| La Guerre d'Afrique du Nord
 

Un aspirant au sein d'un bataillon du Génie 

en Tunisie et en Algérie - 1956/1958

    
 
   
 
A

mphi de Garnison ! Un peu inquiets, les 60 nouveaux aspirants de l’Ecole d’Application du Génie (E A G) d’Angers se réunissent face au Général Commandant l’école pour choisir leur affectation.


   Discours très guerrier du général exaltant le patriotisme et la notion de devoir qui doit conduire les jeunes officiers à choisir les postes les plus exposés. Il y a évidemment 60 postes : 4 en France, 4 en Allemagne, 2 au Maroc, 2 en Tunisie et 48 en Algérie. Le choix se fait dans l’ordre du rang de sortie. Les quatre premiers choisissent la France et ainsi de suite dans l’ordre… Quand mon tour arrive, on en est à la Tunisie pour laquelle j’opte bien volontiers. Ce pays est à quelques mois de son indépendance et les troubles y ont pratiquement cessé. Me voilà affecté au 1er Bataillon du 7ème Régiment du Génie, basé à Gabès, petit port et vaste oasis situé au sud-est de la Tunisie, face à Djerba.

  Le lendemain, contre ordre ; je ne me rends plus à Gabès mais en Avignon où est stationné le 7ème Génie. Les camarades qui avaient choisi avant moi font la grimace ! J’apprendrai plus tard que je ne vais en Avignon que pour encadrer une cinquantaine de jeunes recrues qui, eux aussi, sont affectés à Gabès.

  Quelques jours plus tard, j’emmène mes gars en G.M.C. à Marseille secondé par un sergent-chef d’active afin d’embarquer pour Tunis où doivent m’accueillir des représentants de mon Bataillon.

  Arrivé à Marseille, j’entre en contact télégraphique avec Gabès pour apprendre que personne ne m’attendra à Tunis et que je devrai me débrouiller seul pour amener mon détachement à destination dans des camions fournis par le Train. J‘obtiens d’Avignon l’autorisation de garder mon sergent-chef jusqu’à Gabès (il était parti le matin avec sa seule brosse à dents, il rentrera dix jours plus tard sans se départir d’un bon sourire !)

  Voyage en mer sans histoire, jusqu’à notre arrivée dans le Golfe de Tunis où les navires empruntent, à petite vitesse, pendant deux heures, un chenal étroit qui longe une route de terre. A mon grand étonnement cette route est parcourue par des cavaliers arabes en djellaba blanche et grands chapeaux de paille qu’ils agitent sans arrêt en criant " ya ya Bourguiba ! "

  Subodorant que cette réception n’était pas destinée à notre détachement, je me renseigne et apprends que Bourguiba est à bord incognito. Celui-ci débarque, et d’après ce qu’on me racontera plus tard, monte sur un cheval blanc et fait une entrée triomphale à Tunis pendant que nous finissons notre voyage.

  Arrivés à quai, les quatre à cinq cents soldats français qui se trouvaient à bord auront quand même droit à une réception en fanfare : une clique militaire nous attendait et s’est mise à jouer " Mourir pour la Patrie ". Têtes de mes gars qui empruntaient la passerelle !

 

CHAPITRE I - LA TUNISIE

 

  Après quelques péripéties (difficultés pour trouver les G.M.C., escale à Sfax pour passer la nuit…) nous arrivons sans encombre à Gabès.

  Je me présente au Commandant, homme sympathique et très ouvert, qui m’affecte à la tête de la section transmission, malgré mes timides protestations (à l’EAG j’avais été écarté de la préparation transmission en raison de mon bagage exclusivement littéraire).

Outre la compagnie de commandement et de service, à Gabès, le Bataillon comprend trois compagnies de travaux : une sur place, une autre qui trace une route à travers le " djebel Tébaga ", dans le centre du Pays, vers la frontière algérienne, et la troisième qui construit une piste d’aviation à l’extrême sud de la Tunisie, à Fort-Saint.

Les installations sont spartiates : tentes collectives type 1906, lits Picot avec moustiquaires pour nous protéger des mouches innombrables, feuillées creusées à la périphérie du camp et particulièrement malodorantes. L’eau est magnésienne, ce qui a des conséquences ravageuses sur nos intestins, et rationnée, au moins pour faire sa toilette et laver son linge. Et nous sommes en juillet ! La température descend rarement au-dessous de 30°.

Tout le monde est habillé de la même manière : chemise à manches courtes, short et chapeau de brousse, aux pieds nous portons des " naïls ", dont les semelles débordantes nous attaquent la cheville de la jambe opposée au grand régal des mouches.

Heureusement que le camp est situé au bord d’une magnifique plage de sable fin et que nous plongeons tous les jours à 17 H dans une mer tiède et non polluée. A mon grand étonnement, la Méditerranée se retire, deux fois par 24 heures, d’une bonne centaine de mètres, j’apprendrai plus tard que ce phénomène est propre au golfe de Gabès en raison de sa configuration et de la faible pente de la grève.

