SITUATION DE DÉPART

Le trésor de la Banque de France

 

Au moment où éclate l’insurrection du 18 mars, l’essentiel de l’encaisse ne se trouve plus dans la Banque centrale. En prévision de l’avancée prussienne, l’inspecteur des succursales Vandermarcq est chargé de son transport sur Brest, dans l’arsenal. Il s’effectue du 26 août au 1er septembre 1870. 245,96 millions de francs en or, 300 millions de francs en billets (Ces 300 millions de francs en billets resteront peu de temps sur place car, à la fin du mois de septembre, M. d’Anfreville, inspecteur des succursales, fut chargé de les transporter à la succursale de Nantes, puis à celle de Bayonne, où ils demeurèrent pendant toute la durée de la guerre. Un peu avant la Commune, M. de Saizieu (inspecteur des succursales) les rapporta à Paris ~, Archives de la Banque de France, Evénements de 1870-71, Tome 1, (L’encaisse), p. 22, d’après les renseignements fournis par MM. Vandermarcq et d’Anfreville.) ainsi que les diamants de la Couronne plus de 1200 caisses au total, qui contiennent officiellement des projectiles spéciaux et des chaînes d’assemblage (pour la caisse abritant les fameux joyaux). A partir du 25 mars 1871, les caisses sont transportées à bord du vaisseau Le Borda, prêt à appareiller, en cas d’urgence, pour se rendre en Angleterre afin d’y mettre sa cargaison en sécurité.

 

Cet ensemble est défalqué des écritures de la Banque à partir du 26 janvier 1871 et "n’a plus figuré alors sur les comptes de la Banque, ni à Paris, ni dans les succursales. Ce mode d’opérer, dans les écritures qui avait pour but de prévenir les accidents dont la Banque pouvait être menacée en cas de prise de Paris par les Prussiens, se trouvait facilité par l’absence de publication officielle du bilan de la Banque, en sorte qu’il ne souleva aucune objection de la part des journaux ". Le retour des espèces de Brest vers Paris s’effectue à partir du 29 août 1871 et ce n’est qu’à l’occasion du Conseil général du 17 juin 1871 que l’on fait à nouveau figurer officiellement le numéraire "comme faisant partie de l’encaisse soit de Paris, soit de l’encaisse de Marseille " (Au mois d’avril 1871, la nécessite d’une mesure de prudence s’est fait sentir aussi pour ce qui concernait les encaisses de la circonscription de Marseille, troublée comme Paris, par la révolution communiste 28 millions 200 mille francs en or appartenant à diverses succursales de cette contrée, plus 13 millions pris à Toulon, ont été transportés au fort d~ la grosse Tour à Toulon, où un caveau avait été mis à la disposition de la Banque, par l’autorité maritime. Les 28 millions 200 mille ont disparu des écritures.) et que les écritures sont passées en conséquence."

 

A l’occasion de sa déposition devant la Commission d’enquête, le Sous-Gouverneur De Ploeuc fournit l’état de la situation, au 28 mars, en ce qui concerne la Banque centrale. L’encaisse se monte à 243 millions de francs, c’est à dire 77 millions de francs en numéraire et 166 millions de francs en billets de banque. Le portefeuille ordinaire et le portefeuille des prorogés s’élèvent à 899 millions de francs. 120 millions de francs de valeurs déposées en garantie d’avance (Dans son agenda, De Ploeuc note "Les dépôts libres en garantie d’avance intéressaient 89.589 déposants. Plus de 2 millions de titres. "), 11 millions de francs en lingots ainsi que 7 millions de francs en bijoux déposés. Enfin, 900 millions de francs de titres en dépôt. Soit un ensemble s’élevant à 2,18 milliards de francs. A ceci, il faut ajouter 800 millions de francs en billets de banque auxquels il ne manque que la griffe du caissier. De Ploeuc remarque "Il n’eût pas été difficile de faire une griffe par un graveur et de les lancer dans la circulation, sans qu’on pût les distinguer des billets régulièrement émis ".

 

Il existe une situation détaillée au 20 mai 1871, c’est à dire à la veille du commencement de la Semaine sanglante. Elle est différente de celle de la fin du mois de mars et distingue le passif de l’actif. Par exemple, il y a, au total, 2,237 millions de titres "valant au cours du jour" 955 millions de francs. Mais un commentaire précise que cette somme est " au cours réduit de cette époque mais dont la valeur réelle peut être portée sans exagération à 1.200.000000." De la même façon, le montant des "Billets fabriqués à l’avance à titre de provision" s’élève à 917 millions de francs. Au total, en y ajoutant le capital de la Banque (182,5 millions de francs), les billets au porteur en circulation (2,238 milliards), les arrérages de valeurs transférées ou déposées (il millions de francs), les billets à ordre (127 millions de francs), le dépôt des bijoux (8 millions de francs) et les dividendes à payer (3 millions), on en arrive à la conclusion, dans l’hypothèse d’une destruction de la Banque, qui est la suivante "Ainsi la Banque aurait eu à payer ou à restituer 4.879.000.000 ". A l’inverse, le total de l’actif se monte à 2,097 milliards. Donc, en déduit l’auteur de cette "Hypothèse", après avoir soustrait l’actif au passif, il reste "2.782.000.000 que la Banque n’aurait pu restituer." Suivent plusieurs considérations "Quelles auraient été les conséquences d’un semblable désastre ? Des factures détruites ou compromises, le commerce et l’industrie profondément atteints, 1’Etat obligé de rembourser un milliard d’avances faites au Trésor par la Banque aurait-il pu contracter un emprunt pour cet objet et faire celui de la libération du territoire." A ces questions, une main inconnue (De Ploeuc ?) a griffonné une réponse à la hâte: "Et la Banque n’existe plus. " !

 

LE BATAILLON DE L4 BANQUE

DEFENSE DE LA BANQUE

Militarisation de la Banque

 

Ce que l’on appellera plus tard le "Bataillon de la Banque" est initialement constitué de trois compagnies appartenant au 12ème bataillon du 1er arrondissement de la Garde nationale de Paris. Deux compagnies forment les 7ème et 8ème compagnies du bataillon sédentaire tandis qu’une autre, la 4ème compagnie du bataillon de marche, est levée avec des hommes issus des deux précédentes. Au total, ces trois compagnies regroupent théoriquement environ 500 hommes. Restées seules représentantes sous la Commune (les autres compagnies liées au parti de l’ordre ayant décidé leur propre dissolution) du 12ème bataillon, elles se subdivisent en cinq compagnies qui constitueront le 12ème bataillon en tant que tel à partir du 5 avril.

 

Pour une partie d’entre eux, ces hommes sont déjà allés au front à l’occasion des combats contre l’armée prussienne la compagnie de marche a participé à la fameuse sortie de Buzenval du 19 janvier 1870. Comme l’indique, à juste titre, Maxime Du Camp "On s’était "militarisé", on avait appris à manier les armes, à marcher au pas, à "se sentir les coudes" ; c’était comme une tribu dont les membres se reconnaissaient, dont chacun était naturellement dévoué à l’oeuvre commune, et qui ressentait le petit orgueil d’appartenir à une sorte de corps d’élite, recruté parmi les hommes de la même fonction." Passons rapidement sur le lyrisme et l’exaltation de "l’historien" conservateur pour retenir deux aspects essentiels ces hommes, pour lesquels "le fusil dans leurs mains a remplacé la plume (Poème de l’employé Bramtot, membre de la 7ème compagnie, cité in M. Du Camp, La Banque de France...) ", faisant "la manoeuvre aussi bien que les additions", sont, au 18 mars, déjà rompus à la discipline militaire et liés par un esprit de corps. Phénomène qui n’est pas rare chez cette catégorie privilégiée d’employés (dont chacun est actionnaire de la Banque à concurrence d’au moins une action) qui, en définitive, se retrouvent plus zélés que leurs supérieurs eux-mêmes. Moynot, qui exerçait la fonction de Lieutenant-Trésorier du 12ème Bataillon, décrit cet état d’esprit, en particulier au moment où la Commune vient de réprimer la manifestation des partisans de l’ordre le 22 mars (Evénement d’autant plus mal perçu au sein de la Banque que le Régent Hottinguer, conservateur zélé, y fut blessé.) " Les esprits étaient exaspérés à la Banque de France. On eut beaucoup de peine à calmer le personnel qui voulait sortir pour combattre les fusilleurs de la Place Vendôme on lui fit comprendre qu’il était une force défensive ; que son rôle consistait à résister à une attaque, mais non à engager une affaire en dehors de ses murs où il ne serait d’ailleurs suivi par aucune troupe."

Le Bataillon de la Banque est placé sous la direction d’un employé en retraite : le commandant Bernard.

Homme calme, dévoué et modéré (Bernard n’a rien d’un massacreur versaillais. Ce sceptique ne manifeste d’ailleurs dans aucun de ses écrits une haine farouche à l’égard de la Commune. Est-ce là l’origine de la relative méfiance que De Ploeuc éprouve secrètement à son égard ? Ainsi, dans une lettre datée du 7 août 1872, adressée au député Saint-Pierre, le marquis écrit, puis raye "Il serait long de vous expliquer pourquoi cette défiance. En deux mots et en confidence, cependant je vous dirai que Bernard m’a puissamment servi niais à tort ou à raison, on le soupçonnait d’être un peu du côté de la Commune et j’avais dû me précautionner pour cette éventualité. ", AN 272 AP/18, dossier 1, pièce n064, (Alexandre de Ploeuc), lettre au député Saint-Pierre datée du 7 août 1872. Formule elliptique aux motivations difficilement compréhensibles forfanterie de De Ploeuc pour s’attribuer à lui seul le salut de la Banque ? Suspicion fondée ? La réponse est difficile à établir. Rendons " justice" à De Ploeuc pour constater que, faute d’être un peu du côté de la Commune ", Bernard ne porte pas, en tout état de cause, le Gouvernement de Versailles dans son coeur. N’écrit-il pas dans un second rapport adressé à nouveau au Sous-Gouverneur , en date du 6 mai 1880 " Ne dissimulons rien : les canons qu’on voulait reprendre avaient été abandonnés sur le passage de l’ennemi qui s’en serait emparé bel et bien, si la population n’était accourue et ne les eût traînés dans l’intérieur de Paris ; pendant le siège, la population voulait la lutte acharnée contre l’ennemi, l’autorité s’y est constamment opposée ; des soupçons de trahison s’étaient répandus partout, et partout multipliés et c’est quand l’étranger entoure encore Paris, qu’il en est aux portes en permanence, qu’on ordonne aux défenseurs de Paris de se dissoudre et de rendre les armes Du reste la tentative de reprise des canons n’était qu’un prétexte, elle cachait bien autre chose de longuement combiné et déterminé. Donc si tous les bataillons eussent conservé leur organisation et leurs armes, rien de ce qui s’est passé ne se serait produit. ", ABF, agenda du marquis de Ploeuc, version dactylographiée, (Cdt Bernard), rapport au marquis de Ploeuc, 6 mai 1880.), il possède déjà une expérience militaire puisqu’il fit fonction de capitaine du 12ème Bataillon de marche durant les combats contre l’armée prussienne. Il est l’homme de la situation, jouissant de la confiance de tous "Il aimait ses soldats improvisés et leur inspirait une très sérieuse confiance ; où "le père Bernard" aurait voulu, il les aurait menés ; il marchait en avant, et l’on emboîtait le pas. "

