles :

Qu'ils soient à pied ou à bord d'un half track, les hommes de troupe avaient

  • soit un pistolet mitrailleur, dont la cadence de tir élevée compensait le manque de précision
  • soit un fusil MAS 36, une vraie pétoire tout juste bonne à effrayer les moineaux. C'est avec cette arme que j'avais fait moult séances de tir durant ma préparation militaire, et dont je connaissais bien le manque de précision.

De rares privilégiés avaient un fusil MAS 48, de bien meilleure qualité; le terme de privilégié ne convient pas vraiment, car on choisissait toujours les bons tireurs ( on utiliserait maintenant le terme de "snipper" ).

Les officiers avaient un pistolet 6,35, dont la précision était encore plus douteuse.

Des grenades, offensives ou défensives, étaient à notre disposition, mais nous en avions rarement l’emploi.

Armes collectives : Chaque patrouille était dotée d'un fusil mitrailleur, porté par le tireur, et par le pourvoyeur (c'était l'homme qui portait les munitions et qui alimentait le fusil mitrailleur en cas de besoin ); la précision et l'efficacité de cette arme étaient redoutables.

Les mitrailleuses de 30 ou de 50 étaient quasiment toujours fixées à demeure sur un véhicule, conformément à la nature de nos missions ; elles étaient excellentes, et jamais je n’ai entendu dire qu’il y ait eu un dysfonctionnement ; en outre, les balles traçantes dont les bandes étaient pourvues facilitaient grandement l’ajustement des tirs. Il arrivait parfois qu’on les installe à terre, sur leur trépied, ou qu’on les complète par un mortier, pour renforcer la protection rapprochée du cantonnement.

Chars : Chaque peloton était doté de 3 chars " légers " (tout est relatif ) Shaffee M24. Les équipages n'avaient pas d’ arme individuelle (elle les aurait encombrés inutilement : dans un char, même fabriqué aux USA, la place est chichement comptée ) ; seuls, les chefs de char portaient l’inévitable pistolet.

Il y avait au minimum une mitrailleuse de 30, à l’avant, plus une autre mitrailleuse, de 30 ou de 50, sur la tourelle ; il y avait aussi le canon de 75 et une bonne réserve d’obus perforants ou explosifs . Notons au passage que toutes ces armes sont dites " à tir tendu ".

Leurs caractéristiques intrinsèques étaient multipliées par :

- des équipements radio ( chaque membre de l’équipage était relié au chef de char par interphone),

-des instruments optiques qui permettaient aux tireurs de voir loin et de viser juste.

 

Half Track : il serait injuste de ne pas dire un mot sur ces engins demi chenillés, utilisés pour transporter un petit groupe de fantassins et les appuyer avec sa mitrailleuse en cas de besoin. Bien entendu, ces fantassins avaient aussi ce qu’il faut de fusils, fusils mitrailleurs et autres outils pour se faire respecter. Les half track n’étaient pas blindés sur le dessus, sans doute pour que les occupants puissent s’échapper rapidement en cas de coup dur.

Ces véhicules étaient rapides et increvables ; ils étaient mis à rude épreuve, mais je ne souviens pas d’un seul exemple de panne ; par contre, au niveau de l’entretien, les pièces détachées manquaient ; force a été de cannibaliser l’un d’entre eux pour entretenir les autres.

 

 

Munitions : nous n'étions pas tenus de les économiser; malgré tout, il n'était pas question de faire de l'école de tir ou de les dilapider de quelque façon que ce soit. Une anecdote pour illustrer ce propos:

Nous savions tous que les obus de 75 entreposés dans les soutes des chars étaient plus ou moins périmés : les inévitables suintements d’huile finissent par pénétrer dans la douille et par polluer la poudre. Un jour arrive avec, enfin, une bonne nouvelle : on va recevoir des obus neufs, et on va pouvoir faire de l'école de tir avec les vieux. Notre plaisir a été gâché quand on a constaté que :

-la longueur des tirs variait considérablement d'un obus à l'autre,

-le réglage de la hausse devenait illusoire,

-chaque tir laissait dans le fut du canon une traînée de poudre non brûlée,

-de ce fait, on ne pouvait plus introduire convenablement l'obus suivant.