En tant qu’officier, j’ai droit à quelques privilèges : je suis doté d’un énorme Colt 45 avec lequel je suis incapable de faire mouche à 15 mètres, nous couchons à trois sous la tente, au lieu de huit et, le soir, nous allons en civil dîner au mess de Gabès situé en ville où nous côtoyons, sans jamais nous mélanger, des Cavaliers et des Aviateurs dont la morgue nous insupporte. Un jour j’y apercevrais, affecté pour quelque temps à la base aérienne de Gabès, le célèbre capitaine Clostermann, dont la poitrine couverte de décorations me fera immanquablement penser aux officiers russes de la 2ème Guerre Mondiale. Une autre fois, j’y apprendrais la mort au combat d’un jeune officier de réserve commandant de char dont l’Unité était allée " réduire " des maquisards Youssefistes rebelles au Gouvernement d’Habib Bourguiba. (Ben Youssef avait été écarté des discussions sur l’ " autodétermination " de la Tunisie, et il avait suscité des mouvements armés dans le sud du Pays ).

Je fais connaissance avec les hommes de ma section, méridionaux mélancoliques et peu loquaces, très différents de l’image que je m’en faisais dans le Sud-Ouest. Ma mission, assurée jusqu’à présent par un caporal-chef, consiste à établir des liaisons avec le Commandement du Génie, à Tunis et à maintenir le contact avec nos compagnies de travaux et les P.C. des autres unités stationnées à Gabès.

Après avoir réorganisé ma section, je me préoccupe du secret des communications : dorénavant, on utilisera le morse chaque fois que c’est possible (mes opérateurs y excellent et sont ravis d’y faire montre de leur dextérité), de plus on " camouflera " tous les messages importants en utilisant un procédé dérivé du SLIDEX , le C.M.O (camouflage de Maintien de l'Ordre). , à la fois simple et très efficace.

Les officiers de carrière qui m’entourent sont très sympathiques. Ayant choisi le Génie, ils sont aussi peu " va-t-en guerre " que moi, et deviendront vite de bons camarades.: Le lieutenant mécanicien, un géant blond souriant, les mains toujours dans le cambouis est capable – il le montrera –de changer un moteur de jeep sur la route à l’aide d’une simple " bigue " ; Le capitaine médecin, plus réservé, est très à cheval sur la déontologie et le secret médical et le lieutenant qui s’occupe des problèmes administratifs au P.C. est un vrai méridional à l’humour ravageur. La région étant particulièrement calme, il a obtenu la permission de faire venir son épouse avec qui il loge en ville. Quant au commandant de Compagnie, d’origine oranaise, c’est un vrai meneur d’hommes qui n’admet aucun compromis quant au caractère français de l’Algérie. Je fréquente moins les autres dont l’âge et le tempérament sont très différents des miens.

La nouveauté passée, la routine s’installe vite dans ce qui ressemble de plus en plus, pour moi, à un " clubmed " des origines, les filles en moins. C’est " sun, sand and no sex ". Je visite l’immense palmeraie de Gabès, avec ses trois étages de culture (dattiers, blé et légumineuses), le joli petit port de Sfax, le somptueux amphithéâtre d’EL DJEM qui pouvait contenir plusieurs milliers de spectateurs et qui paraît construit au milieu de nulle part, l’île de Djerba avec son ancienne synagogue où des vieillards psalmodient la Torah et me montrent religieusement de très anciens rouleaux dans des étuis d’argent ouvragés et un drapeau tout neuf du jeune État d’Israël et les installations abandonnées du vrai " clubmed ".

Pour Noël, le Commandant obtient la permission d’envoyer par avion de quoi confectionner un réveillon à notre compagnie de Fort Saint. La piste n’étant pas achevée, l’avion dans lequel j’ai réussi à prendre place pour accompagner nos colis se posera en Libye, à Ghadamès. À cette époque, la Libye est gouvernée par un roi, Idris 1er que renversera plus tard le colonel Kadhafi et la France vient de lui restituer une vaste bande de territoire qu’elle occupait depuis la fin de la 2ème guerre mondiale : le Fezzan.

L’ avion est un " Toucan " vieux trimoteur allemand de la dernière guerre, mieux connu sous le nom de " Junker ". Il porte une tonne de charge utile et atteint péniblement 180 KM/H en, piqué. Des piqués c’est précisément ce que vont lui faire faire les aviateurs au-dessus de tout ce qui dépasse la surface du désert ( dunes, gazelles, dromadaires…) pour que je puisse apprécier la qualité de ses " ressources ". Quand l’avion se redresse au denier moment dans un grand ronflement de moteur, j’ai la nette impression qu’il va se casser en deux. Des montagnes russes au carré ! De retour à Gabès, les aviateurs en riaient encore ! Quelques mois plus tard, un Toucan s’est écrasé dans le désert, tuant ses deux occupants..Défaillance technique !

La Banque de France ne m’a pas oublié pour Noël, je reçois un colis dans lequel je trouve notamment une boîte de foie gras et une demi-bouteille de champagne. Cela compense un peu les mauvaises nouvelles reçues de France : mon contingent sera maintenu au-delà de la durée légale pour un temps indéterminé. Ma libération aurait dû être imminente, elle est remise aux calendes grecques. Pour moi, la situation n’a rien de tragique : je suis célibataire et j’ai une position de cadre à la Banque de France que je retrouverai à mon retour, mais ce n’est pas le cas de tous mes hommes et la consternation règne dans le Bataillon.

Pour me changer les idées, je demande à mon Commandant de me désigner comme chef du convoi qui va amener deux bulldozers montés sur des remorques porte-char et divers matériels à notre compagnie de Fort-Saint pour achever la piste d’aviation.