 

Tout cela ne saurait faire négliger l’essentiel le faible potentiel de résistance militaire de la Banque. Initialement composé de près de 500 hommes, le Bataillon de la Banque aligne un chiffre bien inférieur dans la réalité. Selon Moynot, le mieux placé en la matière, la garnison est réduite, en raison des congés accordés aux employés pour rejoindre leurs familles en province, à 400 hommes, voire 370 en comptant les "non-valeurs ". Cette faiblesse est d’autant plus accentuée que l’on ne dispose, à l’intérieur de la Banque, que de 14.000 cartouches de diverses natures, "ressource bien insuffisante pour résister longtemps à une attaque". A ce piètre tableau, ajoutons que l’armement lui-même est fort médiocre. "Il se composait d’une centaine de chassepots, appartenant à la compagnie de guerre, de fusils à tabatières et d’anciens fusils à piston qu’on n’avait pas eu le temps de transformer." En définitive, il ne s’agit de rien d’autre que d’"une défense de quelques instants." Même à l’abri de ses murs, comment la Banque aurait-elle pu opposer une véritable résistance à des fédérés bien équipés et munis de pièces d’artillerie ?

 

La Banque livre ses flancs sous plus d’un côté. Elle n’est accolée aucune autre grosse bâtisse et est enserrée par les rues Radziwill, Baillif, Croix-des-Petits-Champs et de La Vrillière. Quant au bâtiment lui-même, Moynot précise : "A cette époque, l’immeuble était en pleine reconstruction et, par suite, ouvert sur certains points notamment sur la rue de Radziwill. Les sacoches à écus servirent alors de sacs à terre ; on les remplit de sable et on les gerba solidement sur l’emplacement des murs absents ; on en mit également sur la porte de la rue de la Vrillière en ménageant des créneaux ; on garnit les fenêtres extérieures de tapis et de matelas ; on s’assura du bon fonctionnement des conduites d’eau et enfin, par les soins de M. le Contrôleur Chazal, on fit des approvisionnements de vivres dans le cas où on aurait un siège à soutenir." Ainsi, " on était fort peu protégé malgré les échafaudages qui masquaient les murs inachevés ". En un mot, une défense qui reste précaire, construite à la va-vite : du "bricolage", tant bien que mal. Une résistance sérieuse, sur le plan militaire, n’est donc envisageable qu’en coordination avec d’autres forces établies à l’extérieur des murs. On y songe quelque temps, la première semaine, quand on se plaît encore à croire à un prompt retour à la normale, ainsi qu’en témoigne notamment un "Projet de barricades pour notre défense ". Idée non sans risque qu’on abandonne bien vite, de crainte que ce ne soit interprété comme une provocation.

 

Pour autant, cette situation fragile ne ferait pas de la Banque, selon Du Camp, une place que l’on peut aisément enlever car " lorsqu’elle a clos ses grilles et fermé ses volets, elle est facile à défendre, car on ne peut la menacer sérieusement qu’à très courte distance ; or, à portée restreinte, un fusil à répétition est plus redoutable qu’une pièce d’artillerie." Certes, bien qu’il faille peut-être nuancer cette analyse en faisant remarquer que deux (les rues Baillif et Croix-des-Petits-Champs) des quatre rues qui entourent la Banque sont elles-mêmes prolongées perpendiculairement, c’est à dire en ligne directe face à l’établissement, par d’autres rues (Bons Enfants et Coquillière). Ceci permet donc, a priori, l’utilisation à une distance déjà raisonnable de pièces d’artillerie. Mieux encore la rue Catinat qui part de la place des Victoires, est perpendiculaire à la rue de la Vrillière et débouche face à la porte principale.

 

Pour "prendre la Banque ", un seul bataillon n’eût certainement pas suffi. Une telle action d’envergure eût nécessité le déplacement de troupes en nombre conséquent un éventuel assaut, pour être couronné de succès, ne pouvait donc être le produit d’un acte isolé, qu’il s’agisse d’un membre du Comité central ou d’un officier de la Garde nationale. Toute tentative sérieuse, mobilisant de nombreuses troupes, ne pouvait qu’être le fruit d’une décision collective mûrement réfléchie, et non un coup de colère ou d’éclat pour " en découdre " avec la " forteresse capitaliste ".

PREMIERS VERSEMENTS

TEMPORISATION AVEC L’INSURRECTION

Le premier million de la Commune

C’est le 20 mars, aux environs de 13 heures, que la Banque de France, en la personne du Gouverneur Rouland, reçoit la première visite d’une délégation du Comité central de la Garde nationale. Le détail de cette rencontre, la " petite histoire" (On dispose de peu d’éléments quant au détail de l’entrevue entre Rouland et la délégation menée par Jourde et Varlin puisque, pour l’essentiel, la seule description provient de Maxime du Camp dont chacun sait avec quelles réserves il faut interpréter les textes. Il n’en reste pas moins que ce dernier ayant eu des relations privilégiées avec la Banque de France, possédant par là même la quasi-exclusivité" de l’information sur ce bref épisode, nous avons malgré tout pris le parti d’utiliser ses écrits.) ne présenterait, en elle-même, qu’un intérêt relatif si elle ne traçait d’ores et déjà plusieurs lignes directrices qui guideront, au-delà des changements et des fluctuations, les relations entre la Banque de France et le pouvoir de l’Hôtel de Ville.

 

Pour le Comité central, la situation est d’une extrême urgence il s’agit d’assurer la solde des gardes nationaux ; or, rien n’est en place. Pis encore, l’administration est totalement désorganisée, la Banque de France seule est susceptible d’avancer les fonds.

 

La délégation est composée des deux délégués aux finances Jourde et Varlin, ainsi que, semble-t-il, de neuf autres membres du Comité central (Josselin, Billioray, Andignoux, Assi, Rousseau, Prudhomme, Mortier, Arnaud, Gouhier). Situation singulière où onze hommes, qui représentent des dizaines de milliers d’insurgés en armes, font face à un seul, ancien ministre d’un Empire honni et déchu qui les a, pour une bonne part d’entre eux, persécutés. Audace, perspicacité ou inconscience du Gouverneur ? Quoi qu’il en soit, "il regimba, il discuta, sachant bien d’avance qu’en présence de ce cas de force majeure il allait céder, mais voulant démontrer par ses objections qu’il n’agirait que sous l’empire de la contrainte." Attitude d’autant plus habile qu’elle permet à Rouland de se couvrir lui-même tout en entachant la régularité (pourtant si importante aux yeux des insurgés) de l’opération. L’autre aspect essentiel réside dans le fait que ce crédit est ouvert sur le compte de la Ville. Selon Du Camp, c’est Jourde lui-même qui soulève, et règle à la fois cette question "aujourd’hui, c’est nous qui représentons la ville de Paris ; or la ville de Paris a ici, nous en possédons la preuve, un solde créditeur de 8.826.860 francs (Comment lourde a-t-il pu avoir connaissance de ce chiffre, en l’absence (dans cette période) de publication officielle du bilan de la Banque" ? Il est par contre possible que Rouland, devant l’insistance des délégués du Comité central, ait admis l’existence d’un tel compte et ait révélé son montant.) ; c’est là un compte courant au débit duquel nous vous demandons le million dont nous avons besoin." Rouland, sagace, n’a plus qu’à "céder". Le premier million obtenu, le jour même, le Comité central fait inscrire au Journal Officiel "A partir de demain 21, la solde de la garde nationale sera faite régulièrement."

 

Le procès-verbal de la séance du 22 mars confirme sans équivoque que la décision de donner un million au Comité central relève, à l’origine, uniquement du Gouverneur, "loin du Conseil général, qu’on ne pouvait réunir immédiatement" "Mr le Gouverneur n’a pas cru qu’il fût possible de refuser tout concours, et, il y a deux jours, il a fait délivrer aux deux délégués un million contre un reçu portant que le versement est fait au compte de la mairie de Paris. Après quelques observations (Il s’agit en fait du débat, que nous avons déjà évoqué, retranscrit dans le procès-verbal de la séance secrète du 22 mars où se mène une discussion quant au bien fondé de céder aux demandes du Comité central.), le Conseil, considérant qu’il s’agit d’une question d’alimentation, ratifie la livraison faite par Mr le Gouverneur ". On imagine aisément que celui-ci n’a pas souhaité endosser la responsabilité de faire prendre à la Banque des risques d’envahissement, lourde lui-même, selon les propos que lui prête Du Camp, ne lui a-t-il pas laissé entrevoir les conséquences d’un éventuel refus. "Toute la population est en armes, il y a plus de cent cinquante mille fédérés, il y a leurs femmes, leurs enfants qui n’ont pas un sou, qui ne savent comment ils mangeront demain. Le comité central n’a pas de quoi pourvoir la solde ; si la solde n’est pas payée, les fédérés se paieront eux-mêmes ". Le procès verbal de la séance secrète du Conseil général relate ainsi les propos tenus en son sein par le Gouverneur : "ils avaient exposé les besoins du Comité et avaient déclaré qu’ils n’exerceraient aucun acte de violence pour obtenir de la Banque le secours qu’ils réclamaient ; mais que si elle répondait par un refus, ils laisseraient peser sur elle la responsabilité des désordres qui pourraient se produire de la part d’une population armée qui ressent l’aiguillon de la faim ".

 

Reste que le cadre fixé par Rouland pour les demandes de crédit faites par le Comité central pèse déjà lourd politiquement en cantonnant le Comité central à de simples prérogatives locales. (L’original du reçu, contresigné par l’ensemble de la délégation est ainsi libellé " Reçu de la Banque de France, pour compte de la Ville de Paris, la somme de un million de francs, destinée à la solde de la Garde nationale de Paris.) De plus, il entache sa légitimité d’interlocuteur en réussissant à présenter comme un coup de force ce que certains considèrent comme une opération de crédit, en dépit de son manque d’orthodoxie.