En pratique, il nous a fallu taper sur le fond de chaque obus pour le faire entrer en force, au risque de faire sauter le char et l'équipage avec. Un autre danger tenait au fait que certains obus, convenablement percutés, " faisaient long feu " ; cette expression signifie que la poudre se consume lentement, et que ça peut s’éteindre, ou au contraire exploser avec tout le char, si on commet l’erreur de retirer l’obus trop tôt. Finalement, tout s’est bien passé, avec quelques sueurs froides !

Missions imparties aux pelotons

L'escadron comprenait 3 pelotons opérationnels.

Chaque jour, le capitaine répartissait les missions entre ses 3 pelotons, suivant une espèce de roulement qui faisait que chacun retrouvait un peu les mêmes travaux tous les 3 jours. Chaque peloton était donc successivement :

- de jour: garde rapprochée du cantonnement, fournir et faire tourner les sentinelles, monter ou amener les couleurs, réveiller ceux qui doivent partir en mission, régler les difficultés imprévues etc. Ceux qui faisaient partie du peloton " de jour " couchaient tout habillés, pour être prêts dans la seconde,

- d'intervention: sur l'ensemble du secteur de GUELMA, il était bien rare qu'il ne se produise pas quelque part un une situation justifiant que l’on fasse appel à nous : attaque des rebelles, route barrée par des arbres ou des poteaux télégraphiques, embuscade… Là encore, il fallait que l’ensemble du peloton se tienne prêt à foncer sans délai.

- d'opération: on trouvait un peu de tout dans cette catégorie:

- Certaines missions nécessitaient l’emploi de nos véhicules : ouvertures de routes ou de cols, escortes de convois, bouclages de zones, dans le cadre d’opérations impliquant d’autres unités .

Pour boucler une zone, :nos engins blindés occupaient les hauteurs situées autour d’une zone en contrebas, afin de constituer une espèce de grande nasse d’où, théoriquement, les rebelles ne pou-vaient pas s’échapper.

 

 

Le plus souvent, les opérations se faisaient à pied, car le terrain accidenté offrait de nombreuses caches à l’ennemi, et interdisait le passage des véhicules.

Au total, l'emploi du temps était très chargé, de nuit comme de jour ; les hommes étaient souvent à bout de forces, et la grande crainte des gradés étaient qu'une sentinelle ne s'endorme à son poste; il revenait au sous-officier "de jour" de faire sa ronde pour vérifier que tout allait bien, ou pour houspiller celui qui s'était endormi.

A l’inverse, les patrouilles à pied qui revenaient au cantonnement redoutaient qu’une sentinelle affolée ou somnolente ne tire sur les copains ; il n’y a pas eu d’accident, mais il s’en est fallu de peu à plusieurs reprises.

Les pieds noirs

 

Nous avions d'excellentes relations avec les pieds noirs . Ils craignaient véritablement pour leur vie, jusqu'à ce que l'escadron s'installe à KELLERMANN et ceinture la localité de barbelés et de sentinelles. Ils se trouvaient un peu prisonniers dans leur propre village, mais ils comprenaient bien que ce n’était pas nos miradors qui les privaient de liberté, mais l’insécurité qui régnait dans les environs

 

 

Occasionnellement, s'il y avait un champ à moissonner par exemple, on envoyait un petit détachement pour sécuriser les propriétaires durant les travaux. Pour les civils, mieux valait ne pas prendre de risques: l'un d'eux s'est fait assassiner en allant faire un tour à sa ferme, située à seulement quelques centaines de mètres de KELLERMANN.

Ils nous manifestaient leur reconnaissance à toute occasion ; le jour de Noël, grâce à eux, tout l'escadron a mangé de la dinde. Ils vivaient modestement, mais dans des maisons en dur. Je compare leurs conditions d'existence à celle des paysans de la France profonde à cette époque. Sauf erreur, il y avait l'électricité dans toutes les maisons, mais l'eau courante n'était pas installée partout. Ces braves gens, très travailleurs, ne correspondaient pas du tout à l'image péjorative que certaines publications ont donnée des pieds noirs.