La mission est délicate. La piste directe qui traverse le Grand Erg Oriental est impraticable à ce genre de véhicules, alors que les camions Dodge 4x4 équipés de pneus sable à basse pression effectuent la liaison en une seule (longue) journée. Il nous faudra piquer vers l’est pour rejoindre en Libye une route goudronnée qui passe à Ghadamès et rejoindre Fort-Saint par une piste praticable pour nos véhicules. J’obtiens un ordre de mission qui contient plusieurs phrases en arabe et un sceau des autorités libyennes. Mes camarades se font fort de traduire ces documents et me disent sans rire que ces lignes signifient " fusillez immédiatement le porteur de la présente ". Heureusement qu’il n’en était rien.

  Au mois de janvier il gèle la nuit dans le désert où nous devrons bivouaquer. Nous sommes bien couverts dans nos gandouras réglementaires mais le Bataillon ne possède pas d’antigel pour protéger les radiateurs des véhicules. Nous amènerons donc une citerne d’eau de 3000 l, qui nous permettra de vidanger nos radiateurs tous les soirs.

  Nous voilà partis. Plus qu’à nos boussoles et à des cartes où il est difficile de se repérer en plein désert, je me fie au flair et aux souvenirs des conducteurs qui ont déjà suivi cette route pour conduire la Compagnie à Fort-Saint. L’itinéraire passe par Médenine et Foum-Taraouine où sont stationnés les "  bat d’Af. ". On y regroupe, à cette époque, les appelés qui ont fait de la prison avant d’être incorporés ou les soldats condamnés par le tribunal militaire. La vie ne doit pas y être facile ! Seul avantage pour nous, l’eau n’y est pas magnésienne. Nous en remplissons tous les récipients disponibles et la buvons avec délice. La température à midi frôle les 25° C, mais elle descend avec le soleil pour devenir négative la nuit, ce qui nous contraint à un strip-tease permanent.

  Nous nous arrêtons pour bivouaquer au creux d’une dune. Le silence est assourdissant. Le ciel parfaitement pur est parsemé d’étoiles qui paraissent étonnamment proches. Nous vidangeons les radiateurs et, faute de bois, allumons des feux en mélangeant du sable et de l’essence. Pour dîner nous partageons des boites de rations collectives que nous trouvons excellentes. Je fais assurer une liaison avec Gabès et constate, une fois de plus, la portée extraordinaire de nos émetteurs radio en plein désert à cette latitude. Elle est au moins multipliée par dix. Après avoir établi des tours de garde sur les bords de la cuvette où nous bivouaquons, je m’endors, roulé dans ma gandoura et mes couvertures.

  Au matin, le spectacle est féerique, le désert se teinte de rose et j’aperçois, au loin, deux bédouins sans aucun animal ni bagage, venus de nulle part et n’allant apparemment nulle part. Impossible d’ouvrir les robinets de notre citerne pris par le gel. Il faut utiliser la lampe à souder. Nous pouvons enfin faire une toilette rapide, boire un nescafé dans lequel nous trempons des biscuits de soldats et repartir après avoir regarni les radiateurs de nos véhicules.

  Nous allons franchir la frontière libyenne, marquée semble-t-il par une ligne de crêtes, à la recherche de la route goudronnée, indiquée sur les cartes. Au bout de quelques kilomètres notre convoi est arrêté par un personnage en uniforme noir, dont la casquette arbore une inscription dorée " CUSTOMS ", un douanier britannique ! Je m’approche, sors mon ordre de mission et tente de lui expliquer, dans mon meilleur anglais, la raison de notre présence. Manifestement il ne comprend rien mais me le dit en bon français. C’est un ancien Tirailleur tunisien qui a fait quinze ans d’Armée française " plus que toi " me dit-il non sans humour. Tout s’arrange très vite entre nous, je lui donne quelques paquets de cigarettes, il parcourt des yeux mon ordre de mission, me dit que tout est en ordre et nous repartons.

  Nous trouvons enfin la route goudronnée et roulons pendant quelques kilomètres. Nouvel arrêt. Une récente tempête de sable a coupé la route et nos camions patinent. Bientôt les roues sont bloquées et il faut sortir les pelles et les plaques à sable. Plus d’autre incident jusqu’à Fort-Saint, où nous arrivons en fin d’après-midi.

  Le fort, construit en moellons dans une plaine caillouteuse, ressemble à un décor de Western. Il est situé à l’extrême sud de la Tunisie, au sommet d’un triangle bordé d’un côté par l’Algérie et de l’autre par la Libye. Il est tenu par une compagnie saharienne montée sur dromadaire, composée de Touareg et commandée par un lieutenant français qui écrit des poèmes en latin et un sous-officier qui n’est pas allé en permission en France depuis six ans. Leur tenue est magnifique : sarouel noir, brodé d’arabesques d’argent sur les flancs, veste blanche immaculée à manches courtes et képi bleu ciel. Leur accueil est très sympathique et ils nous promettent une surprise de taille pour ce soir. Nous dînerons à Ghadamès en compagnie de Sophia Loren, Rossano Brazzi et John Wayne !