Le 22 mars, Jourde et Varlin se représentent à la Banque où ils sont à nouveau reçus par le Gouverneur Rouland. Ils requièrent un million supplémentaire. Le Conseil ratifie la demande, tout en "exprimant le désir que cette somme ne soit délivrée que par fractions proportionnellement aux besoins de chaque jour. " Le reçu, à en-tête de la Banque de France/Cabinet du Gouverneur, écrit par Rouland qui continue à assurer ses arrières, est ainsi libellé : "Nous, membres du Comité & délégués du Ministère des Finances, déclarons à Monsieur le Gouverneur de la Banque qu’une somme de cent cinquante mille francs est indispensable à l’instant pour parfaire le payement des indemnités dues aux gardes nationaux à leurs femmes & enfants -que faute de cette somme, il y aurait à craindre des conséquences qu’il importe d’éviter dans l’intérêt de l’ordre public - & nous requérons donc la Banque d’avancer d’urgence cette somme au compte de la Ville de Paris. "

Peu de temps après, un second versement de 150.000 francs est effectué. La Banque met immédiatement en oeuvre la stratégie définie au sein du Conseil à partir du 22 mars : on cherche à gagner du temps tout en se couvrant politiquement, comme l’atteste la formulation des reçus.

 

DÉPART DE GOUVERNEUR ROULAND

DE PLOEUC ENTRE EN SCENE

Le 23 mars, dès neuf heures du matin, Rouland quitte Paris pour Versailles. Depuis plusieurs jours, Thiers. le chef de l’Exécutif, insiste pour que le Gouverneur se rende à ses côtés. Rouland n’a pas obtempéré immédiatement (Toujours acide avec son rival, De Ploeuc note, dans son agenda, au 22 mars "Ce jour, le Gouverneur veut partir, il va au chemin de fer, hésite et revient. En réalité il semble que Thiers ait sollicité Rouland dès le 20 mars) mais l’oukase du 23 est sans équivoque : "ce n’était pas une invitation, c’était un ordre."

 

Thiers a impérieusement besoin du Gouverneur de la Banque de France il faut à la fois financer l’armée de Versailles et rembourser l’indemnité de guerre à la Prusse. Thiers explique, selon Du Camp : "Je vous tiens, je vous garde, parce que j’ai besoin de vous ; j’ai besoin de vous parce que j’ai besoin d’argent. Nous sommes gueux comme des rats d’église nous avons fouillé dans toutes les poches et nous n’avons pu réunir que 10 millions ; or il m’en faut 200 ; installez-vous ici, écrivez à vos succursales, arrangez-vous comme vous voudrez, mais donnez-moi de l’argent et encore de l’argent, sans cela tout est perdu."

Rouland à Versailles, seul le Sous-Gouverneur De Ploeuc reste en place.

LE BATAILLON DE LA BANQUE ÉCHAPPE À LA DISSOLUTION

Quand les Esprits du Passé en imposent aux vivants

 

Le 3 avril, la Commune fait paraître à l’Officiel un décret visant à dissoudre les bataillons spéciaux afin de les intégrer dans la Garde nationale. (" La Commune de Paris, Considérant que diverses administrations publiques et particulières de Paris ont formé leurs employés de tout ordre en compagnies spéciales de garde nationale que ces compagnies ont échappé jusqu’ici à tout service régulier ; Qu’il y a là un abus redoutable pour la sécurité générale et une atteinte au principe d’égalité.

ARRETE :

Article 1er . Ces compagnies spéciales seront immédiatement versées dans les bataillons de la garde nationale.

Art. 2. Elles procéderont immédiatement à la réélection de leurs officiers. La Commune de Paris.) Pour la Banque, informée de cette décision dès le 1er avril, l’objectif de l’opération est clair "Comme il n’existait à cette époque, en dehors des cadres, que le bataillon de la Banque de France, je ne doutais pas que ce décret n’eût pour objet d’en préparer la dispersion." Si la Banque est désarmée, elle se retrouve à la merci du moindre coup de force. Mais refuser d’appliquer le décret, c’est nier ouvertement la souveraineté de la Commune et, en corollaire, s’exposer à une riposte immédiate de sa part.

 

De Ploeuc possède une parade inattendue. Immédiatement, Bernard, qui commande alors la 4ème compagnie de guerre, adresse une note à Beslay dans laquelle il indique : "La Banque de France est une institution de vaste crédit, et à ce titre, elle est la source du Commerce, de l’industrie et du travail, c’est la mère nourrice de l’ouvrier. Il faut qu’aucun obstacle n’entrave les rouages de cette grande administration les employés des bureaux y doivent être en permanence, sinon tout clochera [sic] d’abord et l’ordre indispensable en sera atteint."

 

Cette formulation, a priori simpliste, n’est vraisemblablement pas le fruit du hasard. On y retrouve tous les "ingrédients" des théories de Beslay sur le fameux "intérêt général", incarné pour l’occasion, dans cette note, par la Banque de France. Faut-il y déceler, derrière l’apparente candeur d’un vieil employé en retraite sous l’uniforme, l’action, en coulisse, de De Ploeuc ? C’est évident. Une question aussi cruciale n’a pu être laissée entre les mains d’un seul homme (d’autant qu’on a pu voir que l’on s’en méfie quelque peu). D’ailleurs, Beslay a déjà eu l’occasion de discuter avec le marquis qui connaît ses opinions, ou du moins en a saisi l’essence : "M. Beslay est un de ces hommes dont l’imagination est sans contrepoids et qui se complaît dans l’utopie ; il rêve de concilier tous les antagonismes qui sont dans la société, les patrons et les ouvriers, les maîtres et les serviteurs.

 

En tout état de cause, après avoir pris le soin de rappeler que les compagnies de la Banque "se conforment aux décrets et arrêtés du Gouvernement de Paris ", Bernard indique : "Ce personnel demande que le décret du 2 septembre 1792 lui soit appliqué. Il y a urgence sage, raisonnable et patriotique." Ce décret, exhumé des archives de la Banque, stipule avec netteté le statut particulier et dérogatoire accordé aux administrations en temps de guerre. (Décret relatif aux secrétaires, commis de bureau de l’Assemblée nationale & ceux des ministères et des administrations publiques L’Assemblée nationale décrète que tous les secrétaires, commis des bureaux de l’Assemblée, ceux des ministères et autres administrations publiques, seront tenus dans les dangers de la patrie et aux signaux d’alarme de se rendre sur le champ dans leurs bureaux, qui deviennent pour eux le poste du citoyen. ")

 

Il y a quelque chose de cocasse dans ce tableau figurant un aristocrate légitimiste se drapant de la légalité révolutionnaire de septembre 1792 (Ironie du sort, le 2 septembre 1792 est un moment particulier, celui des massacres dans les prisons " Dans l’après-midi du 2 septembre, des prêtres réfractaires que l’on conduisait à la prison de l’Abbaye, furent mis à mort par leurs gardiens, des fédérés marseillais et bretons. Une bande formée de boutiquiers, d’artisans, de fédérés, de gardes nationaux, se porta sur la prison des Carmes où étaient enfermés de nombreux réfractaires ; ils furent massacrés. Puis ce fut le tour des prisonniers de l’Abbaye. Un commissaire de la Commune déclara dans la nuit du 2 au 3 septembre "Le peuple en exerçant sa vengeance rendait aussi la justice." Les exécutions continuèrent les jours suivants dans les autres prisons "). 1792 la Commune révolutionnaire, comme l’écrit quelques mois auparavant le blanquiste Gustave Tridon, "a sauvé la France et fondé la République. Cette Commune sortit d’une convulsion suprême, comme la lave sort du volcan."

 

De Ploeuc, habilement, a bien vite compris le poids qui pèse sur les dirigeants de la Commune "Ce décret a été mon talisman. La date vénérée que j’avais à opposer à ceux qui s’adressaient à moi pour cet objet faisait courber les têtes ". Nombreux sont ceux qui ont mis en relief la prépondérance du passé, la force d’inertie du modèle issu de la Grande Révolution. Dès les débuts du Second Empire. Marx, prophétique, fustigeait déjà cette tendance, particulièrement marquée en France : "La révolution sociale du XIXe siècle ne peut pas tirer sa poésie du passé, mais seulement de l’avenir. Elle ne peut pas commencer sa propre tâche avant de s’être débarrassée de toute superstition à l’égard du passé." (Peu avant, il indique " La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils appellent craintivement les esprits du passé à leur rescousse, qu’ils empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes, pour jouer une nouvelle scène de l’Histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage d’emprunt.) "Talisman ", "superstition ", Jacques Rougerie, évoquant la constitution, début mai, du Comité de Salut public, parle d’une "Invocation magique qui devait forcer la victoire. Plus que jamais, les fantômes de 1789 et de 1792, le mythe des "Grands Anciens", semblent s’être imposés à la Commune ". (Aux mêmes maux, mêmes remèdes ? Il est vrai qu’il existe, de prime abord, des analogies frappantes entre la situation de 1792 et celle de 1871. L’avancée prussienne ? En 1792, "L’avance du duc de Brunswick dépassait Longwy, atteignait Verdun, et s’exagérait de bruits alarmants. D’aucuns les imaginaient demain sous Paris que l’on fortifiait hâtivement et de façon dérisoire. Le départ de Paris du gouvernement ? "N’avait-on pas déjà répandu le bruit d’un éventuel transfert de l’Assemblée en province ? Contre l’oppression parisienne, on invoquait le droit d’insurrection. Le péril était réel. Duperret dénonça aux Jacobins, le 17 septembre "Ceux qui osent dire que l’Assemblée, le centre de l’administration, ne doivent pas rester à Paris, sont des traîtres qu’il faut démasquer et punir. Paris a commencé la Révolution ; il la maintiendra ; il l’achèvera."). Jugeant sévèrement cette tendance, Tales écrit : " On s’acharna donc à ressusciter de fort vieux cadavres. Empêtrée dans le passé mal connu et mal compris, la Commune ne voyait plus le présent."