Un petit bémol cependant: on aurait aimé que ces derniers nous soutiennent plus activement dans notre effort. Prévoyaient-ils un retournement de la situation? Toujours est-il qu'ils n'ont jamais accepté de servir d'interprète ou de nous renseigner sur tel ou tel arabe qui aurait pu éveiller nos soupçons ; seul le garde champêtre a très souvent participé à nos missions, et nous a loyalement aidés grâce à sa connaissance du pays, de ses habitants et de la langue arabe.

Les arabes

Les hommes portaient le plus souvent des habits qui donnaient l’impression d’avoir été déjà portés - et usés- par des européens ; en outre, ils étaient coiffés d’un chèche ( c’est une espèce de turban ), et portaient assez souvent un sarroual (c’est un pantalon utilisé par les chameliers, car son fond immense permet à la sueur du chameau de sécher au fur et à mesure que l’animal transpire).

Les hommes portaient le plus souvent des habits qui donnaient l’impression d’avoir été déjà portés - et usés- par des européens ; en outre, ils étaient coiffés d’un chèche ( c’est une espèce de turban ), et portaient assez souvent un sarroual (c’est un pantalon utilisé par les chameliers, car son fond immense permet à la sueur du chameau de sécher au fur et à mesure que l’animal transpire).

Les femmes étaient toujours voilées, quand elles sortaient, ce qui arrivait rarement. Lorsqu’elles étaient chez elles, le voile était vite abandonné, et ces dames se montraient à visage découvert sans crainte , mais sans ostentation , car nous ne les intéressions absolument pas.

Hommes , femmes et enfants habitaient presque toujours dans des gourbis, avec leurs animaux ; l’odeur était pestilentielle.

Une fois, nous avons reçu le renfort de quelques harkis ; l'idée, qui ne venait pas de nous, a semblé plutôt inquiétante : le jour, il nous fallait déjà surveiller les fellaghas , et on ne tenait pas à passer nos nuits à surveiller les harkis ; pour plus de sécurité, on ne leur laissait pas leurs armes à l’issue des missions. Ils ne sont pas restés très longtemps.

 

Peu de temps après mon arrivée, le capitaine a offert un couscous méchoui à tous les gens du village. Ils sont venus nombreux, avec leurs plus beaux habits (tout est relatif).

Il y avait beaucoup d’enfants, pas trop intimidés. Par contre, les femmes étaient restées à la maison , conformément aux coutumes musulmanes. Et puis, avec tous ces fringants cavaliers qui participaient à la fête, mieux valait sans doute ne pas exposer ces dames à la tentation du fruit défendu !

L'activité soutenue dont nous devions faire preuve offrait peu d'occasions de dialoguer avec la population;. Pour maintenir les bonnes relations, il m'arrivait d'aller boire de l’eau parfumée au sirop de cédrat dans l'unique boutique de la commune, une petite pièce où l'on vendait peu de choses: des dattes trop dures, de la semoule, du sel, de l'eau mise à l’ombre pour rafraîchir. C'était l'occasion de bavarder avec les quelques arabes qui étaient venus là chercher un peu de compagnie ; jamais je n'ai ressenti la moindre crainte chez mes interlocuteurs.

C'est dans cette boutique qu'un arabe m'a fait part de ses soucis: sa femme commençant à prendre un coup de vieux, il avait épousé, la veille, une jeune fille de 15 ou 16printemps ; malheureusement pour lui, il n'avait plus l'âge où l'on fait des performances, et la nuit de noces avait été décevante, ce qui le contrariait beaucoup; en clair, il attendait de moi un conseil ou un médicament. A tout hasard, je lui ai conseillé de prendre du poivre, mais l'épicier n'avait pas de poivre. J'ai aperçu un pot de moutarde sur l'étagère; aussitôt dit, aussitôt fait, l'homme est reparti avec. Quand je l'ai revu, quelques jours plus tard; il m'a chaudement remercié, car le "médicament" avait comblé ses espérances. J’attends encore que la jeune épouse vienne me remercier elle aussi…

 

Nourriture

Globalement, la nourriture était convenable.

La nourriture de base était fournie par le Service de l'ordinaire,

- soit sous forme de boites de rations ( personne n'aimait vraiment, mais quand on part pour longtemps, c'est pratique, car ça tient dans une poche),

- soit sous forme de nourriture à préparer par un cuisinier ( c'était déjà mieux, encore que les ragoûts et viandes en sauce revenaient bien souvent).