  Nous partons dans un des 6x6 du fort pour le meilleur (et le seul) hôtel de Ghadamès où sont descendus les acteurs et les techniciens qui tournent un film de Henry Hattaway, censé se passer au tournant du XIX ème siècle à Marrakech. Les comédiens sont italiens pour la plupart, les mules viennent de Rome ainsi que l’eau qu’elles boivent car elles ne supporteraient pas l’eau magnésienne ! J’apprends encore que l’équipe a été dépannée, il y a quelques jours par nos Sahariens, alors qu’elle tournait une scène de tempête de sable avec d’énormes ventilateurs. Le vent se levant, une véritable tempête a bloqué leur matériel et leurs véhicules jusqu’à ce qu’une patrouille du fort vienne à leur secours. D’où l’invitation de ce soir.

  Je fais connaissance avec John Wayne que je trouve au bar de l’hôtel, un verre de whisky à la main, géant souriant égal à lui-même, qui malgré mes difficultés à comprendre son américain, se lance dans un long discours d’où il ressort qu’il se refuse à croire que des officiers pouvaient se promener dans le désert " en tenue de gala " à plus de cent kilomètres de la moindre femme ! De plus, il est persuadé que nous ne sommes pas venus pour le voir mais pour " Miss Loren ". Je lui fais part de mon admiration pour son rôle dans" La prisonnière du désert " que j’ai vu avant de partir et il me répond que Hattaway n’est pas John Ford.

 Au dîner, Sophia Loren ne dit que quelques mots en français et se retire de bonne heure. Le reste de la troupe mène grand tapage jusque tard dans la nuit.

  Je reviendrai le lendemain pour visiter Ghadamès, ville construite en partie en pisé et dont certaines rues du centre sont souterraines pour lutter contre la chaleur. C’était autrefois, me dit-on, la première étape après le Sahara pour les caravanes arabes qui ramenaient des esclaves noirs d’Afrique Centrale. J’y ai visité un immense cimetière musulman où étaient enterrés ceux qui n’avaient pas supporté le voyage. Les autres y étaient " retapés " avant d’être vendus au Moyen-Orient.

  Après une soirée littéraire avec le lieutenant qui nous récite ses vers latins (assez osés à ce qu’il m’a semblé mais mes connaissances des langues mortes ne me permettent pas d’en saisir toutes les nuances), nous prenons congé et repartons le lendemain pour Gabès.

  Le retour est sans histoire. À la frontière tunisio-libyenne, je retrouve mon douanier qui, pour ne pas être en reste avec moi, me fait cadeau d’un bat de chameau que j’ai gardé longtemps et d’une peau de chacal mal tanné dont l’odeur est insoutenable (et moi qui croyait que le chacal était un oiseau…)

  Et le train-train reprend à Gabès, interrompu par quelques incidents plus ou moins cocasses. Un jour le Commandant nous montre la lettre qu’il vient de recevoir : le père d’un appelé lui demande de prendre le maximum de précautions car son fils lui a dit que pendant la nuit des lions rôdent autour du camp pour se disputer les restes de la nourriture des soldats ; une autre fois je constate que l’intendance a fait équiper de néons roses et bleus le Mess de Garnison que nous allons évacuer dans quelques mois ! Enfin nous apprenons que le Général de Guillebon, commandant les troupes françaises en Tunisie, organise pour Mardi Gras un bal masqué à Tunis auquel sont conviés tous les officiers (thème des déguisements : les rois) Je propose d’y aller tout nu avec une feuille de vigne " Adam, roi de la création ".  Ma proposition n’est pas retenue. Arrive enfin ma première, et ma seule permission.

  Mon retour en Tunisie mérite d’être raconté. À la fin de ma permission, je me présente, à Marseille, au dépôt des isolés métropolitains (D.I.M.), pour être embarqué pour Tunis. J’y apprends que tous les permissionnaires y sont consignés. C’est le moment de l’affaire de Suez et de la formation de la Force HASDRUBAL qui doit débarquer en Égypte. Des jeeps couleur sable, ornées d’un grand " H " blanc, sillonnent la ville et les bruits les plus énormes circulent au mess des sous-officiers où je prends mes repas : tous les permissionnaires vont être intégrés dans la force H, c’est le début de la 3ème guerre mondiale, on va enfin pouvoir mettre une raclée aux soviétiques ( !)…

  Au bout de quelques jours la tension retombe, après l’ultimatum russo-américain et on reparle de partir pour Tunis. J’embarque enfin sur le magnifique Ville de Tunis qui fait la traversée en deux jours. Mais l’affaire se gâte en route. Nous apprenons d’abord que Bourguiba ne veut pas laisser débarquer les permissionnaires et que les militaires devront descendre à Bône (maintenant Annaba), d’où ils rejoindront leurs Unités par la route. Le paquebot fait des ronds en Méditerranée. Nouveau contre ordre, le bateau fera d’abord escale à Tunis où débarqueront seulement les civils, puis continuera jusqu’à Bône. J’ai tout mon temps et accepterais volontiers de rester à bord quelques jours de plus. Nous arrivons donc à Tunis où descendent les civils. L’armée tunisienne a mis en batterie une mitrailleuse face à l’échelle de coupée. Interdiction aux militaires de sortir en uniforme. J’attends donc, très calme.