 

Néanmoins, réduire cette affaire, dont l’intérêt essentiel se trouve justifié par sa portée révélatrice, à une simple question de résurgence du passé risquerait de nous faire passer à côté d’autres questions. L’influence de la "mythologie ", qu’elle soit "hébertiste" ou "robespierriste ", n’écrase pas de tout son poids l’ensemble des membres de la Commune. Il en est même quelques-uns (certes une minorité), pleinement conscients du caractère radicalement neuf de la Révolution du 18 mars, qui rejettent cette emprise du siècle passé, l’emploi artificiel de la phraséologie "terroriste" et sans-culotte. Ils le rappellent lors du vote, le 1er mai, sur le Comité de Salut public "défroques inutiles et ridicules" pour le blanquiste Tridon, "talismans et amulettes" pour Longuet, ou encore le peintre Courbet qui déclare : "Je désire que tous les titres et mots appartenant à la révolution de 89 et 93 ne soient appliqués qu’à cette époque. Ce que nous représentons, c’est le temps qui s’est passé de 93 à 71, avec le génie qui doit nous caractériser et qui doit relever de notre propre tempérament ".

 

Ce qui pesa lourdement dans cette affaire, ce fut tout bonnement l’hésitation de la Commune en la matière. Désarmer la Banque, c’était accroître l’emprise de l’Hôtel de Ville sur cette dernière, c’était prendre le risque de s’engager dans une voie dont on mesurait mal les implications. Dissoudre le Bataillon de la Banque ? Et après, qui aurait dû protéger l’établissement financier si ce ne sont les troupes de la Commune elle-même ? Mais, occuper la Banque, c’était porter atteinte à son intégrité : "Enlevez la confiance, et le billet de banque n’est plus qu’un assignat." L’occupation de la Banque ne risquait-elle pas de mettre en mouvement une mécanique (hasardeuse?) se soldant par la prise de contrôle de l’institution financière et, en corollaire, par la négation de sa nature fondamentale ? "Domestiquer" la Banque ? Cette question, certainement plus que toute autre, pouvait difficilement souffrir de demi mesures.

 

Quelle fut l’influence de Beslay dans la décision de transiger face à l’établissement financier ‘? C’est difficile à établir. Cette question, en regard des préoccupations du moment, ne fut pas fondamentale. Il est probable que le délégué à la Banque de France n’eut pas besoin de faire de nombreuses démonstrations. De Ploeuc le confirme dans sa déposition, indiquant que chaque fois qu’il opposait le fameux décret de 1792 aux velléités de la Commune, "nous gagnions quelques heures, après lesquelles, emportés par les événements, ils ne pensaient plus à nous."

 

En définitive, la Banque fit tourner l’affaire à son avantage, en formulant ses demandes (Dans sa note adressée à Beslay, le commandant Bernard conclut, après avoir demandé l’application du décret de 1792 "A cette demande il en ajoute plusieurs autres qui ne sont que les accessoires. 1° Transformation de ces trois compagnies en cinq compagnies qui formeront un bataillon pour que la direction en soit plus complète [c’est chose faite à partir du 5 avril] ; 2° Echange de 100 et quelques fusils à percussion contre des fusils chassepots à tabatière ou carabine Remington. 3° Approvisionnement de cartouches en nombre suffisant pour repousser les attaques de bandes agissant sans ordre et en opposition à l’autorité régulière ") et en restructurant son bataillon. Cette affaire, somme toute banale et secondaire, met pourtant en relief la capacité qu’eut la Banque à imposer ses vues à l’Assemblée communale, au point d’en nier les décisions. Ce pouvoir, plus encore que de sa propre force, elle le tirait des faiblesses et des incertitudes de l’Hôtel de Ville.

 

LES DIAMANTS

L’affaire des diamants de la Couronne

 

Le 13 avril, plusieurs délégués de la Commune (Jourde, Varlin et Amouroux, ainsi que Beslay) se présentent à la Banque. Fortuitement, Jourde a découvert, dans les papiers du ministère des finances, un document établissant la présence à la Banque des fameux diamants de la Couronne. ("  Le ministère des Finances dans sa précipitation à quitter Paris le 18 mars avait abandonné, outre les fonds en caisse, bien des pièces importantes ") "En conséquence, la Commune avait donné ordre à ses délégués d’exiger la remise des diamants ".

 

En l’absence du Sous-Gouverneur, les représentants de l’Hôtel de Ville sont reçus par Mignot, caissier principal. Il leur affirme que les joyaux ne sont pas à la Banque. Les délégués, "qui paraissaient fort animés ", exigent de pouvoir vérifier sur le champ les dépôts d’objets précieux. Mignot refuse à nouveau. La situation est délicate, d’autant que " Les registres des dépôts ne portant aucune mention des diamants de la Couronne, la Commune pouvait croire à une dissimulation de notre part et ordonner une perquisition qui eût été désastreuse." Les délégués se retirent tandis que Jourde déclare, selon De Ploeuc, "que la Banque en dissimulant ces diamants fait acte politique, qu’elle cesse d’être un établissement exclusivement commercial et qu’elle ne pourra plus bénéficier de la neutralité qu’elle réclame chaque jour." (agenda du marquis de Ploeuc, 13 avril 1871. Jlourde eut toujours une attitude modérée à l’égard de la Banque. A-t-il cédé à la colère ? A-t-il tenté d’impressionner son interlocuteur ? De Ploeuc était absent au moment précis où ces événements se déroulent il se contente donc de rapporter des paroles qu’aurait tenues le délégués aux finances. Moynot, dans sa version des faits, se contente d’indiquer que les " délégués se retirèrent en proférant des menaces. " Quant à De Ploeuc, dans son témoignage devant la commission d’enquête parlementaire, il se contente d’employer le pluriel, parlant de la délégation dans son ensemble, et non de lourde en particulier. Pour sa part, Beslay se contente de relater de manière très générale " Mes trois collègues de la Commune se montraient mécontents et paraissaient soupçonner une fraude.) Entre-temps, on a pris soin d’informer le Sous-Gouverneur qui. "ne sachant trop à quelle décision s’arrêter, attendit les événements."

 

Pour leur part, les délégués, suivant l’avis de Beslay, rendent compte auprès de la Commission exécutive du refus qu’ils ont essuyé à la Banque. Moynot rapporte ainsi cet épisode : "Le plus violent d’entre eux, Amouroux, demanda que la Banque fût d’abord occupée militairement et qu’on y fit les recherches les plus minutieuses jusqu’à ce qu’on pût découvrir les diamants de la Couronne. Il ajouta que la Banque était un repaire de réaction que la Commune devait briser et administrer ensuite. Charles Beslay, plus calme, représenta qu’il n’y avait là, sans doute, qu’un malentendu ". (Naturellement, Moynot n’a pu assister à cette hypothétique discussion. Peut-être faut-il voir ici le compte-rendu qu’a pu en faire Beslay, toujours soucieux, en ménageant la Banque, de s’en faire l’interlocuteur privilégié.).

Mandaté par la Commission exécutive, le délégué à la Banque de France a obtenu gain de cause. Il se représente à l’Hôtel de la Vrillière, porteur du fameux procès-verbal attestant que les diamants se trouvent à la Banque (Ce document, contresigne, entre autres, par Rouland ainsi que par Magne, ministre des finances d’alors, stipule notamment : "Et nous, ROULAND, Sénateur, Gouverneur de la Banque de France, avons reçu ladite caisse et en recevant ce dépôt avons déclaré et déclarons que nous prendrons pour sa conservation et sa sûreté les soins et précautions que nous prenons pour les valeurs de la Banque) ainsi que d’une lettre signée par Delescluze et Tridon. Ce texte, étrangement, s’adresse aux délégués aux finances et non au Sous-Gouverneur. On souhaite manifestement temporiser "l’ardeur" de quelques-uns ; il semble que l’on ait cherché un compromis entre la position conciliatrice de Beslay et l’attitude belliqueuse des autres.(Ceci pourrait confirmer l’idée d’une vive discussion au sein de la Commission exécutive, telle que la rapporte Moynot.) :

"Citoyens délégués aux finances

La Commission exécutive après avoir entendu le citoyen Beslay, estime qu’avant d’user à l’égard de la Banque de France d’aucun moyen de rigueur, il convient qu’une démarche soit faite par ledit citoyen Beslay afin d’obtenir amiablement la remise des diamants de la Couronne, sauf en cas d’insuccès d’employer la force.

 

Le citoyen Beslay promet d’apporter une réponse définitive avant 4 heures de relevée. Le citoyen Beslay a besoin des procès-verbaux de dépôt des diamants. Cela se conçoit. Veuillez les lui confier sur sa décharge. Sa probité le met au-dessus de tout soupçon, d’autant plus que l’anéantissement des procès-verbaux ne détruirait pas les droits de la Commune, aujourd’hui représentant l’Etat. (Ce paragraphe est obscur, Faut-il y voir les réserves de certains vis-à-vis de Beslay ? Son attitude de conciliation avec la Banque ne commence-t-elle pas à être interprétée comme étant de la complicité ? L’autre aspect singulier de cette partie est que, pour la première fois, la Commune s’érige comme représentant l’Etat (et non la Vil]e de Paris) dans ses relations avec la Banque. Erreur de plume ou formule employée délibérément ? A nouveau, ce texte, dont la portée va bien au-delà de la seule " affaire des diamants ", suscite plus d’interrogations qu’il ne fournit de réponses.)

 

La commission vous prie de ne voir dans cette invitation que le désir de ménager les rapports de la Commune et d’un établissement financier qui nous a été et nous sera encore utile.

Signé: Ch. Delescluze, G. Tridon".

Moynot nous décrit un Sous-Gouverneur "stupéfait" à la lecture du procès-verbal que lui présente Beslay : il est permis d’en douter. (Les faits sont ainsi présentés devant la commission d’enquête parlementaire : " M. Martial Delpit. - M. Picard n’avait-il pas été informé par M. Magne, des dispositions prises au mois d’août pour les diamants, dispositions dans lesquelles M. Rouland était intervenu ? M. de Ploeuc. - je le crois, mais il était regrettable que je ne le susse pas. J’affirmais qu’ils n’étaient pas à la Banque, à tous risques. Ce n’est que le lendemain que j’appris de M. Rouland la vérité et que les diamants étaient en lieu sûr. " Il reste néanmoins surprenant que nul n’ait jugé nécessaire d’en informer le Sous-Gouverneur. Au moins un homme à la Banque était parfaitement au fait de cette affaire. Il s’agit du contrôleur Chazal, qui n’arrive à l’Hôtel de la Vrillière que dans la soirée. Ce dernier est l’un des amis très sûrs que compte De Ploeuc à la Banque. Lui non plus n’a-t-il pas jugé utile d’informer le marquis bien avant que n’éclate l’affaire?). Immédiatement, De Ploeuc prend deux décisions : "je fis retirer de nos caves murées les diamants et dépôts portés au registre de Dépôt pour que, si nous n’évitions pas la perquisition, le sondage de nos murs ne fût pas motivé par la non-représentation des valeurs en dépôt. " (Les diamants mentionnés sont des bijoux déposés par des particuliers que la Banque avait camouflé.). Surtout, le marquis convoque le Conseil général, qui se tient le soir même, à dix heures. Préalablement, il a proposé à Beslay que soit envoyé, auprès du Gouverneur, à Versailles, un représentant de la Banque afin d’obtenir les informations nécessaires sur cette affaire. L’idée sous-jacente semble évidente : dégager l’Hôtel de la Vrillière de cette question, en faire un problème entre la Commune et Rouland. Beslay accepte et obtient un laissez-passer de Rigault pour l’Inspecteur des succursales, De Lisa.