Fréquemment, le capitaine faisait des infidélités au Service de l'ordinaire en achetant, à Guelma, tout ce qu'un pays riche comme l'Algérie peut produire: melons, oranges (un peu filandreuses ), pastèques et melons, volailles, etc. Le pain était acheté une fois par semaine ; il se présentait sous la forme de boules assez denses qui conservaient un certain moelleux jusqu’à la semaine suivante

Ce qui manquait le plus était la viande de boucherie. Il me souvient d'une expédition punitive que nous avons montée dans le Djebel DEBAR. C'était une zone interdite, aux hommes et au bétail; comme les arabes du coin ne respectaient pas l'interdiction, nous avons dépêché 1 ou 2 half track pour abattre 2 vaches, ce qui nous a permis de manger enfin de la viande rouge.

Lorsque j’étais en mission, je mangeais avec mon détachement. Au cantonnement, je mangeais au mess avec les autres officiers ou sous officiers supérieurs (adjudant, adjudant chef ); c'était, en même temps qu'un repas confortable, l'occasion pour le capitaine de donner quelques consignes et de commenter les affaires du moment. La nourriture était la même que celle des hommes de troupe, mais le soldat qui assurait le service à table n'hésitait pas à acheter les petits compléments qui permettaient d'améliorer le niveau, sans pour autant ruiner les convives. En qualité de "popotier", c'est moi qui remboursais le cuisinier et répartissais les frais entre les participants.

 

Hygiène, climat, boissons

Température: en hiver, il gelait souvent ; au petit matin, le sol était givré, et on supportait bien la capote de drap. La nuit, mon lit PICOT n'offrait aucune protection contre le froid; j'ai donc acheté un matelas pneumatique qui m'a donné toute satisfaction.

En été, la chaleur était difficile à supporter ; au plus chaud de l’été, j’ai relevé :

35° dans ma chambre, la nuit,

55° à l'ombre, en milieu de journée.

Au lever, c’est sans plaisir que nous enfilions le pantalon de treillis, raidi par la transpiration de la veille qui avait séché durant la nuit.

Boissons : Il fallait boire beaucoup; certains absorbaient des cachets de sel. La bière était très demandée, mais elle avait vraiment un problème: toutes les bouteilles sans exception avaient des mouches noyées à l'intérieur; quand on avait un hôte de marque (général ou colonel ), on sélectionnait la bouteille où il y avait le moins de mouches.

Il me souvient d'un convoi que nous avions escorté jusqu'à La Mahouna; j'avais une soif atroce, et tout ce que l'on a pu me proposer était une bouteille de Sidi Brahim ( c'est un vin assez corsé, que l'on trouve encore chez les épiciers arabes de la région parisienne); j'en ai bu une gorgée, puis une seconde, puis encore une autre ; j'étais parfaitement conscient de faire une grosse bêtise, mais j'ai bu la bouteille d'un trait; finalement, je n'ai pas été ivre, ni même gai.

Hygiène : il y aurait beaucoup de choses à dire sur le sujet. L’eau ne manquait pas aux robinets, mais on ne pouvait pas vraiment se laver ; un jour, quelqu'un a installé une douche de fortune dans la cour de l'école, avec un arrosoir et un bout de ficelle; il est difficile de croire à quel point cette douche fut appréciée.

Les WC de l'école étant souvent bouchés, on a dû creuser des "feuillées"; c’était des espèces de tranchées, où se retrouvaient tous ceux qui avaient un besoin à satisfaire; c’était assez convivial, et on pouvait parler des affaires du moment.

Il y a eu aussi une épidémie de tourista. De nos jours, cette indisposition est bien connue de tous ceux qui ont voyagé un peu, mais à l'époque, personne, n'a pu nous éclairer sur l'origine du mal, que ce soit parmi les colons ou dans la hiérarchie militaire. Les gens n'en souffraient pas vraiment, à ceci près qu’il était difficile de s'arrêter quand on était en mission. Faute de mieux,

-quand on roulait en convoi, le "malade" allait à l'arrière du half track, où se trouvent 2 portes battantes, genre portes de saloon; il se positionnait au dessus du vide, pendant que ses camarades le cramponnaient,

-quand on était à pieds, le "malade" s'arrêtait un instant, sous la protection de quelques hommes, et se hâtait ensuite de rejoindre le détachement.

