| La Guerre d'Indochine
 
 

 

QUELQUES OPERATIONS DE LA FORCE AMPHIBIE INDOCHINE SUD DE 1946 A 1949

 

Devançant mon appel, étant de la classe 46, je me suis engagé dans la marine à Sidi-Abdallah, base de la Royale à Bizerte (Tunisie).

Septembre 45. J’ai fait mes classes à Sirocco, base maritime à 10 kms d’Alger (3 mois après, direction Porquerolles, école des radios télégraphistes). Sorti en Août 1946, embarqué en subsistance sur un sous-marin qui patrouillait tout autour de la Corse (Le Casabianca), en attendant mon départ sur le Pasteur pour l’Indochine. 19 jours de mer, beau voyage, ponctué dans le Canal de Suez par des insultes des Egyptiens. Enfin, Djibouti, escale, descente à terre quelques heures, puis cap sur " Aden ", ravitaillement en cigarettes et le voyage continu sur " Colombo " (Ile de Ceylan), Singapour, enfin le Cap St Jacques. Là, commence vraiment mon histoire.

 

Ravitaillement en eau et vivres en brousse

Embarqués sur un LST.(1), grosse barge de débarquement pouvant transporter des hommes, des camions, des canons, des tanks, etc, nous faisons route sur Saïgon par le Mékong, fleuve navigable même pour des gros tonnages. Voyage agréable, vue sur une végétation ô combien riche, cocotiers, plantes aquatiques. Fin du voyage et débarquement sur les quais face à la caserne Francis Garnier. Prise en charge par les différents détachements, armée de terre, aviation, marine.

 

Après les appels d’usage dans la cour de la caserne, direction : notre base, à quelques encablures de la caserne extérieure de la ville, plutôt N.O. J’embarquais pour ma part sur un MFV 1121, genre canonnière (chalutier canadien) armé d’un 37 m/m à l’avant entre l’étrave et le mât, 2 mitrailleuses Lewis belges, une à bâbord, l’autre à tribord, protégées par une plaque de blindage d’un mètre cinquante sur cinquante cm et un canon de 20 m/m à l’arrière, après la cheminée, sur la cabine de nos deux seconds maîtres. Le reste de l’équipage est composé d’un lieutenant 2 galons, de deux mécaniciens (moteur bobuder), un électricien, deux canonniers armuriers, deux gabiers ou boscos, d’un timonier, d’un cuisinier et d’un radio. J’espère qu’avec le temps, je n’en ai pas oublié, et oui, un bep cuisinier annamite) qui aidait le cuistot.

équipage du MF V1127

Nos opérations consistaient à arraisonner les jonques et les sampans en haute mer de Chine, voir leur cargaison, vérifier sous la coque cachant souvent des armes et autres contrebandes. Pour nous, c’était l’idéal, bercés par les flots, c’était presque des vacances mais lorsque nous partions sur le Mékong et son delta, ses arroyos pas plus larges que la longueur d’un terrain de tennis, ce n’était plus de la rigolade, presque tout le temps au poste de combat, ravitaillant et soutenant les postes avancés en pleine brousse, souvent accompagné par un autre MFV dont je ne me souviens même plus de son numéro et d’un LCM (2). Cela formait une flottille opérationnelle, basée au Cap St Jacques, petite ville balnéaire où venaient récupérer les convalescents, les permissionnaires. Enfin, nous n’avons pas eu de casse, d’autant plus que c’était au début du conflit et que les pourparlers avec Ho Chi-Minh étaient peu belliqueux : il y a pourtant certains faits que je vais relater et qui sont à notre actif.

 

Nous contrôlions toute la Cochinchine et naviguions de la pointe de Travinh, Vinh Long, My Tho, Cantho, Chau doc, Phnom Penh. Il arrivait que le moteur se bloque dans ses méandres ; l’hélice s’emmêlait dans des racines aquatiques et au beau milieu d’un arroyo de 25 à 30 mètres de large bordé de chaque côté d’une luxuriante végétation, nous étions tous au poste de combat. Nous n’avions qu’une ressource : comme un copain et moi n’étions pas mauvais nageurs, nous plongions, armés d’un couteau et par 1 m 50 à 2 mètres de fond, nous dégagions l’hélice et nous la libérions de ces indésirables racines. Quand le moteur se remettait à tourner, nous poussions tous un soupir de soulagement et les visages reprenaient un air qui en disait long.