 

Le soir, le Conseil officialise la demande et l’adresse au délégué à la Banque de France. Après avoir rappelé qu’ils ignorent tout de cette question, d’autant que les écritures ne mentionnent nullement la présence à la Banque des diamants de la Couronne, les Régents indiquent : "M. Rouland seul est donc en mesure de donner des explications et il n’est pas à Paris. Nous venons en conséquence vous prier de faciliter le départ de M. de Lisa, inspecteur de la Banque, par l’obtention d’un laissez-passer. Cet agent supérieur, à son retour, devra vous donner directement les éclaircissements qu’il aura recueillis." (lettre à Beslay, 13 avril 1871 une première version de cette lettre fut rédigée par De Ploeuc. Elle employait la première personne du singulier, et n’était signée que du seul Sous-Gouverneur. Cette pièce se trouve encore aux Archives de la Banque et une note, en rouge, signale "Cette 1ère lettre, signée de M. de Ploeuc, n’a pas été maintenue, à cause du danger qu’il en pouvait résulter pour lui, par suite de poursuites & perquisitions dont il était l’objet. Elle a été remplacée par une 2ème, rédigée conformément aux corrections ci-après (On a tout simplement remplacé "je " par "nous").

 

Le lendemain, De Lisa est de retour, porteur d’une longue lettre du Gouverneur Rouland, adressée au Conseil ainsi qu’au délégué à la Banque de France. Elle indique, non sans une pointe de défi " Voilà toute la vérité, la Banque n’a la charge d’aucun dépôt des diamants de la Couronne. Le Gouverneur et sous sa responsabilité personnelle, a consenti qu’on plaçât les caisses à côté de celles de la Banque, dans le local de refuge accordé par l’Etat, et les choses sont encore ainsi à l’heure présente et c’est le Gouvernement qui, seul, aujourd’hui, à le droit et le pouvoir de reprendre ces caisses, car, à côté de mes agents qui surveillent, la police suprême, armée sur le local des dépôts, est exercée par lui, attendu qu’il est maître chez lui."

 

L’argumentation du Gouverneur est solide et cohérente d’autant que Rouland précise qu’un document placé sous scellé par lui-même (au cas où ?) dans la serre du Secrétariat général corrobore sa version. C’est volontairement que ce dernier a pris soin de détailler minutieusement tous les épisodes relatifs aux diamants. Mieux, il dit la vérité quand il confirme l’absence de ces derniers à la Banque. (On a vu qu’ils se trouvaient à Brest.). Mais aussi pertinente que puisse être la démonstration, elle reste une question de bonne foi la simple parole d’un homme, réfugié à Versailles. Pris ainsi, le problème demeurait entier. Toutefois, l’affaire cessa d’elle-même. (Moynot déduit de cette affaire que, pour la Commune, " les fonctionnaires de la Banque et les Versaillais étaient des voleurs qui s’étaient entendus pour la frustrer de son bien légitime.)

Au-delà de l’aspect rocambolesque de cet épisode, il présente à nouveau l’intérêt d’éclairer un peu plus encore les relations entre la Banque et la Commune. Comment a-t-on pu croire Rouland ? Que ce dernier, ainsi que De Ploeuc et le Conseil, ait bien manoeuvré, c’est certain. Mais l’affaire reste suffisamment énorme pour que l’on n’en reste pas à l’idée, un peu rapide, d’une Commune candide et crédule. Indubitablement, la réponse de Rouland en soulagea bon nombre, dont Beslay, au premier chef, qui n’eut aucun mal à se " laisser" convaincre. (Moynot explique M. de Ploeuc parvint à convaincre Ch. Beslay et l’affaire en resta là. ") A nouveau, on n’osa point aller plus loin dans le conflit avec l’établissement financier. Les hésitations qui avaient pesé, lors de l’affaire de la dissolution du Bataillon de la Banque, surgirent une nouvelle fois. Ceci étant, la tension fut plus vive et mettait à nu des désaccords au sein de la Commune sur la façon de gérer les rapports avec la Banque. De Ploeuc y vit "un jour de très grand péril." Faute d’être exactement cela, ce fut, en tous cas, un avertissement sérieux.

Pourquoi un tel intérêt pour ces diamants ? La portée symbolique en est évidente c’était, en quelque sorte, déposer aux pieds des citoyens les représentations de l’ancien régime, étaler devant les "crève-la-faim" les vestiges les plus frappants d’une époque dont on affirmait que Versailles voulait la restaurer. En un mot, c’était rendre au menu peuple les privilèges d’un seul. (Qu’il s’agisse de la destruction de la maison de Thiers et de la colonne Vendôme ou bien encore de la guillotine qui fut brûlée Place Voltaire, la Commune multiplia les actes symboliques.)

Certains songèrent même qu’on pouvait monnayer les joyaux. Dans Le mot d’ordre du 16 avril 1871, Rochefort écrit, sous le titre éloquent "Politique et argenterie" : "Nous ne nous ferions aucun scrupule, si nous nous appelions la Commune, de négocier, même au rabais, ces parures inutiles. Au cas où le monarque que l’assemblée de Seine-et-Qise nourrit le projet de nous offrir, se verrait forcé de se contenter d’une couronne en chrysocale enrichie de cailloux du Rhin, où serait le mal ? En ce moment, nous n’avons pas besoin de saphirs pour les rois, mais de munitions contre les royalistes, et nous serions heureux pour notre part de voir le Régent (Le Régent est l’une des plus belles pierres des diamants de la Couronne.) aider à repousser... la régence." Mais leur vente même eût été symbolique, plus que véritablement rentable, dans l’hvpothèse, fort incertaine, où la Commune eût pu trouver un acheteur. (Moynot remarque: "On se demande pourtant quel moyen eût pu employer la Commune pour convertir en espèces sonnantes, les diamants de la Couronne. A coup sûr, aucun capitaliste français ou étranger ne se fût hasardé à les acquérir. Les millions étaient rares à cette époque, et si, par impossible, on eût trouvé un acheteur, je crois que la valeur réelle de ces cailloux aurait subi une dépréciation considérable.)

 

Enfin, la Commune avait été scandalisée en découvrant le procès-verbal au ministère des finances. Elle, dont certains en son sein, commençaient à sérieusement penser qu’elle devait représenter l’Etat auprès de la Banque, se sentait flouée, manipulée par De Ploeuc et ses affidés, niée dans sa légitimité. Exiger les joyaux, c’était rappeler que, pour l’heure, et jusqu’à preuve du contraire (C’est justement cette " preuve du contraire " que rappelle Rouland dans sa lettre.), la Commune était un gouvernement qui devait être traité comme tel. A posteriori du moins, la Banque le comprit : "La Commune oubliant en toutes circonstances que sa mission, même en lui supposant une existence régulière, eût dû se borner à des actes purement municipaux et, bien qu’elle ait proclamé sa séparation d’avec l’Etat, éprouva la tentation de s’emparer des diamants de la Couronne."

 

NOUVEAUX VERSEMENTS

Pressions financières et tensions politiques : la Banque et la "Commune de combat" (21 avril -28 mai)

 

LA BANQUE ENTRE VERSAILLES ET LA COMMUNE

 

Une brusque reprise des demandes

 

Le 21 avril, Jourde et Varlin se présentent à la Banque afin d’y réclamer une avance de 500.000 francs. En l’absence du Sous-Gouverneur, ils sont reçus par le Secrétaire général Marsaud. Très probablement, l’argument qui consiste à demander l’approbation préalable du Conseil à l’occasion de chaque nouvelle requête de la Commune a montré ses limites. Un refus systématique ne risque-t-il pas, rapidement, d’être l’objet de nouveaux incidents que la Banque redoute et souhaite s’épargner ? Il faut donc composer, immédiatement si nécessaire, d’autant que De Ploeuc ne fait plus que de brèves apparitions. Appliquant la consigne, "Tout en sauvegardant l’autorité du Conseil et vu l’urgence, le Secrétaire général a cru devoir, conformément à l’autorisation verbale qu’il en avait reçue précédemment, faire remettre une somme de 250. 000 francs au compte de la Ville de Paris. (Procès-verbal de la séance du Conseil Général du 21 avril 1871. Le reçu, qui indique réquisition faite pour le compte de la Ville de Paris porte les signatures de Jourde et Varlin, reçu pour le compte de la Ville de Paris, 21 avril 1871.)"

 

La mesure de prudence est d’autant plus fondée que le vieux Beslay, malade et usé par les événements des premières semaines d’avril, prend du repos : "Les fatigues excessives que je supportais depuis un mois, m’avaient rendu plus malade qu’auparavant, et le 22 avril, ne pouvant me tenir debout, j’avais dû demander un congé pour rétablir ma santé et mes forces épuisées."

 

Le Conseil ratifie le premier versement et autorise que soit livré, pour le lendemain, le complément de la somme requise. (Le reçu, en date du 22 avril, est identique à celui rédigé la veille.)

 

Manifestement, la Commune a besoin de fonds. En effet, ce même 21 avril, Jourde adresse une lettre à la Banque : " La Banque de France peut-elle avancer la somme de trois millions de 2/10, 3/10, 5/10, titres émis en exécution du décret du 24juillet 1870 et revêtus des garanties antérieures à l’établissement de la Commune. Les conditions de remboursement du prêt et de l’intérêt affecté seraient indiquées par la Banque de France à la délégation des Finances ". (A partir de cette date, la signature de Varlin n’apparaît quasiment plus. Depuis le 21 avril, il a été nommé à la commission des Subsistances.)

 

La somme est importante. Jourde en fait la demande courtoisement, offrant même une garantie des bons du Trésor trouvés au ministère des Finances. Le délégué aux Finances s’est montré légaliste, soucieux de respecter les formes. Le refus que lui oppose le Conseil s’appuie, à son tour, sur des arguties juridiques : ces titres ne sont pas cotés en Bourse. Par conséquent, l’opération est impossible dans la mesure où l’avance ne saurait excéder les 4/5èmes de la valeur des effets présentés au cours de la Bourse. Une telle opération, précisent les Régents, " rendrait, en tout cas, impossible l’application de l’article 2 de l’ordonnance du 15 juin 1834 ".