Tabac : à l’époque, l’usage du tabac n’était pas considéré comme spécialement dangereux. Aussi, l’attribution gratuite de cigarettes par cartouches entières était-elle considérée par nous comme un privilège appréciable.

 

L'information, le courrier

En dépit de la proximité de GUELMA, il n'y avait pas de journaux à KELLERMANN, ni de boutique pour les vendre; de toutes façons, quand on est sous les drapeaux, on obéit sans discuter (le règlement militaire est formel), et la meilleure attitude est de n' être au courant de rien, pour éviter toute tentative de polémique ou même de réflexion. L’armée méritait véritablement son surnom de " grande muette ". A dire vrai, je n'étais pas d'un naturel curieux; je savais bien que la guerre d'Algérie était contestée par certains français, mais il me suffisait de savoir que les rebelles du FLN étaient hors la loi, et responsables d’atrocités odieuses. Les propos que nous échangions entre nous concernaient presque exclusivement notre travail.

Les colons n’étaient pas mieux lotis que nous, car ils étaient coupés de tout : pas de téléphone, pas de journaux, pas de voitures…Chose curieuse, les arabes semblaient être au courant de tout, grâce à un mystérieux " téléphone arabe " qui, je suppose, devait son efficacité au fait qu’eux pouvaient circuler librement et passer leurs journées à bavarder.

Le courrier personnel des soldats était évidemment censuré, mais il arrivait régulièrement. Dans mes lettres, j'ai choisi de ne pas parler des risques que la situation nous faisait courir, afin de ne pas chagriner ma famille, surtout ma mère. A-t-elle été dupe? Je ne le saurai jamais, d'autant que les risques n'étaient pas beaucoup plus importants que ceux auxquels j'aurais été exposé si j'avais continué à sillonner la région parisienne sur mon scooter. Durant les 13 mois que j’ai passés là bas, l'escadron a compté 4 décès : 2 du fait de l'ennemi, 2 du fait d' erreurs humaines (provoquées par les événements ) ; ces chiffres, rapportés à un effectif global d'un peu plus de 100 personnes, ne permettent pas de dire que, chez nous tout au moins, cette guerre ait été meurtrière. Dans d'autres unités, dont le contact avec l'ennemi constituait le pain quotidien, les dégâts étaient probablement plus importants.

 

Contacts avec l'ennemi

 

C'est dans ce domaine que ma frustration a été la plus grande. Les rares contacts que notre escadron a eus avec l'ennemi n'ont pas été à la mesure des innombrables journées que nous avons passées à battre la campagne, ou à tendre des embuscades, surtout de nuit, dans lesquelles nous n'attrapions jamais personne.

Pour ne parler que de mon escadron, je ne vois que 4 épisodes méritant d'être rapportés.

1/ Le 28 Mars1956 , il était prévu que j'escorte un convoi qui devait aller de Guelma à La Mahouna. Du temps où l'Algérie était en paix, cette localité était très appréciée par les habitants du coin, car elle bénéficiait d'une certaine fraîcheur due au fait qu'elle était située au sommet d'une colline assez escarpée. Mon peloton allait quitter Kellermann, lorsque le contre ordre est arrivé ( cela arrivait souvent ) : "  ne bougez pas, c'est le régiment qui va assurer l'escorte du convoi ; le peloton PERRIER doit rester d'intervention ".

Peu de temps après, on m'appelle pour une intervention, consistant précisément à dégager le fameux convoi qui était tombé dans une embuscade, avec son escorte. Dès que nous sommes arrivés sur les lieux, la bataille battait son plein, mais nous avons déclenché un tir d'enfer; et sommes montés comme des furieux à l'assaut de la pente d'où provenaient les tirs. Les fellaghas qui restaient ont décampé en vitesse, mais parmi ceux qui sont morts, il est bien difficile et sans doute dérisoire de savoir à qui revient la gloire de les avoir tués. Triste bilan de la journée: de nombreux blessés français, environ 12 morts de chaque côté, dont le sous-lieutenant qui commandait l'escorte et qui avait pris ma place. J'avais beaucoup d'estime pour lui.

