Témoignage de M .Moynot sur l’histoire de la Banque

au milieu des insurgés durant la Commune en 1871

 

   Monsieur MOYNOT, cadre de direction au Secrétariat Général de la Banque de France, a rédigé ses mémoires à la fin de sa carrière. L’intérêt du récit lui vaut d’être conservé parmi les pages que nous avons sélectionnées pour être transmises aux générations à venir car il s’agit d’un témoignage remarquable de l’esprit civique et du patriotisme de nos anciens. En effet, la résistance organisée de tout le personnel d’une Banque Centrale, conscient de ne constituer durant un moment que l’unique et fragile protection de la fortune d’une nation encore sous le choc d’une terrible défaite, constitue un combat inégal, difficile, obscur et risqué mais aussi intelligent, opportuniste et communautaire dont nous devons tous conserver l’impérissable souvenir.

Le 19 juillet 1870, Napoléon III déclarait de manière un peu précipitée la guerre à la Prusse. Moins de deux mois plus tard, mal équipées, mal commandées, les armées étaient bousculées à Sedan, Bazaine se repliait sur Metz avec une partie importante des troupes et l’Empereur était dans l’obligation d’abdiquer le 2 septembre. Le désordre était immense, aucun plan de défense n’était prévu ; pire encore, Bazaine déposait les armes le 2 octobre. Il s’agissait d’un désastre épouvantable dont la gravité était sans précédent. Néanmoins, vaille que vaille, l’avancée des troupes ennemies était contenue quelques mois encore, grâce au courage de francs tireurs et au génie de certains généraux tel Faidherbe.

Il est indispensable d’examiner ici pour la compréhension du récit les dispositions prises à la Banque lors de l’entrée dans le conflit, car l’encaisse-or de la Banque était considérable en raison de la remarquable prospérité que connaissait le pays :

- 1° Centralisation à Brest de quelque 1250 tonnes d’or ainsi que des joyaux de la couronne. Ce Trésor fut pris en charge par la Marine Impériale devenue Marine Nationale le 2 sept 1870.

A noter qu’aucun incident n’a marqué ce transfert physique et que jamais le secret n’a été éventé.

- 2° Ordre a été donné aux succursales frontalières (donc susceptibles d’être exposées) d’acheminer leurs stocks d’or à des succursales du Centre de la France sous le contrôle de la succursale de Tours où un sous gouverneur était détaché de brûler leurs encaisses de billets à l’approche de l’ennemi

- 3° En application d’un décret révolutionnaire du 2 sept 1792, remis temporairement en vigueur en 1814 et en 1848, la Banque était autorisée à lever par prélèvements sur ses effectifs 2 compagnies de gardes destinées à assurer sa propre protection. Les 2 compagnies qui lui étaient fournies précédemment par l’autorité militaire pouvaient de ce fait lui être restituées. C’est M. Bernard, commis de 4°classe mais ancien Chef de Bataillon de l’Empire qui a été désigné pour assurer le commandement de ces deux compagnies (ensemble 240 hommes) rattachées en principe au 12° bataillon de la garde.

- 4° Le cours forcé du franc a été décrété. Toutes les conversions en or étaient donc suspendues.

Le 5 janvier 1871, le premier obus prussien tombait sur Paris assiégé. Au fur et à mesure de l’avancée de l’ennemi et de l’encerclement de la capitale, les canons ennemis se faisaient entendre de manière plus continue semant la peur, le désordre et la famine. D’abord coupée de ses banlieues horticoles et maraîchères, puis victime de l’asphyxie rapide des transports et de la venue d’un hiver particulièrement rigoureux, Paris souffrit cruellement de la disette, réduit aux pires extrémités. Pour faire renaître l’espoir, une sortie fut tentée, mais malgré de nombreux actes d’héroïsme elle tourna vite au fiasco en raison de la très mauvaise condition physique des hommes. A bout de souffle, Paris n’était plus tenable et l’émeute couvait : les gardes nationaux qui n’avaient pas perçu leur solde alors que le coût de la vie avait explosé sous la pression de la pénurie se faisaient menaçants au point que M. Rouland, le gouverneur, accepta de recevoir une délégation d’officiers le 21 mars et dut leur accorder une avance exceptionnelle de un million de francs pour assurer la paie et calmer les hommes. Le geste était hélas trop tardif et la sédition eût bien lieu le jour même ; 280 000 gardes travaillés par les révolutionnaires allèrent s’engager chez les fédérés et pour marquer leur enthousiasme allèrent prendre d’assaut la mairie du 1er arrondissement. Sur ordre du gouvernement provisoire réfugié à Versailles, le gouverneur Rouland fut invité à confier la Banque Centrale au sous gouverneur M. de Ploeuc et à rejoindre le Ministère des Finances. 

A Paris, les événements se déroulent à grande vitesse, le 28 mars la Commune est décrétée à l’Hôtel de Ville ; M. de Plouec prend la décision d’amener les couleurs à la Banque car son souci est d’adopter un profil bas et d’éviter tout ce qui pourrait heurter les communards afin de mieux accomplir sa mission de traverser de la moins façon possible les troubles à venir. Dans un double souci de sécurité, il fait venir à la Banque de très nombreux tombereaux de sable officiellement pour renforcer d’un mur de sacs de sable des locaux dont la rénovation avait été interrompue du fait de la guerre mais dans le but inavoué d’assurer la protection de l’encaisse en obstruant l’accès aux salles fortes, travail caché par un panneau peint, dans ce but, en trompe l’œil.