 

Une fois de plus, en se situant sur le terrain formel de la loi, la Commune est perdante. Mais Jourde ne désarme pas et, si la courtoisie et le respect des règles n’aboutissent pas, l’heure est au rappel d’une réalité : à Paris, c’est la Commune qui gouverne et qui, faute d’avoir le Droit, possède la Force.

 

Le 22 avril, le délégué aux Finances, faisant fi des arguments avancés par le Conseil, adresse un nouveau courrier au Secrétaire général. Le ton a changé : "Deux millions me sont indispensables dans le plus bref délai. J’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien informer la Banque de ce besoin. C’est une réquisition que je vous adresse, mais en donnant à la Banque, si elle le désire, une couverture composée de 2/10, 3/10, 5/10 (décret 24 juillet 1870). J’espère que la Banque, dans l’intérêt de tous, n’hésitera pas à m’accorder la demande que je vous adresse. Je désirerais un million aujourd’hui. Un million lundi. (demande de deux millions de francs, 22 avril 1871. La version de cette lettre, reproduite dans le procès-verbal de la séance du Conseil Général du 22 avril diffère, sur un détail, sans rien changer au fond " samedi " est remplacé par "  aujourd’hui " .)

On s’est enhardi et l’ordre a remplacé la requête, assorti d’une menace à peine voilée. Cela suffit à alarmer le Conseil qui "  ne peut s’empêcher de trouver que la Commune entre, pour ses demandes d’argent, dans une voie où la Banque aurait la plus grande peine à la suivre. Deux millions pour deux jours lui paraissent une chose exorbitante, alors surtout que pendant un mois entier, il n’a été demandé que quatre millions."

La Banque a pleinement compris que la Commune entre dans une nouvelle phase. Si l’expression politique en fut la proclamation du Comité de Salut public, le tournant, en ce qui concerne les relations entre l’Hôtel de Ville et l’Hôtel de la Vrillière, est d’ores et déjà amorcé. Anticipant l’accélération du rythme ainsi que l’augmentation du montant des demandes, la Conseil précise : "Rien ne dit qu’une fois ces deux millions employés, la Commune ne vienne encore, à court délai, faire une nouvelle demande à la Banque. S’il en devait être ainsi, la responsabilité du Conseil pourrait se trouver sérieusement engagée, et il aurait alors le devoir d’examiner par quel moyen il devrait la sauvegarder. Cette caution, la Banque va la négocier dans quelques jours avec Versailles, mais pour l’heure, il lui faut transiger : D’un autre côté, la demande revêt un certain caractère d’urgence et le Conseil ne voudrait pas apporter un obstacle de plus à une situation déjà difficile. La question de subsistance de toute une population ouvrière se trouve au fond de la demande, aussi le Conseil, nonobstant l’élévation du chiffre, met les deux millions en question à la disposition de la délégation de la Commune aux finances. " L’Hôtel de la Vrillière réussit toutefois à fractionner les avances, tout en plaidant pour une certaine retenue dans les demandes de la Commune, "par l’organe de son délégué à la Banque ". Dans son agenda, De Ploeuc précise : "Beslay promet son intervention d’autant mieux qu’il savait que la Commune avait trouvé 500 mille francs à la Grande Chancellerie."

 

Le même jour, à la demande du délégué à la Banque de France, les Régents autorisent "l’ouverture dans les écritures de l’Etablissement, au nom de la Commune, d’un compte-courant de dépôt de fonds qui portera pour titre : La Commune de Paris, son compte-courant." N’y voyons aucun symbole, mais plutôt la première étape d’un plan financier qui mûrit dans l’esprit de Jourde et dont la Banque va prendre connaissance dans peu de temps. De Ploeuc fait savoir à Jourde la réponse du Conseil, et dans la journée, 500.000 francs sont versés. Les 24 et 25 avril, le complément est versé : 500.000 francs, puis un million.

 

En affichant sa fermeté et sa détermination, Jourde a eu gain de cause et obtenu une forte somme en peu de temps. Cinq jours ont suffi pour que la Banque verse 2.500.000 francs, soit 40 % des avances effectuées depuis le 18 mars.

L’heure est aux comptes, et le Conseil, laconique, constate le 24 avril que "l’ensemble des versements faits à la Commune, depuis le 18 mars, s’élèvera à 6.250.000 francs." En réalité, les Régents sont inquiets de la subite dégradation dans les relations financières entre la Banque et la Commune. Le délégué aux Finances vient de franchir une étape, d’autant que le même jour, c’est en son nom que sont réquisitionnés les ateliers de la Monnaie.

 

Beslay souffrant, apparaît d’un secours limité tandis que De Ploeuc, qui se cache hors de la Banque, est plus ou moins coupé de l’événement. Le 24 avril, il écrit à son épouse : "Ma santé est toujours parfaite et je suffis à toutes les exigences de ma situation très facilement ; je ne suis pas, il est vrai, très occupé, mais j‘ai beaucoup de ce qu’on appelle des tracas, des soucis."

A n’en point douter, la Commune s’engage sur une voie nouvelle qui bouleverse le calme relatif dont avait pu bénéficier l’Hôtel de la Vrillière jusqu’à maintenant, du moins en ce qui concerne les "réquisitions ".. Confronté à cette difficile alternative, satisfaire les demandes de la Commune sans cesse croissantes ou s’exposer à des représailles, le Conseil se tourne vers Versailles.

Le projet financier de Jourde

L’urgence du moment, c’était l’argent. Le 5 mai, en marge des fastidieuses tractations autour de la Monnaie, Jourde présente donc une nouvelle demande de 500.000 francs à l’Hôtel de la Vrillière. Le Conseil général est récalcitrant, d’autant que "Cette demande semble indiquer que la Commune compte réquisitionner la Banque pour 500.000 F. par jour. Il paraît impossible à M. le Président que la Banque suive la Commune dans cette voie."

 

Beslay est confus : il y aurait eu un "malentendu" entre lui et Jourde : à l’occasion, le 28 avril, de la demande d’avances, ce ne sont pas trois mais cinq millions qui auraient été nécessaires. Ainsi, la requête formulée ce jour rentrerait dans le cadre des deux millions qui manquent pour compléter et former le total des cinq millions. (Réel quiproquo entre les deux délégués de la Commune ou bien Jourde, entre temps, s’est-il récrié, jugeant que la somme de trois millions était insuffisante ? A moins que Beslay, effaré par l’importance de la requête ait préféré, de son propre chef, rabaisser la demande à trois millions ? Il n’existe aucun papier de la main de Jourde évoquant, à cette date, une demande de trois ou de cinq millions. Seule existe la note du Caissier Durand exigeant le 27 avril 500.000 francs ou un million. Ainsi que l’atteste le procès-verbal de la séance du Conseil Général du 28 avril, la demande de ces trois millions fut faite oralement, entre Beslay et le Caissier principal de la Banque Mignot.) En tout état de cause, une rencontre avec Beslay et Jourde " sur ces fréquentes demandes de fonds" est prévue après le Conseil. Pour assister le Sous-Gouverneur, les Régents désignent Denière et Davillier.

 

On a peine à imaginer l’Hôtel de la Vrillière convoquant ainsi les délégués de l’Hôtel de ville, en plein règne du Comité de Salut public, afin de faire part de ses remarques et réprimandes. La démarche semble plutôt être venue de Jourde lui-même qui souhaite soumettre à la Banque un projet financier. Toutefois, il est un fait certain depuis le 5 mai au matin, le solde de la ville de Paris est passé débiteur. (On se rappelle qu’à l’origine, le solde de la ville de Paris était créditeur, au 20 mars, de 8.826.860 francs. Or, le procès-verbal de la séance du 5 mai parle d’un crédit, pour cette même date, de 9.401.879, 33 francs (chiffre d’ailleurs fourni par De Ploeuc dans sa déposition). Comment expliquer cette différence ? On a vu auparavant que la Banque a fourni, dans les premiers jours de l’insurrection, environ 570.000 francs à la " résistance ". Cela peut éventuellement expliquer cette différence dont la Banque n’a pas intérêt à faire état.)

Le plan présenté par le délégué aux Finances est d’une extrême simplicité. Officiellement, il a vocation de permettre "la réalisation d’économies importantes." La difficulté, c’est qu’en attendant sa réalisation, Jourde demande l’ouverture d’un crédit de dix millions de francs pour dix jours, soit un million par jour. Malgré l’accélération des demandes depuis la fin du mois d’avril, le montant des sommes réclamées reste très important. Mieux, cela semble tellement démesuré qu’il est légitime de s’interroger : Jourde ne fixe-t-il pas très haut ses exigences afin d’obtenir, dans le cadre des négociations, un résultat substantiel ? La Banque ne peut que refuser cette proposition "qui fut accueillie avec une froideur caractéristique." Elle n’est surtout pas dupe "Accueilli par un silence significatif, Jourde comprit qu’il faisait fausse route et que mieux valait arriver directement à l’objet de sa visite." Effectivement, comment Jourde aurait-il pu croire que la Banque allait consentir à avancer à l’Hôtel de Ville, en dix jours, plus que ce qu’elle avait dû verser en plus de 45 jours ? Il faut donc moduler la demande. Immédiatement, le délégué aux Finances propose un autre plan : l’encaissement par la Banque des revenus de la Commune. Ces derniers s’élèvent à 600.000 francs par jour : " De la sorte, la Banque n’avancerait que 400,000 francs par jour, soit 4 millions dans les dix jours. " Cette dernière proposition semble plus conforme à ce que Jourde avait véritablement l’intention d’obtenir. Une chose est certaine le délégué de la Commune a ce plan en l’esprit depuis quelques temps puisque, dès le 22 avril, ainsi que nous l’avons signalé auparavant, il a fait ouvrir à la Banque un compte-courant pour la Commune.

 

Le problème qui est posé aux Régents est double. Financièrement, rien ne garantit que le paiement régulier des 600.000 francs annoncés par Jourde puisse véritablement s’effectuer. Les besoins quotidiens du gouvernement communal ayant été établis à un million, l’établissement financier prend le risque d’ " être à découvert au détriment de ses intérêts ".. Plus politique est l’autre impossibilité avancée par les Régents : "L’encaissement par la Banque des revenus de la Commune devant établir entr’elles une sorte de solidarité que le but et le rôle de la Banque ne lui permettent point d’accepter ".