  Au petit matin nouvelles consignes : les militaires peuvent descendre. Je descends donc et me dirige vers la gare de Chemin de fer pour prendre mon billet pour Gabès. Le trajet comporte une rupture de charge à Sfax où il faut attendre deux heures et changer de train. J’en profite pour prévenir par télégramme mon Bataillon en donnant mon heure approximative d’arrivée. Le train Sfax Gabès est un adorable train à vapeur qui doit dater de la 2ème moitié du XIXème  siècle et qui circule sur une voie étroite. J’ai largement le temps d’admirer le paysage (oliveraies où labourent d’étranges attelages composés d’un dromadaire et d’un âne, premiers affleurements de ces plaines salées qui donnent naissance, plus à l’ouest, au "Chott el djérid ")

  À mon arrivée mon ami le médecin capitaine m’attend dans sa jeep et me fait part de l’étonnement de tout l’état-major du Bataillon à l’annonce de mon arrivée par le train. Il paraît que toute l’Armée française en Tunisie est consignée dans ses Casernements. Et moi qui viens de traverser le Pays du Nord au sud, en arguant de ma qualité d’officier permissionnaire pour obtenir une réduction sur le prix de mon billet !

  Le temps recommence à s’écouler, monotone … Les événements du Canal de Suez ayant entraîné une pénurie de carburant je suis chargé de transmettre au Commandement du Génie de Tunis une demande d’approvisionnement couvrant nos besoins minimaux pour un mois. En bon Français qui a connu les restrictions de la dernière guerre, je fais une commande assez généreuse….Et j’ai la surprise d’être livré à 100%. Je ne sais plus où mettre l’essence.

  J’ai maintenant dépassé la durée légale de mes obligations militaires et je suis " maintenu ". Ma situation matérielle change du tout au tout. Je perçois une solde d’officier d’active, assez maigre, mais la Banque me verse la différence avec le traitement que je percevrais en France si je travaillais.

  Quelques semaines plus tard, arrive la grande nouvelle. Notre Bataillon reçoit l’ordre de faire mouvement, avec armes et bagages, pour l’Algérie par la route, en traversant la frontière à Tébessa. Il faut tout d’abord rassembler tout l’effectif à Gabès. Ça tombe bien, nos chantiers sont à peu près terminés : le premier avion léger s’est posé à Fort-Saint et la route du djebel Tébaga vient d’être inaugurée. Nous pouvons être fiers du travail accompli et de l’infrastructure que nous laisserons à notre ancien Protectorat.

  Notre atelier de mécanique et son lieutenant travaillent 24H/24. Il faut que nos quelque cent véhicules soient prêts à faire 300 km et qu’ils arrivent tous en Algérie. Le départ est fixé à 4H du matin et le pari sera tenu malgré la moyenne montagne, la pluie et, parfois une fine couche de neige. Sur certaines fractions du parcours, il faudra même utiliser nos bulldozers pour aménager la voie ! Ma section radio fera un magnifique travail en assurant des communications parfaites pendant tout le parcours.

 

CHAPITRE II - L’ALGERIE

 

  Malheureusement un accident endeuille notre voyage. C’est d’ailleurs le seul mort qu’aura à subir notre Bataillon pendant mon séjour. Les véhicules, dont les arrivées s’échelonnent de 6h du soir à 4H du matin, le lendemain, sont garés sur un grand terre-plein et ordre est donné aux sapeurs de dresser leur tente individuelle à coté et de s’y coucher. Un des derniers camions rate sa manœuvre (il roulait depuis près de 24H) et passe en reculant sur la tente d’un soldat endormi, il le tue sur le coup. Le Docteur ne peut rien faire et tout l’état-major se réunit pour savoir si ce drame aurait pu être évité.

  Le lendemain nous quittons Tébessa pour nous rendre au Kouif, petit village minier qui exploite un filon de phosphate sur un piton à une trentaine de kilomètres.

  Les trois compagnies de travaux de notre Bataillon vont être affectées à la construction d’une fraction de la " ligne MORICE " entre Souk Arras et La Verdure. Quant à ma section, elle devra continuer à assurer les liaisons avec nos compagnies, avec l’état-major du Génie, à Guelma et avec les services de la Région, à Bône. Nous sommes stationnés au Kouif, dans une ferme abandonnée que nous entourons d’un remblai de protection, construit par nos bulldozers avec des tours de guet et un réseau de fils barbelés. Sur les ondes, la langue la plus fréquemment utilisée est l’allemand. J’en comprendrai la raison un peu plus tard : une unité de la Légion est stationnée non loin de nous, et, à cette époque la plupart des légionnaires sont originaires de la République Fédérale.

  Des projecteurs mobiles, branchés sur accus que nous rechargeons chaque jour, nous assurent une vision nocturne. À l’intérieur de cette enceinte, sont disposées les tentes collectives des sapeurs et les divers services( état-major, réfectoire, infirmerie, douches et latrines…) Ma section radio est installée dans une tente où se trouve mon bureau, les appareils et les lits des hommes.

  Les officiers sont logés, très sommairement, dans la ferme abandonnée. Avec mes deux amis, le lieutenant mécanicien et le toubib, nous nous partageons une pièce où nous avons installé nos lits Picot, avec sac de couchage en toile grossière et une couverture. Merveille, nous disposons d’un poste d’eau. Dans une tente nous avons constitué une " popote " à frais commun pour améliorer l’ordinaire par des achats de nourriture effectués au village. Il nous arrive souvent d’y inviter des officiers de passage.