 

Un autre jour, c’était sur la fin de mon séjour sur mon cher MFV 1121 -que j’ai regretté car nous n’avons pas eu à nous plaindre malgré des situations risquées-, nous étions tous saufs, après être arrivés à temps dans un poste de gendarmes assiégés par des %Viets, en brousse. Ceux-ci, à la vue du rafiot et par quelques salves de mitrailleuses 37 mm et de canon de 20 mm, n’ont pas insisté et se sont repliés dans la brousse. Les gendarmes ravis nous remercièrent. Voilà le quotidien de notre travail. Manque de pot, des fois, cela tournait mal. Nous avions comme je le disais l’habitude de ravitailler les postes isolés, les villages fortifiés, apporter le courrier à nos copains de la Coloniale.

1/03/47 - notre rafiot sur la plage

Ce jour là, je reçois par " phonie " une urgence. Un poste venait d’être attaqué ; une bande de Viets avait tué la presque totalité de l’effectif du poste, soit une dizaine de copains. Je me rappelle surtout l’un d’entre eux que j’avais vu la semaine d’avant en train de pêcher sur l’appontement où l’on avait accosté ; il était de la Guadeloupe et nous avions parlé de nos familles, de ce qu’il attrapait comme poisson, enfin on avait fait copains et ils étaient heureux de voir qu’on ne les oubliait pas.

Avec " moteur sur le pont " (expression de marin pour dire qu’on avait lancé le moteur avant toute), nous arrivions pour constater les dégâts. Neuf sur dix avaient été tués, seul le sergent qui commandait la patrouille s’en était tiré car les Viets camouflés dans les joncs et les roseaux les avaient alignés par derrière comme des lapins. Le sergent qui se trouvait en tête du groupe réussit à leur échapper et c’est lui qui a prévenu mes copains. Nous les avons mis sur des civières et les avons rapatriés. Je me rappellerai toujours de ce brave garçon de la coloniale qui devait avoir entre 25 à 28 ans. Au début, ce n’était pas des attaques, comme à la fin à Dien Ben Phu, mais plutôt des coups de mains qui étaient très fluides car les Viets peu nombreux tendaient une embuscade , fauchaient les armes, les habits, les montres et s’évaporaient dans la nature. C’étaient plutôt des bandes armées disparates. Le jour où nous avons été tous choqués, c’est un matin alors que nous avions rejoint le Cap St Jacques, une ambulance nous amène un blessé sur une civière, un moribond qui souffrait terriblement. Dès qu’il fut à bord, nous avons appareillé et sommes partis très très loin en pleine mer, nous ne voyons plus la côte et là, les boscos prirent le jet d’eau de grosse section 10 à 15 cm qui servait à laver le pont et branchèrent le tuyau sur le compresseur du bord et défaisant les bandages du pauvre gars, l’arrosèrent copieusement dans des hurlements atroces; c’était le traitement qu’on infligeait sur le corps du malheureux. Il servait dans le train des équipages et réparait un camion ; sa forge lui servait dans son travail et comme chaque soir, pour éteindre son feu, il avait une moque (récipient pour boire) pleine d’eau et étouffait les flammes. Ce soir là, il prit la moque et comme d’habitude, il jeta le contenu sur le feu ; mais au lieu d’être de l’eau, ce jour-là, on l’avait remplacée par de l’essence et le pauvre gars avait tout pris sur le visage et sur le corps et comme souvent on était torse nu parce que la température était montée à 30 – 35°, le pauvre avait tout reçu en pleine poitrine. C’était un sabotage et c’est lui qui avait été servi en premier. Aussi pour soigner ses blessures, les médecins de l’hôpital lui mettaient sur tout le corps des asticots qui lui bouffaient les matières purulentes (surtout avec la chaleur) et nous, pendant assez longtemps, tous les matins, on lui décapait tous ses asticots avec de l’eau de mer et son corps redevenait de chair et non purulent. Ainsi un beau jour, quelle a été notre joie de voir notre miraculé le sourire aux lèvres et une bouteille de champagne à la main pour nous remercier de l’avoir sauvé d’une mort certaine par gangrène ou autres saloperies.

 

Ce fut mes derniers jours sur mon MFV 1121 et je pris presque 3 mois de vacances dans une station balnéaire qui nous firent oublier les peurs passées dans ces arroyos infestés de sangsues et de pièges dans cette eau jaunâtre qu’on ne buvait pas. Notre boisson était thé, thé, thé. L’ordinaire était bon, le cuistot nous préparait avec les moyens du bord de la viande de buffle ou, en opérations, il ouvrait quelques rations K qui nous réjouissaient parce qu’on avait en plus des cigarettes américaines Philips Morris, Lucky Strike. Un beau jour, le MFV 1121 entrait en cale sèche et je fus débarqué, regrettant mes copains de Brignoles, de Toulouse et de Paname.