D’évidence, le projet Jourde présentait l’avantage, pour les finances de la Commune, de permettre à cette dernière de disposer, quelles que puissent être les circonstances, d’un million de francs par jour dont la Banque devenait la garantie. La clef de voûte de ce système reposait sur l’existence de ce compte-courant de la Commune nécessaire à l’encaissement des revenus de la ville. Du point de vue de l’Hôtel de la Vrillière, l’acceptation d’une telle proposition n’aurait pu que consacrer et légitimer une relation indésirable. Aux réquisitions, selon la formule d’usage, se seraient substitués des liens financiers qui conviennent habituellement à ceux en vigueur entre la Banque et une institution reconnue. Du statut "d’expropriateur ", la Commune serait passée à celui d’interlocuteur. Si Beslay ne vit dans ce plan que la simple tentative de réaliser des "économies considérables ", nul doute que Jourde comme De Ploeuc et les Régents eurent en tête sa signification politique profonde, au-delà des seuls avantages financiers qu’il offrait à l’Hôtel de ville.

Sans surprise il est vrai, les Régents refusent cette nouvelle proposition du délégué aux Finances qui "réduit sa demande à une avance de 400,000 francs par jour, pendant dix jours, soit 4 millions à partir de hier 5 mai." (A.B.F., Procès-verbal de la séance du Conseil Général du 6 mai 1871. En acceptant de délivrer 400 000 francs par jour, la Banque prend soin, en contrepartie, de demander l'annulation de la demande de 500 000 francs formulée le même jour.)

Relatant cet épisode, De Ploeuc commet une nouvelle erreur : "Jourde nous proposa en outre de consentir un emprunt sur dépôts de titres trouvés au ministère des finances." Ni les procès-verbaux du Conseil général, ni l’agenda du Sous-Gouverneur ne mentionnent cette proposition. Le marquis évoque certainement la demande de Jourde qui fut faite et repoussée par le Conseil le 21 avril (avance garantie par des Bons du Trésor trouvés au ministère des Finances).

 

Le 6 mai, 800.000 francs sont perçus et les " reçus libellés selon la formule précédemment adoptée." Entre le 8 et le 11 mai, quatre nouveaux versements, pour un montant global de 1.600.000 francs, sont effectués. Faute d’obtenir un accord sur sa proposition, Jourde a toutefois acquis la délivrance automatique et quotidienne de fonds qu’il considère comme indispensables au bon fonctionnement de ses finances. Dans le cadre de ce compromis, la Commune s’épargne l’attente de la sempiternelle réunion du Conseil général censée autoriser chaque versement à l’Hôtel de Ville. Bien maigre victoire...

 

Du point de vue de la Banque, tout en ayant réussi â préserver l’essentiel, on sent confusément l’approche du dénouement. Le 8 mai au soir, De Ploeuc écrit à son épouse : " Les opérations militaires n’avancent guère et je suis inquiet du mouvement communal qui s’accentue de plus en plus en France et qui s’agglomérant à Bordeaux par les délégations de toutes les municipalités de France va créer de sérieux embarras à l’assemblée et à Mr Thiers." Pourtant, le lendemain, il s’adresse de nouveau a sa femme et, évoquant apparemment la prise du fort d’Issy par les troupes de Versailles le 8 mai, il indique : "Depuis deux jours l’action militaire est plus sérieuse et je croîs que c’est le commencement de la fin. En attendant notre situation à Paris n’en est pas plus agréable et j’ai hâte pour ma santé et pour mon coeur que cela soit fini. Ma santé cependant est parfaite mais je sens aussi qu’en partie ce qui me soutient c’est un état nerveux que j’ai toujours eu à mon service dans les crises." (lettre â Emilie de Ploeuc, 9 mai 1871 datée du mardi 10 mai). De Ploeuc, fatigué semble-t-il, a daté sa lettre du " mardi 10 mai ", or le 10 mai fut un mercredi. La lettre suivante étant elle aussi datée du 10 mai (sans que le jour de la semaine soit précisé). Ceci confirme donc l’idée d’une confusion dans la date. En clair, trois lettres, respectivement rédigées les 8, 9 et 10 mai, se sont succédées). Dans un autre courrier, rédigé le 10 mai, il confirme : " La situation ici dont je ne peux vous parler qu’avec réserve me permet de croire que j’aurai sans trop tarder le bonheur de vous voir."

 

Le 1l mai, "fatigué de cette vie errante ", il retourne habiter à l’Hôtel de la Vrillière. Son arrivée tombe à point nommé le lendemain, un incident sérieux éclate. La tension politique semble à son paroxysme, envenimée par la démission de Rossel au lendemain de la perte du fort d’Issy.

 

RESUMÉ DES POSITIONS

 

RISQUES D’ENVAHISSEMENT : BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN ?

La journée du 12 mai

Le dénouement approche, les sentiments s’exacerbent l’heure est à nouveau à la chasse à " l’ennemi de l’intérieur ". Le 1l mai, s’adressant au délégué à la Guerre, Paschal Grousset, responsable aux Relations extérieures, fait part d’un certain nombre de considérations militaires et affirme : "La Banque de France, position stratégique intérieure de premier ordre, est toujours occupée par le 12ème bataillon depuis le 18 mars. Elle recèle un dépôt clandestin d’armes à tir rapide, échangés là contre des fusils à piston par des réfractaires menacés de perquisition. On peut dire qu’elle constitue le véritable quartier général de la réaction à l’intérieur, et le centre de réunion des innombrables agents versaillais qui pullulent dans Paris."

 

Plusieurs remarques préalables sont nécessaires. Il est exact que le bataillon de la Banque est toujours en place malgré la décision prise par la Commune le 3 avril. En ce qui concerne les armes à tir rapide. l’existence d’un "dépôt" est une information erronée. L’armement du bataillon de la Banque, au-delà du nombre limité de cartouches, reste inégal, composé de fusils de qualités diverses. Il n’en reste pas moins que l’Hôtel de la Vrillière dispose de quelques armes plus performantes. L’information n’est pas neuve : "Le 14 avril, le Commandant Bernard reçut l’ordre du délégué de la Guerre de remettre ses armes à tir rapide ainsi que ses cartouches. Le lendemain, Mr Beslay, délégué de la Commune à la Banque de France, obtint qu’on attendrait une autre époque pour la remise de ces armes et de ces munitions. Le désarmement de la Banque qu’on avait évidemment en vue, fut encore une fois évité." Afin de contrer tout prétexte à un quelconque incident, les sentinelles de la Banque sont munies de dix fusils à piston.

 

L’Hôtel de la Vrillière, "quartier général de la réaction à l’intérieur" ? Que ses dirigeants soient des conservateurs, c’est évident. Que la nature même de l’institution financière la range dans le camp versaillais : c’est tout aussi irréfutable. Qu’on ait pu juger, la plupart du temps a posteriori, que l’Hôtel de la Vrillière eût pu être le plus précieux des otages, c’est un tout autre débat. Toutefois, plus que les manoeuvres dilatoires d’un De Ploeuc, aussi habile qu’il ait pu être, ce fut le financement massif de l’armée de Versailles qui constitua, et de loin, la participation la plus spectaculaire de l’établissement financier, par le biais de ses représentants réfugiés aux côtés du gouvernement régulier, à l’écrasement de la Commune. Mais, intelligemment, la Banque centrale, à Paris, ne fut jamais un "centre de réunion des innombrables agents versaillais ". Dès la fin du mois de mars, on avait compris que la solution ne viendrait que de l’extérieur. C’était logique et c’est pourquoi, ni à l’Hôtel de la Vrillière, ni ailleurs dans la capitale, il n’y eut véritablement de quartier-général agissant contre la Commune (abstraction faite des dérisoires velléités de la mi-mars). D’ailleurs, le 5 mai, dans une lettre que nous avons déjà citée, De Ploeuc fait remarquer au Gouverneur : "Tous mes efforts jusqu’ici pour me créer au dehors des secours éventuels ont médiocrement abouti ". Le seul quartier-général anti-Communard qui existât se trouvait hors de Paris, ce fut l’Assemblée nationale, Thiers et son Conseil. Mais il n’en reste pas moins que l’existence de ce bataillon d’hommes en armes, dans les murs de Paris, échappant à tout contrôle de l’Hôtel de ville ou du Comité central, constituait une entorse à la plus élémentaire des règles de sécurité pour la Commune.

 

DISSIMULATION DES AVOIRS

Bilan financier et mesures de précaution (12 mai-20 mai)

Le 16 mai, Jourde avait obtenu du Conseil des Régents la prolongation jusqu’au 20 mai du crédit quotidien de 400.000 francs. Du 12 au 20 mai inclus, l’Hôtel de Ville obtient de la Banque 3.845.202,33 francs, soit une moyenne de 427.244 francs par jour.

A la veille de l’entrée des troupes versaillaises dans Paris, malgré l’existence du Comité de Salut public et l’amplification des combats, la tendance amorcée à partir de la dernière semaine du mois d’avril s’est confirmée sans pour autant s’amplifier de façon significative. Si le ton a changé, le mois de mai n’a pas été l’occasion pour la Commune d’accroître une pression financière déjà engagée.

Le 19 mai, s’adressant à Beslay, Jourde écrit : "Cher et honoré citoyen Beslay, mon caissier Durand vous expliquera quelle importance j’attache à une ouverture de un million de plus de crédit pour demain. Coûte que coûte, il faut que demain, avant midi, j’obtienne au moins cinq cent mille francs. Si je succombais une heure vous savez ce qui en résulterait. Dévoué à notre grande cause socialiste et communale je puis en étant soutenu éviter des écarts et des violences que notre situation explique et que je ne reproche pas à nos collègues. Mais au nom du salut de la révolution il faut que je sois absolument secondé. Je sais combien vous m’honorez de votre précieuse estime. Aidez-moi je vous prie à la mériter. Respectueux et fraternel salut." Il y a urgence feinte ou réelle, cette " panique" est la marque de ce combat final que chacun sent confusément arriver. A nouveau, le délégué aux Finances se pose comme l’ultime rempart face à d’éventuelles atteintes portées contre la Banque.

Le Conseil général, qui s’est déjà réuni une première fois dans la journée, se tient à 21 heures. Commentant ces lignes, il indique dans son procès-verbal : " Les termes de cette lettre se passent de tout commentaire. Evidemment la Banque est menacée de violences si elle n’accorde pas les 500.000 francs demandés pour demain avant midi, et Mr Jourde serait impuissant à les empêcher."