2/ Une de nos tactiques, en convoi, consistait parfois à nous arrêter un peu et à observer, voire même à tirer une ou deux rafales, avant d'aborder un endroit suspect. C'est probablement grâce à cette précaution qu'un jour, nous avons échappé à une embuscade: quand le half track de tête s'est arrêté, on a vu une douzaine de fellaghas surgir des buissons et se sauver en courant comme des fous, dans le sens de la pente pour aller plus vite; immédiatement, les mitrailleuses ont parlé, et il nous a suffi de ramasser les corps et les fusils.

Petite curiosité: parmi les corps figurait un type qui, comme les autres, a passé le restant de la journée au fond du half track et qui a été remis le soir à l'hôpital de GUELMA; on a appris par la suite qu'il avait survécu, bien qu'il ait 13 balles dans le corps.

3/Dans les autres pelotons, ou pour l’ensemble de l’escadron, une autre équipée est restée dans les esprits : conduit par un prisonnier qui nous servait de guide, un fort détachement est parti dans le djebel, accompagné par le capitaine, ce qui soulignait le caractère exceptionnel de l’expédition. On a marché durant la moitié de la nuit, essuyé un ou deux orages violents, pour arriver au campement des ennemis qui constituaient l’objectif. Je serais bien incapable de décrire la suite des évènements, car il faisait noir et tout est allé très vite : quelques cris, un bref mais violent échange de coups de feu, qui n’a semble-t-il fait aucune victime. Et puis après, plus rien. La fouille du campement nous a permis de trouver un ou deux fusils de chasse ainsi qu’un agneau.

4/ Une de nos activités consistait à fouiller les mechtas: contrôle d’identité pour les hommes, fouille de l’intérieur des gourbis, passage de la " poêle à frire "susceptible de détecter une arme camouflée dans le sol etc

C’est au cours d’une de ces opérations que s’est produit un incident sanglant : au moment où le sous-lieutenant pénétrait dans un gourbi, un fellaga en est sorti et a vidé son fusil de chasse à bout portant. Le sous- lieutenant s’étant jeté de côté, a évité le pire, car la balle lui a simplement enlevé un bout de peau sur le bout du nez ; par contre le soldat que était derrière lui a été tué net. C’est moi qui ai rédigé la lettre de condoléances à la famille.

 

Distractions

 

Est-il nécessaire de préciser qu'à KELLERMANN, les distractions étaient rares?

Certains hommes de troupe avaient souvent tendance à noyer leur ennui dans la bière. D’autres s'étaient regroupés autour d'un petit harmonium (c’était moi l’organiste), sous la direction d'un brigadier qui avait des allures de curé et qui leur apprenait des cantiques de Noël. Cela ne plaisait pas beaucoup au capitaine, qui aurait préféré des chants plus guerriers. Assez rarement, les hommes avaient la permission d'aller à GUELMA, soit pour faire quelques achats personnels, soit pour rendre visite à une maison close dont les pensionnaires leur réservaient toujours le meilleur accueil.

 

 

J'utilisais mes rares loisirs à chevaucher la Harley Davidson de l'escadron, et, plus précisément, à tenter de conduire à genoux ou debout sur la selle; cette excellente moto avait une stabilité incroyable, jamais elle ne m'a trahi.

C’est sur elle que j’ai passé mon permis de conduire, dans des conditions assez douteuses : au cours d’une manœuvre impossible, la moto s’était couchée et il m’était impossible de la relever. Un arabe qui passait là m’a donné un coup de main ; l’examinateur n’a rien vu, car j’avais pris soin de faire la manœuvre derrière un groupe de buissons.

Concernant les officiers et adjudants, la récréation du dimanche consistait à vider un chargeur de pistolet sur des vieux bidons d'huile, ou à faire tourner une rengaine sur le tourne disque Teppaz. Parfois, nous utilisions une petite carabine à air comprimé pour tirer les pigeons dans les fermes voisines ou les tourterelles dans les bosquets environnants; je suppose que les propriétaires voyaient d'un assez bon œil qu'on les débarrasse de ces volatiles dont la goinfrerie est connue. Il nous est arrivé une fois de voir tomber deux tourterelles pour un seul coup de carabine ; nous n’avons jamais pu éclaircir ce mystère. Une autre fois, l’adjudant-chef et moi sommes entrés dans la cour de l’école au moment précis où le peloton de jour amenait le drapeau ; tout le monde présentait les armes, sauf l’adjudant chef, qui n’osait pas présenter sa carabine à air comprimé ; un réflexe de vieux militaire l’a sauvé de la honte : il s’est mis l’arme au pied.

