La succursale de Reims devant l’arrivée des Prussiens dès le début de la guerre de 1870

    

 

Un parcours sans faute grâce à l’attitude du personnel et de ses chefs

La banque a conservé dans ses archives des témoignages du grand dévouement de son personnel et de ses cadres dans les jours noirs de la guerre de 1870. Dès la percée de Sedan, les chances de surmonter le handicap de l’impréparation des hommes aux combats et celui de l’inaptitude des officiers supérieurs à gérer une guerre de mouvement paraissaient bien minces. L’armée Prussienne mieux équipée, disciplinée et exercée à mener des opérations inter-armes très coordonnées faisait contraste avec nos troupes mobilisées dans le désordre, avec une intendance " qui ne suivait pas toujours " ; beaucoup avaient une mentalité de gardes fédéraux ne sachant pas que l’improvisation ne paie que bien rarement. Outre cela, il y avait en permanence à l’arrière des risques d’émeute entretenus par les mauvaises conditions de vie des ouvriers et des paysans dans ce capitalisme balzacien fermé à la perception des problèmes sociaux qu’il générait.

Parmi les documents les plus intéressants de nos archives figurent ceux de la succursale de Reims parce qu’elle était la plus grande ville proche du front et qu’elle bénéficiait d’un tissu industriel riche et en plein développement axé sur les constructions mécaniques et électriques ainsi que sur la chimie. Plus de 40% de la population de la Marne était concentrée à Reims à la fin du 19° siècle et l’effectif ouvrier local était évalué à 20 000 personnes toutes industries confondues. Aussi les besoins locaux monétaires et financiers y étaient importants d’autant que le corps d’armée de Bazaine et celui de Mac Mahon (plus de 400 000 hommes )venaient également accroître le rôle de cette place financière si bien desservie par les communications routières et ferroviaires.

Le dossier examiné ne comprend guère que les correspondances de la succursale au gouvernement de la Banque (une trentaine de notes et lettres) et les notes spécifiques du gouverneur ou du Secrétaire Général (5 documents). Avant d'en faire l'analyse et d'en extraire la "substantifique moelle", il convient de se remettre dans ce climat d'insécurité qui a suivi la percée de Sedan : prenons en compte l’inquiétude du personnel qui entend par moment les bruits lointains du canon et qui suit au jour le jour les informations vraies ou fausses rapportées par le bouche à oreille, le surmenage des agents aggravé par la dégradation des conditions de travail liées au non remplacement des agents appelés sous les drapeaux.

En août 1870, une nouvelle vague d’agents est mobilisée soit deux employés et un cadre. Le Caissier est tombé malade. Le directeur a décrit la situation à Paris et a même demandé de recruter à titre provisoire l’employé d’un des censeurs qui lui en avait fait spontanément la proposition. Mais depuis le déclenchement de l’offensive prussienne l’escompte des effets de commerce est devenu plus actif que jamais; les industriels ne veulent ni arrêter de produire ni financer seuls leur firme dans ces temps incertains. Ils exercent une sorte de chantage auprès du directeur en parlant de mettre tout leur personnel dehors si la Banque ne les suit pas. Dans ce climat délétère, la prolongation du congé de santé du Caissier est durement ressentie par le Directeur qui doit être très présent à la Caisse, surveiller de près les opérations et n’a plus de temps pour lui tout en assumant une gestion directe des détails à laquelle il n’est plus accoutumé. A cela, de nouvelles directives de la Banque centrale nécessitent de réorganiser les opérations de paiement, car il faut désormais que tout règlement en espèces soit effectué pour partie en pièces de 5 francs en argent. 

Pour corser la difficulté, le Secrétariat Général demande à ses chefs de comptoirs de se tenir prêts à alléger leurs encaisses, au besoin à brûler les billets si les circonstances l’imposent. Cette dernière disposition nécessite obligatoirement un relevé préalable des numéros des billets –un véritable travail de bénédictin- car les billets reçus aux guichets n’ont aucun classement numérique. A titre d’exemple, un agent en une journée ne peut relever que quelques milliers de numéros c’est à dire quelques paquets. Le problème est de savoir par qui et surtout dans quels délais pourra se réaliser cette tâche urgente. La réponse est simple, ce sera l’affaire de tous et le temps sera pris sur les heures de sortie, voire sur les jours fériés. Tous se plient à la nouvelle règle sans murmurer. Dehors, la tension monte, le décrochage des armées accélère les demandes de liquidités, pas question de payer en or, cela déclencherait un rush vers les Caisses. Le Gouverneur demande d’accélérer l’allégement de l’encaisse ; consterné, le directeur laisse transparaître son désarroi, mais va s’exécuter la mort dans l’âme. Pour une information précise des besoins réels de la place, il lance une enquête sur les effectifs en activité dans les entreprises. Il s’engage à ne pas interrompre le service de la caisse, mais veillera à éviter toute spéculation. Un article dans ce sens paraît dans la presse locale. 

Le 15 août matin, la Banque toujours ouverte livre  1000 000 de francs pour la solde des militaires ; un envoi pour Paris est préparé. Le délestage de l’encaisse va porter sur 5 600 000 francs en billets et en or ainsi que sur divers titres déposés en garantie ;quant aux billets susceptibles d’être incinérés, tous les numéros de contrôle ont été relevés. Le directeur fait état de l’épuisement de son personnel. Trois agents accompagnent le wagon de transport.

Le 21 août, une partie de l’armée de Mac Mahon se replie sur Reims ; le 23 août les troupes en réserve sont mises sur le champ de bataille pour soulager le front. Le 24 août, au dernier train du soir la succursale fait un dernier envoi, mais le sous préfet signale au directeur qu’un ultime wagon peut être mis à sa disposition et l’on apprend de source officielle que les uhlans sont entrés à Chalons sur Marne : Il faut saisir l’occasion. On racle les fonds de tiroirs.

Le 25 août, en rupture de liquidités, le directeur doit déjà demander un approvisionnement en billets ; il reçoit le lendemain un courrier du Gouverneur mais ce n’est qu’un mot d’approbation et de réconfort ; ce dernier l’incite par ailleurs à faire preuve de beaucoup de prudence et de sagesse. 

Le 30 août, aucune espèce n’est encore annoncée. Les 3 et 4 septembre les Prussiens entrent à Reims. Un officier se présente aux grilles de la Banque, il veut se saisir de l’encaisse et exige que les fonds lui soient remis. Le directeur qui parle assez bien l’allemand lui remet trois sacs plombés qui représentent la totalité des liquidités et part immédiatement faire l’assaut des bureaux militaires justifiant que ces fonds ne sont pas propriété de l’Etat français, mais propriété de la Banque de France. Il parvient à se faire entendre et repart avec ses trois sacs, ayant toutefois dû accepter d’effectuer un échange Marks/Or ou Argent pour l’intendance prussienne. A son étonnement, il reçoit le lendemain l’intendant prussien en personne qui lui remet une lettre signée du Prince Royal de Prusse reconnaissant la Banque de France comme un établissement privé. Cette lettre sera adressée au Gouverneur qui en remerciera le Directeur.

Voilà le témoignage qui doit être transmis à la postérité : conscience et dévouement du personnel au delà de ce qui peut être légitimement attendu, bienveillance et compétence des cadres, bref un esprit d’entreprise absolument remarquable qui doit éclairer les jeunes générations sur l’héritage qu’elles ont reçu et qui ne leur a pas souvent été rappelé.

 

Jean-Pierre VASSEUR