 

Une jonque sur le Mékong

C’est là que je fus embarqué sur le LCT 834 (3), barge de débarquement, rien à voir avec un bateau comme le MFV canadien. Une boîte à savon avec un poste central surmonté d’un genre de mirador recouvert d’une bâche pour atténuer les rayons du soleil et d’une véritable rampe de débarquement, le tout verrouillé par une porte basculante se baissant et remontant par un système de chaîne. A l’avant du kiosque, un canon de 20 m/m à bâbord et tribord et un mortier de 81 m/m ainsi que des mitrailleuses. Là, ce n’était plus que le Mékong, des opérations grandioses de 30 à 40 jours, à ne voir et côtoyer que des LCM – LCVP (4), des dragueurs, des avisos coloniaux, le " La Grandière ", des  " crabes ", petits engins amphibies armés avec quatre ou cinq légionnaires comme équipages.

Là, nous travaillons en phonie de jour comme de nuit et débarquant les hommes :, régiments algériens, coloniaux, légionnaires ramenant les paras Bérets Rouges des commandos Jaubert, Ou Ponchardier, peut-être Bigeard, Massu, mais pas sur le Catalina apportant le courrier. Veille servie en continu par phonie : 1 heure en vacation, une heure de sommeil pendant près d’un mois, vraiment crevant. Retour à Saïgon où l’on retrouve la civilisation avec son ciné et sa.rue Catinat, un petit bar où se jouaient des airs à la mode, accompagnés à l’accordéon par le célèbre artiste Aimable.

 

L.C.T. 834 en opération du côté de Mytho

Enfin, on pouvait un peu respirer la liberté sur le plancher des vaches. Ainsi continuait notre vie de commando de marine, différente de la Royale par notre tenue kaki avec pour seule distinction notre bachi (béret marin). ; pourtant, en perme à terre, nous arborions notre chemisette blanche, notre short blanc et nos chaussettes blanches. Nous en jetions et étions fiers de porter une telle tenue. Aucune distinction, pas d’insigne ; nos têtes étaient mises à prix (surtout les radios, pourquoi ?). Nous rentrions heureux, un peu éméchés. La joie durait peu ; après avoir refait le gaz oil et les vivres, nous partions pour d’autres missions, d’autres débarquements dans des régions peu sures. Un jour, je fus pris de fièvre, maux de tête terribles ; décision de me mettre à l’hôpital à Cantho ; diagnostic : " dengue " (genre de grippe mais cela faisait mal). J’y restais une dizaine de jours puis je fus débarqué de mon LCT et de retour à Saigon (Tan Son Nhut, terrain d’aviation de l’autre côté de Saigon et du Mékong) par catalina (hydravion amphibie). J’embarquais à nouveau sur un LCT anglais, plus esthétique, ressemblant quand même plus à un bateau que cette caisse que j’avais quittée. C’était mon dernier embarquement, heureusement pour moi, car au mois de Novembre 1948, je reçus mon ordre de rapatriement. Je dis heureusement pour moi car le LCT anglais où j’avais laissé de très bons copains dont un certain Villermet, parti un beau matin pour le Tonkin, fut presque anéanti au canon dans une embuscade avec toute une flottille en opération sur le fleuve rouge. Notre LCT anglais, grâce au courage de mon pote, put sortir des griffes des viets qui ne demandaient qu’à l’aborder car le bateau avait pris en plein kiosque un obus de 105 m/m, débouché à zéro. Notre quartier maître Villermet put remettre le bateau à flots et sauver tout le monde d’une mort certaine car ces fumiers de Viets ne faisaient pas de quartier. Notre héros fut décoré et monta en grade. Je fus heureux de le retrouver en Tunisie à Sfax et de nous rappeler cette période. Depuis, je l’ai perdu de vue, lui est revenu en métropole, moi dans mes foyers à Sfax parmi les miens.

 

Je fus rapatrié en métropole par le "Sontag ", cargo mixte. Très mal reçu en métropole, bagages pillés et volés à Marseille ; enfin, je pus rejoindre la Tunisie après un mois de grève des dockers et j’ai repris un bateau armé par la Marine, qui avait appartenu à Mme Coty (très grande marque de parfum à l’époque).

 

M. DEGOUTE