  Les mesures de sécurité sont évidemment beaucoup plus sévères. Le mot guerre n’est jamais prononcé et l’on parle pudiquement " d’événements ". Il commence à y avoir des accrochages avec les rebelles, mais les conditions dans lesquelles vont se dérouler " ma guerre d’Algérie " sont tout de même très particulières dans la mesure où nous employons des milliers de travailleurs algériens, j’y reviendrai plus loin. Je demande à être doté, comme mes hommes, d’une carabine US 30 très efficace que j’emmènerai avec moi, chaque fois que je sortirai du camp. Aux pieds nous portons tous des Pataugas, chaussures de toile à semelle de caoutchouc, bien adaptées à nos conditions de marche.

  Le matin de notre arrivée, notre capitaine oranais a fait un beau discours devant la compagnie au garde à vous : maintenant, nous sommes en France, personne ne viendra nous en déloger ; tous les matins cérémonies aux Couleurs dont nul ne sera dispensé !

  Le village du kouif est installé sur un piton rocheux, où l’on accède par une route en lacets. Des petites maisons bien construites abritent un millier d’Algériens. On y trouve un marché, une Mairie, une mosquée et une église disposées autour d’une place où, le soir, les habitants jouent à la pétanque. Une société privée y exploite une mine de phosphate dans laquelle travaillent les habitants du village et une dizaine d’ingénieurs. Ceux-ci logent avec leur famille dans de confortables villas et se retrouvent le soir avec leurs enfants autour d’une belle piscine où nous les rejoignons, chaque fois que nous le pouvons. La Mine dispose également d’un économat et d’un cinéma.  

  Notre première question porte sur le type d’explosif utilisé pour l’extraction, de peur que des fellaghas n’en volent et s’en servent pour provoquer des destructions. En fait, toute utilisation malfaisante est impossible car il s’agit d’oxygène liquide ! Une petite unité extrait l’oxygène de l’air et le stocke, à l’état liquide dans des récipients ouverts. S’il n’est pas utilisé rapidement il s’évapore dans l’air ambiant. Connecté à des détonateurs appropriés, il est mis en contact avec les veines de phosphate, minerai assez friable, qu’il brise en morceaux exploitables. Autre avantage du système, le seul gaz qu’il dégage en explosant est de l’oxygène, ce qui permet de recommencer l’exploitation aussitôt après la déflagration.

  Nos trois compagnies de travaux s’installent et commencent à édifier un morceau de la " ligne Morice ", vaste système de barrière qui séparera l’Algérie de la Tunisie depuis la Méditerranée jusqu’ au désert où elle sera complétée par une surveillance Radar. Il s’agit d’une ligne de barbelés électrifiés, flanquée de champ de mines personnelles et anti-chars et protégée tous les quelques kilomètres par de petits fortins sans accès par le rez-de-chaussée, sinon par une échelle relevable et reliés à des unités motorisées stationnées plus à l’intérieur. Cette petite muraille de Chine s’avérera parfaitement efficace et empêchera le passage des " katibas " formées en Tunisie, même si des éléments isolés, parfois précédés de troupeaux de moutons réussiront parfois à s’infiltrer. (Postérieurement à ma démobilisation, j'ai appris qu'une tentative de passage en force avait eu lieu et avait complètement échoué)

  Le Génie est parfaitement équipé pour accomplir ce genre de travail si l’ on fournit à ses unités sur le terrain des matériaux et de la main d’œuvre. Elles n’en manqueront pas. Les mines, les barbelés, le ciment et les fers nous seront livrés de Bône et de Guelma et nous aurons des crédits pour recruter sur place la main d’œuvre nécessaire. Les salaires offerts ne sont pas bien élevés mais on se presse dans nos bureaux de recrutement et nous apprendrons plus tard qu’une partie de cet argent est reversé au FLN.

Que pouvions nous y faire ! Le seul avantage du système réside en une sorte de complicité qui s’établit entre nos ouvriers et nous. " On " nous fait comprendre que nos képis noirs et nos insignes du Génie devront être bien apparents quand nous nous déplaçons. Moyennant quoi nous irons souvent, en jeep et en képi, dans des endroits où l’infanterie s’aventure en véhicules blindés et en casque lourd. Cette situation particulière cessera quelques mois après mon départ.

Une nouvelle routine s’installe, beaucoup moins détendue qu’en Tunisie, rythmée par quelques liaisons avec Constantine et Guelma où est installé le Dépôt de Matériel du Génie. Ce dépôt est immense et très bien organisé. Une phrase que Napoléon écrivait à Dejean en mars 1807 y est mise en exergue " le temps de guerre n’est pas le temps de paix. Tout retard est funeste en temps de guerre. Il faut de l’ordre sans doute, mais il faut que l’ordre soit d’une nature différente que celle du temps de paix. En temps de paix, l’ordre consiste à ne rien donner qu’avec les formalités voulues ; en temps de guerre, l’ordre consiste à donner beaucoup sans formalités. " Certes, mais étions-nous en temps de paix ou en temps de guerre ? Il faudra plus de quarante ans pour répondre à la question.

 

CHAPITRE III - SOUS-LIEUTENANT EN ALGÉRIE

 

Je viens d’en recevoir la notification officielle, je suis nommé sous-lieutenant. Ma situation ne change guère, sauf ma solde et encore… puisque la Banque me verse la différence entre celle-ci et mon traitement d’activité. Petite satisfaction d’amour propre auprès d’un adjudant-chef qui un jour en évoquant mon grade avait parlé de " fonctionnaire officier ", je pense qu’il voulait dire " faisant fonction d’officier ".