Au titre des distractions qui ne se sont jamais renouvelées, nous avons improvisé une séance de pêche à la grenade, dans la Sebouze ; la récolte a été fructueuse, mais personne ne s’en est vanté, car le capitaine n’aurait pas apprécié qu’on dilapide ainsi les munitions de l’armée.

A vrai dire, les distractions étaient rares, mais c’est surtout le temps qui manquait.



 

Officier SAS

Cet officier, du grade de lieutenant était un homme attachant qui s'occupait beaucoup des questions sociales chez les arabes. Je crois me souvenir qu’il faisait partie d’un ordre catholique, dont j’ai oublié le nom.

Il a passé plusieurs semaines chez nous, à faire des photos d'identité pour les arabes, ou à diriger des travaux d’intérêt général , pour améliorer l’équipement du secteur et surtout pour donner du travail aux chômeurs.

Dans une localité voisine, il avait remarqué que, sur la carte d'identité des gens qui en avait une, la taille indiquée était manifestement supérieure à la taille réelle de l'individu; après enquête, il a découvert que le secrétaire de Mairie qui avait fait le travail s'était installé devant une fenêtre à barreaux; il avait fait des traits sur les barreaux, pour lire directement la hauteur de ceux qui passaient devant lui, de l'autre côté de la fenêtre. Cet employé ingénieux n'avait oublié qu'une chose, c'est qu'il y avait une marche de l'autre côté du mur ; les gens qui montaient dessus se retrouvaient tout de suite avec 20 cm de plus!

Retour à la vie civile

Je ne saurai jamais où j'ai attrapé la poliomyélite, mais il faut dire que l’on buvait un peu n’importe quoi. A l'époque, il n'existait pas de vaccin contre cette cochonnerie ; j'ai d' abord été admis à l'hôpital de GUELMA, puis à celui de CONSTANTINE où on a diagnostiqué la maladie. Je n'étais pas le plus mal loti : dans les chambres voisines, quand on entendait démarrer le halètement sinistre du poumon d'acier, on savait qu’un nouveau venait d’arriver ; et quand il s’arrêtait, on savait aussi ce que ça voulait dire… Il y a eu aussi beaucoup de jaunisses.

J'y suis resté près de deux mois, jusqu'au 17 novembre 1956, le temps que l’armée trouve un avion sanitaire ( Nord Atlas 2 queues ) pour me transférer au Val de Grâce. Après une longue convalescence, de nombreuses piqûres et beaucoup de mécanothérapie, j’ai été rendu à la vie civile où, c’était facile à deviner, m’attendaient d’autres responsabilités. L’armée m’a proposé, avec une certaine insistance, de faire partie des officiers de réserve, pour continuer à prendre des galons moyennant des stages et des cours compatibles avec l’exercice d’une profession ; ai-je eu raison de décliner cette invitation ?

 

Remerciements :

La carte figurant en page 2 est extraite du livre : Génération Djebels, guerre d’Algérie 1954-1962, Editions du Polygone. Je l’ai reproduite avec l’aimable autorisation du

Colonel Pierre HUTHER

Président de l’Union des Officiers de Réserve de la région de Mulhouse,

Administrateur de l’Union Nationale des Officiers de réserve

28 rue de Flaxlanden, 68 790 Morschwiller-le-Bas Tél 03 89 42 06 78

 

Table des matières

Introduction page 1

Arrivée à Kellermann page 2

Le village de Kellermann page 3

L’habillement du soldat page 4

Armement pages 5 et 6

Missions imparties aux pelotons pages 7 et 8

Les pieds noirs page 9

Les arabes pages 10 et 11

Nourriture page 12

Hygiène, climat, boissons page 13

L’information le courrier page 14

Distractions page 16

Officier SAS page 17

Retour à la vie civile page 18

 

JACQUES PERRIER