Qui est derrière ces " violences" ? Le Comité central, le Comité de Salut public, l’ex-Préfecture ou encore quelques bataillons radicalisés ? Le Conseil des Régents reste elliptique, se contentant de constater que la crise et la dislocation des instances communales sont porteuses d’incidents sérieux : "L’éventualité d’entreprises hostiles à la Banque et auxquelles les craintes témoignées par Mr Jourde et les discussions, rendues publiques, qui divisent la Commune, le Comité de Salut public et le Comité central, peuvent donner un caractère inquiétant, le préoccupe." Devant la commission d’enquête, le marquis indique : "Tous ces Comités deviennent plus agités, ils sentent que tout va leur échapper."

Il n’est plus question de craindre la simple occupation militaire : on tremble pour le contenu même de la Banque. Anticipant cette éventualité, les Régents prennent des premières mesures : "Il (le Conseil) est d’avis qu’en présence de la possibilité d’une attaque soudaine, de plus en plus menaçante, son devoir est de prendre toutes les mesures de préservation, notamment pour ses encaisses. A l’exception de "tout ce qui dépassera les besoins ordinaires de quelques (rayé : deux ou trois) jours, tant en numéraire qu’en billets ", le reste de l’encaisse doit être descendu dans les caves "dont on interceptera l’accès en ensablant l’escalier unique qui y conduit."

Dans le même temps, chargé par Camélinat, Beslay demande la livraison de 3.200.000 francs de monnaies aurifères "que le Trésor a en dépôt à la Banque. (L'entrée des troupes de Versailles commence deux jours plus tard : ces pièces ne seront jamais livrées) " Dans son agenda, De Ploeuc, à nouveau en contradiction avec les procès-verbaux, note : "Camelina venu demander les monnaies aurifères du Trésor - très pressant."

Le 20 mai, le Conseil général se réunit à nouveau. On y précise les mesures de protection à prendre. Sur proposition du Contrôleur Chazal, il est décidé de descendre dans les caves le portefeuille des Effets prorogés. Après discussion, les Régents désirent "étendre les mesures de précaution aux titres déposés, soit en garantie d’avances, soit comme simples dépôts."

Commencée le 20 mai dans l’après-midi, l’opération est exécutée "avec beaucoup d’ordre et de régularité." Selon De Ploeuc, la descente dans les caves ainsi que l’ensablement de l’escalier ont duré une quinzaine d’heures. ("L’opération de la descente dans les caves commencée à 1 heure (13 heures) fut terminée à 3 heures du matin et l’ensablement accompli en 2heures) Moynot confirme l’information et livre de précieux détails, précisant qu’" On y ajouta les grands livres de la Comptabilité générale et les doubles-registres servant à l’inscription des actionnaires de la Banque. " L’opération est exécutée par l’ensemble du personnel "qui faisait la chaîne ". Quand le transbordement est achevé, " on remplit de sable 1’unique escalier en vrille des serres souterraines, on recouvrit l’orifice extérieur d’une dalle préparée à cet effet et l’on referma la lourde porte à trois clefs et à combinaisons qui sépare la serre auxiliaire de la Caisse principale de l’entrée des caves ".

 

Quelle pouvait être la réelle efficacité de cette fastidieuse opération ? Ce qui avait été fait pouvait être défait. Et le désensablement, opéré plus tard par les employés de la Banque, aurait tout aussi bien pu être réalisé par des fédérés. Travail de longue haleine, certes, mais possible. Une action concertée, décidée en haut lieu, exigeant par ailleurs un nombre important de troupes, aurait eu raison de ce dispositif. Mais à quel prix ? et surtout pour quel résultat ? Dans sa déposition, De Ploeuc confirme la difficulté : "Nous avions pris ainsi toutes les précautions utiles, et la Banque eût été démolie par le feu ou les canons que l’obstacle n’en eût été que plus considérable." A fortiori, une tentative isolée de quelque bataillon était sans espoir. Moynot, dont l’étroitesse de vue est confirmée par ces quelques lignes caricaturales, en semblant confondre les hordes wisigothes et les soldats de la Commune, souligne qu’ " en admettant qu’on parvint à débarrasser l’escalier du sable dont on l’avait rempli et qu’on pût s’introduire dans les caves, il eût été impossible à une bande de pillards d’en sortir, l’étroitesse de l’escalier en vis ne permettant que le passage d’un seul individu et s’opposant absolument à la montée et à la descente d’un flot d’hommes effrénés. Ils s’y seraient tués et auraient comblé l’escalier de leurs corps.

 

Au moment même où l’on s’active dans les serres, la Banque prend connaissance, aux alentours de 18 heures, d’une lettre de Jourde adressée au Caissier de la Commune Durand. Ce dernier se présente à l’Hôtel de la Vrillière, porteur d’une missive lourde de sous-entendus : "Il est indispensable que la Banque nous avance une somme de trois cent mille francs sur le million que, du reste, j’avais demandé au citoyen Beslay. Faites donc le nécessaire auprès de la Banque pour lui faire comprendre quel intérêt il v a à obtenir cette somme. Sans cela ! ! "  Il n’y a rien à " comprendre ", la Banque n’a qu’un seul choix payer. Justifiant le ton de cette lettre, le Caissier Durand aurait affirmé à Mignot que la cause en est dans "les besoins de la délégation aux finances rendus plus considérables et plus pressants par la multiplicité des pouvoirs en exercice actuellement à Paris la Commune, le Comité de Salut public, le Comité central, le Comité fédéral chacun d’eux ordonnance des dépenses auxquelles il faut satisfaire." Le Sous-Gouverneur autorise immédiatement le versement que ratifient, le 21 mai, les Régents.

 

Le même jour, De Ploeuc écrit à son épouse : " Les choses ne sont pas aussi tristes que vous paraissiez le penser, mais il faut cependant que cela finisse et je crois que cela ne saurait tarder. N’attendez pas de moi des détails sur la situation, le sort des lettres est trop incertain et je ne veux me créer aucun embarras de part ni d’autre. Ce qui apparaît aux yeux de tous c’est que ce pays est prodigieusement malheureux et qu’il le sera bien des années encore si ce n’est à toujours. L’assemblée de Versailles recèle aussi bien peu d’hommes et je ne vois pas un homme qui surpasse les autres et sur qui la nation puisse fonder quelque espérance." Lettre capitale, marquée par l’optimisme quant à l’issue des événements et qui tranche de manière déroutante avec son pessimisme politique. Texte qui met surtout à nu le sentiment de profond isolement moral d’un homme imprégné de valeurs qui semblent déjà appartenir à un passé révolu. Faut-il voir dans les lignes de celui qui n’a plus guère d’illusions, se méfiant "de part et d’autre " et attendant vainement celui qui " surpasse ", les stigmates du légitimiste breton ? (La Commune contribua-t-elle à catalyser un processus de maturation politique en cours ? Alain Plessis écrit : " Politiquement, il demeure légitimiste de sentiment, mais ce n’est qu’après 1870 qu’il affirme ses opinions monarchistes. ") Très certainement, comme si le marquis, si souvent clairvoyant, entrevoyait déjà le mouvement inéluctable vers la République et l’impossibilité d’une Restauration. Mais revenons-en à l’individu lui-même et l’on y verra aussi une profonde et sincère amertume, peut-être la source d’un certain cynisme et d’une ironie pleine de morgue qui le caractérisent si bien.

 

Dans ses prévisions immédiates, De Ploeuc ne se trompait guère, la fin approchait. Le lendemain, dimanche 21 mai, les troupes versaillaises pénétraient dans Paris.

RECAPITULATION

Le bref bilan financier qui va suivre couvre la période du 20 mars au 23 mai, dates des premier et dernier emprunt/réquisition. D’emblée, précisons que la Commune s’inscrit pleinement comme la continuité du 18 mars. En ce sens, distinguer le Comité central de cette dernière, malgré des différences évidentes que nous avons déjà évoquées, reste à nos yeux une coupure qui n’a pas véritablement lieu d’être dans cette affaire, ce que personne d’ailleurs ne fit ni ne fait. Donc, du 20 mars au 23 mai. l’Hôtel de Ville reçoit de la Banque 16.695.202,33 francs. Entre le 20 mars et le 6 avril, le montant s’élève à 3.750.000 francs. La période dure 18 jours, ce qui donne une moyenne de 208.333 francs prélevés quotidiennement. Par dix fois la Banque a du être sollicitée (dix reçus) 375.000 francs en moyenne par emprunt/réquisition. Période de mise en place à laquelle succède, du 7 au 20 avril, l’accalmie financière comme conséquence de cette viabilité que l’on crut possible. Brusque reprise des ponctions à partir du 21 avril : jusqu’au 23 mai, on prélève 12.945.202 francs, soit, sur 33 jours, une moyenne quotidienne de 392.279 francs. On s’adresse à la Banque 29 fois, ce qui fait 446.386 francs par emprunt/réquisition. Toujours en posant comme bornes le premier et le dernier emprunt/réquisition, sur 65 jours. cela donne une moyenne quotidienne de 256.849 francs et, pour 39 reçus, une moyenne de 428.082 francs. La dernière période, plus encore que par le nombre d’emprunts/réquisitions (relativement au nombre de jours), se caractérise surtout par la forte croissance de leur montant.

 

Trois grandes phases se détachent ainsi avec netteté : la mise en route dans le cadre du " légalisme révolutionnaire ", la Commune "modèle" et la Commune "de combat ". Dans la part des recettes communales, la Banque occupe une place de premier plan encore seconde, au 2 mai derrière l’octroi, elle figure bonne première pour l’ensemble de la période.

 

Alors que le compte de la Ville de Paris présentait à son crédit la somme de 9.401.879.33 francs, la Commune laisse derrière elle un solde débiteur de 7.293.323 francs. Le prélèvement reste bien maigre pour un établissement qui se targuait d’avoir 243 millions de francs en encaisse, dont 77 millions de francs pour son seul numéraire. Pourtant, cette Banque, si avare avec les insurgés, fut large avec Versailles. Toute comparaison n’en reste pas moins absurde. L’un administre tout un pays tandis que l’autre ne gère qu’une capitale, l’un rembourse une effroyable indemnité de guerre à la Prusse mais pas l’autre, etc. Reste que la Commune, assemblée légiférante et agissante, fut l’expression même d’un appareil de pouvoir réduit à sa plus stricte nécessité et qui sut ne pas s’encombrer des fastes traditionnels d’un classique gouvernement et de son train de vie exorbitant. Cette "antithèse de l’Empire ", pour reprendre Marx, n’eut rien de commun avec ces boursouflures étatiques, véritables excroissances bureaucratiques et militaires que constituaient les précédents régimes et que prolongeait sans équivoque le gouvernement de Versailles.

 

 

 

 

(Extrait du livre "La Banque de France et la commune de Paris -1871")

des Editions L'HARMATTAN