Entre temps, la guerre a commencé. Ou plutôt l’ambiance de guerre. La nuit, de temps en temps, on entend des coups de feu. Il est difficile de dire s’ils sont dirigés contre nous ou contre d’autres unités stationnées plus loin. Parfois nos guetteurs répondent, mettant le camp en alerte. Mais jamais de répliques… et les patrouilles, envoyées sur le terrain le lendemain, ne trouvent jamais rien.

 

Un incident nous assure une popularité certaine parmi les commerçants arabes du petit marché local : en tant que responsable de la " popote ", j’accompagne ce mois-là le cuisinier qui complète, par des achats de légumes frais et de fromage, les denrées fournies par l’Intendance. Un marchand me murmure au fonds de sa boutique qu’il voudrait que je lui rende un grand service. Son fils a été arrêté par l’Armée pour un motif futile, alors qu’il est parfaitement loyal. Bien entendu, je lui promets de faire ce qui me sera possible tout en l’avertissant de la faiblesse de mes moyens d’intervention. De retour au Camp, je raconte l’incident à mes camarades et à mon Commandant qui décident qu’on ne peut rien faire. Je retrouve deux ou trois fois mon épicier qui me dit qu’il n’a aucune nouvelle de son fils. Au bout d’une semaine, miracle ! L’armée a relâché le jeune homme. Il est persuadé que c’est grâce à mon intervention. Mes dénégations ne peuvent pas le convaincre du contraire. Et je dois accepter, médusé, qu’il remplisse de légumes et de fruits le panier de mon cuisinier.

Une autre fois, l’incident est plus grave. Alors que je suis officier de permanence, on vient me prévenir qu’un camion de la société minière, qui assurait une liaison avec une installation industrielle distante d’une quinzaine de kilomètres, a sauté sur une mine. Pas de blessé mais le camion est détruit. Je me rends sur les lieux et constate qu’il s’agit d’un engin artisanal qui aurait pu tuer le conducteur. J’examine soigneusement le trou dans la chaussée et les alentours, passe une "  poêle à frire " sur le chemin et déclare que cette fraction de route est " saine ". Malheureusement, je n’arrive pas à convaincre le chauffeur venu avec un autre camionA bout d’arguments, je prends ma jeep et passe plusieurs fois dans le trou. Il accepte alors de reprendre la route. Assez fier de moi, je rends compte le soir même de l’incident à mon capitaine, pour m’entendre dire, en tant que compliment, qu’on ne risque pas bêtement sa vie pour convaincre un civil idiot.

 

Plus tard, notre Bataillon est chargé de fournir un officier et une dizaine de spécialistes en explosif pour une " opération grotte ". Particularité de cette guerre civile où tous les protagonistes portent le même uniforme, on nous communique le " code des foulards " pour cette opération. Un bleu au-dessus d’un rouge portés au bras gauche. C’est le seul moyen de nous reconnaître en cas de combat rapproché. Je ne fais pas partie du détachement qui reviendra trois jours plus tard, sain et sauf, après avoir détruit un certain nombre de grottes où étaient censés s’être réfugiés des fellaghas. Au retour, ils ont trouvé, un peu par hasard, un homme en uniforme qui s’est rendu immédiatement. Les officiers de la Sécurité Militaire nous disent de le garder en attendant de pouvoir l’interroger. Il est toujours à l’endroit où l’avaient mis les sapeurs qui l’ont arrêté, menotté dans une remorque de jeep, les yeux hagards. Nous n’avons aucune pièce pouvant servir de prison. Tout change à l’arrivée de notre Toubib qui exige qu’on le détache qu’on lui donne de l’eau à boire et qu’on mette la remorque à l’ombre. La Sécurité l’emmènera un peu plus tard pour Tebessa.

C’est enfin " la Quille "pour un contingent d’appelés qui aura fait, en tout, plus de vingt six mois de Service Militaire. Au moment où ils quittent le camp, tout le monde pleure : les autres qui pensent au temps qui leur reste à faire, et ceux qui partent, parce qu’ils laissent leurs copains derrière eux. Impensable dans le Sud-Ouest !

Des nouvelles de la Banque de France. Le Secrétariat Général m’invite à prendre contact avec le Directeur de la Banque d’Algérie la plus proche " qui me réservera le meilleur accueil " et la Direction Générale du Personnel  ( ce n’est que bien plus tard qu’elle gérera des ressources humaines)  me fait savoir qu’à mon retour dans la vie civile, j’obtiendrai une affectation géographique conforme à mes désirs " si les nécessités du service le permettent ". Fort de cette promesse, je demande 1° Bordeaux, 2° le Sud-Ouest, 3° une ville universitaire. Elle me nommera à Cholet !

Quant à la Banque d’Algérie, avec laquelle je n’ai eu jusqu’ici aucun contact, elle devra attendre un peu. Quelques semaines plus tard, j’écris au Directeur de Constantine pour l’informer de ma visite lors de ma prochaine mission dans cette ville. Le Directeur me reçoit dans son bureau et me fait un long plaidoyer pour l’Algérie française que je reçois assez fraîchement : Alger est la plus belle ville de France après Paris, sans l’Algérie la France ne survivrait pas, les événements d’Algérie ne sont qu’un épisode malheureux mais transitoire… Il regrette de ne pas pouvoir me recevoir à déjeuner mais il a d’autres engagements. Je le remercie de m’avoir consacré un peu de son précieux temps en me demandant pourquoi la Banque de France avait l’air de tenir à ce que je le rencontre.