Bientôt, les quartiers avoisinant la Banque sont investis : le Louvre, les Tuileries, le Timbre et l’Enregistrement. La Banque profite alors de l’effervescence qui régnait dans les abords pour porter à Saint Denis trente deux clichés servant à l’impression des billets, ainsi, en aucun cas, le gouvernement ne pourrait être en mesure de battre monnaie.

Un nouveau danger survint, le Comité de Salut Public envoya M. Beslay, son doyen d’âge en vue de la nomination d’un nouveau gouverneur eu égard au départ de M.Rouland, M. de Plouec usant de son talent de négociateur et de conciliateur parvint sans trop de mal à convaincre son interlocuteur que c’était lui même l’homme de la situation et qu’il se devait de se faire nommer Délégué Général avec logement dans l’appartement du gouverneur qui lui revenait de droit. Habitué à percer la personnalité des hommes, il avait exalté la naïveté chez l’utopiste et insufflé le sentiment d’être investi d’une mission exceptionnelle. Il ne s’était pas trompé. A de nombreuses reprises, le Délégué Général a rendu sans le savoir d’inestimables services à la Banque :

-délivrance de M.Denière, Régent, qui avait été arrêté par la Police pour propos imprudents

-soutiens constants au Commandant Bernard qui s’est trouvé à plusieurs reprises en porte à faux par rapport aux engagements auxquels il avait du souscrire pour se faire confirmer sa mission spéciale de protection de la Banque, par exemple lorsque le Comité révolutionnaire a intimé l’ordre de restituer les armes à tir rapide ; s’y soumettre c’était se prives des moyens de défense nécessaires.

 

Le 12 mai 1871 à 9 heures trente, alerte grave à la Banque : un commissaire mandaté par le Comité de Salut Public et accompagné de quatre compagnies de gardes fédérés voulait s’assurer de visu qu’ il n’existait aucun dépôt d’armes à la Banque ; il ne s’agissait ni plus ni moins d’un mandat de perquisition avec l’entrée en force de troupes séditieuses dans les locaux. Alertés en hâte par le personnel, M. de Ploeuc, M. Beslay et le commandant Bernard ont fait assaut d’amabilité et de flatteries jusqu’à ce que M. Beslay se mette dans une grande colère parce que cette décision ne lui avait pas été préalablement notifiée. Il chassa donc avec grande vigueur ce Commissaire.

Nouvelle démarche auprès de la Banque le 16 mai 1871, toujours appuyée par un détachement armé; cette fois dans le but d’obtenir un règlement en espèces de 1 600 000 F. Une première tranche de 400 000 F fut allouée sur le champ au motif que M .Beslay était absent Dès le départ des soldats, M. de Ploeuc ordonna l’incinération immédiate de billets et la perforation de coupures neuves de 1 000 F.

Les derniers jours furent horribles et angoissants, le personnel claquemuré dans les locaux de la Banque restait en alerte jour et nuit. Tous se sentaient solidaires les uns des autres. Comme des barricades commençaient à s’édifier dans les rues voisines, plusieurs équipes de la Banque vinrent prêter main forte aux émeutiers car ces obstacles dressés contre l’arrivée des Versaillais pouvaient constituer également une protection pour la Banque.

Du 19 au 23 mai 1871, une noria de chariots chargés de fûts de pétrole destinés à être déversés dans les caves des locaux publics rend la garde vigilante ; constamment il fallait s’opposer à ce que la Banque soit concernée par cette menace. C’était l’hallali, il fallait veiller en permanence, des incendiaires opéraient partout , la Caisse des Dépôts, la Cour des Comptes, le Ministère des Finances et le Palais Royal étaient en flammes….

M.de Ploeuc envoya des hommes en renfort et même la pompe à bras de la Banque pour circonscrire les dégâts.

Le 24 mai à 07 h 30 l’avant garde de l’armée de la République apparut ; c’était la délivrance, la fin du cauchemar. Le gros des troupes commença à arriver. Le QG des opérations de rétablissement de l’ordre s’installa à la Banque, M. de Ploeuc fit hisser le drapeau tricolore au milieu des acclamations générales. Le 27 mai, l’autorité militaire désarma la garde, seules les deux compagnies de la Banque firent exception ce qui était un immense honneur pour tous. Grâce à la cohésion du personnel, à l’habileté et à la prudente fermeté de ses chefs, ces 60 jours de tension et de peur que tous venaient de vivre constituaient une page glorieuse de l’Etablissement. L’encaisse de trois milliards de francs avait été préservée et les prélèvements effectués sous la menace limités à 16 695 000 F. La Ville de Paris prit l’essentiel de cette somme à sa charge. Le solde, soit 7 2000 000 F fut laissé à la charge de la Banque qui put en amortir le montant progressivement.

Jean-Pierre VASSEUR