Constantine est une belle ville, certes, construite sur plusieurs collines, avec un pont suspendu urbain. L’atmosphère bien que très animée y est lourde. La terrasse du restaurant où je m’installe pour déjeuner est séparée de la rue par un solide grillage censé protéger les consommateurs d’un jet de grenade. J’augure mal du caractère transitoire des " événements ".

De retour au Kouif, je trouve que le temps s’écoule bien lentement, ponctué par des incidents mineurs. Nos hommes ont trouvé le cadavre d’un Fellagha, à moitié décomposé dans un fossé. Les gendarmes arrivent sur les lieux et font une enquête que ne désavoueraient pas leurs collègues de Brive-la-Gaillarde. Magnifique continuité de l’Administration ! Nous recevons à déjeuner, dans notre popote, un Colonel de l’État-major de Constantine venu en inspection en hélicoptère. Très " culotte de peau ", il nous trace un portrait brillant des opérations en cours et de la construction de la Ligne Morice, à laquelle nous participons. Il convient que la fin de l’insurrection n’est pas pour demain mais que la France a tout le temps qu’il lui faut. Quand je lui demande très respectueusement comment le Pays va financer des opérations interminables, il me répond qu’il suffira de faire marcher la planche à billets. Je le remercie de prévoir du travail pour les ouvriers de la Banque de France, puis, faisant allusion au déficit croissant de notre commerce extérieur, je lui demande comment on se procurera les dollars qui seront certainement nécessaires, un jour. Il a une réponse admirable qui met fin à la discussion " on aura qu’à les imprimer ". Je n’ai pas l’intention de faire carrière dans l’Armée française ; heureusement car mon avancement y serait sans doute compromis.

Je dois faire état ici du rôle important qu’a joué l’Armée pour la santé des populations locales dans une région reculée et sous administrée de l’Algérie. Notre Toubib et deux ou trois infirmiers visitent des villages isolés dans le cadre de l’assistance médicale gratuite ( A.M.G.) : maladies infantiles, qu’ils arrivent à soigner, tuberculose, qui nécessiterait un traitement à long terme, contusions diverses… Les femmes viennent avec leur mari qui assiste à la consultation et accepte qu’elles soient examinées. Jamais le moindre incident.

  Quelques temps plus tard, nous recevons à la popote l’officier algérien qui commande le Groupement Mobile de Protection Rurale (G.M.P.R.) situé dans notre secteur. Il s’agit d’un groupe d’auto défense semi-officiel composé de ce qu’on appellera plus tard des " harkis ", équipé d’armes hétéroclites et commandé par d’anciens sous-officiers, tous algériens. En retour, il nous invite à un méchoui qu’il organise dans son camp, la semaine suivante. Nous sommes quatre officiers, toujours les mêmes, qui nous rendons en jeep sur son piton isolé, situé à une quinzaine de kilomètres de là. Avant de partir, nous nous sommes concertés : ce serait le meilleur endroit pour nous tendre une embuscade mais nous ne pouvons pas décliner son invitation. Aussi partons-nous avec une radio qui me permettra de rester en liaison avec le camp et emportons-nous, à la ceinture nos énormes pistolets colt .45. Tout se passera sans incident, l’accueil est parfait, le méchoui est excellent. Seule ombre au tableau, la seule boisson qui nous sera servie est de l’anis Gras, marque de pastis très populaire en Algérie, dont notre hôte boit de larges rasades sans paraître autrement incommodé et dans lequel nous nous contentons de tremper nos lèvres. Pour un peu, c’est nous qui passerions pour des musulmans !

 

  C’est enfin la " Quille ". Je rentre en France dans quinze jours ! Je fais mes adieux à mes amis et à mes hommes. Je prends congé de mon commandant et je restitue tous les matériels radios que j’ai pris en charge pendant mon séjour. Miracle il ne manque quasiment rien ! Je rejoins Bône et j’embarque sur mon bon vieux " Ville de Tunis ", toujours aussi rutilant. Je m’installe dans ma cabine… ça y est mon service militaire est terminé ! Je me dirige vers le bar et commence à me détendre quand les haut-parleurs du bord annoncent que le sous-lieutenant Renaillé est attendu dans la cabine du Colonel X. Me demandant quelle tuile va encore me tomber sur la tête, je me rends dans la cabine en question pour trouver un officier de cavalerie presque caricatural dans sa posture, qui, après les civilités d’usage me déclare : " Je suis l’officier le plus vieux dans le grade le plus élevé à bord de ce navire et donc Commandant d’Armes. Vous êtes l’officier le plus jeune dans le grade le moins élevé, je vous prends donc comme adjoint. Vous ferez toutes les corvées auxquelles je suis astreint  ( il m’en donne la liste, elles sont heureusement très légères) et vous m’en rendrez compte demain matin avant de débarquer à Marseille. Nous nous retrouverons ce soir à 20 H à la table du Commandant. "

  À Marseille, à la descente de la passerelle, des jeunes filles de la Croix-Rouge nous offrent un petit colis. Je ne m’attarde pas et me dirige vers la gare Saint Charles pour prendre le premier train pour Bordeaux. Sur le chemin, j’entends un bruit d’explosion. Je me jette à plat ventre à l’étonnement des passants, pour m’apercevoir qu’il  s’agit seulement du moteur mal réglé d’un camion. Il me faudra quelque temps pour redevenir un civil.

 

 

G. Renaillé